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Full text of "La Science sociale : suivant la méthode d'observation"

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ÉCOLE 

DES  HAUTES  ÉTUDES 

COAAAAERCIALES 

DE  MONTRÉAL 


BIBLIOTHEQUE 


NO 


COTE 


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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/lasciencesociale44soci 


JUILLET  1907 


38    LIVRAISON 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


Si0111I;tIRE  :  Nouveaux  inembres.  —  La  valeur  do  l'expansion  allemande,  par  M.  Paul 
Descami's.  —  Correspondance  :  I.  Une  solution  de  la  crise  viticole,  par  M.  J.  Garas;  II.  La 
crise  viticole  dans  le  Hordelais,  par  M.  A.  Rolmol;  III.  Les  induenccs  étrangères  en  Haïti, 
par  M.  M.  Mathon.  —  Répercussions  sociales;  VI.  Le  Patronage,  par  M.  Edmond  Demolins. 
—  Morale  et  science,  par  M.  Jlichel  Mekys.  —  Appréciations  de  la  Presse.  —  Bulletin  hililio- 
graphique. 


Introduction  à  la  Science  sociale  :  Les  (ikkiines.  i.a  méthode  et  la  classification,  par 
E.  BoEcHiÉ  DE  Belle,  Ed.  Demolins,  R.  Pinot  et  P.  de  Rousieks.  1  vol.  grand  in-(S''\  (i  IV, 
franco.  Ce  volume  comprend  les  fascicules  36,  1,  10  et  11. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SÉRIE  i^Prix  :  2  fr.  franco] 


N"  1.  —  La  Méthode  sociale,  ses 
procédés  et  ses  applications,  par  E.  Demo- 
lins, Robert  Pinot  et  Paul  de  Rousiers. 

N°  2.  —  Le  Conflit  des  races  en 
Macédoine,  d'après  une  observation 
monographique,  par  G.  d'Azambuja. 

N°  .3.  —  Le  Japon  et  son  évolution 
sociale,  par  A.  de  Préville. 

N"'  4.  —  L'Organisation  du  travail. 
Réglementation  ou  Liberté,  d'après 
l'enseignement  des  faits,  par  Edmond 
Demolins. 

N^  5.  —  La  Révolution  agricole. 
Nécessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  Albert  Dauprat. 

N"^  6.  —  Journal  de  TÉcole  des  Ro- 
ches (année  1903-1904K 

IN»  7.  —  La  Russie;  le  peuple  et 
le  gouvernement,  par   Léon  Poinsard. 

N°  8.  —  Pour  développer  notre 
commerce  ;  Groupes  d''expansion  com- 
merciale, par  Edmond  Demolins. 

N°  9.  —  L'ouverture  du  Thibet.  Le 
Bouddhisme  et  le  Lamaïsme,  par  A. 
de  Préville. 

Nos  10  et  11.  —  La  Science  sociale 
depuis  F.  Le  Play.  —  Classification 
sociale  résultant  des  observations  faites 
d'après  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
par  Edmond  Demolins.  (Fasc.  double.) 


N  '  12.  —  La  France  au  Maroc,  par 
LÉON  Poinsard. 

N<^  13.  —  Le  commerce  franco-belge 
et  sa  signification  sociale,  par  Ph. 
Robert. 

N"^  14.  —  "Un  type  d'ouvrier  anar- 
chiste. Monographie  d'une  -famille 
d'ouvriers  parisiens,  parle  D''J.  Bail- 
hache. 

N''  15.  —  Une  expérience  agricole 
de  propriétaire  résidant,  par  Albert 

DaUI'RAT. 

N  '  16.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches année  1904-1905). 

No  17.  —  Un  nouveau  type  particula- 
RiSTE  ÉBAUCHÉ  :  Le  Paysan  basque  du 
Labourd  à  travers  les  cages,  par  M.  G. 
Ûlphe-Galliard. 

N"  18.  —  La  crise  coloniale  en 
Nouvelle-Calédonie,  par  Marg  Le  Gou- 
pils, ancien  Président  du  Conseil  général 
de  la  Nouvelle-Calédonie. 

N"^  19,  20  et  21.  —  Le  paysan  des 
Fjords  de  Norvège,  par  Paul  liUREAU. 
(Trois  Fasc.) 

N'^  22.  —  Les  trois  formes  essen- 
tielles de  l'Éducation;  leur  évolution 
comparée,  par  Paul  Descamps. 

N'  23.  —  L'Évolution  agricole  en 
Allemagne.  Le  «  Bauer  »  de  la  lande 
du  Lunebourg.  par  Pai  i.  Roux. 

La  suite  au  verso. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SÉRIE  [suite]. 


X°  24.  —  Les  problèmes  sociaux 
de  rindustrie  minière.  Comment  les 
résoudre,  par  Edmond  Demolins. 

N"  25.  —  La  civilisation  de  l'étain. 
—  Les  industries  de  l'étain  en  Fran- 
conie,  par  Louis  Arqué. 

N'^  26.  —  Les  récents  troubles 
agraires  et  la  crise  agricole,  par 
Henri  Brun. 

N»  27.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches  (année  1905-1906). 

N*^'  28  et  29.  —  L'Histoire  expliquée 
PAR  LA  Science  sociale  :  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  i)"AzAMBUJA. 

N"  30.  —  L'humanité  évolue-t-elle 
vers  le  socialisme?  par  Paul  Descamps. 

N"  31.  —  L'École  moderne,  par  G. 
Clerc,  M"^''  Hugii  Bell  et  A.  Pernotte. 


N"  32.  —  Comment  se  prépare  l'unité 
sociale  du  monde.  Le  Droit  interna- 
tional au  XX<^  siècle,  par  Léon  Poins.vrd. 

N°  33.  —  Les  exportations  alle- 
mandes, par  Paul  de  Rousiers. 

N"  34.  —  Le  type  savoyard,  par  C. 
BoRLET,  J.  Poncier  et  p.  Descamps. 

N°  35.  —  Le  littoral  de  la  plaine 
saxonne;  le  type  des  Marschen.  par 
Paul  Roux. 

N°  36.  —  Les  origines  de  la  science 
sociale.  Frédéric  Le  Play;  sa  mé- 
thode et  sa  doctrine,  par  E.  BouciiiÉ 
DE  Belle. 

No  37.  —  Les  populations  viticoles, 

par  Paul  Descamps. 

N'  38.  —  Journal  de  TËcole  des 
Roches  (années  1906-1907). 


ORGANISATION  DE  LA  SOCIÉTÉ 

But  de  la  Société.  —  La  Société  a  pour 
but  de  favoriser  les  travaux  de  Science 
sociale,  par  des  bourses  de  voyage  ou 
d"études,  par  des  subventions  à  des  pu- 
blications ou  à  des  cours,  par  des  enquêtes 
locales  en  vue  d'établir  la  carte  sociale 
des  divers  pays.  Elle  crée  des  comités 
locaux  pour  l'étude  des  questions  sociales. 
Il  entre  dans  son  programme  de  tenir  des 
Congrès  sur  tous  les  points  de  la  France, 
ou  de  l'étranger,  les  plus  favorables  pour 
faire  des  observations  sociales,  ou  pour 
propager  la  méthode  et  les  conclusions  de 
la  science.  Elle  s'intéresse  au  mouvement 
de  réforme  scolaire  qui  est  sorti  de  la 
Science  sociale  et  dont  VÉcole  des  Roches 
a  été  l'application  directe. 

Appel  au  public.  —  Notre  Société  et 
notre  Revue  s'adressent  à  tous  les  hommes 
d'étude,  particulièrement  à  ceux  qui  for- 
ment le  personnel  des  Sociétés  historiques, 
littéraires,  archéologiques,  géographiques, 
économiques,  scientifiques  de  province. 
Ils  s'intéressent  à  leur  région;  ils  dépen- 
sent, pour  l'étudier,  beaucoup  de  temps, 
.sans  que  leurs  travaux  soient  coordonnés 
par  une  méthode  commune  et  éprouvés 
par  un  plan  d'ensemble,  sans  qu'ils  abou- 
tissent à  formuler  des  idées  générales, 
à  rattacher  les  causes  aux  conséquences, 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes.  Leurs 
travaux,  trop  souvent,  ne  dépassent  pas 
l'étroit  horizon  de  leur  localité;  ils  com- 
pilent simplement  des  faits  et  travaillent, 
pour  ainsi  dire,  au  fond  d'un  puits. 


La  Science  sociale,  au  point  où  elle  est 
maintenant  arrivée,  leur  fournit  le  moyen 
de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un 
travail  d'ensemble  pour  une  œuvre  nou- 
velle, qui  doit  livrer  la  connaissance  déplus 
en  plus  claire  et  complète  de  l'homme, 
de  la  Société.  Ils  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 

Publications  de  la  Société. —  Tous  les 
membres  reçoivent  la  Revue  la  Science 
sociale  et   le  Bulletin    de  la  Société. 

Enseignement.  —  L'enseignement  de 
la  Science  sociale  comprend  actuellement 
trois  cours  :  le  cours  de  M.  Paul  Bureau, 
au  siège  de  la  Société  de  géographie^  à 
Paris;  le  cours  de  M.  Edmond  Demolins, 
à  l'Ecole  des  Roches,  et  le  cours  de  M.  G. 
Melin,  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  Le 
cours  d'histoire,  fait  par  notre  collabora- 
teur le  y^«  Ch.  de  Calan,  à  la  Faculté  de 
Rennes,  s'inspire  directement  des  méthodes 
et  des  conclusions  de  la  Science  sociale. 

Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 

—  Elle  comprend  aujourd'hui  une  tren- 
taine de  volumes  qui  s'inspirent  de  la 
même  méthode.  On  en  trouvera  la  liste 
sur  la  couverture  de  la  Revue. 

Conditions  d'admission.  —  La  Société 
comprend  trois  catégories  de  membres, 
dont  la  cotisation  annuelle  est  fixée  ainsi  : 

lu  Pour  les  membres  titulaires  .-20  francs 
(25  francs  pour  l'étranger)  ; 

2°  Pour  les  membres  donateurs  :  100 
francs  ; 

3°  Pour  les  membres  fondateurs  :  300  à 
500  francs. 


JUILLET  1907 


38    LIVRAISON 


BULLETIN 


NOUVEAUX  MEMBRES 


MM. 

Auguste  BoYEiî,  ancien  magistrat,  Saint- 
Amand-en-Puisaye  (Nièvre),  présenté  par 
M.  Edmond  Demolins. 

Alexandre  Cortada,  Paris,  présenté  par 
le  même. 

A.  Gasser,  directeur  de  la  Revue  d'Al- 
sace, Mantoche  (M'i^-Saône),  présenté  par 
M.  Paul  Descamps. 

J.  Gavanescu,  professeur  à  l'Université 
de  Jassy,  Roumanie,  présenté  par  M.  \. 
Hulubei. 

Auguste  Magloire,  publiciste,  membre 
de  la  chambre  des  comptes,  Port-au-Prince, 
Haïti,  présenté  par  MM.  Fleury-Féquière 
et  Eug.  Roy. 

J.  MiTRU,  directeur  de  l'École  commu- 
nale, Jassy,  Roumanie,  présenté  par  M.  Y. 
Hulubei. 

Paul  Raynaud,  quai  de  Béthune,  22, 
Paris,  présenté  par  M.  E.  Demolins. 

D'"  J.  de  ToLEDO  PiZA  e  Almeuia,  Rio-de- 
Janeiro,  Brésil,  présenté  par  MM.  Arthur 
Ferreira  et  Machedo  Guimaraes. 

A.  Vanderpol,  ingénieur  des  arts  et 
manufactures,  directeur  de  la  Société  in- 
dustrielle des  compteurs,  Lyon,  présenté 
par  M.  E.  Demolins. 

Nouveau  membre  correspondant  : 
M.  Arnaud  Roujol,  professeur  à  Y  École 
de  Guyenne,  Château  Dulamon,  Blanque- 
fort  (Gironde). 


LA  VALEUR  DE  L'EXPANSION 
ALLEMANDE 

Sous  ce  titre,  Une  crtse  commerciale  en 

Allemagne,  M.   G.    Fleurey  publie,  dans 

Réforme  économique  du  15  mars  1907, 


quelques  extraits  d'une  étude  faite  par  le 
directeur  de  l'une  des  plus  grosses  mai- 
sons industrielles  allemandes,  étude  qui 
met  en  lumière  les  points  faibles  de  l'Alle- 
magne actuelle,  au  point  de  vue  écono- 
mique. L'auteur,  qui  signe  du  pseudonyme 
de  Induslrialis,  prédit  que  l'essor  indus- 
triel de  l'Allemagne  sera  sous  peu  paralysé. 
Il  se  base,  pour  appuyer  son  opinion,  sur 
l'insuffisance  des  fonds  de  réserve  dont 
dispose  l'industrie  allemande  ;  il  en  résulte 
que  le  moindre  ralentissement  dans  la 
production  serait  fatal  : 

«  Le  nombre  des  ouvriers,  dit-il,  a  trop 
augmenté.  L'industrie  ne  peut  pas  les 
conserver,  au  moment  d'une  période  de 
déclin,  comme  il  était  encore  possible  de 
le  faire  autrefois.  La  situation  deviendrait 
encore  plus  critique,  car  la  cherté  des 
vivres,  qui  croit  sans  cesse  dans  les  cen- 
tres industriels,  rendrait  la  vie  matérielle 
pour  ainsi  dire  impossible  à  l'ouvrier; 
alors  ce  sera  la  lutte  sans  merci  entre 
patrons  et  ouvriers,  lutte  d'autant  plus  sans 
issue  que  les  fabriques  ne  pourront  plus, 
comme  autrefois,  travailler  à  «  l'avance  et 
sans  commandes  »  pour  aider  les  ouvriers 
à  traverser  les  mauvaises  périodes.  Pour 
faciliter  de  tels  procédés,  l'argent  n'est 
plus  là.  » 

Mais  un  ralentissement  de  la  produc- 
tion, en  Allemagne,  est-il  probable  ? 

D'après  l'auteur,  l'industrie  allemande 
a  pris  une  extension  formidable  au  mo- 
ment du  développement  des  moyens  de 
transport,  il  y  a  une  trentaine  d'années  : 

«  Quiconque,  en  Allemagne,  ne  fait  pas 
de  voyages  est  actuellement  perdu  de  ré- 
putation. Autrefois,  les  hautes  classes 
seules  allaient  aux  eaux;  ce  besoin  s'étend 
de  plus  en  plus.  Cette  «  démocratisation  » 
des  voyages  a  contribué  à  développer 
d'une  façon  rapide  et  surprenante  tout  ce 
qui  se  rattache  au  bâtiment.   Des  hôtels 


278 


BULLETIN    DE   LA   SOCIETE   IXTERNATIOXALE 


de  tous  les  côtés,  se  sont  élevés  à  vue 
d'oeil.  Mobilier,  chauffage  central,  lumière 
électrique,  ascenseur,  linge,  verrerie,  por- 
celaine..., autant  de  branches  qui  ont  pro- 
fité de  ces  besoins  nouveaux.  » 

Aujourd'hui,  on  est  arrivé  à  faire  face  à 
toutes  les  éventualités  et,  suivant  l'indus- 
triel allemand,  le  point  culminant  est  déjà 
dépassé.  On  a  pu  constater  que  l'industrie 
du  bâtiment  commençait  à  être  atteinte. 
Ce  qui  se  passe  dans  l'industrie  du  fer  en 
est  une  preuve  : 

«  he  Journal  de  l'industrie  métallurgique 
allemande  a  communiqué  dernièrement 
des  résultats  de  soumission  qui  ne  sont 
guère  rassurants.  Des  fabriques  offraient 
déjà  la  tonne  à  143  marks,  alors  que  d'au- 
tres conservaient  encore  le  prix  de  169. 
Dans  les  tôles,  la  fabrique  rhénane  offrait 
la  tonne  <à  154  marks,  la  fabrique  Wltten 
à  188.  Baisse  de  prix  énorme  qui  influe 
naturellement  sur  toute  l'industrie.  » 

Ce  langage  a  d'autant  plus  frappé  que 
l'on  n'est  pas  habitué  à  l'entendre. 

En  effet,  depuis  la  fondation  de  l'Em- 
pire allemand,  on  ne  parle  que  de  l'hégé- 
monie germanique,  non  seulement  au 
point  de  vue  militaire  ou  politique,  mais 
encore  aux  points  de  vue  économique, 
scientifique,  pédagogique,  etc.  La  supré- 
matie de  l'Allemagne  est  devenue  un  véri- 
table cauchemar.  Qui  a  tort?  qui  a  raison"? 

C'est  ce  que  nous  nous  proposons  d'exa- 
miner. Aussi  bien,  ce  sujet  est  toujours 
d'actualité  ;  nous  le  retrouvons  constam- 
ment dans  les  quotidiens,  dans  les  re\'ues, 
dans  les  conversations. 

Nous  ne  nous  proposons  pas  d'étudier 
ici  le  .sujet  à  fond,  ni  d'analyser  les  faits 
dans  tous  leurs  détails.  Nous  essaierons 
seulement  d'évaluer  la  grandeur  de  l'ex- 
pansion germanique  comparativement  à 
celle  de  ses  principaux  concurrents,  pour 
en  déduire  ensuite  les  éléments  de  fai- 
blesse ou  de  prospérité  qu'elle  renferme. 

Les  stati.stiques  montrent  d'une  façon 
saisissante  le  développement  extraordi- 
naire de  la  production  ou  des  exporta- 
tions allemandes.  Mais  il  faut  savoir  se 
servir  des  chiffres,  et  surtout  il  faut  savoir 
ce  qu'ils  prouvent. 


Or,  on  peut  envisager  les  choses  de  plu- 
sieurs façons. 

Tout  d'abord,  et  c'est  ce  que  l'on  fait 
généralement,  on  peut  comparer  l'état 
actuel  d'un  pays  à  son  état  ancien.  Si  l'on 
applique  ce  procédé  à  l'Allemagne,  on 
trouve  une  progression  énorme  : 

De  1875  à  1895,  le  nombre  des  établisse- 
ments industriels  a  augmenté  de  plus  de 
10  <^  :  la  production  des  mines  de  fer  et 
des  mines  de  houille  d'environ  50  %  ;  celle 
de  l'industrie  sucrière  de  près  de  200  9é. 

L'accroissement  des  exportations  a  suivi 
un  mouvement  analogue  à  celui  de  la  pro- 
duction. 

M.  de  Rousiers  constatait  dernièrement  ^ 
que,  de  1895  à  1905,  elle  avait  augmenté 
de  58  o/o- 

La  flotte  marchande  allemande  a  subi 
une  progression  analogue;  elle  a  doublé 
son  tonnage  de  1850  à  1870  -,  et,  depuis 
lors,  elle  a  encore  plus  que  doublé. 

Il  est  donc  indéniable  que,  depuis  un 
demi-siècle,  l'Allemagne  a  progressé  d'une 
façon  étonnante  dans  la  production  indus- 
trielle, dans  l'exportation  et  dans  l'outil- 
lage. 

On  peut  dire  que,  en  Europe,  l'accrois- 
sement n'a  été  nulle  part  aussi  sensible, 
et  il  faut  aller  en  Amérique  pour  trouver 
un  exemple  d'un  développement  plus 
rapide,  pendant  la  même  période. 

Ce  serait  toutefois  un  jugement  à  courte 
vue  que  d'en  déduire  la  supériorité  indus- 
trielle et  commerciale  de  l'Allemagne  sur 
les  autres  Etats  européens.  En  effet,  il 
n'est  pas  logique  de  comparer  la  progres- 
sion réalisée  par  un  pays  qui  commence 
avec  celle  obtenue  par  un  pays  qui  a 
dépassé  cette  période,  ou  qui  n'y  est  pas 
encore  arrivé. 

En  réalité,  chaque  contrée  subit  une 
poussée  énorme  au  moment  de  l'amélio- 
ration des  moyens  de  transports,  et  on 
peut  dire  que  la  secousse  est  d'autant  plus 
forte  que  le  retard  a  été  plus  prolongé, 
parce  que  l'on  bénéficie  de  tous  les  progrès 
accomplis  jusqu'à  ce  jour.  L'amélioration 
des  moyens  de  transports  et  de  production 

i.  Les  Exportations  allemandes  {Se.  soc.  -2'  pcr., 
33«  lasc,  p.  !»). 
i.  Id.,  p.  77, 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


279 


a,  comme  on  le  sait,  commencé  en  An- 
gleterre dans  le  courant  du  xviii^  siècle , 
avec  l'invention  de  la  machine  à  vapeur, 
des  métiers  à  filer  et  à  tisser,  puis  des 
chemins  de  fer.  Dans  la  première  moitié 
du  xix^  siècle,  ce  mouvement  atteint  la 
Belgique  et  certaines  parties  delà  France. 
Dans  la  seconde  moitié  du  même  siècle, 
c'e.st  le  tour  de  1" Allemagne.  Aujourd'hui 
nous  assistons  au  développement  écono- 
mique du  nord  de  l'Italie,  du  Japon,  même 
de  certaines  parties  de  la  Russie.  Pour 
faire  une  comparaison  exacte,  il  faudrait 
prendre  chacun  de  ces  pays  au  même 
stade  de  l'évolution. 

Toutefois,  si  l'on  voit  un  pays  dépasser 
un  autre,  il  est  presque  certain  qu'il  lui 
est  supérieur,  car  s'il  a  pu  profiter  des 
progrès  accomplis  et  s'outiller  supérieu- 
rement, son  concurrent  bénéflcie  de  l'a- 
vance prise.  Il  en  est  ainsi  (si  l'on  s'en 
tient  au  seul  point  de  vue  industriel  et 
commercial)  de  l'Allemagne  qui  a  rat- 
trapé, puis  dépassé  la  France;  mais,  con- 
trairement à  une  opinion  assez  répandue  ; 
l'Allemagne  n'a  pas  dépassé  la  Grande- 
Bretagne;  elle  est  même  loin  de  l'avoir 
rattrapé. 

Voyons  les  chiffres  : 

En  1880,  le  commerce  extérieur  total  du 
Royaume-Uni  s'élevait  à  15  milliards  de 
francs  environ  ;  en  190G,  il  atteint  1^5  mil- 
liards. 

En  Allemagne,  ce  même  commerce 
était  de  9  milliards  en  1880  et  de  18  mil- 
liards en  1906. 

Mais  la  comparaison  ainsi  faite  n'est 
même  pas  exacte,  car,  pour  être  juste,  il 
faut  tenir  compte  de  la  grandeur  du  pays, 
de  sa  population  ;  ce  qu'il  faut  comparer, 
ce  sont  les  chiffres  par  tête  d'habitant.  Si 
donc,  on  divise  les  nombres  que  nous  ve- 
nons de  citer  par  la  population  absolue 
des  pays  auxquels  ils  se  rapportent,  on 
trouvera  quOjI'année  dernière,  le  commerce 
extérieur  du  Royaume-Uni  s'est  élevé  à 
près  de  600  francs  par  hatntant,  et  celui 
de  l'Empire  allemand  à  300  francs  seule- 
ment. A  ce  point  de  vue,  et  malgré  l'effort 
considérable  fait,  l'Allemagne  n'arrive 
qu'à  la  moitié  du  Royaume-Uni,  et  ne  dé- 
passe  guère   la   France.  Si,   au   lieu  de 


prendre  le  Royaume-Uni,  on  n'envisageait 
que  la  seule  (Irande-Bretagne,  la  différence 
serait  encore  plus  sensible. 

On  arrive  au  même  résultat,  si  l'on 
compare  la  grandeur  des  flottes  marchan- 
des. Celle  de  l'Angleterre  compte  aujour- 
d'hui plus  de  10  millions  de  tonneaux: 
celle  de  l'Allemagne  2  millions  et  demi  ;i 
peine  '.  Ainsi,  malgré  des  efforts  inouïs, 
la  flotte  allemande  ne  dépas.se  pas,  en  im- 
portance, le  quart  de  la  flotte  britannique. 

Cependant,  il  ne  faut  pas  attribuer  à  la 
valeur  du  commerce  extérieur  un  crité- 
rium absolu.  Ainsi,  par  exemple,  les  Etats- 
Unis  ont  un  commerce  extérieur  plus 
faible  que  celui  de  l'Allemagne  ou  de  la 
France.  Cela  n'indique  cependant  pas  une 
infériorité  réelle,  car  l'Amérique  n'a  pas 
dépassé  le  stade  de  la  colonisation  agri- 
cole; les  indu.striels  américains  ont  donc, 
dans  leur  propre  pays,  une  clientèle 
croissante,  des  débouchés  s'élargissant 
aussi  vite  que  croissent  les  moyens  de 
production. 

D'autre  part,  si  l'on  s'en  rapporte  seule- 
ment au  commerce  extérieur,  on  voit 
quelques  petits  pays  dépasser  le  Royaume- 
Uni  ;  ainsi  la  Hollande  et  la  Belgique  -  :  ainsi 
la  Nouvelle-Zélande  (près  de  1.000  francs 
par  habitant)  et  les  autres  colonies  austra- 
lasiennes. 

Au  commerce  extérieur,  il  faudrait 
ajouter  le  commerce  intérieur,  mais  ce 
dernier  est  difficile  à  évaluer.  Ce  qu'il  faut 
envisager,  c'est  donc  la  production  totale 
plutôt  que  le  commerce  extérieur,  et,  évi- 
demment, la  production  par  habitant. 

Nous  n'avons  pas  sous  les  yeux  les 
chiffres  relatifs  à  la  production  globale  de 
chaque  pays,  mais,  si  l'on  prend  les  prin- 
cipaux articles,  la  supériorité  de  l'Angle- 
terre re.ste  indéniable. 

Pour  la  houille,  par  exemple,  la  pro- 
duction dans  les  principaux  pays  a  atteint, 
en  1904,  les  chiffres  suivants  : 

États-Unis ■2Si  millions  de  tonnes. 

(irande-Bretagne  -Xi-i  — 

Allemagne 170  — 


1.  Id..  p.  ■>-. 

'2.  Ph.  Roheit.  Le.  coimncrcr  franco-bclçio  cl  sa 
signification  soviah-  {Se  soc,  2-  sér.,  13  l'asc). 


280 


BULLETIN   DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


Si  l'on  tient  compte  de  la  population  de 
chacun  de  ces  pays,  on  trouve  que  la  pro- 
duction par  tète  est  la  suivante  : 

i£tats-Unis 3  1-2  tonnes  iiar  habitant. 

Grande-Bretagne...  li  — 

Allemagne 3  — 

En  Belgique,  elle  est  d'environ  3  1/2 
tonnes. 

Il  en  est  de  même  dans  Tindustrie  co- 
tonnière,  dans  l'industrie  lainière,  dans 
les  constructions  navales. 

L'infériorité  de  TEmpire  germanique 
dans  ces  diverses  branches  n"est  pas  com- 
pensée par  sa  supériorité  dans  les  indus- 
tries chimiques.  Quant  à  la  production  de 
la  fonte,  si  l'Allemagne  a  rattrapé  l'An- 
gleterre au  point  de  vue  absolu,  cette  der- 
nière conserve  encore  sa  supéinorité  si  l'on 
envisage  la  production  par  habitant. 
Voilà  les  faits. 

Mais  nous  irons  plus  loin  encore.  Le 
but  véritable  de  la  production  n'est  pas  de 
produire  coûte  que  coûte,  d'exporter  mal- 
gré tout;  le  but  véritable,  il  faut  bien  le 
dire,  est  de  gagner  de  l'argent.  Le  travail 
n'est  rien  s'il  ne  rapporte  pas.  On  peut 
vendre  à  perte  et  on  peut  vendre  avec  un 
gros  bénéfice  ;  et  cela  n'est  pas  la  même 
chose.  L'Allemand  avec  ses  produits  à  bon 
marché  gagne-t-il  plus  que  l'Anglais? 

Cela  est  douteux.  Et  la  situation  apparaît 
plus  grave  encore,  si  l'on  «envisage  les  in- 
dustries protégées,  ou  organisées  en  car- 
tells  :  là,  l'exportation  ne  se  fait  qu'au 
détriment  du  consommateur  allemand.  De 
l'une  ou  de  l'autre  façon,  l'expansion  alle- 
mande démontre  un  type  inféineur. 

Et  les  résultats  sont  là.  Nous  avons  pu- 
blié récemment  une  statistique  de  la  ri- 
chesse des  principaux  pays.  En  moyenne, 
l'Anglais  possède  un  capital  de  près  de 
7.000  francs,  tandis  que  la  richesse  de 
l'Allemand  dépasse  à  peine  2.600  francs. 
Sans  aucun  doute,  ce  dernier  a  encore 
beaucoup  à  faire  pour  rattra])er  le  pre- 
mier. 

En  résumé,  l'Allemagne  a  vu  son  indus- 
trie et  son  commerce  croître  d'une  façon 
extraordinaire  pendant  les  trente  derniè- 
res années;  mais,  après  l'accomplissement 
de  cet  effort  immense,  sa  situation,  par 


rapport  à  celle  de  la  Grande-Bretagne, 
ne  dépasse  pas  encore  les  proportions  sui- 
vantes : 

Commerce  extérieur  :   300  francs   par 
tète  au  lieu  de  600  ; 

Flotte  marchande  :  le  quart  de  celle  de 
l'Angleterre  ; 

Production  de  houille  :  3  tonnes  par  tète 
au  lieu  de  6; 

Ricliesse  moyenne  :  2.600  francs  au  lieu 
de  7.000  francs. 

Voilà  donc  les  choses  remises  au  point; 
sans  doute,  le  taux  de  progression  est  ac- 
tuellement plus  élevé  en  Allemagne  qu'en 
Angleterre,  mais  il  e.st  douteux  que  ce 
taux  subsiste  longtemps  encore.  Déjà  des 
difficultés  se  font  sentir,  et  cela  n'a  rien 
d'étonnant,  puisque  certaines  industries 
vivent  d'une  façon  artificielle  à  l'aide  de 
cartells  et  de  tarifs  protecteurs,  et  que 
les  autres  ne  l'emportent  que  grâce  au 
bon  marché  de  la  main-d'œuvre,  bon  mar- 
ché menacé  de  jour  en  jour  parles  reven- 
dications ouvrières. 

L'avenir  seul  nous  dira  jusqu'à  quel 
point  s'élèvera  le  colosse  germanique. 

P.  Descamps. 


CORRESPONDANCE 


Une  solution  de  la  crise  viticole. 


Mezin,  le  3juillet  190". 

^1  M.  Edmond  Demolins. 

Mon  cher  Maitre, 

Je  viens  de  lire  le  dernier  fascicule,  où 
M.  Descamps  analyse  et  classe  les  diffé- 
rents types  de  vignerons.  A  mon  avis,  la 
conclusion  que  l'auteur  tire  des  faits  qu'il 
a  étudiés  mérite  d'être  approuvée  par 
ceux  qui  recherchent  les  moyens  efficaces 
de  faire  cesser  ou  d'atténuer  les  crises 
résultant  de  la  mévente  des  produits  de  la 
vigne. 

M.  Descamps  a  bien  raison  quand  il 
dit  :  «  Il  n'y  a  pas  de  solution  unique  de 
la  crise  viticole  »,  et  aussi  :  «  Chacun  doit 


DE   gCIENCE    SOCIALE. 


281 


examiner  les  moyens  qu'il  a  de  se  débrouil- 
ler lui-même  et  agir  en  conséquence  ». 
Aucune  objection  possible. 

Il  me  semble  toutefois  (jue,  dans  l'état 
actuel  de  la  Science  sociale,  il  serait  pos- 
sible et  utile  d'apporter  ([uelques  éclaircis- 
sements complémentaires,  d'indiquer  cer- 
taines manières,  peut-être  plus  efficaces 
([ue  d'autres,  de  diriger  et  de  coordonner 
les  efforts  qu'on  sera  disposé  à  faire. 

Si  plein  d'initiative,  si  ardent  au  tra- 
vail que  l'on  soit,  il  faut,  de  toute  néces- 
sité, agir  conformément  aux  lois  sociales. 
L'homme  le  plus  actif,  s'il  méconnaît 
quelque  vérité  sociale  essentielle,  aboutit 
à  l'échec. 

Dans  le  cas  spécial  des  opérations  qui 
ont  pour  objet  l'écoulement  des  vins  et  des 
eaux-de-vie,  il  se  produit  une  évolution 
analogue  à  celle  qui  a  modifié  les  condi- 
tions de  production,  d'élaboration  et  de 
vente  de  nombreux  produits  agricoles, 
mais  avec  un  caractère  de  complexité 
plus  marqué. 

Les  expériences  de  M.  Dauprat  ont 
montré  la  nécessité  de  spécialiser  et  d'in- 
dustrialiser les  cultures.  Bien  entendu . 
on  doit  agir  avec  la  plus  grande  prudence 
en  adoptant  telle  ou  telle  spécialisa- 
tion. 

Le  développement  des  transports  permet 
des  relations  plus  faciles  entre  produc- 
teurs et  consommateurs.  Il  est  forcé  que 
les  ventes  directes  deviennent  de  plus  en 
plus  nombreuses.  Le  commerce  est  ainsi 
obligé  de  compter  avec  une  concurrence 
qui  peut  devenir  redoutable  ;  il  peut  se 
trouver  en  présence  d'une  baisse  de  prix 
telle  qu'il  lui  est  impossible  de  retrouver 
ses  frais  généraux.  Le  négociant  intermé- 
diaire est  obligé,  ou  bien  de  disparaître, 
ou  bien  de  se  maintenir  en  offrant  des 
prix  très  bas  aux  producteurs,  à  moins 
toutefois  (ju'il  ne  se  plie  à  des  combinai- 
sons nouvelles,  de  manière  à  y  jouer  un 
rôle  utile. 

Pour  profiter  des  facilités  nouvelles  ré- 
.sultant  de  l'extension  des  moyens  de  com- 
munication, il  importe  aux  producteurs 
agricoles  de  savoir  utiliser  les  avantages 
de  l'association.  Seuls,  quelques  grands 
propriétaires,  riches  par  ailleurs,  peuvent 


se  permettre  les  sacrifices  nécessaires  pour 
se  créer  des  débouchés  au  loin. 

Pour  con.stituer  et  faire  fonctionner  ces 
groupements  pour  la  vente,  qu'on  les  ap- 
pelle syndicats  ou  coopératives,  il  est  né- 
cessaire, si  l'on  veut  éviter  les  causes  d'é- 
chec, de  tirer  parti  des  expériences  qui 
ont  déjà  été  faites,  de  les  interpréter  d'a- 
près la  méthode  et  les  résultats  de  la 
Science  sociale. 

Les  coopératives  de  production,  ([ui  pa- 
raissent avoir  donné  des  résultats  satisfai- 
sants, sont  celles  dont  le  fonctionnement 
a  pu  être  surveillé  directement  par  les  in- 
téressés,  et  qui  n'ont  pas  pris  la  forme 
d'organisations  administratives  placées 
sous  l'autorité  de  personnes  dont  le  con- 
trôle e.st  inefficace  ou  illusoire.  C'est  là 
une  conclusion  que  notre  ami,  M.  Bures, 
a  très  bien  mise  en  relief  dans  une  note 
du  Bulletin  (13'^  fascicule,  année  1905). 

Les  .seuls  groupements  coopératifs  sus- 
ceptibles de  réussir  sont  donc  ceux  dont 
les  membres  peuvent  exercer  constam- 
ment une  surveillance  active.  On  pourrait 
grouper  ainsi  les  gens  d'une  même  com- 
mune, d'une  même  section  de  commune. 
D'autres  ententes  pourraient  avoir  lieu 
entre  propriétaires  grands  ou  moyens, 
mais  habitant  à  quelque  distance  les  uns 
des  autres.  Surtout  en  ce  qui  concerne  les 
vins  et  les  eaux-de-vie,  on  doit  s'attendre 
à  une  certaine  variété  pour  la  formation 
des  unions  de  vente. 

Nous  pressentons  une  objection  :  De 
tels  groupements  composés  d'agriculteurs 
parmi  lesquels  beaucoup  n'ont  que  les 
ressources  et  la  mentalité  de  simples 
paysans,  ne  seront  pas  capables,  seuls  et 
sans  patronage,  de  se  livrer  aux  multi- 
ples opérations  qui  sont  nécessaires  pour 
écouler  de  tels  produits  sur  des  marchés 
lointains.  On  peut  croire,  comme  cela  est 
déjà  arrivé,  qu'ils  ne  sachent  pas  où  il  faut 
aller  présenter  les  marchandises  avec 
chances  de  succès  ;  il  est  même  à  craindre 
qu'ils  ne  soient  roulés  par  des  négociants 
ou  des  représentants  peu  scrupuleux.  Ils 
ne  pourront  agir  avec  assez  de  force  au- 
près des  pouvoirs  publics  pour  obtenir, 
soit  des  mesures  en  vue  de  la  suppression 
des  fraudes,  soit  des  démarches  afin  de 


282 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


modifier  les  tarifs  de  douanes  et  de  trans- 
ports. Nous  croyons  que  ces  sortes  d'opé- 
rations pourraient  être  la  tâche  d'un  Syn- 
dicat général  de  défense  qui  serait  élu  par 
les  agriculteurs  d'une  région  naturelle, 
dont  les  produits  seraient  caractéristiques 
(Syndicat  des  vins  et  des  eaux-de-vie  de- 
là Charente,  de  l'Armagnac,  des  vins  du 
Médoc,  etc.). 

Dans  ces  syndicats  de  défenses,  on  fe- 
rait entrer  les  hommes  les  plus  compé- 
tents, les  vraies  autorités  sociales,  ceux 
que  M.  Bureau  appelle  «  les  bons  citoyens 
de  la  cité  moderne  ». 

De  tels  syndicats  pourraient  avoir, 
comme  l'ont  demandé  les  délégués  du 
Midi,  des  agents  assermentés  ayant  pou- 
voir de  poursuivre  la  fraude  ;  ils  auraient 
des  bureaux  permanents  de  renseigne- 
ments; ils  transmettraient  aux  pouvoirs 
publics  les  réclamations  utiles;  ils  pour- 
raient accréditer  des  représentants  sur  les 
places  étrangères  après  entente  avec  les 
coopératives  désireuses  d'y  vendre  leurs 
produits,  se  réservant  le  droit  de  révoquer 
et  de  poursuivre  ces  représentants  au  cas 
où  ils  se  montreraient  négligents  ou  infi- 
dèles. 

Le  bureau  du  syndicat  connaîtrait  les 
forces  productrices  de  l'ensemble  de  ses 
adhérents,  ainsi  que  les  facilités  d'écoule- 
ment de  leurs  produits,  il  pourrait  étendre 
son  rôle  par  la  création  d'une  institution 
analogue  aux  organes  de  concentration 
industrielle,  tels  que  les  cartells  allemands 
et  les  comptoirs  métallurgiques  français 
étudiés  par  M.  de  Rousiers.  Une  telle  ins- 
titution pourrait  recevoir  des  commandes 
et  les  répartir  au  mieux  de  l'intérêt  com- 
mun entre  les  coopératives.  Toute  liberté 
pourrait  être  laissée  aux  adhérents  d'utili- 
ser leurs  relations  particulières.  Le  Bu- 
reau central  aurait  toute  qualité  pour 
intervenir  dans  la  fixation  des  prix. 

Telles  sont  les  idées  que  je  crois  devoir 
vous  communiquer  et  dont  nous  allons 
tenter  l'application  en  Armagnac. 

Je  reste  toujours  votre  bien  dévoué 

.1.  Gakas. 


II.  —  La  crise  viticole 
dans  le  Bordelais 

A  M.  Edmond  Demolins. 

Cher  Monsieur, 

...  J'étudie  en  ce  moment  le  type  bor- 
delais. Le  travail  dominant  est  la  vigne . 
Type  de  cueillette  riche,  favorisée  par  le 
sous-sol,  le  climat,  les  facilités  d'exporta- 
tion. De  là  est  sorti  un  type  de  grand  pro- 
priétaire, riche  et  dépensier,  à  double 
installation  rurale  et  urbaine .  qui  a  pu 
vivre  de  la  simple  vente  de  sa  récolte  aux 
négociants  étrangers. 

Ceux-ci  se  rangent  en  trois  groupes  d'où 
sortent  historiquement  à  peu  près  tous  les 
grands  négociants  et  armateurs  bordelais  : 

1'^'  Étrangers  du  Nord  :  Anglais.  Fla- 
mands, aujourd'hui  Allemands.  Ce  sont  ces 
patrons  étrangers  qui  ont  créé  jadis,  hors 
ville,  le  faubourg  des  Chartrons,  aujour- 
d'hui cité  protestante  et  étrangère,  maî- 
tresse du  haut  commerce  ; 

2»  Les  Juifs,  chassés  d'Espagne  et  de  Por- 
tugal par  Philippe  II  ; 

3"  Les  Protestants  français  du  Langue- 
doc. 

Cette  situation  est  très  nette  dans  les 
temps  modernes.  Au  xviii''  siècle,  qui 
marque  l'apogée  de  la  gloire  et  de  la  puis- 
sance bordelaises,  je  ne  trouve  aucun 
grand  armateur  issu  du  pays  :  Nayrac  et 
Bonnafé  sont  des  protestants  du  Haut 
Languedoc;  Gradis  est  un  Juif,  Barton, 
Bethmann,  etc.,  sont  des  étrangers  du 
nord.  Ces  familles  étrangères  se  main- 
tiennent pendant  plusieurs  générations 
sans  se  fusionner  complètement. 

Deux  points  à  éclairer  : 

1"  L'origine  des  patrons  bordelais  du 
Moyen  (U/e.  11  y  a  beaucoup  d'Anglais 
parmi  eux.  mais  les  chefs  de  la  cité  sem- 
blent appartenir  à  des  familles  du  pays. 

2'  De  même  aujourd'hui,  un  certain 
nombre  de  maisons  importantes  appar- 
tiennent à  des  négociants  du  pays.  Il  y  a 
lieu  d'étudier  le  mécanisme  de  leur  for- 
mation. 

Cet  équilibre  social  a  duré  jusqu'à  la 
crise  phylloxérique  de  1875-80.  Le  proprié- 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


283 


taire,  qui  avait  des  ressources,  a  pu  re- 
constituer tout  de  suite,  croyant  la  crise 
passagère  ;  mais  celle-ci  s"est  prolongée  : 
maladies  nouvelles,  frais  croissants,  puis 
mévente  due  à  des  causes  multiples.  Le 
propriétaire,  habitué  à  une  vie  large  et 
facile,  a  emprunté  plutôt  que  de  réduire 
ses  dépenses  et  n'a  pu  s'acquitter. 

De  là  des  catastrophes  financières. 

Finalement,  nous  assistons  à  un  vaste 
déplacement  de  la  propriété.  Les  vieilles 
familles  qui  possédaient  le  pays  dispa- 
raissent devant  le  paysan,  le  tonnelier  et 
le  grand  commerçant.  Le  paysan  a  pu 
acheter  de  la  terre,  parce  que  les  prix 
tombaient  à  rien  :  il  a  pu  résister  quelque 
temps,  parce  qu'il  n'avait  pas  à  payer  la 
main-d'œuvre  ;  mais  il  ne  peut  se  main- 
tenir parce  que  les  frais  de  culture 
restent  élevés  et  que  la  mévente  est  com- 
plète. Le  tonnelier  avait  les  reins  plus 
solides.  Le  métier  rapporte;  s'il  y  a  sur- 
production, tant  mieux.  A  sa  fabrication, 
il  joint,  comme  res.sources  accessoires,  le 
soin  du  vin  chez  les  petits  propriétaires 
qui  n'ont  pas  un  maître  de  chai,  puis  le 
petit  courtage.  Il  a  donc  de  l'argent,  peut 
acheter,  attendre,  et  conserver  la  terre. 
Enfin  le  grand  commerçant,  ayant  des  ré- 
serves importantes  et  le  placement  de  sa 
récolte,  parait  devoir  mettre  la  main  sur  la 
plupart  des  grandes  propriétés.... 

Veuillez  agréer... 

A.   ROUJOL. 


III.  —  Les  influences  étrangères 
en  Ha'iti. 

l'ort-au-Prince,  le  18  juin  l'M'. 
A  M.  Paul  Descamps. 

Monsieur, 

Dans  la  livraison  du  mois  de  mai  de 
la  Science  sociale,  vous  avez  signalé  une 
nouvelle  forme  de  l'expansion  anglo- 
saxonne.  Vous  avez  illustré  votre  article 
d'exemples  tirés  de  la  Russie,  de  la  Bel- 
gique et  de  la  France,  etc. 

Je  ne  crois  pas  inutile,  pour  vos  études 
que  je  suis  avec  attention,  de  vous  ren- 
seigner sur  des  faits  analogues  à  ceux  que 


vous  avez  rapportés  et  qui  se  produisent 
en  Haïti  : 

Nous  avons,  comme  vous  le  savez,  une 
double  origine.  Nous  tenons  du  nègre  afri- 
cain par  nos  a'ïeux  importés  à  Saint-Do- 
mingue, et  des  Français  par  les  anciens 
maîtres  de  l'Ile. 

En  1804,  nous  avons  secoué  le  joug  co- 
lonial, aboli  l'esclavage  et  créé  une  na- 
tionalité indépendante.  Cependant  nous 
n'avons  pas  cessé  d'être  F'rançais  par  l'é- 
ducation et  les  mœurs.  C'est  la  France  qui 
continue  à  être  notre  modèle,  et  c'est  l'in- 
fluence française  qui  a  longtemps  prévalu 
chez  nous  par  l'instruction,  la  religion,  le 
commerce  et  toutes  les  relations  économi- 
ques. Mais,  depuis  quelques  années,  nous 
assistons  à  une  décroissance  rapide  de 
cette  influence.  Dans  toutes  nos  villes,  les 
maisons  de  commerce  françaises  ont  été 
remplacées  par  des  maisons  allemandes, 
anglaises  ou  américaines.  Depuis  25  ans, 
les  importations  de  la  France  ont  diminué 
dans  une  proportion  de  50  %.  (Je  pourrais 
ici  poser  des  chiffres  tirés  de  la  statistique.) 
C'est  en  vain  que,  depuis  1901.  la  France, 
par  une  convention  commerciale,  a  obtenu 
le  bénéfice  d'un  tarif  de  douane  privilégié; 
elle  ne  peut  reprendre  la  place  perdue. 

Autrefois,  presque  tous  les  grands  com- 
merçants et  banquiers  de  Port-au-Prince 
étaient  des  Français.  On  en  compte  main- 
tenant à  peine  un  sur  dix. 

Nous  avons  bien,  comme  institution 
française,  une  Banque  nationale  qui  a  son 
siège  social  à  Paris.  Mais  elle  n'est  française 
que  de  nom,  si  on  veut  considérer  que  ses 
directeurs  et  ses  principaux  employés  sont 
allemands,  anglais,  hollandais,  américains, 
de  nationalité  actuelle  ou  d'origine. 

Quant  aux  grandes  entreprises  :  che- 
mins de  fer,  mines,  exploitations  agricoles 
etc.,  elles  sont  aussi  aux  mains  des  Alle- 
mands et  des  .\méricains  qui  y  exposent 
leurs  capitaux,  alors  que  les  Français 
emploient  les  leurs  dans  les  valeurs  ha'i- 
tiennes   bien  cotées  à  la  Bourse  de  Paris. 

Devant  ces  faits,  la  tendancedes  Ha'itiens 
est  maintenant  bien  marquée  pour  une 
orientation  nouvelle,  et  il  est  journellement 
prêché  par  la  presse,  d'envoyer  désormais 
aux  États-Unis  d'Amérique  les  jeunes  gens 


284 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE   INTERNATIOXALE 


qu'on  dirigeait  autrefois  vers  les  collèges 
et  les  lycées  de  France. 

Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  sur  la  diffé- 
rence de  conduite  et  de  vie  des  immi- 
grants qui  nous  arrivent  et  sur  les  causes 
d'élimination  des  Français.  Mais  je  réserve 
ces  observations  qui  me  conduiraient  trop 
loin. 

Veuillez  agréer,  cher  Monsieur,  mes  sa- 
lutations très  distinguées. 

M.  Mathon. 


RÉPERCUSSIONS  SOCIALES 


(Ces  répercussions  restent  toujours  à  vérifier, 
ou  à  préciser,  par  de  nouveUes  observations.; 

(Il  n'y  a  une  Science  sociale  que  si  les  phéno- 
mènes sociaux  se  répercutent  les  uns  sur  les 
autres,  indépendamment  de  la  volonté  hu- 
maine et  par  le  fait  de  la  nature  des  choses. 


VI. 


Le  Patronage. 


Le  <  patronage  »  est  un  groupement 
supérieur  superposé  aux  familles  ou- 
vrières, qui  a  pour  but  de  les  diriger  dans 
le  travail,  dans  la  disposition  de  la  pro- 
priété et  de  les  aider  dans  les  phases  de 
l'existence. 

Le  Patronage  prend  des  formes  diffé- 
rentes qu'indiquent  les  répercu.ssions  sui- 
vantes : 

1.  Les  condiliona  de  Lieu  peuvent  faci- 
liter le  patronage,  ou  le  rendre  difficile  -. 
Elles  le  facilitent  dans  la  mesure  où.  le  sol 
fournit  une  plus  grande  abondance  de 
productions  spontanées  à  la  portée  de 
tous.  Ces  productions  (herbe,  forêts,  fruits, 
etc.)  constituent  une  sorte  de  patronage 
naturel,  automatique  et  gratuit.  Une  grande 
partie  de  l'humanité  bénéficie  de  ce  genre 
de  patronage. 

Mais,  outre  ce  patronage  exercé  par  les 
choses,  il  y  a  le  patronage  proprement  dit. 
qui  est  exercé  par  des  personnes. 

2.  Le  patronage  n'est  pleinement  efficace, 
et  exercé  en  connaissance  de  causes  que  par 
le  patron  du  travail  3.  Parce  que  ce  der- 
nier dispose  seul  des  moyens  d'existence 

1.  Voir  les  cimi  livraisons  précédentes. 
i.  Sr.  soc,  XIV.  •>%.  (».  K.,  V,  (ïi. 

3.  Se.  soc.  III.  -l'M  a  -294. 


de  la  famille  ouvrière,  puisque  c'est  lui 
qui  lui  fournit  du  travail.  Tous  les  autres 
patronages  sont  artificiels  et  plus  ou  moins 
incomplets,  ainsi  que  nous  le  verrons. 

Le  t;^'pe  le  plus  simple  de  patron  est  le 
patriarche,  c'est-à-dire  le  chef  de  la  com- 
munauté patriarcale.  Il  est  le  plus  simple, 
parce  qu'il  cumule  les  fonctions  de  père 
et  de  patron,  puisqu'il  dirige  à  la  fois  la 
famille  et  le  travail.  C'est  donc  un  patron 
qui  n'est  pas  encore  dégagé  de  la  famille. 

Le  patronage  du  patriarche  est  très  sim- 
plifié et  très  facilité,  ainsi  que  l'indique  la 
répercussion  suivante  : 

3.  Les  productions  spontanées  de  la  steppe 
facilitent  faction  du  patriarche  et  rédui- 
sent son  action  patronale  ^.  Le  patriarche 
est  aidé  par  les  ressources  naturelles,  ainsi 
que  l'indique  la  répercussion  n°  1.  L'abon- 
dance, la  régularité  et  la  spontanéité  de 
ces  re.ssources  lui  permettent  d'exercer 
son  patronage  dans  des  conditions  que  ne 
connaissent  pas  les  patrons  de  l'Occident. 

4.  Le  patronage  patriarcal  soutient  l'ou- 
vrier, mais  ne  l'élève  pas  ^.  Il  le  soutient 
par  l'appui  des  productions  spontanées  et 
de  la  communauté  familiale.  Or.  cet  appui 
lui-même  a  pour  effet  de  comprimer  l'é- 
nergie et  l'initiative  individuelle.  Il  ha- 
bitue à  être  patronné  et  non  à  se  patronner 
soi-même.  De  là,  l'inertie  de  l'Oriental. 

5.  Les  sociétés  patriarcales  ne  consti- 
tuent pas  le  type  du  patron  en  dehors  et  au- 
dessus  de  la  famille  ouvrière^.  Parce  que 
les  individus  incapables,  ceux  qui  auraient 
besoin  de  se  placer  sous  la  direction  d'un 
patron,  ne  se  détachent  pas  de  la  com- 
munauté familiale.  Ou  bien  ils  restent 
dans  leur  communauté  originaire  ;  ou  bien 
ils  entrent  dans  une  communauté  voisine 
à  laquelle  les  rattachent  le  plus  souvent 
des  liens  de  parenté.  Ils  y  trouvent  ainsi 
l'appui  dont  ils  ont  besoin.  C'est  un  patro- 
nage par  absorption.  11  résulte  de  ce  que 
chacun  considère  comme  le  pire  des  mal- 
heurs celui  d'être  détaché  de  la  commu- 
nauté patriarcale. 

6.  Lorsque  les  populations  jiatriarcales 

4.  Se.  soc.  XIV.  -2i. 

.-i.  Se.  soc.  XXV,  18).  G.  E.,  II,  G.3,  -218,  .367.  0.  M., 
IV,  l*i. 
6.  Se.  soc,  III,  S-2  à  54. 


DE   SCIENCE    SOCIALE. 


285 


s'adonnent  à  la  culture,  le  patronage  du 
patriarche  est  renforce  par  celui  du  conseil 
de  communauté  ^ .  Voir  la  cause  de  ce  phé- 
nomène aux  répercussions  sur  le  tra- 
vail. 

7.  Les  issus  de  patriarcaux  comfn'ennent 
et  pratiquent  le  patronage,  comme  une  sorte 
de  paternalisme'-.  C'est  une  survivance  du 
patronage  patriarcal  originaire.  Cette  sur- 
vivance se  retrouve  très  souvent  en  Occi- 
dent dans  cette  idée  que  le  patronage  doit 
avoir  pour  but  d'assister  plus  que  d'élever 
les  incapables. 

8.  Les  débuts  de  la  culture  font  appa- 
raître le  type  le  plus  simple  du  patron,  l' ou- 
vrier chef  de  métier,  sous  la  forme  de  l'ar- 
tisan ambulant  ^.  Il  est  ambulant  à  cause 
de  la  rareté  de  la  clientèle,  dans  une  pé- 
riode où  on  continue  encore  à  fabriquer 
dans  les  domaines  tout  ce  dont  on  a  besoin. 
La  clientèle  ne  venant  pas  à  lui  ;  il  va  à 
elle.  C'est  le  type  du  forgeron  qui  se  cons- 
titue le  premier  en  dehors  de  la  famille , 
parce  que  le  métal  exige  plus  particuliè- 
rement des  spécialistes.  Ce  type  ambulant 
a  persisté  jusqu'à  nos  jours  dans  les  cam- 
pagnes éloignées  des  villes,  avec  les  for- 
gerons tziganes  et  les  Bohémiens,  qui,  eux 
aussi,  travaillent  surtout  le  fer,  font  l'éta- 
mage,  etc.,  pour  les  mêmes  raisons. 

9.  Les  premiers  pjrogrès  du  défrichement 
font  apparaître  le  type  du  petit  patron  ^. 
Celui-ci  est  sédentaire  et,  tout  en  travail- 
lant encore  de  ses  mains,  emploie  des  ou- 
vriers. Ce  type  résulte  des  progrès  de  la 
culture  qui  crée  une  clientèle  plus  nom- 
breuse et  plus  riche,  exige  des  patrons 
plus  capables  et  les  fait  surgir. 

10.  Certains  métiers  ne  produisent  guère 
que  le  type  du  petit  patron  ^.  Ce  sont  ceux 
qui  exigent  à  la  fois  l'habileté  de  la  main 
et  un  certain  goût  artistique,  parce  qu'ils 
s'opposent  à  la  séparation  du  patron  et  de 
l'ouvrier,  .\insi  les  fabricants  d'objets  en 
étain,  les  batteurs  d'or,  etc.  Ou  encore,  les 
métiers  qui  exigent  des  livraisons  quoti- 
diennes   résistent   plus    longtemps   à   la 

1.  Se.  soc,  XIV,  58. 

2.  Se.  soc..  XXXI.  3!tl,  O.  E.  VI,  30.  0.  M.  IV,  103. 

3.  La  Roule,  II.  "fi  et  suiv. 

4.  La  Route.  Il,  80  et  suiv. 

.'i.  Se.  soc,  IV,  346;  VIll,3i3;  fasc.  XXV,  H,  57  et 
passiiu. 


constitution  en  grand  atelier  ;  par  exemple, 
les  bouchers  et  les  boulangers. 

11.  Ze  développement  du  défrichement 
fait  apparaître  le  patron  de  fabrique  col- 
lective ^.  On  appelle  de  ce  nom  un  régime 
de  fabrication  comprenant  une  collectivité 
de  petits  ateliers  disséminés,  travaillant 
pour  un  commerçant  qui  centralise  les 
produits.  Lorsque  le  défrichement  se  dé- 
veloppe, l'agriculture  devient  moins  avan- 
tageuse :  le  terrain  est  plus  coûteux;  celui 
qui  reste  disponible  est  le  moins  fertile; 
enfin  les  bénéfices  sont  moindres  à  cause 
de  l'accroissement  de  la  production,  qui 
crée  la  concurrence  des  produits  agricoles. 
On  commence  donc  à  avoir  plus  d'intérêt 
à  fabriquer  qu'à  défricher. 

12.  La  fabrique  collective  atténue  les  dif- 
ficultés du  patronage  7.  Parce  que  l'ouvrier, 
étant  ordinairement  rural,  repose  en  partie 
sur  la  culture ,  il  fabrique  .surtout  à  ses 
moments  perdus  et  il  a  toujours  la  res- 
source de  retomber  sur  la  culture  en  cas 
de  chômage. 

13.  La  fabrique  collective  ne  développe 
pas  l'aptitude  au  patronage^.  Parce  que  ces 
patrons  peuvent,  sans  inconvénients  pour 
eux,  abandonner  leurs  ouvriers  et  multi- 
plier les  chômages.  Ils  ne  se  sentent  pas 
responsables  des  moyens  d'existence  de 
leur  personnel  et  ce  personnel  disséminé 
et  travaillant  à  domicile,  manque  de  cohé- 
sion pour  réclamer  du  patron  la  régula- 
rité du  travail.  Aussi,  dès  que  la  fabrique 
collective  devient  urbaine,  elle  livre  l'ou- 
vrier à  l'instabilité  des  engagements  et  le 
laisse  sans  aucun  patronage.  Elle  aboutit 
parfois  au  sweating  system. 

Le  type  du  grand  patron  est  caractérisé 
par  le  fait  qu'il  ne  travaille  pas  de  ses 
mains  et  qu'il  groupe  ses  ouvriers  au  lieu 
de  leur  donner  du  travail  à  domicile.  Voici 
quelques  répercussions  relatives  à  ce  type. 

14.  Le  métayage  est  favorable  aii  patro- 
nage '■>.  Parce  que  les  produits  étant  par- 
tagés par  moitié  entre   le   métayer  et  le 
propriétaire,  ce  dernier  a  intérêt  à  s'intéres 
ser  à  la  culture  et  à  patronner  le  métayer. 


6.  Ifl.,  iH.  et  suiv. 
".  Lo  Roule,  II,  'J«. 

8.  Ibid. 

9.  Se.  soc.,  I,  tfifi  à  470.  Franc. d'aiij..'\iy.l\',ch.  ii. 


286 


BULLETIN   DE    LA   SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 


15.  Le  fermage  est  peu  favorable  au 
jiatronage  >.  Parce  que  le  fermier  étant 
complètement  à  son  compte,  le  proprié- 
taire est  porté  à  se  désintéresser  de  tout 
rôle  de  patron,  non  seulement  vis-à-vis 
de  son  locataire,  mais  même  vis-à-vis  du 
domaine. 

16.  Les  inondations  périodiques  du  Nil 
ont  produit  le  plus  grand  type  de  patron 
de  l'antiquité,  le  Pharaon-.  Parce  que  la 
culture  n'était  possible  que  par  l'interven- 
tion d'un  grand  patron  réglant  souverai- 
nement tout  le  système  compliqué  des 
irrigations.  Aussi,  sous  les  Turcs,  inca- 
pables par  leur  formation  sociale  de  jouer 
ce  rôle  difficile  de  patron,  la  culture  de 
l'Egypte  décline.  Au  contraire,  elle  se 
relève  actuellement,  parce  que  les  Anglais 
ont  su  reprendre  ce  rôle  de  grand  patron 
distributeur  des  eaux. 

17.  Le  défrichement  difficile  des  marais 
du  Latium  a  fait  des  vieux  Romains  une 
classe  remarquable  de  patrons  ruraux,  les 
Patriciens  ^.  Aussi  durs  pour  les  autres 
que  pour  eux-mêmes,  ces  patrons  ont  été 
capables  de  coloniser  l'Occident  et  de 
dresser  à  la  culture  romaine  des  popula- 
tions innombrables.  Mais,  avec  l'esclavage, 
ils  ne  résolurent  pas  le  problème  du  relè- 
vement de  la  population  agricole,  ainsi 
que  l'indique  la  répercussion  suivante. 

18.  L'esclavage  est  impuissant  à  dresser 
l'ouvrier  à  se  patronner  lui-même  ^.  Parce 
qu'il  ne  le  dresse  pas  à  l'usage  de  la 
liberté  et  de  l'initiative  nécessaire  pour  se 
patronner;  au  contraire  il  l'atrophie.  De 
là,  l'impuissance  des  esclaves  affranchis  à 
user  de  leur  liberté  pour  continuer  l'oeuvre 
de  la  colonisation. 

19.  La  féodalité  territoriale  a  créé  le 
plus  grand  type  de  patron  rural  du  moyen 
âge'^.  Au  lieu  d'attacher  l'homme  à  la  per- 
sonne, comme  l'esclavage,  le  patron  féodal 
l'a  attaché  à  la  terre,  en  lui  concédant  la 
jouissance  exclusive  d'une  maison  et  d'un 
petit  domaine. 

1.  Franc,  d'auj.,  liv.  IV,  cli.  ii.  6'c.  .soc,  IV,  229. 
0.  E.,  VI,  107. 

2.  Se.  soc,  IX,  5G3  et  suiv. 

3.  LaRoule.  I.  liv. III. ch.vi. Se. soc,  fasc.  XXII, 54. 

4.  .Se  soc,  III.  209  à  216. 

5.  .Se.  soc,  IV,   192;  XXXI,  433;  XXXII,  300.  Hist. 
de  la  Form.  partie,  passim. 


Par  les  bénéfices  réalisés  sur  ce  do- 
maine, le  serf  s'est  élevé  progressivement 
de  la  corvée  à  la  redevance  en  argent  et 
ensuite  à  l'état  d'homme  libre.  C'est  la 
cause  la  plus  manifeste  de  la  supériorité 
sociale  de  l'Occident  sur  l'Orient,  du 
moyen  âge  sur  l'antiquité.  L'Histoire  de  la 
formation  particulariste  d'Henri  de  Tour- 
ville  raconte,  d'après  la  science  sociale, 
cette  magnifique  épopée. 

20.  L'exploitation  forestière  crée  le  grand 
patron  et  favorise  le  patronage  ^.  Parce  que 
la  production  du  bois,  nécessitant  une- 
longue  prévoyance,  exige  le  grand  patron. 
D'autre  part,  cette  production  réglée  par 
la  nature  d'une  façon  immuable  assure  aux 
populations  des  ressources  fixes,  ce  qui  fa- 
vorise la  permanence  des  engagements. 

21.  L'exploitation  des  mines  profondes 
crée  le  grand  patron  collectif,  sous  la 
forme  de  sociétés  d'actiotinaires  et  rend  le 
patronage  plus  difficile  '.  Parce  que  cette 
exploitation  exige  des  frais  de  recherche, 
d'extraction  et  d'exploitation  qui  dépas- 
sent les  ressources  d'un  patron  individuel. 
Le  patronage  est  plus  difficile,  parce  qu'il 
est  collectif  et,  dès  lors,  plus  administratif, 
et  parce  que  les  ouvriers  sont  très  nom- 
breux. 

22.  Le  clan  détermine  une  forme  de  pa- 
tronage à  la  fois  intense  et  inefficace^. 
Parce  qu'il  est  surtout  et  avant  tout  inté- 
ressé. Le  chef  de  clan  patronne  les  gens 
pour  les  utiliser  en  vue  de  la  domination 
de  son  clan. 

23.  Le  patron  à  formation  particulariste 
tend  plus  à  patronner  l'ouvrier  en  l'éle- 
vant qu'en  l'assistant  ".  Parce  que  cette 
formation  développe  plus  l'initiative  indi- 
viduelle que  l'assistance  collective. 

24.  Le  patron  à  formation  instable  pa- 
tronne peu  et  livre  les  ouvriers  à  des  pa- 
trons artificiels  *^.  Parce  que  son  instabilité 


6.  Se.  soc,  VI.  22  à  2o,  2;)  à  37.  0.  E..  III.  47,  94» 
130. 

7.  Se.  soc.  I.  371  ;  II.  398.  402;  VII.  128.  320.  24^;; 
fasc.  XXIV,  14,  10.  2U.  36.  'M.  07,  80.  91,  93,  96,  101. 
0.  M.,  m.  149;  2»  scr..  I.  39.  250. 

8.  .Se  soc,  XXIV.  37.  Franc,  d'auj.,  liv.  iV,  ch.  i. 
La  Route,  II,  liv.  IV,  cli.  m. 

!t.  6c  soc.  XIX,  118;  XXX,  51.  0.  E..  III.  04.  315. 
405:  IV,  82.  0.  M..  1,  70.  383. 

10.  Se  soc,  I,  4ol  ;  V.  40;  XXIV.  347.  0.  E.  et  0.  M., 
les  monographies  de  ce  type. 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


287 


l'empêclie  ù  la  fois  d'assister  et  d'élever: 
dès  lors  l'ouvrier  tombe  sous  le  patronage 
de  patrons  artificiels  :  commerçants  ([ui 
fournissent  à  crédit,  médecins  qui  donnent 
leurs  soins  gratuitement,  prêtres  et  par- 
ticuliers qui  créent  des  œuvres  cliarita- 
bles,  politiciens  qui  fomentent  les  grèves 
et  promettent  la  révolution  sociale,  insti- 
tutions d'assistance,  etc. 

25.  Le&  patrons  artificiels  sont  inajites 
â  patronner  efficacement  K  Parce  que 
n'étant  pas  les  patrons  du  travail,  ils  ne 
peuvent  donner  qu'une  assistance  mo- 
mentanée, irrégulière  et  toujours  insuffi- 
sante. Cette  assistance  a  souvent  pour  effet 
de  détourner  de  l'effort  et  du  travail  et 
d'endormir  dans  une  fausse  sécurité. 

Conclusions.  —  1.  Le  Lieu  peut  rendre 
le  patronage  facile  ou  difficile  (Répercus- 
sions, 1.  3). 

2.  La  nature  du  Travail  modifie  les  con- 
ditions du  patronage  (Rép.  8,  9,  10,  11. 
12,  13,  14,  15,  16,  17,  20,  21). 

3.  Le  patronage  qui  soutient  l'ouvrier 
ne  résoud  le  problème  que  dans  certains 
cas  et  momentanément  (Rép.  4.  5,  6,  7. 
16,  18,  22,  24,  25). 

4.  Le  patronage  qui  relève  rouvrier, 
résoud  seul  le  problème  (Rép.  17,  10,  23). 

Edmond  Demulins. 


MORALE  ET  SCIENCE 

La  grave  question  des  rapports  de  la 
morale  et  de  la  science  a  été  posée  avec 
une  insistance  particulière  dans  notre 
Congrès  de  l'année  dernière  et  dans  le 
Congrès  de  cette  année,  ainsi  qu'on  a  pu 
le  constater  dans  le  compte  rendu  que  nous 
avons  publié  dans  la  dernière  livraison. 

Dans  la  lettre  suivante,  notre  collègue. 
M.  Michel  Mérys,  reprend  la  question.  On 
lira  sa  lettre  avec  intérêt.  Mais  je  ne  crois 
pas  que  nous  arrivions  à  élucider  la  ques- 
tion par  le  procédé  philosophique.  Nous 
ne  réussirons  à  faire  la  lumière  et  à 
mettre  les  esprits  d'accord,  qu'en   cher- 

1.  Se.  soc.  XIV,  ->G8:  \V.  -27.  0-2:  XVIII.  42'.,  U.  .M.. 
III,  100. 


chant  à  déterminer,  dans  les  faits  et  au 
moyen  de  l'analyse  méthodique,  les  réper- 
cussions qui  existent  réellement  entre  la 
science  sociale  et  la  morale.  Ce  travail  doit 
être  fait.  J'essayerai  de  montrer  procliai- 
nement    les   résultats    auxquels   je    suis 

arrivé. 

E.  D. 

A  M.  Edmond  Demolins. 

Cher  Monsieur, 

J'ai  été  obligé,  faute  de  temps,  d'écourter 
ma  communication  au  dernier  congrès. 
Elle  comportait  une  seconde  partie  sur 
laquelle  je  désirerais  revenir. 

D'abord,  sur  la  prospérité  sociale  placée 
dans  l'harmonie  des  organes  sociaux  à 
leur  fonction  propre,  et  de  ces  fonctions 
entre  elles. 

U  est  certain  que  la  prospérité,  le  ca- 
ractère normal,  l'excellence  d'un  groupe- 
ment, d'une  combinaison,  d'un  rouage 
social  consistent  à  atteindre  le  but  pour 
lequel  il  a  été  combiné.  La  logique  nous 
oblige  à  étendre  le  même  raisonnement 
aussi  bien  à  la  Société  tout  entière,  et  à 
la  juger  d'autant  mieux  faite  qu'elle  ré- 
pond mieux  à  son  objectif  d'ensemble. 
Mais  quel  est-il?  Sa  morale  peut  seule 
nous  le  dire. 

Et  rien  ne  nous  autorise  à  penser  que 
le  but  de  la  vie  sociale  soit  seulement  une 
harmonie  indifférente  entre  les  satisfac- 
tions des  divers  besoins  de  l'homme.  En 
réalité,  il  n'y  a  pas  d'harmonie  indiffé- 
rente, l'harmonie  n'étant  produite  que  par 
l'exacte  proportion  des  parties  à  une  idée 
d'ensemble.  Hors  de  là  l'harmonie  ne 
saurait  être  nulle  part.  Elle  n'est  pas  dans 
la  symétrie  ou  l'égalité.  L'homme  dont  le 
bras  serait  égal  à  la  jambe  serait  mons- 
trueux. Il  faut  une  subordination,  c'est-à- 
dire  un  plan,  c'est-à-dire  une  finalité. 

Une  société  se  compose  de  groupements 
multiples  et  entrecroisés,  combinés  sépa- 
rément et  simultanément  en  vue  de  cer- 
taines fins  partielles  distinctes  et  souvent 
même  concurrentes,  mais  cependant  soli- 
daires ;  si  bien  que  ce  mélange  complique 
n'est,  somme  toute,  qu'un  vaste  mécanisme 
monté   pour   la   réalisation   d'un  certain 


288 


BULLETIN   DE    LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


idéal  de  vie  et  de  destinée.  C'est  parce  que 
cet  idéal  a  lui-même  sa  loi  et  ses  propor- 
tions qu'on  en  peut  trouver  une  particu- 
lièrement souhaitable  entre  les  diverses 
fonctions  sociales.  C'est  parce  que  Thomme 
tient  plus  à  vivre  qu'à  chanter  qu'on  de- 
mandera à  la  société  d'être  une  machine 
à  produire  avant  tout  des  moyens  d'exis- 
tence, accessoirement  seulement  des  satis- 
factions artistiques.  Nulle  autre  raison  ne 
permettrait  de  subordonner  le  service  du 
Conservatoire  à  celui  des  Halles. 

On  nous  a  objecté  la  médecine,  qui  se 
passerait  de  morale  pour  qualifier  de  nor- 
mal ou  de  pathologique  le  fonctionnement 
de  tel  ou  tel  organe.  Mais  c'est  parce  que 
nous  croyons  savoir  très  clairement  le  but 
d'ensemble  de  l'activité  physique  et  physio- 
logique de  l'individu  que  nous  pouvons 
porter  de  pareils  jugements.  Et  à  y  re- 
garder de  près,  la  fixation  de  ce  rôle 
dévolu  à  la  vie  animale  dépend  aussi  du 
système  moral  qu'on  adopte. 

La  morale  ne  nous  enseigne  pas  seule- 
ment le  sacrifice.  Elle  nous  enseigne  aussi 
un  certain  égoïsme  légitime.  Nous  avons 
des  devoirs  envers  nous-mêmes,  dont  le 
devoir  de  conservation.  Niera-t-on  que  le 
suicide  relève  de  la  morale  ?  Nous  devons 
nous  entretenir  en  bon  état  de  produc- 
tivité physique  et  intellectuelle.  Nous 
avons  aussi  des  devoirs  envers  notre  des- 
cendance, etc.,  etc.  Quand  on  fait  la  somme 
de  tous  ces  devoirs,  on  trouve  la  somme 
de  toutes  les  aspirations  idéales  de  la  race 
dans  le  moment  donné.  Et  la  société  ne 
peut  être  faite  que  pour  réaliser  cet  idéal: 
elle  ne  peut  être  prospère  que  dans  la 
mesure  où  elle  y  réussit. 

C'est  pourquoi  je  me  suis  permis  de 
définir  la  prospérité,  qui,  comme  la  santé, 
est  une  notion  à  la  fois  de  morale  et  de 
science  technique  :  «  La  prospérité  sociale 
est  la  réunion  des  conditions  de  groupe- 
ment qui  permettent  de  remplir  le  De- 


ll résulte  de  ce  qui  précède  qu'il  est 
plus  d'une  prospérité.  C'est  d'ailleurs  ce 
que  vous  nous  avez  admirablement  dit, 
cher  Monsieur,  ^'■ous  nous  en  avez  montré 


deuxcatégoriesprincipales,  dans  lesquelles 
vous  entrevoyiez  des  subdivisions  futures. 
Pour  ma  part,  je  conclu.*;,  à  autant  de  pros- 
pérités que  de  degrés  de  civilisation.  La 
prospérité,  si  elle  se  définit  par  le  devoir, 
varie  comme  lui.  Il  n'est  pas  le  même 
pour  tous  les  peuples.  Cela  dépend  de 
leur  développement  intellectuel,  de  leurs 
connaissances,  de  leur  situation  momen- 
tanée. Un  peuple  primitif  fortement  cons- 
titué dans  sa  formation  ne  peut-il  être 
plus  prospère  qu'un  peuple  civilisé,  qui 
se  désagrège  et  se  dissout  par  une  corrup- 
tion de  la  sienne  ?  Une  race  qui  marche 
vers  le  particularisme  ne  serait-elle  pas. 
dans  certains  cas,  plus  solidement  assise, 
plus  riche  d'avenir  qu'une  race  particu- 
lariste  en  régression  '! 

Le  devoir  d'un  groupe  arriéré  n'est  peut- 
être  pas  d'adopter  brusquement  la  vie  des 
Anglo-Saxons  d'avant-garde.  Le  deman- 
derions-nous aux  nègres  d'.\frique"?  Si  ce 
groupe  parvient  à  se  maintenir  en  évoluant 
vers  la  forme  supérieure  d'existence,  il 
mérite  toutes  nos  louanges  et  il  sera  pros- 
père. 

Seulement  s'il  y  a  plusieurs  espèces  de 
prospérité,  dont  chacune  peut  se  mani- 
fester à  un  degré  plus  ou  moins  haut,  elles 
ne  sont  pas  toutes  de  même  qualité.  Il  y 
a  un  concept  de  la  supériorité  dans  la 
prospérité.  La  prospérité  est  supérieure, 
comme  la  moralité  elle-même,  quand  elle 
est  plus  avancée  dans  le  sens  du  progrès. 
Ignorant  ou  fruste,  on  peut  accomplir  tout 
son  devoir,  on  aura  fait  moins  beau  mora- 
lement parlant,  que  rintellectuel  et  le 
délicat  qui  remplit  tout  le  sien,  parce  que 
ce  dernier  embrasse  un  champ  plus  étendu. 

C'est  ainsi  que  le  devoir  se  complique 
avec  la  connaissance,  que  la  prospérité, 
sans  toujours  être  plus  pleine,  devient  jus- 
ticiable de  plus  de  raffinements.  Pour 
l'individu,  peu  à  peu  les  devoirs  sociaux  se 
sont  ajoutés  aux  devoirs  égo'istes,  et  édifiés 
sur  cette  base.  Pour  les  sociétés  aussi,  les 
devoirs  s'étagent  et  s'épurent.  Après  l'é- 
nergie de  défense,  nécessaire  pour  main- 
tenir la  conservation,  on  entrevoit  d'autres 
besoins  pour  les  peuples.  Dévorer,  évincer 
ses  concurrents  n'est  pas  le  but  suprême 
d'aucun  groupement  humain.  S'accorder 


IJE    SCIE.N'CE    SOCIALE. 


280 


avec  eux  et  avec  eux  se  partager  les  rôles, 
les  élever  avec  soi  dans  la  collaboration  à 
l'œuvre  commune  de  l'Humanité  vaut 
mieux.  Et  peut-être  ceux-là  qui  fonderont 
leur  politique  sur  ce  calcul  feront  le  meil- 
leur compte.  Telle  est  la  raison  pour  la- 
quelle l'aptitude  à  triompher  ne  me  paraît 
pas  plui5  entre  races  qu'entre  individus  le 
critère  unique  de  la  supériorité  à  recom- 
mander. 


Après  cela,  la  question  n'est  pas  épuisée, 
mais  elle  me  semble  clarifiée.  Au  fond,  ce 
qu'il  faut  aujourd'hui,  c'est  débrouiller  la 
morale  de  la  science  sociale,  où  elle  a  pu 
paraître  emmêlée. 

-  Le  même  problème  se  pose  aussi  bien 
pour  toutes  les  sciences.  Seulement  il  est 
ici  plus  délicat  et  plus  opportun  que  par- 
tout ailleurs. 

Toutes  les  sciences  touchent  à  la  morale, 
qui  seule  n'est  pas  comme  les  autres,  qui 
seule  est  centrale.  Ce  qu'on  appelle  science 
ne  connaît  que  des  phénomènes  et  de  leur 
enchaînement,  mais  n'a  pas  qualité  pour 
se  prononcer  sur  l'excellence  des  fins. 
L'homme  tend  à  des  fins  --  données  par 
l'instinct  —  par  des  moyens  donnés  par 
les  sciences.  La  connaissance,  la  justifica- 
tion de  ces  instincts  d'action  sont  du  ressort 
de  la  philosophie  morale. 

Quand  un  médecin  nous  engage  à  ob- 
server certaines  règles  d'hygiène,  il  est 
sous-entendu  que  c'est  si  nous  voulons 
nous  bien  porter,  ou  nous  porter  le  mieux 
possible.  Et  la  question  de  savoir  si  nous 
devons  nous  soumettre  aux  mortifications, 
aux  jeûnes  prescrits  par  certaines  règles 
religieuses,  ou  nous  exposer,  pour  soigner 
ou  défendre  autrui,  à  des  dangers,  à  des 
intempéries,  à  des  contagions  ne  relève 
pas  de  la  médecine,  mais  de  la  morale. 
Dans  le  cas  où  nous  mettons  notre  devoir 
dans  ces  cliarges  religieuses  ou  sociales, 
la  médecine  n'a  plus  le  droit  de  nous  en 
interdire  les  risques.  Elle  doit  modifier 
alors  ses  prescriptions,  pour  les  réduire 
à  ce  qui  sauvegardera  pour  le  mieux  notre 
intégrité  physique,  hors  du  domaine  où  le 
devoir  altruiste  l'emporte  sur  le  devoir 
égo'iste.  La  médecine  ne  peut  que  recevoir 


de  la  conception  morale  le  but,  et  y  adapter 
de  son  mieux  les  moyens,  en  ce  qui  con- 
cerne son  département  technique. 

De  même  en  science  sociale.  Seulement 
la  morale  des  activités  sociales  est  infini- 
ment plus  complexe,  plus  ardue,  moins 
avancée  que  celle  des  activités  physiolo- 
giques. Nous  voyons  notre  corps  comme 
un  ensemble  puissamment  lié^  nous  l'ob- 
servons surtout  par  l'extérieur  :  notre 
pensée  est  capable  d'en  saisir  aisément  le 
jeu,  et  de  vérifier  presque  à  l'instant  les 
conséquences  physiologiques  de  tous  nos 
actes.  Nous  voyons  au  contraire  la  société 
surtout  de  l'intérieur,  par  le  fonctionne- 
ment lent  des  groupes  qui  nous  dominent, 
et  dont  les  plus  proches  nous  masquent 
souvent  les  autres. 

Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  la  société 
n'est  pas  un  but  en  soi-même,  mais  un 
moyen  pour  réaliser  des  fins  ;  et  que  ces 
fins  sont  fort  éloignées  d'être  admises  de 
même  façon  par  tout  le  monde,  d'être 
données  avec  évidence  par  un  bon  sens 
universellement  reconnu.  Le  but.  l'idéal 
de  la  société  anarchi.ste,  celui  de  la  société 
collectiviste,  celui  de  la  société  rêvée  par 
les  économistes  libéraux  diffèrent  évidem- 
ment. Les  solitaires  de  la  Thébaïde  en 
eussent  proposé  un  très  particulier,  que 
notre  temps  n'admettrait  guère.  Il  y  a 
cependant  des  anarchistes,  des  collecti- 
vistes, des  économistes  également  con- 
vaincus. Il  est  des  tempéraments  qui  pré- 
féreront toujours  plus  de  liberté,  fût-ce  au 
prix  de  moins  de  sécurité;  il  en  est  qui 
sacrifieront  toujours  de  l'abondance  à  de 
la  justice,  ou  de  l'espoir  à  de  la  paix.  Quelle 
que  soit  l'organisation  sociale  à  créer,  la 
même  science  sociale  donnera  à  ces  esprits 
différemment  orientés  des  solutions  tou- 
jours différentes:  de  même  que  l'hygiène 
nous  conduit  à  disposer  nos  appartements 
de  façon  diverse,  selon  que  nous  travail- 
lons des  bras  ou  du  cerveau. 


La  morale  se  distingue  donc  des  sciences 
et,  de  la  science  sociale  en  particulier, 
tout  en  leur  imposant  à  chacune  les  fins 
en  vue  desquelles  elles  préparent  les  voies 


290 


BULLETIN    DE    LA    SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


pour  l'action  huiaaine.  Mais  s'il  y  a  dis- 
tinction, il  y  a  aussi  connexité.  Et  c'est  ici 
peut-être  que  se  retrouveront  d'accord  les 
adversaires  de  nos  discussions  amicales. 
Je  vais  essayer  de  montrer  comment. 

Toute  science  complète  est  double.  Il  y 
a,  d'un  côté,  la  connaissance,  le  simple 
examen^!  l'analyse,  le  tableau  des  faits  ap- 
partenant aune  catégorie  de  phénomènes  : 
science  descriptive.  Il  y  a,  de  l'autre  côté, 
la  technique,  science  finaliste,  qui  part 
d'une  action  humaine  possible  pour  grou- 
per en  série  enchaînée  toutes  les  condi- 
tions qui  s'y  rapportent,  la  favorisent  nu 
la  contrarient.  Le  botaniste  qui  distingue 
et  classe  les  plantes  fait  de  la  science  des- 
criptive :  il  apprend  à  connaître  la  nature. 
Le  jardinier  qui  étudie  les  manières  de 
cultiver  fait  de  la  technique.  De  même,  la 
pathologie  et  la  pliysiologie  décrivent,  la 
médecine  et  l'hygiène  prescrivent. 

Une  science,  dans  sa  branche  technique, 
a  donc  le  droit  de  prescrire.  Mais  seule- 
ment au  conditionnel.  «  Si  vous  voulez  tel 
résultat,  prenez-vous-y  de  telle  façon  ». 
La  science  sociale  se  divisera  aussi  en  une 
étude  des  faits,  avec  leurs  répercussions, 
étude  ordonnée  d'après  l'analyse  purement 
objective,  et  une  étude  des  méthodes  d'ac- 
tion, technique  ordonnée  d'après  les  syn- 
thèses finalistes. 

Et  cela  permettrait  déjà  à  nos  maîtres, 
à  vous  tout  le  premier,  cher  Monsieur,  de 
continuer  à  prescrire,  à  instruire  et  à 
guider,  comme  le  médecin  guide  tous  ceux 
([ui,  d'accord  dans  leur  désir  de  santé, 
errent  seulement  dans  le  choix  des  moyens 
efficaces.  La  plupart  de  nos  contemporains 
mettent  les  mêmes  biens  au  premier  rang 
de  leurs  souhaits.  Vos  ordonnances  s'ap- 
pliqueraient à  leur  cas.  Et  de  légères  pré- 
cautions oratoires  manjucraient  suffisam- 
ment le  conditionnel  des  prescriptions. 

Je  suis  tout  à  fait  de  l'avis  de  M.  Bertier, 
quand  il  s'efforce  de  maintenir  une  prédi- 
cation doublement  précieuse  par  la  solidité 
.  scientifique  de  sa  base  et  par  l'élévation 
de  ses  tendances  morales.  Si  la  remarque 
précédente  ne  suffisait  pas  à  l'autoriser, 
on  pourrait  en  ajouter  une  seconde.  Ni 
l'homme,  ni  l'écrivain,  ne  sauraient  dé- 
pouiller une  part,  et  la  plus  haute,  de  leur 


nature.  Il  n'y  a  donc  pas  de  technique 
dont  les  docteurs  ne  fassent  carrément  de 
la  morale.  Cela  prouve  qu'ils  font  oeuvre  à 
la  fois  de  technicien  et  de  moraliste.  Et  la 
chose  est  légitime,  elle  ne  diminue  en  rien 
leur  autorité  technique,  pourvu  que  la  dis- 
tinction soit  claire,  ou  soulignée,  entre  les 
deux  domaines.  Il  ne  faut  pas  vouloir  ap- 
puyer Sur  un  échafaudage  fait  exclusive- 
ment de  preuves  d'un  ordre  technique 
déterminé  des  conclusions  qui  appartien- 
nent à  la  morale.  Mais  on  peut  les  affirmer 
avec  sa  conscience  à  laquelle  l'autorité  du 
savant  donne  crédit,  et  même  les  confir- 
mer par  des  arguments  techniques.  C'e.st 
ce  que  je  vais  m'efforcer  d'élucider  quand 
j'aurai  cité  un  exemple.  L'exemple  est 
celui  des  hygiénistes.  Ils  disent  aux  tuber- 
culeux :  c  Ne  crachez  pas  dans  la  rue  ». 
Comment  le  diraient-ils  si  ce  n'était  au 
nom  delà  morale?  Ils  forment  des  ligues 
pour  empêcher  de  cracher  par  terre,  d'au- 
tres pour  s'opposer  (au  besoin  par  un  re- 
cours à  la  force  publique)  à  des  actes  qui 
dissémineraient  d'autres  contagions.  Ils 
prêchent  à  de  certaines  gens  des  vertus 
astreignantes,  ou  onéreuses,  souvent  sans 
bénéfice  pour  le  malade.  Au  nom  de  quel 
principe  sinon  moral?  Leur  science  tech- 
nique leur  permettrait  simplement  un 
avis  :  «  Attention,  à  moins  de  telle  précau- 
tion, vous  risquez  de  faire  du  mal  à  autrui  ». 
A  quoi  certains  répondraient  :  i<  Il  n'im- 
porte ». 

Leur  autorité  scientifique  n'est  pas  di- 
minuée par  ces  croisades  morales,  où. 
parfois,  ils  peuvent  errer  cependant.  Bien 
mieux,  si  leur  morale,  même  erronée,  ne 
compromet  pas  leur  technique,  leur  tech- 
nique peut  éclairer  et  fortifier  leur  morale. 
Et  c'est  qu'il  n'y  a  pas  un  savant  qui,  en 
bâtissant  sa  science  propre,  ne  travaille 
aux  fondations  de  la  morale. 

Toutes  les  sciences  se  touchent  en  effet, 
et  la  morale  s'appuie  sur  toutes.  La  morale 
a  aussi  sa  base  dans  la  connaissance,  sa 
pointe,  pourrait-on  dire,  vers  la  finalité  : 
elle  a  une  partie  descriptive  et  une  partie 
technique.  La  connaissance  la  fonde,  et 
tous  les  ordres  de  connaissances.  La  bio- 
logie qui  nous  apprend  ce  qu'est  la  vie, 
l'astronomie   ce  qu'est  l'univers  lointain. 


DE    SCIE.\CE    SOCIALE. 


:>91 


etc.,etc..nou.sen.seignent  en  commun  notre 
sort  et  nous  font,  par  suite,  comprendre  et 
admettre  le  Devoir.  La  science  sociale 
fournira,  elle  aussi,  des  faits  à  la  science 
morale  pour  se  constituer,  des  faits  de  la 
plus  haute  signification.  Le  savant  sera 
donc  apte  à  y  préparer  efficacement  l'œu- 
vre intellectuelle  des  moralistes;  il  devien- 
dra aisément  lui-même  un  moraliste  in- 
formé sur  certains  points  de  façon  nouvelle. 
A  mieux  savoir  comment  vivent  les  hom- 
mes en  société,  on  devinera  mieux  à  quoi 
sert,  où  va  leur  vie. 

D'autre  part,  la  technique  morale  fixe 
des  buts;  mais  elle  a  besoin  des  techni- 
ques scientifiques  pour  les  préciser.  Si 
bien  qu'elle  empiète  sur  elles  à  tout  ins- 
tant. La  morale  nous  interdit  de  faire 
souffrir  autrui.  Elle  va  plus  loin  en  ajou- 
tant :  €  Tu  ne  frapperas  point  ».  Si  l'on 
voulait  savoir  dans  quelle  mesure  et  avec 
(luelle  force  il  faut  s'abstenir  de  frapper, 
on  devrait  mesurer  la  résistance  physique 
et  la  sensibilité  de  l'être  soumis  aux  coups, 
et  cela  suivant  son  âge,  le  point  visé,  et 
on  serait  en  plein  dans  la  technique  phy- 
siologique, neurologique,  etc.. 

C'est  ainsi  qu'une  chose  a  paru  bien, 
dans  certains  temps  et  dans  certains  pays. 
mal  dans  d'autres.  La  loi  morale  n'avait 
pas  changé,  mais  la  prescription  morale 
positive,  étroite,  la  technique  morale  avait 
changé,  par  le  changement  de  la  tech- 
nique scientifique  correspondante.  Ce 
qu'on  croyait  ici  dangereux  pour  autrui 
avait  été,  par  exemple,  reconnu  ailleurs 
pour  plutôt  innocent. 

Et  donc  ce  sont  souvent  les  techniciens 
qui  sont  qualifiés  pour  rectifier,  par  la 
lumière  de  leur  compétence  spéciale,  la 
technique  morale  basée  jusque-là  sur  une 
erreur  scientifique.  A  cet  égard,  la  science 
sociale  peut  singulièrement  perfectionner 
la  morale.  C'est  son  rôle  de  dire  :  «  Vous, 
morali-stes,  avez  jusqu'ici  recommandé  la 
stabilité  patriarcale  :  non  pas  qu'elle  soit 
directement  en  elle-même  un  desideratum 
de  la  morale,  mais  parce  qu'elle  semblait 
favoriser  sans  inconvénients  beaucoup  de 
vertus.  Elle  les  favorise  en  effet;  mais  une 
autre  formation,  qui  ne  peut  coexister 
avec  elle,  les  développe  autant  ou  plus. 


tout  en  en  faisant  naître  d'autres,  qui  de 
votre  aveu  sont  précieuses.  La  conclusion,  « 
c'est  à  vous  de  la  tirer.  Mais  pour  la  tirer, 
en  ce  cas  trop  évident,  tout  le  monde  peut 
se  faire  moraliste,  et,  sachant  ce  que  je 
sais,  ce  que  j'enseigne  et  démontre ,  con- 
damner la  formation  communautaire. 
Quitte  à  vous,  utilisant  ces  nouvelles  na- 
tions, à  rectifier  au  besoin,  par  des  consi- 
dérations de  votre  compétence,  les  con- 
clusions que  j'en  tire  ». 

A  le  prendre  de  la  .sorte,  il  peut  être 
souvent  légitime  d'opposer  à  une  règle 
pratique  de  la  morale  admise  l'informa- 
tion de  la  science  sociale.  Il  semblerait 
que  cette  dernière  soit  alors  la  maîtresse 
de  la  morale,  bien  loin  de  reposer  sur  un 
postulat  moral.  Mais,  dans  ces  cas,  c'est  au 
nom  de  la  loi  morale  qu'on  rectifie  la  règle 
morale,  comme  un  tribunal  peut  interpré- 
ter la  pensée  d'un  testateur  contre  ses  pa- 
roles. C'est  seulement  au  nom  de  la  loi 
inorale  que  la  science  sociale  peut  corriger 
un  préjugé  moral.  Lors  donc  que  les  hom- 
mes disputent  simplement  sur  la  vraie  ap- 
plication de  mêmes  principes  communs 
à  tous  les  camps,  la  science  sociale  e.st 
juge  entre  eux.  C'est  alors  qu'elle  prête 
main  forte  à  la  morale  et  collabore  avec 
elle.  Là  où  les  principes  sont  en  opposi- 
tion, la  science  .sociale  n'a  plus  voix  au 
chapitre,  elle  ne  peut  plus  prescrire  qu'au 
conditionnel. 

J'espère  avoir  été  clair.  Je  crains  d'avoir 
été  long.  Excusez-m'en,  cher  Monsieur,  et 
croyez  que  je  vous  serais  d'autant  plus 
reconnaissant,  si  vous  ouvrez  à  ces  expli- 
cations les  colonnes  de  notre  Revue. 

Agréez,  je  vous  prie,  avec  mes  remer- 
ciements anticipés  —  et  un  peu  confus  — 
l'expression  de  mes  sentiments  les  plus 
distingués. 

Michel  Mi':i:v-. 


Pour  les  reliures  destinées  à  classer  les 
fascicules,  voir  la  couverture  12*-'  page). 


292 


BULLETIN   DE  LA   SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE  DE  SCIENCE    SOCIALE. 


APPRÉCIATION  DE  LA  PRESSE 


La  Science  sociale  entreprend  de  donner 
l'explication  de  l'histoire  par  la  science  so- 
ciale. Le  premier  essai,  publié  dans  la  li- 
vraison de  septembre-octobre,  porte  sur  la 
Grèce  ancienne,  par  M.  G.  d'Azambuja. 
L'histoire  de  la  Grèce  ancienne  est  bien 
connue,  ou  du  moins  devrait  l'être,  puis- 
que c'est  un  des  fondements  de  l'ensei- 
gnement classique,  comme  l'histoire  sainte 
de  l'enseignement  religieux.  Mais,  si  on 
connaît  plus  ou  moins  bien  les  faits,  on 
ignore  les  rapports  qui  existent  entre  eux, 
pourquoi  et  comment  ils  se  répercutent 
les  uns  sur  les  autres  ;  comment  ces  ré- 
percussions expliquent  la  société  grecque 
et  la  différencient  des  autres  sociétés  an- 
ciennes et  modernes. 

C'est  cette  explication  que  veut  donner 
la  Science  sociale.  M.  d'Azambuja  était 
d'autant  mieux  indiqué  pour  remplir  cette 
tâche  qu'aux  qualités  d'un  lettré  accompli 
il  joint  celles  d'un  historien  consommé, 
ayant  publié  une  série  d'études  très  re- 
marquables et  très  remarquées  sur  la 
Grèce  ancienne,  telles  que  :  les  Ancêtres 
de  Socrate;  Socrate  et  son  groupe:  Aris- 
tote  ;  Aristophane  ;  le  portique  de  Zenon 
et  les  jardins  d'Epicure,  etc.  Cet  ouvrage 
inaugure  la  Collecion  des  classiques  de  l'É- 
cole des  Moches,  où  l'on  s'efforce  de  régé- 
nérer la  pédagogie  et,  par  conséquent, 
l'histoire. 

—  Le  fascicule  de  novembre  de  la 
même  Bévue  n'est  pas  moins  intéressant. 
M.  Paul  Descamps  y  traite  la  question  sui- 
vante :  L'humanité  e'volue-t-elle  vers  le  so- 
ci(disme  ? 

Pour  tous  les  observateurs  superficiels, 
qui  jugent  des  choses  par  les  apparences 
et  qui  s'imaginent  que  les  lois  humaines 
ont  une  efficacité  souveraine,  l'affirmative 
n'est  pas  douteuse.  "V'oyez,  diront-ils,   le 


nombre  des  socialistes  augmenter  en  tous 
pays,  leurs  chefs  accéder  de  plus  en  plus 
aux  sièges  de  conseillers  municipaux,  à 
la  députation,  aux  ministères  même.  Le 
triomphe  définitif  n'est  plus  qu'une  affaire 
de  jours. 

M.  Descamps  ne  voit  pas  les  choses  de 
cette  façon.  Au-dessus  de  ces  lois  humai- 
nes, fétiches  des  civilisés,  il  voit  le  torrent 
de  lois  naturelles  qui  les  emporte  comme 
des  brins  de  paille.  Le  dévoloppement  des 
moyens  de  communication,  la  multiplica- 
tion des  échanges  matériels  et  intellec- 
tuels qui  s'en  suit,  sont  des  forces  bien 
autrement  puissantes  que  les  décrets  des 
assemblées  législatives,  qui  ne  sont  pres- 
que jamais  appliqués,  puisque,  sitôt  ren- 
dus, on  ne  cesse  plus  de  les  retoucher,  de 
les  réformer. 

Comme  le  dit  M.  Demolins  dans'  la  pré- 
face de  cette  étude,  n'importe  qui,  à  un 
moment  donné,  peut  s'emparer  du  pou- 
voir; mais  personne  jusqu'ici  n'a  pu  y 
rester,  en  gouvernant  contre  la  force  des 
choses. 

«  Pour  réaliser  le  rêve  des  théoriciens 
du  socialisme,  il  faudrait  ramener  l'hu- 
manité au  travail  extensif,  au  travail  ser- 
vile  de  l'antiquité  et  de  l'Orient,  au  des- 
potisme des  pouvoirs  publics,  à  l'interdic- 
tion totale  de  toute  concurrence  par  la 
suppression  des  chemins  de  fer  et  de  la 
liberté  du  commerce,  à  l'étouffement  de 
toute  initiative  individuelle.  » 

Pour  que  la  réalisation  du  socialisme 
devint  possible,  il  faudrait  que  l'initiative 
individuelle  fût  étouffée,  même  parmi  les 
législateurs;  il  faudrait  que  les  hommes 
fussent  tous  fous  de  la  même  manière,  ce 
qui  ne  s'est  jamais  vu.  Nous  avons  donc 
du  temps  devant  nous. 

{Journal  des  Économistes.) 


BULLETIN    BIBLIOGRAPHIQUE 


L'Avenir  de  l'Église  russe,  par  Joseph 
WiLBois. —  Un  vol.  in-12;  Blond. 

Après  le  livre  classique  de  M.  Anatole 
Leroy-Beaulieu,  r Empire  des  Tsars  et  les 
Russes,  après  l'Histoire  de  la  Russie,  de 
M.  Alfred  Rambaud,  on  peut  lire  et  on 
doit  lire  les  notes  de  voyages  de  M.  Joseph 
W'ilbois.  Elles  ont  une  grande  intensité  de 
vraisemblance  et  de  saveur. 

M.  Wilbois  n'a  pas  écrit  son  livre  dans 
une  bibliothèque  et  s'il  n'ignore  rien  de 
ce  qui  a  été  publié  de  sérieux  sur  la  Rus- 
sie, il  dédaigne  [de  faire  un  vain  étalage 
d'érudition.  Mais,  Latin  et  Slave  à  la  fois 
par  son  origine,  il  a  appris  en  Occident,  à 
l'école  de  Le  Play,  de  Tourville  et  de  De- 
molins,  les  procédés  d'investigation  d'une 
science  sociale  intelligente  ;  puis,  armé  de 
ces  procédés,  il  est  parti  à  travers  la 
steppe  et  il  a  essayé  de  saisir  et  de  com- 
prendre rame  de  ses  pères.  Il  Ta  com- 
prise, il  la  fait  comprendre.  Son  livre  ne 
ressemble  à  rien;  sans  connaître  la  Russie, 
on  a  l'impression  qu'il  est  Russe.  Cette 
sensation  indéfinissable  que  laisse  en  nous 
un  roman  de  Tolstoï,  même  parcouru  dans 
une  mauvaise  traduction,  on  la  retrouve 
en  lisant  M.  Wilbois.  Aussi  les  Russes  et 
les  Occidentaux  qui  ont  vécu  longtemps 
en  Russie,  ont  apprécié  comme  il  convient 
la  saveur  russe  de  ce  livre. 

M.  Wilbois  a  étudié  surtout  l'Eglise 
russe.  Mais  comment  comprendre  l'Église 
russe  sans  avoir  étudié  le  milieu  social, 
s'il  est  vrai  que  partout  —  et  en  Russie 
plus  que  partout  ailleurs  —  l'Église  et  la 
société  sont  étroitement  unies  et  exercent 
l'une  sur  l'autre  une  action  réciproque? 
Aussi  M.  Wilbois  a  étudié  la  constitution 
sociale  de  la  Russie  (la  terre  russe,  l'exis- 
tence du  paysan  russe,  l'existence  de  la 
noblesse  russe),  puis  l'àme  russe  comme 
produit  de  la  vie  russe  (les  faits  moraux, 
les  faits  intellectuels,  le  déséquilibre,  les 
conséquences  religieuses)  avant  d'aborder 
le  problème  de  l'Église. 


Grâce  à  cette  méthode  lumineuse,  le 
culte  russe  et  l'organisation  ecclésiastique 
apparaissent  comme  un  produit  du  milieu  ; 
les  différences  qui  séparent  les  Russes  des 
catholiques  apparaissent  accompagnées  de 
leurs  raisons  sociales  et  historiques  et  ex- 
pliquées par  elles.  Non  seulement  nous 
comprenons  mieux  l'état  actuel  de  l'Eglise 
■  russe,  mais  nous  arrivons  jusqu'à  entre- 
'   voir  son  avenir. 

!       Voici  les  sept  chapitres  qui  forment  ce 
I  livre  :  1°  Sur  la  constitution  sociale  de  la 
'   Russie  ;  2"  L'àme  russe  comme  produit  de 
la  vie  russe;  3'^  Petit  abrégé  de  l'histoire 
;   de  l'Église  russe  ;  4''  Le  culte  ;  5'^  L'organi- 
sation ecclésiastique  ;  6°   Le  Raskol  et  les 
sectes  ;  7^  L'avenir  de  l'orthodoxie. 

Le  Rachat  des    Chemins  de    fer,  par 

Georges  Price.  —  1  vol.,  Dunod  et  Pinot. 

Les  personnes  qui  désirent  s'assimiler 
la  question  du  Radiât  des  Chemins  de  fer 
trouveront  dans  ce  volume  un  exposé  clair 
et  complet  du  problème  et  de  ses  consé- 
quences. C'est  une  œuvre  de  vulgarisa- 
tion, grâce  à  laquelle  tout  le  monde  peut 
s'éclairer  sur  cette  question  des  transports, 
qui  est  d'un  intérêt  universel  et  qu'on  con- 
naît trop  peu. 

Sur    le    travail,    par   la    comtesse   Za- 
MuYSK.v.  —  1  vol.  in-12,  Lethielleux. 

Ce  petit  livre  est  adressé  aux  femmes 
de  Pologne  par  une  grande  dame  polo- 
naise, qui  a  consacré  sa  vie  au  relèvement 
de  la  Pologne  par  le  travail,  et  par  le  tra- 
vail de  la  femme.  Elle  montre  que  toute 
femme  peut  et  doit  faire  une  part  dans  sa 
vie  au  travail  manuel,  au  travail  intellec- 
tuel, au  travail  spirituel.  Elle  entre  dans 
des  détails  fort  minutieux,  et  parfois  très 
piquants,  qui  feront  sourire  plus  d'une 
lectrice,  mais  qui  ne  manqueront  pas  de 
leur  ouvrir  les  yeux  sur  mille  petites  né- 
gligences ou  fâcheux  travers. 


CKEBIIIT    DE    rSR    DV    NORD 


PARIS-NORD  A  LONDRES  (Viâ  calais  ou  boulogne) 

CINQ  services  rapides  quotidiens  dans  chaque  sens 

VOIE  LA  PLUS  RAPIDE  Service  officiel  de  la  poste  (via  Calais) 

La  Gare  de  Paris-Nord,  située  au  centre  des  affaires,  est  le  point  de  départ  de  tous  les  grands  express 
européens  pour  TAngleterre,  la  Belgique,  la  Hollande,  le  Danemark,  la  Suède,  la  Norvège,  l'Allemagne, 
la  Russie,  la  Chine,  le  Japon,  la  Suisse,  l'Italie,  la  Côte  d'Azur,  l'Egypte,  les  Indes  et  l'Australie. 

Voyages  internationaux  avec  Itinéraires  facultatifs 

A  effectuer  sur  les  divers  gi-ands  réseaux  français  et  les  principaux  réseaux  étrangers. 
Yalidité  :  45  à  90  jours.  Arrêt?  facultatifs. 


VOYAGES    D'EXCURSIONS    AUX    PLAGES    DE    LA    BRETAGNE 

Tarif  G.  V.  n"  5  (Orlkass) 

Jusqu'au  31  Octobre,  il  est  délivré  des  billets  de  voyage  d'excursions  aux  Plages  de  Bretagne,  à 
prix  réduits  et  comportant  les  parcours  ci-après  :  Le  Croisic,  Guérande.  Saint-Nazaire-Save- 
nay,  Questemberg,  Ploërmel,  Vannes,  Auray,  Pontivy.  Quiberon.  Le  Palais  fBelle-Ile-en-Mer). 
Lorient,  Quimperlé,  Rosporden,  Concarneau,  Quimper,  Douarnenez,  Pont-l'Abbé,  Châteaulin, 

Durée  :  30  jours. 

Prix  des  billets  (aller  et  retour)  :  1"'  classe,  45  fr.  —  2'  classe,  36  fr. 

Faculté  d"arrêt  ù  tous  les  points  du  parcours,  tant  à  l'aller  qu'au  retour.  Faculté  de  prolongation  de 
la  durée  de  validité  moyennant  supplément . 

En  outre,  il  est  délivré  au  départ  de  toute  station  du  réseau  d'Orléans  pour  Savenay  ou  tout  autre 
point  situé  sur  l'itinéraire  du  voyage  d'excursions  indiqué  ci-dessus  et  inversement  des  billets  spéciaux 
de  1"  et  de  2'"  classe  réduits  de  40  °/'o,  sous  condition  d'un  parcours  de  50  kilomètres  par  billet. 

CHEMINS    DE    FER    DE    PARIS-LYON-MÉDITERRAN  ÉE 


BILLETS  DIRECTS   SIMPLES  DE  PARIS  A    HOYAT  ET   A   VICHY 

La  voie  la  plus  courte  et  la  plus  rapide  pour  se  rendre  de  Paris  à  Royat  est  la  voie  '•  Nevers- 
Clermont-Ferrand  ". 

p     .     ,    (,  Royat.  —  1"  classe,  47  fr.  70  :  i"  classe,  32  fr.  20  :  3'  classe,  21  fr. 
irix  de  i-aris  a  ^   ^^^^ly.  —  ^  40  fr.  90;  »  27  fr.  60;  »         18  fr. 

CHEMINS    DE    FER    DE    L'OUEST 


VOYAGES  A    PRIX    REDUITS 

La  Compagnie  des  Chemins  de  fer  de  l'Ouest,  qui  dessert  les  stations  balnéaires  et  thermales  de  la 
Normandie  et/de  la  Bretagne,  fait  délivrer  jusqu'au  31  Octobre,  par  ses  gares  et  bureaux  de  ville  de 
Paris,  les  billets  ci-après  qui  comportent  jusqu'à  ôO  %  de  réduction  sur  les  prix  du  tarif  ordinaire. 

1°  Bains  de  mer  et  eaux  thermales 

Billets  valables  suivant  la  distance,  3,  4,  10  on  33  jours  :  ces  derniers  donnent  le  droit  de  s'arrêter 
pendant  48  heures  à  l'aller  et  au  retour  à  une  gare  au  choix  de  l'itinéraire  suivi  et  peuvent  être  pro- 
longés d'une  ou  de  deux  périodes  de  30  jours,  moyennant  supplément  de  10  ^  pour  chaque  période. 

2"  Excursions  sur  les  côtes  de  Normandie,  en  Bretagne  et  à  l'Ile  de  Jersey 

Billets  circulaires  valables  un  mois  (non  compris  le  jour  du  départ)  et  pouvant  être  prolongés  d'un 
nouveau  mois  moyennant  supplément  de  10  %. 

Dix  itinéraires  différents  dont  les  prix  varient  entre  50  et  115  francs  en  !"■  classe  et  40  et  100  francs 
en  2"  classe,  permettent  de  visiter  les  points  les  plus  intéressants  de  la  Normandie,  de  la  Bretagne  et 
l'Ile  de  Jersey. 

Pour  plus  de  renseignements,  consulter  le  livret  Guide-Illustré  du  réseau  de  l'Ouest,  vendu  0  fr.  50, 
dans  les  bibliothèques  des  gares  de  la  Compagnie. 


rAI\  LJL3  TT\OFlL5^]nJI\B 


ECOLE  DES  ROCHES 

VERNEUIL-SUR-AVRE   (Eire) 
Juillet  1907 


Chaque  livraison  :  2  fr. 


N°  13. 


SOMMAIRE 

I.  —  La  Vie  générale  et  le  Personnel  de  l'École.  1'.  311. 

L'annoo  scolaire  190<i-19<J7.  par  M.  Edmond  Demolins.  —  Le  personnel  de 
l'École.  —  Liste  des  élèves.  —  Les  stages  à  l'étranger,  par  31.  Henri  Troc-mk.  — 
Les  soirées  du  dimanche  au  Vallon,  par  M""  Valentine  Sai.nte-Marie.  —  Exa- 
mens du  Baccalauréat. 

II.  —  Le  Travail  classique.  P.  334. 

Les  études  en  lyOG-lUMT,  par  31.  Georges  Bektiek.  —  La  «  Huitième  »  ;  la  phy- 
sionomie de  la  classe,  par  M'"  Valentine  .Sainte-Marie,  31.  P.«:heco,  S.  Naon, 
V.  DE  Paillette,  M.  Albry,  Jules  Latif,  R.  E.  de  Fkeitas,  R.  Réqlédat.  —  La  partie 
d'échec,  par  J.  Lauer.  —  L'enseignement  de  l'allemand,  par  3L  F.  Grlnder.  — 
Der  deulsche  Unlerricht,  pai-  Eud.  Grigorovitza.  —  Cours  sur  l'histoire  de  l'Art, 
l)ar  Pierre  jMonmer.  —  Le  dessin  libre,  par  3L  ilaurice  Storez.  —  L'  «  Espé- 
ranto »  à  l'École,  par  31.  II.  Thocmé.  —  Debating  Society. 

III.  —  La  Section  spéciale,  P,  37(i. 

Nos  excursions  agricoles,  par  31.  Paul  .Iénakt.  —  Conférences  d'agriculture, 
par  les  Élèves.  —  La  ferme  du  Coteau,  par  .l.-B.  W.  —  L'Enseignement  de  la  ■ 
science  sociale,  par  31.  E.  D.  —  Note  sur  «  l'Avenue  »  et  ses  habitants,  par 
31.  Georges  Ferrand.  —  Un  stage  en  Allemagne,  par  31.  Louis  Glaenzer.  — 
Comment  un  élève  de  la  «  Section  spéciale  »  se  tire  d'affaire.  Lettre  de  31.  Al- 
bert SXVERS. 

IV.  —  Les  Sports,  les  Travaux  manuels,  les  Excursions.  P,  385. 

L'éducation  physique,  par  31.  G.-B.  —  ■•  Games  »,  par  31.  B.  Belij.  —  Les 
travaux  pratiques  et  l'e.xposition  du  30  juin,  par  31.  G.  B.  —  Exposition  an- 
nuelle. —  Pour  le  laboratoire  d'Histoire  naturelle.  —  Atelier  du  fer,  par 
3L  E.  Olixet.  —  La  planisculpture  par  Ch.  Siou  et  J.  Thiercelin.  —  Les  excur- 
sions. —  Une  excursion  du  demi-terme,  par  E.  de  Bary. 

V.  —  Les  Séances  littéraires  et  musicales.  Nos  œuvres.  P,  111. 

Nos  séances,  par  31.  A.-B.  —  La  Revue  de  la  «  Guiche  »,  de  31.  Joseph  VVilbois. 
—  La  musique,  par  M.  Armand  Parent.  —  Principaux  morceaux  exécutés 
pendant  l'année.  —  Les  lundis  musicaux  des  Roches,  par  31.  A.  Raugel.  —  Nos 
colonies  de  vacances,  par  31.  H.  Troc.mé.  —  Pour  les  aveugles,  par  3L  F.  M.  — 
Tontre  l'alcoolisme.  —  Visite  des  pauvres,  par  P. 

VI.  —  Nos  anciens  Élèves.  P.  434, 

La  Soei('i<'  di's  anciens  ('lèves.  —  Extraits  de  la  Correspondance.  —  Nécrologie. 

Nos  gravures. 

Projet  de  diplôme,  p!  310.  —  Excursion  de  la  Guichardière  à  3Iaintenon, 
p.  310.  —  Les  mendiants,  par  31.  Croniei;,  p.  322.  —  La  nouvelle  classe  de  mo- 
delage. —  Le  patinage,  p.  32<S.  —  La  classe  île  «  Huitième  ».  —  Enfants  de  nos 
professeurs,  p.  352.  —  Cours  d'Histoire  de  l'Art,  p.  ',^S.  —  De.ssins  d'élèves, 
p.  361,  302,  363,  365,  366.  —  Équipe  de  foot-ball,  p.  387.  —  Moteur  de  M.  de 
Tlrckiielm,  p.  394.  —  Dessins  d'élèves,  p.  307,  3î)0,  400,  401.  —  Objets  faits  par 
les  élèves  à  la  menuiserie,  p.  402.  —  Quelques  illustrations  de  la  Revue  de  la 
Guiche,  p.  418,  41'.»,  421,  422,  423,  421,  426. 


310  bi^. 


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i*Jl'J 


I 

I.  V  \  lE  GK\ÉR ALE  ET  I,E  FERSOWEE  DE  I,*É(  OEE 

L'ANNÉE  SCOLAIRE   1906-1907 

Cette  année  a  vu  s'accentuer  et  s'affermir  le  succès  de  l'École. 
Nos  cinq  maisons  sont  pleines  et  nous  pensons  qu'au  lieu  d'en 
augmenter  le  nombre,  il  est  préférable  de  sélectionner  de  plus 
en  plus  nos  élèves.  Depuis  l'origine  de  l'Ecole,  nous  pratiquons 
cette  sélection,  mais,  cette  année,  nous  l'avons  appliquée  d'une 
façon  toute  spéciale.  Il  est  entendu  que  les  nouveaux  élèves  ne 
seront  admis  cju'après  une  période  d'essai  de  trois  mois  et  qu  en- 
suite ils  ne  resteront  que  si  leur  conduite  est  tout  à  fait  satis- 
faisante. La  porte  d'entrée  sera  étroite  et  la  porte  de  sortie 
largement  ouverte.  Cette  mesure,  appliquée  dès  cette  année,  a 
donné  d'excellents  résultats. 

Nous  avons  à  faire  un  autre  progrès.  Ceci  s'adresse  à  nos  ca- 
pitaines. Nous  leur  sommes  très  reconnaissants  du  concours 
qu'ils  nous  donnent  et  qui  a  beaucoup  contribué  au  succès  de 
l'École.  Leur  tâche  n'est  pas  facile,  d'autant  plus  que  leur  expé- 
rience n'est  pas  toujours  à  la  hauteur  de  leur  bonne  volonté,  ce 
qui  est  assez  naturel. 

xMais,  à  mesure  que  notre  «  École  nouvelle  »  devient  une 
vieille  École,  nous  devons  tous  bénéficier  de  l'expérience  accu- 
mulée. Il  faut  donc  que  nos  capitaines  comprennent  et  remplis- 
sent (le  mieux  en  mieux  leur  rùle.  Jusqu'ici,  quelques-uns  ont 
été  plus  portés  à  accepter  les  avantages  que  les  charges  de  cette 
fonction.  Les  capitaines  ne  sont  pas  simplement  des  garçons  qui 
ont  un  bureau  à  eux  et  un  titre  honorifique.  Us  doivent  être 


."{12  LE   JOURNAL 

les  conducteurs  et  les  entraîneurs  de  leurs  camarades;  ils  doivent 
exercer  une  autorité  et,  pour  cela,  ils  doivent  travailler  à  acqué- 
rir de  l'autorité.  Cette  fonction,  il  ne  faut  pas  l'oublier,  est  la 
meilleure  préparation  à  la  vie.  Un  bon  capitaine  saura  plus  tard 
diriger  des  employés  et  des  ouvriers,  avec  justice  et  fermeté. 
Nous  soutirons  surtout  aujourd'hui  d'un  manque  d'hommes  et 
d'un  manque  de  chefs,  dans  toutes  les  professions.  Ce  ne  sont 
pas  les  situations  qui  manquent  aux  hommes,  ce  sont  les  hommes 
qui  manquent  aux  situations.  Les  peuples  qui  fabriquent  des 
hommes  supplantent  les  autres  et  les  évincent,  car  la  loi  de  sé- 
lection, qui  existe  pour  les  plantes  et  les  animaux,  fonctionne 
également  pour  les  sociétés  humaines.  Et  elle  fonctionne  aujour- 
d'hui plus  impitoyablement  qu'autrefois,  à  cause  du  dévelop- 
pement inouï  des  transports,  qui  rend  la  concurrence  de  plus  en 
plus  acharnée. 

Pour  triompher  dans  cette  concurrence,  il  faut  être  un  homme 
de  volonté  et  être  capable  de  l'etfort;  il  faut  aimer  l'effort  pour 
lui-même  et  s'y  entraîner  comme  à  un  sport.  Voilà  ce  que  tous  nos 
garçons  doivent  comprendre  et  nos  capitaines  plus  que  les  autres. 

.l'ai  inauguré,  cette  année,  des  conférences  du  dimanche,  qui 
s'adressent  à  nos  grands  élèves.  J'espère  que  ces  conférences 
contribueront  à  établir  une  communauté  d'idées  sur  un  certain 
nombre  de  questions  fondamentales  et  directrices.  Ces  idées  se 
répandront  ensuite,  de  proche  en  proche,  parmi  les  élèves  plus 
jeunes.  Il  est  nécessaire  d'établir  dans  l'École  l'unité  d'esprit  et 
de  vues,  sur  les  graves  problèmes  qui  se  posent  et  qui  s'im- 
posent aujourd'hui. 

Je  suis  heureux  de  pouvoir  donner  de  bonnes  nouvelles  de 
V École  de  Guijenne,  qui  a  été  fondée  sur  le  modèle  de  celle  des 
Roches,  par  deux  de  nos  anciens  professeurs,  iMM.  Picard  et 
Roujol.  Cette  école  avait  d'abord  été  installée  dans  le  château 
de  Bourran,  situé  dans  la  banlieue  de  Bordeaux.  La  proximité 
d'une  grande  ville  n'était  pas  favorable  à  une  école  de  ce  genre, 
où  l'on  ,se  préoccupe,  non  seulement  de  l'instruction,  mais  en- 
core de  l'éducation.  Nos  amis  l'ont  compris  et  ils  viennent  de  se 
transporter  à  Blanquefort,  ce  qui  met  une  distance  plus  res- 


DI-:    I.'ÉCOLE    DES   ROCHES.  '.W'i 

pectable  entre  l'école  et  Bordeaux.  xM.  Roiijol  me  fait  part  des 
progrès  réalisés,  qui  sont  très  satisfaisants.  Il  ajoute  :  «  Notre 
cadre  est  très  homogène.  Tout  le  monde  se  convertit  peu  à  peu 
à  la  méthode  de  la  science  sociale,  maîtres  et  garçons,  et,  d'ici 
un  an,  nous  aurons  une  belle  unité  intellectuelle.  »  Nos  meil- 
leurs vœux  pour  cette  filiale  de  ï Ecole  des  Boches. 

Je  ne  puis  malheureusement  pas  donner  les  mêmes  nouvelles 
de  VÉcole  du  Sud-Est,  fondée  par  M.  Bachelet,  avec  le  concours 
de  quelques  parents  de  nos  élèves.  On  a  dû  la  fermer,  après  un 
essai  de  quatre  années.  Il  est  regrettable  que  les  fondateurs 
n'aient  pas  su  persévérer  plus  longtemps,  car  la  population 
lyonnaise,  naturellement  peu  portée  vers  les  nouveautés,  ne  s'y 
décide  que  lentement.  Mais,  une  fois  décidée,  elle  persévère. 
C'est  la  persévérance  qui  a  manqué  aux  promoteurs  de  l'entre- 
prise, et  cependant  on  ne  fait  rien  sans  cela. 

Pour  obtenir  le  succès,  il  faut,  en  outre,  se  mettre  dans  les 
conditions  qui  le  facilitent  et  qui  l'imposent. 

D'abord,  au  début  d'une  création  de  ce  genre,  il  ne  faut  ac- 
cepter que  des  élèves  jeunes  et  n'ouvrir  que  les  classes  infé- 
rieures, jusqu'à  la  quatrième  seulement.  C'est  ainsi  que  nous 
avons  procédé,  et  cela  me  paraît  une  condition  indispensable, 
pour  réduire  les  difficultés  au  minimum  et  constituer  solide- 
ment l'esprit  et  le  cadre  de  l'École.  Dans  des  Ecoles  d'un  type 
aussi  nouveau,  l'introduction,  au  début,  de  grands  élèves, 
formés  dans  des  milieux  différents  et  par  des  méthodes  dif- 
férentes, est  presque  toujours  une  difficulté^  souvent  un  danger. 
Ces  élèves  ne  peuvent  être  assimilés  que  s'ils  trouvent  un 
cadre  solidement  établi.  Même  dans  ces  conditions,  il  faut 
compter  sur  un  fort  déchet.  Et  alors  il  ne  faut  pas  hésiter  à 
rendre  ces  garçons  à  leur  famille.  L'Ecole  nouvelle  peut  faire 
des  prodiges,  elle  ne  fait  pas  des  miracles. 

Une  autre  condition  essentielle  me  parait  être  de  développer 
le  plus  possible,  chez  ses  collaborateurs,  l'esprit  d'initiative  et 
le  respect  des  autonomies,  il  est  d'autant  plus  nécessaire  d'in- 
sister sur  ce  point  que  cela  est  directement  opposé  à  la  tendance 
naturelle  de  l'esprit  français.  Nous  sommes  essentiellement  des 


314  LE   JOURNAL 

centralisateurs  et  des  empêcheurs  d'initiative.  Tout  Français  a 
une  tendance  à  jouer  les  Louis  XIV  et  les  Napoléon  et  nous  arri- 
vons ainsi  à  créer  des  œuvres  qui  sont  aussi  peu  solides  que 
celles  de  ces  faux  grands  hommes,  des  œuvres  qui  ne  vous  sur- 
vivent pas  et  qui,  même,  périssent  de  votre  vivant.  Ce  genre 
de  grands  hommes  est  une  plaie  de  l'humanité. 

Pour  créer  une  œuvre  vivante  et  prospère,  il  faut  maintenir 
énergiquement  les  deux  conditions  suivantes,  indiquées  par 
l'observation  sociale  : 

i°  Confier  chaque  service  à  un  chef  désigné  spécialement  et 
ayant  à  la  fois  une  large  initiative  et  une  entière  responsabilité 
vis-à-vis  de  l'autorité  supérieure. 

2°  Maintenir  énergiquement  chaque  chef  de  service  dans  le 
cercle  de  ses  attributions  et  l'empêcher  d'intervenir  dans  les 
services  confiés  à  ses  collègues. 

Cette  dernière  condition  est  aussi  indispensable  que  difficile  à 
réaliser  en  France,  parce  que  nous  sommes  naturellement 
portés,  par  notre  formation  sociale,  à  négliger  ce  dont  nous 
sommes  chargés  et  à  nous  immiscer  étourdiment.  pour  les  cri- 
tiquer, dans  les  services  qui  ne  nous  sont  pas  confiés.  C'est  ainsi 
que  tant  d'entreprises,  créées  par  des  Français,  périclitent  et 
finalement  passent  entre  les  mains  d'entrepreneurs  étrangers, 
plus  respectueux,  à  la  fois,  de  l'autorité  et  de  la  libre  initiative. 

Je  poursuis  en  ce  moment  une  enquête,  qui  sera  publiée  dans 
la  Science  sociale,  pour  montrer  comment  et  pourquoi  tant 
d'industries  françaises  passent  actuellement  entre  les  mains  de 
patrons  étrangers,  anglais,  allemands,  belges,  etc..  C'est  là  le 
grand  péril  social  à  l'heure  actuelle.  C'est  le  commencement  de 
la  colonisation  de  la  France  par  l'étranger.  Il  n'est  que  temps  de 
jeter  le  cri  d'alarme,  pour  essayer,  si  cela  est  encore  possible, 
de  sauver  notre  nationalité  menacée.  Ce  n'est  pas  impunément 
qu'un  peuple  a  traversé  trois  siècles  de  centralisa  lion  et  de 
bureaucratie,  aussi  bien  sous  l'étiquette  monarchique  que  sous 
l'étiquette  républicaine. 

Il  importe  que  les  écoles  nouvelles  modifient  cet  état  d'esprit 
et  cet  état  de  choses,  d'abord  dans  leur  organisation  même,  ce 


m:    l/KCdLK    DES    ROCHES.  ■"Îl-J 

qui  leur  assurera  le  succès;  ensuite,  on  imprimant  à  leurs  élèves 
une  autre  formation,  afin  de  créer  ainsi  une  nouvelle  race  de 
patrons,  capables  de  réussir  dans  leurs  affaires  et  de  tenir  tête 
à  la  concurrence  étrangère  envahissante. 

Le  nouveau  volume  de  M.  G.  d'Azambuja,  sur  la  Gi-èce  an- 
cienne,  étudiée  d'après  la  Science  sociale,  a  servi  de  guide, 
cette  année,  pour  renseignement  de  Thistoire  dans  les  classes 
de  huitième  et  de  quatrième,  ainsi  que  l'indiquent  plus  loin, 
M.  Bertier  et  M'"  Sainte-Marie.  M.  Ernest  Picard  m'écrit  à  ce 
propos  :  «  Tous  mes  compliments  pour  le  nouveau  fascicule  de 
la  Science  sociale  sur  la  Grèce  ancienne  do  M.  d'Azambuja,  c'est 
un  excellent  manuel  d'histoire  grecque,  que  nous  allons  adopter 
kV  École  de  Gm/enne .  »  11  exprime  ensuite  le  vœu  que  l'ouvrage 
soit  illustré  par  des  gravures  et  des  cartes. 

Je  ne  puis  résister,  malgré  une  certaine  gêne,  d'ailleurs  bien 
faible,  à  terminer  cet  article  par  une  petite  réclame  en  faveur  de 
l'École.  D'abord,  on  est  toujours  mieux  servi  en  so  faisant  sa 
réclame  à  soi-même  ;  ensuite,  pour  réussir  dans  ses  entreprises, 
il  ne  faut  pas  avoir  une  modestie  exagérée  (Retenez  cela,  mes 
chers  enfants  ;  enfin,  il  faut  bien,  de  temps  en  temps,  répondre 
à   ses  détracteurs. 

Il  s'agit  des  deux  lettres  suivantes  adressées  àM^'^Demolins.  Ces 
deux  lettres  se  confirment  et  se  complètent  l'une  par  l'autre  : 
la  première  a  été  écrite  par  une  mère  de  famille  dont  le  fils  était 
à  l'École  depuis  six  mois  ;  l'autre,  par  une  mère  do  famille  dont 
le  fils,  après  un  séjour  de  six  années,  est  sorti  de  l'École  l'année 
dernière,  après  avoir  passé  brillamment  ses  deux  baccalauréats. 

"  Chère  .Madame,  je  suis  en  possession  de  mon  fils  depuis  liier.  .Nous  som- 
mes si  iieureux  de  l'état  physique  et  moral  de  cet  enfant,  et,  au  point  de  vue 
de  la  santé,  vous  nous  rendez  un  enfant  tellement  dilférent  de  celui  que  nous 
vous  avons  confié,  il  y  a  six  mois,  que  je  ne  puis  mempècher  de  venir  vous 
remercier,  vous  et  M.  Demolins,  d'avoir  fondé  une  école  aussi  bienfaisante.  J'en 
causais  avec  une  autre  maman,  hier,  sur  le  quai  de  la  gare,  et  nous  disions 
lyriquement  que  si  quelque  chose,  en  ce  monde,  approche  de  la  perfection, 
c'est  l'Eco/p  des  Roches  (C'est  ce  passage  qui  gène  le  plus  ma  modestie).  Vous 
voyez  que  nous  n'y  allions  pas  par  quatre  chemins  !  Je  vois  avec  plaisir  que, 
si  Gilbert  est  ravi  de  tous  ses  maîtres,  ses  maîtres  ont  l'air  d'être  aussi  bien 
contents  de  lui.  Tout  est  pour  le  mieux  dans  le  meilleur  des  mondes,  et  c'est 


.■J16  LE   JOURNAL 

grâce  à  vous,  chère  Madame,  qui  nous  avez  tire  de  l'ornière  où  nous  étions 
enfoncés  cet  hiver...  » 

L'intérêt  de  cette  lettre  s'augmente  de  ce  double  fait  que  le 
père  est  un  des  médecins  les  plus  en  vue  de  Paris  et  que,  à  la 
rentrée  suivante,  on  nous  a  confié  un  second  fils.  Et  c'est  ainsi, 
que,  quoi  qu'on  en  dise,  la  vertu  est  toujours  récompensée. 

«  Chère  Madame,  Je  ne  veux  pas  tarder  un  jour  de  plus  à  vous  dire  la  sa- 
lisfacUon  que  nous  a  causée,  à  mon  mari  et  à  moi,  l'heureuse  fin  de  l'éduca- 
tion de  Georges  aux  Roches  et  ses  succès  à  son  baccalauréat.  Vraiment  le 
régime  scolaire  si  ingénieusement  institué  par  M.  Demolins  et  ses  amis  a 
produit  là  une  merveille,  car  j'avais  longtemps  désespéré  que  Georges,  si  déli- 
cat, put  travailler  assez  pour  obtenir  un  résultat  tangible.  Il  a  fallu,  pour  le 
fortifier,  le  système  excellent  de  grand  air  et  l'absence  de  compression  morale. 

«  Je  suis  tout  particulièrement  satisfaite  des  goûts  de  travail  qui  ont  été 
nspirés  à  Georges;  il  n'a  même  pas  l'idée  qu'il  puisse,  comme  hélas!  tant  de 
ses  amis  et  voisins,  rester  un  membre  improductif  de  la  société,  vivre  sa  vie 
sans  rien  faire  ;  —  vous  lui  avez  inspiré  cette  bonne  et  saine  ambition  qui 
consiste  à  travailler  tant  à  son  propre  progrès  intellectuel  qu'à  l'avancement 
de  la  science.  Tout  cela  me  plaîl  fort,  Madame,  et  je  vous  prie  de  le  dire  aussi 
bien  de  la  part  de  mon  mari  que  de  la  mienne  à  M.  Demolins  et  à  vos  excel- 
lents collaborateurs...    ■ 

N'affaiblissons,  par  aucun  commentaire , l'effet  de  ces  deux  lettres . 

En  terminant,  je  dois  signaler  un  dos  résultats  très  intéres- 
sants de  la  formation  donnée  à  nos  élèves  de  la  Section  spé- 
ciale :  dès  leur  sortie  de  l'École,  ils  débutent  immédiatement 
dans  la  vie  pratique,  gagnant  ainsi  plusieurs  années  d'avance 
sur  leurs  camarades.  Nous  en  avons  déjà  donné  des  exemples.  Je 
signale  aujourd'hui  le  cas  de  Georges  Ferrand,  de  Louis  Glaenzer 
et  d'Albert  Snyers,  dont  on  lira  les  communications  dans  le 
journal.  Ce  dernier  nous  adresse  de  Londres  une  lettre  très  inté- 
ressante que  l'on  trouvera  plus  loin  aux  articles  relatifs  à  la  Sec- 
tion spéciale.  Non  seulement  ce  garçon  débrouillard  a  réussi  à 
trouver  une  situation  par  sa  propre  initiative,  mais  il  vient  de 
créer  un  club  belge  à  Londres  pour  le  placement  de  ses  com- 
patriotes! Il  faut  lire  le  récit  de  cette  création,  faite  en  pays 
étranger,  par  un  garçon  de  dix-huit  ans  complètement  livré  à 
lui-même.  Il  est  vrai  qu'il  sortait  de  YÉcole  des  Roches!  Gela 
explique  tout. 

Edmond  Demolins. 


nr:  lecof.e  des  roches.  31' 


LE  PERSONNEL  DE  L'ÉCOLE 


Fondateur  :  M.  Edmond  Demolixs. 

Conseil  crAdminislration. 
MM. 
Edmond  Demoli.xs,  président, 
Maurice  Bouts,  avocat,  administrateur  délégué. 
Le  V^'"  Cii.  DE  Calax,  chargé  de  cours  à  la  Faculté  des  lettres 

de  Rennes. 
Alexandre  Axdré,  industriel. 
A.  Desplaxches,  magistrat. 
Louis  MoxxiER,  banquier. 
Emile  Pierret,  publiciste. 
Auguste    Thurxevssex,    administrateur    de  la   Compagnie    des 

chemins  de  fer  du  Midi. 

Professeurs. 
MM. 
Georges  Bertier,  directeur,  licencié  es  lettres,  chef  de  la  Jfaison 

du  Coteau. 
Henri  Trocmé,  licencié  es  lettres,  chef  de  la  Maison  des  Sablon^. 
Bernard  Bell,  gradué  (B.-A.)    de    l'Université  de   Cambridge, 

chef  de  Ja  Maison  des  Pins. 
R,-C.  CoiLTHARo,  gradué  (M.  A.)  de  iLniversité  d'Oxford,  chef 

(le  la  Maison  de  la  Guichardière. 
Paul   Jexart,  ingénieur-agronome,   ancien   élève    de    V Institut 

agronomique,  chef  de  la  Maison  du  Vallon. 
Edmond   Cuxv,  ancien  élève   de   l'Institut  philologique  de  St- 

Pétersbourg. 
Jules  Demolixs,  licencié  es  sciences. 
René  Des  Graxcies,  licencié  es  lettres. 


318  I.E   JOURNAL 

Georges  Dupire,  ancien  élève  de  l'Ecole  des  Arts  décoratifs. 

A.  Fraysse,  docteur  es  sciences,  professeur  et  lauréat  de  l'Uni- 
versité. 

F.  Grunder,  gradué  de  l'Université  de  Genève. 

M.  JuNGNÉ,  licencié  es  sciences,  professeur  de  l'Université. 

Gustave  Laxge,  licencié  es  sciences,  ancien  professeur  de  l'II- 
niversité. 

A,  Massoutié,  licencié  es  sciences. 

F.  Mextré,  licencié  es  lettres,  professeur  de  l'Université. 

(i.  Moulins,  licencié  es  sciences,  ingénieur  chimiste. 

.1.  Oddes,  licencié  es  leltres  et  philosophie. 

M.  Ouixet,  professeur  de  l'Université,  diplômé  du  brevet,  supé- 
rieur et  du  certificat  d'aptitude  pédagogique. 

0.  Saenger-Kerstner,  ancien  élève  du  Pedagogium  de  (iodesberg. 

Maurice  Storez,  architecte  diplômé  par  le  Gouvernement. 

Paul  Thiry,  licencié  ès  lettres. 

Joseph  WiLBOis,  licencié  ès  sciences,  ancien  élève  de  VEcole 
normale  supérieure. 

Armand  Parext,  chef  du  «  Quatuor  Parent  ». 

Octave  Corbusier,  1*"  prix  du  Conservatoire  royal  de  Liège  et  de 
l'Ecole  de  musique   de  Yerviers. 

Louis  BoNJKAX,  1"  prix  du  Conservatoire  royal  de  Bruxelles  et 
de  l'Ecole  de  musique  de  Yerviers. 

Albert  Raugel,  ancien  élève  de  la  Schola  cantormn. 

Edmond  Demolixs,    maîtresse    de   maison  de  la  Guichardière. 
Georges  Bertier,  maîtresse  de  maison  du  Coteau. 

B.  Bell,  maîtresse  de  maison  des  Pins. 

Henri  Trocmé,  maîtresse  de  maison  des  Sablons.  /, 

Paul  Jénart,  maîtresse  de  maison  du  Vallon. 

Valentine  Saixte-Marie,    diplômée    du    brevet  et  du  certificat 

d'aptitude  pédagogique. 
Thérèse  Saixte-Marie,  diplômée  du  brevet  supérieur. 
Berthe  Derousseau,  l^'  prix  du  Conservatoire  royal  de  Bruxelles 

et  de  l'École  de  musique  de  Yerviers. 


DE  l'École  des  roches.  .'UO 

Aumônier  :  M.  labljé  Gamble. 

Pasteur  :  M.  Jean  Monmer,  professeur  à  la  Faculté  de  théolog'ie 

protestante  de  Paris. 
Médecin  :  M.  le  D""  Carcopixo. 
Professeur  de  gymnastique  :  M.  Victor  Perret. 
Économe  :  M.  Justin  Champenois. 
Infirmier  :  M.  Henri  Mimer. 
Capitaine  général  :  Jacques  Musmer. 

LISTE  DES  ÉLÈVES 

I.  —  Maison  du  Vallon. 

1.  Maurice  ÂUBRY,  a  passé  un  an  en  Angleterre. 

2.  Lucien  Berthet,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

3.  Jean  Biesikierski,  parle  allemand. 

4.  Maurice  Bitoi  zÉ.  n'a  j^as  encore  fait  de  stage. 

5.  André  Bourgeois,  id. 

6.  Pierre  Bouthillier,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

7.  Roger  Bovet.  parle  allemand. 

8.  Jacques  Castan,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre. 

9.  Jean  Castan,  a  passé  six  mois  en  Angleterre,  trois  mois  en  Alle- 

magne. 

10.  André  Charpentier,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre. 

11.  Jean  Colin,  a  passé  cinq  mois  en  Angleterre. 

12.  Guy  DE  CoiBERTiN,  parle  allemand,  six  mois  en  Angleterre. 

13.  Raymond  Decalville,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

14.  Jean  Desplanches,  trois  mois  en  Angleterre,  trois  mois  en  Alle- 

magne. 

15.  Edouard  Echalié,  n'a  j>as  encore  fait  de  stage. 

16.  Jean  Fabra,  id. 

17.  Louis  Fabra,  id. 

18.  Marcel  Ferrand.  parle  russe,  fait  son  stage  en  Angleterre. 

19.  Léon  Gardères-Roux,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

20.  Adam  de  Gizycki,  a  passé  un  an  en  Angleterre. 

21.  Henri  Goetz,  parle  allemand. 

22.  Raymond  Herr,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

23.  Marcel  Japv,  parle  allemand. 

24.  Henri  de  La  Bruyère,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

25.  Jules  Latiu.  parle  anglais. 


320  LE   JOURNAL 

26.  Pierre  Latik,  parle  anglais. 

27.  Paul  Lebouteux,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

28.  Jean  de  Mareuil,  id. 

20.  Pierre  Marteau,  six  mois  en  Allemagne,  fait  son  stage  en  Angle- 
terre. 

30.  Frédéric  Masox,  cinq  mois  en  Allemagne,  parle  anglais. 

31.  Pierre  Matras,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre. 

32.  André  Mémlx,  fait  son  stage  en  Angleterre. 

33.  Pierre  Mofroy,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

34.  Pierre  Muscat,  |)arle  allemand. 

35.  Alfredo  Pacdeco,   parle  anglais. 

36.  René  Scaplm.  n"a  pas  encore  fait  de  stage. 

37.  Robert  de  Séréville,  six  mois  en  Angleterre,  six  mois  en  Alle- 

magne. 

38.  Jean  Stelxer,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

39.  Alfredo  de  Valenzuela,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

40.  Raoul  Vandenreuvel,  a  ])assé  six  semaines  en  Angleterre. 

41.  Jacques  Vincent,  n"a  pas  encore  fait  de  stage. 

II.  —  Maison  des  Pins. 

1.  Jean  Bertrand,  a  passé  cinq  mois  en  Angleterre. 

2.  Guy  Carron  de  la  Carrière,  n'a  pas  encore  fait  de  stage, 

3.  Louis  Cqakonnat,  fait  son  stage  en  Angleterre. 

4.  Antoine  Cortada,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

5.  Paul  Derihon,  id. 

6.  Jacques  Dupas,  a  passé  six  mois  en  Allemagne. 

7.  Dudley  Ellis,  parle  anglais. 

8.  Henri  Ferrand,  a  passé  six  mois  en  Angleterre,  parle  russe, 
i).  Washington  de  Figueiredo,  a  passé  deux  mois  en  Angleterre. 

10.  Gabriel  P^illeul-Broiiy,  parle  allemand,  fait  son  stage  en  Angle- 

terre. 

11.  Jacques  Filleul-Brory,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

12.  Raoul  de  Freitas,  id. 

13.  René  Gerson,  parle  allemand. 

14.  Edouard  Giraud,  parle  allemand  et  russe. 

15.  Bernard  Kablé,  parle  anglais. 

16.  Pierre  Leplat,  six  mois  en  Angleterre,  six  mois  en  Allemagne. 

17.  Jacques  de  Montuel,  parle  anglais. 

18.  Sébastien  Naon,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

10.  Louis  NozAL,  parle  allemand,  trois  mois  en  Angleterre. 
20.  Jules  DE  Paillette,  n"a  pas  encore  fait  de  stage. 


DE  l'École  des  hocoes.  321 

21.  Maurice  de  Paillette,  n'a  pas  encoi-i!  fail  de  stage. 

22.  Vincent  de  Paillette,  id. 

23.  Yves  Pilox-Fleury,  parle  anglais,  six  semaines  en  Allemagne. 

24.  Henri  Plngusson,  a  passé  quatre  mois  en    Allemagne,  fait  son 

stage  en  Angleterre. 

25.  Jean  Pingi  sson,  fait  son  stage  en  Angleterre. 

26.  Paul  Plisson,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

27.  Jean  de  Polrtalès,  a  passé  neuf  mois  en   Allemagne,   parle 

anglais. 

28.  Pierre  Plslnelli,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

29.  Raymond  Schlimbergeh,  parle  anglais. 

30.  André  de  Silveira-Clmha,  a  passé  huit  mois  en  Angleterre,  un 

mois  en  Allemagne. 

31.  Félix  de  Silveira'-Cintra,  id. 

32.  Maurice  Tailiiades,  parle  anglais. 

33.  Albert  Tiiiébaut,  a  passé  six  mois  en  Allemagne. 
3i.  Gilbert  Triboulet,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

35.  Francis  Triboulet,  id. 

36.  Georges  Watel,  a  passé  neuf  mois  en  Angleterre. 

37.  François  de  Yturbe,  parle  anglais. 


III.  —  Maison  de  la  Guicuardière. 

1.  Louis  BÉLiÈRES,  six  mois  en  Angleterre,  deux  mois  en  Allemagne. 

2.  Robert  Benoit,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre. 

3.  Gian  Luigi  Cavazza,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

4.  Armand  Davel,  six  mois  en  Angleterre,  trois  mois  en  Allemagne. 

5.  Léon  Despret,  un  an  en  Angleterre,  trois  mois  en  Allemagne. 

6.  xVndré  Ferrand,  parle  allemand  et  russe,  fait  son  stage  en  An- 

gleterre. 

7.  Robert  Firmin-Didot,  un  an  en  Angleterre,  un  mois  en  Allemagne. 

8.  Léon  Forestier,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

9.  Robert  Gillet,  a  passé  trois  mois  en  Allemagne. 

10.  Georges  Gomy,  a  passé  un  an  en  Angleterre. 

11.  Alexandre  Kryzanowski,  parle  allemand. 

12.  Jacques  Lacrapelle,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

13.  Jean  Lauer,  parle  anglais  et  allemand. 

14.  René  Loubet,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

15.  Ivan  DE  Maigret,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

16.  Olivier  Pillet,  trois  mois  en  Angleterre,  trois  mois  en  Allemagne. 

17.  Lucien  Rio.m,  parle  anglais. 


3:22  LE    JOURNAL    DE    l'ÉCOLE   DES    HOCHES. 

18.  Roger  Riom,  trois  mois  en  Angleterre,  fait  son  stage  en  Alle- 

magne. 

19.  Edouard  Sahler,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

20.  Christian  Schlumberger,  parle  anglais  et  allemand. 

21.  Pierre  Suleau,  fait  son  stage  en  Angleterre. 

22.  Maxime  Tassu.  n*a  pas  encore  fait  de  stage. 

23.  Maurice  Vacher,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

IV.  —  Maison  du  Coteau. 

1.  Charles  Brueder,  a  passé  un  an  en  Angleterre. 

2.  Jean  Brueder,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre. 

3.  Adrien  Charlier,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

4.  Joseph  Comaléras,  a  passé  deux  mois  en  Angleterre. 
o.  Maurice  Cromer,  parle  anglais. 

0.  Eugène  Dauprat,  fait  son  stage  en  Angleterre. 

7,  Félix  Durandy,  a  passé  un  mois  en  Angleterre. 

5.  Pierre  Foissey,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 
9.  Ernest  Fraxzom,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

10.  Pierre  Garreau,  trois  mois  en  Allemagne,  fait  son  stage  en  An- 

gleterre. 

11.  Paul  Giraud-Jordan,  fait  son  stage  en  Angleterre. 

12.  Robert  Glaenzer,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre,  parle  allemand. 

13.  Eudoxe   Grigorovitza,  a  passé  un   mois   en    Angleterre,  parle 

allemand. 

14.  Jacques  Hervey,  trois  mois  en  Angleterre,  trois  mois  en  Alle- 

magne. 

15.  Jacques  de  la  Bruyère,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre. 
16..  Hervé  de  la  Motterouge,  a  passé  trois  mois  en  Allemagne. 

17.  René  Lorillon,  six  mois  en  Angleterre,  trois  mois  en  Allemagne. 

18.  Pierre  Lyautey,  parle  allemand. 

19.  Octave  Mextré,  a  passé  un  mois  en  Angleterre. 

20.  Jacques  Mus.xier,  trois  mois  en  Angleterre,  trois  mois  en  Alle- 

magne. 

21.  André  Prieur,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

22.  Raymond  Prieur,  un  mois  en  Angleterre,  six  mois  en  Allemagne. 

23.  Jean  de  Saint-Maur,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

24.  Paul  Sauvaire-Jo:  rdax,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

25.  Louis  Sprauel,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre. 

26.  Hans  Spyker,  id. 

27.  Guy  Thurxeyssen,  id. 

28.  Henry  de  Turckheim,  parle  anglais  et  allemand. 


322  bis. 


3-2-2  ter 


I.A    NULVF.I.I.E   CLASSE    HE    MODELAGE. 


LE   JOURXAL   DK    l'kCOLK    DES    HOCIIKS.  323 

29.  Maurice  de  Tihckiieim,  pai-lc  anglais  et  allein;iiid. 

30.  John  WaddiN(;ton,  id. 

Y.  —  Maison  des  Sablons. 

1.  Edouard  Adler,  neuf  mois  en  Angleterre,  un  an  et  demi  en  Al- 

lemagne. 

2.  Maurice  de  Barrau,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre,  parle  alle- 

mand. 

3.  Etienne  de  Bary,  a  passé  six  mois  en  Angleterre,  parle  allemand. 

4.  Robert  de  Bary,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre,  parle  alhmiand. 

5.  Constantin  Candeira,  a  passé  six  mois  en  Allemagne. 

().  Robert  Delmas,  trois  mois  en  Angleterre,  trois  mois  en  Allemagne. 

7.  Pierre  Guiravd,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

8.  Ernest  Hartlaos,  fait  son  stage  en  Angleterre. 

9.  Henri  Jéoiier,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

10.  Hervé  Labussière,  cinq  mois  en  Allemagne,  parle  anglais. 

11.  René  Lagier,  quatre  mois  en  Allemagne. 

12.  Gontran  de  la  Marque,  parle  anglais. 

13.  Jean  Langer,  a  passé  quatre  mois  en  Angleterre. 

14.  Marcel  Langer,  parle  allemand. 

lo.  Edouard  Latune,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 
10.  Pierre   Monnier,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre,  trois  mois 
en  Allemagne. 

17.  Jean  Moussy,  a  passé  trois  mois  en  Allemagne,  parle  russe. 

18.  Pierre  Moussy,  parle  allemand  et  russe,  fait  son  stage  en  An- 

gleterre. 

19.  Manuel  Paciieco,  parle  anglais. 

20.  Marcel  Planquette,  six  mois  en  Angleterre,  six  semaines  en  Al- 

lemagne. 

21.  Robert  Requédat,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

22.  Louis  Rocher,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

23.  Marcel  Rougeault,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

24.  Jean  Salathé,  n'a  pas  encore  fait  de  stage. 

23.  Charles  Siou,  a  passé  trois  mois  en  xVngleterre,  pai-le  russe. 

26.  Ludomir  de  Smorczewski,  parle  anglais  et  allemand. 

27.  Jean  Thiercelln,  a  passé  six  mois  en  Angleterre. 

28.  Jean  Thureï,  a  passé  trois  mois  en  Angleterre. 

29.  Jean  Verdet,  a  passé  six  mois  en  Allemagne. 

VI.  —  ËLi:vES  A  l'étranger, 
1.  Louis  CiiARONNAT,  à  Bromlcy. 


:iU 


LE    JOURNAL 


"2.  Eugène  Daipkat,  à  Brighton. 

3.  André  Ferrand,  à  Londres. 

4.  Marcel  Ferrand,  à  Dulwich. 

5.  Gabriel  Filleul-Broiiy,  ù  Watford. 

6.  Pierre  Carreau,  à  Eastbourne. 

7.  Paul  GiHAun-JoRDAN,  à  Fastbourne. 

8.  Ernest  Harilaos,  à  Winchfield. 
0.  Paul  Lambert,  à  Holt. 

10.  Pierre  Marteau,  à  Brii^hton. 

11.  André  Mémin,  à  Hampstead. 

12.  Pierre  Moussy,  à  lîastbourne. 

13.  Maxime  Oberlé,  à  Cochem-sur-Moselle. 

14.  Jean  Pingusson,  à  Caterham  Valley. 
iri.  Henri  Pingusson,  à  Rhyl.     . 

10.  Germain  de  Reyles,  à  Godesberg-sur-le-Rhin. 

17.  José  de  Vigo,  à  St-Leonard's-on-Sea. 


LES  STAGES  A  L'ETRANGER 

Nous  avons  continué  à  placer  à  tour  de  rôle  nos  petits  élèves 
dans  des  écoles  ou  des  familles  d'Angleterre  et  d'Allemagne. 
J'ai  exposé  les  conditions  de  ces  stages  dans  les  deux  derniers 
numéros  du  Journal  de  l'École.  On  se  rappelle  que  la  princi- 
pale est  l'isolement  rigoureux  de  chacun  de  nos  garçons  à 
l'égard  de  tout  élément  français. 

Nous  avons  eu  ainsi,  pendant  la  d^'uière  année  scolaire  (et 
indépendamment  de  3i  stages  de  vacances,  variant  de  4  à 
8  semaines)  : 


En  Angleterre  .... 
En  Allemagne  .... 

TERiME 

d'automne 

TEUME 

d'hiver 

TERME 

DE    PRIiNTEMPS 

i  3  garçons. 

9  garçons. 
4          — 

13  garçons. 
3          — 

soit  en  tout  49  trimestres. 

Ces  chiffres    marquent,    avec    une    progression   sensible   de 


DE    L ECOLE   DES   ROCHES.  325 

stages  d'Angleterre  (37,  au  lieu  de  20  l'an  dernier),  un  fléchis- 
sement de  ceux  d'Allemagne.  Nous  y  sommes  attentifs,  et  nous 
comptons  bien  y  porter  remède.  Il  faut  que  nos  garçons  et  leurs 
familles  se  rappellent  tout  ce  qu'il  y  a  aujourd'hui  de  précieux 
à  apprendre  chez  les  Allemands,  et  combien  il  est  nécessaire, 
pour  des  hommes  de  science,  d'industrie,  ou  de  commerce, 
d'aller  là-bas  chercher  les  armes  pacifiques  qui  leur  permet- 
tront de  lutter  contre  de  si  redoutables  rivaux. 

Henri  Trocmé. 

On  a  bien  voulu  me  communiquer  les  lettres  écrites  d'Alle- 
magne, l'an  dernier,  par  un  de  nos  élèves  âgés  de  12  ans.  J'en 
reproduis  quelques  extraits  ci-dessous.  On  y  trouvera,  ce  me 
semble,  un  bon  raccourci  de  ce  que  sont  nos  stages;  ou  v  pourra 
suivre  de  semaine  eu  semaine  les  expériences  de  l'enfant,  sou 
impression  sincère  sur  ses  progrès  en  allemand,  et  peut-être 
itiême  y  relèvera-t-on  quelques  indices  de  ce  qu'un  jeune 
caractère  peut  gagner  là-bas  d'indépendance  et  de   virilité. 

Mai  1906.  «  Jai  fait  un  très  bon  voyage:  j'ai  dormi  presque  toute  la  nuit. 
En  arrivant  à  Cologne  (Kôln  en  allemand),  le  professeur  ma  fait  déjeuner  et 
en  attendant  l'heure  du  train  pour  Herchen,  nous  sommes  sortis  de  la  gare. 
Nous  avons  vu  la  cathédrale,  dont  je  t'ai  envoyé  la  carte  postale.  Nous  avons 
passé  aussi  sur  le  pont  du  Rhin  (il  faut  payer  deux  pfennigs!.  Sur  ce  pont,  passent 
les  trains,  les  tramways,  les  voitures,  les  piétons,  les  conduites  d'eau,  de  gaz 
et  d'électricité;  je  t'en  ai  envoyé  aussi  la  carte  postale.  Ensuite  nous  sommes 
revenus  à  la  gare  pour  prendre  le  train  pour  Herchen. 

"  Dès  notre  arrivée,  M.  le  Recteur  Lindemann  a  été  charmant;  il  était  venu 
à  la  gare  avec  le  petit  Cintra,  qui  repartait  le  soir  même  pour  la  France.  Après 
déjeuner,  j'ai  causé  un  peu  avec  Cintra  en  français.  Ensuite  nous  avons  pris 
le  thé  avant  son  départ.  La  nourriture  n'est  pas  comme  chez  nous;  elle  est 
préparée  à  l'allemande,  mais  elle  est  très  bonne  quand  même  ». 

Mai.  «  Ici  on  dort  très  bien  parce  que  l'on  est  au  grand  air  jour  et  nuit. 
Mes  nouveaux  camarades  ont  été  très  gentils  avec  moi  ;  ils  sont  tous  allemands, 
mais  il  y  en  a  un  qui  sait  quelques  mots  de  français. 

'■  Figure-toi  qu'au  moment  d'ou\rir  ma  malle  je  n'ai  jamais  pu  retrouver 
les  clefs;  j"ai  dû  les  oublier  à  la  douane  allemande.  Alors  M.  Lindemann  m'a 
envoyé  chercher  un  serrurier.  Je  me  suis  trompé  de  maison  et  il  a  fallu  que 
je  me  débrouille  (tout  cela  en  allemand  naturellement)... 

«  Tout  le  monde  me  parle  allemand  et  j'ai  déjà  appris  quelques  mots.  Il  v 
a  des  moments  durs  et  quand  je  pense  à  ce  que  je  suis  séparé  de  vous,  si 

23 


326  LE    JOURNAL 

loin  !  j'ai  envie  de  pleurer,  mais  je  pense  à  ce'que  tu  m'as  dit,  je  me  raidis  un 
peu  et  ça  passe.  » 

Mai.  «  Je  commence  bien  à  m'habituer  ici.  On  dort  bien,  on  mange  bien, 
on  s'amuse  bien.  Malgré  mon  appréhension,  mes  petits  camarades  et  mes  pro- 
fesseurs sont  très  gentils  avec  moi  et  je  sens  déjà  que  je  fais  des  progrès  en 
allemand. 

«  Hier,  cï-tait  la  fête  de  M.  Lindemann.  Le  matin  pour  le  déjeuner  on  a  mis 
sur  la  table  un  gâteau  monstre  comme  je  n'en  avais  jamais  vu.  Il  avait  au 
moins  50  centimètres  de  diamètre.  Il  était  très  bien  décoré  et  les  courbes  du 
dessin  étaient  des  plus  gracieuses.  Après  déjeuner  je  me  suis  acheté  une  canne 
ferrée,  qui  ra"a  coûté  bO  pfennigs.  Nous  avons  fait  une  grande  promenade. 

«  M.  Lindemann  avait  loué  un  grand  char-à-bancs  où  nous  pouvions  tenir 
tous,  et  qui  nous  a  conduits  dans  un  petit  village.  De  là  nous  avons  fait  l'as- 
cension de  la  montagne.  Nous  avons  pris  le  café  dans  une  auberge  où  tous  les 
garçons  étaient  réunis  et  nous  sommes  redescendus.  Nous  avons  fait  environ 
12  kilomètres.  Le  soir,  à  la  fin  du  dîner,  tous  les  petits  garçons  ont  défilé  avec 
des  lanternes  vénitiennes  pour  venir  lire  un  compliment  à  M.  Lindemann,  et  la 
fête  a  duré  jusqu'au  coucher.  » 

Mai.  «  Je  suis  très  bien  installé  ici.  La  maison  ressemble  un  peu  au  chalet 
Kerdor  que  nous  avons  occupé  à  Lancieu.x,  mais  elle  est  beaucoup  plus  grande 
et  plus  haute.  Elle  s'appelle  <>  Siegeck  ».  Derrière  la  maison,  il  y  a  un  petit 
jardin,  deux  assez  grandes  pelouses  de  gazon  et  cinq  gros  arbres  qui  donnent 
beaucoup  d'ombre.  Devant  la  maison,  mais  de  l'autre  côté  de  la  route,  il  y  a 
un  jardin  potager. 

«  Il  n'y  a  pas  de  grands  dortoirs,  mais  des  chan^.bres  de  quatre  lits.  La 
mienne  est  au  premier  étage  et  a  deux  fenêtres  sur  la  route,  ayant  vue  sur  la 
Sieg.  Le  Pedagogium  où  se  font  les  classes  est  de  l'autre  côté  de  la  rivière  sur 
une  hauteur. 

«  Mes  professeurs  et  mes  camarades  sont  très  bons  pour  moi.  Nous  sommes 
dix  garçons. 

«  Il  y  a  deux  églises  à  Herchen  :  l'église  catholique  est  la  plus  rapprochée 
de  Siegeck.  M.  le  curé  ne  comprend  pas  le  français.  Il  a  un  air  sévère  et 
grave,  mais  il  paraît  qu'il  est  bon  tout  de  même.  » 

Mai.  «  Voici  l'horaire  de  chaque  jour.  Le  matin,  M.  le  Recteur  vient  nous 
réveiller  à  6  heures  et  il  faut  s'habiller  vivement;  en  une  demi-heure  il  faut 
faire  une  toilette  complète;  de  6  h.  1/2  à  7  heures,  nous  repassons  les  leçons. 
Nous  prenons  un  peu  de  café  (presque  toujours  sans  sucre),  et  à  7  h.  1/4  nous 
montons  à  pied  jusqu'au  Pedagogium  où  la  classe  commence  à  7  h.  1/2;  à 
10  heures,  on  sonne  le  petit  déjeuner  (ou  frithstiick),  qui  se  compose  généra- 
lement de  deux  ou  trois  tartines  de  beurre  avec  saucisson  ou  charcuterie  et 
d'un  verre  de  cacao.  Ensuite,  récréation  d'un  quart  d'heure  occupée  à  la 
gymnastique,  jeux,  etc..  La  situation  du  Pedagogium  est  admirable;  elle  est 
sur  une  hauteur,  qui  domine  la  vallée  de  la  Sieg,  et  la  vue  sur  la  forêt  est  su- 
perbe. Nous  rentrons  ensuite  en  classe  où  nous  travaillons  jusqu'au  moment 
de  redescendre  à  Siegeck. 


DE  l/ÉCOLE  DES  ROCHES.  327 

N'ous  déjeunons  de  1  h.  1/4  ou  1  h.  1/2  à  2  heures.  Nous  avons  par 
exemple  :  potage;  —  viande  et  pommes  de  terre  ;  —  macaroni;  —  compote. 

A  2  h.  1/4,  étude  pour  faire  les  devoirs; 

A  4  h.  1/2,  clochette  du  goûter  (sandwichs  et  cacao); 

De  i)  à  7  heures,  temps  libre  (jeux,  bicyclette,  dessin,  etc.); 

A  7  heures,  dîner,  oiî  on  nous  sert  par  exemple  :  jambon;  —  œufs;  — 
pommes  de  terre  ;  —  salade. 

On  boit  peu  ou  pas  aux  grands  lepas,  mais  plutôt  aux  [)etits  repas.  » 

Juin.  «  Hier  et  avant-hier,  nous  avons  eu  vacances  et  nous  avons  fait  un 
grand  voyage.  Nous  sommes  partis  d'Herchen  à  5  heures  du  matin  par  chemin 
de  fer  jusqu'à  Rudesheim.  De  là  nous  avons  pris  un  bateau  pour  descendre 
le  Rhin  jusqu'à  Coblentz  où  nous  avons  déjeuné.  Ensuite  nous  avons  visité 
le  château  de  Stolzenfels  qui  est  très  beau;  je  crois  qu'il  appartient  à  l'Em- 
pereur. Sur  toutes  les  montagnes  qui  dominent  les  rives  du  Rhin  il  y  a  des 
châteaux;  quelques-uns  sont  très  beaux,  d'autres  sont  en  ruines,  mais  l'en- 
semble est  magnifique.  Le  Rhin  coule  entre  deux  versants  de  montagnes  cou- 
verts de  vignes  presque  partout... 

"  En  classe,  ça  marche  bien;  je  continue  ma  .j"^  et  je  suis  assez  facilement 
les  questions.  Je  ré'ponds  à  mon  tour  et  même  quelquefois  si  je  sais  une  ré- 
ponse que  les  autres  ne  savent  pas. 

«Tu  me  demandes  pour  lesg:  ici  onleprononcetantôt  dur  comme  dansgiebt, 
tantôt  mouillé  comme  dans  «  guten  morgen  »  qui  s'entend  «  gouten  moryen  > . 

«  J'ai  eu  quelques  petits  ennuis,  mais  je  me  dis  qu'il  faut  bien  savoir  sup- 
porter quelques  petites  misères  pour  apprendre  une  langue.  Ça  fait  peut-être 
partie  du  programme.  En  tous  cas  je  parle  maintenant  à  peu  prés  couram- 
ment. J'ai  bien  encore  parfois  quelques  hésitations,  mais  je  ne  suis  jamais 
embarrassé  pour  causer  et  je  me  tire  très  bien  d'affaire  en  tous  les  cas  qui 
peuvent  se  présenter. 

Juillet.  «  De  temps  en  temps,  le  dimanche,  nous  faisons  en  promenade  la 
petite  guerre  ■■  Felddienst  ».  Les  garçons  sont  divisés  en  deux  camps  et  on 
part  pour  la  forêt  avec  tous  les  ustensiles.  Un  camp  plante  son  drapeau  sur 
une  colline  déboisée  et  l'autre  camp  se  disperse  dans  la  forêt.  Le  premier 
camp,  muni  de  lorgnettes,  ne  doit  pas  se  laisser  approcher  à  plus  d'une  dis- 
tance convenue,  sans  avoir  découvert,  signalé  et  combattu  l'ennemi.  S'il  se 
laisse  cerner  par  un  nombre  suffisant  d'ennemis,  avant  d'avoir  pris  des  me- 
sures de  défense,  il  est  prisonnier.  Alors  tout  le  monde  se  réunit  et  on  appelle 
au  goûter 

«...  Maintenant,  je  parle  l'allemand  aussi  facilement  que  le  français.  » 

Juillet.  "  Je  serais  bien  heureux  si  vous  vous  décidiez,  maman  et  toi,  à 
venir  me  voir  à  Herchcn  comme  vous  me  l'avez  presque  promis.  Si  vous  vous 
décidez,  prenez  à  Clermont  le  train  qui  arrive  vers  6  heures  du  soir  à  Paris. 
Il  y  a  un  autre  train  qui  part  à  10  heures  de  la  gare  du  iNord  directement 
pour  Cologne.  A  la  douane  belge  il  n'y  a  pas  de  difficultés;  à  la  douane  alle- 
mande, attention!  Il  faut  savoir  quelques  mots  d'allemand. 


328 


LE   JOURNAL 


«  En  passant  à  Aachen  (Aix-la-Chapelle),  il  faudrait  voir  la  cathédrale. 
A  Cologne  (Koln  en  allemand),  on  a  le  temps  de  voir  la  cathédrale  et  le  pont 
avant  le  départ  pour  Herchen. 

«  Quand  vous  serez  arrivés  à  Herchen,  vous  n'aurez  plus  à  vous  inquiéter 
de  rien.  Je  serai  là  •.  » 

Henri  Pingusson. 


LE  PATINAGE   \\j  VALLON 


LES  SOIRÉES  DU  DIMANCHE 
AU  VALLON 


Nous  menons  au  Vallon  une  vie  très  douce  quoique  très 
active,  d'où  la  gaité  est  loin  d'être  exclue. 

L'affabilité  dévouée  et  inlassable  des  maîtres  de  maison, 
l'union  des  professeurs  dans  un  même  élan  vers  un  but  com- 


1.  Ce  «  Je  serai  là  »,  est  admirable.  «  Moi  seul  et  cest  assez.  »  La  voilà  bien, 
l'éducation  des  Roches;  non  seulement  elle  prépare  nosgarronsàse  x  tirer  d'affaire  » 
cux-mt'mes;  mais  elle  les  prépare  aussi  à  tirer  d'affaire...  leurs  parents. 


DE    l.'ÉCOLE   DES   ROCHES.  329 

mun,  la  confiante  et  docile  affection  des  élèves  grands  ot  petits 
contribuent  à  y  faire  régner  une  atmosphère  de  franche  et 
cordiale  intimité  dont  la  vie  se  montre  parfois  si  avare,  que 
nous  ne  saurions  trop  en  apprécier  le  charme  et  la  valeur. 

Pendant  la  semaine,  les  occupations  très  nombreuses  de 
chacun  empêchent  les  réunions  prolongées;  mais  le  dimanche, 
la  bonne  vie  de  famille  reprend  ses  droits  et  chacun  s'efforce, 
selon  la  mesure  de  ses  moyens,  de  la  rendre  plus  chaude  et 
plus  gaie. 

Presque  toutes  les  soirées  du  dimanche  ont  commencé  par 
une  audition  musicale,  véritable  petit  régal  dû  au  talent  et  à 
la  complaisance  de  M.  Corbusier.  Quelquefois,  M.  Bonjean  a 
exécuté  avec  lui  des  trios  très  appréciés;  celui  tiré  de  Manon  a 
surtout  valu  aux  exécutants  un  véritable  succès;  iM.  Jenart  a 
aussi  contribué  à  varier  le  programme  musical  de  nos  petites 
soirées  en  chantant  de  temps  en  temps  quelque  ravissante 
romance  de  Botrel;  M.  Grunder  nous  a  souvent  amusés  par  ses 
chansonnettes  allemandes,  et  la  bonne  volonté  de  M^'°  Th. 
Sainte-Marie  a  été  bien  des  fois  requise  pour  accompagner  au 
piano  instruments  ou  chants. 

Pierre  Bouthillier,  Fun  des  organisateurs  infatigables  de  nos 
petites  fêtes,  a  souvent  interprété  avec  intelligence  et  goût  de 
jolies  poésies  ou  d'amusants  monologues;  Guy  de  Coubertin, 
Pierre  Muscat  et  Alfred  Pacheco  en  ont  aussi  récité  quelques 
uns,  toujours  très  applaudis,  et  M.  Dupire  a  bien  voulu  nous 
dire,  à  plusieurs  reprises,  de  petites  pièces  que  tout  le  monde 
a  beaucoup  appréciées. 

Une  comédie  en  un  acte,  Rosalie,  jouée  avec  beaucoup  d'en- 
train au  début  de  l'année  par  Arthur  Bosch,  Jean  Desplanches 
et  Guy  de  Coubertin,  a  ouvert  la  série  des  comédies  ou  cha- 
rades improvisées  qui,  à  plusieurs  reprises,  ont  terminé  joyeu- 
sement nos  soirées. 

Plusieurs  conférences  avec  projections  lumineuses  ont  été 
faites  par  les  professeurs  ou  de  grands  élèves  de  la  maison. 
Les  sujets  étaient  bien  choisis  pour  captiver  l'attention  des  gar- 
çons :  la  pêche  à  la  sardine  et  les  cotes  de  Bretagne;  les  côtes, 


330  LE   JOURNAL 

de  Brest  à  Saint-Sébastien;  les  côtes  de  la  Méditerranée;  enfin 
deux  conférences  consacrées  à  «  la  marine  ancienne  »  et  «  la 
marine  moderne  »  ont  permis  aux  garçons  de  suivre,  dans  ses 
différentes  phases,  l'évolution  de  notre  flotte.  Je  ne  terminerai 
paâ  rénumération  des  projections,  sans  parler  de  la  soirée  où 
l'on  vit  défiler  successivement,  sur  l'écran  blanc,  les  silhouettes 
de  professeurs  de  l'Ecole,  très  joliment  dessinées  par  Robert 
de  Séréville.  Chaque  apparition  nouvelle  provoquait,  de  la  part 
des  élèves,  des  exclamations,  même  quelques  interpellations 
extrêmement  amusantes. 

Souvent,  les  grands  ont  cédé  aux  plus  petits  les  honneurs 
de  la  soirée,  en  en  consacrant  plusieurs  à  des  représentations 
de  Guignol  que  Pierre  Bouthillier  et  Pierre  Matras  ont  su  rendre 
très  amusantes  pour  tout  le  monde. 

Nos  soirées  n'exigent  pas  tout  lo  temps  la  tranquillité  que 
nécessitent  les  auditions  musicales  ou  les  représentations;  la 
danse  a  toujours  eu  sa  bonne  part  dans  nos  programmes,  et 
nous  avons  constaté  à  maintes  reprises  la  bonne  tenue  et  l'en- 
train des  grands  à  nos  sauteries  du  dimanche  :  espérons  que 
l'an  prochain  le  nombre  des  danseurs  sera  doublé,  et  que  les 
plus  jeunes  suivront  l'exemple  de  leurs  aines;  mais  les  danses 
modernes,  et  même  très  modernes,  ne  sont  pas  seules  en  faveur 
ici;  le  menuet,  la  gavotte  et  la  pavane  ont  été  exécutés  avec 
beaucoup  de  grâce  et  d'aisance,  le  Mardi  gras,  par  Jean  Des- 
planches, Pierre  Bouthillier,  Jean  Fabra,  Jean  de  Mareuil,  Guy 
de  Coubertin,  Pierre  Marteau,  Alfred  Pacheco  et  Joseph  de  Vigo, 
costumés  en  marquis  et  marquises  Louis  XV.  Ih  avaient,  avec 
beaucoup  de  bonne  volonté,  sacrifié  Ineii  des  temps  libres, 
après  le  diner,  pour  venir  aux  répétitions,  très  facilitées  par  la 
docilité  et  la  bonne  humeur  qu'ils  y  apportaient  tous. 

Je  viens  de  parler  du  Mardi  gras!  Avec  quel  entrain  il  fut 
préparé  au  Vallon!  Dix  jours  avant  la  fête,  il  fut  décidé  que 
tout  le  monde  se  déguiserait.  Aussi  chacun  contribua  à  la  fabri- 
cation de  son  costume;  mon  bureau  et  ma  chambre  furent 
vite  transformés  en  ateliers,  et  pendant  tous  les  temps  libres, 
rien  n'était  gentil  comme  le  tableau  de  ces  garçons  assis  sur 


DE  l'École  des  rocqes.  331 

les  tables,  sur  les  chaises,  par  terre,  au  milieu  d'étoffes  de 
toutes  couleurs,  de  rubans,  de  dentelles,  de  papiers,  découpant, 
collant,  taillant,  essayant,  dessinant,  et  même  tirant  maladroi- 
tement l'aiguille  enfilée  d'une  longueur  démesurée;  mais  le 
succès  couronna  les  efforts  et,  le  Mardi  gras,  la  matinée  de 
l'Ecole  fut  ouverte,  au  Vallon,  par  l'entrée  d'un  cortège  très 
original  et  très  gai,  qui  traversa  le  hall  et  le  salon  pour  arriver 
à  la  salle  à  manger,  entièrement  ornée  de  guirlandes  de  houx, 
dues  au  travail  patient  de  M"*"  Jenart  et  des  garçons  de  la 
maison. 

Parmi  les  plus  jolis  costumes  confectionnés  avec  le  concours 
des  enfants,  l'on  remarquait  un  groupe  de  Normandes  portant 
le;s  coiffes  de  chaque  grande  ville  du  pays;  mais  l'énumération 
serait  trop  longue,  et  l'ensemble  des  costumes  était  si  heureux, 
qu'il  serait  difficile  de  donner  la  préférence  à  l'un  deux. 

La  préparation  de  toutes  ces  petites  fêtes,  auxquelles  chacun 
de  nous  contribue,  est  un  excellent  moyen  de  rapprochement 
entre  professeurs  et  élèves,  et  fortifie  de  plus  en  plus  la  vie  de 
famille  saine  et  forte  dont  nous  nous  etforçons  tous  d'entourer 
nos  garçons.  Puissent  ces  chers  enfants  le  comprendre  et  con- 
server l'impression,  à  la  fois  virile  et  tondre,  des  heures  d'inti- 
mité où  ils  auront  compris  que  nous  les  aimons;  puisse  la  fran- 
che cordialité  de  nos  rapports  leur  faciliter  la  période  de 
développement  et  de  transformation  intellectuelle  et  morale 
vers  laquelle  tout  converge,  dans  l'Éducation  nouvelle. 

En  terminant,  qu'il  me  soit  permis  d'être  ici  l'interprète  de 
tous  les  habitants  du  Vallon  en  exprimant  notre  gratitude  à 
M.  Jenart,  toujours  soucieux  de  rendre  à  tous  la  vie  de  devoir 
douce  et  facile,  et  à  M'^'  Jenart  qui,  non  seulement  contribue 
par  sa  bonne  g-râce  à  la  gaîté  et  à  l'entrain  de  nos  petites  fêtes, 
mais  les  termine  toujours  par  la  distribution  de  friandises  et 
de  rafraîchissements,  à  laquelle  les  garçons  sont  loin  d'être 
insensibles. 

Que  bien  longtemps  encore  continuent  au  Vallon  les  traditions 
de  confiance,  d'affection  réciproque  et  de  franche  gaité,  qui 
règlent  et  fortifient  tous  ceux  qui,  professeurs  et  enfants,  pour- 


332  LE    JOURNAL 

suivent  le  même    but  :  La  prospérité  et  le  développement  de 
notre  chère  maison,  et  de  FÉcole  tout  entière. 

Valentine  Saime-Marie. 


BACCALAURÉAT 

Session   1906. 

Classe  de  Philosophie. 
Un  candidat,  reçu  :  René  Saquet. 

Classes  de  Mathématiques. 

5  candidats,  i  reçus  : 

1.  Maurice  Bosquet,  reçu,   avec   mention   assez  bien,   à 

riustitut   électrotechnique    de   Nancy,    et   reçu    au 
baccalauréat  es  sciences  ; 

2.  Georges  Lecoixtre,  mention  bien; 

3.  Pierre  de  Rousiers,  mention  assez  bien; 

4.  Guy  Thurxeyssex. 

Un  5*  candidat    s'est    présenté,   en    juillet    seulement, 
après  une  maladie.  11  a  été  ajourné. 

Classe  de  1'\ 

V  B.  —  7  candidats,  7  reçus  : 

1.  Louis  Bélières; 

2.  Jean  Desplanches,  mention  assez  bien; 

3.  Robert  Firmix-Didot  ; 

4.  Jacques  Musxier,  mention  assez  bien; 

5.  Marcel  Plaxquette; 

6.  Olivier  Pillet  (se  présentait  seul,  sans  avoir  suivi  tous 

les  cours  de  la  classe  de  l'^j  ; 

7.  André  Pusixelli. 

V  C.  —  4  candidats,  4  reçus  : 

1.  Octave  Mextré,  mention  assez  bien  ; 

2.  Jaccpies  Muxier; 


DE    L  ÉCOLE    DES    ROCHES.  3:}.'} 

3.  Marcel  Planchette,  mention  assez  bien; 
k.  René  Lorillox. 
D.  —  2  candidats,  2  reçus  : 

1.  Jacques  Musnier,  mention  bien. 

2,  Armand  Davel  (se  présentait  seul». 

Total  :  Candidats  présentés     17 

—         reçus.      .     16     11  en  juillet,  .'I  eo  novembre. 
Diplômes  obtenus     .     1 9     dont  8  avec  mention. 


II 

L<E  TRAV.4IL.  CliAiiiS^IQUE 

LES    ÉTUDES    EN    1906-1907 

Les  baccalauréats.  —  Dans  un  intéressant  article  du  Journal 
de  Genève,  M.  Perrière  notait  les  succès  des  Écoles  nouvelles 
aux  examens  d'État.  Faites  pour  un  tout  autre  but,  elles  font 
encore  recevoir  leurs  élèves  au  baccalauréat,  comme  par  sur- 
croit. En  France,  c'est  fort  heureux.  On  sait  que  cet  «  intéres- 
sant »  examen  reste  la  pierre  de  touche  de  toute  éducation 
intellectuelle. 

Nous  avons  eu,  à  la  fm  de  l'année  dernière  et  au  commen- 
cement de  cette  année,  des  résultats  inespérés.  Oserai-je  dire 
que  je  les  aurais  aimés  moins  complets?  Il  est  un  peu  pénible 
de  voir  derrière  soi  son  plus  beau  succès,  de  se  dire  que  jamais 
plus  on  n'atteindra  ce  maximum.  Il  est  possible,  d'ailleurs,  que 
je  ne  sois  pas  assez  optimiste,  et  que  les  résultats  futurs  me 
démentent.  Voilà  un  démenti  que  je  souhaite  de  tout  cœur. 

Les  inspections.  —  Une  des  principales  innovations  de  cette 
année  fut  la  création  d'inspections  régulières.  Elles  nous  furent 
extrêmement  utiles,  à  cause  du  stimulant  constant  qu'elles  nous 
ont  donné  et  des  conseils  précieux  que  nous  apportèrent  des 
spécialistes  de  valeur  indiscutée.  On  ne  nous  accusera  pas  d'avoir 
peur  de  la  lumière  :  nous  ouvrons  les  portes  toutes  grandes 
à  nos  collègues  universitaires  et  nous  sollicitons  leurs  avis.  En 
général,  ils  furent  satisfaits  de  nos  élèves.  Un  des  inspecteurs 
littéraires  m'écrit  :  «  J'ai  été  fort  intéressé  par  tout  ce  que  j'ai 
vu  aux  Roches  et  j'ai  admiré  l'intelligence   et  le  succès  avec 


LE    JOURNAL    DE    LÉCOLE    DES    ROCHES.  335 

lequel  vous  innovez  en  pcdag-ogie  ».  Et  il  voulut  i)ien  trouver 
nos  élèves  «  très  attrayants  et  très  vivants  ». 

Et  un  inspecteur  scientifique  :  «  Certains  parlent  de  l'Ecole 
des  Roches  comme  d'une  maison  «  où  l'on  ne  travaille  pas  ». 
Je  souiiaiterais  à  la  moyenne  de  nos  lycéens  de  travailler  aussi 
bien,  et  aussi  intelligemment,  que  la  moyenne  de  vos  élèves 
interrogés  par  moi.  » 

Nos  inspecteurs  pour  les  lettres  furent  M.  Albert  Petit,  pro- 
fesseur au  lycée  Janson;  M.  Monet,  professeur  au  lycée  Con- 
'dorcet  et  ancien  directeur  des  Roches;  M.  Le  Ooz,  professeur  de 
première  au  lycée  d'Évreux;  M.  l'abbé  Baudin  et  M.  Fcyel, 
professeurs  au  collège  Stanislas. 

Pour  les  sciences,  nous  eûmes  M.  Maluski,  professeur  de  ma- 
thématiques spéciales  au  lycée  de  Versailles;  M.  Laisant,  exa- 
minateur d'enlréc  à  l'Ecole  Polytechnique;  M.  Bourlet,  profes- 
seur au  Conservatoire  des  Arts  et  Métiers.  Les  livres  de  M.  Lai- 
sant et  de  M.  Bourlet  sont  célèbres  et  font  autorité. 

Il  est  difticile  de  raconter  par  le  menu  ces  inspections,  dont 
chacune  eut  son  utilité  et  son  intérêt  particuliers. 

M.  Laisant  et  iM.  Bourlet  voulurent  bien  nous  faire  de  capti- 
vantes causeries  sur  l'enseignement  mathématique.  Le  premier 
insista  sur  la  nécessité  du  réalisme  et  du  concret;  le  second 
nous  exposa  la  raison  d'être  et  le  plan  de  la  géométrie  nouvelle 
et  nous  donna  des  conseils  très  pratiques  sur  la  manière  de  l'en- 
seigner. 

M.  iMakiski  résuma  ses  impressions  et  ses  conseils  en  quelques 
maximes  précises  que  nous  n'avons  cessé  de  redire  pendant 
l'année  et  qui  contribueront  au  succès  de  nos  candidats  et  à  la 
bonne  éducation  de  tous. 

M.  Baudin  a  interrogé  les  élèves  de  Philosophie  et  de  Mathé- 
matiques. Il  a  trouvé  ces  classes  en  progrès  sur  celles  des  années 
précédentes.  Les  réponses  des  mathématiciens  l'ont  particuliè- 
rement satisfait. 

M.  Albert  Petit,  content  des  élèves  de  seconde,  a  eu  à  cons- 
tater la  paresse  en  histoire  et  géographie  de  quelques  élèves  de 
première  comme  aussi  quelques  grosses  fautes  en  latin  de  ces 


;i36  LE   JOURNAL 

mêmes  indifférents.  Il  donna,  dans  ces  deux  classes,  les  plus 
utiles  conseils  sur  la  précision  nécessaire  du  devoir  français, 
la  nécessité  du  cadre  dans  une  narration  historique...  Il  enthou- 
siasma professeurs  et  élèves  en  expliquant  avec  beaucoup  de 
vie  et  d'esprit  une  version  latine. 

M.  Feyel  eut  sur  les  élèves  de  première  le  même  sentiment 
que  M.  Albert  Petit.  Deux  ou  trois  d'entre  eux  négligent  l'his- 
toire. La  troisième  et  la  cinquième  lui  donnèrent  une  tout  autre 
impression.  Mais  comment  nos  élèves,  même  les  meilleurs,  ne 
sembleraient-ils  pas  tout  petits  auprès  de  ce  savant  qui  se 
rappelle  tout,  qui  ne  donne  pas  une  idée  générale  sans  l'ap- 
puyer d'une  armée  de  faits,  qui  se  plaît  aux  synchronismes 
les  plus  inattendus  et  les  plus  certains  cependant? 

Les  Probestùnden.  —  La  seconde  innovation  importante  fut 
celle  des  leçons  d'essai,  des  Prohestunden.  C'est  de  Bieberstcin 
que  je  l'ai  rapportée;  je  ne  sais  si  on  doit  au  D'  Lietz  l'inven- 
tion de  ces  classes  d'épreuve;  toujours  est-il  que  je  ne  les  ai 
vues  que  là  et  qu'elles  fonctionnent  avec  succès  dans  les  Lander- 
ziehiingslieime  d'Allemagne.  A  tour  de  rôle,  chacun  d'entre 
nous  fait  sa  classe  devant  ceux  de  ses  collègues  qui  veulent  y 
assister.  La  classe  faite,  on  parle  des  méthodes  d'enseignement, 
non  abstraitement  et  en  l'air,  mais  ou  partant  de  ce  qu'on  vient 
de  voir.  Le  directeur  résume  les  opinions  et  donne  la  sienne. 

Nous  jugeons  très  importante  cette  institution  ;  nous  la  per- 
fectionnerons encore.  Elle  nous  semble  indispensable  pour  la 
formation  pédagogique  des  jeunes  professeurs  et  pour  l'unité 
des  méthodes  d'enseignement  à  l'École.  Faisons  notre  examen 
de  conscience  :  nous  y  avons  déjà  tous  gagné. 

L'histoire  a  eu  sa  part  royale  dans  les  autres  «  nouveautés  » 
de  cette  année.  Le  grand  jour  de  la  semaine  fut  le  lundi.  Nous 
avons  eu  nos  «  lundis  ». 

L'histoire  de  l'art.  —  De  3  à  4,  dans  la  salle  à  manger  du  Co- 
teau, toute  décorée  de  photographies,  de  gravures,  de  tableaux, 
voire  même  de  statues,  et  à  certains  jours  transformée  en  déli- 
cieux bazar  exotique,  tour  à  tour  M.  Desgranges  et  M.  Storez 
nous  ont  raconté  la  vie  et  l'œuvre  des  grands  maîtres  de  l'art. 


DE    l/ÉCOLE    DES    ROCUES,  337 

Pierre  Monnier  résume  —  autant  qu'on  peut  les  résumer  — 
ces  conférences  qui  furent  de  vrais  régals.  Je  m'en  voudrais  de 
ne  pas  dire,  au  nom  de  tous,  un  très  reconnaissant  merci  aux 
deux  conférenciers. 

L'histoire  de  la  musique.  —  Nous  devons  pareil  hommage  de 
gratitude  à  M.  Raugel  qui  nous  a  donné  douze  causeries  musi- 
cales d'un  vif  intérêt.  Nous  avons  enfin  compris,  par  cet  exposé 
détaillé  de  révolution  de  la  musique,  la  contexture  et  le  sens 
des  œuvres  actuelles.  M.  Raugel  choisit  et  exécuta,  avec  le 
concours  de  ses  collègues,  les  morceaux  les  plus  significatifs  des 
grands  auteurs.  Ce  fut  le  second  agrément  de  ces  soirées.  Le 
troisième  et  non  le  moindre  vint  de  l'esprit  du  conférencier  : 
ses  adjectifs  étaient  de  vraies  trouvailles  :  qui  de  nous  oubliera 
le  «  titanique  »  Beethoven?  Et  que  d'autres  mots  aussi  inat- 
tendus qu'expressifs  ! 

Voilà  les  grandes  nouveautés;  il  y  a  eu,  à  côté  de  cela,  un 
grand  nombre  de  petits  progrès. 

L'enseignement  primaire.  — On  trouvera  plus  loin  un  compte 
rendu  aussi  vivant  que  sincère  des  travaux  delà  8".  Je  deman- 
dais, l'an  dernier,  que  notre  enseignement  primaire  fût  un  peu 
moins  déductif  et  un  peu  moins  abstrait.  Voilà  qui  est  fait.  On  re- 
marquera, en  8%  l'intérêt  des  leçons  de  choses.  J'ai  tenu  à  ce 
qu'elles  fussent  très  soignées  dans  toutes  les  petites  classes,  et  de 
plus  en  plus  poussées  et  précises,  au  fur  et  à  mesure  qu'on  se 
rapproche  delà  i°.  M.  Fraysse  a  fait  en  6^  et  en  5*^  d'excellentes 
leçons  de  botanique;  M.  Jules  Demolins,  de  physique  et  de  chi- 
mie en  5";  M.  iMoulins,  de  chimie  dans  la  même  classe.  M.  Ouinet, 
dont  l'enseignement  est  si  consciencieux  et  si  solide,  a  tracé  la 
courbe  de  travail  de  tous  ses  élèves  de  6''  et  5^  Je  signale  à  tous 
ce  moyen  de  contrôle  si  expressif  et  si  utile. 

L'enseignement  secondaire  ;  histoire  et  géographie.  —  iM.  Des 
(iranges  a  enfin  une  salle  pour  l'histoire  et  la  géographie,  une 
salle  pour  lui  tout  seul.  Et  je  vous  assure  qu'elle  est  sienne,  cette 
salle,  et  qu'il  sait  la  défendre.  C'est  un  musée  :  cartes,  gravures, 
cartes  postales,  journaux  et  revues  illustrées,  plans  de  villes  mo- 
dernes ou  antiques,  il  n'est  pas  un  pouce  du  mur  qui   ne  parle 


338  LE    JOUR.VAL 

aux  yeux.  Musée  Advifié  par  le  choix  des  images  et  leur  ordon- 
nance, mais  surtout  par  la  parole  du  maitre. 

Nous  faisons  de  plus  en  plus  usage  de  cartes  en  relief  :  celles 
de  la  librairie  Belin  nous  ont  rendu  de  grands  ser\ices. 

En  +%  nous  avons  mis.  pour  la  première  fois,  entre  les  mains 
des  élèses  le  cours  dhistoire  grecque  de  M.  d'Azambuja,  en 
même  temps  que  le  livre  de  M.  Malet.  L'un  donne  les  causes 
et  les  idées  générales,  l'autre  les  faits.  En  8%  M"*  Sainte-Marie  a 
résumé  pour  ses  petits  élèves  ce  même  livre  de  M.  d'Azambuja.  La 
parole  du  maitre  interveuant  et  aussi  ses  multiples  inventions 
(mise  en  action,  par  ses  élèves,  de  tous  les  grands  drames  de  la 
vie  grecque,  constructions  de  maisons  grecques,  récits  abon- 
dants et  dramatiques),  les  résultats  ont  été  surprenants.  Qui  donc 
a  prétendu  que  les  petits  ne  pouvaient  s'intéresser  à  Tbistoiro 
ancienne,  trop  éloignée  deux?  Mais  c'est  deuxquelle  est  la  plus 
proche;  elle  est  faite  pour  eux. 

Le<>  langues.  —  Voilà  pour  l'histoire  :  les  langues  ont  aussi 
progressé  et  par  l'organisation  plus  soignée  et  plus  étendue  des 
stai:es.  et  par  l'arrivée  d'un  nouveau  professeur  d'allemand^ 
M.  Grunder.  Grigorovitza  dit  plus  loin  la  caractéristique  de  son 
enseignement.  Chacune  de  ses  classes  forme  un  tout  qui  part  du 
dessin  au  tableau  noir  pour  aboutir  au  chant,  en  passant  par  la 
conversation,  la  lecture,  la  leçon  de  grammaire,  la  traduction 
d'une  poésie  apprise  ensuite  par  cœur.  Tout  cela  en  une  heure, 
et  tout  cela  très  vivant. 

M.  Trocmé  enseigne  l'espéranto  et  à  ses  élèves  de  seconde  et  à 
certains  élèves  de  3^  et  de  i*"  modernes.  Comaléras  a  bien 
voulu  faire  des  cours  d'espagnol  à  bon  nombre  d'élèves  de  ces 
deux  dernières  classes.  Je  lui  en  exprime  ici  ma  sincère  gratitude. 

>'ous  avons  eu.  au  concours  de  l'Enseignement  libre,  les 
mêmes  résultats  que  l'an  dernier  :  le  1"  ex  aequo  en  anglais, 
Pilon-Fleury,  le  1"  ex  cequo  en  allemand,  Grigorovitza. 

Les  sciences.  —  Pour  les  sciences,  Bouthillier  fut  classé  V. 
Monnier  aurait  eu  au  moins  la  même  place  si  le  correcteur  n'avait, 
par  inadvertance,  négligé  d'additionner  les  points  attribués  à  un 
problème.    .Nous  avons  adopté  en  i%  et  dans  les  seconds  cours 


DE  l'École  des  roches.  330 

de  3"  et  de  2%  les  nouveaux  livres  de  M.  Bourlet  (Hachette).  Nous 
en  sommes  très  satisfaits.  La  géométrie  ainsi  enseignée  est  beau- 
coup plus  vivante  et  plus  intéressante. 

En  ce  troisième  trimestre,  Fliistoirc  naturelle  a  fait  de  très 
réels  progrès,  grâce  à  M.  Fraysse.  Non  seulement  les  travaux 
praticjues  furent  plus  actifs,  mais  les  classes,  plus  concrètes, 
furent  suivies  avec  beaucoup  plus  d'intérêt. 

Le  dessin.  —  Le  dessin  y  joua  un  grand  rôle;  j'ai  déjà  dit, 
Tan  dernier  ou  il  y  a  deux  ans,  que  je  voudrais  le  voir  intro- 
duire dans  toutes  les  classes.  M.  Grunder,  on  se  le  rappelle,  en 
tire  grand  profit  pour  l'allemand. 

M.  Dupire  et  M.  Storez,  ennemis  parfois,  mnis  toujours  frères, 
sont  assez  près  de  s'entendre,  quoiqu'ils  ne  l'avouent  pas.  M.  Du- 
pire reconnaît  qu'étant  donné  le  peu  de  temps  dont  nous  dis- 
posons et  la  rareté  des  vrais  talents,  le  dessin  libre  est  bien  la 
méthode  nécessaire  pour  le  plus  grand  nombre. 

M,  Storez,  de  son  côté,  consentirait  à  adopter  la  méthode  clas- 
sique pour  former  des  «  professionnels  ».  Voilà  bien  un  terrain 
d'entente.  Ajoutez  à  cela  que  le  dessin  d'après  nature,  et  en 
particulier  la  décoration  d'après  les  fleurs  sont  prônés  par  l'une 
et  l'autre  école,  et  que  vous  auriez  pu  confondre  plus  d'une 
fois  le  travail  d'une  maison  avec  celui  de  la  «  maison  d'en  face  ». 
Peu  importe  la  marque  :  l'émulation  subsiste,  et  tous  les  élèves 
en  profitent. 

Un  outsider  apparaît;  M.  Grunder  s'en  mêle  ;  il  fait  du  dessin 
dans  toutes  ses  classes,  il  expose  au  salon,  il  fait  une  leçon  de 
perspective  tout  à  fait  remarquable.  Sera-ce  l'origine  d'une 
3°  école?  ou  la  synthèse  des  deux  premières? 

Le  salon  de  1907 .  —  Et  ce  Journal  ne  donnera  pas  un  article 
sur  notre  «  Salon  »  !  Personne  n'a  voulu  marcher;  —  les  auteurs  se 
sont  etfacés,  sous  prétexte  de  modestie  ;  les  visiteurs,  modestes 
aussi,  ont  crié  bien  haut  leur  incompétence.  Ils  ne  veulent 
juger  qu'à  voix  basse  et  dans  les  petits  coins  —  pour  n'être  pas 
jugés  à  leur  tour,   sans  doute. 

Ce  salon  fut  inauguré  par  une  improvisation  toute  pétillante 
d'esprit  de  M.  Demolins.  En  voici  à  peu  près  le  sens  :  «  Mes  amis, 


3/tO  LE   JOURNAL 

mon  discours  aura  trois  points  :  le  premier  est  que  ce  salon 
est  une  œuvre  d'initiative  et  de  décentralisation  ;  le  second  est 
qu'il  contient  de  remarquables  chefs-d'œuvre  — j'en  parle  sans 
parti  pris,  car  je  ne  l'ai  pas  encore  vu;  —  le  troisième...  Storez, 
soufflez-moi  le  troisième  ;  —  le  troisième,  c'est  qu'il  faut  l'inau- 
gurer tout  de  suite  ».  Il  y  avait  bien  aussi  un  coup  de  patte  pour 
Nancy  —  nous  sommes  à  l'école  de  trop  nombreux  Lorrains  — 
mais  il  n'était  pas  trop  méchant.  On  inaugura  donc  le  salon,  qui, 
toute  plaisanterie  à  part,  était  fort  intéressant.  D'abord  les 
mai  très  —  maitres  incontestés  :  M.  Dupire,  aussi  expert  en  dé- 
cors qu'en  peinture  à  l'huile  (les  bords  de  rAvre)  et  en  aqua- 
relle [une  vierge)  ;  M.  Storez  avec  de  charmantes  aquarelles  de 
son  voyage  en  Espagne;  M.  Grunder  avec  quelques  toiles  pleines 
de  soleil  et  d'éclatantes  couleurs,  souvenirs  très  fidèles  de  son 
séjour  au  pays  d'azur.  Puis  les  disciples  :  Cronier  (vous  trou- 
verez un  peu  plus  loin  la  liste  de  ses  travaux)  ;  on  remarque 
surtout  le  portrait  d'après  nature  de  Freitas,  très  ressemblant  et 
plein  d'expression,  l'enterrement  d'un  pauvre,  la  pose  de  deux 
bons  vieux  devant  le  peintre  ;  Sauvaire,  avec  d'amusantes  cari- 
catures :  Marius  dans  les  marais  de  Minturne,  la  course  de  vi- 
tesse entre  auto  et  cul-de-jatte,  etc.  ;  Valenzuela  et  Mason  avec 
des  menus  très  doux  de  couleurs  et  très  gracieux  de  forme, 
Thiercelin,  Spyker.  Jean  Brueder;  —  des  anciens,  G.  Ferrand. 
Tripet;  —  de  très  artistiques  photographies  de  M.  Deslandres  et 
(le  ses  élèves;  Despret  surtout  est  remarqué,  j'en  oublie  certaine- 
ment. Pourquoi  aussi  m'a-t-on  laissé  le  soin  de  rendre  compte 
du  salon? 

Enseignement  supérieur.  —  Ce  salon  prouve  que  nous  avons  à 
l'École  un  enseignement  supérieur  du  dessin  :  il  est  un  enseigne- 
ment supérieur  auquel  nous  tenons  encore  plus  :  celui  de  l'a- 
griculture, que  M.  Jenart  a  organisé  pour  A.  Charpentier,  celui 
des  mathématiques  dirigé  par  M.  Lange  et  qu'a  suivi  cette  année 
Thurneyssen.  Notre  classe  d'élémentaires  supérieures  prépare 
au  certificat  de  mathématiques  générales  de  la  Sorbonne  ;  elle 
sert  de  1''  année  pour  les  instituts  électrotechniques.  On  y  fait 
d'aussi  bonne  besogne  que    dans    n'importe   quel  lycée,  aussi 


DE  l'École  des  roches.  ."iU 

comptons-nous  bien  chaque  année  garder  un  certain  nombre  de 
nos  grands  élèves.  Leur  formation  scientifique  n'y  perd  rien;  on 
doit  tenir  compte  aussi  de  ce  qu'y  gagne  leur  formation  phy- 
sique et  morale. 

Deviendrons-nous  un  jour  une  Université    au    petit    pied? 
Pourquoi  pas? 

G.  Bertier. 


La  «  Huitième  ». 
PHYSIONOMIE  DE  LA  CLASSE 

DONNÉE    PAR   LE    PROFESSEUR   ET    I.E$    ÉLÈVES 

Ici,  régnent  à  la  fois,  malgré  une  discipline  assez  rigoureuse, 
peut-être  grâce  à  elle,  beaucoup  de  bonne  humeur,  d'entrain 
et  de  gaité.  Sur  les  petites  mines  ouvertes  et  attentives  qui 
m'entourent,  je  lis  la  confiance  et  l'affection  qui  nous  unit, 
mes  chers  petits  élèves  et  moi.  Chaque  matin,  nous  échangeons 
un  bonjour  joyeux,  qui  dit  à  la  fois  et  la  satisfaction  de  nous 
retrouver,  et  le  plaisir  de  commencer  une  nouvelle  et  labo- 
rieuse journée. 

Les  enfants  savent  que  je  crois  à  leur  parole,  que  je  res- 
pecte leur  témoignage,  que  je  compte  sur  leurs  promesses.  Eux 
me  confient  le  secret  de  leurs  difficultés,  de  leurs  peines;  par- 
fois l'aveu  de  leurs  petites  sottises  et  de  leurs  fautes,  me  don- 
nant ainsi  la  joie  très  douce  de  les  aider,  de  les  consoler,  ou 
de  les  encourager. 

Les  enfants  n'ont  jamais  abusé  de  la  confiance  que  je  leur  té- 
moigne. Gomme  ils  n'ont  chaque  matin  qu'une  demi-heure  d'é- 
tude, ils  ont  de  temps  en  temps  dos  devoirs  à  faire  en  classe, 
bien  que  j'en  aie  restreint  le  nombre  le  plus  possible.  Pendant 
la  rédaction  de  ces  devoirs,  je  tâche  d'avoir  un  prétexte  pour 
m'absenter  de  temps  en  temps  ou  j'ai  l'air  de  m'absorber  dans 
un  travail,  afin  que  les  enfants  n'aient  jamais  l'impression  d'être 
surveillés.   Le  mercredi,  ils  passent  régulièrement  une  heure 


342 


LE    JOURNAL 


seuls  dans  une  classe  pendant  que  je  vais  à  l'orchestre  ;  ils 
marquent  eux-mêmes  leur  note  de  conduite  dans  leur  petit 
carnet,  et  sont  envers  eux-mêmes  plus  sévères  que  je  ne  le  serais 
parfois.  Une  fois,  ma  confiance  a  été  trompée  ;  mais  la  cause  du 


LA   CLASSE   DE    «    IIIITIEME 


désordre  qui  s'était  produit  en  mon  absence,  venait  de  la  pré- 
sence d'un  élève  nouveau  qui  ne  comprenait  pas  encore  nos 
habitudes. 

La  confiance  en  nous.  —  La  plu?  belle  chose  de  notre  classe,  c'est  la  con- 
fiance que  notre  professeur  a  en  nous.  Il  nous  pèse  comme  un  emblème 
d'honneur,  quand  M"'=  Sainte-Marie  nous  laisse  travailler  seuls.  Lorsque  nous 
n'avons  que  des  devoirs  à  faire,  M"''  Sainte-Marie  s'en  va,  car  elle  trouve 
honteux  de  nous  surveiller;  quand  elle  est  malade,  nous  la  renvoyons  se  re- 
poser, et  quand  elle  n'est  pas  là,  nous  sommes  encore  plus  saj^es  que  quand 
elle  y  est.  Quelquefois  des  professeurs  sont  venus  pendant  que  nous  travail- 
lions seuls,  et  ils  ont  cru  que  quelqu'un  nous  surveillait,  car  nous  étions  très 
sages;  et  le  meilleur  surveillant  est  notre  conscience.  Mademoiselle  nous 
laisse  aussi  souvent  marquer  nos  notes  tout  seuls;  cela  nous  apprend:  à 
bien  nous  juger  nous-mêmes.  —  M.  Pacheco. 

Pour  confirmer  cette  affirmation,  voici  un  fait  qui  m'est 
arrivé  ce  soir  même. 

Retenue  malgré  moi,  je  ne  suis  entrée' en  classe  que  dix  mi- 
nutes après  l'heure.  J'ai  trouvé  tous  les  enfants  dans  un  ordre 


DE  l'École  des  hoches.  343 

ctuii  silence  parfaits,  écoutant  loxplication  française  très  intéres- 
sante que  leur  donnait  Vincent  de  Paillette  installé  à  ma  place. 
La  leçon  a  continué  devant  moi,  et  je  ne  saurais  dire  le  plaisir 
que  j'en  ai  éprouvé. 

Nos  classes  sont  très  animées.  Tout  le  monde  y  prend  part, 
et  je  m'efforce  de  restreindre  le  plus  possible  le  rôle  du  pro- 
fesseur. Voici,  dune  manière  générale,  comment  j'interroge. 
Les  tables  étant  bien  nettes,  serviettes  au  dossier  des  bancs, 
mains  au  repos,  yeux  sur  moi,  je  pose  une  question.  Tous  ceux 
qui  peuvent  y  répondre  lèvent  le  doigt  ;  d'un  signe  je  désigne 
l'un  d'eux  ;  je  fais  répéter  la  réponse  par  un  de  ceux  qui  n'a- 
vaient pas  demandé  à  être  interrogés,  et  je  m'assure  qu'il  a 
bien  compris.  Parfois,  s'il  s'agit  d'une  opinion  ou  d'une  pré- 
férence à  émettre,  si  j'obtiens  deux  réponses  indiquant  des  ten- 
dances ditlérentes,  je  les  fais  discuter  par  les  deux  enfants  qui, 
du  reste,  le  font  volontiers  et  sérieusement.  Ceci  me  permet 
souvent  de  redresser  leur  jugement,  et  leur  apprend  surtout  à 
se  baser  sur  le  raisonnement,  non  sur  l'impression,  avant  de 
formuler  une  opinion  quelconque.  Et  je  suis  étonnée  des  pro- 
grès que  j'ai  constatés  en  ces  quelques  mois,  sous  ce  rapport. 

Mais,  ces  lignes  générales  étant  posées,  les  enfants  vont  eux- 
mêmes  faire  le  récit  de  quelques-unes  de  leurs  classes,  et  en 
indiquer  les  détails. 

Récit  d'une  classe  de  dictée.  —  Nous  faisons  tous  les  jours  une  dictée  en 
huitième,  voici  comment  nous  la  préparons. 

D'abord  nous  syllabons  la  dictée  tous  ensemble,  pour  bien  regarder  nos 
mots;  après,  on  la  lit  avec  toutes  les  ponctuations;  pour  .s'arrêter  autant 
qu'il  le  faut  à  chaque  signe,  nous  comptons  tout  haut,  tous  ensemble  un, 
pour  la  virgule,  deux,  pour  point  et  virgule,  deux  points,  points  d'interroga- 
tion, d'exclamation  ;  et  trois  pour  le  point.  Ensuite  nous  lisons  chacun  tout 
seuls  une  partie  de  la  dictée  et  on  nous  donne  notre  note  de  lecture.  Quel- 
quefois, on  fait  la  dictée  oralement;  chacun  à  son  tour  écrit  quelques  mots 
au  tableau,  et  tous  ceux  qui  voient  une  faute  lèvent  le  doigt.  On  enlève  deux 
points  par  faute,  un  point  par  accent,  et  celui  qui  a  dix  fautes  a  un  zéro  et 
recopie  sa  dictée  entière. 

On  explique  toujours  les  mots.  Quelquefois,  quand  la  dictée  parle  de  choses, 
on  les  dessine  au  tableau  pour  mieux  les  expliquer.  Une  fois,  il  y  avait  une 
dictée  sur  la  locomotive  ;  Jules  Latif  en  a  des.ssiné  une  et  nous  l'a  expliquée 
très  bien  ;  c'était  très  intéressant.  Une  autre  fois  des  élèves  ont  ausvsi  dessiné 


344  LE    JOURNAL 

une  machine  à  coudre,  une  bicyclette,  toutes  .sortes  d'outils  et  d'instruments. 
Nous  aimons  beaucoup  cela. 

Nous  faison-;  aussi  des  compositions,  qui  résument  ce  que  nous  avons  ap- 
pris. Le  premier  en  compositions  ce  terme-ci  a  été  Decauville  avec  17  points. 

Oq  corrige  nos  dictées  de  trois  manières  :  t"  quelquefois,  Mademoiselle 
épelle  doucement  les  mots,  et  celui  qui  a  une  faute  lève  le  doigt.  Alors 
Mademoiselle  répète  pour  qu'il  corrige  et  lui  explique  sa  faute.  2  "  Nous  cor- 
rigeons quelquefois  seuls  chacun  avec  son  livre,  et  Mademoiselle  relit  nos 
cahiers  après.  De  temps  en  temps,  nous  donnons  nos  cahiers  à  Mademoiselle 
quand  la  dictée  est  finie  ;  elle  souligne  les  fautes  et  chacun  de  nous  les  cor- 
rige après  avec  son  livre.  C'est  comme  cela  que  l'on  (ait  le  plus  souvent  ; 
quand  on  a  une  faute,  on  écrit  deux  lignes  du  même  mot  pour  ne  plus  avoir 
la  prochaine  fois  la  même  faute.  —  Sébastien  Naon.    • 

Tout  en  faisant  un  récit  très  exact  de  nos  classes  de  français, 
Sébastien  oublie  de  signaler  le  rapport  qui  existe  toujours 
entre  la  dictée  et  la  leçon  de  grammaire.  Les  règles  appliquées 
dans  la  dictée  sont  remarquées,  expliquées  et  nous  ne  faisons 
jamais  de  devoirs  de  grammaire  proprement  dits,  en  dehors 
des  nombreux  exercices  au  tableau  et  de  ceux  que  nous  four- 
nit la  dictée;  et  ils  sont  si  nombreux!  Associations  d'idées,  fa- 
milles de  mots,  recherches  dadjectifs  ou  de  verbes  convenant 
aux  substantifs,  etc.,  etc.  Je  dois  ajouter  que  cette  méthode 
m'a  semblé  donner  de  bons  résultats  et  je  suis  très  contente  des 
progrès  constatés. 

Mais  voici  une  autre  classe  qui  revient  également  chaque 
jour  :  celle  d'arithmétique,  dont  Vincent  de  Paillette  va  nous 
parler. 

Classes  d'arithmétique:  —  Les  classes  d'arithmétique  sont  très  intéres- 
santes. Quand  Mademoiselle  est  arrivée,  nous  avons  appris  une  manière  qui 
nous  fait  bien  comprendre  Tarithmétique.  Nous  avons  commencé  par  les 
plus  faciles  problèmes;  ensuite  Mademoiselle  nous  en  faisait  faire  de  plus 
difficiles  et  toujours  en  progressant  ;  souvent,  nous  inventions  nous-mêmes 
des  problèmes  qui  ressemblaient  à  ceux  que  nous  avions  faits  au  tableau,  et 
nos  camarades  les  cherchaient.  C'était  amusant. 

Maintenant,  Mademoiselle  nous  a  appris  à  faire  du  système  métrique  avec 
un  moyen  bien  facile  et  qui  s'apprend  très  vite.  Quand  nous  avons  bien 
compris  les  mesures,  nous  faisons  toujours  un  tableau  avant  les  exercices,  et 
comme  cela  on  se  trompe  très  peu  en  calculant.  Voici  l'un  de  ces  tableaux. 

Souvent  quand  la  classe  n'est  pas  finie  et  que  nous  avons  récité,  si  on  a 
de  bonnes  notes,  Mademoiselle  nous  fait  des  devinettes  de  calcul  très  amu- 


DE  l'École  des  roches.  :5'io 

santés;  nous  tâchons  de  ne  pas  nous  faire  attraper.  Par  exemple.  Mademoiselle 
demande  combien  pèsent  des  litres,  des  hectolitres  ou  des  volumes  d'eau  et 
il  faut  répondre  très  vite;  ou  liien,  ce  qui  est  encore  plus  amusant,  c'est 
quand  Mademoiselle  dit  :  Qu'est-ce  que  vous  aimez  mieux,  avoir  trois  quarts 
ou  trois  cinquièmes  de  gâteau?  On  dessine  au  tableau  deux  gâteaux  pareils, 
on  fait  cinq  parts  à  l'un,  quatre  à  l'autre,  et  on  choisit  les  trois  quarts  qui 
sont  plus  gros.  —  Deux  fois,  Mademoiselle  a  été  attrapée.  Un  jour  elle  avait 
demandé  à  Charonnat  ce  qu'il  choisirait  d'une  moitié  ou  de  deux  quarts  de 
gâteau.  Charonnat  a  répondu  :  Une  moitié.  Mademoiselle  a  demandé  ce  qui 
était  le  plus  gros;  il  a  encore  dit  une  moitié  parce  qu'il  y  a  moins  de  miettes. 

Une  autre  fois,  un  garçon  a  choisi  trois  huitièmes  de  tarte  aux  fraises  au 
lieu  de  cinq.  Tout  le  monde  levait  le  doigt  pour  corriger  sa  faute,  et  Made- 
moiselle prenait  l'air  fâché.  Alors  il  a  dit  qu'il  avait  choisi  trois  huitièmes 
parce  qu'il  n'aimait  pas  cette  tarte-là,  mais  qu'il  savait  bien  que  c'était  plus 
petit. 

Quelquefois  c'est  un  élève  qui  interroge  les  autres,  et  il  est  toujours  juste 
pour  donner  les  notes. 

Nous  n'aimons  pas  tous  autant  l'arithmétique  que  l'histoire,  mais  nous  l'ai- 
mons tout  de  même,  surtout  les  exercices  oraux.  —  Vincent  de  P.\illette. 


Puisque  l'amour  de  mes  enfants  pour  l'histoire  vient  d'être 
signalé,  je  ne  puis  résister  plus  longtemps  au  désir  d'en  parler. 
Contrairement  au  programme  ordinaire  de  la  8%  nous  avons 
dû,  cette  année,  aborder  l'étude  de  l'histoire  ancienne  et  de  l'his- 
toire grecque,  car  tous  les  enfants  avaient  déjà  appris  ime  ou 
plusieurs  fois  l'histoire  de  France,  et,  ne  pouvant  encore,  à  cause 
de  leur  âge,  aborder  l'étude  détaillée  d'une  époque,  je  craignais 
de  n'obtenir  d'eux  qu'un  travail  sans  intérêt  en  recommençant 
encore.  Nous  avons  vu  très  sommairement  l'histoire  ancienne, 
de  la  rentrée  d'octobre  au  mois  de  janvier.  Cela  avait  déjà 
beaucoup  intéressé  mes  petits  garçons;  mais  lorsque  nous 
avons  abordé  l'histoire  grecque,  l'intérêt  s'est  transformé  en 
enthousiasme,  et  cet  enthousiasme  est  parfois  un  peu  trop  vive- 
ment manifesté. 

On  sera  peut-être  un  peu  surpris  de  savoir  que  le  seul  livre 
dont  nous  nous  soyons  servi  pendant  les  cjuatre  premiers  mois 
ait  été  le  remarquable  ouvrage  de  M.   d'Azambiija. 

Mais  les  enfants  n'ont  jamais  entre  les  mains  cet  ouvrage  un 
peu  savant  pour  eux.  Leur  professeur,  seul,  s'en  inspire  large- 
ment et  y  trouve  le  moyen  de  simpHfier  beaucoup  son  ensei- 


346  LE    JOURNAL 

gnement,  par  renchainement  si  naturel  et  si  facile  à  saisir,  de 
révolution  des  races,  expliquée  d'après  la  méthode  de  la 
Science  sociale. 

Je  cède  la  parole  à  Maurice  Aubry,  un  des  enthousiastes  du 
cours  d'histoire. 

Récit  de  nos  classes  d'histoire.  —  Nos  classes  d'histoire  grecque  sont  tou- 
jours très  intéressantes,  car  on  ne  les  explique  jamais  de  la  même  manière. 
D'abord,  nous  récitons,  puis  Mademoiselle  nous  raconte  la  prochaine  leçon 
que  nous  écoutons  très  bien;  après,  nous  faisons  un  résumé,  puis  nous  repré- 
sentons ce  que  Mademoiselle  nous  a  appris,  suivant  les  temps  qu'on  étudie. 
Nous  ne  nous  contentons  pas  d'y  penser  aux  heures  de  classe;  mais  pendant 
le  cartonnage  nous  fabriquons  des  maisons  d'Athéniens,  des  meubles  et  des 
vêtements  grecs  en  papier. 

Dernièrement,  nous  avons  fait  on  classe  les  jeux  olympiques.  Le  matin, 
concours  de  force  et  d'adresse;  tous  les  garçons  de  8*^^  pouvaient  concourir 
comme  athlètes  pour  les  courses,  luttes  à  main  plate,  sauts,  pugilats,  pan- 
crace, etc.  Le  jury,  composé  de  M"--' Sainte-Marie,  M.  Jenart  et  M.  Corbusier, 
a  décidé  les  prix  et  chaque  vainqueur  a  reçu  une  couronne  de  laurier;  puis 
quatre  de  ses  camarades  le  portaient  en  triomphe  pendant  que  les  autres 
l'acclamaient  en  agitant  des  palmes  sur  son  passage.  Les  vainqueurs  ont 
été  :  Jules  Latif  pour  la  lutte,  Manuel  Pacheco  pour  le  pancrace,  Vincent  de 
Paillette  pour  le  pugilat,  Raoul  de  Freitas  pour  la  course  et  A.  de  Gizycki 
pour  le  saut. 

Le  soir,  nous  avons  eu  concours  d'éloquence,  de  peinture,  de  sculpture 
et  de  musique.  Nous  nous  y  étions  bien  préparés.  Pendant  une  heure,  nous 
avions  pu  écrire  nos  discours,  faire  nos  dessins,  sculpter  nos  colonnes  grec- 
ques dans  de  la  craie,  avec  une  plume  ou  une  pointe  d'épingle. 

Yincent  de  Paillette  avait  fait  le  discours  d'un  Athénien  avant  la  bataille; 
moi  d'un  Spartiate  avant  un  combat;  Manuel,  l'hymne  d'un  Grec  après  la 
victoire  ;  Requédat  et  de  Gizycki  le  discours  d'un  prêtre,  l'un  avant  le  sacri- 
fice, l'autre  avant  la  bataille.  C'est  Vincent  de  Paillette  qui  a  gagné  le  prix 
d'éloquence;  de  Freitas  a  remporté  celui  de  dessin  pour  un  beau  général 
athénien;  Pacheco,  celui  de  sculpture  pour  sa  colonne  à  Zeus  ornée  de 
20  petits  dessins,  tirés  de  l'histoire  grecque,  et  Naon  celui  de  musique;  il 
fallait  trouver  un  air  pour  les  paroles  :  Courage,  Athéniens,  courage,  Athé- 
niens, vous  remporterez  la  victoire! 

M.  Bertier  et  d'autres  professeurs  sont  venus  y  assister.  On  a  remporté 
les  mêmes  prix  et  les  mêmes  honneurs  que  le  matin. 

Encore  aujourd'hui  nous  avons  représenté,  pour  mieux  la  comprendre,  la 
bataille  de  Marathon.  Un  de  mes  camarades  était  Darius;  un  autre  Hippias  ; 
les  autres  faisaient  les  soldats  et  les  marins  mèdes  ou  athéniens,  et  la  cor- 
beille à  papiers  faisait  le  bateau  de  Darius.  L'armée  de  Darius  était  plus 
nombreuse;  elle  attendait  à  7  kilomètres  d'Athènes;  alors  on  alla  cher- 
cher les  Spartiates,  mais  ils  avaient  une  fête  religieuse.  Alors  les  Athéniens 


DE  l'École  des  roches.  'Ml 

se  sont  battus  tout  seuls;  ils  ont  cerné  les  Mèdes;  Darius  s'est  sauvé  sur  une 
table  de  la  classe  qui  faisait  la  montagne,  et  est  revenu  à  sa  place  par  les 
tables  pour  montrer  son  chemin  long  et  difficile  par  les  montagnes  pour  re- 
tourner dans  son  pays.  Nous  avons  tous  très  bien  compris,  et  c'était  très 
amusant,  comme  toutes  les  classes  d'histoire  que  nous  aimons  bien.  —  Maurice 

ACBRY. 


Elles  sont  très  animées  en  effet,  nos  classes  d'histoire;  et 
préparées  toujours  avec  l'aide  de  la  carte  en  relief,  il  est  très 
facile  aux  enfants  de  reproduire  entre  eux  les  épisodes  étudiés. 
Que  de  scènes  extrêmement  amusantes  dans  leur  naïve  convic- 
tion, les  enfants  m'ont  très  sérieusement  représentées  1  Jupiter 
chassé  de  l'Olympe  et  dégringolant  de  la  hauteur  d'un  édifice 
fragile,  édifié  g-ràce  à  la  superposition  de  tables  et  de  chaises! 

Une  scène  de  cueillette  interrompue  par  le  bannissement  d'un 
membre  de  la  Société,  qui  allait  se  réfugier  tristement  et  péni- 
blement sur  une  table  isolée  simulant  la  montagne.  Dernière- 
ment, le  passage  des  Thermopyles  a  été  représenté  au  bord  de 
la  mare  du  Vallon.  Pendant  toute  la  récréation  de  10  heures, 
on  avait  activement  travaillé  à  réaliser  une  reproduction  peut- 
être  un  peu  fantaisiste  du  fameux  défilé,  et  l'heure  de  la  classe 
venue,  très  sérieusement  partagés  en  deux  camps,  les  enfants 
ont  été  occuper  leurs  positions  respectives.  Seulement,  après 
avoir  fait  rouler  dans  l'herbe  quekpies  ennemis,  Léonidas,  cerné 
à  son  tour,  n'a  pas  eu  l'héroïsme  de  se  laisser  tuer,  comme  il 
devait  le  faire,  et,  plus  grand  que  ses  camarades,  il  les  a  préci- 
pités successivement  dans  l'eau  où  ils  ont  été  mouillés  jus- 
qu'aux genoux.  J'ai  eu  bien  du  mal  à  faire  comprendre  à  l'iras- 
cible Spartiate  que  son  rôle  consistait  à  reproduire  le  récit 
historique,  non  à  le  modifier. 

La  plus  grande  récompense  que  je  puisse  accorder  aux  en- 
fants est  de  donner  un  quart  d'heure  d'histoire  supplémentaire 
à  la  place  d'une  autre  leçon  que  l'on  sait  mieux  ce  jour-là  et 
que  Ton  a  récitée  plus  vite  que  les  autres  jours.  Enfin,  derniè- 
rement, en  sortant  d'une  classe  qui  les  avait  transportés  plus 
encore  que  d'habitnde,  mes  douze  petits  bonshommes  se  sont 
rendus  en  cortège  imposant  chez  M.  Demolins,  pour  lui  porter 


.3i8  LE    JOURNAL 

une  pétition  signée  par  eux  tous,  et  demandant  la  permission 
de  partir  pour  la  Grèce  afin  de  mieux  étudier  «  notre  cher  his- 
toire que  nous  aimons  telman  ».  Je  ne  sais  si  M.  Demolins 
ajoutera  aux  stages  en  Angleterre  et  en  Allemagne,  un  séjour 
en  Grèce,  favorisant  les  études  historiques  des  Messieurs  de 
neuf  et  dix  ans. 

Bien  qu'étudiant  la  géographie  de  l'Asie  et  de  la  Grèce  avec 
leur  histoire,  les  enfants  ont  dû  reprendre  l'étude  de  la  géo- 
graphie de  la  France,  et  je  me  suis  surtout  efforcée  cette 
année  de  leur  donner  une  connaissance  approfondie  de  la  carte 
avant  de  faire  appel  dans  nue  plus  large  mesure  à  leur  mé- 
moire. Toutes  les  leçons  sont  récitées  à  l'aide  des  cartes  murales; 
voici  du  reste  comment  se  font  les  leçons. 

jRéci7  (Vune  classe  de  géographie.  —  J'aime  beaucoup  la  géographie,  et  nos 
classes  .sont  très  amusantes.  Au  commencement  de  l'année,  nos  classes  se 
sont  passées  à  la  sablière  des  Sablons;  on  faisait,  avec  du  sable,  des  monta- 
gnes, des  vallées,  des  plateaux,  des  détroits,  des  isthmes,  etc. 

Comme  cela,  on  comprenait,  on  apprenait  et  on  s'amusait  en  même  temps. 

Maintenant  nos  classes  se  font  autrement;  Mademoiselle  y  assiste,  mais 
c'est  toujours  un  garçon  qui  interroge.  (Je  me  réserve  cependant  l'explication 
des  leçons.) 

Nous  allons  à  la  carte  chacun  à  notre  tour,  en  ordre,  et  on  récite  sans 
crier. 

En  ce  moment,  nous  apprenons  les  départements;  à  chaque  leçon,  on  en 
apprend  trois  nouveaux.  Nous  sommes  interrogés  chacun  quatre  fois,  et  si  on 
ne  se  trompe  pas,  on  peut  gagner  Ij  points  par  tour;  mais  les  hésitations 
enlèvent  un  point  et  les  fautes  deux  points,  aussi  c'est  très  difficile;  pourtant 
nous  avons  presque  toujours  de  bonnes  notes.  Au  premier  tour,  on  demande 
un  des  nouveaux  départements;  au  deuxième  tour,  un  de  la  dernière  leçon; 
au  troisième  tour,  on  interroge  sur  toute  la  France,  et  au  quatrième  il  faut 
très  vite  montrer  cinq  villes  sur  la  carte.  Celui  qui  a  su  toutes  les  questions 
peut  gagner  vingt  points;  cela  arrive  encore  assez  souvent. 

M.  Bortier  nous  a  fait  cadeau  d'un  jeu  de  géographie  et,  après  qu'on  a 
récité,  on  y  joue.  Ce  jeu  se  compose  de  cartes  de  France  en  carton  et  de  petits 
départements  en  bois.  .Mademoiselle  nomme  un  département  et  celui  qui 
répond  le  chef-lieu  et  les  sous-préfectures  sans  faute,  met  un  département 
en  bois  sur  sa  carte. 

Celui  qui  a  su  le  plus  de  départements  gagne  un  bonbon  à  la  fin.  C'est 
très  difficile  de  gagner  Requédat,  qui  les  sait  presque  tous  par  cœur. 

Nous  aimons  bien  nos  classes  de  géographie;  bientôt  nous  apprendrons  les 
chemins  de  fer,  alors  nous  ferons  beaucoup  de  voyages  sur  la  carte  et  ce 
sera  encore  plus  amusant.  —  Sébastien  Naon. 


DE  l"i';colf.  des  roches.  3i9 

Ri'cit  d'une  leçon  de  choses.  —  La  classe  de  leçons  de  choses  est  celle  que 
je  préfère.  Nous  en  avons  deux  fois  par  semaine.  Elles  ont  rté  diffi'Tentes  à 
chaque  terme.  Du  mois  d'octobre  au  mois  de  janvier,  nous  avons  a|ipris  les 
animaux  domestiques  et  sauvages,  nuisibles  et  utiles;  c'était  très  amusant. 

Au  second  terme,  nous  avons  appris  la  fabrication  de  beaucoup  de  choses  : 
le  verre,  le  pain,  le  soulier,  le  crayon,  les  allumettes,  le  charbon  de  bois,  etc. 

Nous  avons  fait  beaucoup  d'expériences  qui  nous  ont  bien  intéressés.  Voilà 
comment  nous  avons  appris,  par  exemple,  la  fabrication  du  crayon.  On  nous 
a  expliqué  comment  il  est  fait  et  de  quoi  il  se  compose. 

1°  On  a  vu  que  le  crayon  était  fait  en  deux  parties  :  la  mine  et  les  deux 
parties  de  bois.  jNous  avons  vu  que  ce  qu'on  appelle  mine  dé  plomb  n'est  pas 
du  plomb,  mais  du  charbon.  Pour  faire  cette  expérience,  nous  avons  un 
morceau  de  mine  de  plomb,  nous  lavons  chauffé  à  la  flamme  d'une  bou.ûie. 
La  mine  de  plomb  est  devenue  un  peu  rouge.  Nous  avons  pris  un  morceau 
de  plomb,  de  la  même  manière  nous  l'avons  chauffé.  Le  plomb  s'est  fondu. 
Si  la  mine  du  crayon  était  en  plomb,  quand  on  l'appuierait  la  pointe  se  plie- 
rait, et  on  ne  pourrait  pas  écrire,  tandis  que  le  charbon  du  crayon  peut  se 
casser,  jamais  se  plier. 

2'^  Pour  montrer  que  le  crayon  était  fait  de  deux  parties  de  bois,  on  a  pris 
un  petit  bout  de  crayon,  et  nous  l'avons  mis  dans  l'eau  tiède.  Après  quelque 
temps  on  l'a  retiré  et  on  a  pu  facilement  séparer  les  deux  parties.  Alors  nous 
voyons  que  le  crayon  est  fait  de  deux  morceaux  de  bois  contenant  le 
charbon. 

Après  l'expérience,  nous  avons  appris  la  fabrication  du  crayon.  On  met  les 
morceaux  de  bois  préparés  sur  une  table,  puis  un  homme  les  badigeonne 
avec  de  la  colle,  puis  on  y  met  la  mine  de  plomb,  ensuite  on  réunit  les  deux 
parties,  puis  on  les  laisse  sécher.  On  met  les  crayons  en  paquets  de  6  ou  de 
12  pour  les  expédier  et  pour  les  vendre. 

Depuis  Pâques,  nous  étudions  les  plantes.  A  la  leçon,  nous  apprenons  les 
noms  des  différentes  parties  de  la  plante  ;  les  espèces  de  racines,  de  tiges,  de 
feuilles,  de  fleurs;  puis  nous  analysons  nous-mêmes  des  plantes  et  nous  fai- 
sons chacun  un  herbier  auquel  nous  travaillons  deux  par  deux  en  classe  et 
pendant  nos  temps  libres,  ce  qui  nous  amuse  beaucoup  et  nous  intéresse  en 
même  temps.  —  Jules  L.vni<\ 

A  côté  de  toutes  ces  classes  dont  les  enfants  viennent  de 
reproduire  la  méthode  et  la  physionomie,  se  place  encore  le 
petit  cours  de  cartonnage  qui  occupe  deux  heures  de  travau.x 
pratiques  par  semaine.  Là,  non  seulement  les  petits  doigts  de- 
viennent habiles,  et  l'imagination  industrieuse  de  quelques-uns 
crée  de  petits  chefs-d'œuvre,  mais  jy  trouve  encore  l'occasion 
de  compléter  ou  de  préciser  certains  points  de  l'enseignement, 
spécialement  de  l'histoire  et  de  la  botanique.  Un  petit  cours 
d'histoire  de  l'art  très  embryonnaire  y  a  trouvé  son  application 


350  LE    JOURNAL 

en  complétant  notre  étude  de  lliistoire  grecque.  Surtout,  les 
enfants  ont  là  la  possibilité  de  pouvoir  penser  aux  autres  et  de  le 
leur  prouver  en  leur  ofiFrant  le  fruit  d'un  patient  labeur;  je  tiens 
à  signaler  la  bonne  volonté  et  l'ardeur  avec  lesquelles  ils  ont 
fabriqué  mille  petits  travaux  pour  les  rapporter  à  leurs  parents. 

Récit  d'une  clause  de  cartonnage.  —  Au  cartonnage  on  s'amuse  beaucoup, 
parce  que  nous  fabriquons  toutes  sortes  d'ouvrages  amusants  et  même  utiles. 
D'abord  nous  avons  appris  à  faire  des  fleurs  en  papier  :  des  violettes,  des 
œillets,  des  chrysanthèmes,  des  liserons,  des  boules  de  neige,  etc.;  après  on 
parfumait  les  bouquets. 

Nous  avons  fait  des  étagères  en  verre  avec  des  jolis  rubans  de  couleur,  en 
soie,  et  nous  avons  fait  des  petits  bibelots  pour  les  mettre  sur  les  étagères. 

Quand  nous  avons  été  chez  nous  au  moment  des  vacances,  nous  avions 
quelque  chose  à  donner  à  nos  parents.  Nous  avions  fait  des  porte-journaux 
avec  des  cartons  cousus  ensemble,  recouverts  de  mousseline  peinte  et  de 
rubans,  et  des  porte-brosses  avec  une  pelote,  une  case  pour  un  peigne,  deux 
cases  pour  deux  brosses,  une  case  pour  ks  épingles  à  cheveux. 

J'ai  donné  mon  porte-brosses  à  ma  tante  qui  a  été  très  contente,  mais  une 
fois,  elle  avait  mis  les  brosses  de  mon  oncle  dans  le  porte-brosses  que  je  lui 
avais  donné;  alors  mon  oncle  a  cherché  après  pendant  une  heure  sans  les 
trouver,  il  a  dû  attendre  que  ma  tante  arrive  pour  qu'elle  lui  montre  où 
c'était,  et  mon  oncle  a  trouvé  que  mon  porte-brosses  n'était  pas  très  commode 
pour  les  Messieurs. 

Nous  avons  fait  aussi  pour  nos  mamans  des  boîtes  à  mouchoirs  recouvertes 
de  jolies  étoffes  et  parfumées  avec  de  la  poudre  d'iris.  Puis,  des  paniers  à 
gâteaux,  des  porte-bouquets  faits  avec  du  papier  plissé  et  des  boîtes  vides. 

Mais  je  crois  que  ce  qui  nous  a  le  plus  amusé,  c'est  de  fabriquer  des  maisons 
grecques  en  carton  [de  boîtes  de  chocolat]  et  des  meubles  en  cartes  de  visite; 
des  Grecs  en  carton  et  des  vêtements  grecs  en  papier  de  couleur.  Quand  on 
a  fini  les  maisons  grecques,  on  a  fait  une  maison  moderne  avec  des  meubles 
moderne-style,  inventés  et  découpés  par  nous. 

Le  cartonnage  est  un  des  plus  amusants  des  travaux  pratiques  de  l'après 
midi.  —  Sébastien  Naon. 

Voici  enfin  l'impression  d'un  petit  étranger,  arrivé  du  Portu- 
gal au  mois  d'octobre  sans  savoir  un  mot  de  français.  Travail- 
leur et  intelligent,  il  s'est  mis  avec  ardeur  à  létude,  et  les 
moyens  de  récompenses  en  usage  dans  notre  classe,  semblent 
ne  pas  lui  avoir  été  absolument  indifférents. 

Ma  classe,  la  S'\  —  Je  suis  dans  cette  classe  depuis  le  mois  d'octobre. 
Quand  je  suis  arrivé,  je  ne  savais  pas  le  français  et  maintenant  je  le  sais. 
J'aime  beaucoup  cette  classe;  elle  est  très  amusante.  La  classe  que  j'aime  le 


DE    l'école    des    roches.  .'iol 

mieux  est  Ihistoire  de  la  Grèce  et  aussi  la  classe  de  leçons  de  choses;  cette 
classe  est  très  amusante,  car  on  lait  des  expériences.  Si  j'aime  beaucoup  la8<^, 
c'est  parce  quelle  est  une  famille.  Nous  défendons  toujours  notre  classe  si 
ceux  des  autres  classes  l'attaquent. 

Les  élèves  sont  très  gentils  ;  notre  professeur  est  très  gentille  et  aussi  un 
peu  sévère,  mais  elle  rrconipense  les  compositions;  pour  les  t-lèves  qui  sont 
premiers,  la  récompense  est  un  marteau  en  réglisse  ou  en  sucre  d'orge,  ou 
une  pipe  en  sucre  et  pour  le  second,  une  cigarette  en  chocolat. 

Je  suis  très  gourmand,  j'aime  beaucoup  si  c'est  moi  le  premier  pour  gagner 
un  marteau  et  aussi  le  second  pour  gagner  une  cigarette;  et  j"aime  être  le 
premier  pour  la  récompense  et  aussi  pour  mes  progrès. 

Je  peux  être  premier  en  géographie  et  en  arithmétique;  le  français  est  en- 
core un  peu  difficile  pour  moi.  —  Raoul  E.  di;  Freitas. 

Enfin  la  solidarité  qui  existe  dans  cette  classe  n'a  pas  été  sté- 
rile; les  enfants  se  sont  unis  pour  la  charité,  comme  ils  l'avaient 
fait  pour  le  travail.  Se  privant  volontairement  de  quelques  peti- 
tites  douceurs  et  de  friandises,  ils  ont  recueilli  chaque  semaine 
une  somme  suffisante  pour  pouvoir  faire  des  aumônes  assez 
larges  à  une  famille  nécessiteuse  bien  intéressante.  Ce  contact 
avec  la  misère  m'a  semblé  excellent  pour  ces  enfants  qui  ne 
soupçonnent  pas  la  privation  et  le  besoin,  et  j'ai  été  souvent 
touchée  de  la  faç-on  dont  ils  se  sont  imposés  de  réels  sacrifices 
pour  venir  en  aide  à  leurs  petits  protégés. 

yos  visites  de  ckaritè.  —  Les  dimanches,  pas  très  régulièrement,  nous 
allons  voir  des  pauvres  qui  habitent  à  Yerneuil.  Tout  de  suite  après  la  messe, 
nous  nous  réunissons,  bien  entendu  rien  que  la  8%  et  nous  allons  dans  le 
bureau  de  M"«  Sainte-Marie  qui  fait  un  paquet  de  vêtements  pour  chacun  de 
nous;  puis  nous  partons  à  Yerneuil,  sachant  bien  que  ce  n'est  pas  pour  s'a- 
muser, mais  nous  comprenons  parfaitement  que  nous  accomplissons  un  de- 
voir; aussi  en  route  nous  marchons  raisonnablement  sans  courir,  en  cau- 
sant avec  Mademoiselle.  Jules  Latif  qui  est  le  caissier  des  pauvres,  emporte 
de  l'argent. 

Un  jour  de  fêle,  nous  avions  été  faire  une  visite  à  nos  pauvres,  et  en  ar- 
rivant à  Vcrneuil,  nous  avons  été  leur  acheter  une  galette  de  1  franc  pour 
qu'ils  aient  aussi  un  peu  de  fête. 

En  arrivant  chez  eux,  il  y  a  quelque  chose  que  l'on  remarque  en  entrant, 
c'est  la  propreté.  La  famille  se  compose  de  la  mère,  d'un  garçon  de  ~  ans,  de 
trois  petites  filles  de  5  ans  I   2,  4  ans  et  2  ans  1/2  et  d'un  petit  bébé  d'un  an. 

Quand  nous  allons  les  voir,  la  pauvre  femme  est  dans  une  grande  joie, 
nous  sommes  aussi  très  heureux  de  la  soulager,  et  en  voyant  comme  les  pau- 
vres sont  à  plaindre,  nous  comprenons  mieux  que  nous  sommes  heureux,  et 
nous  y  pensons  même  dans  nos  plaisirs  en  nous  privant  un  peu  pour  eux. 


332 


LE   JOURNAI. 


.Nous  sommes  moins  gourmands  en  classe  depuis  que  nous  gardons  nos  sous 
pour  les  pauvres  au  lieu  d'acheter  des  gourmandises.  —  Robert  Reouédat. 

Non  seulement  la  g-ourmandise  est  un  peu  battue  en  brèche, 
chez  mes  petits  bonshommes,  mais  j'ai  pu  constater  au  jour  le 
jour  les  progrès  que  certains  ont  réalisés  comme  docilité,  géné- 
rosité à  vaincre  leurs  défauts,  droiture  et  facilité  à  reconnaître 
leurs  torts  lorsqu'ils  sont  pris  en  faute.  Aussi  est-ce  avec  une 
douceur  très  grande  et  des  consolations  que  je  ne  sais  exprimer 
que  j'aurai  partagé  cette  année  la  vie  de  ces  chers  petits,  aux- 
quels j'ai  eu  la  joie  de  donner  un  peu  de  savoir  et  beaucoup 

d'affection. 

Valentine  Saixte-Marie. 


SÎa^mÀ- 


QLF.I.nrF.S    F,>"KANTS    DE  X(J>    l'ilOFF^SElIlS 


DE  l'École  des  hocjies.  .'{o."{ 


La  Partie  d'échecs. 


Dans  une  grande  salle,  au  dallage  froid  et  aux  murs  de  pierre 
grise,  depuis  douze  ans,  riiérilier  légitime  des  rois  de  Grenade  était 
enfermé. 

C'était  un  homme  de  haute  taille,  au  visage  basané  avec  de  grands 
yeux  indolents  qui  paraissaient  toujours  comme  humides  de  larmes. 
Souvent,  on  le  voyait  assis  devant  sa  fenêtre  grillée,  plongeant  son 
regard  fixe  dans  la  vallée  poudreuse  du  (îuadalquivir.  Il  restait  là, 
parfois  des  heures,  à  contempler  ce  qui  aurait  pu  être  son  domaine, 
puis  il  allait  se  promener  sous  les  arcades  qui  entouraient  un  jar- 
dinet plein  de  fleurs  odoriférantes,  au  milieu  desquelles  un  jet  d'eau 
se  jouait  dans  un  bassin  de  marbre  blanc. 

Ce  soir-là,  après  avoir  fait  ses  ablutions  avec  l'eau  claire  du  jet 
d'eau,  Yousouf  s'assit  sur  un  tapis  précieux,  au  milieu  des  lauriers 
roses.  Il  était  heureux,  car  la  nouvelle  était  venue  jusqu'à  ses 
oreilles  que  Mohamed  le  tyran,  son  frère,  était  fort  malade  et,  pour 
célébrer  sa  joie,  il  avait  revêtu  ce  qu'il  avait  de  plus  beau  parmi  les 
restes  de  sa  splendeur  passée. 

Or  Yousouf  aimait  les  échecs  et  l'alcaïde  qui,  avec  les  années, 
était  devenu  son  ami,  partageait  cet  amour.  Ils  étaient  là,  tous  deux, 
grignotant  quelques  dattes  et  des  pâtes  d'orange,  lorsqu'un  homme 
écartant  une  lourde  tapisserie  entra,  portant  dans  sa  main  droite 
un  pli  cacheté  aux  armes  du  roi. 

L'alcaïde  brisa  les  cachets  et  lut  :  à  mesure  qu'il  lisait,  les  larmes 
lui  coulaient  des  yeux.  Yousouf  comprit  alors,  mais  sans  laisser 
tomber  une  rose  qu'il  serrait  de  ses  lèvres  humides,  il  demanda  par 
grâce  que  le  noir  messager  lui  laissât  finir  sa  partie,  et,  riant,  il  re-- 
prit  :  u  Allons  jouer,  alcaïde!  C'est  à  ton  tour  de  jouer.  »  La  partie 
continua  et  le  prince  souriant  relevait  avec  bonté  les  fautes  du  ser- 
viteur... 

La  partie  prenait  fin  et  déjà  le  l)ourreau,  sur  une  pierre  à  cou- 
teau, affûtait  son  estoc  et  la  lame  brillait  à  la  clarté  naissante  de  la 
lune. 

«  Je  vais  perdre,  »  disait  le  jeune  prince  en  riant.  —  Mais  la  ten- 
ture s'écarte  et,  tout  droits  sur  leurs  mules,  paraissent  deux  cava- 
liers baignés  de  sueur  et  de  poussière  i[ui  s'écrient  :  «  Par  Allah! 
Oui,  tu  perds  aux  échecs,  mais  tu  gagnes  Grenade  »,  et  tous  deux,  à 
genoux,  baisent  les  mains  de  leur  roi. 

«  J.  Laier, 

«  Elève  de  troisicmc.  » 


3oi  LE    JOURNAL 


L'ENSEIGNEMENT  DE  L'ALLEMAND 

Eine  Lehrstunde  von  vollen  60  Minuten  ist  etwas  lang, 
besonders  fïii'  die  jungsten,  9-10  jiihrigen  Knirpse.  Doch  ist 
es  natilrlicherweise  der  Initiative  jedes  Lehrers  i'iberlassen, 
die  Stunden  nach  seinem  Belieben  einzuteilen,  uni  môglichst 
viel  Abwechslung  hineinzubringen.  Von  einem  Knaben  von 
13-li  Jahren,  und  sogar  von  alteren.  kônnen  wir  kaum  envarten, 
dass  er  mit  ungeteilter  Aufmerksamkeit  einem  mûndlichen 
Unterricht  von  dieser  Dauer  folge,  wenn  nicht  innerhalb  des 
Fâches  fur  Abwechselung  gesorgt  \vird.  Dies  gilt  besonders 
fiir  àen  fremclsprachlichen  Unterricht,  der  an  und  fïir  sich  nicht 
die  natïirliche  Anziehungskraft  z.  B.  der  Naturwissenschaften 
hat.  Hier  miissen  deshalb  kurze  miindliche  mit  schriftlichen 
Cebungen,  ^Yiederholungen  mit  der  Vermittelung  des  Neuen, 
Aufsagen  mit  Gesang  oder  tlïichtigen  Skizzen  von  allerlei  Sa- 
clien  und  Tieren  an  der  Wandtafel,  abwechsehi.  Skizzen  des 
Lelirers  oder  eines  begabten  Mitschûlers  interessieren  die 
Knaben  mehr  als  fertige  Bilder,  regen  iiberdies  das  Zeichenta- 
lent  an  und  ersparen  den  Gebrauch  der  muttersprachhchen 
Benennung.  Doch  betrachten  wir  es  nicht  \vie  das  haiifig 
geschiehtj  als  ein  Yerbrechen,  im  Anfang  noch  hie  und  da  die 
Muttersprache  zu  benûtzen,  statt  unsere  kostbare  Zeit  mit 
endlosen  deutsciien  Definitionen  zu  verlieren,  die  die  schwà- 
cheren  Schiller  doch  nicht  verstehen. 

Bei  dieser  Mannigfaltigkeit  erhàlt  jede  Phase  der  Lehrstunde 
dienôtige  Aufmerksamkeit,  die  sonst  unrettbar  verloren  geht, 
und  \vir  kônnen  ja  immer  wieder  auf  etwas  Angefangenes 
zuriickkommen.  uni  es  aufzubauen.  "  Wer  Vicies  bringt,  wird 
Mancheni  etwas  bringen  ",  das  gilt  auch  hier,  und  oft  kônnen 
auf  dièse  Weise  Schuler  sich  an  einer  Sprache  interessieren, 
fiir  die  sie  sonst  sclion  aus  Patriotismus  eine  gewisse  Abneigung 
haben. 

Anftïngern  besonders  sollen  Schwierigkeiten,  die  sie  leicht 
entmutigen,  aus  dem  Wege  geraiimt  werden.     Zu  diesen  zâhlt 


DE  l'École  des  roches.  3oo 

ein  methodischer  Unterricht  der  langweiligeii  Grammatik  mit 
allen  Ausnahmen,  iiber  denen  die  Regeln  vergessen  werden, 
and  iiberdies  die  Einfiihrung  der  "  deutschen  "  (d.  li.  go- 
thisclien)  Buchstaben,  deren  Gebraucb  glûcklieherweise  sogar 
in  Deutschland  immer  mebr  verschwindet  —  und  —  Lhoffenjwir 
es  wenigstensbald],  g^anz.  Warum  sollten  ^vir  unsern  annen 
A.B.C.-Sciiutzen  gleich  vier  Alphabete  an  den  Kopfarmen 
schleudem,  wenn  zwei  schon  zu  viel  sind?  Konnen  \\ir  denn 
iinsere  Zeit  nicht  besser  beniïizen? 

Das  Einpragen  von  Substantiven  durch  Vorzeigen  von  Sachen 
und  mit  Hïdfe  von  Skizzen  an  der  Wandtafelist  fiir  den  Anfangs- 
unterricht  jeder  Fremdsprache  die  glûcklichste  Beschâftigung- 
und  entspricht  iibrig-ens  auch  dem  normalen  Gange,  mit  dem 
ein  Kind  seine  Mutterspracbe  lernt.  Die  Notwendigkeit,  die 
gebraiichlichsten  Adjektive  und  Verben  hinzuzufugen,  macht 
si  eh  erst  spater  bemerkbar,  und  mit  Freuden  konnten  wir 
feststellen,  dass  uns  die  Schiller  nach  einiger  Zeit  von  selbst 
darauf  aufmerksam  machten,  worauf  wir  vorbereitet  waren. 
Was  das  Vokabularium  anbetrifft,  so  lassen  wir  uns  durch  die 
Umgebung  und  den  Wunsch  der  Schiller  leiten.  In  der  Stadt 
wird  der  Unterricht  notwendigerweise  anders  beginnen,  als 
auf  dem  Lande,  im  Sommer  anders  als  im  Winter.  Auch  die 
auswendig  zu  lernenden  Gedichte  und  Gesange  werden  sich 
darnach  richten. 

Haben  wir  den  Schiilern  die  Freude  am  Fâche  nicht  verdor- 
ben,  so  werden  sie  dann  spater  die  Sch\\ierigkeiten,  die  die 
Grammatik  mit  sich  bringt,  leicht  ûberkommen,  in  der  frohen 
Aussicht,  bald  jede  Lektiire  in  der  fremden  Sprache  ohne 
Worterbuch  mehr  oder  weniger  verstehen  zu  konnen,  was 
zusammen  mit  der  Fâhigkeit,  sich  ohne  zu  grosse  iMiilie  mùnd- 
lich  und  schriftlich  auszudrûcken,  unser  Ziel  ist,  Fiihlen  die 
Schiller  selbst,  dass  sie  sich  diesem  Ziele  nahern,  dann  haben 
wir  gewonnenes  Spiel  :  sie  werden  das  Fach  selbst  lieben  und 
nicht  nur  die  intéressante  Art,  auf  die  es  ihnen  beigebracht 
wird,  —  dann  ist  eine  Lehrstunde  von  60  Minuteu  nicht  mehr 
zu  lang. 


3.j6  J.e  journal 

^Yi^  Lehrei'  mit  unserer  gereiften  psychischen  Enhvickeluiig 
versetzen  uns  im  allgemeinen  zu  \venig  in  den  Seelenzustand 
des  Kindes  zurûck.  Weil  wir  stunden-und  sogar  jahrelang  mit 
Interesse  die  gleiche  Arbeit  verfolgen  konnen,  ohne  uns  dabei 
zu  iangweilen,  so  denken  wir  nur  mit  Miihe  daran,  was  fïir 
eine  geistige  Disziplin  es  in  eineni  Kinde  voraussetzt,  nur  eine 
Stunde  lang  mit  vollem  Interresse  einem  abwechslungslosen 
Unterricht  zu  folgen.  Das  Kind  verlangt  gliicklicherweise 
vielseitige,  geistige  Nahrung  luid  assimiliert  mir  das,  ivas  ihm 
Interesse  bereitet.  Dièses  rnuss  aber  durch  einen  lebendigen 
Unterricht  erzwungen  Averden.  Mangel  an  Aufmerksamkeit 
bei  den  Schûlern  fàllt  gewohnlich  zu  Lasten  des  Lehrers,  was 
sich  jeder  aufrichtige  Padagoge  gestehen  muss,  der  bei  Misser- 
folgen  ernsthafte  Selbstkritik  ïibt.  Interesse  der  Schiller  fiir 
ein  gewisses  Fach  ist  im  allgemeinen  das  Kriterium  eines  guten 
Unterrichts,  wenn  wir  nicht  ganz  verdorbene  Schûler  vor  uns 
haben,  was  hOchst  selten  der  ïvill  sein  wird.  Deshalb  suchen 
wir  zuerst  Freude  am  Fach  zu  erwecken,  um  nachher  hie  und 
da  Knackniisse  aufwarten  zu  konnen;  unser  Prinzip  fur  den 
Deutschunterricht  ist  also  nicht  "  Per  aspera  ad  astra  ",  sondern 
—  sagen  wir  es  getrost  :  —  "  Per  astra  ad  aspera  ". 

F.  Grunder. 


Der  deutsche  Unterricht  in  der 
Ecole  des  Roches. 

Lieber  Léser,  erinnerst  Du  Dich  vielleicht  noch  meines  letztjjàli- 
rigen  Artikels  liber  den  deutschen  Unterricht  in  der  Ecole  des  Roches? 
Derselbe  hat  seitdem  bedeutende  Fortschritte  gemacht  und  desshalb 
halte  ich  es  der  Mtihe  wert  Dir  auch  dièses  Jahr  einen  Bericht  dariiber 
zu  erstatten. 

Einer  der  drei  Lehrer,  Herr  Hoeflich,  hat  uns  leider  zu  Neujahr 
verlassen,  an  seiner  Stelle  ist  Herr  Otto  Saengeraus  Frankfurt-a.-M. 
getreten.  In  der  Absicht  das  Erlernen  der  deutschen  Sprache  noch 
mehr  zu  foerdern,  hat  die  Direction  fiir  dièses  Fach  noch  einen  dritten 
Lehrer  angestellt;  derselbe  istHerrGrunderausSt-Gallen.  Angesichts 
dieser  vorziiglichen  Massregel  konnen  wir  dièses  Jahr  im  Gegensatz 


DE  i.'kcoi.e  des  ROCUES.  3o7 

zum  letzteren  erhehiiche  Fortschritte  feststellen.  Der  Rulim  dafiir 
gehiihrt  selbstverstàndlich  der  unermiidlichen  Taetigkeit  der  Herrn 
Professoren  Thiry,  SaengeruiidGrunder.  Letzterer  hat  zum  Erlernen 
der  Sprache  eine  ganz  eigenartige  und  in  hiesiger  Schule  bisher  un- 
gewohnte  Unterrichlsmethode  angewandt.  Ânstatt  der  Grammatik 
und  des  Lesebuchs  namlich.  bedient  sich  Herr  Professor  Grunder  des 
Zeichnens  und  erleichterl  dadurch  den  Schiilern  ihre  Arbeit.  Er 
zeichnet  irgend  eine  tigur,  —  zum  Beispiel  eine  Pflanze  —  an  die 
Tafel  und  die  Schiller  versuchen  sodann  die  Bennenungen  der 
verschiedenen  Bestandteile  der  Pflanze  auf  Deutsch  zusammenzu- 
bringen.  Die  Folge  davon  ist  dass  die  Schiller  ihren  Wortschatz  ganz 
erheblich  erweitert  haben.  Bei  schtinem  Wetter  fiihrt  derselbe  seine 
Zôjlinge  manchmal  in  den  Wald. 

Hefte  Bïicher  und  dergleichen  bleiben  zu  Haus,  nur  Herr  Grunder 
nimmt  ein  Liederbuch  mit.  Sobald  man  eine  schattige  Stelle  ge- 
fiinden  hat,  wird  gelagert.  Herr  Grunder  schlàgt  sein  Buch  auf 
und  sucht  ein  kurzes  Lied  aus.  Dièses  liest  er  sodann  vor  und  die 
Schiller  mïissen  jede  Strophe  Môrtlich  libersetzen.  Sowie  jeder 
den  Sinn  verstanden  hat,  musser  das  Lied  auswendig  lernen,  was 
etwa  eine  halbe  Stunde  Zeit  in  Ânspruch  nimmt.  Sobald  es 
«  knappt  »  gibt  Herr  Grunder  die  Mélodie  an  und  ailes  muss  mit- 
singen.  Nach  einiger  Uebung  geht  das  Lied  tadellos  und  es  ist 
eine  wahre  Freude  es  anzuhoren:  man  môchte  fast  glauben,  die 
Sânger  wàren  deutsche  Studenten.  Das  jetzige  Modelied  ist  das 
weit  und  breit  bekannte  : 

Der  Mai  ist  gekommen. 
Die  Baume  schlagen  aus. 
Da  bleibe  wer  Lust  hat 
Mit  Sorgen  zu  Haus. 


Dank  dieser  ausgezeichneten  Méthode  des  Herrn  Professor 
Grunder  sind  die  Schiller  mit  dem  Deutschen  viel  vertrauter  ge- 
worden  und  die  Worte  kommen  nich  mehr  so  aengstig  heraus  wie 
frïiher.  Herr  Professor  Siinger  hat  sich  ebenfalls  als  ein  aus- 
gezeichneter  und  sehr  eifriger  Lehrer  erwiesen  ;  er  hat  viel  zum 
Fortschchritte  des  Deutschen  beigetragen;  ihm  verdanken  wir  es  im 
grossen  Masstabe,  dass  die  Sprachlehre  und  besonders  die  un- 
regelmàssigen  Verba.  die  doch  so  schwierig  sind,  viel  besser  sitzen 
als  frïiher.  Was  Herrn  Professor  Thiry  anbetrifft,  so  kennt  wohl 
jeder  seine  rastlose  Tiitigkeit,  die  er  der  Ecole  des  Roches  seit  Jahren 
Nvidmet  ;  jeder  weiss  auch  was  er  fiir  sie  getan.  und  es  wàre  tiber- 
fliissig  es  hier  noch  einmal  ruerwàhuen. 

25 


358  LE    JOURNAL   DE    l'ÉCOLE   DES    ROCHES. 

Dank  dieser  Hingebung  von  seiten  der  Herrn  Professoren  Thiry, 
Sànger  iind  Grunder  konnten,  wie  ich  schon  sagte,  die  Erfolge 
nicht  ausl)leiben.  AVahrend  dieAnslalt  im  vergangenen  Jahre  nur 
zwei  deutschsprechende  Schiller  zaehlte,  so  gibt  es  jelzt  deren 
mehrere.  Die  besten  unter  diesen  sind  John  Waddington,  Goelz  und 
Krijanowski,  dann  kommen  Pierre  Monnier,  Pierre  Bouthillier, 
Pierre  Garreau,  Raymond  Prieur  nnd  Smorszewski.  Was  die 
Fortschritte  anbelangt,  so  sind,  nach  den  Erkundigungen,  die  ich 
eingezogen  habe,  besonders  hervorzuhel)en  :  Robert  Delmas,  Pilon- 
Fleury,  René  Loubet,  Ernest  Franzoni,  Robert  Gillet,  Pierre  Guiraud, 
Guy  Carron  de  la  Carrière,  Maurice  Tailhades,  Jean  Collin,  Louis 
Nozal,   Francis  Triboulet,  Gilbert  Trihoulet  und  G.  Filleul   Brohy. 

Zum  Schluss  sei  noch  erwàlit,  das  die  «  Ecole  des  Roclies  »  in 
dem  diesjâhrigen  Konkurs  fiir  deutsche  Sprache,  an  dem  sâmtliche 
Privatschulen  Frankreichs  teil  nahmen,  wieder  den  ersten  Preis  da- 
vongetragen  hat. 

End.  Grigorovitza. 


Cours  sur  l'Histoire  de  l'Art. 

MM.  des  Granges  et  Storez  ont  fait,  cette  année,  une  innovation 
très  heureuse,  et  qui  eut  un  véritable  succès  :  un  cours  sur  l'Histoire 
de  l'art.  Tour  à  tour,  ils  nous  ont  exposé  leurs  théories,  et  nous  ont 
expliqué  les  difTérentes  écoles,  sans  toutefois  enchaîner  le  jugement 
de  chacun.  Lun,  plus  savant  en  technique,  l'autre,  plus  lettré,  se 
sont  maintes  fois  querellés  sur  des  questions  d'art,  et  nous  ont  ainsi 
offert  l'amusant  spectacle  de  rivalités...  professionnelles.  Nous 
avons  constaté  également  avec  plaisir  que  la  méthode  de  la  Science 
sociale,  prônée  à  si  juste  titre  par  M.  Demolins,  a  trouvé  son  appli- 
cation dans  ces  cours  qui  ont  éclairé  l'art  des  différents  peuples  par 
l'étude  du  lieu,  du  climat  et  du  travail.  Celte  inlluence  de  la  nature 
sur  le  développement  artistique  d'un  peuple  a  été  immense,  et  a 
ouvert  à  nos  esprits  des  perspectives  nouvelles  de  goût  et  de  com- 
préhension, 

M.  Storez  définit  la  beauté  :  l'exaltation  de  la  fonction.  Cette  idée 
est  particulièrement  opportune  dans  un  temps  où  Edouard  Détaille 
nous  donne  :  «  lEnvolée  vers  la  gloire  »,  coupée  par  deux  colonnes 
du  Panthéon,  œuvre  mal  placée  s'il  en  fut.  Partant  de  ce  principe, 
M.  Storez  nous  a  montré  la  beauté  toute  moderne  d'un  cuirassé, 
d'une  auto,  ou  d'une  locomotive.  Ainsi,  tout  le  long  du  chemin,  nous 
avons  pu  admirer  et  goûter  des  idées  neuves  et  vraies  qui  ont  allumé 


DisPûsiTiijN  DE  Lv  SAi-LE  l'oLA  LF.  cuLT.s  DiiisTdinF.  DE  i.'akt  (L'art  Cil  Extrêmc-Orient). 


Di5i><i<nioN  DE  I  ^  -^U-ir.  l'dii;  i.E  (Oins  D'iii>iOii;E  Di;  l'ai;t    I/arl  au  mv*^  î^iccle). 


360  I.E    JOUHNAI, 

dans  notre  nuit  des  (lambeaux.  Les  conférenciers  nous  ont  enseigné 
le  mépris  de  l'art  moderne,  du  truquage  artistique  et  l'amour  de  la 
beauté  véritable,  qui  ne  se  rencontre  plus  que  trop  rarement  à  l'é- 
poque actuelle. 

Je  ne  veux  pas  entreprendre  de  résumer  en  détail  toute  cette  série 
de  conférences;  je  voudrais  simplement  en  dégager  l'orientation 
générale. 

Tout  d'abord,  M.  des  Granges  nous  a  exposé  les  premières  mani- 
festations artistiques  connues,  les  grafitti  trouvés  dans  la  vallée  de 
la  Dordogne;  puis  nous  avons  vu  défder  sous  nos  veux,  tour  à  tour, 
l'Egypte,  ses  pyramides  gigantesques  et  ses-  sculptures  étonnantes 
de  vie  et  de  réalité;  l'Assyrie  et  la  Chaldée  aux  palais  prestigieux; 
la  Perse,  dont  les  taureaux  et  les  frises  ornent  le  musée  du  Louvre; 
la  Phénicie  et  la  Judée.  Puis  M.  Storez  essaya  de  nous  initier  aux 
arcanes  de  l'architecture  grecque  et  de  ses  styles  variés.  Il  nous 
montra  l'exaltation  de  la  fonction  dans  ces  temples  proportionnés 
aux  dieux  qu'ils  doivent  abriter.  Reprenant,  dans  une  autre  confé- 
rence, la  (Irèce  comme  sujet,  M.  des  Granges  nous  a  fait  connaître 
les  principaux  sculpteurs,  les  Polyclète,  les  Phidias  et  les  Praxitèle, 
puis  il  nous  a  entretenus  de  la  peinture  et  delà  céramique  grecques. 
De  là,  passant  à  Rome,  nous  avons  apprécié  la  grosse  influence  de 
la  Cloaca  Maxima  sur  le  moyen  âge  français,  puis  nous  avons  admiré 
les  descriptions  du  Colisée  et  des  Thermes  de  Caracalla. 

La  conférence  suivante  était  consacrée  à  l'art  byzantin  et  à  son 
intluence  sur  l'art  russe,  au  moyen  âge.  et  à  l'art  musulman.  Puis 
nous  avons  suivi  la  comparaison  de  l'art  roman  et  de  l'art  gothique. 
M.  des  Granges  a  mis  à  profit  un  cour.s  sur  l'Italie  au  xvi^  siècle  pour 
nous  faire  part  de  ses  réserves  contre  la  Renaissance,  et  en  parti- 
culier contre  Cellini  et  Bramante.  Léonard  et  Raphaël  ont  trouvé 
grâce  à  ses  yeux  et  il  nous  fait  d'eux  un  tableau  exquis  et  enthou- 
siaste; mais  ce  qu'il  admire  le  plus  chez  Raphaël  ce  sont  les  Vierges 
douceâtres  et  grasses  que  celui-ci  peignit  à  Florence.  Enfin,  il  nous 
explique  comment  la  chapelle  Sixtine  est  un  contresens,  car  elle 
force  le  visiteur  à  se  donner  le  torticolis  en  regardant  son  plafond. 
Ainsi,  à  peu  près  seuls  de  l'immense  production  de  la  Renaissance 
italienne,  ces  trois  noms  sont  à  retenir,  encore  sont-ils  gâtés  par  des 
fautes  incompréhensibles.  Heureusement  nos  maîtres  ne  nous  ont 
pas  habitués  à  les  croire  sur  parole  ! 

Dans  le  cours  consacré  à  l'École  flamande,  M.  Storez  a  su  nous 
faire  comprendre  quel  profond  mépris  il  avait  pour  nous,  pauvres 
ignorants,  incapables  de  comprendre  Rembrandt.  Mais  il  a  expliqué 
l'œuvre  de  ce  génie  avec  une  justesse   incomparable,    et  nous  a 


DE    L  LCOI.E    DES   ROCHES. 


■Mil 


rendus  plus  aptes  à  saisir  l'art  du  maître.  Parlant  rapidement  du 
xviii^  siècle,  il  a  fait  défiler  devant  nous  l'œuvre  charmante  et  mièvre 
de  cette  époque,  en  nous  montrant  tour  à  tour  la  statuaire,  la  pein- 
ture, l'ameublement  et  toutes  les  formes  de  l'art  décoratif. 

Enfin,  dans  une  dernière  conférence  qui  fut  l'apothéose  finale, 
M.  des  Granges  nous  a  parlé  du  siècle  de  David,  de  Delacroix,  d'In- 
gres et  de  Corot,  de  Millet  et  de  Rude.  11  nous  a  montré  la  froideur 
compassée  du  chef  de  l'École  néo-classique,  l'éclatant  coloris  de  son 
rival,  puis  l'originalité  des  Gros,  des  Meissonier,  des  Géricault,  des 
Delaroche,  des  Bouguereau,  des  Bonnat,  des  Rotlin  et  de  tant  d'au- 
tres qui  ont  illustré  ce  siècle.  Il  a  terminé  par  une  touchante  péro- 
raison morale,  en  nous  faisant  remarquer  que,  dans  la  vie,  il  y  a 
autre  chose  que  l'art. 

Ce  qui  a  encore  augmenté  le  charme  de  ces  causeries,  ce  sont  les 
illustrations  abondantes  disposées  dans  la  salle.  Les  conférenciers 
ont  pu  placer  sous  nos  yeux  les  œuvres  les  plus  remarquables  des 
époques  et  des  artistes  dont  ils  parlaient,  et  sont  ainsi  parvenus  à 
rendre  ce  cours  extrêmement  vivant  et  pittoresque. 

Bref,  chaque  séance  fut  pour  nous  un  véritable  régal,  et  nous  ne 
saurions  trop  remercier  MM.  des  Granges  et  Storez  du  brio  et  de 
l'entrain  avec  lesquels  ils  ont  mené  une  tâche  aussi  délicate. 

Pierre  Moxmer. 
LE    «   DESSIN  LIBRE  » 


Nous  ne  reviendrons  pas, 
cette  année,  sur  la  défini- 
tion du  «  dessin  libre  »  ; 
cette  définition,  nous  avons 
essayé  de  la  donner  dans  le 
Journal  de  l'École  de  l'an 
dernier.  D'ailleurs,  ce  titre 
importe  peu;  ce  qui  nous 
tient  au  cœur,  c'est  la  chose, 
et,  de  cela,  il  nous  plait  tou- 
jours de  parler.  Nos  tenta- 
tives de  Tannée  dernière  se 
sont  précisées;  les  élèves,  un  peu  surpris  d'abord  de  la  liberté 
donnée,   n'ont   pas   osé  s'en  servir;  il  reste  encore  bien  ;\  faire 


COMHAT   DEV\NT    INF.    VILLE    HOMAINE 

(J.  lir.LEDr.n). 


362  LE  JoruxAL  de  i/école  kes  kocues. 

en  ce  sens  et  la  question  «  Monsieur,  qu'est-ce  qu'il  faut  faire?  » 
n'est  pas  encore  près  de  disparaître  du  langage  courant. 
Cependant,  et  notons  cette  tendance,  il  nous  a  été  possible 
d'exposer  cette  année  des  panneaux  attribués  à  l'œuvre  d'un 
seul  élève,  et  ce  résultat  n'est  pas  sans  nous  apporter  un  certain 
réconfort.  L'initiative  artistique  semble  naître  et  nous  tenons  à 
remercier  ceux  de  nos  élèves  qui  nous  en  ont  donné  les  marques 
les  plus  apparentes  comme  Jean  Brueder,  Lyautey,  Tassu,  Lou- 
bet,  Jappy  et  Henri  Ferrand.  L'exposition  nous  a  permis  de  voir 
nous-mêmes  les  caractères  propres  à  chacun  de  ces  élèves,  qui 
sont  un  peu  leurs  maitres.  J.  Brueder,  dans  des  tonalités  fort 
délicates,  jamais  heurtées,  nous  a  donné  quelques  scènes  d'his- 
toire assez  bien  composées.  De  nombreux  défauts  seraient  à 
signaler,  mais  il  est  entendu  que  nous  avons  aflaire  à  de  jeunes 
garçons  qui  consacrent  au  dessin  tout  au  plus  deux  heures  par 
semaine.  Betenons  donc  les  qualités;  quant  aux  défauts,  nous 
essayerons  de  les  corriger  ensemble.  Ce  qu'il  faut  noter,  c'est 
l'amour  de  Jean  Brueder  pour  les  scènes  de  l'histoire  romaine, 
poussées  peut-être  trop  à  la  caricature.  Il  semble  que  les  dessins 
humoristiques  de  Sauvaire  l'aient  trop  impressionné,  mais  je  ne 
pense  pas  que  ce  soit  là  la  véritable  nature  de  J.  Brueder.  Ses 
études  de  Heurs,  cerlains  détails  même  de  ses  grandes  compo- 
sitions dénotent  chez  lui  un  certain  souci  de  l'ensemble,  du 
cadre,  éléments  que  Sauvaire  néglige  plus  volontiers.  Et  puis, 
ce  qui  distingue  ces  deux  élèves,  et  qui  est  tout  à  l'honneur  de 
J.  Brueder,  c'est  le  choix  des  couleurs  et  leur  juxtaposition 
toujours  harmonieuses.  Les  valeurs,  chères  à  31.  Dupire^  sont 
aussi  mieux  observées.  Espérons  que.  l'an  prochain,  J.  Brueder 
nous  apportera  des  études  poussées  d'après  nature,  son  ima- 
gination n'y  perdra  rien,  au  contraire,  et  ses  compositions  ne 
feront  qu'y  gagner,  appuyées  quelles  seront  sur  une  documen- 
tation plus  précise. 

Lyautey,  moins  adroit  peut-être  que  J.  Brueder,  est  plus  vigou- 
reux dans  ses  procédés  d'expression,  son  dessin  manque  d'a- 
dresse, mais  ses  couleurs  brillantes  en  font  un  chgne  émule  de 
J.  Brueder.  Très  hésitant  au  commencement  de  l'année,  Lyautey 


362  bis. 


^^^JSSyK 


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S 


l<*--'î>^î 


DESSINS  niar.vES  de  m.  stouez. 


36^2  ter 


KTLIiE   DE   CONTRE-.IOrU    (Cliclu'    ilc    FuANV.OM  ). 


TltAVAlX    I>E    |•I!IMEMI•^    (ClicllC    clO    PiciTe    LaTIF). 


.E   JOL'HNAL    DE    L'ÉCOLE    DES    HOCHES. 


363 


NTCKE   DE   CICEUON   A   ROME     J.  BnUEDEI'.}. 


s'est  de  plus  en  plus  affirmé,  d'abord  dans  une  composition  qui 
décore  actuellement  l'armoire  de  notre  salle  de  dessin,  puis, 
dans  une  étude  d'après  un  jouet  d'enfant  qu'il  a  foi  t  bien  inter- 
prété et  dont  les  jolies  har- 
monies en  jaune  étaient 
pour  l'œil  une  vraie  joie. 
Les  essais  de  composition, 
vers  la  fin  de  l'année,  fu- 
rent peut-être  moins  heu- 
reux ;  il  s'est  heurté  à 
des  difficultés  qu'il  ne 
manquera  pas  de  vaincre 
l'an  prochain.  Il  n'en  est 
pas   moins  vrai  que  cette 

audace  de  représenter  une  foule  au  pesage,  contemplant  le 
cheval  vainqueur  tenu  eu  main  par  un  jockey,  cette  audace  il 
ne  l'aurait  pas  eue  au  début  de  l'année,  et  c'est  de  cela  surtout 
qu'il  faut  le  féliciter.  Ce  qu'il  nous  plait  de  développer  avant  tout 
chez  nos  élèves,  c'est  le  désir  de  représenter  ce  qui  les  inté- 
resse; une  fois  que  ce  désir  est  né,  les  procédés  pour  le  satisfaire 
sont  laciles  à  trouver,  ils  varieront  avec  les  tempéraments  pro- 
pres à  chacun  d'eux.  Il  est  parfaitement  inutile  que  Lyautey 
emploie  les  procédés  de  J.  Brueder  et  que  celui-ci  essaie  de 
ressembler  à  Sauvaire-Jourdan. 

Jappy,  bien  qu'àté  de  treize  ans  et  demi,  nous  a  donné  une 
série  d'aquarelles  dénotant  beaucoup  d'inexpérience  certes,  mais 
où  les  qualités  de  composition  et  de  coloration  ne  sont  pas  sans 
nous  faire  penser  aux  bonshommes,  aux  fleurs  naïves  qui  déco- 
rent si  agréablement  les  faïences  bretonnes.  Quelques-uns  des 
dessins  de  Jappy  nous  rappelaient  des  objets  polonais  ou  russes, 
et  c'est  pourquoi  nous  nous  plûmes  à  les  rapprocher  dans  notre 
exposition  de  cette  aimée.  A  côté  do  Jappy,  nous  tenons  à  signaler 
quelques  dessins  d'un  enfant  de  cinq  ans.  H.  Rigault.  De  cet 
enfant,  un  merle  et  des  pastels  de  fleurs  tout  à  fait  remarqua- 
bles. H.  Rigault  n'est  pas  élève  à  l'École,  bien  entendu,  mais 
ses  croquis,  rapprochés  de  ceux  de  Jappy,  nous  font  croire  qu  il 


3Ôi  LE   JOURNAL 

pourrait  souvent  remporter  la  victoire  sur  beaucoup  de  nos  gar- 
çons plus  âgés. 

Tassu  et  Loubet  ont  des  aptitudes  très  différentes.  Tassu 
préfère  les  couleurs  froides;  le  tempérament  plus  méridional 
de  Loubet  le  porte  vers  de  plus  vives  couleurs.  Mais  l'un  et 
l'autre  se  découragent  très  vite.  Tassu,  moins  adroit  que  Loubet, 
peut  cependant,  quand  il  est  bien  disposé,  manier  fort  agréable- 
ment le  pinceau  et  certaine  branche  de  pin  très  rapidement 
exécutée  dénote  chez  lui  des  dispositions  qui  ne  manqueraient 
pas  de  se  développer  rapidement  avec  un  peu  de  persévérance 
et  de  travail. 

Loubet,  livré  tout  à  fait  à  lui-même,  représenterait  plus  volon- 
tiers d'élégantes  silhouettes  féminines;  son  envoi  au  Salon  de 
cette  année,  nous  est  une  garantie  que  cette  insinuation  n'a 
rien  de  téméraire,  les  chapeaux  cloches  ou  à  la  Gainsborough 
font  son  bonheur.  Loubet  a  le  souci  de  l'élégance,  mais  il  sait 
aussi,  quand  il  le  veut,  étudier  sérieusement  une  fleuret  en  tirer 
un  parti  décoratif.  Un  jour  même,  piqué  au  jeu,  il  fit,  en  quel- 
ques coups  de  pinceaux  et  absolument  de  mémoire,  un  fort  beau 
perroquet  qui  n'avait  rien  de  factice.  Il  ne  descendait  pas  d'un 
chapeau,  mais  bien  d'un  perchoir  et  il  me  semble  avoir  vu  autre- 
fois son  frère  au  Jardin  d'Acclimatation. 

Henri  Ferrand  :  il  nous  coûte  de  ne  pouvoir  dire  de  ce  garçon 
si  admirablement  doué  tout  ce  que  nous  pensons.  H,  Ferrand 
n'a  jamais  donné  sa  mesure.  Ce  joli  chandelier  que  nous 
avons  exposé,  et  qui  était  certainement,  bien  qu'inachevé,  une 
des  œuvres  les  plus  «  distinguées  »  de  notre  petite  Exposition, 
ne  peut  nous  donner  une  idée  de  ce  qu'Henri  Ferrand  pourrait 
faire  s'il  voulait  se  donner  un  peu  de  peine.  Plus  doué  peut-être 
que  son  frère  Georges,  Henri  possède,  à  un  degré  beaucoup  plus 
intense,  cette  belle  indifférence  pour  tout  effort  un  peu  pro- 
longé. Je  ne  veux  pas  dire  par  là  qu'Henri  Ferrand  soit  pares- 
seux, aucun  de  nos  élèves  ne  travaille  davantage  et  ne  produit 
plus,  mais  en  l'espace  d'une  séance,  Ferrand  fera  quatre  ou  cinq 
dessins  très  habiles,  mais  qui  ne  le  satisfont  jamais,  et  ceux  de 
ces  dessins  que  vous  avez  pu  voir  à  notre  Exposition  sont  ceux 


DE    L  ECOLE    DES    ROCDES. 


305 


DlCdHATION    D  LN 
PANNEAU     d'armoire 

(.1.   Brieder]. 


que  j'ai  pu  enlever  rapidement  avant  qu'il  ne  les  ait  déchirés, 
ou  malheureusement  bariolés  d'un  trait  de  plume  ou  d'un 
coup  de  pinceau.  Il  faut  savoir  vaincre  cette  première  impression 
qui  nous  pousse  à  détruire  aussitôt  nos  tentatives  de  représen- 
tation de  la  nature,  quand  nous  trouvons  ces 
productions  inférieures. 

Sans  doute  cette  première  impression  prouve 
un  sentiment  très  vif  d'admiration  pour  la  na- 
ture; mais  c'est  un  aveu  d'impuissance,  et  ce 
dernier  sentiment  est  inférieur  au  premier.  Il 
ne  faut  pas  désespérer  devant  l'obstacle,  il  faut 
acquérir  l'énergie  de  le  surmonter;  renoncer  à 
la  lutte  est  un  signe  de  lâcheté.  Un  dessin  com- 
mencé doit  être  fini  ;  TefTort  que  nous  faisons 
alors  pour  le  terminer,  ne  transformera  pas 
notre  oeuvre  en  chef-d'œuvre,  mais  il  nous 
permettra  de  surmonter  beaucoup  plus  aisément  les  difficultés 
de  l'œuvre  suivante,  et  c'est  par  une  série  d'efforts  que  l'on 
parvient  à  la  victoire  finale. 

Je  ne  voudrais  pas  terminer  cette  revue  rapide  de  mes  élèves, 
sans  parler  de  garçons  comme  Valenzuela,  Latif,  Bouthillier, 
Sauvaire,  Giraud.  etc.,  mais  outre  que  cette  nomenclature 
risquerait  d'être  monotone,  j'ai  voulu  surtout  insister  sur  ceux 
qui  m'ont  apporté  un  ensemble  dénotant  des  qualités  d'initia- 
tive, ou  dont  il  n'a  pas  été  parlé  à  propos  du  Salon  de  l'École. 

Remercions  en  passant  l'initiative  prise  par  M.  et  M'"'  Jenart. 
Les  menus  qu'ils  ont  demandés  à  leurs  élèves  pour  la  première 
communion  ont  mis  en  lumière  les  qualités  d'étude  et  de  com- 
position de  Valenzuela.  .Je  ne  cite  que  celui-lîi,  car  il  fut  un  de 
ceux  qui  apportèrent  aux  chefs  de  maison  du  Vallon  la  plus 
jolie  récolte  de  fleurs.  Il  est  à  noter  en  effet  qu'auparavant, 
Valenzuela  ne  travaillait  pas  beaucoup  en  classe;  il  a  suffi  de 
cette  demande  de  réalisation  pratique  pour  immédiatement 
développer  chez  lui  des  qualités  latentes.  N'en  est-il  pas  de 
même  des  hommes?  L'art  pour  l'art  ne  convient  à  personne, 
grands  et  petits   aiment  voir  la  réalisation  pratique  de  leurs 


3(50 


LE    JOURNAL 


efforts,  et  c'est  pourquoi  nous  ne  saurions  trop  encourager  les 
chefs  de  maison  à  suivre  l'exemple  de  M.  et  31""  Jenart.  Que 
les  dames  de  l'École  nous  demandent  des  motifs  de  dentelles, 
de  tapisseries,  avec  des  mesures  bien  déterminées  et  en  nous 
indiquant  les  impossibilités  provenant  du  travail  ;  que  les  profes- 
seurs de  littérature,  d'histoire,  de  géographie  autorisent  nos 
élèves,  exigent  même  que  les  cahiers  soient  illustrés,  ainsi  que 
les  devoirs  qui  impliquent  des  descriptions  naturelles.  Les 
Américains  nous  ont  dès  longtemps  précédé 
dans  cette  voie;  ne  soyons  pas  perpétuelle- 
ment à  la  remorque  des  autres  nations;  que  le 
dessin  devienne  vivant,  prenne  place  partout  à 
l'égal  de  l'écriture.  Le  dessin  ne  précède-t-il 
pas,  en  effet,  l'écriture  chez  ienfant  comme 
chez  les  peuples  primitifs.  Pourquoi  le  reléguer 
dans  une  classe  spéciale,  généralement  décorée 
de  froides  représentations  en  plâtre  qui  ne  par- 
lent pas  à  l'esprit  de  l'enfant?  Pourquoi  s'obs- 
tiner à  considérer  le  dessin  comme  une  mani- 
festation réservée  à  quelques  initiés  et  qui 
demande  avant  tout  une  impeccable  perfection 
et  une  imitation  servile  de  chefs-d'œuvre  con- 
sacrés? L'École  des  Roches  doit  se  distinguer  des  Écoles  d'art 
proprement  dit,  qui  n'ont  souvent  d'art  que  le  nom,  en  ceci 
qu'elle  nous  donnera  peut-être  des  industriels  capables  de  re- 
nouveler le  stock  de  nos  modèles  qui  nous  classent  bien  après 
des  nations  comme  la  Suède  ou  le  Danemark,  des  artistes 
capables  de  rivaliser  avec  les  Anglais  ou  les  Allemands.  Dans 
ces  pays,  il  y  a  longtemps  que  les  procédés  d'éducation  artis- 
tique que  nous  conservons  jalousement  sont  abandonnés.  Il  y  a 
bel  âge  que  la  couleur  est  employée  par  les  enfants  et  combien 
adroitement  ;  il  y  a  longtemps  que  l'initiative  artistique  est 
rendue  aux  élèves  et  c'est  ce  qui  explique  le  succès  croissant  des 
industries  d'art  étrangères.  Promenez-vous  avenue  de  l'Opéra, 
vous  ne  rencontrez  que  maisons  d'art  étranger.  Liberty,  les 
délicieuses  faïences  de  Copenhague;  comme  éditions  d'art,  Bren- 


ETUDE  DE   KOKCE 

(J.  Briedeh). 


DE    l/ÉCOLE    DES    ROCHES.  307 

tano's  avec  ses  jolies  reliures;  en  mobilier,  Waring  and  Gillow, 
Mapple:  les  Hollandais  même  viennent  souligner  notre  infé- 
riorité; Amstelhock  voit  ses  meubles  si  simples  et  si  originaux, 
dans  le  bon  sens  du  mot,  achetés  très  chers  par  les  amateurs 
qui  ne  peuvent  plus  soufTrir  les  meubles  perpétuellement 
Henri  II,  Louis  XV,  ou  Louis  XVI,  que  fournit  le  faubourg  Saint- 
Antoine,  ou  l'abominable  modem-style,  qui  n'a  de  moderne 
que  le  nom. 

Il  est  temps,  grand  temps,  de  développer  l'initiative  artistique 
chez  nos  enfants,  il  le  faut  sous  peine  de  disparaître  du  mar- 
ché, et  c'est  exprès  que  j'insiste  sur  ce  côté  mercantile  de  l'art. 
Nos  maisons  s'encombrent  d'objets  achetés  à  l'étranger  ;  il  est 
temps  de  rendre  à  notre  j^ays  cette  liberté  féconde  qui  nous  a 
donné  autrefois  un  prestige  sans  égal  et  que  nous  perdrions  sans 
retour  si  nous  nous  laissions  séduire  par  les  théories  officielles.  11 
faut  attaquer  le  mal  à  la  racine,  il  faut  développer  dès  l'enfance 
le  sentiment  artistique  qui  existe  chez  presque  tous  les  enfants, 
mais  pas  trop  de  grammaire,  plus  d'idées.  Les  compositions  de 
prix  de  Rome  sont  fort  bien  dessinées,  mais  elles  sont  vides  de 
pensées,  elles  ne  vaudront  jamais  le  sentiment  d'art  intense 
qui  se  dégage  des  tableaux  moins  corrects  peut-être  du  moyen 
âge.  Attachons-nous  moins  à  la  forme,  attachons-nous  au  fond. 
Victor  Hugo  faisait  des  fautes  d'orthographe,  ce  fut  pourtant  un 
grand  poète  ;  l'impeccabilité  de  la  forme  ne  fera  jamais  un  chef- 
d'œuvre.  Sans  doute  il  faut  l'un  et  l'autre,  mais  le  fond  im- 
porte encore  davantage,  et  c'est  cela  que  nous  voulons,  dans  notre 
petite  mesure,  développer  chez  nos  élèves. 

Maurice  Storez. 


L*  (c  ESPERANTO       A  LECOLE 

L'  «  espéranto  »  avait  été  prêché  et  enseigné  à  l'École,  il  y  a 
deux  ans,  par  notre  collègue  M.  J.  Durand;  mais  seuls  quelques 
professeurs  s'y  étaient  alors  initiés.  L'un  d'eux,  défmitivement 
gagné  depuis  lors  à  la  cause  de  la  «  langue  auxiliaire  interna- 


368  LE   JOURNAL 

tionale  »  par  rexpérience  saisissante  du  Congrès  de  Boidogne- 
sur-Mer  (1905),  où  des  hommes  de  tous  les  pays  se  sont  en- 
tretenus couramment  et  compris  comme  si  la  Tour  de  Babel 
n'avait  jamais  existé,  a  tenté  cette  année  de  convertir  quelques 
garçons. 

Chargé  en  seconde  de  lensei.enement  du  latin,  il  abordait 
Virgile  vers  le  milieu  de  février;  et  ses  petits  élèves  semblaient 
un  peu  déconcertés  par  ce  premier  contact  avec  la  poésie  la- 
tine. Or,  il  existe  de  YÉnéide  une  traduction  en  espéranto, 
exacte  au  point  de  suivre  l'original  vers  par  vers '.  Le  profes- 
seur autorisa  l'emploi  de  cette  traduction,  et  proposa  aux  gar- 
çoDS  de  leur  enseigner  Fesperanto  en  dehors  des  classes.  Ils 
acceptèrent;  et  jusqu'à  la  fin  du  terme,  chaque  samedi  soir,  le 
salon  des  Sablons  réunit,  de  8  à  9  heures,  un  petit  groupe  de 
10  étudiants  attentifs  et  amusés.  Il  y  eut  cinq  ou  six  séances  : 
cela  suffit  à  ces  enfants  pour  acquérir  les  principes  de  cette 
langue  logique  et  harmonieuse,  à  laquelle  d'ailleurs  leur  édu- 
cation latine  les  préparait  singulièrement. 

Les  réunions  furent  interrompues  par  les  vacances  de  Pâques, 
et  n'ont  pas  repris  depuis  lors.  Cependant,  l'espéranto  n'est 
pas  abandonné.  Plusieurs  des  jeunes  adeptes  persévéreront, 
j'en  suis  convaincu.  Que  l'occasion  vienne  (et  les  occasions  se  mul- 
plieront,  avec  la  diffusion  grandissante  de  l'espéranto  dans  le 
monde  scientifique  et  commerciali,  et  ils  retrouveront  sans 
peine  l'initiation  une  fois  acquise.  Déjà  l'un  d'eux  a  commencé 
à  correspondre  en  espéranto  avec  un  de  ses  oncles,  et  c'est 
pour  son  plaisir  qu'il  lisait  l'autre  joiu^  dans  le  texte  original 
les  pages  émouvantes  où  le  D'  Zanienhof  raconte  l'histoire  de 
son  invention  :  la  première  idée,  conçue  dès  l'enfance,  et  dès 
lors  perpétuellement  obsédante,  les  railleries  subies,  les  tâton- 
nements, le  travail  obstiné  dans  le  silence  et  dans  l'isolement, 
et  enfin  la  publication,  il  y  a  aujourd'hui  20  ans,  du  petit  livre, 
modèle  définitif,  Fundamento  intangible. 

Mais    Fesperanto   a    été   tout    récemment   enseigné  à   toute 

1.  Encldo,  tradukita  de  D"'  Vallienne,  Hachette  Kaj  K». 


DE  l'École  des  rocues.  309 

FÉcole  réunie  dans  la  grande  salle  du  Bâtiment  des  classes,  par 
une  parole  exceptionnellement  autorisée.  M.  Carlo  Bourlet,  pro- 
fesseur de  mathématiques  à  lEcole  des  Beaux-Arts  et  au  Con- 
servatoire national  des  Arts  et  Métiers,  et  fervent  adepte  de 
l'espéranto,  venu  pour  inspecter  nos  classes  de  sciences,  a  bien 
voulu  exposer  à  nos  élèves,  avec  une  clarté  persuasive  et  par- 
fois plaisante,  l'utilité  de  la  langue  auxiliaire  et  ses  ingénieux 
principes.  Cette  brillante  leçon,  très  écoutée  et  très  applaudie, 
a  préparé  le  terrain  pour  le  travail  de  l'an  prochain. 

Dici  là,  nous  l'espérons,  quelques-uns  des  auditeurs  retrou- 
veront M.  Bourletau  prochain  Congrès  de  Cambridge,  et  ce  sera 
la  leçon  des  faits  qui  là-bas  les  instruira. 

H.   T. 

Debating  Society. 

Séance  d'ouverture  le  6  décembre.  —  M.  Bertier  définit  le  l)ut  de  la 
Société  :  initier  les  aînés  aux  grandes  questions  actuelles,  leur  ap- 
prendre le  respect  des  opinions  différentes  des  leurs  et  la  tolérance, 
les  former  à  la  parole. 

Le  bureau  est  formé  d'un  président  et  d'un  trésorier  nommés  au 
vote  :  Jacques  Musnier  et  Marcel  Planquette,  et  d'un  secrétaire  de 
séance. 

/'■*'  séance.  —  M.  Bertier  :  Rôle  social  de  la  pauvreté. 
M.  Massoutié  :  Rôle  social  de  la  richesse. 
2'^    séance.  —  Oct.  Menïré  ;  Pour  les  éludes  latines. 

Jacques  Hervey  :  Contre  le  latin. 
3'^    séance.  —  René  Lorillox  :  Pour  la  guerre. 

Eudoxe  Grigorovitza  :  Pour  l'arbitrage. 
4"   séance.  —  Robert  Delmas  :  Pour  l'allemand. 

H.  Jéqi'ier  :  Pour  l'espagnol. 
5*   séance.  —  M.  Trocmé  :  Pour  l'espéranto. 

*    Guy  TiiURNEYSSEN  :  Contre  l'espéranto. 
6^  séance.  —  J.  Despi^ngues  :  Pour  la  centralisation. 

M.  Planolette  :  Contre  la  centralisation. 
7*  séance.  —  Faut-il  coloniser? 

M.  Jenart  :  La  colonisation  en  Afrique  du  Sud. 

J.  Hervey  :  L'émigration  au  Canada,  aux  États-Unis. 

II.  Jéquier  :  Pour  l'Argentine. 


III 


liA  SECTIO.X  fî»PEClAL.E: 


NOS  EXCURSIONS  AGRICOLES 

Nous  avons  suffisamment  insisté,  dans  les  deux  derniers  nu- 
méros du  Journal,  sur  la  façon  dont  nous  comprenions  l'ensei- 
gnement de  ragriculture,  pour  ne  pas  y  revenir  à  nouveau. 

De  nombreuses  visites  d'exploitations  agricoles  et  d'usines 
nous  ont  permis  de  varier  les  travaux  suivis  à  la  ferme  et 
d'éviter  ainsi  la  monotonie,  tout  en  étendant  le  cycle  des  con- 
naissances agricoles  de  nos  garçons. 

Nous  avons  trouvé  partout  le  meilleur  accueil  chez  les  agri- 
culteurs et  industriels  de  la  région,  et  nous  sommes  heureux 
de  leur  rendre  ici  témoignage. 

Voici  un  extrait  du  carnet  de  route  du  terme  d'automne. 

Vendredi  l'-}  octobre.  —  Ferme  du  Bois-Josse.  Récolte  des 
betteraves.  Rendement. 

Lundi  15.  —  Ferme  des  Marnières.  Battage  du  blé.  Machine 
à  battre  avec  plan  incliné.  Parc  à  volailles.  Incubation. 

Jeudi  18.  —  Boissij-le-Sec.  Labour  à  la  brabant  double  :  exé- 
cution des  planches.  Conditions  d'un  bon  labour. 

Vendredi  19.  —  Ferme  de  la  Haute-Equerre.  Broyage  des 
pommes,  cuvage,  extraction  du  jus  et  rémiage.  Semoirs  en 
lignes  :  réglage  de  l'écartement  des  tubes.  Distributeur  d'engrais 
à  hérisson. 


LE    JOURNAL    DE   L"ÉC0LE    DES    HOCHES.  '411 

Lundi  '^^2.  —  Ferme  de  la  Noé,  près  Rugles.  Vaches  Ijretonnes. 
Élevage.  Biberons  pour  rallaitement  artificiel.  Enfouissement 
et  action  des  engrais  verts. 

Vendredi  26.  —  Ferme  de  la  Mancelière  de  M.  Coyot.  Beaux 
percherons  de  robe  noire.  Cheval  race  anglaise  de  pur  sang. 
Examen  du  cheval.  Dindons  blancs,  oies  de  Toulouse,  pintades, 
canards  du  Labrador,  pigeons  divers  :  bisets,  paons,  culbu- 
tants. 

Lundi  30.  —  Moulins  à  cylindres  de  Poelay.  Boue  hydrau- 
lique, plansiclîter,  graine  d'acacia  utilisée  pour  le  dégommage 
des  tamis  de  soie. 

Mercredi  ,>/.  —  Matériel  agricole  de  M.  Deslandres,  mois- 
sonneuse-javeleuse,  moissonneuse-lieuse.  Faucheuse.  Bateau  à 
cheval.  Cultivateur  canadien.  Semoirs,  etc. 

Vendredi  2  novembre.  —  Moidins  de  Chàteau-Thierrij .  Moteur 
à  gaz  pauvre  :  le  Fram.  Blutage.  Comparaison  entre  les  meules 
et  les  cylindres. 

Lundi  .5.  —  Domaine  de  Montuel.  Écuries.  Basse-cour.  Ins- 
tallations électriques. 

Vendredi  9.  —  Forges  de  la  Madeleine,  près  Breteuil,  reprises 
par  une  société  du  Nord.  Causes  de  son  installation  à  Bre- 
teuil :  achat  de  ferrailles  à  bon  compte.  Clientèle  étendue 
vers  l'ouest.  Main-d'œuvre  plus  économique.  Concurrence 
moindre.  Fabrication  :  fers  pour  l'industrie,  la  maréchalerie. 
Examen  des  machines-outils.  Laminage. 

Lundi  12.  —  Ferme  de  la  Feuilleuse.,  près  Piseux.  Bétail 
d'engraissement  :  maniements.  Moutons  dishley-mérinos.  Dé- 
termination de  l'âge. 

Vendredi  16.  —  Ferme  de  M.  Patard,  près  Courleilles.  Aller 
par  la  route  de  Tillières,  retour  par  la  vallée  de  l'Avre.  Établis- 
sement d'un  silo  pour  betteraves.  Sulfatage  des  semences.  Se- 
mailles.  Réglage  du  débit. 

Lundi  19.  —  Foire  Sainte-Cécile.,  à  Verneuil.  Le  matin,  à 
9  heures,  vente  de  15  génisses  importées  du  Cotentin  par  M.  de 
(ilatigny.  Choix  des  vaches  laitières.  A  2  heures,  foire  aux  pou- 
lains. Aplombs.  Robes  et  signalement.  Allures.  Parties  externes 


372  I.E    JOURNAL 

du  pied.  Tares.  Détermination  de  l'âge.  Examen  du  cheval  en 
vente. 

Jeudi  '^"2.  —  Ferme  de  la  Taillerie,  près  Mandres.  Bergeries  : 
crèches  et  râteliers.  Soins  à  donner  aux  agneaux. 

Vendredi  "23.  —  i'sine  à  gaz  de  Verneuil.  Foyer,  cornues, 
collecteur,  épurateur  chimique,  gazomètre. 

Mercredi  28.  —  Ahatloirs  de  Verneuil.  Différentes  qualités 
de  la  viande. 

Vendredi  SO.  —  Exploitation  du  Bois-Josse.  Alimentation  du 
bétail.  Bergeries.  Labours  :  profondeur  de  la  raie.  Conditions 
d'un  bon  labour. 

Vendredi  7  décembre.  —  Chavrigny.  Moutons  dishley-mérinos. 
Hygiène  de  la  bergerie.  Maladies. 

Lundi  W.  —  Fabrique  de  produits  réfractaires  de  Breteuil. 
Tuyaux  de  drainage. 

Vendredi  14.  —  Etablissement  d'horticulture  de  M.  Marchand. 
Bouturage.  Plantation,  Confection  des  châssis. 

Paul  Jexart. 


CONFERENCES  D'AGRICULTURE 

Ces  conférences  sont  faites  à  tour  de  rôle  par  les  élèves  de 
quatrième  moderne.  Elles  durent  une  heure.  Voici  les  sujets 
qui  ont  été  traités  : 

Guy  de  Coubertin.  —  La  Production  chevaline  en  France. 

Léon  Forestier.  —  La  Production  bovine  en  France. 

Jacques  Castan.  —  La  Production  ovine  en  France. 

Lucien  Riom.  —  Lu  Production  porcine;  élevage  de  la  chèvre  en 

France. 
Jolin  Waddi.ngton.  —  La  Basse-cour. 
Guy  de  Coubertin.  —  Les  Chiens. 
Léon  Forestier.  —  Une  Ferme  bien  tenue. 

La  Ferme  du  Coteau. 

Les  personnes  qui  ont  assisté  à  la  fête  de  l'École  ont  pu  voir,  dans 
la  salle  d'histoire  naturelle,  un  avis  portant  à  la  connaissance  du 


DE    L  ÉCOLE   DES   ROCHES.  ;}73 

public  qu'une  grande  ferme  venait  de  se  créer  près  du  Coteau  grâce 
à  l'initiative  de  quelques  élèves  de  cette  maison.  L'Avis  disait  aussi 
que  les  bâtiments  de  cette  ferme  étaient  visibles  tous  les  jours,  sauf 
le  dimanche.  iNous  avons  le  repos  hebdomadaire.)  Je  vais  donc 
lâcher  d'en  passer  en  revue  les  difTérentes  parties  pour  satisfaire  la 
curiosité  de  ceux  qui  ont  été  privés  de  la  visiter. 

A  son  origine,  notre  ferme  ne  comptait  qu'un  bâtiment  servant  tant 
bien  que  mal  de  poulailler;  nous  avons  changé  tout  cela,  et  créé 
autant  de  bâtiments  que  nous  avons  d'élevages. 

D'abord,  par  une  large  fenêtre  servant  à  bien  aérer,  nous  aperce- 
vons, sur  des  perchoirs  propres  et  sur  le  plancher  sablé,  des  poules 
de  races  très  pures  :  des  campines,  quelcfues  Br^ekeles  qui  ainsi  que 
les  Bresses,  fournissent  des  œufs  frais  aux  élèves.  Nos  volumineuses 
Faverolles  saumonées  et  herminées  conduisent  en  ce  moment  les 
plus  beaux  et  gros  poussins  imaginables;  ils  promettent  de  faire  de 
forts  poulets.  Et  que  dire  de  nos  jolies  petites  poules  naines  argen- 
tées et  dorées  qui,  au  grand  désespoir  de  M.  Trocmé,  grattent  par- 
tout dans  son  jardin.  A  côté  du  poulailler,  dans  une  petite  cour 
sablée,  des  boites  rustiques  entourées  de  panneaux  grillagés  ser- 
vent pour  nos  poules  couveuses. 

Montons  le  talus,  nous  traversons  un  petit  pré,  nous  sommes  près 
de  la  porcherie.  Ne  vous  imaginez  pas  c^ue  nous  avons  fait  venir 
M.  Storez  pour  nous  en  faire  le  plan  et  la  faire  construire  ;  cela  aurait 
coûté  trop  cher.  Plus  malins,  nous  arrivons  avec  des  pelles  et  des 
pioches  et  nous  creusons  nos  fondations  nous-mêmes.  Nous  allons  à 
Verneuil,  achetons  des  briques,  de  la  chaux,  façonnons  des  piquets  à 
la  menuiserie  et  nous  voilà  au  travail.  La  maison  s'élève  et  quand 
elle  est  d'une  hauteur  raisonnable,  nous  formons  le  toit  avec  des 
planches  et  de  la  toile  goudronnée.  La  porte  est  accrochée,  l'auge  en 
chêne  cimentée,  le  plancher  sec,  et  voilà  messieurs  les  porcs  installés. 

Nous  étions  au  mois  de  novembre  dans  ce  temps-là  et  deux  termes 
allaient  nous  suffire  pour  engraisser  nos  élèves.  Ils  étaient  cependant 
bien  petits,  car,  de  la  Lorraine,  leur  pays  d'origine,  jusqu'ici,  ils  ont 
pu  voyager  dans  une  petite  cai.sse  sur  le  toit  d'une  automobile. 
Voici  leur  régime  :  trois  repas  par  jour,  des  eaux  grasses  et  des  restes 
de  toutes  sortes,  de  la  farine  d'orge  et  des  pommes  de  terre  que  nous 
cuisions  nous-mêmes.  A  Pâques,  nous  les  avons  vendus  avec  un  joli 
bénéfice  au  charcutier  de  Verneuil. 

Pendant  la  période  des  examens,  il  vaut  mieux  ne  pas  avoir  trop 
d'ouvrages;  aussi  remettons-nous  à  l'année  prochaine  l'achat  dune 
nouvelle  paire. 

En  attendant,  messieurs  les  habillés  de  soie  sont  remplacés  par  un 

26 


liTi  LE    JOURNAL 

magnifique  lot  de  canards  de  Rouen  que  nous  engraissons;  derrière 
leur  habitation  nous  avons  creusé  une  mare  pour  qu'ils  puissent 
prendre  leurs  ébats. 

Ce  n'est  pas  tout  ;  comme  les  établissements  d'élevage  qui  se  res- 
pectent, nous  avons  un  grand  couvoir  modèle,  nous  pouvons  le  dire 
sans  crainte.  Il  comprend  5  couveuses,  entre  autres  une  de  200  œufs, 
et  2  couveuses  inventées  par  l'un  de  nous.  Toutes  fonctionnent 
parfaitement,  et  nous  possédons  en  outre  2  sécheuses-éleveuses 
permettant  de  soigner  facilement  tous  nos  poussins  et  canetons. 

Ne  va-t-on  pas  s'imaginer,  en  lisant  ceci,  que  nous  avons  bien  du 
mal,  que  toutes  ces  belles  races  nous  coûtent  très  cher?  Point  du 
tout;  rien  au  contraire  ne  garnit  mieux  notre  porte-monnaie. 

J.-P.  W. 


L'ENSEIGNEMENT  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

Cette  année,  cet  enseignement  a  été  divisé  en  deux  parties  : 
le  cours  ordinaire  et  les  conférences  du  dimanche. 

Dans  le  cours  ordinaire,  nous  avons  continué  l'exposé  de  la 
science  et  les  élèves  ont  fait  des  travaux  personnels  sur  la  si- 
tuation économique  et  sociale  de  divers  pays,  notamment  de 
l'Italie,  de  l'Espagne  et  du  Portugal.  Nous  nous  attachons  à 
déterminer  et  à  mettre  en  ordre  les  répercussions  cjui  expli- 
quent l'évolution  des  phénomènes. 

Les  conférences  du  dimanche  s'adressent  à  nos  grands  élèves 
des  classes  de  première,  philosophie,  mathématiques  élémen- 
taires et  section  spéciale.  Elles  groupent  une  trentaine  d'élèves. 

Le  but  de  ces  conférences  est  d'étudier  les  questions  inscrites 
au  programme  des  examens  qui  peuvent  être  éclairées  par  la 
science  sociale.  Nous  avons  abordé  plus  particulièrement  des 
questions  de  géographie,  de  littérature,  d'histoire  et  de  mo- 
rale, en  essayant  de  déterminer  l'influence  du  milieu  social  sur 
ces  divers  ordres  de  phénomènes.  Nous  aurons  l'occasion  de 
revenir,  soit  dans  le  Journal,  soit  dans  la  Science  sociale^  sur 
les  questions  traitées  dans  ces  conférences. 

Nous  donnons  maintenant  la  parole  à  trois  anciens  élèves 


DE  l'École  des  roches.  375 

de  la  section   spéciale  qui,  depuis  leur  sortie  de  l'École,  ont 

continué  à  s'intéresser  à  nos  études  sociales. 

E.  D. 


NOTE  SUR   «   L'AVENUE    »   ET  SES  HABITANTS 

L'auteur  de  ces  lignes,  qui  est  sorti  de  l'École  et  de  la  Sec- 
tion spéciale  depuis  un  an,  a  d'abord  fait  un  stage  dans  une 
maison  de  construction  d'automobile,  comme  ouvrier,  puis 
comme  employé  aux  écritures.  Ayant  ainsi  acquis  les  connais- 
sances techniques  et  pratiques  indispensables,  il  vient  d'entrer 
dans  une  maison  de  commission  pour  la  vente  de  voitures  au- 
tomobiles et  il  travaille  «  pour  le  million  »,  comme  disent 
les  Américains.  En  attendant  de  lavoir  réalisé,  il  nous  adresse 
une  note  amusante  sur  le  monde  de  l'automobile   au  milieu 

duquel  il  vit. 

E.  D. 

L'Avenue  de  la  Grande-Armée  est  peuplée  d'un  monde  à 
part  qui  a  ses  mœurs  et  ses  habitudes  et  jusqu'à  son  langage 
spécial. 

Tout  d'abord,  l'Avenue  de  la  Grande-Armée  ne  s'est  jamais 
appelée  Avenue  de  la  Grande-Armée;  c'est  tout  simplement 
«  l'Avenue  ».  Un  chauffeur  vous  dira  toujours  :  «  Je  vais  à  l'A- 
venue ».  Il  ne  vous  dira  jamais  qu'il  va  à  l'Avenue  de  la  Grande- 
Armée;  laissons  cette  appellation  aux  profanes,  encore  peu  ini- 
tiés aux  mystères  de  l'automobile. 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que  tous  les  habitants  de  «  l'Ave- 
nue »  sont  étroitement  unis  par  un  même  lien  d'enthousiasme 
pour  la  locomotion  nouvelle  :  oh  non!  loin  de  là!  Le  régime 
du  clan  règne  en  maître  absolu;  il  divise  l'Avenue  eu  plusieurs 
grands  partis  et  en  une  infinité  de  petits;  chacun  de  ces  clans 
possède  à  sa  tête  un  chef  autoritaire.  Un  des  clans  des  plus  re- 
doutés est  celui  des  «  laveurs  de  bagnoles  »  (pour  les  profanes  : 
voitures;  synonyme  de  chignole,  tacot,  clou,  etc.).  Les  «  la- 
veurs »  ne  se  livrent  malheureusement  pas  à  cette  opération 


370  LE   JOURNAL 

avec  de  l'eau  :  «  laver  »,  c'est  «  voler  ».  Cette  «  bande  noire  » 
opère  un  peu  partout  et  elle  revend  les  voitures  volées  à  des 
intermédiaires  de  bas  étage  que  l'on  rencontre  dans  les  petites 
rues  adjacentes  à  «  l'Avenue  ». 

Je  m'empresse  de  dire,  en  passant,  que  le  garage  ne  subit  pas 
ordinairement  le  régime  du  clan. 

Une  autre  habitude  des  habitants  de  l'Avenue  est  de  se  la- 
menter du  matin  au  soir  sur  la  dureté  de  la  saison  :  évidem- 
ment nous  ne  sommes  plus  au  temps  où  une  18  H.  se  vendait 
75.000  francs.  On  «  colle  »  bien  de  temps  en  temps  un  «  tacot  » 
à  «  une  bonne  poire  »,  mais  c'est  rare,  très  rare.  Il  y  a  ac- 
tuellement tellement  de  26/i-2  et  de  39/78  qu'il  faut  faire  des 
prodiges  de  valeur  pour  arriver  à  en  vendre.  Et  puis  on  a 
affaire  à  des  connaisseurs.  Le  client  d'aujourd'hui  sait  ce  que 
c'est  qu'un  cylindre,  et  il  connaît  l'existence  de  la  magnéto.  11 
ose  même  vous  demander  la  consommation  d'essence.  Détail 
curieux  :  le  Monsieur  qui  dépensera  35.000  francs  de  voiture  et 
10.000  francs  d'accessoires,  vous  demandera  toujours  la  con- 
sommation d'essence;  c'est  même  un  signe  infaillible  pour  dé- 
couvrir le  client  sérieux. 

De  plus,  la  panne  s'en  mêle  :  pas  la  vulgaire  panne  sur 
route  où  rien  ne  vous  presse,  mais  la  panne  en  ville  quand 
on  vous  attend  au  rendez-vous.  Six  cents  personnes  se  pressent 
autour  de  la  malheureuse  voiture;  les  conseils  divers  pleuvent 
autour  de  vous.  Au  bout  de  deux  heures  de  travail,  la  figure 
rouge,  les  mains  noires,  vous  faites  furieusement  sauter  les 
coussins  et  vous  jetez  un  coup  d'œil  avide  dans  le  réservoir 
à  essence  :  plus  une  goutte!  et  c'est  pour  cela  que  vous  vous 
êtes  exténués  à  démonter  la  magnéto!  Comment  voulez-vous 
qu'on  vende  des  autos  dans  ces  conditions  ! 

Ce  n'est  pas  tout;  il  y  a  encore  une  chose  terrible  :  on  ne  vend 
plus  d'accessoires!  On  a  beau  faire  62  o/o  au  chauffeur,  on  ne 
vend  plus  d'accessoires.  Vous  demandez  la  raison  aux  «  mé- 
canos ».  Avec  des  clignements  d'yeux  mystérieux,  et  un  geste 
circulaire  du  bras,  ils  vous  soufflent  à  l'oreille  :  «  D'ia  blague 
tout  ça;  j'connais  une  bien  meilleure  marque;  c'est  la  marque 


Di;  l'écoli:  i>f.s  rociif.s.  .'577 

«  l'étoiiflé  »  !  Et  vous  convenez,  d'un  air  navré,  qu'en  efl'et  la 
marque  «  l'étoufFé  »  est  bien  moins  chère  que  les  autres! 

Vous  me  direz  que,  pour  vendre  des  autos,  il  y  a  encore  la 
réclame  :  les  concours  de  tourisme  par  exemple.  En  effet,  vous 
lisez  avec  étonnemcnt  dans  les  feuilles  sportives  que  la  15  H. 
X...  a  fait  du  115  de  moyenne  sur  le  parcours.  Ne  vous  étonnez 
pas,  cette  15  II.  est  truquée  jusqu'à  la  "  gauche  »  et,  en  fait 
de  115,  elle  en  fait  90. 

Règ'le  générale  :  Il  ne  faut  s'étomicr  do  rieo;  du  reste,  quand 
on  est  initié  aux  mystères  de  la  livraison  mars,  et  du  modèle 
1906  sorti  en  1907,   et  inversement,  on  (^st  anéanti! 

Morale  :  Ne  croyez  pas  que  tout  ce  que  j'écris  là,  c'est  pour 
me  faire  de  la  réclame. 

Georges  Ferram», 

Ancien  élève  de  la  Section  spéciale. 
UN  STAGE   EN  ALLEMAGNE 

Un  stage  fait  à  l'étranger,  dans  une  industrie  ou  une  maison 
de  commerce,  donne  à  nos  études  un  complément  pratique  in- 
dispensable. Mais  il  n'est  vraiment  utile  que  s'il  est  assez  long 
et  que  si  l'on  possède  couramment  la  langue  du  pays.  Enfin  le 
jeune  Français  qui  s'expatrie  doit  avoir  déjà  des  habitudes 
d'initiative,  sinon  il  tombe  dans  le  premier  piège  qu'on  lui 
tend  et  borne  son  enquête  à  une  vue  superficielle  et  distraite  du 
milieu  mondain. 

En  ce  qui  me  concerne,  j'ai  fait  un  assez  long  séjour  en  Alle- 
magne, divisé  en  deux  périodes  :  une  de  six  mois  près  de 
Francfort,  consacrée  à  me  perfectionner  dans  la  connaissance 
de  la  langue  et  à  acquérir  quelques  notions  de  commerce; 
l'autre,  de  môme  durée,  dans  une  grande  ville  industrielle  de 
la  Saxe,  où  je  me  suis  mis  au  courant  des  affaires. 

.l'ai  peu  de  choses  à  dire  sur  mon  premier  séjour,  sinon  (|ue 
j'ai  beaucoup  profité  des  cours  de  commerce,  grâce  à  la  méthode 
remarquable  de  cet  enseignement. 

Je  me  trouvais  dans   une    école  qui  était  censée  représenter, 


:|78  LE   JOURNAL 

en  même  temps,  une  maison  de  commission  et  un  comptoir  de 
fabrique  de  machines-outils.  Les  élèves,  dans. cette  combinaison, 
se  trouvaient  les  employés  fictifs  de  ces  «  firms  ». 

Cet  institut  était  relié  avec  une  vingtaine  d'établissements 
similaires,  situés  à  Dantzig,  Berlin,  Stuttgart,  Bonn,  Strassburg-, 
Brème,  etc.,  qui  entretenaient  avec  nous  une  correspondance 
d'afïaires  faisant  la  base  de  notre  enseig-nement. 

Par  exemple,  une  maison  d'exportation  de  Dantzig  nous  com- 
mandait, par  lettre,  une  machine-outil  et  nous  envoyait  en 
acompte  un  chèque  de  Mks  2.000'. 

Au  reçu  de  cette  lettre,  nous  faisions  les  opérations  suivantes  : 
{"  L'entrée  du  chèque  était  portée  au  livre  brouillard  et  au  livre 
de  copie.  2°  Cette  maison  nous  étant  inconnue,  nous  écrivions  une 
lettre  pour  demander  des  renseignements.  3"  Nous  accusions 
réception  de  l'argent  et  de  la  commande,  et  offrions  de  livrer 
la  machine  dans  un  court  délai,  à  condition  d'obtenir  le  reste 
du  montant  par  traite,  ou  recouvrement. 

Tous  les  services,  caisse,  correspondance,  expédition,  étaient 
entrés  en  mouvement,  nous  enseignant  la  comptabilité,  la  cor- 
respondance, l'exécution  des  commandes.  De  même,  pour  toutes 
les  autres  transactions. 

Muni  (le  ces  connaissances,  parlant  assez  couramment  la  lan- 
gue, j'entrais,  en  janvier,  dans  une  grande  usine  fabriquant 
des  bicyclettes,  des  machines-outils,  des  machines  à  écrire.  Le 
capital  était  de  2  millions  de  francs,  le  nombre  d'ouvriers  em- 
ployés de  1.000;  la  production  variait  entre  ï  et  5  millions  de 
francs,  les  dividendes  depuis  onze  ans  ont  varié  de  16  à  21  %. 

Cette  fabrique  avait  des  représentants  : 

1°  En  Europe  :  Russie,  Autriche,  Italie,  Espagne,  France, 
Belgique,  Norvège;  v 

2°  En  Amérique  :  Chili,  Argentine,  Paraguay; 

3"  En  Asie  :  Kiao  Tcheou,  Canton,  Java,  Bombay; 


1.  Celte  lettre  était  rédigée  dans  le  style  purement  commercial  et  la  forme  était 
celle  des  lettres  d'affaires.  Le  chèque  était  ordinairement  tiré  sur  une  banque  de 
Bonn,  de  Brème  ou  de  Hamburg  [laquelle  banque  était  en  réalité  une  école  comme 
la  nolrel. 


DE    L  ÉCOLE    DES    HOCHES.  lilU 

i°  En  Afrique  :  Cap,  Zanzibar,  Mombasa  (Afrique  or.  anglaise). 
Le  Caire. 

J'ai  trouvé,  clans  cette  maison,  un  accueil  excellent,  une  très 
grande  amabilité  qui  m'a  facilité  beaucoup  les  choses.  J'ai  passé 
par  différenls  services,  tels  que  :  correspondance,  expédition, 
comptabilité  de  la  fabrique  (salaire,  calculs  des  prix  de  re- 
vient, etc.),  comptabilité  proprement  dite. 

Enfin,  vers  le  30  juin,  j'avais  terminé  un  cycle  complet  d'études 
et  je  quittais  l'usine  muni  d'un  certificat,  mentionnant  la  durée 
de  mon  séjour,  les  connaissances  que  j'avais  acquises,  et  la  va- 
leur de  mon  travail. 

Je  suppose  que  si,  maintenant,  je  me  présentais  à  un  directeur 
d'entreprise  et  lui  donnais  à  choisir  entre  un  diplôme  de  ba- 
chelier et  ce  certificat,  il  opterait  sans  hésitation  pour  ce  der- 
nier. 

Il  y  a  donc,  dans  la  vie,  des  certificats  plus  utiles  qu'un  di- 
plôme de  bachot! 

L.  G., 

Ancien  élève  de  la  Section  spéciale. 

COMMENT  UN  ÉLÈVE  DE   LA  SECTION  SPÉCIALE 
SE  TIRE  D'AFFAIRE 

A  M.  Edmond  Denwlhis. 

Londres,  le  T'  juillet  inOT. 

«  Cher  Monsieur, 

«  Je  commence  à  devenir  un  ancien  à  Londres,  car  voilà  près 
d'un  an  et  demi  que  j'y  habite  et  environ  huit  mois  que  je  suis 
dans  les  affaires.  J'ai  eu  assez  de  chance  dans  le  choix  d'une  place. 
J'avais  reçu  des  quantités  de  lettres  d'introduction  et  de  recom- 
mandation et  tout  cela  ne  m'avait  rien  procuré  du  tout.  Après 
deux  mois  de  recherches  infructueuses,  je  fis  la  connaissance 
d'un  jeune  compatriote  belge,  employé  dans  une  grande  maison 
de  grains,  il  me  donne  la  liste  des  maisons  qui  se  trouvent  dans 


380.  LE   JOURNAL 

le  même  bâtiment  que  son  bureau  (car,  à  Londres^  un  seul 
bâtiment,  building  comme  on  dit  ici,  contient  dix,  vingt,  trente 
offices). 

K  J'écris  à  une  douzaine  de  maisons  (firmes),  et,  à  la  douzième, 
lettre,  je  reçois  une  réponse  ;  on  me  demandait  de  me  présen- 
ter. Je  me  présente,  sans  savoir  quel  était  le  genre  d'alTaires  de  la 
maison,  et,  après  cinq  minutes  de  conversation  avec  lemanagei-, 
j'étais  accepté  comme  volontaire.  J'arrive  au  bureau  le  lende- 
main pour  commencer  et  j'apprends  que  j'étais  dans  un  shipping 
office  (affaires  maritimes).  Cela  ne  me  disait  pas  grand'chose 
alors,  j'étais  surtout  content  d'être  casé.  Mon  bureau  se  trouve 
an  cinquième  étage  d'un  énorme  bâtiment.  Ce  bâtiment  contient 
50  bureaux,  et  300  personnes  environ  sont  employées  par  les 
ditrérentes  firmes.  Au  rez-de-chaussée,  se  trouve  un  immense 
hall,  une  sorte  de  bourse,  où  les  armateurs  et  les  courtiers  mari- 
times se  rencontrent.  Dans  le  sous-sol,  il  y  a  aussi  un  vaste  hall, 
pour  les  marchands  de  grains.  Il  y  a  trois  ascenseurs  et  tout  est 
construit  d'une  façon  moderne  et  pratique. 

«  Mon  bureau  se  trouve  dans  le  centre  de  la  Cité  et  notre  mai- 
son fait  les  affaires  en  grand.  Je  n'ai  pas  l'intention  de  me  desti- 
ner aux  affaires  maritimes,  mais  je  suis  content  d'avoir  débuté 
par  là. 

«  Jai  d'abord  bien  appris  l'anglais  et  le  General  Office  Tl'o?'/-. 
Ensuite,  comme  nous  ne  sommes  pas  nombreux,  je  peux  suivre 
assez  facilement  la  marche  des  affaires  et  la  façon  dont  elles  sont 
traitées.  J'ai  acquis,  de  la  sorte,  une  connaissance  des  affaires 
maritimes  et  de  la  géographie  maritime.  Jusqu'ici,  je  n'ai  fait 
que  la  besogne  d'un  employé  :  Téléphone  à  tenir,  livres  à  mettre 
à  jour,  recevoir  les  visiteurs  et  clients,  etc.  Mais,  comme  je  lis 
tous  les  jours  les  lettres  que  nous  recevons  et  que  nous  envoyons, 
je  me  suis  vite  mis  au  courant.  Et  cela  m'a  profité. 

«  Le  directeur  m'appelle  l'autre  jour  et  me  tend  une  lettre 
venant  d'un  commerçant  de  Bruxelles.  Celui-ci  nous  demandait 
de  lui  trouver  un  steamer  pouvant  charger,  à  Rouen,  des 
pierres  à  plâtre  pour  Lisbonne.  «  C'est  une  petite  affaire  et  je  ne 
la  prends  que  pour  rester  en  relations  avec  ce  Monsieur,  me 


DE  l'École  des  kiilhes.  381 

dit  le  directeur.  Vous  allez  vous  en  occupei'  et  tâcher  de  mi^ 
trouver  un  bateau.  »  El  nie  voilà  monté  eu  grade.  J'abandonne 
mon  ancien  travail  et  je  suis  à  une  J»esogne  qui  est  beaucoup 
plus  personnelle  et  intéressante.  Trouver  un  bateau  de  ce  £:eure 
n'est  pas  du  tout  facile.  J'ai  dû  aller  voir  des  courtiers  maritimes 
dans  la  Cité,  et  écrire  à  des  armateurs,  tant  en  Angleterre  qu'à 
l'étranger.  11  m'a  fallu,  en  outre,  me  tenir  en  correspondance 
quotidienne  avec  mon  marchand  de  Bruxelles  et  ne  lui  laisser 
voir  que  le  bon  côté  de  lallaire,  pour  qu'il  ne  s'impatientât  pas 
et  n'allât  pas  cbercher  ailleurs.  On  m'avait  offert  trois  bateaux: 
pouvant  prendre  la  cargaison  a  8  shellings  par  tonne.  Mal- 
heureusement pour  moi.  un  concurrent  plus  habile  en  offrit 
un  à  7  G.  Naturellement  mon  Bruxellois  a  préféré  ne  payer  que 
7/6  au  lieu  de  8  par  tonne.  Mais  j'espère  que  mon  directeur 
me  donnera  d'autres  affaires  similaires  à  traiter.  Je  ne  demande 
pas  mieux,  car  je  complète  avantag'eusement  mon  éducation  com- 
merciale en  travaillant  de  la  sorte. 

«  Je  ne  m'ennuie  pas  beaucoup  à  Londres,  quoique  les  di- 
manches ne  soient  pas  très  amusants.  J'habite  à  Balham.  quar- 
tier de  Londres  très  agréable  et  près  de  la  campagne.  Mon 
bureau  m'intéresse,  je  suis  membre  d'un  club  de  course  à  pied, 
et  secrétaire  du  Club  belge;  je  n'ai  donc  pas  beaucoup  de 
temps  pour  m'ennuyer. 

«  Il  faut  que  je  vous  parle  aussi  de  ce  Club  belge  que  je  viens 
de  créer  à  Londres.  A  l'époque  où  je  cherchais  une  place,  je 
ne  connaissais  presque  pas  de  Belges  ici  et  j'avais  eu  l'idée 
suivante  :  S'il  y  avait  à  Londres  un  groupement  ayant  pour 
but  de  faciliter  l'arrivée  et  l'installation  de  Belges,  de  les  aider 
à  trouver  une  place,  cela  me  serait  bien  utile.  J'ai  travaillé 
l'idée,  et  j'ai  élaboré  un  projet.  Mais  le  tout  était  de  constituer 
ce  groupement,  pouvant  fonctionner  le  plus  tôt  possible. 
Comme  je  ne  connaissais  pas  trois  Belges  à  Londres,  ce  n'était 
pas  très  engageant.  J'écrivis  à  un  Belge,  occupant  une  situation 
très  en  vue,  et  je  lui  demandai  s'il  ne  connaissait  pas  des  Belges 
avec  qui  je  pourrais  me  mettre  en  relation  pour  fonder  un  club. 

«  Il  remet  ma  carte  au  Secrétaire  de  la  Chambre  de  Commerce 


LE    JOURNAL 


anglo-belge,  et,  peu  après,  je  reçois  une  lettre  de  ce  Monsieur 
m'invitant  à  aller  le  voir.  J'y  vais,  je  lui  soumets  mes  idées, 
et,  à  la  fm  de  l'entrevue,  il  était  gagné  à  la  cause  et  nous  étions 
bons  amis.  Nous  travaillons  l'idée  et,  peu  après,  ce  Monsieur  con- 
voque une  douzaine  de  Belges  qu'il  connaissait,  pour  leur  pro- 
poser la  chose,  la  discuter  et  voir  les  meilleurs  moyens  pour  la 
mettre  en  pratique.  A  notre  première  réunion,  nous  étions 
douze  :  des  vieux,  des  jeunes,  tous  dans  les  aOfaires. 

«  Mon  projet  de  constituer  un  clul>  est  admis.  On  forme  le 
clujj,  un  comité  provisoire,  et  nous  avons  eu  depuis  des  séances 
d'élaboration.  A  chaque  réunion,  les  membres  amenaient  leurs 
amis,  si  bien  que  nous  sommes  à  présent  une  soixantaine.  Nous 
avons  établi  des  statuts,  dont  je  vous  adresse  le  texte  imprimé. 
Vous  verrez  que  nous  avons  deux  buts  :  un  but  utilitaire  et  un 
but  d'agrément.  Comme  je  suis  l'auteur  du  projet  utilitaire,  je 
suis  devenu  le  secrétaire  de  la  section,  et  j'ai  un  travail  très  in- 
téressant à  faire.  En  ce  moment,  j'étudie  la  question  des  mem- 
bres correspondants.  Nous  en  aurons  dans  les  principales  villes 
de  Belgique,  et  ils  seront  à  la  disposition  de  toute  persoiine  dé- 
sirant avoir  des  renseignements  sur  Londres,  ou  y  venir.  Grâce 
à  nous,  le  Belge  n'aura  plus  de  difficultés  pour  venir  en  Angle- 
terre. De  plus,  nous  ferons  de  la  réclame,  pour  l'engager  à  y 
venir,  ainsi  il  sera  à  même  d'acquérir  ici  les  qualités  qu'il  n'a 
pas,  à  cause  de  sa  formation  sociale. 

«  Notre  club  est  déjà  connu  en  Belgique.  Nous  avons  l'appui 
de  personnes  et  de  sociétés  puissantes.  J'espère  ([ue,  dans  la 
suite,  nous  aurons,  à  Londres,  un  groupement  belge  sérieux  et 
actif,  pour  créer  et  défendre  les  intérêts  belges  en  Angleterre. 

(i  Nous  sommes  très  difficiles  pour  les  admissions,  et  nous 
n'avons  que  des  membres  de  premier  ordre.  Le  consul  géné- 
ral de  Belgique,  d'autres  du  corps  consulaire,  etc.,  sont  mem- 
bres; pour  un  Club  qui  n'a  que  (juatre  mois  d'existence,  ce 
n'est  pas  mal'. 

1.  Club  belge  a  Londres.  —  J'xlrail  des  statuts: 

Art.  2.  —  But  de  In'Société.  —  Ce  but  est  double,  d'agrément  et  utilitaire. 

a)  Comme  club  d'agrément,  la  Société  cherchera,  dans  la  mesure  de  ses  moyens,  à 


DE  l'École  des  rocqes.  'iH'.i 

"  Et  voilà.  Le  temps  passe,  le  bon  vieux  temps  de  rÉcole 
s'éloig'ne  toujours.  Je  donnerais  beaucoup  pour  être  encore  en 
octobre  1902,  élève  de  troisième  à  TÉcole  des  Roches.  Mais  tout 
cela  est  impossible  et  il  faut  regarder  en  avant  et  non  en  ar- 
rière. N'empêche  que  si  Toccasion  se  présente  d'aller  jusqu'à 
Verneuil,  ce  sera  avec  le  plus  grand  plaisir  que  j'irai  vous  re- 
voir, ainsi  que  les  quelques  vieux  camarades  qui  y  sont 
encore. 

«  Veuillez,  cher  Monsieur,  me  rappeler  au  bon  souvenir  de 
Madame  Demolins  et  des  professeurs  et  élèves  que  j'ai  connus 
et  croyez-moi  votre  ancien  élève  bien  dévoué. 

«    Albert  Snvers 

•  Ancien  élève  de  la  Section  spéciale.  » 

Cette  lettre  met  en  lumière  plusieurs  points  intéressants  : 
1"  L'aptitude  à  trouver  une  situation  par  soi-même^  ce  qui  est 
un  bon  exemple  d'initiative  ; 

donner  à  ses  membres  les  avantages  ordinaires  dont  on  bénélicie  dans  les  clubs  an- 
glais. Elle  cLerchera  à  obtenir  la  jouissance  permanente  de  locaux  particuliers,  avec 
salle  de  restaurant,  café,  salle  de  billard,  salons  de  lecture  et  de  réception,  etc.  Pro- 
visoirement, le  Club  belge  se  réunira  à  certains  jours  fixes  dans  un  local  temporaire. 
Le  Club  organisera  aussi  des  parties  musicales,  des  conférences  littéraires  et  scien- 
tiliques.  des  dîners,  etc.,  et  aussi,  en  été,  des  excursions.  Une  cotisation  spéciale 
pourra  être  perçue  pour  couvrir  les  frais  de  ces  soirées  et  fêtes,  de  la  part  de  tous 
ci'ux  qui  y  participeront.  Les  membres  pourront  y  inviter  des  personnes  ctranj;eres 
au  club,  en  respectant  strictement  les  art.  6  et  7  des  statuts  relatifs  aux  visiteurs. 

b)  Comme  cercle  ulilitaire,  le  Club  belge  offre  à  ses  membres  les  avantages 
suivants  : 

l'J  Aux  membres  habitant  la  Belgique  et  désirant  venir  habiter  ou  visiter  Londres, 
il  facilitera,  par  tous  les  moyens  en  son  pouvoir,  leur  installation  en  celte  ville;  il 
leur  fournira  tous  renseignemenis  utiles  sur  la  vie  de  Londres,  etc.;  de  plus,  à  ceux 
venant  s'y  établir,  il  donnera  les  renseignements  nécessaires,  leur  facilitant  la  re- 
cherche en  Angleterre  de  la  position  (ju'ils  désirent; 

■J"  .\ux  membres  anglais  désirant  voyager,  ou  se  fixer  en  Belgique,  le  Club  donnera 
toutes  indications  utiles  pour  leur  voyage,  ou  leur  installation,  et  notamment  les  met- 
tra en  rapport  avec  les  membres  correspondants  de  Belgique  dont  il  sera  parlé  plus  loin 
(art.  3  D.) 

Art.  8.  —  Disposilions  générales.  —  Toute  discussion  publique  sur  des  ques- 
tions politiques  ou  religieuses  est  formellement  interdite  dans  le  Club.  Chacun  se  fera 
un  devoir  dobserver  toujours  la  plus  grande  courtoisie,  au  cours  des  discussions 
dans  les  réunions  d'un  comité,  ou  en  assemblée  générale.  Les  séances  seront  tenues 
en  fran(  ais;  toutefois,  en  cas  de  nécessité,  la  langue  anglaise  pourra  être  utilisée. 


384  LE   JOURNAL   DE    l'ÉCOLE    DES   ROCHES. 

2  '  L'acceptation  de  la  première  situation  qui  se  présente,  afin 
de  débuter  le  plus  tôt  possible  et  sans  perdre  de  temps,  car 
la  vie  est  courte.  Le  plus  difficile  est  toujours  de  commencer 
et  on  peut  ensuite  s'élever  plus  facilement  à  une  situation  meil- 
leure, grâce  aux  relations  qu'on  s'est  créées  et  à  l'expérience 
acquise.  Retenez  bien  cela,  jeunes  gens;  c'est  un  grand  élément 
de  succès  dans  la  vie  ; 

3"  La  préparation  aux  affaires  par  la  pratique,  ce  qui  cons- 
titue la  meilleure  des  écoles.  Parents,  retenez  bien  cela; 

4"  La  préoccupation  de  créer,  en  même  temps  que  sa  situa- 
tion personnelle,  une  œuvre  (T intérêt  public  :  ce  Club  belge 
conçu  et  réalisé  si  nettement,  si  rapidement,  si  heureusement^ 
d'une  façon  que  je  qualifierais  d'  «  épatante  »,  si  ce  terme  ap- 
partenait au  style  noble  ; 

5  Et  tout  cela  accompli,  au  sortir  de  l'École,  par  un  jeune 
homme  de  dix-huit  ans,  livré  à  lui-même,  sans  aucune  rela- 
tion et  en  pays  étranger  ! 

Sans  être  prophète,  on  peut  prédire  que  ce  jeune  homme  re- 
tombera toujours  sur  ses  pieds  et  saura  triompher  des  difficul- 
tés de  la  vie. 

Les  deux  notes  précédentes,  rédigées  par  Georges  Ferrand  et 
Louis  Glaenzer,  donnent  la  même  impression. 

Tout  cela  permet  d'apprécier,  dès  maintenant,  l'orientation 
nouvelle  donnée  par  la  Section  spéciale,  comme  préparation  à 
la  vie. 

E.  D. 


IV 


L.ES  «PORTS,    L.ES  TRAVALX  llAilLi:L.i>, 
LiES  i:XCLRSIO.\i» 


L'ÉDUCATION  PHYSIQUE 

On  sait  à  quelles  discussions  passionnées  donne  prise  le  pro- 
blème de  l'éducation  physique  :  le  jeu  libre  suffît-il?  La  gym- 
nastique suédoise  doit-elle  le  remplacer  ou  seulement  le 
seconder?  Faut-il  bannir  absolument  la  vieille  gymnastique 
d'appareils?  Ces  diseussions  nous  laissent  froids.  Nous  sommes 
délibérément  éclectiques. 

La  vie  de  plein  air  —  aidée  parfois  d'une  gymnastique  respi- 
ratoire rationnelle  —  fait,  aux  Roches,  le  fond  de  l'éducation 
physique.  Dans  leurs  heures  de  liberté  —  plus  rares  que  ne  le 
croient  les  profanes  —  nos  élèves,  comme  tous  les  enfants, 
courent,  jouent,  et  surtout  bicyclettent.  Le  Touring-Cluh  nous 
connaît,  mais  pas  encore  assez.  S'il  voyait  comme  est  indiscutée 
parmi  nous  la  royauté  de  la  petite  fée,  il  se  pâmerait  d'aise. 
Promenades  du  dimanche,  excursions  de  demi-terme,  courses 
improvisées  des  beaux  soirs  d'été,  jongleries  endiablées  de  nos 
gracieux  clowns,  nous  lui  devons  tout  cela,  et  que  de  menus  ser- 
vices encore,  que  de  courses  utiles!  Voyez-vous,  par  exemple, 
un  élève  de  la  Guiche  sans  bécane? 

Le  tennisaaussi  des  adeptes  fervents  :  c'est  notre  jeu  «  sélect  ». 
M.  Bell  citera  sans  doute  les  meilleurs  champions.  Il  les  citera, 
pour  faire  les  choses  honnêtement.  xMais  M.  Bell  se  plaint,  à 
juste  titre,  que  nos  boys  délaissent  le  cricket  pour  le  tennis 


386  LE    JOURMAI, 

Le  cricket  est  plus  éducatif;  il  exige  autant  d'adresse,  et  il 
exerce  plus  de  muscles  en  variant  les  mouvements  et  les  rôles 
des  joueurs.  Il  est  plus  formateur,  surtout  en  ce  qu'il  apprend,  à 
nos  jeunes  Français  à  respecter  sans  mot  dire  les  décisions  de 
l'arbitre ,  et  à  faire  tout  simplement  ceci  qui  est  énorme  : 
rester,  quand  il  le  faut,  tranquilles  en  plein  soleil.  Si  quelqu'un 
connaît  une  meilleure  leçon  de  maîtrise  de  soi,  qu'il  me  le 
dise. 

Le  cricket  est  une  leçon  de  solidarité,  mais  moins  forte  que 
le  foot-ball.  On  nous  accuse  de  snobisme  :  «  Vous  prenez,  nous 
dit-on,  des  jeux  anglais,  par  aveugle  imitation,  parce  que  c'est 
la  mode  ».  Voilà  qui  est  archi-faux.  Nous  avons  des  jeux  anglais 
parce  qu'ils  font  de  vigoureux  biceps,  et  surtout  parce  qu'ils  ren- 
dent les  joueurs  solidaires  les  uns  des  autres,  qu'ils  combattent 
notre  individualisme  inné,  qu'ils  nous  habituent  à  tenir  compte 
du  voisin,  à  lutter  pour  notre  camp,  et,  dans  les  matchs,  pour 
notre  École. 

Dans  la  natation,  les  courses,  les  sauts,  etc..  la  formation  in- 
dividuelle et  lamour-propre  reprennent  leurs  droits. 

Nous  continuons  à  prendre  nos  bains  dansl'Iton;  M.  Carnegie 
ne  nous  a  pas  encore  donné  de  piscine.  M.  Carnegie  nous  oublie. 
Pourquoi  ne  pourrions-nous  pas  l'attendre  d'un  généreux  Fran- 
çais? Est-ce  que  M.  André  ne  nous  a  pas  donné  un  beau  hangar 
de  gymnastique.  Il  y  a  dans  ce  hangar  —  horreur!  quelques 
appareils  simples.  De  grâce,  pardonnez-nous,  hygiénistes  mo- 
dernes; accordez-nous  du  moins  les  circonstances  atténuantes: 
toute  notre  gymnastique  française  se  fait  en  plein  air.  La  gym- 
nastique suédoise  fait  d'ailleurs  le  fond  de  l'enseignement  de 
M.  Perret;  tous  nos  élèves,  grands  et  petits,  lui  devront  plus  de 
souplesse  et  de  vigueur. 

L'escrime  a  d'assez  nomljreux  amis,  la  boxe  beaucoup  plus 
encore,  la  canne  commence  à  l'aire  des  adeptes. 

Et  nul  ne  s'étonnera  que,  sur  le  plateau  des  Roches  balayé 
par  le  vent  de  mer  tueur  de  microbes,  nos  boys  ne  deviennent, 
grâce  à  tous  ces  sports,  des  hommes  adroits,  solides,  énergi- 
ques. 


DE    L  ECOLE    DES    KOC.UES. 


:ibi 


Cela  les  aide  à  réussir  au  bachot,   et,   ce  qui  est  beaucoup 

mieux,  à  réussir  dans  la  vie. 

Nous  ne  donnerons  guère  de   clients  aux  spécialistes  de   la 

neurasthénie. 

G.  B. 

6AMES 
COMMITTEE 

Bélières  (captain),  Despret,   Comaléras,  de    Séréville,   Plan- 
quette,  M.  Bell,  M.  Coulthard. 

Football 

Out  of  eight  matches  which  we  hâve  played  this  year,  \ve 


KUiiPE  DE  KOOT-iiALL  (CHché  df  LatiO- 


liave    won    six    which  is  very   satisfactory.     Oiir  half   backs 
were  the  chief  strcngth  of  thc  team,  ail  thrcc  of  them  being" 


388  LE    JOURNAL 

hard  workers,  especially  Bélières.  Our  forvvards  too  played 
well  together  and  it  was  very  unfortunate  that  both  de  Séré- 
ville  and  Despret  were  hurt,  and  so  could  not  play  at  the  end 
of  the  season.  The  strong-  point  of  the  team  \vas  certainly  the 
defence.  With  Davel  in  g-oal  and  [>ommey  and  Delmas  back 
and  our  three  half  backs,  it  was  diftlcult  for  our  opponents  to 
score.  This  year  we  entered  for  the  Championship  «  inter- 
scolaire ».  We  were  defeated  by  Caen  on  our  ground,  by 
.3  goals  to  1 .  The  match  being  played  in  April,  the  third  day  of 
the  summer  terni,  many  boys  \vere  absent;  only  one  of  our  first 
eleven  boys  was  playing.  The  Championship  \vas  very  badly 
arranged.  Once  we  travelled  to  Le  Mans  a  journey  of  seven 
hours)  to  play  against  Bretagne  and  when  we  arrived,  there 
were  no  opponents.  Naturally  we  were  given  the  match  but  it 
would  bave  been  much  more  satisfactory  to  bave  played. 
Next  year  we  shall  again  try  for  the  Championship,  and  it  is 
to  be  hoped  that  we  shall  bave  more  liick. 

In  the  housc  compétitions,  the  Guichardière  beat  the  rest  of 
the  school,  Les  Pins  being  the  Champions  of  the  other  four 
bouses. 

Vallon  V.  Coteau  Coteau 

Pins  V.  Sablons  won  Pins 

Coteau  V.  Sablons  Sablons 

Pins  V.  Vallon  Pins 

Vallon  V.  Sablons  draw 

Pins  V.  Coteau  Coteau 

MATCHES    1''  XI 

A.  C.  du  premier  arrondissement  de  Paris  won  11-0 

Le  101^  de  ligne  à  Dreux  won     6-2 

L'U.  S.  D.  à  Dreux  lost      1--2 

L'U.  S.  D.  à  Verneuil  lost      2-3 

L'U.  S.  D.  à  Dreux  won     2-1 


DE    L  KCOLI-:    DES    HOCHES. 


:im 


MATCHHS    2"'    XI 


Clollège  Rotrou  à  Dreux 
Collège  Rotrou  à  Verneuil 


won     .'î-2 
won  11-1 


CRICKET 

The  bad  weather  lias  vcry  inueh  interfered  with  the  cricket 
this  year;  for  days  at  the  begiouing  of  the  term  the  boys  had 
to  go  for  runs,  as  it  was  impossible  to  play.  The  cricket  ground 
is  fairly  good,  and  the  team  is  on  the  whole  the  best  we  hâve 
ever  had.  The  batting  is  our  weak  point  ;  most  of  the  boys 
are  too  anxious  to  score  and  they  begin  by  hitting  at  every  bail. 
BéUères  lias  played  several  good  innhigs,  and  in  the  match 
against  the  Standard,  the  only  one  we  hâve  as  yet  plajed,  Castan 
and  Ferrand  bowled  extremely  well. 

iMuch  of  the  success  of  the  games  this  year  is  due  to  the 
energy  of  Belières  as  captain.  Ile  is  himself  a  thoroughly  good 
sportsman,  and  lie  bas  donc  his  best  to  encourage  his  comrades 
throughout  the  whole  year.  The  sports,  which  were  arranged 
for  the  «  fête  de  TÉcole  )>,  did  not  take  place  on  account  of  the 
bad  weather. 

In  the  house  compétition  «  Les  Pins  »  is  the  (champion  of 
the  school. 


1"^  Rorxi) 

Pins 

V.  Sablons 

won  Pins 

Coteau 

V,  Guichardière 

won  Guichardière 

Vallon 

bye 

2"'    ROUND 

Pins 

bye 

Vallon 

V.  Guichardière 

EINAL 

won  Guichardière 

Pins 

V.  Guichardière 

won  Pins 

27 


390 


LE   JOURNAL 


School  V.  Standard. 


ScJiool. 


J.  Démoli ns 

et  Tomalin  b  Tomalin 

3 

b  Jefferson 

1 

Hervey 

et  Ribal  b  Jefferson 

0 

b  Jefferson 

Ferrand 

et  Cocks  b  Tomalin 

i) 

et  Tomalin  b  Jeagge 

14 

Pommey 

b  Tomalin 

7 

b  Jefferson 

3 

M.  Bell' 

b  Jefferson 

0 

b  Jeagge 

3 

Belières 

et  Tomalin  b  Edward^ 

;  1-2 

cl  Shaw  b  Jeagge 

11 

Comaléras 

b  Edwards 

1 

et  Jeagge  b  Tomalin 

7 

A\  ashington 

b  Edwards 

3 

b  Edwards 

3 

de  Poiirlalès 

b  Edwards 

{) 

Not  out 

2 

Castan 

el  and  b  JefTerson 

-) 

et  Jeagge  b  Tomalin 

4 

Thuret 

not  ont 

7 

b  Jefferson 

1 

Extras 

8 

F.xtras 

5 

Total 

43 

Total 

ai 

Standard. 

Tomalin 

h  Belières 

15 

et  Demolins  b  Bell 

't 

Jefferson 

run  out 

6 

run  out 

a 

Edwards 

b  Castan 

-2 

et  AVashington  b  Castan 

0 

Jeagge 

et  Pommey  b  Belières 

0 

et  Washington  b  Bell 

0 

Tomalin  Jun. 

et  Bell  b  Ferrand 

2 

cl  Demolins 

10 

Shaw 

run  out 

-2 

b  Castan 

0 

Ribal 

et  Ferrand  b  Castan 

4 

b  Ferrand 

2, 

King 

cl  Bell  b  Ferrand 

0 

b  Bell 

1 

Shaw  jun. 

b  Castan 

1 

run  out 

0 

Çocks 

cf  Bell  b  Castan 

0 

et  Castan  Ferrand 

0 

Uussell 

nol oui 

t) 

not  out 

1 

Extras 

2 

Extras 

2 

Total 

3/« 

Total 

25 

Pins  V.  Sablons. 

J*ins. 

Pilon  Fleury                             cl  Labussière  b  Rougeault      8 

de  PourI 

aies 

bld  Labussière      0 

Ferraud 

b  Rougeault     13 

DE   L  ECOLE   DES   ROCUE; 


:v.n 


A\'ashingtoii 

A.  Cintra 

Dupas 

Nozal 

Schiumberger 

M.  de  Paillette 

Leplat 

F.  Cintra 

Extras 


Adler 

Langer 

Labussière 

Candeira 

Thuret 

Siou 

Rougeault 

Jéquier 

Smorczewski 

Latune 

Lagier 

Extras 


nol  out 

26 

et  Adler  Labussière 

1 

et  and  b  Thuret 

:{ 

et  Sioii  b  Thuret 

4 

et  Adler  b  Thuret 

1 

b  Labussière 

2 

b  Labussière 

0 

run  out 

0 

4 

Total 

62 

m  s. 

h  de  Pourtalès 

0 

run  out 

3 

b  Ferrand 

;j 

et  Cintra  b  de  Pourtalès 

0 

run  out 

() 

b  de  Pourtalès 

0 

et  and  b  de  Pourtalès 

0 

b  Ferrand 

0 

b  de  Pourtalès 

0 

b  Ferrand 

s 

not  out 

0 

0 

Total 

Ï4 

Coteau  V.  Guichardière. 


Benoit 

Tassu 

Schiumberger 

Pommey 

Pillet 

L.  Riom 

Gillet 

Lachapelle 

R.  Riuni 

Forestier 

Dantas 

Extras 


Guiritiirdit're. 

et  Hervey  b  Foissey 

3 

b  Foissey 

0 

b  Foissey 

16 

et  Foissey  et  Comaléras 

0 

b  Comaléras 

0 

b  Comaléras 

6 

et  Sauvaii'e  b  Comaléras 

8 

b  Foissey 

-) 

b  Foissey 

("> 

run  out 

i 

not  oui 

0 

i 

Total 

52 

392 


LE    JOURNAL 


Coteau. 


Lorillon 

Foissey 

Hervey 

Comaléras 

Thurneysen 

Sauvaire 

Spyker 

Musnier 

Al  va r ado 

Glaenzer 

M.  (le  Turckheim 

Ext  ras 


i>  Pillet  0 

rnn  out  7 

et  Gillet  b  Riom  6 

et  Pommey  b  Pillet  10 

et  Riom  b  Pillet  0 

b  L.  Riom  10 

1)  L.  Riom  0 

et  Gillet  b  Pommey  8 

et  Gillet  b  Pillet  0 

not  out  2 

hit  wicket  0 


Total. 


W 


Pins  V.  Guichardière  fFinal). 


Guichardière. 


Benoit 

b  Ferra  nd 

1 

Tassu 

.1  M.  de  Paillette 

1 

Schlumberger 

nui  out 

1 

Pommey 

1>  de  Pourtalès 

1 

Despret 

et  Dupas  b  Ferrand 

0 

Didot 

et  Washington  b  de  Pourtalès 

0 

Pillet 

1)  de  Pourtalès 

3 

Gillet 

et  Dupas  b  Ferrand 

0 

Forestier 

et  Le])lat  1)  Ferrand 

0 

Riom 

not  out 

0 

Laehapelle 

b  Ferrand 

0 

Extras 

;î 

Total 

10 

Pins. 


Pilon 

De  Pourtalès 

Ferrand 

Washington 

Dupas 


b  Pillet     2 

et  Gillet  b  Pommey  10 

et  Riom  b  Despret    0 

b  Despret    0 

run  out     0 


DE  l'École  des  rocues.  303 

A.  Cinli-a  b  Desprel  I 

Nozal  cl  Didot  h  Despret  0 

Sehluinljeryer  et  Gillel  Poinmey  2 

M.  de  Paillette  et  Pommey  b  Despret  7 

Leplat  et  and  bld  Despret  1 

F.  Cintra  not  out  2 

Extras  fi 

Total 31 

B.  Bell. 

LES   TRAVAUX  PRATIQUES    ET  L'EXPOSITION  DU  30  JUIN 

Un  de  nos  visiteurs,  qui  est  devenu  un  de  nos  amis.  M.  Ad. 
Perrière,  se  plaignait  l'année  dernière  de  voir  aux  travaux  pra- 
tiques quelques  élèves  en  faux-cols.  Et  il  avait  grandement 
raison. 

Un  des  progrès  principaux  de  cette  année  a  été  l'adoption, 
pour  tous  les  travaux  pratiques,  du  costume  de  jeux.  Sur  toute 
la  ligne,  le  mot  d'ordre  fut  :  Guerre  aux  faux-cols;  et  le  faux-col 
a  timidement  disparu  peu  à  peu,  se  réfugiant  parfois  dans  le 
.sanctuaire  de  quelque  Muse  :  celle  de  la  Musique,  ou  celle  du 
Dessin. 

Nous  avons  eu  de  nouveaux  travaux  :  la  planisculpture,  grâce 
au  dévouement  inépuisable  de  M'"""  Labussière;  la  photogra- 
phie, dont  M.  Deslandres  fait  un  art,  —  nous  n'en  voulons  pour 
preuves  que  sa  belle  exposition  à  la  fête  de  l'École,  son  '(  salon  » 
dejuin,  et  les  gravures  de  ce  journal.  —  Despret,  Franzoni,  Latif, 
ont,  eux  aussi,  exposé  de  fort  beaux  agrandissements  et  se  sont 
donnés  avec  cœur  à  cet  art  qui  demande  à  la  fois  de  la  science  et 
du  bon  goût. 

Nous  avons  mieux  outillé  notre  forge  ;  nous  avons  donné  au 
modelage  une  salle  plus  confortable,  nous  avons  enfin,  grâce  à 
de  généreux  amis,  ouvert  un  beau  laboratoire  de  physique, 
où  sous  les  ordres  de  M.  Wilbois  et  de  Jules  Demolins,  avec 
l'aide  constante  de  Thurneyssen,  on  a  fait  beaucoup  de  bonne 
besogne. 


394  LE   JOURNAL 

Nous  avons  reçu  pour  cette  salle  de  physique  et  l'achat  des 

appareils  : 

de  M.  Giraud  Jordan 1 .000  fr. 

M.  AVaddinglon oOO  fr. 

M.  Thurneyssen 300  fr. 

M.  Boulhillier 200  fr. 

M.  Lorillon 50  fr. 

xM.  le  Ijaron  A.  de  Turckheini,  administrateur  des  usines  de 
Lunéville,  qui  ont  répandu  aux  quatre  coins  du  monde  de  triom- 
phantes Croix  de  Lorraine,  nous  a  donné  un  splendide  moteur 
16-20  H.  P.  1907.  Dans  un  temps  et  dans  un  pays  où  l'auto  n'est 

pas     seulement     une 

niiliij  iiiiiii  tiMiftHiiMi— Il  iwiia  ■!        I   *  ' 

mode .    mais    surtout 

'is***îB^B^»a=4L— ir-^Œ       imc  aide  indispensable 
^^^I^H^^hIk^^P^^^^Q^^^^^I       ^^  l'olDJet  d'une  indus- 

trie  prospère,  il  est 
excellent  que  nos  élè- 
ves soient  initiés  à  ses 
secrets. 

Nous  tenons  à  expri- 
mer ici  et  à  M.  de 
Turckheim,  et  à  tous 
ceux   qui   ont  contri- 

MOTF.lTx    DONNÉ   P\R   M.   A.   DE   TLIICKIIF.IM.  DUé     à    la    foUdatioU    dc 

notre  cabinet  de  phy- 
sique, notre  très   vive  reconnaissance. 

Nos  autres  travaux  ont  continué  avec  beaucoup  d'entrain. 
L'exposition  du  30  juin,  tout  à  fait  réussie,  montrait  l'inlassable 
patience  des  professeurs  et  la  très  grande  bonne  volonté  de 
beaucoup  d'élèves. 

Jamais  la  menuiserie  et  la  chimie  ne  furent  si  riches. 

Nous  nous  réjouissions  de  mettre  en  concurrence  et  en  pa- 
rallèle notre  jeune  atelier  de  la  Guichardière  et  notre  vieille 
menuiserie  de  l'École.  Mais  l'ainée  seule  exposait.  Elle  se 
chargea  d'ailleurs  de  remplir  tout  une  salle.  Je  ne  sais  à  qui 
seront  décernés  les  prix  de  menuiserie,  mais  ce  sont  les  travaux 


DE  l'École  des  roches.  395 

de  G.  de  la  Marque  et  de  Verdet  qui  m'ont  paru  les  plus  soignés. 

Remarqué  un  intéressant  essai  de  Lauer  :  une  boite  aux  lettres 
pyrogravée.  Ce  qui  me  permet  de  réparer  un  oubli  :  les  élèves  de 
M.  Storez  ont  fait  pendant  plusieurs  mois  quelques  essais  de  pyro- 
gravure. Il  parait  môme  qu'ils  ont  gravé  toutes  les  brosses  des 
Sablons.  Que  de  beaux  elfets  pourrait  tirer  de  là  une  imagination 
en  veine  :  sur  les  applications  industrielles  des  arts  —  sur  la 
sagesse  des  classiques  qui  prescrivaient  de  mêler  «  utile  dulci  ». 

La  chimie  fit  appel  au  concours  du  modelage  pour  construire 
une  usine  d'acide  chlor hydrique.  Près  de  cette  usine  en  minia- 
ture étaient  exposés,  dans  des  tubes  à  essai,  un  grand  nombre 
de  produits,  tous  faits  dans  notre  laboratoire  sous  la  direction 
de  M.  Moulins.  Certains  noms  revenaient  souvent,  en  particulier 
celui  de  Candeira.  A  ceux  qui,  s'émerveillant  outre  mesure, 
soupçonnaient  un  peu  notre  bonne  foi,  j'affirme  à  nouveau  que 
tout  cela  fut  préparé  entièrement  chez  nous,  et  presc[ue  unicjue- 
ment  dans  ce  3^  trimestre. 

Nous  n'osons  parler  des  «  chefs-d'œuvre  »  de  nos  jeunes 
dessinateurs,  et  ils  seraient  les  premiers  à  rire  de  notre  emphase, 
mais  que  de  progrès  ils  ont  faits  ! 

Cronier,  Spyker,  Thiercelin,  chez  M.  Dupire,  Brueder, 
Lyautey,  Tassu  chez  M.  Storez,  commencent  àdonnerdes  dessins 
et  des  aquerelles  très  présentables. 

Les  modelages  étaient  plus  nombreux,  plus  soignés  cjue  les 
années  précédentes.  Certains  étaient  de  libres  compositions,  et 
prouvaient  beaucoup  de  bon  goût. 

M.  Fraysse  exposait  de  très  belles  dissections  faites  par  ses 
élèves,  leurs  collections  de  minéraux,  de  coléoptères,  etc..  Les 
plantes  artificielles  de  M.  Leduc  furent  très  remarquées. 

La  pluie,  —  une  pluie  d'une  constance  et  d'une  abondance 
insolites  autant  qu'insolentes  —  empêcha  les  jardiniers  de  mon- 
trer tous  leurs  produits. 

Nous  devons  une  mention  spéciale  à  John  Waddington  qui  coo- 
pérait aux  expositions  d'agriculture  et  d'histoire  naturelle,  après 
avoir  obtenu  au  concours  agricole  de  la  Ferté-Vidame  un 
l^""  prix  et  une  médaille  d'argent.  M'^"  Sainte-Marie  et  M.  Ouinet 


396  LE    JOIR.NAI. 

exposaient  de  jolis  travaux  de  cartonnages,  certains  travaux 
d'adresse  et  de  goût,  étaient  des  objets  utiles  :  porte-brosses, 
vide-poches,  etc.  Pais  venaient  des  tressages  de  papier  utiles  à 
l'éducation  de  l'œil  et  vraies  leçons  de  physique  sur  les  couleurs 
complémentaires . 

Enfin  des  applications  pratiques  —  et  toujours  gracieuses  — 
du  cours  de  géométrie. 

La  forge  donnait  cette  année  ses  premières  œuvres  utilisa- 
bles :  la  juxtaposition  des  brillants  objets  de  fer  poli  et  de  grilles 
noires  en  fer  forgé  formait  un  intéressant  contraste. 

Nous  remarquons  encore,  dans  la  même  salle,  de  fort  belles 
cartes  de  Berthet,  et  des  cahiers  soignés  et  perlés  d'élèves  de 
M.  Ouinet. 

J'ai  conscience  d'avoir  oublié  bien  des  choses;  j'écris  cela 
de  souvenir  et  je  n'ai  pris  aucune  note. 

Ce  n'est  d'ailleurs  pas  un  palmarès  que  je  fais,  pas  même 
une  description  de  l'exposition  en  elle-même. 

Je  n'ai  voulu  que  donner  l'impression  nette  du  succès  de  nos 
travaux  pratiques  cette  année. 

De  ce  succès,  je  félicite  et  remercie  chaudement  mes  collabo- 
rateurs. 

G.  B. 

EXPOSITION  ANNUELLE 

(Cette  exposition  a  eu  lieu  le  jour  de  la  fête  de  l'Ecole.) 

I.  —  Exposition  d'agriculture. 

André  Charpextier  :  Collection  de  laines  :  1"  mérinos,  2  "  communes,  3°  mé- 
tis. —  Provenance  :  France,  Australie,  La  Plata.  Laines  peignées.  Fils, 
Mèches,  Mélanges  de  laines,  Croisé  n"  3.  —  Plan  d'écurie  simple. 

Henri  Jehiier  :  Plan  d'une  écurie  double  avec  couloir  au  milieu. 

José  Co.MALEKAs  :  DïsposiUon  d'une   écurie  en  Argentine. 

J.  Cande[ra  :  Aménagement  d'une  écurie  double  avec  couloirs  latéraux. 

John  W.VDDiNGTox  :  Collection  de  graines.  Coupe  d'un  silo  de  betteraves. 
Coupe  d'une  batteuse  en  travers.  Dispositifs  de  drainage.  Mode  d'attaclie 
des  chevaux.  Irrigation  par  planches  en  ados  (plan). 

Guy  DE  CoLBEUTiN  ct  Léou  Forestier  :  Plan  d'irrigation  par  rigoles  de  ni- 
veau, exécuté  en  plastilinc  et  coloré. 


DE   L  ECOLE    DES   ROCUES. 


:}9i 


Louis  Faura:  Dispositif  d'un  jardin  potager.  Coupe  d'une  batteuse  en  travers 

à  double  nettoyage. 
Jacques  Castan  :  Modes  d'exécution  des  déversoirs   dirrigalion  :  t"  Digue 

pourvue  de  deux  déversoirs.  2"  Coupe  d'un  déversoir  en    pierres.  3"  Coupe 


poniBAiT  DK  I  lu.iTAs,  d'après  nature  (Dessin  lie  :\l.  C.ronier). 

d'un  déversoir  en  bois.  4'^  Protection  du  canal  de  fuite. 
Lucien  Rio.m  :  Plan  d'une  machine  à  battre. 

II.  —  Exposition  de  Sciences  naturelles. 


1^  Dotauique. 

II.  DE  TuKCKiiEiM  :  Lcs  grauds  embranchements  du  règne  végétal. 

(i.  Siou,  F.  Latune,  m.  Vacher  :  Collection  de  fruits. 

•L  Waddington  :  Collection  de  graines. 

Professeur  et  Élèves  :  Évolution  d'une  plante  phanérogame. 

Germinations  :  r^)  Monocolylédone,  blé.  h)  Dicotylédone  à  cotylédons  hy- 
pogés,  lentilles,  haricots. 
Nodosités   des  Légumineuses.  Les  micro  organismes  tixateurs  d'azote. 
Quelques  plantes  parasites. 


398  LE   JOURNAL 

Les  cécidies  :  zoocécidies  et  pliytocécidies  récoltées  aux  environs    de 
l'Ecole  des  Roches. 
I\.  PiiiEiR  :  Collection  de  fleurs. 

P.  Muscat  :  Diagrammes  de  quelques  fleurs  étudiées  pendant  le  terme  d'été. 
G.  DE  CouBERTLN  :  CoIlcction  de  feuilles. 
A.  Charpentier  :  Herbier  de  la  région. 
Professeur  et  élèves  :  Les  plantes  artificielles  de  St.  Leduc. 
C.  Candeira  :  Appareil  destiné  à  montrer  la  respiration  des  plantes. 

2'-  Zoologie. 

.1.  Waddinoton  et  Valenzuela  :  Le  cœur  du  mouton. 
Maso.n  :  Anatomie  de  l'escargot. 

—  :  Anatomie  du  ver  de  terre. 

—  :  Anatomie  du  hanneton. 
Valenzuela  :  Encéphale  du  mouton. 

Foissey,  Bourgeois;  Mofroy  :  Anatomie  de  la  poule. 

De  t*AiLLETTE  :  Anatomie  du  rat. 

ScHLUMRERGER,  BOURGEOIS,  MoEROY  :  Auatomie  du  chat. 

Bourgeois  et  Moeroy  :  Collection  d'insectes. 

Langer,  Adler  et  Sauvaire  :  Coléoptères. 

Sauvaire  et  DE  La  Motte-Rouge  :  Aquarium. 

Vandenheuvel  :  Insectes. 

.1.  DE  Mareuil  :  Araignée  el  ses  nMifs. 

Taiuhades  :  Crâne  de  rongeur. 

3°  Minéralof/ii'  cl  Paléontolotjie. 

i.  Waddlxgton  :  Collection  de  minéralogie  et  conchyliologie. 
Vandenheuvel  :  Collection  de  minéralogie. 
G.  de  Courertix  :  Minéraux. 

Leplat  :   Histoire   des  mammifères.  Évolution  des   solipèdes  et  des  rumi- 
nants. 

4°  Jardinage. 

J.  DE  Salnt-^Lvur,  Cortada,  Clntra,  !Mupr,AT,  Prieur  :  Radis.  Laitu'fs.  Épinards. 
Chicorée. 


III.  —  Exposition  de  chimie. 

.].  Langer  :  Sels  de  manganèse.  Sels  de  nickel. 

E.  EcHALiÉ  :  Sels  de  mercure. 

C.  Candeira  :  Sels  de  cuivre,  de  chrome,  de  cobalt. 

—  Essais  de  teinture  sur  colon. 

\\.  Sahler  :  Sels  de  zinc.  Sels  de  plomb. 
R.  Gerson  :  Sels  d'étain.  Sels  de  fer. 
H.  Lariçsikiie  :  Sels  d"étain,  de  fer,  de  chrome  et  de  plomb. 


DE    L  ECOLE   DES    ROCHES. 


399 


R.  Vandenheuvel  :  Sels  de  fer.  Chlorure  d'ammonium. 

—  Nitrate  de  potassium.  Chlorure  de  baryum. 

.  Bruedek  :  Alun  de  potasse.  Alun  de  chrome.  lodurc  de  |)lomb. 
Boi'BGEois  :  Sels  de  chrome. 
CiiARLiER  :  Eau  céleste;  Alun  de  chrome. 
Cintra  :  Sels  de  chrome. 


Ch 
A. 
A. 
F. 
R. 
L. 
A. 
F. 
G. 


Benoit  : 

Sprauel 

Thiebaiit 

Tribovlet 

Triboulet 

SmORCZEWïKI 

Desplanches  : 


id. 


Alun  de  chrome. 


Bioxyde  de  plomb. 

IV.  —  Exposition  de  dessin. 


Spyker  :  Tète  de  lion,  buste  du  Dante,  combat  de  lézards,  ornement  renais- 
sance, nature  morte  (d'après  le  plâtre),  vase  de  fleurs  (d'après  nature). 

Thiercelin  :  Tète  de  tigre,  tète  de  lion 
(d'après  le  plâtre),  vase  de  fleurs 
(d'après  nature) ,  plusieui^s  orne- 
ments (d'après  le  plâtre),  croquis 
(d'après  nature). 

Lachapelle  :  Console  gothique  (figure 
d'après  le  plâtre),  étude  de  main, 
élude  de  pied,  ornement  renais- 
sance, tète  d'enfant,  chimère  bas- 
relief  (d'après  le  plâtre). 

Tailhades  :  Feuille  de  nénuphar,  feuille 
de  trèfle  (d'après  le  plâtre),  plu- 
sieurs petits  ornements  et  croquis 
d'objets  divers. 

Valenzuela,  Mason,  Muscat  :  Étude  sur 
la  fleur  (d'après  nature),  composi 
tions  décoratives  de  bordures  et  de 
menus. 

Tassiî,  Pusinelli,  Laier  :  Composition 
décorative,  bordure  de  pensées, 
d'iris,  de  bluets,  d'anémones,  etc. 

Etienne  de  Bary  :  Composition  de 
lettres  ornées,  guirlandes,  tête  de 
cheval  (d'après  le  plâtre). 

Cronier  :  Portraits  de  Freitas  et  de 

Lachapelle,  têtes  du  Dante  et  de  Brutus  (plâtres).  —  Compositions  au  pastel  : 
campement  de  bohémiens,  les  musiciens  ambulants,  <'  séance  de  pose  », 
mendiant  à  la  porte  d'une  église,  le  nouveau  professeur.  —  Xnture  morte 
au  Conté  :  tête  de  mort,  pipe,  pot  à  tabac. 


VASE  DK.  FLEins  (Uessiii  (le  Tliierceiliu) 


'(00 


LE   JOURNAL 


J.  Bkueder  :  Entrée  de  Cicéron  à  Rome,  combats  d(>vant  une  ville  romaine, 
panneau  darmoire,  le  lapin  et  la  torlue,  une  branche  de  ronces. 

Tassi  :  Branche  de  pin,  pipe  chinoise,  décoration  de  panneau,  jouet  d'enfant. 

I.YAiTEv  :  Un  pantin,  jouet  d"enfant,  le  pesage,  amiral  sous  Louis  XIV. 

Jappy  :  Une  lettre  ornée,  un  vase,  un  merle,  décoration  d'un  bouclier,  déco- 
ration d'un  dossier  de  chaise. 

LouBET  :  Une  lettre  ornée,  un  perroquet,  décoration  d'une  console  avec  des 
fleurs  de  capucine,  un  vase  arabe. 

Sauvaiue  :  Petites  poules  d'après  des  jouets  japonais,  un  pantin. 


FF.iir.iES,  par  II.  de  Kaisy. 

Pu.on-Fleitw  :  Un  pantin. 

Giraud  :  Flacon  en  porcelaine. 

Valenzl'ela  :  Une  tleur. 

Latu^  :  Une  fleur. 

H.  Fekkand  :  Un  chandelier  décoré,  études  de  poissons,  un  jouet  d'enfant, 

décoration  d'un  dossier  de  chaise. 
BouTHiLLiER  :  Un  vase  arabe. 
Ch.  Bosf.H  :  Décoration  d'un  cadran  de  pendule. 
DE  ViGo  :  Un  pantin. 

DESPLA^•cHEs  :  Un  panneau  de  fleurs  pyrogravé. 
MoxMER  :  Critique  de  l'œuvre  du  décorateur  Meheut,  d'après  le  journal  «Art 

et  décoration  ->. 


DE    L  KCOLE    DES    nOCUES. 


m 


V.  —  Exposition  de  modelage. 

I"  Etisfiynt'mcnl  pri'paratoire. 

R.  DE  Haisy  :  Ornemenls  et  feuilles. 

Stei.ner  :  Feuilles  de  lierre,  console,  ft^uilles  de  platane. 

V.  DE  Paillette  :  Feuilles  de  platane. 

TiLAENZEu  :  Enfant  au  flambeau,  guirlande,  lézard,  tète  de  tigre 

.Mason  :  Tète  de  tigre,  lézard,  tète  de  chien,  soleil,  tète  de  mouton. 

2'^  Enseignement  i^ccondaire. 

Et.  DE  Baky  :  Composition  de  deux  vases,  une  console,  une  frise. 

GuiRATD  :  Encrier,  cendrier,  dauphin. 

Gdmy  :  Feuilles  de  lierre,  console,  vase,  encrier,  cendrier. 

DiPAs  :  Tète  de  cheval. 

Tassu  :  Chimère,  encrier,  jardinière,  guirlande,  tête  de  cheval,  tète  de  chien. 

PrsixEi.u  :  Console,  tète  de  cheval,  feuilles  de  chêne,  chien. 


F.xcRiF.i!,  par  1'.  Giihaid. 


"VI.  —  Exposition  de  cartonnage. 


S.  Naon  :  Porte-journaux,  porle-brosses,  baguier  en  carton,  porte-photogra- 
phies, pelotes  en  tapisserie,  boîte  à  mouchoirs,  une  étagère  en  verre,  un 
sachet,  tleurs  diverses,  panier  à  gâteaux,  petits  objets  en  craie  taillée  et 
peinte,  personnages  et  meubles  découpés  et  collés. 

M.  Pacheco  :  Une  maison  grecque  avec  meubles,  une  maison  moderne,  per- 
sonnages et  meubles,  panier  à  gâteaux,  fleurs  diverses,  un  cache-pot,  une 
étagère  en  verre,  bibelot  en  craie. 


Wi  LE    JOURNAL   DE    LÉCOLE    DES    ROCHES. 

U.  DE  Freitas  :  Maison  et  meubles,  personnages  (terre  à  modeler  et  carton), 
une  étagère,  une  boîte  à  mouchoirs,  bibelot  en  craie,  fleurs  diverses. 

P.  Pussox  :  Une  étagère,  personnages  découpés,  bibelots  en  craie  peinte  et 
découpée,  fleurs  diverses. 

A.  DE  Gyzyckl  :  Une  maison  grecque  avec  meubles  et  personnages,  fleurs  di- 
verses. 

E.  Réquéd.vt  :  Étagère,  fleurs  diverses. 

M.  AuBRY  :  Bibelot  en  craie. 


VII.  —  Exposition  de  menuiserie. 

G.  DE  LA  Marque  :  Table  à  ouvrage  Henri  II,  chaise,  galerie  à  colonnettes  et 

pieds  tournés  avec  tiroir. 
G.  Gandeira  :  Pupitre  à  musique  double  tournant  sur  pied. 
L.  Smorczewski  :  Meuble  à  collection  en  chêne  à  sept  tiroirs  et  une  sellette 

découpée. 
E.  GiRAUD  :  Bureau  avec  tiroirs  et  ponton. 
J.  MrsNiER  :  Étagère  à  trois  étages  à  colonnettes  tournées. 
H.  Jéquier  :  Étagère  d'encognure  chêne  à  trois  étages,  colonnettes  tournées, 

un  classeur. 
E.  DE  Bary  :  Tabouret  de  pieds  en  chêne  à  barrettes. 
J.  Thuret  :  Table  à  ouvrage  Louis  XV,  un  porte-potiche,  table  pliante. 
L.  Berthet  :  Tabouret  de  pieds,  étagère  rectangulaire  découpée. 
J.  Waddington  :  Table  avec  tiroir,  chaise  de  jardin. 
E.  EcHALiÉ  :  Porte-potiche  dessus  tourné  à  trois  pieds  découpés. 
E.  Franzom  :  Escabeau  quatre  pieds. 
J.  ViNXENT  :  Escabeau  à  quatre  pieds,  une  étagère  à  deux  supports  et  une  à  un 

support. 
H.  Ferrand  :  Table  pliante  en  X. 
M.  Japy  :  Cadre  mouluré,  tabouret  pieds  chêne. 
J.  CoLLx  :  Caisse  à  fleurs  carrée,  étagère  h  support. 
M.  Tau.h.\des  :  Caisse  à  fleurs  rectangulaire. 
E.  BiTovzÉ  :  Tabouret  de  pieds. 
H.  DE  TuRCKHEiM  :  Boîles  à  épices  avec  tiroirs. 
G.  de  Coubertix  :  Sellette. 
J.  Laier  :  Boîte  à  lettres  pyrogravée. 
J.  de  St-Maur  :  Étagère  à  deux  consoles. 

M.  Plisson  ;  Caisse  à  fleurs  carrée,  un  liseur,  une  étagère  à  deux  supports. 
P.  Musc.\T  :  Coffret  à  deux  compartiments. 
M.  Oberlé  :  Niveau  de  maçon  triangulaire. 
J.  Verdet  :  Bibliothèque  à  quatre  étages,  à  quatre  montants,  une  équerre,  un 

cadre. 
J.  DE  PoLRTALÈs  :  Liscur  en  chêne  découpé. 
J.  Castan  :  Marchepied,  sept  marches. 
M.  DE  Paillette  :  Échelle  simple  à  huit  barreaux. 
J.  DE  Paillette  :  Caisse  à  fleurs. 


404  I-E    JOURNAL 

E.  Latune  :  Équerre  onglée,  un  liseur. 

R.  Vandenheuvel  :  Échelle  simple,  à  huit  barreaux. 

A.  CoRTADA  :  Boîte  à  ouvrage  à  compartiment?. 

A.  Charpentier  :  Poulaillers  et  pigeonniers,  table  à  X. 

J.  Hervey  :  Niche  à  canards. 

.J.  Mot  ssY  :  Étagère  clécou()ée  à  deux  étages,  un  vide-poche. 

0.  Mentré  :  Classeur. 

P.  Carreau  :  Tabouret  de  pieds. 

J.  DE  LA  Bruyère  :  Étagère  ronde  à  support. 

M.  RouGEALi.T  :  id. 

W.  FiGUEREDo  :  Bibliothèque  avec  support  et  tablette. 


POUR    LE    LABORATOIRE    D'HISTOIRE  NATURELLE 

Le  journal  de  1906  faisait,  pour  le  laboratoire  de  physique, 
un  appel  à  nos  amis.  Je  dis  plus  haut  comme  cet  appel  fut 
entendu. 

Un  de  nos  anciens,  voulant  nous  prouver  sa  reconnaissance 
—  que  nous  savions  déjà  très  vive  —  eut  l'idée  de  lancer  parmi 
ses  camarades  une  souscription  pour  le  fulur  laboratoire  d'his- 
toire naturelle. 

Nos  anciens  aiment  à  montrer  leur  amour  pour  les  Roches, 
non  seulement  en  écrivant  à  leurs  maîtres,  à  leurs  vieux  amis 
devrais-je  dire,  non  seulement  en  venant  les  voir  le  plus  souvent 
possible,  mais  surtout  en  coopérant  de  leur  mieux  aux  progrès 
de  rÉcole.  Avec  une  franchise  toute  enveloppée  d'affection  déli- 
cate, ils  nous  disent  sur  quels  points  nous  devons  porter  notre 
effort,  et  quelles  améliorations  leur  semblent  utiles.  N'est-ce  pas 
charmant? 

11  nous  manque  un  beau  laboratoire  d'histoire  naturelle.  C'est 
très  vrai.  Une  grande  salle,  divisée  comme  notre  laboratoire 
de  chimie  en  deux  parties  :  d'un  côté  les  bancs,  de  l'autre  les 
tables  de  dissection.  Quelques  salles  pour  le  travail  des  collec- 
tionneurs et  des  anatomistes.  Alentour,  un  jardin  d'essai,  une 
volière,  quelques  cages  pour  des  lapins  et  des  cobayes,  voire 
des  rats  et  des  souris...  Je  n'insiste  pas  sur  l'importance  de 
l'histoire  naturelle,  surtout  aux  Roches.  C'est  la  science  la  plus 


DE  l'École  des  roches.  40.'j 

vivante,  la  plus  concrète,  celle  qui  forme  le  mieux  l'observa- 
teur, celle  cjui  est  le  plus  à  la  portée  de  reniant. 

Or,  nous  avons  un  laboratoire  de  chimie,  un  laboratoire  de 
physique  et  qu'avons-nous  pour  l'histoire  naturelle? 

Une  simple  salle  du  bâtiment  des  classes,  qui  ne  peut  même 
pas  contenir  toutes  nos  collections. 

Nos  anciens  contribueront  pour  une  bonne  part  à  ce  labo- 
ratoire nouveau  qui  sera  fait,  il  faut  qu'il  soit  fait  en  1907. 

Nous  sommes  persuadés  cjue  nos  amis  les  aideront  et  auront 
à  cœur  d'encourager  cette  initiative,  en  ajoutant  une  obole  à 
l'obole  précieuse  de  nos  «  Anciens  ». 


ATELIER  DU    FER 

Notre  atelier  du  fer  a  sul)i  cette  année  de  sérieuses  transfor- 
mations. Nous  étions  heureux  l'an  dernier  en  procédant  à  son 
installation;  mais  ce  bonheur  ne  devait  pas  être  de  longue 
durée  ;  on  s'habitue  vite  surtout  aux  bonnes  choses.  Une  année 
ne  s'était  pas  écoulée  que  notre  atelier  ne  satisfaisait  plus  du 
tout  nos  exigences.  Il  a  été  débarrassé  d'une  installation  ancienne 
qui  devenait  encombrante,  il  a  été  repeint  et  nous  sommes 
maintenant  presque  luxueusement  installés.  Un  moteur  à  essence, 
dû  à  la  générosité  de  M.  de  Turckheim,  nous  laisse  espérer  que, 
dans  un  avenir  plus  ou  moins  prochain,  de  nouvelles  transfor- 
mations pourraient  être  apportées.  Ce  moteur  ne  pourrait-il  pas 
en  effet  actionner  quelques  machines-outils,  ajoutées  à  notre  ins- 
tallation? Mais,  pour  le  moment,  sachons-nous  contenter. 

L'atelier  a  été  fréquenté,  cette  année,  par  un  plus  grand 
nombre  de  garçons,  mais  cjuelques-uns  seulement  y  sont  restés 
fidèles  durant  toute  l'année.  La  plupart  de  nos  garçons  ne  pa- 
raissent pas  avoir  la  volonté  nécessaire  pour  vaincre  les  diffi- 
cultés du  début;  la  persévérance  n'est  pas  la  vertu  dominante. 
Beaucoup  trop  d'entre  eux,  en  butte  avec  les  difficultés,  trouvent 
un  prétexte  pour  abandonner  l'atelier,  c'est  regrettable.  L'exem- 
ple de  quelques-uns  de  leurs  camarades  est  cependant  bien  fait 

28 


406  LE    JOURNAL 

pour  les  encourager.  Contran  de  la  Marque,  entré  au  cours  du 
second  terme,  a  été  dun  entrain  admirable  ;  aussi  les  progrès 
réalisés  ont-ils  été  étonnants  à  l'ajustage  et  à  la  forge.  Son  der- 
nier travail  à  la  lime,  une  fausse  équerre,  est  d'un  fini  presque 
parfait.  Franzoni  est  aussi  un  actif  ouvrier  à  qui  il  ne  manque 
plus  qu'un  peu  d'expérience  pour  donner  d'aussi  bons  résul- 
tats que  son  camarade  Contran.  Maurice  et  Jules  de  Paillette, 
derniers  venus  à  l'atelier,  sont  capables  de  réussir  très  bien,  je 
les  engage  fort  à  ne  pas  l'abandonner  l'an  prochain.  Je  pour- 
rais dire  beaucoup  de  bien  de  Jean.de  Mareuil,  mais  il  est  trop 
inconstant.  Jean  Brueder  est  un  peu  plus  appliqué  que  l'an  der- 
nier, mais  ne  l'est  jias  encore  suffisamment.  Schlumberger  et 
Sahler  sont  deux  débutants  à  l'atelier. 

Dans  l'ensemble,  étant  donné  le  nombre  d'heures  consacrées 
à  ce  travail,  nous  devons  nous  montrer  satisfaits.  Quelques-uns 
de  nos  garçons  sont  capables  de  faire  maintenant  preuve  d'ini- 
tiative et  d'entreprendre  le  travail  complet  qui  leur  conviendra, 
en  étabUssant  toutefois  une  progression  dans  la  difficulté  ; 
l'apprentissage  touche  à  sa  fin,  le  reste  sera  vite  acquis  par  la 
pratique. 

L'an  prochain,  nous  adjoindrons  à  Tatelier  un  établi  de  menui- 
sier et  nous  pourrons  aborder  la  construction  d'appareils  com- 
plets qui,  presque  tous,  nécessitent  le  travail  du  bois  et  du  fer. 

ATELIER    1)E    CARTONAGE 

Classes  de  6"  et  7\  —  Nous  avons  continué,  cette  année,  le 
programme  de  travaux  préparatoires  inaugurés  l'an  dernier. 
Nos  travaux  n'ont  pas  été  nombreux,  mais  nous  n'avions  qu'un 
petit  nombre  d'ouvriers. 

Ces  travaux,  comme  l'an  dernier,  nous  ont  aidé  pour  rendre 
plus  sensible  le  calcul  des  surfaces  en  géométrie.  Quelques  tra- 
vaux ont  laissé  libre  cours  à  l'imagination  des  élèves.  Berthet 
et  Colin  nous  ont  donné  le  plus  de  satisfaction.  Le  travail  de  la 
plupart  de  leurs  camarades  atteste  encore  une  grande  inex- 
périence. 


DE    l/ÉCOLE    DES   ROCHES.  U)7 

Classe  de  o''.  —  Dans  cette  classe,  l'entrain  a  été  plus  géné- 
ral, les  maladroits  sont  plus  rares,  il  en  reste  encore  cependant. 

Robert  de  Bary  a  fait  do  sérieux  progrès  en  collaboration 
avec  Caron  de  la  Carrière  et  Rougeault  ;  ils  ont  produit  une  série 
de  solides  géométriques  convenablement  exécutés.  Mason , 
Smorczewski,  Glaenzer  se  sont  plus  spécialement  consacrés  aux 
travaux  de  fil  de  fer.  L'emploi  de  fil  de  fer  assez  résistant  pour 
conserver  la  forme  donnée  a  été  la  pierre  d'achoppernent  ;  les 
mains  semblent  n'avoir  pas  la  force  nécessaire  pour  courber  le 
métal. 

Néanmoins,  à  leur  entrée  à  l'atelier,  ces  garçons  seront  supé- 
rieurs à  leurs  camarades  et  j'esi>ère  que  nous  constaterons  dans 
le  travail  de  l'avenir  des  progrès  plus  rapides  qui  justifieront 
l'emploi  de  notre  méthode. 

E.    Oc  INET. 

La  Planisculpture. 

Un  nouveau  travail  pratique  vient  de  s'ajouter,  cette  année,  à  notre 
liste  déjà  longue  des  travaux  de  l'après-midi  :  la  planisculpture.  C'est 
grâce  à  la  bienveillance  de  M™^  Labussière,  la  mère  de  notre  cama- 
rade Hervé,  que  nous  avons  appris  cette  occupation  très  amusante 
en  même  temps  qu'artistique. 

La  planisculpture  nous  vient  de  la  Russie,  oîi  elle  est  encore  bien  en 
honneur;  mais  les  pajsans  russes  se  servent  du  couteau,  et  c'est  leur 
unique  outil. 

-Nous  nous  servons,  nous,  de  petits  ciseaux,  l'un  droit,  l'autre  en  bi- 
seau, destinés  à  pénétrer  au  fond  des  entailles  les  plus  étroites.  La 
chose  essentielle  dans  la  planisculpture  est  le  dessin  qui  est  en  gé- 
néral arabe,  ou  que  l'on  compose  avec  des  rosaces  agrémentées. 

Dès  nos  premiers  débuts,  nous  étions  encouragés  par  la  méthode 
si  facile  qui  permet,  avec  un  peu  de  soin  et  un  peu  d'habitude,  d'en- 
treprendre au  bout  de  quelques  leçons  un  travail  plus  sérieux.  C'est 
sur  de  petites  planchettes  de  marronnier  que  nous  faisions  nos 
premiers  pas  dans  l'art  de  «  planisculpter  »,  car  ce  bois  est  très 
tendre.  MaisbientiH  nous  pûmes  commencer  à  décorer  des  objets  tels 
que  de  petits  coffrets,  ou  bien  d'autres  bibelots. 

L'exposition  étant  venue,  M™^  Labussière  a  eu  le  plaisir  de  pouvoir 
exposer  différents  petits  objets  que  nous  avions  faits  pendant  cette 


5r08  LE    JOURNAL 

année.  Ils  n'ont  pas  été  nombreux,  mais  nous  aimons  à  croire  qu'ils 
ont  été  appréciés  du  pii])lic. 

Nous  pensons  que,  l'année  prochaine,  l'exposition  de  planisculp- 
ture  sera  plus  importante,  grâce  aux  progrès  des  anciens  travail- 
leurs, et  à  de  nouvelles  recrues. 

Ch.  Siou  et  Jean  Thiercelin. 


LES  EXCURSIONS 

Nous  n'avons  eu  cjuc  deux  excursions  du  demi-terme  :  l'une, 
due  à  l'initiative  des  Sablons,  a  bien  voulu  recevoir  quelques 
émigrés  du  Coteau  et  des  Pins;  l'autre,  presque  exclusivement 
vallonienne,  a  évolué  sur  les  bords  delà  Sarthe. 

Ces  excursions  étaient  réservées  aux  élèves  dont  le  travail  et 
la  conduite  n'avaient  pas  faibli  dans  l'année.  Les  candidats  aux 
examens  en  étaient  exclus,  non  que  leur  mérite  fût  moindre, 
mais  parce  que  l'approche  de  la  session  de  juillet  ne  leur  per- 
mettait pas  trois  jours  de  liberté.  Cette  innocente  promenade 
eût  semblé  alors  une  couplable  folie.  iMaudit  bachot! 

La  Guichardière  s'est  donné  un  dimanche  de  voyage,  à  Char- 
tres et  Maint enon. 

Un  groupe  d'excursionnistes  est  allé,  lui  aussi,  commenter 
quelques  pages  de  Huysmans  sous  les  voûtes  delà  «  Cathédrale  ». 

D'autres  ont  visité  Évreux,  la  Grande-Trappe  de  Soligny; 
d'autres  sont  allés  voir  les  merveilleux  vitraux  de  Couches,  le 
château  de  Saint-Simon  à  la  Ferté-Vidame,  le  haras  du  Pin; 
M.  Trocmé  a  emmené  quelques-uns  de  ses  élèves  à  Versailles  et 
leur  a  expliqué — j'allais  dire  château  en  main  —  un  cours  d'his- 
toire de  l'année. 

Nous  avons  excursionné  aussi,  —  mais  simplement  à  Yer- 
neuil  —  dont  M.  Deslandres  nous  a  raconté  la  vie,  en  y  mettant 
toute  son  âme  d'archéologue  passionné. 

Et  je  ne  compte  ni  les  excursions  agricoles,  ni  les  visites  d'usines. 

Tout  cela  en  bécane,  naturellement. 

0  Touring-Club,  notre  dévoué  protecteur,  sommes-nous  pas 
<le  fidèles  enfants  I 


DE  l'École  des  roches.  409 


Une  excursion  du  demi-terme. 

Le  départ  est  fixé  à  11  heures,  le  li  juin.  Nous  jetons  notre  ba- 
luchon sur  notre  dos,  et  nous  partons  à  bicyclettes  pour  rejoindre 
.M.  Storez  à  la  gare  de  Verneuil;  nous  y  arrivons  bien  en  avance, 
mais  pas  tous,  car  le  train  apparaît  déjà  et  nous  attendons  encore 
nos  deux  camarades  des  Pins.  Enfin  les  voilà  et  nous  partons.  Nouk 
sommes  trois  des  Sablons,  Thiercelin,  (luiraud  et  moi;  deux  des  Pms, 
Kablé  et  Leplat,  et  Lyauteydu  Coteau;  M.  des  (îranges  nous  rejoindra 
aux  Andelys. 

Nous  descendons  à  Évreux,  puis  nous  enfourchons  nos  bicyclettes 
et  nous  roulons  sur  la  route  de  Gaillon. 

La  route,  unie  et  facile,  traverse  les  vastes  champs  de  céréales 
et,  comme  nous  sommes  nombreux,  nous  rions  de  tout  cœur  des 
facéties  de  Leplat,  lorsque  des  grincements  inquiétants  se  font 
entendre  dans  le  pédalier  de  Guiraud;  on  graisse  fortement  et  nous 
nous  croyons  quittes  de  ce  bruit  désagréable,  mais  il  recommence 
au  bout  de  quelques  mètres;  c'est  décidément  grave;  nous  nous 
mettons  à  Tœuvre  à  lombre  des  arbres,  mais  la  réparation  de- 
meure impossible  et  nous  restons  perplexes  au  milieu  de  la  route. 

Une  auto  vient  heureusement  nous  tirer  d'embarras  et  notre  ca- 
marade y  entre  triomphant  avec  sa  bicyclette.  Triomphant,  il  l'est 
pour  l'instant,  car  nous  sommes  en  côte  ;  mais  nous  n'avons  pas 
fait  cent  mètres  qu'une  magnifique  descente  commence  jusqu'à 
Gaillon.  Là-bas,  nous  retrouvons  Guiraud  surveillant  le  marchand 
de  bicyclettes,  qui  a  enfin  découvert  la  source  du  mal;  dès  qu'il  a 
fini,  nous  partons  pour  les  Andelys  et  les  10  kilomètres  qui  restent 
sont  vite  franchis  malgré  la  beauté  du  paysage. 

Nous  retrouvons  M.  des  Granges  et  nous  gravissons  avec  lui  la 
falaise  qui  est  surmontée  du  Château-Gaillard  ;  construit  en  un  an 
par  Richard  Cœur  de  Lion,  il  était  presque  imprenable,  et  ses  ruines 
sont  encore  imposantes.  Du  donjon,  nous  avons  une  vue  admirable 
sur  le  cours  de  la  Seine,  semée  d'ilôts  boisés. 

Après  le  dîner,  nous  allons  faire  un  petit  tour  jusqu'aux  Grands- 
Andelys  pour  acheter  des  cartes  postales;  en  revenant,  nous  voyons 
parfois  passer,  à  travers  la  nuit  sombre,  des  groupes  de  fantômes 
blancs  qui  nous  apparaissent  comme  des  soldats  ou  des  capitaines 
de  Richard  en  train  de  ravager  les  environs. 

Le  lendemain  matin,  ragaillardis,  nous  nous  mettons  en  route 
pour  Rouen;  cette  fois,  le  chemin  est  accidenté  et  commence  par 
une  rude  montée;  mais  avec  3.'i  kilomètres  dans  les  jambes  nous  en- 


AU)  LE  JOURNAL    DE    l'ÉCOLE    DES    ROCHES. 

Irons  en  vitesse  à  Rouen,  que  nous  visiterons  demain,  et  sans  perdre 
de  temps,  nous  prenons  le  chemin  de  Caudebec. 

Le  vent  a  tourné,  mais  il  est  très  faible  et  ne  nous  aurait  pas  gêné 
si  nous  n'avions  pas  rencontré  une  nouvelle  cùte  très  longue  ;  n'en 
voyant  pas  encore  la  fin  à  4  kilomètres  de  Rouen,  nous  nous  sommes 
arrêtés  et  couchés  sur  un  talus  ;  de  là,  nous  avons  une  magnifique  vue 
sur  la  ville  et  les  environs;  la  Seine  serpente  à  travers  les  cheminées 
fumantes  des  usines. 

Puis  vient  une  descente  à  pic;  nous  traversons  la  vallée  de  l'Ai- 
relle, et  nous  arrivons,  après  un  voyage  très  accidenté,  à  Duclair, 
à  15  kilomètres  de  Rouen. 

Nous  nous  apprêtons  à  en  partir,  lorsque  la  pluie  se  met  à  tomber; 
quand  elle  s'arrête,  il  est  trop  tard  pour  aller  à  Caudebec  et  nous  nous 
résignons  à  n'aller  que  jusqu'à  Jumièges;  mais  à  peine  sommes-nous 
partis  que  l'averse  recommence  de  plus  belle,  et  nous  sommes  obli- 
gés de  la  laisser  passer,  abrités  sous  le  toit  de  planches  dune  mai- 
son en  contruction.  Lorsque  nous  repartons,  nous, nous  lançons  en 
vitesse  afin  de  ne  plus  être  surpris,  et  nous  arrivons  juste  au  mo- 
ment oîi  la  pluie  réapparaît  encore,  torrentielle. 

Nous  visitons  l'abbaye  en  ruines;  elle  fut  construite  du  ix''  au 
xv*'  siècle,  et  malgré  la  pluie,  l'élégance  de  ses  hgnes  lui  donne  une 
grandiose  beauté. 

Après  avoir  tout  bien  vu.  nous  venons  diner  à  Duclair  et  nous  y 
prenons  le  train  pour  Rouen.  Lorsque  nous  y  arrivons,  il  fait  très 
sombre,  et,  nous  trompant  de  chemin,  nous  nous  trouvons  tout  à 
coup  en  pleine  campagne;  alors,  quoique  aucun  de  nous  n'ait  de 
lanterne,  nous  dévalons  la  pente  à  toute  vitesse. 

A  l'hôtel  nous  retrouvons  M.  des  Granges,  et  Kablé,  tout  joyeux 
d'avoir  tiré  cent  sous  d'une  réclamation  qu'il  avait  faite  à  la  compa- 
gnie de  l'Ouest. 

Le  dimanche,  nous  avons  jusqu'à  4  heures  pour  voir  la  ville; 
tandis  que  M.  des  Granges  visite  la  maison  de  Corneille  à  Petit-Cou- 
ronne, nous  admirons  l'église  Saint-Maclou,  la  cathédrale,  le  Palais  de 
justice  et  Saint-Ouen,  avec  M.  Storez,  qui  en  profite  pour  nous  faire 
un  cours  d'architecture  sur  l'art  gothique  et  la  Renaissance. 

A  4  heures,  nous  nous  acheminons  vers  la  gare  de  la  rive  gauche, 
et  nous  y  prenons  le  train  qui  nous  emmène  à  Verneuil;  le  voyage, 
très  réjoui  d'ailleurs  par  la  compagnie  de  deux  ivrognes  et  l'inlas- 
sable gaieté  de  Leplat,  se  termine  au  milieu  des  illuminations  de  la 
fête  de  Verneuil,  qui  semblent  faites  exprès  pour  nous  accueillir 
chaleureusement  avant  que  nous  nous  remettions  au  travail. 

Etienne  de  Bary  (élève  de  4"*'. 


liEii  J$EA\CES  E.1TTERAIREK  ET  lILiSI€AL.E^ 
MOS  ŒUVRES 


NOS   SÉANCES 

Les  années  se  suivent  et  ne  se  ressemblent  pas.  Autrefois,  dans 
les  premiers  temps,  nous  n'avions  guère  que  des  séances  forme 
poudingue,  comme  disent  les  géologues,  où  tout  était  mêlé  sans 
ordre  :  morceaux  d'orchestre,  pièces  de  vers,  chansons,  chœurs, 
petits  bouts  de  scènes  détachés  d'une  comédie  ou  d'un  drame. 
Il  y  en  avait  beaucoup,  beaucoup,  presque  chaque  semaine, 
pendant  les  deux  premiers  trimestres;  c'était  intéressantpar  l'ex- 
trême variété  et  par  le  grand  nombre  des  initiatives  excitées; 
mais,  peu  à  peu,  cet  éparpillement  de  l'attention  lassa  et  l'on 
demanda  quelques  morceaux  de  résistance. 

Alors  on  eut  recours  aux  conférenciers  ;  en  une  seule  année 
nous  en  écoutâmes,  sans  nous  plaindre,  douze.  Mais  c'est  qu'ils 
se  nommaient  Lacour-Gayet,  Abbé  Klein,  D'  Triboulet,  Capi- 
taine Bertrand,  Abbé  Pierre  Vignot ,  Vincent  d'Indy,  Paul  de 
Rousiers,  Edmond  Demolins. 

On  essaya  aussi  des  comédies  :  Labiche  et  Courteline  firent 
les  premiers  frais,  naturellement.  Mais  même  Courteline  et  La- 
biche deviennent  monotones  à  la  longue.  Et  le  dernier  mot  du 
tant  regretté  M.  Roujol,  avant  de  nous  quitter,  fut  pour  nous  en- 
gager à  élever  le  ton. 

Cher  ami,  soyez  satisfait.  L'an  dernier  déjà  nous  eûmes 
Athalie  ;  cette  année,  ce  fut  mieux  encore  :  moins  do  séances, 


412  LE   JOURNAL 

mais  des  séances  de  première  qualité.  Ainsi  se  marque  notre 
progrès.  Ainsi  évolue  jusquà  présent  le  genre  :  Séances  des 
Roches. 

Mais  procédons  par  ordre  :  sans  cela  iM.  Dupire,  le  grand 
ordonnateur,  ne  serait  j^as  content. 

Hormis  la  conférence  du  curé  de  Verderonne.  sur  son  orphe- 
linat, et  celle  de  M.  Carlo  Bourlet,  sur  l'espéranto,  dont  il  sera 
parlé  plus  loin,  l'École  n'a  entendu  cette  année  que  trois  confé- 
rences, une  de  M.  ^yilbois  sur  la  Russie,  une  de  M.  Moulins  sur 
les  pétroles,  une  de  M.  des  Granges"  sur  l'Espagne,  au  retour  de 
son  voyage  de  Pâques.  Les  conférenciers  ont  appelé  à  leur  aide 
projections  et  photographies  pour  fixer  les  souvenirs  dans  les 
yeux.  Quel  aimable  complément  de  l'enseignement  de  la  classe! 
Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  écrire  ici  un  compte  rendu  dé- 
taillé de  ces  charmantes  causeries,  que  l'on  pourrait  donner 
comme  des  modèles.  Au  milieu  des  mille  agréments  de  l'esprit  le 
plus  affiné  et  d'un  style  tout  en  couleurs,  c'était  plaisir  de  voir 
tout  à  coup  jaillir  une  saillie  sérieuse  et  tout  notre  jeune  audi- 
toire, gens  risibilis  ^  ramené  brusquement  aux  fortes  réalités 
de  la  vie. 

Nous  souhaitons  que  l'an  prochain  les  conférences,  faites  par 
les  professeurs  de  l'École  ou  par  des  étrangers,  soient  plus  nom- 
breuses. 

Même  souhait  pour  la  participation  de  la  nmsique  à  nos  séan- 
ces. Une  fois  seulement  M"''  Derousseau,  M.  Bonjean  et  M.  Corbu- 
sier,  nous  ont  donné  un  trio,  fantaisie  sur  Manon.  Pourquoi  ne 
leur  en  a-t-on  pas  demandé  davantage  ?  Trois  fois  seulement 
l'orchestre  a  paru  devant  la  scène,  à  la  Pastorale  de  Noël,  le  Mardi 
gras,  en  habits  rouges,  et  le  jour  de  la  fête  de  l'École.  Il  est 
vrai  qu'il  a  fait  merveille  deux  autres  fois,  sur  la  scène.  Il  nous 
a  donné,  écoutez  bien,  je  ne  plaisante  pas,  il  nous  a  donné  deux 
symphonies  de  Beethoven,  la  2  et  la  5'\  Vous  entendez?  Nos 
deux  pianos,  notre  harmonium,  nos  sept  premiers  violons,  nos 
quatre  seconds  violons,  nos  six  violoncelles  et  notre  flûte  nous 
ont  joué  deux  symphonies!  Pour  la  mesure,  pour  le  sentiment 
musical,  pour  les  nuances,  pour  les  attaques,  le  résultat  obtenu 


itE  l'École  des  roches.  il.'{ 

fut  tout  à  fait  extraordinaire.  Nos  oreilles  à  tous  furent  char- 
mées, ce  qui  ne  serait  rien,  mais  celles  de  M.  Parent  lui-même, 
qui  dirigeait,  furent  satisfaites  :  il  l'a  dit.  Il  est  vrai  qu'il  se 
démenait  un  peu  plus  que  quand  il  conduit  son  quatuor.  Mais  il 
ne  le  regrette  pas,  je  le  sais.  Quekju'un  même  m'a  demandé  mys- 
térieusement si  je  ne  croyais  pas  qu'il  av^ait  moins  de  tendresse 
pour  son  quatuor  que  pour  son  orchestre  des  Roches,  .le  n'ai 
pas  répondu. 

Et,  puisque  je  parle  de  musique,  quïl  me  soit  permis  en  pas- 
sant de  dire  un  mot  des  séances  auxquelles  nous  avons  assisté 
le  samedi  soir  à  la  Guichardière.  Les  programmes  ne  sont  pas 
loin.  Il  en  est  de  la  musique  comme  des  pièces  de  théâtre.  On  y 
trouve  tantôt  un  délassement,  tantôt  une  élévation  de  l'esprit. 
A  la  Guichardière.  on  nous  a  toujours  fait  entendre  de  la  mu- 
sique qui  élève. 

Venons  maintenant  aux  comédies. 

A  la  fin  d'octobre,  Poor  Pillicoddi/ ^  de  J.  M.  Morton,  l;i 
pièce  anglaise,  traditionnelle  maintenant.  (L'an  prochain, 
M.  Grunder  nous  donnera  la  pièce  allemande.)  C'est  une  jolie 
farce,  où  l'on  voit  un  mort  qui  ressuscite,  une  veuve  qui  ne  l'est 
pas,  une  femme  qui  croit  son  mari  veuf,  un  mari  qui  veut  s'em- 
poisonner avec  des  graines  de  pavot  et  un  petit  singe  qui  remet 
toutes  choses  en  place.  A  entendre  les  acteurs,  André  Cintra, 
de  Pourtalès,  Guiraud,  Desplanches  et  de  Coubertin ,  on  se  se- 
rait cru,  non  aux  Pioches,  mais  au  Lyceuin  Theatei\  et  M.  Bell 
tout  le  premier. 

A  la  mi-carême,  la  maison  du  Vallon  nous  donna  l'Extra^ 
boutibnnerie  de  P.  Weber,  avec  la  collaboration  des  professeurs 
et  des  élèves.  M.  .lenart.  M"'"  Sainte-Marie,  M.  Grunder,  M.  Harrault 
donnaient  la  réplique  à  Echalié,  à  Desplanches,  à  Bouthillier  et  à 
de  Séré ville.  Echalié  fut  un  Justin  d'un  réalisme  achevé  et  Des- 
planches s'y  montra  passé  maître  à  danser...  la  crampette;  il 
nous  apprit  aussi  l'art  de  se  débarrasser  de  ses  rivaux  à  coups 
d'arrosage  à  l'eau  de  seltz. 

Le  Mardi  uras,  M.  des  Granges  avait  monté  VAiniraL  la  jolie 


414  LE    JOURNAL 

pièce  en  vers  de  Jacques  Normand,  avec  l.achapelle,  Spyker, 
André  Cintra,  de  Barrau,  Echalier,  Latune  et  Guiraud.  Joie  de 
l'esprit  et  joie  des  yeux.  Le  plaisir  de  voir  Latune  en  belle-mère 
n'était  rien  pourtant  auprès  de  l'exquise  impression  d'intérieur 
hollandais  que  nous  donnèrent  le  décor  et  les  costumes.  A  voir 
l'action  se  dérouler,  on  eût  dit  un  Pieter  de  Hooch,  en  vingt 
épreuves  différentes. 

Ces  trois  pièces  nous  ont  donné  une  distraction  très  agréable. 
D'autres  nous  réservaient  de  meilleures  leçons,  de  plus  réconfor- 
tants exemples. 

A  la  fin  de  novembre,  un  jeune  prêtre  de  l'Oise,  l'abbé  Sois- 
bault,  curé  de  Verderonne,  était  venu  nous  raconter  avec  com- 
bien de  peine  et  combien  de  joie  il  avait  fondé  dans  sa  paroisse, 
où  les  enfants  sont  rares,  une  petite  colonie  dorphelins  de 
Paris.  Son  dessein  est  de  les  élever  là  pour  les  rendre  à  la 
terre.  Avec  quelle  tendresse  il  nous  parla  de  ses  vingt  petits 
enfants  I  Comme  il  sut  nous  émouvoir  en  nous  racontant  sa  dé- 
tresse, un  jour  où  il  n'avait  plus  de  quoi  les  nourrir  et  où  un 
mauvais  riche  de  Paris  le  mit  à  la  porte,  quand  il  lui  tendait  la 
main  pour  eux  !  Nul  n'y  résista  et  la  collecte  du  lendemain  fut 
abondante.  Mais,  lorsque  peu  de  jours  après,  on  parla  d'un  Arbre 
de  Noël  et  d'une  Tombola,  l'idée  vint  à  plusieurs  de  lui  en- 
voyer une  partie  des  bénéfices  :  ce  qui  fut  fait. 

Il  fut  superbe  cet  Arbre  de  Noël  :  quand  on  ouvrit  la  porte 
du  salon  sur  la  grande  salle  à  manger  du  Vallon,  toute  pleine 
de  monde,  il  y  eut  un  ah  !  universel  et  prolongé;  mais  ce  qu'on 
ne  sait  pas,  c'est  qu'il  avait  été  entièrement  monté,  garni  de  ses 
lumières  et  de  ses  guirlandes,  par  nos  jeunes  capitaines  seuls  et 
qu'eux  seuls  s'occupèrent  du  tirage  de  la  Tombola.  Merci  à  eux 
et  à  tous  ceux  qui  ont  gracieusement  envoyé  des  lots. 

Auparavant,  sur  la  scène  du  bâtiment  des  classes,  nous 
avions  assisté,  par  une  belle  nuit  d'Orient,  en  Bethléem,  à  la 
^•isite  de  l'ange  Gabriel  aux  bergers  gardant  leurs  troupeaux  et 
à  l'adoration  de  l'Enfant  Jésus  dans  sa  crèche.  Ohl  mes  amis, 
quel  délicieux  décor!  Et  pendant  ce  temps  les  chœurs  et  l'or- 


i)K  l'École  des  roches.  4ir> 

chestre  avaient  fait  entendre  les  plus  frais  de  nos  vieux  noëls. 

Amour  de  Dieu,  amour  du  prochain,  c'est  tout  un,  dit  l'É- 
vangile. 

M.  et  M"<^  Troemé,  avec  M.  Jenart,  M"^  Th.  Sainte-Marie  et 
Maurice  de  Barrau  se  chargèrent  du  patriotisme  et  montèrent, 
au  mois  de  février  le  drame  si  court,  mais  si  poignant,  d'Alban 
de  Polhes,  le  Petit.  C'est  pendant  la  guerre.  Le  Petit  est  un 
enfant  de  dix-sept  ans,  qui,  malgré  ses  parents,  s'engage  comme 
franc-tireur.  Fait  prisonnier  par  les  Prussiens,  il  doit  être  fusillé. 
L'officier  lui  permet  de  courir  embrasser  son  père  et  sa  mère,  et  il 
arrive;  mais  il  a  donné  sa  parole  qu'il  reviendra  avant  le  jour. 
Un  vieux  domestique,  qui  la  vu  naître,  l'apprend  et  fait  tout  ce 
qu'il  peut  pour  le  retenir,  le  décider  à  fuir.  Il  résiste  et  part. 
Au  moment  où  il  vient  de  s'échapper  de  la  maison  paternelle 
pour  courir  à  la  mort,  sa  mère  rentre  en  scène  et  envoie  un 
baiser  vers  la  chambre  où  elle  le  croit  endormi.  Il  est  impos- 
sible de  produire  en  moins  de  mots  une  émotion  aussi  forte  ; 
le  succès  fut  grand  et  le  jeu  des  acteurs  admirable. 

Mais  que  dire  de  la  Revue  de  la  Guiche?  Elle  défie  toute  ana- 
lyse, et  il  est  impossible  de  citer  des  noms  puisque  toute  la 
maison  était  sur  la  scène  ou  au  pied  de  la  scène.  Sachez  seule- 
ment que,  pendant  plus  d'une  heure,  nous  fûmes  en  butte  aux 
traits  de  l'esprit  le  plus  vif,  le  plus  divers,  le  plus  piquant,  le 
plus  constant,  le  plus  imprévu  qu'on  puisse  imaginer  et  que  tous 
les  assistants  en  furent  percés,  sans  qu'aucun  se  plaignit  de  sa 
blessure.  On  ne  peut  pas  faire  de  citations  :  il  faudrait  tout  citer. 
Lisez-la  plutôt,  car  elle  est  imprimée.  Vous  y  trouverez  des  gens 
du  monde,  comme  il  y  en  a  plus  qu'on  ne  pense,  un  pion  de 
collège,  comme  il  n'en  faut  plus;  vous  y  verrez  un  ballon  qui 
chante,  une  machine  élévatoire  qui  grandit  à  vue  d'œil  et  un 
garçon  dont  le  poids  augmente  de  20  kilos  en  cinq  minutes  ; 
vous  y  entendrez  un  cours  de  science  sociale  et  des  chansons 
en  toutes  les  langues;  Napoléon  y  fait  une  harangue  et  Homère 
y  compose  un  vingt-cinquième  chant  pour  V Iliade.  Mais  sous  ce 
feu  d'artifice  que  rien  ne  peut  éteindre,  sous  cette  fusillade  ron- 
flante et   crépitante,    vous   sentirez   courir   un   souflle  ému  de 


416  tE   JOURNAL 

poésie,  et,  tout  au  fond,  un  tel  amour  de  l'Ecole,  une  telle  con- 
fiance en  ses  méthodes,  un  si  vif  désir  de  la  voir  prospérer,  que 
tous  en  étaient  remués  et  entraînés  à  se  donner  plus  complète- 
ment à  elle. 

D'un  mot  quelqu'un  a  dit  tout  ce  qu'il  y  a  dire  :  «  La  Revt(e 
delà  Guiche,  c'est  un  petit  chef-d'œuvre.  »  Que  son  auteur  me 
pardonne  de  répéter  ici  ces  paroles  ailées.  Elles  sont  sorties  de  la 
bouche  d'un  de  ces  vieillards  au  cœur  intrépide,  mais  aiïaiblis 
par  l'âge,  dont  l'armée  eût  été  vaincue  par  Réquédas,  tueur 
d'hommes,  si  Athénè  aux  yeux  clairs  n'était  venue  à  leur  secours, 
sous  la  figure  du  Bœuf  divin. 

La  dernière  séance,  celle  de  la  fête  de  l'Ecole,  fut  d'un  ton 
plus  grave  ;  d'aucuns  ont  même  dit  un  peu  triste.  On  nous  donna 
Alkeslis,  d'Euripide.  La  mort  d'Alkestis  sur  la  scène,  son  enter- 
rement :  c  est  vrai  que  nous  fûmes  portés  plus  souvent  à  pleurer 
qu'à  rire.  Mais  nos  yeux  ne  furent-ils  pas  ravis  de  voir  ces  jeunes 
Hellènes,  groupés  aux  pieds  du  couple  royal,  devant  le  portique 
du  palais,  avec,  dans  le  lointain,  la  mer  Egée  et  ses  iles?  Nos 
oreilles  n'étaient-elles  pas  délicieusement  bercées  par  les  nobles 
harmonies  de  Gluck?  Et  quelle  moisson  pour  nos  âmes!  Quelle 
grâce  et  quelle  pureté  dans  les  strophes  du  chœur  pleurant  sa 
reine?  Quel  fortifiant  spectacle  que  celui  de  cette  femme  qui 
donne  sa  vie  pour  son  mari  et  de  ce  jeune  époux  qui,  malgré 
les  instances  trompeuses  d'Héraclès,  le  puissant  héros,  reste 
fidèle  au  souvenir  de  sa  chère  morte!  M.  des  Granges  le  disait 
avant  le  lever  du  rideau.  La  tragédie  antique  est  toujours  ac- 
tuelle et  le  vieil  Euripide  est  plus  jeune  peut-être  que  nos 
tragiques  français  du  xvii^  siècle. 

Mille  compliments  à  nos  jeunes  acteurs.  Matras  fut  une  Alkestis 
d'une  tendresse  exquise,  Spyker  un  Admètos  ferme  et  passionné. 
Candeira  détailla  bien  le  rôle  de  l'égoïste  Phérès ,  mais  sous  la 
figure  de  Thanatos,  avec  ses  vêtements  couleur  de  la  nuit,  il 
nous  lit  peur  à  tous,  lorsqu'il  entra  dans  le  palais,  comme  un 
voleur.  Lauer  en  Apollon  rayonnait  comme  un  soleil.  Lyautey  et 
iMaurioe  de  Turckheim  remplirent  bien  leur  rôle  difficile  de  co- 
ryphées; Guiraud  et  de   Coubertin  furent  de  gentils  esclaves. 


m:  l'école  des  roches.  417 

Enfin  M.  Oddcs  donna  au  rùle  du  vorace  Héraclès  une  tenue  digne 
du  jeune  dieu,  qui,  dit  Musset  : 

...  promenait  réternelle  justice 
Sous  son  manteau  sanglant,  taillé  dans  un  lion. 

Jamais  la  déclamation  ne  fut  aussi  bien  scandée  et  nuancée  : 
nous  n'avons  rien  perdu  des  beaux  vers  de  Georges  RivoUet. 

Gluck  non  plus  ne  perdit  rien.  M.  Parent  peut  être  fier  de 
sou  orchestre.  L'ouverture,  l'entr'acte  et  l'accompagnement  des 
strophes  du  chœur  atteignirent  une  perfection  discrète,  qui 
porta  le   comble  à  notre   plaisir. 

Grâce  à  tant  d'efforts  réunis,  succès  complet,  émotion  pro- 
fonde. Jamais  je  n'ai  vu  nos  garçons  écouter  en  un  pareil  silence. 

Impressions  douces  et  fortes,  gaies  et  sérieuses  à  la  fois,  voilà 
ce  que  nous  avons  remporté  de  ces  dernières  séances.  L'amour 
des  pauvres  et  l'amour  de  Dieu,  l'amour  de  la  Patrie,  l'amour  de 
l'École,  l'amour  conjugal  :  quels  plus  nobles  sentiments  à  éveiller 
dans  les  cœurs?  Ces  séances  marquent  un  grand  progrès  sur 
celles  de  l'an  dernier.  Ainsi  menées,  elles  contribuent  puissam- 
ment à  développer  l'esprit  de  l'École  et  à  élever  nos  garçons 
dans  le  vrai  sens  du  mot.  La  coopération  des  professeurs  y  est 
pour  quelque  chose  et  l'on  ne  saurait  trop  les  remercier  d'avoir 
pratiqué  une  fois  de  plus  cette  famiharité  de  bon  aloi,  qui  est 
une  des  caractéristiques  de  l'École  et  dont  les  résultats  sont  si 
précieux.  Ce  serait  pourtant  une  erreur,  à  notre  avis,  de  leur 
laisser  la  part  principale  :  monter  sur  les  planches  est  pour  les 
élèves  une  trop  bonne  occasion  de  faire  preuve  de  hardiesse  et 
d'aplomb,  devant  le  public  le  plus  moqueur  qui  soit  au  monde. 
Pour  de  petits  Français,  c'est  aussi  très  éducatif,  parce  que  cela 
peut  être  très  méritoire. 

A.  B. 


/il8 


LE   JOURNAL 


La  Revue  de  la  Guîche 

Livret  de  Joseph  WILBOIS 
Orchestration  d'Octave    CORBUSIER 
DÉCOR  DE  Georges  DUPIRE 

Représentée  pour  la   première  fois,    sur  le  théâtre  de    VÉcole  des   T{o- 
ches,    par    toute   la  Guîche  et    rien    que    !a   Guîche,    le  2)    mars  1907. 


VUE   DE   I.A   GlU'.llAllDIF.r.F. 


DISTRIBUTION 

iM"«   Ghitha  Demollns. La  Guîche  (Commère). 

Camille  Demoliins La  Comtesse  de  Castellrbalx. 

HÉLÈNE  Démolies La  Scienxe  sociale. 

MM.   René  Loubet L'Esprit  de  l'École  (Compère). 

Jean  Lauer Le  comte  de  Castelurbain. 

Pierre  Suleau Gaétan  de  Castelurbain. 

Olivier  Pillet Le  Prologue.  Tripion. 

Gian  Luigi  Cavazza Alphonse,   domestique  du  téléphone. 

Caruso. 

Georges  Gomy Napoléon. 

.luSEPH  WiLBois Homère. 

Uobeht  Benoit L'Eolienne. 

,  ,       .,  (Le  ballon  de  foot-ball.  Un  ouvrier 

Léon    l'UllESTIER \  17      *       t      ^r 

J         DE  \  ERNEUIL.  FORÊT.  Le  VALLON. 

Robert  Firmin-Didot Le  Capitaine.  Un  Ar.^be. 

Armand  Davel Un  Chinois. 


1>E    L  ECOLE   DES    ROCHES. 


419 


Louis  Bélièrep DuKinn  Nachtigall. 

Eduardo   Lastra L'n  Turc. 

Maxime  Tassu L'n  Camelot. 

Tony  Snyers Tony  de  Liège. 

Roger  Riom Le  Coteau.  Un  gar<;.on. 

Lucien  Riom Les  Sablons. 

Ivan  de  Maigret Les  Pins.  Un  ami  des  bêtes. 

Jacoues  Lachapei.i.e Un  garçon. 


ORCHESTRE  ROUGE 


Piano. 

Violoncelle. 


MM.    Octave  Corbusier 

Georges  Moulins 

Louis  Bonjean 

Jules  Demollns 

Léon  Despret 

André  Ferrand 

Robert  Gillet 

Christian  Schlumberger 

Ivan  ni:  Makiret Bouteillophone. 


Violons. 


TOUTE    I.A   GllCUK 


La  Revue  de  la  Guiche  a  été  le  grand  succès  de  rannée  et, 
à  la  demande  générale,  on  a  dû  en  donner  deu.v  représenta- 
tions. Elle  a  élé  imprimée  en  un  petit  volume  illustré,  qui  a  été 
enlevé  par  les  professeurs  et  les  élèves  «  comme  des  petits 
pâtés  ». 


420  LE   JOURNAL 

Il  n'en  reste  plus  qu'un  petit  nombre  d'exeuiplaires.  Qu'on  se 
le  (lise  I  Ils  sont  vendus  2  francs,  à  FÉconomat  et  aux  Bureaux 
de  la  Science  sociale,  à  Paris.  Il  faudrait  ne  pas  avoir  2  francs 
dans  sa  poche  pour  ne  pas  acheter  la  Revue  de  la  Giiiche. 
D'ailleurs  ce  petit  volume  acquerra  dans  l'avenir  un  prix  fabu- 
leux. C'est  une  fortune,  un  placement  de  père  de  famille  et  de 
tout  repos.  De  quoi   doter  vos  enfants,  Mesdames  et  Messieurs. 

Qui  n'a  pas  la  Revue  de  la  Guiche!  Demandez  la  Revue  de  la 
Gnichel  C'est  pour  2  francs;  c'est  absolument  pour  rien! 

Pour  donner  une  faible  idée  de  cette  œuvre  géniale  (sans 
exagération)  et  désormais  classique,  nous  reproduisons  trois 
des  chansons.  Voici  d'abord  le  prologue  : 

PROLOGUE 

UN  (;ar(;.on  de  la  guiche 
(ÂiK  du  Pellt  Chaperon  ronge.) 

Pour  faire  la  Revue  de  la  Guiche, 

Monsieur  Demolins  nous  a  dit  : 

«  Si  vous  voulez  tenir  l'affiche 

Y  a  des  couplets  interdits  : 
Passez  toutes  vos  plaisanteries  au  crible; 
Ménagez  les  gens  qui  sont  susceptibles; 
Mais  malgré  cela  vous  allez  juger 
Qu'il  vous  reste  encor  pas  mal  de  sujets. 

Respectez  les  fonctionnaires  : 

Finiraient  par  regimber  ; 

Blaguez  pas  Monsieur  Fallières, 

Encor  moins  Monsieur  Loubet. 
Rien  de  la  Sorbonne  :  collerait  nos  élèves; 
Rien  des  fournisseurs  :  se  mettraient  en  grève; 
Mais  malgré  cela  vous  pouvez  juger 
Qu'il  vous  reste  encor  pas  mal  de  sujets. 

Ignorez  les  catholiques, 

A  cause  des  protestants; 

Soyez  pas  patriotiques  : 

Les  Anglais  seraient  pas  contents. 
Je  veux  pas  de  debatings,  ni  d'espéranto, 
Je  veux  pas  d'ironie  touchant  mon  auto; 


DE    L  i:COLE    DES   ROCHES. 


421 


Mais  malgn''  cela  vous  pouvez  juger 
Qu'il  vous  reste  encore  pas  mal  de  sujets. 


LE  i'KOi.oGLF.  (Olivier  l'illel). 


Parlez  pas  des  capitaines, 

Parlez  pas  des  professeurs, 

Ni  de  Jules,  ni  d'Hélène, 

Ni  de  vos  frères,  ni  de  vos  sœurs; 
Parlez  pas  du  dehors,  parlez  pas  du  dedans; 
Parlez  pas  de  la  pluie  et  pas  du  beau  temps; 
Mais  malgré  cela  vous  pouvez  juger 
Qu'il  vous  reste  encor  des  foules  de  sujets. 

Et  quand  vous  aurez  fini 
Ce  petit  acte  moqueur. 
Enlevez  un  peu  d'esprit. 
Ajoutez  un  peu  de  cœur  : 


•29 


422 


LE    JOURNAL 


Que  cette  soirée  harmonieuse  ou  drôle 
Donne  à  chacun  de  nous  plus  d'esprit  d'école, 
Afin  qu'on  sache  dans  TUniversité 
"  A  quoi  tient  notre  supériorité.  )> 

[Le  rideau  s'ouvre  sur  le  décor  de  M.  Dupire  :  la  façade  ensoleillée  de  la  Guichar- 
dière,  aperçue  entre  la  réserve  et  le  vieux  noyer." 


Ûtiftr^i 


LA  COMMÈRE  (M"'  cliitlia  Dcmolins;.  —  le  compère  (René  Loubet;. 
LE  B.tLLON  DE  FooT-i!.\i.L  (llené  Foresticr  . 


LÀ  PRÉSENTATION  DES  GARÇONS  DE  LA  GUICHE 


L  ESPRIT    DE    I.  ECOLE 


Ce  sont  les  garçons  de  la  Guiche, 
Les  garçons  de  Monsieur  Coulthard, 
Forts  et  souples  comme  des  English, 
Ce  sont  les  garçons  de  la  Guiche, 
Détestant  masques  et  postiches, 
Mais  tout  de  même  un  peu  vantards; 
Ce  sont  les  garçons  de  la  Guiche, 
Les  garçons  de  Monsieur  Coulthard. 

Du  canotage  à  la  matchiche 
Sont  épatants  dans  les  quat'z-arts; 
L'esprit  de  Pillet  les  aguiche, 
Du  canotage  à  la  matchiche. 


DE   LliCOLL    DES    ROCHES.  423 

Tassu  modèle  des  potiches. 
Maigret  compose  comme  Mozart; 
Du  canotage  à  la  matchiche 
Sont  épatants  dans  les  quatz-arts. 

Au  soleil  fort  et  dans  l'air  riche, 
Benoit  grandira  tôt  ou  tard; 
Gorav  (''lève,  Lastra  défriche, 
Au  soleil  fort  et  dans  Tair  riche. 
Forestier  des  bêtes  s'entiche, 
Et  Lucien  Riom  se  fait  du  lard  ; 
Au  soleil  fort  et  dans  l'air  riche, 
Benoit  grandira  tôt  ou  tard. 


M.  K.  Coir.THARD, 
clief  (le  la  maison  de  la  (iuicliardiêre. 


Ils  ont  des  saints  à  mettre  en  niche  : 
Même  Cavazza  n'est  plus  en  retard  ; 
Suleau  est  doux  comme  un  caniche. 
Ils  ont  des  saints  à  mettre  en  niche, 
A  Lachapelle  on  ne  fait  plus  de  niches, 
Tony  n'est  jamais  rouspétard; 
Ils  ont  des  saints  à  mettre  en  niche  : 
Même  Cavazza  n'est  plus  en  retard. 

Iton-CoUege,  c'est  comme  Cambridge  : 
On  est  reçu  sans  être  bachotard; 
Ils  mettent  des  faits  sociaux  sur  fiches, 
Iton-College,  c'est  comme  Cambridge, 
Mais  ils  écrivent  comme  des  pouliches 
Et  bouquinent  comme  des  lézards; 


LE   JOURNAL 

Iton-College,  c'est  comme  Cambridge  : 
On  est  reçu  sans  être  bachotard. 

Quand  à  Bélières  l'on  dit  :  Chiche  1 
Ils  battent  Racing  et  Standard  : 
Davel  au  goal  n'a  rien  à  fiche, 
Quand  à  Bélières  l'on  dit  :  Chiche  ! 
Despret,  Didot  courent  comme  des  biches 
Et  Gillet  shoots  comme  un  pétard  : 
Quand  à  Bélières  l'on  dit  :  Chiche! 
Ils  battent  Racing  et  Standard. 


i.A  COMTESSE  (M'''-  Camille  Demolins, 


LA  SCIENCE  SOCIALE  ;M"«  Hélène  DeiH'jliDs; 


Souvenez-vous  des  vieux  de  la  Guiche, 
Terreur  des  moules  et  des  cafards; 
Conquérant  le  succès  sans  triche. 
Souvenez-vous  des  vieux  de  la  Guiche, 
Sont  plus  honnêtes  que  les  godiches 
Et  plus  malins  que  les  roublards  : 
Souvenez-vous  des  vieux  de  la  Guiche, 
Terreur  des  moules  et  des  cafards. 


DE  l'École  des  roches.  42.'> 


LAVEMR  DE  L  ÉCOLE 

LE    COMPÈBE 
(Air  du  Repos  liebdoinodaire,  de  Paul  Marinier.) 

Dans  vingt  ou  trente  ans  révolus, 

Si  vous  faites  un  tour  de  France, 

Vous  ne  vous  reconnaîtrez  plus 

Dans  l'École  de  votre  enfance. 

[,e  Bâtiment  est  achevé. 

Les  Pins  ont  un  paratonnerre  ', 

D'autres  maisons  sont  l'Ievées. 

Le  moteur  Turckheim  fait  de  la  lumière. 

^os  laboratoires  empilés 

Forment  comme  une  tour  qui  penche. 

Et  peut-être,  dans  nos  allées, 

Que  nos  arbres  auront  des  branches. 

Les  bébés  de  nos  professeurs 

Auront  des  moustaches  de  taille. 

Pendant  que  leurs  petites  sœurs 

Célébreront  leurs  fiançailles. 

De  monsieur  Mentré  nous  parlerons 

Comme  de  Lanson  et  de  Brunetière, 

Et  ses  livres  continueront 

A  chauffer  la  classe  de  première. 

Et  les  professeurs  à  chahut. 

A  qui  l'histoire  doit  des  revanches. 

Dans  nos  bois  auront  des  statues, 

Quand  nos  arbres  auront  des  branches. 

A  monsieur  Lange  et  monsieur  Wilbois 

On  laissera  ses  vieilles  bi'canes, 

Et  les  garçons  monteront  au  chois 

Trente-six  façons  d'aréoplanes. 

Y  aura  [dus  de  trains  omnibus 

Sur  cette  compagnie  phénomène. 

Et  Dion  aura  des  autobus 

Dirigés  par  des  Avattwomen. 

Le  rapide  de  dix  heures  trente-six 

Fera  halte  à  la  Guiche  le  dimanche. 

Et  vous  y  viendrez  voir  vos  fils 

Quand  les  arbres  auront  des  branches. 

^■ous  ne  vous  trouverez  pas  trop  changés, 

1.  Ce  paratonnerre  a  été  posé  entre  la  représentation  et  l'impression  de  la  Jtcruc. 
merveilleux  etYet  d'une  simple  chanson. 


426 


LE    JOURNAL 

Bien  que  vous  soyez  montés  en  grade  : 
<i  Bonjour,  Maxime.  —  Bonjour,  Roger. 

—  Que  sais-tu  sur  les  camarades? 

—  Davel  est  en  train  de  chasser 
Toutes  les  maladies  d'Amérique, 
Maigret  commande  un  cuirassé, 
Lachapelle  sauve  la  République. 

—  Et  toi,  Suleau,  que  que  t'es  devenu? 
T'as  mal  tourné,  m'a  petite  pervenche? 

—  Oui,  je  suis  membre  de  l'Institut,  » 
Quand  les  arbres  auront  de.^  branches. 

Fini  le  visiteur  banal 

Qui  vient  à  l'heure  du  potage; 

Ce  sera  comme  à  Port-Royal  : 

On  fera  de  vrais  pèlerinages. 

On  verra  des  ambassadeurs 

Fonder  chez  eux  nos  succursales; 

La  licence  aura  moins  de  valeur 

Que  le  diplôme  de  Section  spéciale. 

Un  seul  alors  échappera 

A  ce  qui  fait  \os  têtes  blanches  : 

L'Esprit  de  l'École  rajeunira 

(»uand  les  arbres  auront  des  branches. 


iioMKiiE  (Joseph  AVilbois,  l'Auteur,  lui-même, 
mais  un  peu  vieilli). 


DE   L  ECOLE    DES   ROCHES. 


LA  MUSIQUE 


On  verra,  dans  la  liste  des  œuvres  que  nous  avons  exécutées 
cette  année,  que  noire  temps  a  été  bien  employé. 

Parmi  toutes  ces  œuvres,  dont  plusieurs  offrent  des  réelles  dif- 
ficultés techniques,  je  tiens  à  dire  toute  ma  satisfaction  pour 
l'exécution  de  la  Symphonie  en  ut  mineur  de  Beethoven. 

Nous  avons  fait  là  un  petit  tour  de  force,  dont  le  mérite  re- 
vient uniquement  à  l'attention  et  au  travail  sérieux  de  mes  jeunes 
musiciens.  Les  nuances  ont  été  bien  observées  et  il  n'y  a  pas  eu 
un  seul  accroc! 

Les  œuvres  vocales  ont  été  choisies  dans  le  répertoire  si  riche 
du  xviii*  siècle.  Cinq  chœurs  à  quatre  voix  figuraient  à  la  céré- 
monie de  la  première  Communion. 

.le  ne  pense  pas  qu'il  y  ait,  en  France,  un  collège  qui  serait  en 
mesure  avecsespropres  moyens,  défaire  entendre  de tellesœuvres. 

Qu'on  ne  croie  pas  cependant  que  le  temps  réservé  aux  études 
musicales  soit  plus  grand  que  dans  les  autres  institutions  —  ce 
serait  une  erreur,  —  Seulement,  chez  nous,  le  bon  résultat  est  ob- 
tenu d'abord  par  le  dévouement  de  nos  professeurs,  M"*  Derous- 
seau,  MM.  Corbusier,  Bonjean  et  Raugel,  mais  aussi  par  la  mé- 
thode que  nous  mettons  en  pratique. 

Je  l'ai  dit  souvent  et  le  redirai  toujours  :  Il  ne  faut  faire  en- 
tendre aux  enfants  que  des  œuvres  saines  et  fortes;  —  ceux-ci  ne 
comprendront  pas  toujours  du  premier  coup,  naturellement, 
mais  il  importe  qu'ils  vivent  dans  une  atmosphère  d'art.  A  la 
longue,  ils  feront  vite  la  différence  avec  les  compositions  dont  ils 
saisiront  de  suite  la  signification. 

Laissons  à  d'autres  écoles  le  monopole  de  la  mauvaise  mu- 
sique —  Aux  Roches,  les  élèves  bien  doués  ne  perdront  pas  leur 
temps  et  pourront,  une  fois  leurs  études  terminées,  s'intéresser 
aux  belles  o'uvres  et,  au  besoin,  seront  capables  de  les  interpré- 
ter, comme  Jules  Demolins,  Corbin  de  Mangoux,  Marcel  Aube, 
André  Bessand,  Nizerolle,  Watel. 

Armand  Parent. 


428  LE   JOIRNAL 


PRINCIPAUX   MORCEAIX    EXECRES    PE.\nA.\T    I.  ANNEE 

l°Orchestre  et  Chœur. 

Andante  de  la  o'  Symphonie Beethoven. 

Larghetto  (par  M.  Parent' Haendel. 

Ave  verum Mozart. 

Adagio  (par  M.  Parent) J.-S.  Bach. 

Andante  du  1"  Trio Mendéi.ssohx. 

Andante  du  quatuor  en  mi  b Schumann. 

0  Jesu  dulci ; Vittoria. 

Ave  Mario Arcadelt. 

Tantum  err/u Palestrina. 

Allegro  final  de  la  ft  Symphonie Beethoven. 

L'orchestre  de  l'École  a  donm-  l'audition  intégrale  de  la  2'  Sym- 
phonie    Beethoven. 

et  de  la  ^^  Symphonie  (ut  mineur) Beethoven. 

La  symphonie  burlesque Haydn. 

2"  Samedis  de  la  Guichardière. 

{Musique  de  cliambre.) 

17  Novembre  1906.  —  V''  Trio Schumann. 

Cantate J.-S.   Bach. 

Marguerite  au  rouet Schubert. 

i"""  quatuor  à  cordes Beethoven. 

8  Décembre.  —  Trio  en  ut  mineur J.  Brahms. 

Air  de  Figaro Moz.vrt. 

Invitation  au  voyage • H.  Diparc. 

7''  Sonate  (piano  et  violon)  en  ut  mineur Beethoven. 

2  Février  1907.  —  3^  Trio  en  ut  mineur Beethoven. 

5«  Sonate  (piano  et  violon)  en  fn  majfw Beethoven. 

!<*'■  Quarluor  à  cordes  (2*^  audition) Beethoven. 

2  Mars.  —  2"  Trio Schumann. 

Sonate  (piano  et  violon; C.  Franck. 

18  Mai.  —  3<=  Trio E.  Lalo. 

Divertimento.  Trio  à  corde? Mozart. 

.^uin.    -  L'amour  et  la  vie  d'une  femme Schumann. 

2''  Sonate  (piano  et  violon i  en  rc  mineur. Schum.^nn. 

La  Procession C.  Franck. 

Marguerite  au  rouet Schubert. 

Invitation  au  voyage H.  Duparc. 

f>9  Juin.  — Séance  donnée  par  M.  Armand  Parent  et  M"«  Marthe 
Dron 


nE  l'écoli:  des  roches.  120 

Sonate  (piano  et  violon) , V.  d'Indv. 

Frélude-Choral  et  Fugue C.  Franck. 

i  '■«  Sonate  (  piano  et  violon) Schumann. 

30  Juin.  —  Deuxième  srance  donnée  par  M.  Parent  et  .M"*'  Dron. 

Sonate  (piano  et  violon) G.  Lekeu. 

Prélude  Aria  et  Final C.  Franck. 

Sonate  (piano  et  violon) Vkeui.s. 

Ces  deux  séances,  données  à  la  Guichardière  par  M.  Armand  Parent  et 
M"«  Dron,  ont  été  un  vrai  régal  pour  les  auditeurs,  heureux  d'entendre  et 
d'applaudir  ces  deux  grands  artistes  qui  «  font  courir  »  tout  Paris.  Nous  leur 
adressons  nos  plus  vifs  remerciements. 


LES  LUNDIS  MUSICAUX  DES  ROCHES 

En  douze  causeries  musicales,  on  s'est  proposé  d'étudier  Tévo 
lution  de  la  musique,  dégagée  de  tout  lien  avec  la  littérature  ou 
un  autre  art.  Dans  cette  musique,  qui  devient  instrumentale  à 
partir  du  xvii"  siècle,  on  s'est  attaché  à  la  Fugue,  à  la  Suite  et  à 
la  Sonate;  et,  dans  ces  formes  elles-mêmes,  ne  font  le  sujet 
d'une  séance  que  les  maîtres  qui  ont  apporté  dans  le  genre 
quelque  chose  de  neuf,  tels  Beethoven  et  Franck,  — ou  qui  le  font 
voir  sous  un  jour  particulier  et  original,  tels  Grieg  et  les  Scandi- 
naves. Dans  un  programme  aussi  restreint,  il  était  impossible  de 
faire  une  histoire,  même  abrégée,  de  la  musique,  ni  de  faire 
connaître  les  maîtres  qu'on  ne  doit  pas  ignorer.  La  tâche  en- 
treprise est  à  la  fois  plus  modeste  et  plus  élevée  :  aider  à  com- 
prendre  et  à  écouter  la  musique  pure. 

C'est  avec  beaucoup  d'entrain  que  ces  séances  ont  été  orga- 
nisées et  suivies.  Elles  m'ont  été  une  merveilleuse  occasion  d'ap- 
précier l'esprit  éveillé  et  curieux  des  élèves,  et  d'éprouver  l'iné- 
puisable bonne  volonté  des  professeurs,  tant  amateurs  que 
professionnels,  qui  ont  bien  voulu  me  seconder.  Aussi  me  fais- je 
un  devoir  dexprimer  ici  toute  ma  gratitude  à  M.  l'abbé  Gamble, 
à  M™^"  Th.  Sainte-Marie  et  Trocmé,  à  MM.  Bell  et  Grunder  pour  la 
partie  vocale;  à  M"' B.  Derousseau,  à  MM.  Bonjean,  Corbusier, 
Moulins  et  Thiry  pour  la  partie  instrumentale. 

A.  Raugel. 


■i30  LE   JOURNAL 


NOS  COLONIES  DE  VACANCES 

Pour  les  écoliers  des  Roches,  les  écoliers  du  grand  air,  les 
Colonies  de  Vacances  étaient  bien,  semble-t-il,  Y  «  œuvre  » 
prédestinée,  qu  ils  auraient  dû  inventer,  si  elle  n'avait  pas 
existé.  Aussi  ont-ils  volontiers  répondu  aux  appels  qui,  depuis 
cinq  ans,  leur  ont  été  régulièrement  adressés'. 

La  souscription  de  Tété  dernier  s'est  montée  à  la  somme  de 
730  francs,  qui  a  été  versée  aux  «  Colonies  »  de  Versailles,  re- 
présentant plus  du  cjuartde  leurs  frais.  Nous  pouvons  donc  con- 
sidérer cette  œuvre  comme  nôtre  en  grande  partie,  et  il  sera 
naturel  de  reproduire  dans  le  Journal  de  l'École  des  Roches  les 
lignes  suivantes,  extraites  du  rapport  annuel  de  ï Association 
pour  le  dévelojypement  des  Colonies  de  vacances-  : 

«  Les  colonies  de  Versailles,  organisées  en  1905  grâce  à  la  générosité  des 
élèves  de  l'École  des  Roches,  ont  pris  cette  année  un  large  essor...  ;>9  enfants 
et  une  mère  y  ont  participé. 

<^  Le  départ  ne  s'est  pas  effectué  sans  peine,  mais  nous  avons  été  large- 
ment payés  de  nos  tribulations  en  voyant  la  joie  de  nos  petits  colons,  dont 
l'imposante  caravane  intrigua,  le  22  août,  les  voyageurs  de  la  gare  Rive  gau- 
che, et  en  recevant  les  remerciements  des  mamans  toutes  reconnaissantes  du 
bien  qu'on  faisait  à  leurs  petits. 

«  Quarante  enfants  ont  été  envoyés  dans  le  Loiret,  confiés  à  l'œuvre  de 
la  Chaussée-du-Maine  de  Paris,  et  nous  trouvons  un  écho  du  genre  de  vie 
qu'ils  ont  mené  dans  les  lettres  d'un  de  nos  petits  Versaillais  : 

(c  Chère  mère, 

'<  Je  t'écris  pour  te  dire  que  la  personne  chez  qui  je  suis  est  très  gentille 

«  pour  moi.  Hier,  quand  on  est  arrivé  à  la  gare,  la  dame  nous  attendait  avec 

«  sa  voiture.  Je  suis  parti  de  la  gare  avec  un  Parisien  qui  est  à  peu  près  de 

«  mon  âge,  La  dame  en  avait  déjà  3^  avec  nous  deux  cela  faisait  5.  Je  vais  en 

«  même  temps  te  dire  que  la  dame  en  nous  appelant  se  trompe,  car  il  y  a 

«  2  Georges  et  2  Louis.  Alors  la  dame  m'a  demandé  si  j'avais  pas  un  autre 

«  nom,  alors  j'y  ai  dit  que  je  m'appelais  Georges  et  Auguste.  Maintenant  elle 

«  m'appelle  Gu-Gust. 

1,  V.  Journal  de  l'École  des  iîoc/^es,  juillet  1906,  p.  297. 

2.  Siège  social  :  6,  rue  Dufétel.  Versailles.  Présidente  :  M"'«  Raoul  de  Félice.  — 
Œuvre  neutre  au  point  de  vue  confessionnel.  Sur  les  59  colons  versaillais,  .50  envi- 
ron sont  catholiques,  3  protestants  ;  pour  quelques-uns,  le  renseignement  me  manque. 


itH  l'kcole  pes  hoches.  •  i31 

«  Toujours  je  ne  m'ennuie  pas.  La  dame  a  3  vaches,  4  veaux.  200  poules 
«  et  poulets,  M  cochons,  20  dindes,  2  chiens,  3  chats,  8  canes,  1  canard,  1  che- 
<<  val,  1  àne,  puis  enfin  une  voilure;  pense  en  voyant  tous  ces  animaux  si  je 
«  m'amuse...  Dimanche  on  va  manger  du  lapin,  il  y  en  a  7  à  manger... 

«  Je  suis  très  content  de  rester  deux  mois,  car  c'est  le  moment  des  ven- 
c<  danges  et  de  la  semence  du  blé,  et  tout  cela  va  être  amusant  pour  moi, 
1'  car  je  ne  l'ai  encore  jamais  vu  faire...  Jeudi,  j'ai  rencontr^•  le  petit  B.,  et 
«  quand  j'y  ;ii  dit  que  je  restais  deux  mois,  il  m'a  dit  que  j'étais  chanceux  et 
"  qu'il  voudrait  bien  être  comme  moi. 

«  Ton  fils  qui  t'aime  et  pense  à  toi, 

«  Georges  B .  » 

«  Les  19  autres  colons  ot  une  mère  de  famille  ont  été  envoyés  chez  des  pa- 
rents habitant  la  campagne  (Normandie  et  Bretagne)  et  au  bord  de  la  mer.  » 

La  souscription  de  1907  n'est  j)as  close,  mais  elle  s'annonce 
bien.  Les  earçons  présents  à  l'École  n'ont  pas  été  seuls  à  y  par- 
ticiper :  un  de  leurs  jeunes  camarades,  retenu  pour  raisons  de 
santé  loin  de  nous  pendant  ce  terme,  a  tenu  à  nous  envoyer  un 
joli  mandat,  avec  ces  vers  : 

«  Pour  qu'ils  aillent  aux  champs  danser  la  farandole, 
«  Aux  petits  Versaillais  remettez  mon  obole!  » 

Les  oboles  réunies  paraissent  devoir  dépasser  le  chiffre  de 
800  francs.  —  Bravo,  et  bon  courage  pour  l'an  prochain! 

Henri  Trocmé. 


POUR  LES  AVEUGLES 

A  la  suite  d'une  conférence  sur  les  aveugles,  un  professeur  de 
l'École  avait  réussi,  en  1905,  à  grouper  un  certain  nombre  d'ad- 
hérents à  l'Association  V.  Haiiy  pour  le  bien  des  aveugles.  Cette 
œuvre,  qui  a  pour  président  M.  F.  Coppée  et  pour  secrétaire  gé- 
néral l'admirable  philanthrope  qu'est  M.  Maurice  de  la  Size- 
ranne,  embrasse  toute  la  question  des  aveugles  :  elle  s'occupe 
de  l'éducation  des  enfants,  de  l'apprentissage  des  adultes,  du 
placement  des  vieillards,  de  la  confection  dos  livres  et  des  pério- 
diques à  l'usage  des  aveugles,  etc.  Cette  année,  le  nombre  des 


432  LE    JOURNAL 

adhérents  à  l'œuvre,  tant  professeurs  qu'élèves,  se  monte  à  cent 
cinq.  Certes,  le  chiffre  a  son  éloquence  et  on  ne  peut  que  féliciter 
ceux  qui  ont  donné  leur  nom;  mais,  dans  toute  œuvre,  quel- 
ques membres  actifs  valent  mieux  qu'une  multitude  d'adhérents 
qui  se  bornent  à  fournir  chaque  année  une  modique  cotisation. 
Aussi  l'initiateur  du  mouvement  espère-t-il  que,  danslasuite,  un 
certain  nombre  d'élèves  sortis  de  l'École  se  dévoueront  à  la 
cause  des  aveug^les  ;  il  est  vingt  façons  de  le  faire  :  leur  réserver 
ses  vieux  papiers  pour  la  fabrication  des  sacs,  et  ses  vêtements 
usagés  pour  leur  vestiaire;  —  acheter  les  produits  fabriqués  par 
eux;  —  se  faire  copiste  de  Braille,  etc. 

Parmi  les  œuvres  qui  sollicitent  la  bonne  volonté  des  hommes 
généreux  et  riches,  celle  des  aveugles  nous  parait  être  une  des 
plus  recommandables.  Sans  doute,  les  œuvres  de  préservation 
sociale  passent  au  premier  plan  :  sur  le  terrain  de  la  charité 
comme  sur  celui  de  la  santé,  il  vaut  mieux  prévoir  et  préserver 
que  combattre,  il  vaut  mieux  prévenir  que  guérir.  Mais  la  cécité 
est  un  mal  incurable,  qu'il  est  souvent  impossible  de  conjurer  : 
faut-il  donc  abandonner  les  malheureux  qui  en  sont  atteints? 
Ces  aveugles  sont  des  hommes  qui  ne  demandent  pas  l'aumône 
de  notre  pitié  ou  de  notre  argent,  mais  qui  désirent  se  suffire 
un  jour  à  eux-mêmes.  Se  désintéresser  de  leur  sort,  c'est  priver 
la  société  de  forces  utilisables  et  lui  imposer  des  charges  sans 
compensation.  Au  contraire,  des  sacrifices  consentis  à  propos 
peuvent  les  tirer  de  leur  misère  et  leur  procurer  la  dignité 
d'hommes  utiles;  il  ne  s'agit  que  de  les  instruire,  de  leur  ap- 
prendre un  métier,  de  leur  fournir  un  travail  et  d'encourager 
leurs  efforts.  Clairvoyants,  songeons  quelquefois  aux  «  em- 
murés ».  Ils  sont  plus  de  soixante  mille  en  France. 

F.  M. 

CONTRE  L.ALCOOLISME 

L'alcoolisme  est  un  danger  qui  ne  menace  pas  les  habitants 
de  l'École.  Mais  nos  élèves  savent  déjà  quels  terribles  ravages  il 
exerce  dans  certaines  régions,  et  combien  il  a  fait  de  tort  à  la 


DE    l'lXOLE    liES    RdCnES.  i'{.'i 

Normandie.  Aussi  avons-nous  profit»''  du  passage  aux  Roches  de 
M.  Pignolet,  professeur  de  philosophie  au  collège  de  Saint-Ger- 
main-en-Laye,  membre  actif  et  zélé  de  V Union  française  anti- 
alcoolique, pour  lui  demander  une  causerie  devant  nos  grands 
garçons  sur  l'alcool,  ses  conséquences  et  ses  remèdes.  La  parole 
sincère,  ardente  et  documentée  de  M.  Pignolet,  a  profondément 
remué  les  auditeurs  et  a  attiré  leur  attention  sur  une  navrante 
réalité  qu'ils  auront  plus  tard  à  observer  et  à  combattre. 

F.  M. 


VISITES  DES  PAUVRES 

Au  mois  d'octobre  dernier,  quelques  élèves  ont  résolu  d'aller 
porter  des  secours  aux  familles  pauvres  de  Verneuil,  que  jus- 
qu'ici visitaient  plusieurs  de  nos  professeurs.  Les  quêtes  faites 
aux  différents  offices  religieux  fournissaient  les  ressources  né- 
cessaires. 

Nous  avons  adopté  huit  familles,  dont  trois  vieillards,  deux 
veuves  chargées  d'enfants  et  trois  familles  complètes,  avec  père 
et  mère,  mais  où  les  jeunes  enfants  sont  trop  nombreux  ou 
malades,pour  que  le  travail  du  père  sulfise  à  les  faire  vivre. 

Au  cours  de  chaque  terme,  nous  avons  tenu,  dans  les  diffé- 
rentes maisons  à  tour  de  rôle,  deux  ou  trois  séances,  où  les 
besoins  de  nos  familles  ont  été  examinés,  discutés  et  défondus. 

Les  secours  réguliers  ont  varié,  suivant  les  familles  et  suivant 
les  circonstances,  de  un  à  sept  francs  par  semaine,  la  somme 
totale  montant  à  vingt  francs  environ.  La  dépense  de  l'année 
s'élève  donc  à  un  millier  de  francs,  fournis  par  les  quêtes  heb- 
domadaires. 

Nos  secours  ont  été  distribués  avec  discernement  et  non  à 
des  gens  qui  ne  les  méritaient  pas  ;  nous  sommes  venus  en  aide 
à  ces  malheureux  d'une  manière  appréciable  et,  on  tout  cela, 
nous  avons  mis  en  pratique  le  précepte  de  l'Évangile  :  Aimez- 
vous  les  uns  les  autres. 

1>. 


YI 


rVOfK  JLXC1E!\S  ELEVE» 


LA  SOCIÉTÉ  DES  ANCIENS  ÉLÈVES 

Serge  Andrk,  termine  ses  études  (rue  d'Aguesseau,  20,  Paris). 

Marcel  Aube,  fait  son  stage  dans  une  maison  d'agent  de  change  ave- 
nue Victor-Hugo,  81  ;. 

Henri  Barbier,  prépare  l'École  de  physique  et  de  chimie  de  la  ville 
de  Paris  (rue  de  Bretagne,  62,  Paris). 

André  Bessand,  étudiant  [vue  du  Pont-Neuf,  2  bis]. 

Jean  Bessand,  après  un  voyage  aux  États-Unis,  a  fait  un  stage  en 
Allemagne  dans  une  fabrique  de  tissus,  puis  un  voyage  d'affaire 
dans  l'Amérique  du  Sud  !  rue  du  Pont-Neuf,  2  bis). 

Philippe  BiNGER,  étudie  l'agriculture  (av.  de  l'Ouest,  Parc  St-Maur, 
Seine). 

Jean  de  Boisanger,  prépare  l'École  de  Grignon  (place  Yictor-lhigo, 
Lunéville). 

Maurice  Bosquet,  à  l'Institut  chimique  de  Nancy, 

Henri  Boujard,  termine  ses  études  à  l'École  de  Guyenne. 

Pierre  Bouts,  étudie  l'agriculture  (av,  Ste-Foy,  Neuilly,  Seine). 

Euguerrand  de  Caix,  termine  ses  études  à  Paris, 

Paul  Carron,  agent  de  la  Coopérative  vinicole  générale  iLibourne). 

Marcel  Charpentier,  à  l'École  des  arts  décoratifs  (av,  Herbillon,  6i, 
St-Mandé,  Seine  . 

Jean  Colle,  à  l'Institut  agricole  de  Beauvais. 

Abel  CoRBi.x  DE  Mangoux,  à  l'Institut  chimique  de  Nancy.  Doit  aller 
passer  trois  mois  en  Angleterre,  comme  chimiste,  dans  une  indus- 
trie (Ch.  de  Mangoux,  Vorly,  par  Levet,  Cher). 

Roger  CoRBix  de  Mangoux,  à  l'École  des  sciences  politiques  (rue  du 
Pré-aux-Clercs,  3  . 


Li:    JOURNAL    DF.    l/ÉCOLE    DES    ROCUES.  43.'J 

Jules  Demolins,  après  avoir  fait  son  service  militaire,  a  été  reçu  à  la 

licence  en  mathématique;  va  faii-e  un  staj^e  d'études  et  d'ensei- 

i^nemenl  aux  États-Unis. 
Robert  Dervieu,  à  l'École  des  Hautes  Études  commerciales,  à  Paris. 
François  Dupré,  termine  ses  études   rue  Francklin.  2.j  bis,  Paris). 
Henri  Dival.  à  l'École  commerciale  de  Nantes. 
Gaston  Eysséric.  élève  de  l'École  des  Beaux-Arts  de  Paris,  a  fait  son 

service  militaire  (rue  Censier,  29,  Paris  i. 
Pierre  F.viqiet-Lemaitre.  à  l'Université  de  Cambridge  'av.  du  Bois- 
de-Boulogne,  3,  Paris  . 
(îeorges  Ferrand,  après  un  stage  dans  une  fabrique  d'automobiles,  est 

agent  dans  une  maison  d'automobiles  rue  Lalo,  18,  Paris). 
Jean  de  Gasparix,  a  fait  son  service  militaire,   étudiant  en    droit, 

licencié  es  lettres,  à  Paris. 
Jacques  GAUTniER-VnxARS,  fait  un  stage  en  Angleterre  'rue  de  Cour- 

celles,  177  bis,  Paris). 
Jean-Jacques  (Iérin,  termine   ses  études  à  Paris  (rue  Buffon,   37, 

Paris  1. 
Louis  Gl\e.\zek,  dans  les  affaires  avec  sou  père  (rue  Daru,  13,  Parisj. 
René  (jullon,  étudiant  quai  Flesselles,  3  bis,  Nantes  . 
Franck   Havilaxd,  revient  d'un  stage   en  Allemagne,  est  dans  les 

affaires  avec  son  père  lav.  de  Villiers,  29,  Paris  . 
Philippe  d'IlAUTEviLLE,  au  3*^  Dragons,  à  Nantes. 
Léon  Kensimier,  dans  l'industrie  avec  son  père,  à  Saint-Étienne. 
Etienne  Landrin,  à  l'École  d'agriculture  d'Hauterive,  en  Suisse. 
Louis  Landru,  étudiant    boul.  Malesherbes,  92,  Paris). 
Mario  de  La  Rocha,  étudiant    rue  Pierre-Charron,  15,  Paris). 
Georges  Lecointre,  à  l'Institut  chimique  de  Nancy    rue  Lepas,  12, 

Nancy) . 
Marcel  l'Épine,  étudiant  rue  Le  Tasse,  7,  Paris). 
Bernard  Marotte,  élève  agronome  (le  Mont  Hymette,  Redon,  Ille-et- 

Vilaine). 
René  Millet,  dans  les  affaires  (boul.  Flandrin,  14,  Paris). 
François  Millet,  à  FÉcole  centrale  (même  adresse). 
Jacques  Minier,  à  l'École  industrielle  de  Manchester  (Cecil  street,  90, 

Moss  Side,  Manchester  . 
Guy  de  Neufbourg,  Étudiant. 
Léonce  Pelleray  av.  du  Prado,  60,  .Marseille  . 
André  Plocque,  employé  aux  Messageries  maritimes  (rue  d'ilaulo- 

ville,  1,  Paris,. 
André  Pocqet,  dans  le  commerce,  en  Angleterre,  à  son  retour  d'un 

stage  en  Amérique.    , 


436  LE   JOURNAL 

Jacques*  PocHET,  stage  dans  une  ferme  en  Amérique,  puis  dans  une 

maison  de  commerce  en  Angleterre. 
Pierre  Pocuet,  après  un  stage  à  TUniversité  d'Ithaca,  en  Amérique, 

fait  un  séjour  dans  une  ferme  au  Canada. 
Francis  Pbïelr,  étudiant  (rue  Jeanne-d"Arc,  10,  Vannes^. 
Pierre  Recraffe,  dans  l'industrie  avec  son  père,  à  Bédarieux. 
Hubert  de  Rigaud,  après  avoir  obtenu  le  diplôme  de  Pitman's  school, 

et  fait  un  stage  dans  les  affaires  à  Londres,  vient  d'entrer  dans 

une  affaire  industrielle  à  Paris   rue  de  Rivoli,  36  bis,  Paris.) 
Pierre  de  Rolsiers,  à  l'Institut  chimique  de  .Nancy. 
Paul  Saillard,  prépare  l'École  centrale  de  Paris  (rue  de  Courcelles, 

117,  Paris). 
René  Saqueï,  étudiant  en  médecine,  rue  de  la   Poissonnerie,  25, 

Nantes. 
Maurice  Siliiol,  étudiant  (rue  de  Bancel,  9,  Lyon). 
Albert  Snyers,  dans  un  sliippinn  office   Louisville  road,  :27,  Balham, 

Londres,  S.  W;. 
Tony  Snyers,  prépare  l'École  de  commerce  de  Liège  (rue  St-Denis,  10, 

Liège  . 
Albert  Ternynck,  dans  les  affaires  rue  de  Lille,  25,  Roubaix  . 
Louis  Tripet,  stage  en  Allemagne  dans  une  maison  de  commerce  (rue 

de  Compiègne,  2,  Paris). 
Guy  de  Toytot,  à  l'institut  éleclrolechnique  de  Nancy. 
Guy  de  Vautibault,  stage  en   Allemagne  (ch.  de  Chaîne-de-Cœur, 

près  Le  Mans). 
Jean  Vignard,  fait  un  stage  dans  une  ferme  en  Touraine  (passage 

St-Yves,  IG,  Nantes). 
Paul  Watel,  étudiant  (av.  Hoche,  3,  Paris). 


Extraits  de  la  correspondance. 

A  M.  E.  Demolins.  l^aris,  le  30  décembre  1906.  —  «.  Clier  Monsieur.  Voilà 
1906  qui  s'évanouit  et  avec  lui  mon  existence  militaire. 

<(  Celle-ci  m'a  privé  du  plaisir  de  vous  revoir  cette  année,  mais,  dès  la  rentrée, 
je  me  ferai  à  moi-même  la  joie  de  venir  vous  redire  mon  affection  pour 
l'École.  Je  la  remercie  de  ne  pas  m'oublier  et  de  m'envoyer  aussi  régulière- 
ment des  preuves  de  son  fidèle  souvenir  {Journal,  invitations,  etc.). 

«  Cher  Monsieur,  le  souvenir  de  l'Élcole  s'accentue  davantage  à  mesure  que 
sont  plus  loin  les  temps  où  on  l'a  quittée.  Phénomène  peut-être  particulier  à 
elle  seule,  que  l'on  apprend  à  apprécier  toujours  mieux,  à  mesure  que  ia  vie 
se  charge  de  mettre  à  l'épreuve  la  forte  et  <■  vraie  »  éducation  qu'on  \  a 
acquise.  Croyez  aussi  qu'on  n'oublie  pas  le  Fondateur  qui  la  personnifie. 


DE  l'École  des  roches.  437 

«  Veuillez  présenter  à  M"^  Demolins  mes  hommages  et  mes  souiiaits  les  plus 
respectueux  pour  1907  —  et  garder  avec  ceux-ci,  pour  vous,  l'assurance  de 
mon  respectueux  attachement.  »  —  Robert  Dervieu. 

A  M.  G.  Berlier.  Nantes,  le  IG  janvier  1907.  —  •<  Cher  Monsieur.  C'est 
avec  plaisir  que  je  viens  vous  donner  les  détails  que  vous  me  demandez. 
Ainsi  que  j'en  ai  fait  part  à  M.  Demolins,  je  suis  agriculteur,  ou  tout  au  moins 
apprenti  agriculteur  pour  le  moment,  car  je  suis  stagiaire  dans  une  grande 
ferme  tourangelle  de  loO  hectares  dont  120  en  culture  intensive.  J'y  suis 
depuis  le  mois  de  février  dernier  et  je  vais  y  retourner  en  février  prochain. 

"  Élève  de  l'École,  j'ai  voulu,  en  sortant,  continuer  sa  devise  et,  désirant 
être  agriculteur,  j'en  ai  pris  le  plus  court  chemin.  Ma  position  de  stagiaire 
me  permet  d'apprendre  et  la  pratique  et  la  théorie.  La  pratique,  en  ce  sens 
que,  pendant  cette  première  année,  j'ai  tenu  à  me  lever  aussi  tôt  que  les 
gens  de  la  ferme  et  à  faire  aussi  le  même  travail  qu'eux.  Cela  semble 
bizarre  au  premier  abord  pour  quelques-uns  de  voir  un  stagiaire  conduire 
des  bœufs,  faire  les  labours,  avoir  sa  place  active  à  la  batterie,  ou  se  mettre 
à  traire.  .J'estime  cependant  que  c'est  un  travail  qu'il  faut  avoir  fait  pour 
commander  plus  tard  en  connaissance  de  cause. 

<(  Habitant  et  mangeant  avec  la  famille  du  propriétaire,  ce  dernier  me  fait 
part  de  son  programme  pour  les  semis  à  faire  ainsi  que  pour  les  engrais  à 
répandre.  Sa  bibliothèque  étant  à  ma  disposition  pour  élargir  mes  petites 
connaissances  agricoles,  j'ai  donc  toute  facilité  pour  joindre  la  théorie  à  la 
pratique. 

«  C'est  un  dur  métier,  surtout  lorsqu'on  n'est  pas  né  dans  ce  milieu,  mais 
on  arrive  à  s'y  faire  et,  pour  ma  part,  je  suis  enchanté  de  m'être  lancé  dans 
cette  voie,  qui  avait  toujours  eu  un  certain  attrait  pour  moi;  vous  n'avez 
qu'à  vous  rappeler  nos  élevages  de  poules  et  de  chèvres  avec  Kraft  et  Colle; 
ce  dernier  fait,  lui  aussi,  de  l'agriculture. 

«  En  présentant  mes  respects  à  M™''  Bertier,  veuillez  me  rappeler  au  bon 
souvenir  de  mes  anciens  professeurs,  et  agréez,  Monsieur,  mes  sincères  saluta- 
tions. »  —  Jean  Vi(;xard. 

A  M.  E.  Demolins.  Manchester,  le  20  janvier  1907.  —  «  Cher  Monsieur.  Me 
voici  déjà  tout  à  fait  bien  installé  et  habitué  ici.  La  ville  de  Manchester  est 
littéralement  horrible  :  d'énormes  maisons  noires  dont  on  ne  voit  générale- 
ment pas  le  haut  à  cause  du  brouillard  continuel  et  plein  de  fumée;  dans  les 
rues,  beaucoup  de  camions  de  toutes  sortes,  des  tramways  électriques  en 
quantité,  des  habitants  de  toutes  les  parties  du  monde.  Il  n'y  a  pour  ainsi 
dire  que  deux  sortes  de  devantures  de  magasins  :  marchands  de  tabac  et  bars 
américains,  mais  il  y  en  a  à  profusion. 

«  Personne  n'habite  la  «  City  »  proprement  dite.  Chacun  arrive  le  matin 
pour  ses  affaires  et  repart  le  soir  aux  environs,  dans  les  faubourgs  mêmes 
de  Manchester,  qui,  eux,  sont  très  gi^ntils,  très  propres,  par  contraste  proba- 
blement, et  assez  agréables  à  habiter. 

«  C'est  là  que  j'ai  pris  pension  chez  deux  charmantes  vieilles  biles.  Il  y  a, 
dans  cette  même  maison,  comme  autre  pensionnaire,  un  Alsacien  allemand, 

30 


438.  LE    .TODRNAL 

qui  connaît  intimement  Zindel  et  qui  avait  entendu  beaucoup  parler  des 
Roches.  Je  me  suis  donc  tout  de  suite  trouvé  en  pays  de  connaissance. 

«  J'ai,  dans  cette  maison,  une  chambre  et  un  bureau,  l'un  et  l'autre  très 
confortables.  J'y  prends  le  déjeuner  du  matin  et  le  dîner.  Je  déjeune  soit  au 
restaurant  de  l'École,  soit  dans  la  ville.  Je  pars  donc  le  malin  à  9  heures  et 
ne  reviens  qu'à  '6  heures. 

«  L'École  est  absolument  superbe.  Il  est  impossible  de  se  faire  une  idée  du 
luxe  déployé  partout,  tant  en  décoration  qu'en  collections  de  toutes  sortes  et 
en  matériel.  Dans  la  salle  des  machines,  il  y  a  (5  dynamos  de  différents  types, 
actionnées  chacune  par  une  machine  à  vapeur  ;  toutes  sont  différentes  et  la 
moins  forte  fait  80  H. P.  Je  ne  veux  pas  entrer  dans  les  détails,  car  il  me  serait 
matériellement  impossible  d'en  sortir.  Un  exemple  cependant  me  paraît  assez 
significatif:  dans  le  laboratoire  de  chimie  minérale,  où  je  travaille  18  heures 
par  semaine,  chaque  étudiant  a,  à  sa  table,  une  petite  dynamo  pour  actionner 
des  agitateurs. 

<'  Chaque  branche  d'étude  a  un  laboratoire  spécial  et  une  salle  de  cours 
en  amphithéâtre  avec  appareil  de  projection  toujours  prêt  et  fonctionnant 
pendant  une  bonne  partie  des  classes.  Du  reste,  très  peu  de  cours  ici.  J'en  ai 
6  heures  par  semaine,  on  y  prend  des  notes  à  rédiger  et  amplifier  chez  soi. 
Tout  le  reste  du  temps  se  passe  aux  différents  laboratoires  de  papeterie,  chi- 
mie, physique,  mécanique,  où  l'on  travaille  avec  l'aide  de  nombreux  «  tea- 
chers  »  et  d'un  professeur. 

«  J'ai  pu,  grâce  au  bachot,  entrer  de  suite  en  deuxième  année,  où  l'on  com- 
mence seulement  à  faire  des  cours  spéciaux  pour  les  différentes  branches 
d'industrie.  La  première  année  consiste,  en  effet,  en  études  générales,  beau- 
coup moins  poussées,  du  reste,  mais  beaucoup  plus  pratiques  que  celles  que 
Ton  fait  pour  le  baccalauréat. 

«  J'ai  été  étonné  de  la  facilité  que  j'ai  eu  à  suivre  les  cours  ici.  J'ai,  du 
reste,  toujours  trouvé  une  extrême  complaisance  de  la  part  de  tout  le  monde 
pour  m'expliquer  et  me  prêter  des  notes.  Enfin  je  suis  enchanté  de  cette 
école  et  très  heureux  ici,  bien  que  la  vie  que  j'y  ai  ne  puisse  être  comparée  à 
celle  que  j'ai  eu  pendant  o  ans  à  la  Guiche. 

«  Si  quelque  élève  des  Roches  avait  l'intention  de  venir  ici,  je  lui  donnerai 
avec  grand  plaisir  tous  les  renseignements  qu'il  voudra  et  je  lui  chercherai 
une  famille.  J'ai  déjà  écrit  à  André  Bessand  pour  tâcher  de  le  décider,  mais 
je  n'ai  pas  encore  eu  de  réponse. 

«  Veuillez,  je  vous  prie,  cher  .Monsieur,  présenter  mes  respectueux  hom- 
mages à  Madame  Demolins,  me  rappeler  au  bon  souvenir  de  Ghitha,  Camille, 
Hélène,  Jules,  M.  Coulthard,  M.  Descamps,  M.  Wilbois,  M.  Saenger,  et  agréez 
l'expression  de  mes  sentiments  respectueux  et  dévoués.  Votre  élève  bien  affec- 
tionné. »  —  Jacques  Munier. 

A  M.  E.  DemoUni>.  Reutlingen,  Wurtemberg,  5  février  1907.  —  i<  Cher  Mon- 
sieur. Je  fais  en  ce  moment  un  stage  dans  une  usine,  en  Allemagne,  comme 
volontaire.  Ce  volontariat  est,  je  crois,  très  utile  à  tous  les  points  de  vue;  et 
c'est  en  même  tempiê  un  excellent  moyen  de  faire  à  la  fois  de  la  théorie  et  de 
la  pratique.  C'est  une  très  bonne  suite  à  l'éducation  que  j'ai  reçue  aux  Roches. 


DE  l'École  des  rockes.  -439 

Cela  développe  le  corps,  endurcit  ta  la  peine,  rend  énergique  et  donne  de  la 
suite  dans  les  idées. 

«  Voici  trois  semaines  que  je  suis  ici  ;  aussi  maintenant  suis-je  bien  habi- 
tué à  celle  nouvelle  vie.  Mais  les  commencements  ont  été  très  pénibles,  car 
je  ne  connaissais  personne  et  ne  savais  pas  me  faire  comprendre,  mais  petit 
à  petit  je  me  suis  habitué  et  ai  fait  quelques  progrès.  D'ailleurs,  avec  de 
l'énergie,  on  surmonte  toutes  les  difticuUés.  Et  c'est  aux  Roches  que  je  dois 
d'avoir  pu  ainsi  m'y  faire  si  vite,  aussi  j'en  remercie  son  directeur  et  tous 
mes  anciens  professeurs. 

«  Après  ce  volontariat,  je  compte  partir  pour  l'Argentine,  non  pas  dans 
rélevage  cumnie  je  l'aurais  désiré,  mais  dans  une  compagnie  qui  fait  la  pose 
des  lignes  de  chemin  de  fer.  J'entrerai  dans  cette  compagnie  sous  la  protec- 
tion d'un  ami  qui  en  est  le  premier  ingénieur,  et  j'espère  pouvoir  vite  prou- 
ver que  les  élèves  sortant  de  l'École  des  Roches  font  des  hommes.  Avant  ce 
grand  départ,  j'espère  pouvoir,  cher  Monsieur,  venir  vous  faire  une  visite. 
Veuillez  agréer,  Monsieur,  ainsi  que  Madame  Demolins,  mes  hommages  les 
plus  respectueux.  Votre  élève  reconnaissant.  »  —  Guy  de  Vautibault. 

A  M,  E.  Demolins.  Liège,  le  21  avril.  —  «  Cher  Monsieur.  Me  voilà  à  Liège 
bien  à  i'improviste.  Je  comptais  rester  encore  tout  ce  terme  aux  Roches,  mal- 
heureusement mes  études  me  retiennent  ici.  Je  compte  me  présenter  à  l'Uni- 
versité de  Liège  (section  commerciale)  en  juillet  prochain. 

«  Ces  vacances,  j'ai  vu  plusieurs  professeurs  qui  m'ont  dit  que,  si  je  voulais 
entrer  à  l'université,  il  me  fallait  travailler  spécialement  l'histoire  et  la  géo- 
graphie de  la  Belgique  et  surtout  le  flamand.  Ce  sont  trois  branches  que  je 
ne  puis  malheureusement  apprendre  aux  Roches.  Pour  le  flamand,  il  faudra 
même  que  j'aille  passer  un  mois  en  Hollande. 

•<  Je  prépare  mon  examen  avec  des  professeurs  particuliers.  Je  suis  au  cou- 
rant pour  tout,  sauf  pour  les  mathématiques,  le  flamand  et  l'allemand.  Si  je 
suis  au  courant,  je  le  dois  surtout  aux  bonnes  leçons  que  j'ai  prises  aux 
Roches. 

«  Albert  est  venu  passer  ses  vacances  à  Liège,  enchanté  de  Londres,  mais 
regrettant  aussi  beaucoup  l'École. 

«  Veuillez  présenter  mes  respects  à  Madame  Demolins.  Je  vous  remercie 
ainsi  que  Madame  Demolins  des  bons  soins  dont  j'ai  été  l'objet  pendant  mon 
séjour  à  la  Guichardière.  Un  bon  souvenir  à  Ghitha,  Camille,  Hélène,  M.  Coul- 
thard,  M.  Wilbois,  M.  Descamps  et  Jules.  Je  souhaite  bonne  chance  pour  le 
baccalauréat  aux  philosophes  et  à  Loubet. 

«  Je  vous  remercie  encore  de  tous  les  soins  que  vous  avez  pris  pour  moi.  » 
—  Tony  Snyeks. 

A  M.  G.  Bertier.  Libourne,  le  x  juin  1907.  —  »  Cher  Monsieur.  Voici  les 
détails  que  vous  me  demandez  :  J'ai  quitté  Hédales  l'année  dernière,  et  suis 
rentré  à  Libourne.  Le  seul  commerce  de  la  région  étant  le  commerce  des  vins, 
je  suis  entré  à  la  Coopn-ative  vinicole  f/cnémle,  la  plus  importanlf^  maison  de 
vins  de  ce  pays-ci.  J'espère,  en  travaillant,  m'y  créer  une  situation. 

<'  Je  trouve  ma  position  fort  agréable,  car  je  ne  reste  pas  tout  le  jour  au 


440  LE   JOURNAL 

bureau.  Je  vais  souvent  à  la  campagne  pour  voiries  propriétaires,  et  je  détruis 
ainsi  le  mauvais  effet  que  l'effort  intellectuel  aurait  pu  produire. 

«  Mes  deux  années  à  l'École  m'ont  rendu  un  grand  service;  grâce  à  vous, 
cher  Monsieur,  et  à  tous  mes  professeurs,  j'entre  dans  la  vie  «  bien  armé  », 
et  je  pars  du  pied  gauche  pour  courir  après  la  fortune  I  Votre  élève  reconnais- 
sant. »  —  Paul  Gabon. 

A.  M.  Jénart.  —  iNancy,  le  23  juin  1907.—  «  Cher  Monsieur,  je  ne  pourrai 
malheureusement  pas  venir  assister  à  la  fête  de  l'École.  Je  le  regrette  vive- 
ment, car  cette  fête  résume  d'une  façon  saisissante  la  vie  intime  de  l'École. 
Puissiez-vous  organiser  une  exposition  aussi  bien  réussie  que  celle  de  l'année 
dernière!  Je  crois  même  que  vous  ferez  mieux,  car  l'Ecole  est  toujours  en 
progrès  perpétuel. 

«  Je  suis,  pour  le  moment,  en  train  de  préparer  mon  examen  de  passage 
de  première  en  seconde  année  de  l'Institut  chimique.  J'espère  réussir. 

«  Mon  impression  de  la  vie  d'étudiant  est  que  c'est  une  vie  où  il  y  a  beau- 
coup de  temps  perdu,  malgré  tout  ce  que  l'on  peut  faire.  Je  trouve  qu'aux 
Roches  on  arrivait  à  condenser  beaucoup  plus  de  travail  dans  le  même 
temps.  A  quoi  cela  tient-il?  Je  ne  puis  y  trouver  d'autre  explication  que  la 
quantité  de  sport  que  l'on  faisait  aux  Roches,  ce  qui  permet  de  travailler  plus 
intensément,  car  on  a  l'esprit  reposé. 

«  Ici,  nous  sommes  pris,  en  temps  normal,  de  8  heures  à  12,  et  de  2  à  6, 
quelquefois  jusqu'à  7  heures,  et  nous  n'avons  même  pas  le  jeudi  après  midi. 
Nous  ne  pouvons  donc  prendre  d'exercice  que  le  dimanche.  Résultat  :  pen- 
dant les  trois  premiers  jours  de  la  semaine,  on  travaille  bien  ;  pendant  les 
trois  derniers  jours,  on  est  fatigué  et  on  ne  fait  rien.  Si  on  avait  le  jeudi 
tout  irait  bien  mieux. 

«  Pour  vous  dire  la  vérité,  je  me  trouve  tout  dépaysé  ici.  D'abord,  quand 
on  a  reçu  la  formation  des  Roches,  on  ne  peut  plus  avoir  aucune  idée  com- 
mune avec  les  autres  gens  que  l'on  rencontre  et  qui  ont  généralement  reçu 
la  formation  inférieure,  j'ose  le  dire,  du  collège  ecclésiastique,  ou  du  lycée. 
Je  ne  suis  du  reste  pas  le  seul  à  le  constater,  plusieurs  de  mes  camarades  et 
amis  m'ont  fait  la  même  remarque.  Une  autre  raison,  c'est  que  je  suis  obligé 
de  revivre  à  la  ville  ;  c'est  pour  moi  un  supplice  après  ces  cinq  années  pas- 
sées aux  Roches  en  plein  air. 

Il  Plus  je  vais,  plus  je  suis  ravi  d'avoir  reçu  la  formation  des  Roches.  D'a- 
bord je  n'éprouve  pas  le  besoin  d'aller  passer  mes  dimanches  au  café,  sous 
prétexte  qu'il  pleut;  je  me  promène  quand  même,  chose  à  laquelle  m'avait 
habitué  la  quadruple  promenade  quotidienne  de  l'Iton  au  bâtiment  que  j'ai 
faite  autrefois  pendant  quatre  trimestres. 

«  Autre  raison,  la  vie  des  Roches  m'a  appris  à  ne  pas  m'absorber  unique- 
ment dans  le  travail  du  moment  et  à  travailler  toutes  sortes  de  choses  inté- 
ressantes à  côté.  C'est  ainsi  que  je  continue  à  me  livrer  à  ma  passion  d'his- 
toire naturelle  et  que  je  me  retrempe  un  peu  dans  les  ouvrages  de  Science 
sociale  de  M.  Demolins  que  l'on  relit  toujours  avec  plaisir  et  profit.  (On  aime 
à  entendre  dire  ces  choses-là.  E.  D.) 

«J'en  ai  encore  pour  deux  ans  au  minimum  à  l'Institut  chimique.  Après 


DE  l'École  des  roches,  441 

quoi  le  service  militaire  de  deux  ans.  Après  cela,  il  est  évident  que  j'aurai 
tout  oublié,  il  faudra  que  je  refasse  au  moins  un  an  de  chimie.  Après  quoi 
il  me  faudra  me  lancer.  Je  ne  suis  pas  encore  bien  décidé  :  Est-ce  que  je  res 
terai  en  France  vu  la  difficulté  qu'il  y  a  actuellement  à  maintenir  une  indus- 
trie stable?  Est-ce  que  je  m'expatrierai  pour  exploiter  une  terre  nouvelle,  un 
pays  neuf,  comme  le  Chili,  ou  le  Mexique,  je  n'en  sais  encore  rien;  il  serait 
prématuré  de  se  décider  cinq  ans  d'avance.  D'abord  je  ne  sais  pas  encore  la 
spécialité  que  je  choisirai.  Sera-ce  métallurgie,  colorants,  ou  électrochimie. 
De  plus,  beaucoup  d'événements  peuvent  se  passer  d'ici  là. 

«  ^'euillez  me  rappeler  au  bon  souvenir  de  toute  l'École!  Professeurs  et 
élèves. 

Veuillez  présenter  mes  hommages  à  Madame  Jenart  et,  croyez-moi,  cher 
Monsieur,  votre  dévoué.  »  —  Georges  Lecointre. 

A.  M.  E.  DemoUns.  Berlin,  le  26  juin  1907.  —  «  Cher  Monsieur,  ce  n'est 
pas  sans  un  serrement  de  cœur  que  je  me  vois  dan?  l'impossibilité  d'assister 
à  la  huitième  fête  de  l'École.  Je  suis,  en  ce  moment,  dans  une  maison  de  com- 
merce à  Berlin,  où  je  compte  rester  cinq  à  six  mois,  le  temps  de  parfaire  ma 
connaissance  de  l'allemand  et  de  m'initier  à  la  tenue  des  livres.  Après  quoi, 
j'irai  probablement  en  Angleterre  continuer  mon  instruction  commerciale, 
mais  j'ignore  encore  complètement  la  branche  que  je  choisirai.  Pour  le  mo- 
ment, étant  dans  une  maison  de  lithographie,  je  m'initie  plus  particulière- 
ment à  cette  fabrication,  ce  qui  ne  veut  pas  dire  que  je  ne  changerai  pas. 
En  attendant  que  la  vocation  arrive  et  que  le  service  militaire  soit  passé 
(j'ai  encore  deux  ans  à  attendre),  je  travaille  sérieusement  et  ne  prends  plus, 
vous  le  pensez  bien,  de  vacances. 

<'  Aussi  la  prochaine  date  d'une  visite  à  ma  vieille  École  est-elle  renvoyée 
aux  calendes,  mais  je  suis  loin  de  l'oublier  pour  cela  et  j'ai  justement  choisi 
cette  date  de  la  fête  de  l'École  pour  vous  le  prouver  en  lui  souhaitant  une 
bonne  fête  et...  une  bonne  santé.  Veuillez,  s'il  vous  plait,  présenter  mes  res- 
pects à  Madame  Demolins  à  ces  demoiselles,  et  me  permettre  de  vous  assurer 
de  ma  plus  respectueuse  amitié.  Votre  ancien  et  dévoué  élève.  >  —  Louis 
Tripet. 

A.  M.  G.  Berticr.  St-xMandé,  le  15  juillet  1907.  —  «  Cher  Monsieur,  en 
réponse  à  votre  aimable  petit  mot,  je  vais  tâcher  de  vous  envoyer  le  plus 
clairement  possible  les  quelques  renseignements  que  vous  me  demandez  sur 
VÉcoles  des  Arts  décoratifs,  où  je  suis  en  ce  moment. 

"  Cette  école  comprend  trois  sections  principales  :  une  section  de  dessin, 
une  de  sculpture  et  une  d'architecture  ;  il  suffit  d'être  reçu  à  l'une  ou  à  l'au- 
tre pour  pouvoir  suivre  tous  les  cours.  Le  concours  consiste  en  une  figure 
d'après  la  bosse  pour  la  partie  dessin  et  la  partie  sculpture,  cette  figure  est 
généralement  un  antique.  Les  architectes  ont  un  projet  qui  varie  à  chaque 
fois,  bien  entendu. 

"  Le  nombre  des  reçus  varie  suivant  les  places  libres  et  suivant  aussi  la 
force  des  candidats.  Voici  les  chiffres  des  deux  derniers  concours.  En  octo- 
bre 1906,  sur  216  candidats  au  dessin,  82  reçus,  à  la  sculpture  sur  23  candi- 


LE    JOURNAL 

dats  15  reçu?^  et  à  l'architecture  30  reçus  sur  119.  Au  mois  de  mars  1907, 
69  sur  197  ont  été  reçus  au  dessin,  52  sur  146  ont  été  reçus  en  architecture 
et  en  sculpture  leur  nombre  a  été  de  31  sur  54.  Le  concours  d'admission 
se  fait  en  cinq  séances  de  deux  heures  chacune. 

"  A  leur  entrée  aux  Arts  décoratifs,  les  élèves  du  dessin  et  de  la  sculpture 
sont  interrogés  en  géométrie;  ceux  qui  n'oni  pas  répondu  d'une  façon  satis- 
faisante à  ce  petit  examen,  sont  tenus  de  suivre  un  cours  de  géométrie,  à  la 
fin  duquel  ils  sont  interrogés  de  nouveau.  Comme  vous  pouvez  vous  en  ren- 
dre compte  par  les  chiffres  que  je  viens  de  vous  donner,  la  plus  forte 
moyenne  des  i:eçus  se  trouve  à  la  sculpture  :  cela  tient  à  ce  que  le  nombre 
des  candidats  étant  moindre  que  dans  les  deux  autres  sections,  les  places 
libres  sont  plus  nombreuses. 

«  Cette  école  peut  se  placer,  entre  les  Beaux-Arts  et  les  écoles  profession- 
nelles, telles  que  :  VÉcole  Boule  par  exemple.  Son  en>eignement  est  moins 
théorique  et  moins  purement  artistique  que  celui  des  Beaux-Arts,  l'on  y  fait 
davantage  d'art  appliqué.  Toutefois  les  travaux  pratiques,  tels  que  ceux  d'é- 
bénisterie  artistique,  ou  de  tapisserie,  n'existent  pas  comme  à  VÉcole  Boule 
et  aux  autres  écoles  du  même  genre.  Tandis  que  ces  dernières  préparent  de 
bons  ouvriers  d'art  et  de  bons  contremaîtres,  les  Arts  décoratifs  forment 
beaucoup  de  dessinateurs  pour  l'industrie  et  des  professeurs  de  dessin  ;  enfin, 
après  avoir  suivi  les  cours  de  cette  école,  certains  élèves  font  ensuite  les 
Beaux-Arts. 

«  Je  ne  puis  vous  définir  exactement  le  temps  qu'il  faut  compter  pour 
les  Arts  Décoratifs,  cela  dépend  des  sujets;  je  crois  cependant  que  l'on  peut 
finir  en  trois  ans. 

<•  Un  certain  nombre  de  professeurs  font  leur  possible  pour  transformer 
et  moderniser  les  méthodes  d'enseignement. 

«  M.  Canard,  qui  est  professeur  à  la  Section  Élémentaire  de  dessin,  s'est 
aperçu  que,  lorsqu'il  nous  donnait  à  faire  Caracalla,  Néron  et  toute  cette 
série  de  plâtres  antiques,  neuf  élèves  sur  dix  lisaient  leur  journal;  en  homme 
intelligent,  il  ne  s'est  pas  obstiné  à  nous  les  servir  de  nouveau,  mais  il  nous 
a  donné  des  figures  plus  modernes.  Il  vient  même  de  tenter  une  expérience 
qui  a  d'ailleurs  beaucoup  intéressé  et  fait  du  bien  aux  élèves.  Il  nous  a  fait 
faire  des  croquis  rapides  d'après  le  modèle  vivant.  Je  ne  sais  s'il  est  satis- 
fait des  résultats,  en  tous  les  cas,  j'ai  remarqué  que  les  élèves  ont  beaucoup 
plus  travaillé  qu'à  l'ordinaire  et  que  bien  peu  ont  pensé  à  lire  ou  à  faire  du 
bruit. 

"  De  temps  à  autre,  des  conférences  techniques  nous  sont  faites.  La  dernière 
se  rapportait  aux  décors  de  théâtre.  Elle  fut  d'autant  plus  intéressante  qu'un 
assez  grand  nombre  d'entre  nous  ont  l'intention  d'en  faire  plus  lard,  et  qu'elle 
a  été  suivie  d'une  visite  très  approfondie  de  la  Comédie  Française.  Accom- 
pagnés de  professeurs  versés  en  la  matière  et  de  machinistes,  nous  avons  vu 
poser  un  décor,  et  visité  depuis  le  dernier  dessous  du  théâtre  jusqu'au  se- 
cond gril  ou  dernier  dessus,  sans  oublier  de  regarder  la  belle  collection  de 
peintures  que  possède  notre  grand  Théâtre  National,  le  foyer  des  artistes. 

«  Au  point  de  vue  de  son  installation,  l'école  qui  est  située  dans  la  trop 


DE  l'École  des  roches.  443 

étroite  rue  de  l'École-de-Médecine,  manque  absolument  de  confortable  à  tous 
les  points  de  vue.  Le  nombre  des  salles  est  insuffisant. 

«  En  attendant  le  plaisir  de  voir,  veuillez  agréer,  cher  Monsieur,  les  senti- 
ments dévoués  et  reconnaissants  de  votre  élèves.  »  —  M.  Ch.\rpk\ïier. 

A  M.  Pierre  de  Rousiers.  —  Je  suis  désolé,  mon  cher  de  Uousiers,  de 
n'avoir  pas  pu  assister  à  la  réunion  des  anciens  élèves  de  notre  chère  école. 
Mais  je  fais  actuellement  mon  service  comme  dispensé.  (62  demain  matin!) 
J'aurais  facilement  pu  venir  aux  Roches,  si  la  réunionn  avait  eu  lieu  quelques 
jours  plus  tôt.  J'étais,  en  effet,  en  permission  de  quinze  jours,  mais  j'ai  été 
obligé  de  rentrer  pour  le  14  juillet  et  il  m'était  impossible  à  cause  de  la  revue 
d'obtenir  une  nouvelle  permission. 

«  J'espère  que  ce  premier  «  meeting  ■)  aura  été  un  grand  succès  et  que  les 
anciens  seront  venus  en  foule  témoigner  par  leur  présence  effective  de  leur 
sympathie  et  de  l'intérêt  que  nous  ressentons  tous  pour  notre  École.  —  Pour 
ma  part,  je  désire  violemment  revoir  mes  anciens  pi'ofesseurs  et  passer  quelques 
bonnes  heures  en  revivant  des  souvenirs  communs  avec  les  bons  vieux  copains. 
L'occasion  m'en  sera  donnée  bientôt  lorsque  je  serai  rendu  à  la  vie  civile  et  à 
la  liberté.  Les  rigueurs  de  la  discipline  militaire  sont  bien  atténuées  de  nos 
jours.  Eh  bien,  c'est  pourtant  dur,  surtout  pour  un  ancien  élève  des  Roches! 
Quel  contraste  entre  la  discipline  de  maintenant,  uniforme,  inflexible,  et  celle 
de  jadis,  qui,  elle,  dressait  l'homme  par  l'intérieur  et  non  par  l'extérieur. 

"  Mon  souvenir  à  tous  ceux  que  j'ai  connus  et  qui  sont  encore  là-bas,  et  pré- 
sente, je  te  prie,  mes  hommages  à  M.  et  M"«  Demolins  et  à  tous  mes  anciens 
professeurs,  dis-leur  bien  que  je  suis  avec  vous  de  cœur  et  d'esprit  aujourd'hui 
pendant  votre  fête  et  que  le  souvenir  de  mon  séjour  aux  Pins  m'est  resté 
comme  celui  des  plus  heureuses  années  de  ma  vie.  »  —  Léon  Kenzinoek. 


Nécrologie. 

Nous  avons  eu  le  grand  regret  de  perdre  un  de  nos  anciens  élèves,  Raoul 
Neyret,  qui  était  entré  à  l'École  dès  l'origine  et  qui  y  avait  terminé  ses  études. 
A  sa  sortie,  il  était  entré  dans  les  affaires  avec  son  père,  à  Saint-Étienne. 

La  lettre  suivante  nous  fait  connaître  les  derniers  moments  de  notre  jeune 
ami. 

Saint-Etienne,  le  r;  janvier  19o7. 
A  M.  Edmond  Demolins. 

Cher  Monsieur, 

Je  suis  très  vivement  touché  de  la  si  bonne  marque  de  sympathie  que  vous 
voulez  bien  me  donner. 

Mon  pauvre  Raoul  avait  eu,  en  juillet,  une  broncho-pneumonie  dont  il  s'é- 
tait bien  relevé  malgré  sa  gra\ité,  mais  qui  exigeait  de  grands  soins  pour 


444  LE    JOURNAL   DE    l/ÉCOLE    DES   ROCHES. 

passer  l'hiver.  Or  cet  hiver  a  été  particulièrement  mauvais  ici  et  le  nombre  des 
grippes  est  anormal. 

Raoul  a  été  victime  de  la  grippe  ;  elle  a  rapidement  pris  un  caractère  infec- 
tieux vers  la  fin.  Il  est  resté  quatre  semaines  au  lit.  Pendant  les  quinze  pre- 
miers jours,  rien  d'inquiétant;  la  troisième  semaine  commençait  à  devenir 
mauvaise.  Pendant  quinze  jours,  avec  un  calme  admirable  que  son  caractère 
ne  m'eût  jamais  fait  supposer,  il  a  attendu  la  mort.  Il  a  reçu  les  secours  de  la 
religion  en  pleine  connaissance,  puis  il  a  manifesté  son  désir  de  mourir,  et  il 
nous  a  quitté  une  heure  après,  sans  secousse,  sans  souffrance,  avec  une  séré- 
nité qui  atténua  quand  même  mes  regrets. 

Il  parlait  souvent  de  VÉcole  des  Roches  avec  reconnaissance  pour  ceux  qui 
ont  créé  et  dirigé  cette  œuvre  si  belle.  11  travaillait  dans  le  grand  commerce 
des  soieries  de  rubans;  sa  perspicacité,  son  amour  du  travail  et  de  l'ordre  fai- 
sait bien  augurer  de  son  avenir. 

Tout  est  brisé  aujourd'hui.  .Ma  femme  et  moi  nous  saurons  trouver,  et  dans 
le  souvenir  du  passé  et  dans  l'espoir  de  l'au-delà,  la  force  dont  nous  avons 
bien  besoin.  Ma  femme  se  joint  à  moi  pour  vous  offrir,  ainsi  qu'à  M™*"  Demo- 
lins,  nos  remerciements  émus.  Merci  des  bonnes  choses  que  vous  nous  dites. 

Votre  bien  dévoué. 

Jean  Nevket. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


TYPÛGRAPHIF.   FIRMIN-DIDOT   FT   C" 


AOUT-SEPTEMBRE  1907 


39'  LIVRAISON 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


SOMMAIRE  :   La  mort  crEdniond  Demolins.  —  Appréciations  de  la  Presse.  —  CorrespoU' 
dance.  —  Les  publications  d'Edmond  Demolins.  —  Bibliographie.  —  Nouveaux  membres. 


Introduction  à  la  Science  sociale  :  Les  oiuiiiNEs,  i.a  méthode  et  la  classification,  par 
E.  BoccHiÉ  DE  Belle,  Ed.  Devoiins,  K.  Pinot  et  P.  de  Rolsieks.  1  vol.  grand  in-8'\  H  fr. 
franco.  Ce  volume  comprend  les  fascicules  3<j,  1,  10  et  11. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE 


N'^  1.  —  La  Méthode  sociale,  ses 
procédés  et  ses  applications,  par  E.  Demo- 
LLNS,  Robert  Pinot  et  Paul  de  Rousiers. 

N'^'  2.  —  Le  Conflit  des  races  en 
Macédoine,  d'après  une  observation 
monographique,  par  G.  d'Azambuja. 

N°  3.  —  Le  Japon  et  son  évolution 
sociale,  par  A.  de  Préville. 

X''  4.  —  L'Organisation  du  travail. 
Réglementation  ou  Liberté,  d'après 
l'enseignement  des  faits,  par  Edmond 
Demollns. 

N'^  5.  —  La  Révolution  agricole. 
Nécessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  Albert  Dauprat. 

N'^  6.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches (année  1903-1904). 

N**  7.  —  La  Russie;  le  peuple  et 
le  gouvernement,  par   Léon  Poinsard. 

N"  8.  —  Pour  développer  notre 
commerce  ;  Groupes  d'expansion  com- 
merciale, par  Edmond  Demolins. 

N°  9.  —  L'ouverture  du  Thibet.  Le 
Bouddhisme  et  le  Lama'i'sme,  par  A. 
de  Pré  ville. 

N"^  10  et  11.  —  La  Science  sociale 
depuis  F.  Le  Play.  —  Classification 
sociale  rérniltant  des  observations  faites 
d'après  la  métliode  de  la  Science  sociale, 
par  Edmond  Demolins.  (Fasc.  double.) 


(Prix  :  2  fr.  franco] 

N'^  12.  —  La  France  au  Maroc,  par 
LÉON  Poinsard. 

N'j  13.  —  Le  commerce  franco-belge 
et  sa  signification  sociale,  par  Ph. 
Robert. 

N°  14.  —  Un  type  d'ouvrier  anar- 
chiste. Monographie  d'une  famille 
d'ouvriers  parisiens,  parle  D''  J.  Bail- 
hache. 

N°  15.  —  Une  expérience  agricole 
de  propriétaire  résidant,  par  Albert 
Dauprat. 

N'J  16.  —  Journal  de  l'École  des  Ro 
ches  (année  1904-1905  . 

N°  17.  —  Un  nouveau  type  particula- 
riste  ébauché  :  Le  Paysan  basque  du 
Labourd  à  travers  les  âges,  par  M.  G. 
Olphe-Galliard. 

N"^  18.  —  La  crise  coloniale  en 
Nouvelle-Calédonie,  par  Marc  Le  Gou- 
pils, ancien  Président  du  Conseil  général 
de  la  Nouvelle-Calédonie. 

N"^  19,  20  et  21.  —  Le  paysan  des 
Fjords  de  Norvège,  par  Paul  Bureau. 
(Trois  Fasc.) 

N°  22.  —  Les  trois  formes  essen- 
tielles de  l'Éducation;  leur  évolution 
comparée,  par  Paul  Descamps. 

N'^  23.  —  L'Kvolutiun  ai;ricolk  en 
Alle.magne.  Le  "  Bauer  »  de  la  lande 
du  Lunebourg   par  Paul  Roux. 

La  suite  au  verso. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE  [suite] 


X»  24.  —  Les  problèmes  sociaux 
de  l'industrie  minière.  Comment  les 
résoudre,  par  Edmund  Demolins. 

]S"m  25.  —  La  civilisation  de  Tétain. 
—  Les  industries  de  l'étain  en  Fran 
conie,  par  Louis  Arqué. 

p^o  og  —  Les  récents  troubles 
agraires  et  la  crise  agricole,  par 
Henri  Brun. 

No  27.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches  (année  1905-1906). 

N^'  28  et  29.  —  L'Histoire  expliquée 
PAR  LA  Science  sociale  :  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  d'Azambuja. 

No  30.  —  L'humanité  évolue-t-elle 
vers  le  socialisme?  par  Paul  Descamps. 

N'o  31.  —  L'École  moderne,  par  G. 
Clerc,  M'>"'  Hugh  Bell  et  A.  Pernotte. 


N"  32.  —  Comment  se  prépare  l"unité 
sociale  du  monde.  Le  Droit  interna- 
tional auXX''  siècle,  par  Léon  Poinsard. 

N°  33.  —  Les  exportations  alle- 
mandes, par  Paul  de  Rousiers. 

N"  34.  —  Le  'type  savoyard,  par  C. 
Borlet,  J.  Poncier  et  P.  Descamps. 

N"  35.  —  Le  littoral  de  la  plaine 
saxonne;  le  type  des  Marschen,  par 
Paul  Roux. 

N"  3<>.  —  Les  origines  de  la  science 
sociale.  Frédéric  Le  Play;  sa  mé- 
thode et  sa  doctrine,  par  E.  BoucHiÉ 
DE  Belle. 

N"  37.  —  Les  populations  viticoles, 
par  Paul  Descamps. 

N^  38.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches    années  190<'»-1907). 


ORGANISATION  DE  LA  SOCIETE 

But  de  la  Société.  —  La  Société  a  pour 
but  de  favoriser  les  travaux  de  Science 
sociale,  par  des  bourses  de  voyage  ou 
d" études,  par  des  subventions  à  des  pu- 
blications ou  à  des  cours,  par  des  enquêtes 
locales  en  vue  d'établir  la  carte  sociale 
des  divers  pays.  Elle  crée  des  comités 
locaux  pour  l'étude  des  questions  sociales. 
Il  entre  dans  son  programme  de  tenir  des 
Congrès  sur  tous  les  points  de  la  France, 
ou  de  l'étranger,  les  plus  favorables  pour 
faire  des  observations  sociales,  ou  pour 
propager  la  méthode  et  les  conclusions  de 
la  science.  Elle  s'intéresse  au  mouvement 
de  réforme  scolaire  qui  est  sorti  de  la 
Science  sociale  et  dont  V École  des  Roches 
a  été  l'application  directe. 

Appel  au  public.  —  Notre  Société  et 
notre  Revue  s'adressent  à  tous  les  hommes 
d'étude,  particulièrement  à  ceux  qui  for- 
ment le  personnel  des  Sociétés  historiques, 
littéraires,  archéologiques,  géographiques, 
économiques,  scientifiques  de  province. 
Ils  s'intéressent  à  leur  région;  ils  dépen- 
sent, pour  l'étudier,  beaucoup  de  temps, 
sans  que  leurs  travaux  soient  coordonnés 
par  une  métliode  commune  et  éprouvés 
par  un  plan  d'ensemble,  sans  qu'ils  abou 
tissent  à  formuler  des  idées  générales- 
à  rattaclicr  les  causes  aux  conséquences. 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes.  Leurs 
travaux,  trop  souvent,  ne  dépassent  pas 
l'étroit  horizon  de  leur  localité;  ils  com- 
pilent simplement  des  faits  et  travaillent. 
pour  ainsi  dire,  au  fond  d'un  puits. 


La  Science  sociale,  au  point  où  elle  est 
maintenant  arrivée,  leur  fournit  le  moyen 
de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un 
travail  d'ensemble  pour  une  œuvre  nou- 
velle, qui  doit  livrer  la  connaissance  déplus 
en  plus  claire  et  complète  de  l'homme, 
de  la  Société.  Ils  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 

Publications  de  la  Société.  —  Tous  les 
membres  reçoivent  la  Revue  la  Scieyice 
sociale  et   le  Bulletin   de  la  Société. 

Enseignement.  —  L'enseignement  de 
la  Science  sociale  comprend  actuellement 
trois  cours  :  le  cours  de  M.  Paul  Bureau, 
au  siège  de  la  Société  de  géographie,  à 
Paris;  le  cours  de  M.  Edmond  Demolins. 
à  l'Ecole  des  Roches,  et  le  cours  de  M.  G. 
Melin,  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  Le 
cours  d'histoire,  fait  par  notre  collabora- 
teur le  V*<^  Ch.  de  Calan,  à  la  Faculté  de 
Rennes,  s'inspire  directement  des  méthodes 
et  des  conclusions  de  la  Science  sociale. 

Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 
—  Elle  comprend  aujourd'hui  une  tren- 
taine de  volumes  qui  s'inspirent  de  la 
même  méthode.  On  en  trouvera  la  liste 
sur  la  couverture  de  la  Revue. 

Conditions  d'admission.  —  La  Société 
comprend  trois  catégories  de  membres, 
dont  la  cotisation  annuelle  est  fixée  ainsi  : 

lo  Pour  les  membres  titulaires  .-20  francs 
(25  francs  pour  l'étranger)  : 

2°  Pour  les  membres  donateurs  :  100 
francs  ; 

30  Pour  les  membres  fondateurs  :  300  à 
500  francs. 


AOUT-SEPTEMBRE  1907 


39    LIVRAISON 


BULLETIN 


LA  MORT  D'EDMOND  DEMOLINS 

Nous  avons  la  douleur  d'annoncer  aux 
membres  de  notre  Société,  la  mort  de 
M.  Edmond  Demolins,  fondateur  et  direc- 
teur de  notre  Revue. 

Le  23  juillet,  s'ouvraient,  à  l'Kcole  des 
Roches,  des  vacances  longuement  atten- 
dues, qui  devaient  lui  permettre  de  donner 
enfin  à  son  cerveau  toujours  en  travail  un 
repos  bien  nécessaire  et  bien  mérité. 
Aucune  diversion  ne  parvenait  à  lui  pro- 
curer le  calme  mental  au  même  degré 
qu'une  promenade  en  automobile.  «  Quand 
je  suis  dans  mon  auto,  disait-il.  je  cesse 
de  penser.   » 

C'est  pourquoi,  comme  Tannée  dernière 
à  pareille  époque,  il  comptait  partir  à  l'a- 
venture, en  quête  d'air  pur  et  de  beaux 
sites.  Il  quittait  la  Guichardière  le  25  juil- 
let, hélas  !  pour  ne  plus  la  revoir.  Le 
deuxième  jour  de  l'excursion,  le  27  au 
matin,  il  s'éteignait  brusquement  à  Caen. 
dans  les  bras  de  celle  qui  fut  sa  fidèle 
compagne  et  la  collaboratrice  dévouée  de 
toutes  ses  œuvres. 

La  messe  d'enterrement  fut  célébrée 
le  mercredi  31  juillet  dans  la  chapelle  de 
racole  des  Roches,  par  M.  l'abbé  Gamble 
aumônier  de  l'École.  Monseigneur  l'Évêque 
d'Evreux.  qui  avait  tenu  à  assister  à  la 
cérémonie  funèbre,  fut  sollicité  au  dernier 
moment  de  dire  quelques  mots.  11  sut 
trouver  les  paroles  les  plus  touchantes 
pour  adresser  au  clier  défunt  un  suprême 
adieu. 

«  Monseigneur  rappela  d'abord  l'accueil 
jirofondément  joyeux  et  sincèrement  af- 
lectueux  qu'il  lui  avait  fait,  peu  de  temps 
auparavant,  au  jour  de  la  Confirmation,  et 
la  verve  étincelante  du  merci  qu'il  lui 
avait  adressé  alors  !  Tant  de  vie,  tant  de 
confiance,  tant  de  gaieté  semblaient  pro- 
mettre un  long  avenir.  Dieu  n'en  n'a  pas 


jugé  ainsi,  et  plus  douloureuse  a  été  notre 
surprise,  plus  profonde  a  été  notre  peine. 
Du  moins  celui  qui  dort  maintenant  son 
dernier  sommeil,  n'est-il  pas  parti  les 
mains  vides.  Jamais,  peut-être,  vie  ne  fut 
mieux  remplie  que  la  sienne. 

«  Monseigneur,  laissant  à  d'autres,  le 
soin  de  louer  comme  il  convient  l'écrivain 
et  le  penseur,  parle  du  chrétien  convaincu 
et  de  l'admirable  éducateur.  La  foi  tint 
une  grande  place  dans  la  vie  du  cher  dé- 
funt; lui-même  n'en  faisait  pas  mystère 
et  aimait  à  redire  quelle  force  il  avait 
puisée  pour  les  âpres  luttes  de  la  vie  dans 
la  foi  humble,  constante,  profonde. 

«  Le  succès  de  ses  entreprises,  il  le  de- 
manda au  seul  travail  et  à  la  grâce  de 
Dieu.  Sa  vie  restera  comme  un  rare 
exemple  d'énergie  et  de  dignité. 

«  Educateur,  il  eut  les  plus  fécondes 
audaces;  mais  dans  sa  méthode  d'éduca- 
tion, comme  dans  sa  vie,  il  sut  faire  à  la 
religion  une  place  digne  d'elle.  Il  avait 
appris,  par  expérience,  après  le  psalmiste, 
que  «  si  Dieu  ne  soutient  les  fondements 
d'une  maison,  vainement  travaillent  ceux 
<jui  l'édifient  ». 

«  A'oilà  pourquoi,  «  l'Evêque  et  l'ami  » 
verse  aujourd'hui  des  larmes  sur  son  cer- 
cueil, pourquoi  il  est  venu  unir  sa  plainte 
à  celles  de  l'épouse  et  des  enfants  éplorés, 
à  celles  des  amis  et  des  élèves  désolés. 

«  Sa  Grandeur  termine  cependant  sur 
une  parole  d'espoir.  Edmond  Demolins 
n'est  pas  mort  tout  entier;  il  vit  et  il  vivra 
dans  les  œuvres  qu'il  a  fondées.  Il  rêvait 
de  rendre  plus  grande  la  patrie,  de  la 
doter  d'hommes  énergiques  et  libres.  Dieu 
lui  a  donné  la  douce  consolation  de  voir 
sa  chère  Ecole  des  Roches  porter  ses  pre- 
miers fruits  ;  ils  en  pré.sagent  de  plus 
beaux  dans  l'avenir. 

«  Edmond  Demolins  vivra  parmi  nous 
l)ar  son  esprit  et  i)ar  son   œuvre;  il   vit 


294 


BULLETIN    DE   LA    SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


auprès  de  Celui  qu"il  a  aimé  et  servi  pen- 
dant sa  vie  entière,  auprès  de  Dieu,  qui  a 
déjà  donné,  —  c'est  notre  espoir,  —  la 
récompense  suprême  au  maitre-ouvrier 
de  tant  de  nobles  travaux,  i. 

Au  cimetière,  les  discours  suivants  ont 
été  prononcés  : 

Discours  de  M.  Laya. 
Messieurs, 

Je  tiens,  comme  maire  de  Verneuil,  à  ap- 
porter sur  le  cercueil  de  M.  Demolins  l'hom- 
mage reconnaissant  que  la  ville  rend  à  sa 
mémoire. 

M.  Demolins  n'était  point  de  notre  pays  ; 
mais  il  en  goûtait  le  charme  et  la  tranquil- 
lité, puisqu'il  y  a  bientôt  seize  ans.  quand 
il  s'est  agi  pour  lui  de  choisir  une  demeure, 
où  il  pût  travailler  à  son  aise,  penser  et 
écrire  librement,  c'est  notre  pays  qu'il  a 
préféré,  et  que  c'est  de  la  Guichardère  près 
Verneuil,  qu'il  a  daté  certains  de  ses  livres 
aujourd'hui  célèbres  dans  toute  l'Europe, 
comme  A  quoi  tient  la  supériorité  des 
Anglo-Saxons. 

Il  ne  s'est  jamais  intimement  mêlé  à  notre 
vie  locale;  mais  il  l'avait  renouvelée  et 
embellie  par  son  œuvre.  Tous  savaient  ici 
que  c'est  à  l'appel  de  son  talent,  que,  de 
toutes  les  parties  de  la  France  et  même  de 
l'étranger,  étaient  accourues  sur  notre  petit 
coin  de  terre,  ces  centaines  de  jeunes  gens 
désireux  de  «  bien  s'armer  pour  la  vie  ». 
Tous  comprenaient  qu'en  fondant  l'École 
des  Roches.  M.  Demolins  avait  rendu  im  im- 
mense service  à  la  prospérité  commerciale 
et  au  bon  renom  de  notre  cité.  C'est  ce  qui 
explique  que,  samedi  dernier,  la  nouvelle 
soudaine  de  sa  mort  ait  provoqué  dans 
toute  la  ville  une  aussi  vive  émotion  :  c'est 
l)ourquoi  je  suis  certain  d'être  l'interprète 
de  tous  mes  concitoyens,  en  priant  la  fa- 
mille si  cruellement  éprouvée  d'agréer 
l'expression  de  nos  respectueuses  condo- 
léances, et  en  l'assurant  que,  pour  nous,  le 
souvenir  de  M.  Demolins  restera  toujours 
lié,  comme  celui  d'un  bienfaiteur  de  la 
ville  de  Verneuil,  à  notre  sympathie  pour 
son  œuvre,  pour  cette  École  des  Roches  qui 
lui  survivra. 
Monsieur  Demolins,  adieu. 


Discours  de  M.  de  Rousiers. 

Messieurs, 

Je  viens,  au  nom  de  la  Société  de  Science 
sociale,  rendre  un  suprême  hommage  au 
disciple  éminent  de  nos  maîtres  Le  Play  et 
Henri  de  Tourville,  devenu  lui-même  un 
maître,  à  celui  qui.  plus  qu'aucun  autre,  a 
fait  connaître  la  science  sociale,  à  celui 
enfin  qui  Tamise  en  pratique  au  point  d'en 
faire  l'inspiratrice  de  tous  ses  actes. 

Tout  jeune  encore,  Edmond  Demolins 
avait  résolu  de  se  consacrer  à  la  science 
sociale  et,  pendant  trente  années,  il  n'a  ja- 
mais cessé  de  rester  fidèle  à  ce  vœu.  Avec 
quel  succès  il  a  parcouru  la  carrière  qu'il 
s'était  ainsi  tracée,  vous  le  savez  tous,  et  à 
l'heure  solennelle  où  l'ère  des  vanités  ter- 
restres vient  de  se  clore  pour  lui,  il  con- 
vient mieux  de  rappeler  devant  vous  la  belle 
unité  morale  de  sa  vie,  toute  remplie  par 
un  inlassable  effort  à  la  recherche  de  la 
vérité. 

Edmond  Demolins  a  été,  dans  toute  la 
force  du  terme,  l'apôtre  de  la  science  so- 
ciale. Dans  ses  livres,  dans  ses  articles, 
dans  ses  lettres,  dans  sa  conversation,  dans 
ses  actes,  il  y  avait  une  prédication  et  un 
enseignement.  Beaucoup  d'entre  nous  lui 
sont  redevables  de  ce  qu'ils  valent.  La 
science  sociale  lui  doit  la  plupart  de  ses 
adeptes  actuels. 

La  fécondité  de  cet  apostolat  ne  saurait 
s'expliquer  par  les  seules  qualités  littéraires 
de  l'écrivain;  sans  doute,  il  possédait  à  un 
degré  tout  à  fait  rare  le  don  si  français  de 
la  clarté  ;  il  faisait  saillir  les  reliefs  de  sa 
pensée  avec  puissance  et  excellait  à  frapper 
l'attention  de  ses  auditeurs  et  de  ses  lec- 
teurs par  la  vivacité  des  images  qu'il  sus- 
citait: tous  ceux  qui  l'ont  connu  conservent 
le  souvenir  des  formules  vivantes  dans  les- 
quelles il  annonçait  ou  résumait  ses  con- 
clusions. Mais  le  secret  de  sa  force  n'était 
pas  là.  Il  était  dans  l'ardeur  et  dans  la 
profondeur  de  sa  conviction  scientifi- 
que. .\vant  de  convaincre  les  autres  il 
s'était  convaincu  lui-même  et  il  l'avait 
fait  d'une  telle  manière  qu'après  ce  pre- 
mier triomphe ,  après  avoir  gagné  ce 
premier  disciple,  il  entreprenait  la  con- 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


^295 


(luête  (les  autres  avec  une  confiance  abso- 
lue dans  l'irrésistible  puissance  de  ses  ar- 
guments. 

Au  surplus,  cette  confiance  n'était  pas 
purement  intellectuelle  et  spéculative  ;  elle 
le  déterminait  à  l'action:  elle  lui  inspirait  la 
liardiesse  avec  laquelle  il  s'efforça  toujours 
de  réaliser  et  de  vivre  la  science  sociale. 
I/homme  qui  fondait,  il  y  a  vingt  et  un  ans, 
une  revue  avec  quatre  collaborateurs  est 
bien  le  même  qui  créait  quinze  ans  plus 
tard,  sur  le  coin  de  terre  où  il  était  venu 
s'établir,  une  école  nouvelle  par  son  but. 
})ar  ses  méthodes  et  par  son  organisation. 
La  Revue  et  l'École  ont  grandi  et  prospéré, 
prouvant  ainsi  que  leur  fondateur  avait 
montré  plus  de  sagesse  dans  son  initiative 
périlleu.se  que  les  amis  prudents  effrayés  de 
son  audace. 

Et  c'est  pourquoi  nous  tous  qui  avons 
suivi  les  mêmes  sentiers  que  lui,  nous  sen- 
tons si  cruellement  le  vide  que  sa  di.spari- 
tion  laisse  dans  notre  petite  phalange.  II 
nous  avait  précédés  et  il  continuait  à  nous 
entraîner.  Il  ne  permettait  pas  que  le  cou- 
rant de  l'existence  journalière  fît  perdre 
de  vue  à  aucun  de  nous  le  but  supérieur 
([ue  nous  nous  étions  assigné.  Par  là,  il 
élevait  le  niveau  de  notre  vie,  et  je  ne  sau- 
rais faire  de  lui  un  plus  bel  éloge  que  de 
lui  rendre  ce  témoignage  véridique.  11 
existe  actuellement  quelques  hommes  qui 
ont  travaillé  plus  énergiquement,  qui  se 
sont  attachés  plus  fortement  à  une  vérité 
directrice,  qui  ont  mieux  compris,  mieux 
aimé  et  mieux  vécu  leur  vie  parce  (jue  la 
i'rovulence  avait  placé  Edmond  Demolins 
sur  leur  route.  .\u  nom  de  tous  ceux-là, 
au  nom  des  amis  liés  à  lui  par  une  affection 
ancienne,  au  nom  des  amis  inconnus  qui 
ne  le  connaissaient  que  par  ses  écrits,  je 
tiens  à  dire  la  dette  que  nous  avons  con- 
tractée vis-à-yis  de  lui. 

Et  je  ne  puis  m'empêcher  aussi  de  join- 
dre l'expression  de  ma  reconnaissance  à 
celle  des  pères  de  famille  auxquels  Edmond 
Demolins  a  rendu  l'inappréciable  service  de 
faire  de  leurs  fils  des  hommes  de  demain. 
Son  œuvre  scientifique  lui  survivra,  mais 
la  grande  œuvre  sociale  qu'elle  lui  a  ins- 
pirée commence  seulement  à  donner  des 
fruits,  en  sorte  que  la  fécondité  de  son  la- 


beur ne  saurait  se  mesurer  aux  résultats 
acquis. 

C'est  que  tout  son  effort  était  dirigé  vers 
le  but  éloigné  que  sa  vive  intelligence  dis- 
tinguait clairement.  Semeur  infatigable,  il 
recherchait  avec  passion  les  semences  sai- 
nes et  les  terres  de  choix, laissant  à  d'autres 
le  souci  de  la  récolte.  Lorsque  le  maître 
souverain  a  jugé  que  la  tâche  était  ac- 
complie, il  a  rappelé  à  lui  le  bon  ouvrier. 
Et  il  lui  a  plu  de  marquer,  par  le  brusque 
passage  de  la  vie  présente  à  la  vie  éternelle, 
le  lien  mystérieux  mais  étroit  qui  les  unit 
l'une  à  l'autre.  Malgré  la  poignante  douleur 
qu'une  fin  si  subite  cause  à  tous  ses  amis, 
à  ses  proches,  à  la  vaillante  compagne  qui 
collaborait  si  efficacement  à  son  œuvre,  un 
sentiment  d'infinie  confiance  s'en  dégage 
cependant.  Et  près  de  la  tombe  du  chré- 
tien qua  été  Edmond  Demolins,  nous  ai- 
mons à  nous  rappeler  la  belle  pensée  d'Henri 
de  Tourville  :  La  mort  est  un  développe- 
ment de  la  vie. 

Adieu,  cher  et  fidèle  ami,  nos  cœurs  sont 
pleins  de  tri.stesse.  mais  ils  ne  connaissent 
pas  le  désespoir.  Votre  souvenir  demeurera 
parmi  nous  et  votre  exemple  nous  fortifiera; 
nous  continuerons  à  cultiver  le  champ  fer- 
tile que  votre  infatigable  activité  a  préparé 
en  vue  des  moissons  futures. 

Discours  de  M.  Bouts. 
Messieurs, 

Devant  cette  tombe,  si  brusquement  et 
prématurément  ouverte,  où  va  être  ense- 
velie la  dépouille  mortelle  d'Edmond 
Demolins,  un  sentiment  de  stupeur  ne  se 
mêle-t-il  pas  à  vos  regrets,  et  ne  vous 
demandez-vous  pas  comment  la  mort  a 
pu  avoir  raison  de  tant  d'action,  de  tant 
d'énergie,  dotant  de  vie  intense? 

Dieu,  en  qui  croyait  M.  Demolins,  a  ses 
raisons  que  notre  raison  ne  connaît  pas, 
et  le  plus  sage  est  encore  pour  nous  de 
nous  incliner  devant  la  A'olonté  Suprême, 
et  après  avoir  payé  un  douloureux  tri- 
but de  larmes  et  de  prières  à  celui  qui 
n'est  plus,  d'honorer  sa  grande  mémoire 
en  pratiquant  ses  leçons  ! 

Partageons  donc,  et  de  tout  notre  cœur, 
la  tlouleur  de  la  famille  de  M.  Demolins, 


296 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


de  la  vaillante  compagne  de  sa  vie  et  de 
ses  labeurs,  de  son  fils,  sur  lequel  il  fon- 
dait justement  de  si  belles  espérances,  de 
ses  filles  qui  furent  le  charme  de  son  âge 
mûr,  et  eussent  été  la  joie  de  sa  vieil- 
lesse ! 

Recueillons-nous  devant  ce  foyer  en 
deuil  où  «  si  grande  était  sa  place  occupée, 
ou  plus  grande  encore,  hélas  !  sera  sa 
place  vide  !  » 

Messieurs,  dans  ce  cadre  harmonieux 
de  l'École  des  Roches,  vous  laisserez 
errer  longtemps  vos  regards  mélancoli- 
ques sur  ces  chemins  familiers  qu"il  par- 
courait d'un  pas  naguère  si  alerte,  sur 
cette  Maison  de  la  Guichardière,  demeure 
patriarcale,  où  il  y  avait  une  cellule  de 
bénédictin  et  où  l'hospitalité  était  si  cor- 
diale et  si  enveloppante  !  Vous  chercherez 
l'écho  de  sa  voix  dans  les  classes,  dans  la 
salle  des  fêtes  où  il  animait  vos  réunions 
de  son  esprit  délié  et  de  sa  verve  prime- 
sautière. 

Et  nous  qu'il  avait  appelés  à  Tlionneur 
d'être  ses  conseillers,  nous  voilà  privés 
de  sa  direction,  direction  ardente  et  quel- 
quefois impétueuse,  mais  toujours  tendue 
passionnément  vers  le  bien  de  l'École 
avec  la  conscience  de  son  rôle  redoutable 
et  vraiment  sublime  d'Éducateur. 

Et  quel  éducateur  c'était  !  Avec  la 
science  sociale,  de  laquelle  je  n'ai  pas 
qualité  pour  parler  ici,  l'Éducation  a  été 
la  grande  passion  de  sa  vie  de  penseur. 
On  peut  dire  qu'il  lui  a  tout  sacrifié.  De- 
venu célèbre,  lu  et  commenté  dans  le 
monde  entier,  ce  philosophe  n'avait  ac- 
cepté ni  un  honneur  ni  une  décoration  ;  il 
méprisait  la  politique,  comme  il  méprisait 
l'argent,  jusqu'à  jeter,  d'un  geste  magnifi- 
que, dans  le  plateau  de  la  balance  incom- 
plètement chargé  pour  décider  de  la  cons- 
truction de  l'École  des  Roches,  la  moitié  de 
sa  fortune;  il  méprisait  sa  santé  !...  c'est 
pourquoi  nous  sommes  aujourd'hui  triste- 
tement  réunis,  Messieurs,  autour  de  son 
cercueil  ! 

La  mort  a  surpris  M.  Demolins  avec 
une  soudaineté  cruelle;  elle  jie  pouvait 
plus  arrêter  l'essor  de  son  œuvre.  Bien 
armé  pour  la  vie,  il  avait  gouverné  et 
prévu,    et,    comme  le    poète   antique,  il 


pouvait  dire  à  son  dernier  jour  :  i\'on 
omnis  moriar .' 

Suivons  son  exemple,  Messieurs,  et  tra- 
vaillons !  Travaillons  à  soutenir  cette  Mai- 
son des  Roches,  maintenant  si  prospère,  à 
laquelle  resteront  indissolublement  unis 
le  nom  et  la  mémoire  de  M.  Demolins. 

Et  pour  tirer  de  cette  triste  cérémonie 
le  grave  enseignement  qu'elle  comporte, 
disons  à  nos  enfants,  qui  ont  eu  la  bonne 
fortune  d'avoir  un  pareil  maître,  disons- 
nous  à  nous-mêmes,  que  si  nous  satisfai- 
sons à  la  loi  du  travail,  si  nous  luttons 
pour  conquérir  l'indépendance  qui  assure 
la  dignité  et  permet  lïnfluence  sociale,  si 
nous  fondons  des  familles  nombreuses, 
fortes,  unies,  chrétiennes,  ayant  été  bien 
armés  pour  la  vie,  nous  serons  forts  con- 
tre la  mort  ! 

Discours  de  M.  Bertier. 

Cher  et  vénéré  Maître, 

La  douleur  de  l'École  des  Roches  est 
profonde  en  vous  disant  adieu.  La  grande 
famille  que  vous  avez  fondée  pleure  .son 
père.  C'est  à  elle  que  vous  aviez  donné 
votre  pensée  la  plus  haute,  votre  plus  vail- 
lante énergie,  tout  votre  cœur...  et  même 
c'est  à  elle  que  vous  avez  sacrifié  votre 
vie. 

Aussi  est-ce  avec  un  sentiment  de  pro- 
fonde reconnaissance  qu'aujourd'hui,  au 
nom  de  tous  vos  collaborateurs,  je  veux 
dire  à  celle  qui  n'a  pas  hésité  à  partager 
tous  vos  travaux  que  nous  partageons  toute 
sa  douleur  et  que  nous  nous  mettons  au 
nombre  de  vos  enfants. 

Et  quelle  consolation  meilleure  pour- 
rons-nous avoir  que  de  nous  rappeler  en- 
semble ici  quel  don  de  vous-même  vous 
nous  avez  fait.  Où  pourrons-nous  retrou- 
ver de  la  force  sinon  dans  l'histoire  de  vos 
difficultés,  dans  la  méditation  de  vos  con-. 
seils,  et  aussi  dans  la  méditation  de  votre 
mort.  Quel  exemple  pour  nous  :  la  veille 
vous  étiez  encore  à  la  tâche,  consacrant  à 
votre  œuvre  de  prédilection  et  à  nous  tous 
vos  pensées  jusqu'à  la  dernière. 

Merci,  cher  Maître,  de  tout  ce  que  vous 
nous  avez  donné.  Il  y  a  neuf  ans  à  peine 
que  vous  avez  eu  le  courage  de  boulever- 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


297 


ser  le  sol  de  la  France,  aplati  par  les  rou- 
tines, desséché  par  les  vieilles  habitudes, 
de  le  remuer  profondément  avec  le  soc 
d'une  puissante  charrue,  votre  livre,  de 
creuser  le  premier  sillon  où  devait  germer 
l'École  nouvelle.  A  partir  de  ce  jour,  vous 
n'avez  plus  connu  le  repos  et  tous  ceux 
qui  sont  ici  savent,  du  moins  en  partie,  les 
soins  de  chaque  jour,  les  soucis,  les  ora- 
ges, le  travail  sans  trêve  qu'il  a  fallu  en- 
durer pour  voir  germer,  pousser  et  fleurir 
cette  superbe  plante  vigoureuse  et  solide 
dont  les  cinq  branches  étaient  votre  or- 
gueil !  Et  cependant  l'œuvre  matérielle 
seule  était  faite  ;  il  fallait  reprendre  cha- 
cun des  rejetons.  L'âme  de  chaque  enfant 
méritait  le  même  soin  en  particulier  que 
l'Ecole  avait  demandé  en  général.  Les 
élèves  de  cette  École  vous  doivent  les 
meilleures  année  de  leur  vie,  en  cette  at- 
mosphère familiale  et  douce  pour  nous 
tous,  ("est  à  vous  qu'ils  doivent  leur  ro- 
buste santé,  la  fermeté  de  leur  caractère, 
l'enseignement  le  plus  vivant,  le  plus  mo- 
derne en  même  temps  que  le  plus  solide. 

Nos  anciens  élèves,  eux  surtout,  com- 
prennent tout  le  bonheur  que  vous  avez 
donné  aux  habitants  des  Roches.  Ils  vous 
doivent  quelque  chose  de  plus  encore. 

.\  la  veille  de  leur  entrée  dans  la  vie, 
vous  preniez  à  cœur  de  porter  à  son  maxi- 
mum l'énergie  que  vous  développiez  en 
eux  et  avec  un  courage  qui  effrayait  les 
timides,  avec  aussi  une  confiance  joyeuse 
dans  la  bonté  de  l'éducation  des  Roches 
et  dans  la  bonté  finale  de  la  vie,  vous  les 
lanciez  à  l'assaut  des  situations  indépen- 
dantes qui  seules  demandent  de  l'énergie, 
mais  qui  la  rendent  au  centuple  à  notre 
France. 

Quel  courage  vous  aviez,  cher  Mon- 
sieur, et  comme  le  plus  hardi  d'entre 
nous  paraissait  tiède  et  hésitant  à  vos 
côtés  ! 

Portez  précieusement  en  vous,  mes  chers 
anciens,  les  conseils  et  les  vibrants  appels 
de  ce  vaillant  lutteur.  Redites-les  aux  plus 
jeunes,  redites-leur  ce  vers  de  Laprade 
(jue  M.  Demolins  eût  volontiers  fait  sien  : 

-Nous  avons  assez  de  rêveurs,  soyons  des  hommes. 
«  Soyez  des  hommes  »,  que  de  fois  aussi 


M.  Demolins  a  redit  ce  mot  à  ses  profes- 
seurs. 

C'est  à  vous  que  je  m'adresse  mainte- 
nant, mes  chers  collègues  et  amis.  ;i  vous 
qui  allez  porter  demain  avec  moi  la  lourde 
responsabilité  de  cette  œuvre,  comment 
serions-nous  préparés  à  notre  tâche,  s'il  ne 
nous  avait  pas  pris  l'un  après  l'aiitre,  s'il 
ne  nous  avait  pétris  et  modelés  suivant 
son  idéal?  Et  c'est  ici  que  je  me  plais  à  le 
voir  supérieur  à  tous  et  supérieur  à  lui- 
même.  Il  a  pensé  à  se  survivre,  non  en 
nous  bridant  de  recommandations,  mais 
on  prenant  soin  que  le  meilleur  de  sa 
pensée  vive  en  chacun  de  nous.  Il  nous 
disait  :  «  Allez,  vous  êtes  seul  maître  de 
votre  tâche,  mais  seul  aussi  vous  en  êtes 
responsable,  faites  qu'elle  réussisse!  »  Il 
voulait  développer  en  nous  la  volonté  et 
l'initiative  par  le  sentiment  de  la  respon- 
sabilité :  nous  avons  été  ses  premiers 
élèves. 

Comme  il  aimait  à  nous  féliciter  d'avoir 
écouté  ses  conseils,  à  mesurer  avec  nous 
le  chemin  parcouru  dans  la  voie  de  l'éner- 
gie, de  la  maîtrise  de  soi.  de  l'action  calme 
et  féconde.  «  Beaucoup  d'hommes,  disait-il. 
ont  fondé  des  œuvres  qui  sont  mortes  avec 
eux.  parce  qu'ils  voulaient  être  seuls  à 
penser,  à  vouloir  et  à  agir.  Mais  mon  œuvre 
vivra  parce  que  j'ai  eu  le  courage  de  la 
faire  reposer  sur  d'autres  que  sur  moi. 
J'ai  voulu  m'entourer  non  de  machines, 
mais  de  volontés.  » 

Sans  cesse,  depuis  deux  ans  surtout. 
M.  Demolins  revenait,  avec  une  doulou- 
reuse insistance,  sur  l'idée  de  sa  mort 
probable,  prochaine  peut-être.  Et  toujours 
il  ajoutait  :  t  Mon  œuvre  vivra.  > 

«  La  gloire,  me  disait-il  la  veille  de  son 
départ  pour  Caen,  elle  me  viendra  peut- 
être  après  ma  mort...  si  jamais  elle  me 
vient  !  Peu  m'importe  ma  gloire,  ce  qui 
m'importe  c'est  mon  œuvre.  » 

Œuvre  immense.  Messieurs,  œuvre 
capitale  qu'il  serait  mesquin  et  mensonger 
de  limiter  à  l'Ecole.  C'est  à  M.  Demolins 
que  la  France  doit  le  développement  de 
l'éducation  physique,  le  bouleversement 
des  programmes  de  19()2.  les  proportions 
inouïes  qu'a  prise  l'étude  des  langues 
vivantes,   les   progrès  de  l'enseignement 


298 


BULLETIN    DE    LA    SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


concret,  vivant  et  pratique  des  sciences. 
On  sourit  parfois  de  l'Ecole  des  Roches. 
Laissez  sourire.  Elle  transforme  la  France. 
Tous  les  éducateurs  français  actuels, 
toutes  les  revues  de  pédagogie,  tous  les 
journaux  vivent  de  la  pensée  de  M.  Demo- 
lins.  Parfois  on  le  cite,  souvent  on  feint  de 
l'ignorer.  Mais  c'est  toujours  à  sa  vive 
intelligence  qu'on  emprunte. 

Son  œuvre  en  éducation  est  la  plus 
neuve  et  la  plus  hardie,  comme  aussi  la 
plus  profonde  de  ce  temps,  et  nul  ne 
pourra  parler  justement  de  lui,  sans  l'ap- 
peler un  grand  Français. 

On  vous  rendra  justice,  cher  Maître,  on 
vous  rend  justice  déjà.  ]\Iais  là-haut  vous 
jouirez  surtout  du  bien  que  vous  faites  et 
que  vous  ferez  encore,  vous  vous  plairez 
à  voir  cette  France  que  vous  aimiez  deve- 
nir, grâce  à  vous,  plus  forte  et  plus  res- 
pectée, et  trouver  en  elle,  pour  les  jeter  à 
profusion  sur  les  pays  neufs,  des  réserves 
inépuisables  de  caractères  bien  trempés. 
Vous  verrez  vos  élèves,  fidèles  à  votre 
pensée,  s'efforcer  de  développer  en  eux 
les  vertus  auxquelles  vous  teniez  le  plus  : 
l'énergie  contre  les  passions  du  dedans, 
l'énergie  contre  les  difficultés  du  dehors. 
Chrétien  convaincu,  vous  avez  cherclié 
sans  cesse  à  épurer  l'idée  religieuse  en 
vous  et  en  nous  tous,  en  la  séparant  cou- 
rageusement de  ce  qui  n'est  pas  elle,  des 
vieux  souvenirs  du  paganisme  comme  des 
ambitions  terrestres.  Être  chrétien,  c'était 
pour  vous  savoir  aimer  les  grandes  choses 
et  se  sacrifier  pour  elles. 

Nous  aimons  à  redire  de  vous  cette  pa- 
role d'un  de  vos  auteurs  préférés,  Mfe''"Spal- 
ding  :  «  Quiconque  s'efforce  d'élever  l'hu- 
manité entière,  en  lui  donnant  la  possi- 
bilité de  vivre  une  vie  plus  libre  et  plus 
humaine,  celui-là  est  l'ouvrier  de  la  cause 
du  Christ  pour  le  salut  des  hommes.  » 

Appréciations  de  la  Presse. 

Parmi  les  articles  consacrés  par  la  Presse 
à  la  mort  de  M.  Demolins,  citons  quelques 
extraits  caractéristiques. 

Du  Journal  des  Débats  : 

M.  Edmond  Demolins,  dont  on  annon- 
çait samedi  dernier  la  mort  soudaine,  était 


une  des  physionomies  les  plus  originales 
et  un  des  esprits  les  plus  vigoureux  de  no- 
tre époque.  Formé  à  l'école  de  Le  Play  et 
de  son  continuateur  Henri  de  Tourville,  il  a 
été  pendant  trente  ans  le  champion  et  le 
propagateur  de  la  science  sociale  fondée 
par  ces  maîtres.  Tout  le  monde  a  lu,  il  y  a 
quelques  années,  son  volume  :A  quoi  tient 
la  supériorité  des  A  nglo-Saxons  .'qui  eut  un 
succès  retentissant.  Mais  l'œuvre  qu'il  laisse 
après  lui  est  considérable  et  variée.  Tout 
jeune,  M.  Edmond  Demolins  s'était  adonné 
aux  études  historiques  et  il  publia,  dès 
1874,  un  volume  aujourd'hui  introuvable 
sur  Le  Mouvement  communal  au  moyen 
âge.  Quelques  années  plus  tard,  il  donnait 
une  Histoire  de  France  en  quatre  volumes, 
conçue  sur  un  plan  des  plus  heureux,  qu'il 
résumait  ainsi  :  «  Grouper  les  faits  par  le 
procédé  de  l'école  philosophique  et  les  ex- 
poser par  le  procédé  de  Técole narrative  ». 
Déjà,  dans  cet  ouvrage,  se  manifestaient 
les  qualités  de  clarté  limpide,  d'ordon- 
nancement méthodique  et  de  relief  qui 
furent  la  caractéristique  du  talent  de 
Demolins. 

A  partir  de  1880,  la  science  sociale  de- 
vint l'objet  exclusif  de  ses  préoccupations, 
de  ses  elforts  et  de  ses  travaux.  A  cette 
époque,  Frédéric  Le  Play  confia  au  jeune 
écrivain  dont  il  appréciait  hautement  la 
valeur  la  fondation  et  la  direction  de  la 
Revue /r;  lié  forme  sociale.  En  même  temps. 
Henri  de  Tourville  jetait  les  bases  d'un 
enseignement  méthodique  de  la  science 
sociale  et  bientôt  Edmond  Demolins  inau- 
gura, dans  les  salles  de  la  Société  de  Géo- 
graphie, ses  cours  de  science  sociale  où  se 
pressait  une  élite  intellectuelle,  attirée 
par  la  nouveauté  du  sujet  traité  et  re- 
tenue tant  par  la  fécondité  de  la  méthode 
exposée  (jue  par  la  personnalité  du  jeune 
maître. 

Le  développement  de  cet  enseignement 
sous  la  puissante  initiative  d'Henri  de  Tour- 
ville  ramenait  les  disciples  de  Le  Play  à 
l'idée  première  de  ses  travaux.  La  déter- 
mination précise  d'une  méthode  scientifi- 
que d'observation  des  sociétés  humaines 
prenait  le  pas  sur  les  applications  immé- 
diates des  conclusions  déjà  formulées.  La 
science  sociale  devenait  la  préoccupation 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


290 


dominante  dos  jouiies  hommes  içi-oupés 
plus  ('ti'oitonient  depuis  la  mort  de  Le 
Play  autour  d'Henri  de  Tourville  et  d'Ed- 
mond Demolins. 

Cette  t'nolution  se  précisa  en  1880  par  la 
(léation  de  la  Revue  la  Science  sociale  à 
lacjuelle  Demolins  se  consacra  depuis  lors 
sans  réserve.  Les  innombrables  études 
qu'il  y  publia  avec  une  infatigable  ardeur 
devinrent  le  germe  des  ouvrages  qu'il 
ilonna  dans  la  suite  et  dont  quelques-uns 
lui  acquirent  une  réputation  universelle. 
Le  pi-emier  et  le  plus  célèbre  de  cette  se- 
conde série  fut  le  volume  fameux  :  ,4  quoi 
lient  la  supériorité  des  Anglo-Saxons  ?  qui 
atteignit  promptemen-t  vingt-six  éditions, 
([ui  fut  l'objet  de  controverses  passionnées, 
mais  qui  affirma  aux  yeux  de  tous  le  ta- 
lent de  premier  ordre  de  son  auteur.  A  la 
suite  de  ce  volume,  il  publia  successive- 
ment :  Les  Français  iV aujourd'hui.  Les 
f/randes  Houles  des  peuples,  Comment  la 
fioute  crée  le  lyjie  social,  A-t-on  intérêt  à 
s'emparer  du  pouvoir?  Ces  titres,  à  eux 
seuls,  montrent  la  variété  d'applications 
auxquelles  Demolins  faisait  servir  la 
science  sociale. 

Mais,  dans  l'énumération  de  ses  ouvra- 
ges, il  en  est  un  qui  mérite  d'être  mis  à 
part,  parce  qu'il  fut  moins  un  livre  qu'un 
programme  et  que  l'écrivain  convaincu 
entreprit  bientôt  lui-même  la  réalisation 
du  programme   qui  s'y  trouvait  tracé. 

Le  livre  s'appelait  L'Education  nouvelle. 
Il  disait  la  nécessité  de  transformer  les 
niéthodes  routinières  de  notre  éducation 
française,  de  préparer  les  jeunes  généra- 
tions en  vue  du  devoir  de  demain  et  non 
selon  les  habitudes  d'hier,  de  les  former 
aux  luttes  de  la  vie  moderne,  de  «  bien  les 
armer  pour  la  vie  ». 

La  réalisation  du  programme  fut  la 
création  de  l'École  des  Roches.  Avec  une 
hardiesse  (j;ui  effrayait  ses  meilleurs  amis, 
soutenu  par  la  collaboration  effective  de 
la  femme  supérieure  qu'il  avait  associée 
à  sa  vie,  Edmond  Demolins  constitua,  de 
toutes  pièces,  sur  un  plan  entièrement 
nouveau,  sans  autre  appui  que  celui  de 
quelcjues  lecteurs  séduits  par  la  puissante 
originalité  de  son  livre,  une  école  (|ui  vo- 
cruta,  dès  la  première  année  de  sa  fon- 


dation, une  cenlaine  de  jeunes  enfants. 
Fendant  quatre  années,  M.  et  M""'  Demo- 
lins traversèrent  une  période  véritable- 
ment héro'ique,  surmontant  les  difficul- 
tés matérielles  d'une  installation  à  créer 
en  pleine  campagne,  choisissant  un  à  un 
les  maîtres  de  l'Ecole  auxquels  il  fallait 
enseigner  le  métier  nouveau  qu'ils  igno- 
raient. Il  ne  s'agissait  pas,  en  effet,  de 
faire  appel  à  des  hommes  d'expérience 
déjà  déformés  par  le  pli  professionnel  : 
il  fallait  découvrir  des  hommes  et  des  fem- 
mes de  haute  valeur  intellectuelle  et  mo- 
rale, d'un  dévouement  absolu  à  la  cause 
de  l'Ecole  nouvelle,  possédant  les  qualités 
éducatrices  requises,  maislespossédanten 
germe  seulement.  Il  fallait  découvrir  les 
personnalités  capables  de  s'associer  à  l'in- 
tention du  fondateur  et  de  la  faire  passer 
dans  la  pratique. 

Aujourd'hui,  après  sept  ans  d'existence. 
l'Ecole  des  Roches,  en  pleine  prospérité, 
ne  désarme  pas  les  critiques,  mais  s'im- 
pose à  l'attention  de  tous  les  éducateurs. 
Son  influence  sur  les  méthodes  pédagogi- 
ques se  trahit  de  mille  manières  et,  en 
disparaissant,  Edmond  Demolins  laisse  le 
souvenir  d'un  réformateur  de  l'éducation 
française,  en  même  temps  que  d'un  maî- 
tre écrivain. 

Du  Gaulois  : 

On  annonce  la  mort  de  M.  Edmond  De- 
molins, qui  fut  le  disciple  préféré  de  M.  Le 
Play,  et  qui,  après  avoir  étudié  chez  eux 
les  Anglo-Saxons,  fit  paraître,  il  y  a  une 
quinzaine  d'années,  un  livre  des  mieux 
documentés  pour  démontrer  leur  supério- 
rité et  en  étaler  les  raisons. 

Cette  supériorité  tenait,  à  son  avis,  à 
l'éducation,  à  la  liberté  testamentaire,  à 
l'esprit  de  cohésion,  d'union,  d'association 
qui  caractérise  cette  race,  et  à  son  sens  pra- 
tique et  réalisateur. 

Par  les  exercices  physiques  l'éducation 
anglaise  fait  des  hommes  forts  et  agiles. 
L'hygiène,  la  propreté,  l'hydrothérapie 
contribuent  à  ce  résultat.  Mais  c'est  aussi 
la  préparation  morale  qui  est  remarquable 
dans  les  institutions  et  les  universités  an- 
glaises. Les  jeunes  gens  se  préparent  aux 
luttes  de  la  vie  par  le  sentiment  précoce  de 
l'initiative  et  de  la  responsabilité  person- 


;}oo 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


nelle.  Ils  usent  d'une  certaine  liberté  au 
grand  air  sous  une  surveillance  très  large. 
Et  leurs  études  sont  adaptées  à  la  carrière 
qu'ils  veulent  embrasser.  Instruction  pra- 
tique que  n'embarrasse  pas  l'esprit  de 
l'ombre  des  Grecs  et  des  Romains  et  qui 
donne  la  connaissance  des  langues  utiles 
et  des  affaires. 

Par  la  liberté  testamentaire,  la  loi  an- 
glaise laisse  les  enfants  dans  l'incertitude 
de  l'avenir.  Si.  dans  les  familles  où  existe 
un  majorât,  l'ainé  est  sûr  d'hériter,  il  n'en 
est  pas  de  même  des  cadets,  si  grand  que 
soit  leur  nom,  et  cette  incertitude  les  oblige 
à  autant  d'initiative  que  de  respect  envers 
leur  père. 

L'esprit  d'union,  c'e.st  celui  qui  nous 
manqué  le  plus,  qui  nous  a  toujours  man- 
qué. Dans  toute  colonie,  où  Français  et 
Anglais  vivent  côte  à  côte,  on  voit  les  Fran- 
çais se  dénigrer  entre  eux  et  les  Anglais 
s'unir,  se  soutenir,  s'associer. 

Quant  au  sens  pratique,  on  sait  à  quoi 
s'en  tenir. 

Très  frappé  par  cette  comparaison  des 
deux  races,  M.  Demolins,  qui  avait  puisé 
auprès  de  Le  Play  l'idéal  de  la  réforme  .so- 
ciale avec  la  liberté  testamentaire,  comprit 
qu'on  ne  pouvait  aboutir  facilement  à  cet 
idéal,  et  qu'il  valait  mieux  commencer  par 
la  première  réforme,  celle  de  l'éducation. 

Education!  Ce  mot  a-t-il  été  assez  con- 
fondu avec  rin.struction  ! 

Nos  lycées  donnent  l'instruction  et  se 
soucient  fort  peu  de  léducation.  Comment 
l'Etat  pourrait-il  se  charger  de  l'éducation 
des  jeunes  gens?  Il  a  chassé  les  congréga- 
tions enseignantes,  et  avec  elles  il  a  pros- 
crit l'éducation. 

M.  Demolins  entreprit  donc  de  fonder 
une  école  modèle,  et  ce  fut  l'École  des 
Roches,  son  unique  préoccupation  jusqu'à 
sa  dernière  heure. 

L'entreprise  était  généreuse  et  l)elle.  Elle 
valait  qu'on  s'en  occupât,  qu'on  l'aidât,  et 
M.  Demolins  fut  très  soutenu  par  quelques 
personnes  qui  partageaient  ses  idées.  La 
masse  ne  comprit  pas;  l'Etat  se  désinté- 
re.ssa  de  cette  belle  tentative,  et  si  l'Ecole 
des  Roches  a  vécu,  c'est  grâce  à  la  persis- 
tance, à  l'énergie,  à  l'intelligence  de  son 
directeur. 


Nous  souhaitons  qu'elle  vive  et  qu'elle 
prospère,  et  que  cette  réforme  de  l'éduca- 
tion moderne  se  concilie  de  plus  en  plus 
avec  nos  méthodes  d'enseignement 

Du  Journal  de  Roubaix  : 

Nous  avons  annoncé  la  mort,  à  l'âge  de 
cinquante-cinq  ans,  de  M.  Edmond  Demo- 
lins, fondateur  et  président  du  Conseil 
d'administration  de  l'Ecole  des  Roches, 
directeur  de  la  Science  sociale.  M.  Demo- 
lins est  mort  subitement  à  Caen  où  il  arri- 
vait en  automobile  de  l'Ecole  des  Roches. 
Son  nom  était  devenu  populaire  depuis  la 
publication  d'un  volume  qui  eut  un  grand 
retentissement  :  .4  quoi  lient  la  supériorité 
des  Anglo-Saxons  ? 

Homme  d'action  et  de  volonté,  il  avait 
consacré  ses  dernières  années  à  la  réforme 
de  l'enseignement  .sur  des  bases  plus  mo- 
dernes, constituées  par  les  exercices  phy- 
siques, les  langues  vivantes  et  la  formation 
du  caractère.  Ces  idées,  exposées  dans  un 
livre  fort  lu,  l'Education  nouvelle,  furent 
mises  en  pratique  dans  l'Ecole  des  Roches, 
prototype  d'une  demi-douzaine  d'établis- 
sements conçus  sur  le  même  plan. 

M.  Edmond  Demolins  laisse  plusieurs 
autres  ouvrages  inspirés  de  l'esprit  de  Le 
Play  :  Les  Français  d'aujourd'/mi,  —  Com- 
ment la  Route  crée  le  type  social,  —  A-ton 
intérêt  à  s'emparer  du  pouvoir?  Dans  tous 
on  retrouve  la  préoccupation  très  affichée 
d'étudier  les  phénomènes  sociaux  suivant 
la  méthode  scientifique.  Les  vues  origi- 
nales y  .sont  nombreuses,  ainsi  que  dans  la 
revue  mensuelle,  la  Science  sociale,  dirigée 
par  M.  Demolins  depuis  1886.  M.  Demolins 
avait  groupé  autour  de  lui  une  élite  de  tra- 
vailleurs imbus  de  la  même  doctrine,  aux- 
([uels  on  doit  une  série  d'essais  et  de  mo- 
nographies, qu'il  ne  faudrait  pas  prendre 
pour  de  simples  matériaux.  M.  Demolins 
était  un  entraîneur,  et  sa  disparition  pré- 
maturée est  une  perte  pour  ce  qu'on  appe- 
lait naguère  les  sciences  morales  et  poli- 
tiques. 

Du  Phare  de  la  Loire  : 

Nous  apprenons  avec  une  douloureuse 
siu'prise  la  mort  subite  de  M.  Joseph- 
Edmond  Demolins,  fondateur  et  président 
du  Conseil  d'administration  de  l'Ecole  des 
Roches  et  directeur  de  la  Science  sociale. 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


301 


Né  à  Marseille  en  1852,  M.  Demolins 
n'avait  que  55  ans. 

En  1886,  .M.  Demolins  avait  créé,  avec 
un  groupe  de  l'école  du  sociologue  Le 
Play,  la  revue  la  Science  sociale  dans  la- 
quelle il  accumula  des  études  sociologiques 
qui  procèdent  d'une  méthode  neuve,  tout 
en  s'appuyant  en  partie  sur  les  procédés  de 
Taine  et  de  Le  Play. 

M.  Demolins  devint  tout  à  coup  célèbre 
en  publiant,  de  1897  à  1898,  trois  ouvrages 
de  grand  mérite  et  qui  eurent  un  succès 
universel  :  A  quoi  tient  la  supériorité  des 
Anglo-Saxons  ?  puis  Les  Fronçais  d'au- 
jourd'hui et  enfin  l'Education  nouvelle. 

Dans  ce  dernier  livre,  M.  Demolins  pré- 
conisait, en  somme,  la  méthode  anglaise 
d'éducation  au  grand  air,  qu'il  appliqua 
avec  le  succès  que  l'on  sait  à  l'Ecole  des 
Roches  :  vie  au  grand  air,  hygiène  phy- 
sique et  morale  de  l'enfant  qui  est  habitué, 
dès  ses  plus  jeunes  années,  à  accepter  plei- 
nement la  responsabilité  de  ses  actes,  qui 
travaille  logiquement  à  devenir  l'homme 
qu'il  sera  plus  tard,  imprégné  de  ses  de- 
voirs, aussi  apte  aux  exercices  physiques 
qu'à  la  conquête  de  la  science. 

M.  Demolins  écrivit  encore,  un  peu  plus 
tard,  un  autre  ouvrage  d'une  valeur  égale 
à  celle  des  précédents  :  Comment  la  Boule 
crée  le  type  social. 

De  même  que,  dans  Les  Français  d'au- 
jourd'hui, il  avait  montré  l'influence  du 
sol,  (le  ses  cultm'es  spéciales,  sur  le  déve 
loppement  physique  et  moral  de  l'individu 
et  de  la  famille,  dans  Les  grandes  routes 
des  peuples,  il  s'efforça  de  prouver  que 
la  route  suivie  par  ces  peuples  dans  leurs 
émigrations,  depuis  la  plus  lointaine  anti- 
quité, a  fortement  déterminé  les  caractères 
des  nations  qu'ils  ont  créés  depuis. 

On  comprendra,  rien  que  par  ces  quel- 
ques notes,  toute  l'importance  des  ques- 
tions soulevées  par  M.  Demolins  et  quelle 
riche  moisson  d'idées  on  peut  faire  en  le 
suivant  pas  à  pas  dans  ses  recherches  à 
travers  notre  passé  et  notre  présent. 

On  doit  encore  au  grand  sociologue  qui 
vient  de  disparaître  prématurément  un 
certain  nombre  de  brochures  :  Le  Socia- 
lisme devant  la  science  moderne,  La  Ques- 
tio)i  des  grands  magasins,  Comment  élever 


et  établir  nos  enfants  )f  (Juel  est  le  devoir 
présent?  La  nécessité  d'un  programme 
social,  Boërs  et  Anglais,  etc.  C'est  un 
homme  de  bien,  un  grand  éducateur,  un 
véritable  «  professeur  d'énergie  »,  sui- 
vant une  heureuse  expression,  qui  vient 
de  mourir,  et  nous  adressons  à  sa  famille 
l'expression  de  nos  regrets  d'autant  plus 
avivés. 

De  V Eclair  : 

M.  Edmond  Demolins,  dont  VEclair  an- 
nonçait dernièrement  la  fin  prématurée, 
a  consacré  toute  sa  vie  à  l'étude  des  socié- 
tés humaines  et  à  la  mise  en  pratique  des 
conclusions  auxquelles  ces  études  l'avaient 
conduit.  Tout  jeune,  il  s'était  misa  l'école 
de  Frédéric  Le  Play.  C'était  le  temps  où, 
à  peine  sorti  du  collège  de  Mongré,  il 
s'enfermait  chaque  matin,  dès  .5  heures, 
avec  un  ou  deux  camarades,  dans  l'im- 
mense biobliothèque  des  Pères  Jésuites  de 
la  rue  de  Sèvres  et  prenait  les  habitudes 
de  travail  intense  qu'il  conserva  toute  sa 
vie.  Dès  1874,  à  vingt-deux  ans.  il  publia 
un  volume  sur  le  Mouvement  communal  au 
mogen  âge.  Peu  d'années  après,  il  donna 
une  Histoire  de  France.  Déjà  préoccupé 
de  dégager  les  lois  qui  gouvernent  l'évolu- 
tion des  sociétés,  il  cherchait,  en  exposant 
les  faits,  à  les  grouper  suivant  l'enchaine- 
ment  logique  qui  les  fait  s'engendrer  les 
uns  les  autres. 

En  1880,  Le  Play  eut  assez  de  confiance 
en  lui  pour  le  charger  de  la  direction  de 
la  revue  qu'il  voulait  créer  :  la  Réforme 
sociale,  et,  dès  lors,  il  se  consacra  entière- 
ment à  ce  travail.  A  la  mort  du  grand  éco- 
nomiste, le  souci  d'Edmond  Demolins, 
d'accord  avec  Henri  de  Tourville,  fut  de 
faire  progresser  la  science  nouvelle,  dont 
Le  Play  avait  jeté  les  fondements,  au  lieu 
de  s'en  tenir  aux  conclusions  qu'il  avait 
formulées.  Les  deux  disciples,  devenus 
maîtres  à  leur  tour,  travaillèrent  avec 
acharnement  à  déterminer  «  la  méthode 
scientifique  d'observation  des  sociétés  hu- 
maines »  et,  pour  répandre  leurs  idées,  ils 
fondèrent  une  deuxième  revue  :  la  Science 
sociale,  pendant  qu'Edmond  Demolins  se 
chargeait  de  professer  le  cours  de  science 
sociale  à  Paris,  dans  une  des  salles  de  la 
Société  de  Géographie.  C'est  là  qu'il  compta 


302 


BULLETIN    DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


parmi     ses    auditeurs    llippolyte   Taine. 

Les  progrès  de  cette  science  nouvelle 
furent  marqués  par  la  publication  de  la 
.Xomenclature  des  phénomènes  sociaux, 
d'Henri  de  Tourville.  à  laquelle  Edmond 
Demolins  ajouta,  les  années  suivantes,  la 
la  Classijicntion  des  sociêlès,  et,  tout  der- 
nièrement, le  Tahlenu  des  Réprrcnssioiis 
sociales. 

Innombrables  furent  les  articles  qu'il  fit 
paraître  dans  sa  revue.  Il  les  publia  suc- 
cessivement en  volumes,  .sous  les  titres  de  : 
A  quoi  lient  la  supériorité  des  Anglo- 
Saxons? —  Les  Français  d'aujourd'hui, — 
L'École  nouvelle,  —  Les  grandes  Routes  des 
peuples,  —  Comment  la  roule  crée  le  type 
social.  —  A-l-oii  intérêt  à  s'emparer  du 
pouvoir?  On  sait  as.sez  le  bruit  que  fit 
l'apparition  du  premier  de  la  série.  Tout 
le  monde  le  lut  et  il  atteignit  rapidement 
vingt-six  éditions.  Tous  les  journaux  pu- 
blièrent des  réponses  et  des  critiques.  Un 
volume  même  parut  sous  ce  titre  :  A  quoi 
tient  la  supériorité  des  Français  sur  les 
Anglo-Saxons.  Mais  l'auteur,  avant  de 
finir,  reconnaissait  que  M.  Demolins  avait 
raison. 

D'autres  le  comprirent  aussi  :  ce  furent 
ceux  qui,  de  leurs  capitaux,  l'aidèrent  à 
fonder  l'École  des  Roches.  En  attirant  l'at- 
tention sur  le  péril  que  faisaient  courir  à 
la  France  les  propres  défauts  de  ses  en- 
fants, M.  Demolins  faisait  œuvre  de  bon 
Français;  il  fit  mieux  encore,  quand, 
ayant  appris,  par  l'étude  des  sociétés, 
qu'une  nation  est  forte  quand  ses  citoyens 
sont  élevés  fortement,  il  s'inspira  des  pro- 
cédés de  nos  voisins  d'outre-Manche  et 
lança  sou  ])rogramme  d'éducation  nou- 
velle. Favoriser  l'initiative  de  l'enfant,  en 
a  bien  dirigeant,  et  diminuer  dans  la  vie 
de  l'école  la  part  de  l'obéissance  ;  diminuer 
la  contrainte  et  exciter  toutes  les  facultés 
saines  de  l'enfant  à  se  développer  dans  la 
plus  grande  liberté  possible  ;  développer, 
par  conséquent,  sa  responsabilité  devant 
sa  propre  conscience  et  devant  Dieu. 
Telles  en  sont  les  grandes  lignes.  Pour 
l'exécuter,  il  fallait  remplacer  le  grand 
collège  de  forme  caserne  par  un  groupe- 
ment de  petites  maisons  à  vie  familiale  : 
remplacer  les  cours  murées  des  maisons 


de  ville  par  l'espace  libre  et  le  grand  air 
do  la  campagne  ;  remplacer  la  surveil- 
lance par  la  confiance  et  la  vigilance. 

C'est  ce  que  fit  M.  Demolins.  Déjà, 
depuis  1866,  les  externats  de  lycéens  pra- 
tiquaient à  Paris,  autant  qu'on  peut  le  faire 
à  Paris,  le  principe  de  l'éducation  chré- 
tienne par  la  liberté.  M.  Demolins  l'essaya 
d'une  manière  nouvelle  et  plus  hardie 
dans  un  internat,  en  pleine  campagne.  Il 
espérait  ainsi  donner  à  la  France  de  jeiuies 
hommes  bien  armés  pour  la  vie;  ce  fut  la 
devise  de  son  école.  II  voulait  infuser,  par 
l'éducation,  à  de  jeunes  Français,  les  qua- 
lités d'individualisme  actif  et  vigoureux, 
de  persévérance  dans  l'eftbrt,  d'indiffé- 
rence à  l'opinion,  qui  font  aujourd'hui  des 
Anglo-Saxons  les  maîtres  du  monde. 

Parmi  les  dernières  pages  qu'il  a  pu- 
bliées, ces  mots  sont  à  souligner  :  «  Je 
poursuis  en  ce  moment  une  enquête,  pour 
montrer  comment  et  pourquoi  tant  d'in- 
du.stries  françaises  passent  actuellement 
entre  les  mains  de  patrons  étrangers  : 
Anglais,  Allemands,  Belges,  etc..  C'est  le 
grand  péril  social  actuel  ».  II  espérait, 
par  les  écoles  nouvelles,  préparer  des 
hommes  capables  de  lutter  contre  ce  nou- 
veau péril. 

Voilà  comment  la  fondation  de  ces 
écoles  est  l'aboutissant  naturel  de  toutes 
les  études  sociales  de  M.  Demolins.  Voilà 
ce  qui  fait  la  belle  unité  morale  de  sa  vie. 
Ceux  qui  l'ont  connu  savent  quel  infatiga- 
ble travailleur  il  était,  quelle  volonté  en- 
traînante il  mettait  au  service  de  ses 
idées,  quelle  force  enthousiaste  il  savait 
communiquer  à  ses  coopérateurs.  .\\ec  le 
goût  des  recherches  et  des  précisions 
scientifiques  qu'il  devait  à  son  père,  mé- 
ilecin  à  Marseille,  il  avait  hérité  de  .son 
grand-père,  négociant  arménien,  un  don 
d'activité  extérieure  prodigieuse.  De  ses 
études  classiques,  il  avait  gardé  un  style 
.saisissant  de  clarté,  de  relief  et  de  couleur. 
Toutes  ces  qualités  ne  lui  ont  pas  médio- 
crement servi  à  conquérir  la  faveur  du 
grand  public.  II  parlait  comme  il  écrivait 
et,  sa  verve  provençale  lui  venant  en  aide, 
il  était  capable  de  faire  accepter  ses  idées 
aux  esprits  les  plus  récalcitrants  et  de 
faire  pénétrer  dans   les   cœurs  les   plus 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


303 


froids  la  (•lialcur  de  ses  (•ouvictious. 
C'est  une  grande  force  qui  vient  de  dis- 
paraître, et  les  gens  de  bien  doivent  pleu- 
rer cette  mort,  car  s'il  ne  disait  pas  tou- 
jours des  choses  agréables  à  entendre,  il 
ne  disait  jamais  que  ce  qu'il  croyait  la 
vérité.  Ses  forces,  il  les  dépensait  sans 
compter  au  service  de  la  France. 
De  ITnivers  cl  le  Monde  : 
.....  y\.  nemolins  a  été  accusé  d'anglo- 
manie. L'accusation  est  injuste.  Elle  l'est 
à  tel  point  que  le  titre  de  son  principal 
ouvrage  devait  d'abord  être  —  nous  le 
savons  par  ses  confidences  —  Le  péril 
anglo-saxon,  ("est  parce  que  .M.  Demolins 
voyait  à  quel  point  l'Anglo-Saxon  est  enva- 
hissant qu'il  craignait  pour  la  France,  et 
qu'il  exhortait  les  Français  à  mettre  en 
œuvre  les  procédés  au  moyen  desquels 
leurs  rivaux  étaient  devenus  forts.  11 
voulait  que  la  France  dérobât  à  l'Angle- 
terre et  aux  Etats-Unis  les  secrets  de  cet 
e.s.sor  qui  est  un  des  faits  les  plus  impor- 
tants de  notre  époque,  et,  par  l'analyse 
méthodique,  il  s'était  efforcé  de  surpren- 
dre ces  secrets.  Pénétré  de  la  supériorité 
de  l'initiative  privée  sur  l'action  publique, 
il  avait  un  mépris  intense  pour  les  politi- 
ciens, et  ce  mépris  le  conduisait  à  la  doc- 
trine —  évidemment  critiquable  —  de 
l'indifférence  politique  érigée  en  principe. 
Mais  ce  système  enveloppait  du  moins  une 
conception  fort  ju.ste,  à  .savoir  que  nous 
ne  triompherons  des  mauvais  politiciens 
que  lorsqu'un  assez  grand  nombre  de  ré- 
formes individuelles  et  familiales  auront 
créé  un  milieu  propre  à  réagir  efficace- 
ment. . . 
De  VAvenir,  de  Clermont-Ferrand  : 

De  bonne  heure,  Edmond  Demolins 

avait  constaté  le  désaccord  profond  qui 
existait  entre  l'éducation  française  telle 
qu'elle  existe  encore  actuellement  et  les 
nécessites  de  1'exi.stence  moderne.  Ce  bon 
Français  aimait  trop  son  pays  pour  ne  pas 
vouloir  lui  donner  un  système  d'éduca- 
tion, cai)al)le  de  régénérer  les  énergies  de 
la  race  et  de  lui  rendre  son  rang  dans  le 
monde... 
Du  Journal  de  Maine-et-Loire,  d'Angers  : 

Il  fut  le  continuateur  de  Le  Play. 

Ce  nom  seul  nous  dit  combien  les  vérités 


religieuses  peuvent  trouver  d'appui  ferme 
et  lumineux  dans  ses  études  sociologiques 
bien  conduites.  Seulement  Le  Play  n'en 
n'impose  plus  autant  parce  qu'un  peu 
vieilli.  Ses  partisans  ne  savent  guère  que 
ses  conclusions  principales  qui  fournis- 
sent des  arguments  solides,  mais  tournent 
dans  un  cercle  assez  restreint.  Ses  adver- 
saires demandent  ce  qu'il  est  résulté  de 
son  œuvre. 

C'est  que  ni  les  uns  ni  les  autres  ne  se 
sont  exactement  rendu  compte  de  ce  qui 
a  fait  et  sa  force  et  la  nature  toute  spéciale 
de  ses  travaux.  11  a  appliqué  la  méthode 
d'observation  scientifique  aux  choses  so- 
ciologiques... 

Mais  l'instrument  d'études  sociales  sui- 
vant la  méthode  d'observation,  une  fois 
créé,  il  fallait  s'en  servir  et  le  perfection- 
ner ce  qui  est  souvent  tout  un. 

Ce  fut  l'œuvre  de  rabl)é  Henri  de  Tour- 
ville,  vicaire  de  Saint-Augustin  de  Paris, 
de  1873  à  1880:  il  fut  obligé  de  se  retirer 
dans  la  solitude  jusqu'en  1903,  année  où 
il  mourut.. .  H.  de  Tourville,  limité  dans  ses 
moyens  extérieurs  d'action  par  la  faiblesse 
de  sa  santé,  trouva  plus  (ju'un  disciple, 
plus  qu'un  collaborateur,  il  rencontra  un 
autre  lui-même  dans  Demolins...  Depuis 
la  mort  de  Tourville,  il  donna  dans  le  mé- 
canisme des  «  répercussions  »  un  moyen 
d'analyse  sociale  aussi  sur  que  simplifié, 
et  il  prépara  un  Manuel  de  science  sociale 
qui  condensera  tous  les  travaux  épars 
dans  les  publications  antérieures.  Voilà, 
en  un  trop  pâle  résumé,  le  mouvement 
intellectuel  et  social  que  le  nom  de  Demo- 
lins couronne.  Les  catholiques  ont  le 
devoir  de  s'y  initier.  Le  profit  qu'ils  en 
tireront  pour  guider  leurs  organisations  et 
convaincre  les  esprits  de  bonne  volonté 
peut  être  immense... 

De  la  Croix,  de  Paris  : 

...  Une  autre  formule  qui  suscita  contre 
Demolins  toute  une  levée  de  boucliers,  fut 
celle  de  la  Supériorité  des  Anglo-Saxons. 
C'est  le  titre  du  plus  retentissant  de  ses 
livres.  On  ne  sut  pas  assez  voir  ([u'il  ne 
parlait  ni  de  la  supériorité  religieuse,  ni 
de  la  supériorité  morale,  ni  de  la  supério- 
rité intellectuelle  ou  artistique,  mais  seu- 
lement de  la  supériorité  sociale,  qui,  de 


304 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


fait,  met  les  Anglo-Saxons  en  possession, 
à  l'heure  actuelle,  de  la  très  grande  ma- 
jorité des  populations  de  l'univers.  De 
plus,  en  disant  dans  son  titre  :  «  A  quoi 
tient  cette  supériorité  »,  Demolins  indi- 
quait bien  qu'il  ne  la  considérait  pas 
comme  fatale;  au  contraire,  apprenant  à 
l'analyser,  à  démonter  la  machine  pour 
en  observer  les  rouages,  il  mettait  à  même 
nos  supériorités  d'acquérir  celle  qui  leur 
manque. 

C'est  pour  faire  passer  dans  la  pratique 
cette  conception  qu'il  eût  la  courageuse 
initiative  d'ouvrir  dans  sa  propriété  de 
La  Guichardière,  près  de  Verneuil  (Eure), 
l'Ecole  des  Roches,  collège  florissant,  où 
depuis  sept  ans  des  jeunes  gens  sont 
élevés  en  pleine  campagne,  avec  les  mé- 
thodes reconnues  les  meilleures  dans 
toutes  les  branches  d'instruction.  Avec 
l'éducation  de  la  liberté  et  de  la  respon- 
sabilité, on  leur  donne  une  vie  aussi  sem- 
blable que  possible  à  la  vie  de  famille 
et  une  culture  physique  développante... 
C'était  au  milieu  de  ces  adolescents,  s'épa- 
nouissant  à  la  vie  qu'il  leur  avait  faite  si 
belle,  au  milieu  de  ces  professeurs  qui 
rivalisaient  de  zèle  pour  comprendre, 
appliquer  et  perfectionner  son  idée,  que 
vivait  Demolins,  donnant  l'exemple  de  la 
décentralisation  et  vivant  à  la  campagne 
la  vie  intense... 

Du  Patriote  des  Pyrénées  : 

Les  journaux  ont  annoncé  la  mort  d'un 
homme  au  nom  de  qui  s'est  attachée,  pour 
des  motifs  souvent  bien  mal  appréciés  du 
vulgaire,  une  notoriété  considérable. 

Pour  beaucoup,  Edmond  Demolins  était 
un  utopiste,  un  familier  du  paradoxe,  dont 
l'action  sur  l'opinion  eût  été  plutôt  nuisi- 
ble, si  elle  avait  dû  être  prise  au  sérieux. 

Pour  ceux  qui  l'ont  connu  et  suivi  de 
près,  ce  fut  un  vulgarisateur  aussi  patient 
qu'admirable,  un  des  esprits  les  mieux 
doués  pour  faire  pénétrer  les  idées,  et, 
sous  sa  couleur  d'exotisme,  qu'on  a  tant 
exploitée  contre  lui,  un  vrai  patriote. 

Le  Play  l'avait  distingué  et  se  l'était  atta- 
ché. Il  fut  le  rédacteur  en  chef  de  sa  Ré- 
forme sociale,  jusqu'au  jour  où,  après  la 
mort  du  Maître,  estimant  qu'on  ne  pouvait 
éternellement  tourner  autour  de   conclu- 


sions acquises,  il  se  sépara,  non  sans  quel- 
que scandale,  de  ses  collaborateurs  et 
fonda  la  revue  la  Science  sociale,  aujour- 
d'hui dans  sa  vingt-deuxième  année. 

Cet  esprit  d'initiative,  cette  audace  par- 
faitement dédaigneuse  de  l'obstacle,  ne 
l'abandonna  jamais  et  fut  le  ressort  de 
l'Œuvre  qui  devait  couronner  sa  vie  et 
qu'il  a  nommée  lui-même  :  V Education 
nouvelle. 

Avant  d'en  parler,  un  mot  de  ses  nom- 
breux ouvrages. 

De  très  bonne  heure  entraîné  aux  pa- 
tientes recherches  et  enclin  par  instinct 
aux  généralisations,  il  débuta  par  une 
Histoire  de  France  en  4  volumes,  ac- 
tuellement épuisée.  C'est  lui  qui  tint  la 
plume  pour  écrire,  .sous  l'inspiration  de 
Le  Play,  un  très  curieux  petit  livre  où, 
sous  forme  de  propositions  didactiques,  il 
résumait  les  idées  de  l'Ecole  sur  un  Pro- 
gramme de  rjouvernement  et  d'organisation 
sociale. 

A  partir  du  moment  où  il  devint  l'homme 
de  la  science  sociale,  c'est  par  centaines 
qu'il  faudrait  compter  ses  articles  et  ses 
études  de  longue  haleine  toujours  bourrés 
de  faits,  toujours  originaux.  Pas  un  qui. 
tout  en  se  reliant  par  un  fil  continu  aux 
données  antérieures,  ne  contint  en  germe 
une  vue  nouvelle,  ne  marquât  un  pas  en 
avant. 

C'est  ce  tempérament  d'une  logique  im- 
pitoyable qui  valut  à  M.  Demolins  ses 
contradictions  les  plus  violentes.  Les  plus 
chauvins  lui  en  voulurent  de  maltraiter 
une  foule  de  choses  ou  d'institutions 
auxquelles  tient  le  Français,  traditionna- 
liste  même  quand  il  se  réclame  de  la 
Révolution.  Dès  que  la  vérité  lui  apparais- 
sait comme  sortant  logiquement  des  faits, 
rien  n'eût  pu  le  détourner  de  la  dire, 
même  au  prix  de  quelques  bousculades. 

C'est  ainsi  qu'on  ne  lui  pardonna  guère 
un  de  ses  livres  les  plus  remarquables  : 
A  quoi  tient  la  supériorilé  des  Anglo- 
Saxons:^  de  même  que  cet  autre,  qui  dé- 
routait les  habitudes  et  les  préjugés  poli- 
tiques de  tant  de  conservateurs  :  A-t-on 
intérêt  â  s'emparer  du  pouvoir?... 

—  Non,  répondait-il.  Et  pourquoi"?  C'est 
que  le  pouvoir  n'est  qu'un  mot,  une  éti- 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


305 


quette  et  que  cliangor  do  pouvoir  n"est 
ordinairement  que  clianiier  de  maître. 
«  A  quelle  sauce,  Monsieur,  préférez  vous 
être  mangé?  —  Mais  je  préférerais  ne  pas 
être  mangé  du  tout!...  » 

Cette  politique  électorale,  comme  il  la 
détestait!  s'entretenant  un  jour  avec  nous 
des  directions,  alors  récentes,  de  LéonXllI. 
«  Ah!  le  grand  pape,  s'écria-t-il,  qui  a  le 
courage  de  dire  que  la  meilleure  politique 
est  lie  n'en  pas  faire!...  » 

Vous  jugez  si  ce  langage  était  pour  plaire 
aux  militants  de  la  politique,  qui  étran- 
glent tous  les  matins,  ///  petto,  suivant 
Itnirs  goûts,  la  République  ou  la  Monar- 
chie! Mais  Demolins  fonçait  toujours  en 
avant.  «  J'estime,  écrivait-il,  que  le  plus 
grand  devoir  est  de  ne  jam.ais  reculer  de- 
vant l'expression  d'une  vérité,  quelque 
impopulaire  qu'elle  soit.  » 

Aussi,  prévoyant  les  entraves  que  la 
routine  ou  l'intérêt  personnel  ne  manque- 
raient pas  de  lui  opposer,  avait-il  tenu 
à  se  libérer  de  toute  dépendance  exté- 
rieure. «  J'ai  donné  ma  démission,  nous 
disait-il  un  jour,  de  toutes  les  OEuvres  ou 
Associations  dont  je  faisais  partie.  Un 
homme  qui  s'intéresse  à  deu:^afraires,  ne 
peut  pas  réussir.  » 

En  tout  cela,  Edmond  Demolins  fut  sur- 
tout, comme  nous  l'avons  dit,  un  merveil- 
leux vulgarisateur.  Ce  n'est  pas  diminuer 
son  mérite  que  d'attribuer  une  grande 
pai't  de  la  pensée  directrice  à  l'abbé  Henri 
(le  Tourville,  le  disciple  jjréféré  de  Le  Play, 
troj)  tôt  disparu,  celui  dont  le  puis.sant  es- 
prit a  su  reconstituer  pièce  à  pièce  l'ins- 
trument d'observation  qui  avait  servi  au 
grand  sociologue  et  le  mettre  à  la  disj)osi- 
tion  des  observateurs  futurs. 

Un  autre  joui-,  nous  essaierons  de  donner 
une  idée  de  l'ensemble,  aujourd'hui  ap- 
préciable, de  cette  méthode,  scientifique 
au  premier  clief,  et  de  faire  entrevoir  les  ré- 
sultats que  ses  propagateurs  en  attendaienl. 

Citons  encore,  parmi  les  livres  de  M.  De- 
molins :  Comment  la  Ihute  crée  le  type 
social  et  ses  Français  iV aujourd'hui,  où  le 
peuplement  de  l'Occident  et  le  classement 
des  races  sont  étudiées  d'une  façon  si 
neuve  et  ([ui  transforme  si  complètement 
l'enseignement  de  la  géographie. 


Au  reste,  l'enseignement,  ou  pour  mieux 
dire,  la  formation  intellectuelle  et  morale 
de  la  jeunesse  était  le  point  où  conver- 
geaient et  se  coordonnaient  tous  ces  tra- 
vaux divers.  Un  peuple  est  ce  que  sont 
ses  enfants.  Un  système  qui  encaserne 
l'enfant,  en  le  séparant  soigneusement  du 
monde  extérieur,  en  l'astreignant  à  une 
in.struction  uniforme,  où  le  cerveau  est  trop 
souvent  surmené  au  détriment  du  corps, 
formera  une  race  passive,  mal  préparée 
aux  réalités  de  la  vie,  inconsciente  de  l'idée 
même  de  liberté,  proie  facile  aux  politi- 
ciens et  aux  rhéteurs. 

Supposez,  au  contraire,  une  jeunesse 
façonnée  de  bonne  heure  au  gouvernement 
de  soi-même,  entraînée  à  l'endurance  phy- 
sique, attendant  tout  de  son  initiative  et 
très  peu  du  pouvoir  politique  :  il  y  a  cent 
à  parier  contre  un  (pie  cette  jeunesse 
conquerra  le  monde. 

Pourquoi  la  France,  disait  Demolins, 
semble-t-elle  enchaînée  dans  la  mauvaise 
voie?  Pourquoi  ne  se  développerait-elle  pas 
dans  la  bonne,  en  prenant  aux  nations 
conquérantes  ce  qui  peut  s'adapter  à  notre 
tempérament, national  ? 

Ni  l'Université,  ni  l'enseignement  libre 
ne  paraissant  de  longtemps  capables  de 
telles  audaces,  Demolins  résolut  de  donner 
l'exemple  et,  comme  le  philosophe  grec, 
de  prouver   le  mouvement  en  marchant. 

Il  fonda,  en  1899,  près  de  Verneuil, 
V Ecole  (les  Roches,  où  étaient  appliquées, 
tant  au  point  de  vue  de  l'éducation  que  de 
l'enseignement,  des  méthodes  absolument 
nouvelles.  —  Nous  en  avons  parlé  dans  le 
temps.  —  Rappelons  seulement  qu'on  y 
pratiquait  la  division  des  études  en  deux 
cycles,  l'un  préparatoire  et  général,  l'au- 
tre, formé  de  branches  spéciales,  suivant 
les  différentes  carrières  :  idée  qui  devait 
passer  intégralement  dans  les  réformes 
inaugurées  dans  l'Université  cinq  ou  six 
ans  plus  tard. 

Le  reste  suivra-t-il?...  Cela  dépend,  évi- 
demment, des  circonstances  de  temps,  de 
lieu  et  de  personnes.  Nous  ne  voulons, 
ici,  que  constater  l'utilité  d'une  telle  ex- 
périence. 

Demolins  se  réjouissait,  sans  fausse 
modestie,  de   son  succès.  Anglophile,  il  le 


:}00 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


fut  évidemment,  non  pas  en  aveugle, 
mais  dans  un  esprit  d'ardente  émulation, 
convaincu  que  les  belles  qualités  françai- 
ses, convenablement  utilisées,  doivent 
nous  assurer  la  supériorité  sur  tous  nos 
rivaux. 

S'est-il  trompé?  Nous  ne  pouvons  nous 
résigner  à  le  croire.  Nous  sommes,  hélas! 
bien  loin  de  cette  revanche  morale  et  so- 
ciale qu'il  avait  rêvée.  Mais  les  idées  justes 
n'en  font  pas  moins  leur  chemin  dans 
beaucoup  d'esprits.  Si  un  jour,  notre  na- 
tion, secouant  le  joug  des  politiciens,  se 
reprend  au  travail  libre,  fécond,  civilisa- 
teur, on  le  devra,  en  grande  partie,  au 
viril  exemple  de  cet  homme  et  de  ses 
amis,  qui  ont  réussi  à  vaincre  le  seul  en- 
nemi que  des  Français  ont  toujours  consi- 
déré comme  invincible  :  la  routine. 


CORRESPONDANCE 

Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  publier 
tous  les  témoignages  de  regrets  et  de  res- 
uects  pour  le  savant  que  la  mort  d'Edmond 
Demolins  a  suscités.  Un  choix  judicieux 
et  restreint  serait  impossible.  Toutefois 
nous  ne  pouvons  résister  au  désir  que  nous 
avons  de  publier  les  quelques  lignes  qui 
suivent  : 

«  Edmond  Demolins  s'est  fait  tuer  au 
service  de  la  Science  sociale.  Car  certai- 
nement l'excès  de  travail  a  dû  abréger  sa 
vie.  Quelle  chose  étrange  quand  on  y 
pense  !  Il  avait  consacré  une  part  de  son 
énergie  de  propagande  à  défendre  les 
droits  du  corps  contre  les  prétentions  abu- 
sives de  l'esprit;  il  avait  non  seulement 
par  la  parole,  mais  aussi  par  le  fait,  doté 
de  l'hygiène  et  des  sports  une  jeunesse 
que  de  vieilles  déclamations  romaines  ou 
moyen-àgeuses  vouaient  jusqu'alors  en 
partie  aune  intellectualité  décrépite  et  pu- 
sillanime. Et  lui,  il  ne  s'est  pas  donné  le 
repos  nécessaire,  il  s'est  pour  ainsi  dire 
martyrisé,  ou  du  moins,  comme  les  exta- 
tiques, il  a  tant  aimé  la  l'echerche  scien- 
titique  qu'il  est  devenu  peu  à  peu  sourd 
aux  exigences  de  l'organisme. 

«  Et,  à  un  autre  point  de  vue,  il  y  aura 


eu  encore  en  lui  du  Saint  et  du  Martyr. 
S'il  avait  voulu  être  un  homme  de  parti, 
s'il  avait  voulu  donner  un  léger  coup  de 
de  pouce  à  la  science  pour  l'adapter  comme 
étai  à  telle  ou  telle  doctrine  politique, 
que  de  gens  —  étant  donné  par  surcroît 
son  talent  de  polémiste  —  l'eussent  porté 
aux  nues!  J'ai  vu  des  esprits  nobles  et  dis- 
tingués qui  manifestaient  une  violente 
admiration  pour  les  Français  cV Aujour- 
d'hui, puis  qui  manifestèrent  un  dé])it  cu- 
rieux à  observer  lorsqu'il  leur  fut  donné  de 
lire:  A-t-on  intérêt  à  s'emparer  dti pouvoir? 
Demolins  a  aimé  la  vérité  toute  nue.  Il  n'a 
pas  voulu  l'habiller  selon  les  intérêts  ou 
les  préjugés  des  partis...  » 

L.  Arot:î;. 


LES  PUBLICATIONS 
D'EDMOND  DEMOLINS 

Nous  donnons  ci-dessous  la  liste  chrono- 
logique des  travaux  publiés  par  Edmond 
Demolins,  soit  en  volumes  ou  en  brochu- 
res, soit  dans  des  articles  de  revues  ou  de 
journaux.  Nos  lecteurs  pourront  ainsi 
se  rendre  compte  de  la  grande  fécondité 
de  l'écrivain,  et  de  l'évolution  qu'ont  suivie 
ses  idées  : 

Le  Mouvement  communal,  vol.  publié 
en  1875  à  la  librairie  académique  Perrin 
(aujourd'hui  Didier). 

L'Histoire  de  France,  4  vol.,  publiée  en 
1879 par  laSociété  bibliographique  (aujour- 
d'hui racheté  par  la  librairie  Firmin-Didot). 

Lettres  historiques  et  sociales,  articles 
publiés  dans  le  feuilleton  de  Vi'nivei's  de 
1875  à  1882. 

Dans  la  Réforme  sociale,  Edmond  De- 
molins a  pul)lié   les  articles  suivants  : 

En  1881  : 

L'École  de  la  Réforme  sociale,  son  jjro- 
(jrammc. 

Un  f/rand  devoir  social.. 

Chronique  du  Mouvemott  social  (Le  pro- 
grès des  envahissements  de  l'État  dans  la 
vie  privée  ;  le  plan  de  campagne  de  M.  Par- 
nell;  le  mouvement  antisémitique  en  Alle- 
magne). 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


307 


La  désorganisation  aoci^i/p  l'ii  Husxie. 
Chronique  (France  :  l;i  rédaction  de  la 
journée  de  travail  ;  —  Allemagne  :  l'assu- 
rance obligatoire;  —  Russie  :  le  tchin:  — 
Autriche  :  l'agitation  rurale). 

Chronique  (France  :  la  dernière  dis- 
cussion parlementaire  ;  —  Angleterre  :  la 
transformation  des  institutions  militaires  : 
—  Russie  :  les  programmes  du  nouveau 
règne). 

Xotre  isolement. 

Chroifique  (Russie  :  l'état  des  esprits;  — 
Roumanie  :  progrès  des  doctrines  nihilis- 
tes; —  Angleterre  :  la  loi  agraire  pour 
l'Irlande  ;  —  Océanie  :  une  tentative  de 
colonisation). 

La  iihilosophie  de  Vépuralion. 

(Ihvonique  (France  :  le  mouvement  de 
la  population;  —  Angleterre  :  la  crise 
agricole  :  —  Irlande  :  les  amendements  des 
évéques  irlandais  au  land  bill  ;  — Bavière  : 
la  lutte  des  partis;  —  Etats-Unis:  le  mou- 
vement d'immigration). 

Chronique  (assemblées  des  cercles  ca- 
tholiques d'ouvriers). 

Chronique  (Belgique  :  fédération  des 
leuvres  ouvrières;  les  caisses  d'épargne 
postale  ;  —  Italie  :  les  crises  ministé- 
rielles'. 

La  véritable  cause  des  troubles  de  Mar- 
seille. 

Chronique  (France  :  le  socialisme-collec- 
tivisme ;  —  Bavière  :  causes  et  nature  de 
la  crise;  —  Pologne  :  situation  religieuse). 

L 'Enquête  perjuanente. 

Les  examens  jiour  le  brevet  de  co/xi- 
cité. 

Chronique  (le  dégrèvement  de  la  pro- 
priété agricole  en  France;  le  mouvement 
pour  le  repos  du  dimanche  en  Allemagne, 
en  Suisse  et  aux  États-Unis). 

Les  élections. 

Chronique  (France  :  un  meeting  socia 
liste  :  —  Suisse  :  fédération  pour  l'observa- 
tion des  dimanches). 

La  philosophie  des  élections. 

Chronique  (France  :  le  conseil  muni- 
cipal de  Paris  et  les  loyers;  —  Allemagne  : 
l'agitation  antisémiti(iue). 

La  maladie  du  siècle. 

f'n  mot. 


Chronique  (.loseph  Granior  :  la  grève  des 
charpentiers  de  Paris) 

La  désorf/anisalion  de  nos  servires  mili- 
taires. 

Chronique  {Fmnce  :  les  observations  de 
.Iules  Simon  à  l'Institut  au  sujet  de  l'allai- 
tement maternel;  —  Hollande  :  le  dis- 
cours de  M.  Moderman  sur  le  serment;  — 
Irlande  :  le  refus  des  loj^ers  . 

L'école  de  la  Réforme  sociale  au  contjrès 
du  Mans. 

Chronique  (Allemagne  :  les  échecs  du 
socialisme  d'État;  —  Irlande  :  le  tri- 
bunal institué  par  le  land  act;  —  Suis.se  : 
l'assemblée  annuelle  de  la  société  pour 
le  repos  du  dimanche). 

La  réforme  de  la  magistrature  à  propos 
d'un  discours  de  rentrée. 

Chronique  (Le  nouveau  ministère;  ap- 
préciation inexacte  de  notre  doctrine  .sur 
lapropriété;  l'enquête  internationale  .sur 
le  repos  du  dimanche). 

La  plaie  des  solliciteurs;  le  nouveau 
projet  de  loi. 

Chronique  (France  :  les  deux  nouveaux 
ministères;—  Allemagne  :  lafindukultur- 
kampf  ;  —  Japon  :  la  convocation  nationale 
pour  rédiger  une  constitution). 
En  1882  : 

Un   mot    d'explication    à  propos  d'une 
candidature  sénatoriale. 
La  crise  financière;  les  agitateurs. 
Les  habitations  ouvrières  ;  l'ouvrier  jn-o- 
priétaire  de  son  foyer. 

Le  Play  et  son  œuvre  de  .science  sociale. 
Assemblée  générale  des  actionnai)'es  de  la 
Réforme  sociale. 

Les  progrès  du  socialisme  d'État  ;  Juge- 
ment de  Taine. 
L'impunité  de  la  séduction. 
«  Les  Ouvriers  des  deux  mondes  »  et  la 
publication  des  monographies. 

La  situation  financière;  le  seul  remède 
efficace. 
En  1883  : 

Influence  exagérée  attribuée  en  France 
aux  orateurs  et  aux  écrivain.^. 
La  réforme  judiciaire. 
Un  parti  de  gouvernement. 
Le  programme  du  gouvernement. 
L'apothéose  dujucobinisme:  la  statue  de 
J.-J.  Rousseau. 


308 


BULLETIN   DE    LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


Le  nouveau  fascicule  des  «  Ouvriers  des 
deux  mondes  » . 

L'École  de  la  paix  sociale  à  l'élranfjer. 

Assemblée  générale  des  actionnaires  de 
«   la  Réforme  sociale  ». 

Les  voyageurs  de  la  science  sociale. 

Les  huttiers  et  les  paysans  des  marais  de 
la  Sévre. 

Les  doctrines  sociales  de  M.  le  comte  de 
Chambord. 

V enseignement  de  la  science  sociale  et 
l'école  des  voyages. 

École  des  voyages;  programme  du  Cours 
de  méthode. 

En  1884  : 

Aux  lecteurs;  le  passé  et  l'avenir  de  la 
Revue.  Cours  élémentaire  de  science 
sociale  :  les  origines  et  les  éléments  de  la 
science  sociale. 

\otre  enquête  sur  la  crise  industrielle, 
f'n  discours  de  rentrée. 

En  1885  : 

Les  illusions  de  l'opinion  à  l'égard  de  la 
Chine. 

Les  voyages  d'étude  en  1885. 

Le  véritable  programme  électoral. 

L'enseignement  de  la  science  sociale. 

Dans  la  Science  sociale,  Edmond  De- 
molins  a  écrit  les  articles  suivants  sous 
sa  signature,  ou  sous  un  pseudonjTiie. 

En  1886.  tome  I  : 

Cours  de  1885-86  :  les  origines  des  trois 
races  agricoles.  1.  Les  Pasteurs;  —  2.  Les 
Pêcheurs;  —  3.  Les  Chasseurs. 

Ce  que  donne  un  simple  fait  dans  une 
monographie  :  les  gisements  d'or  en  Russie 
et  en  Chine. 

Cours  de  1885-86  :  Comment  les  sociétés 
simples. font  issues  des  sociétés  compliquées, 
1  .  Les  trois  groupes  de  sociétés  compli- 
quées ;  — 2. Les  sociétés  issues  des  Pasteurs. 

Tome  II  : 

3.  Les  sociétés  issues  des  Pêcheurs  ;  — 
4.  Les  sociétés  issues  des  Chasseurs. 

Voyage  social  autour  d'une  chambre 
d'hôtel  en  Normandie. 

Cours  de  la  science  sociale  :  Les  commen- 
cements de  la  culture  en  famille  patriarcale  : 
les   Baclikirs   demi-nomades  de  l'Oural. 

En  1887.  tome  III  : 

Cours.  —  Les  jirogrès  de  ta  culture  en  Ca- 


mille patriarcale  :  les  paysans  du  Haou- 
ràn. 

La  saison  des  plaisirs  :  les  peuples  qui 
s"amusent  et  les  peuples  qui  s'ennuient. 

Cours.  —  Etablissement  définitif  de  la 
culture  en  famille  patriarcale  :  les  paysans 
bulgares. 

Les  causes  endémiques  du  nihilisme  russe. 

La  natalité  en  France  :  la  cause  de  sa 
diminution. 

La  question  corse. 

Cours.  —  La  petite  culture  en  famille  sou- 
che :  le  bauer  du  Lunebourg. 

Tome  IV: 

La  question  de  la  monarchie  à  propos  du 
jubilé  de  la  reine  Victoria. 

Cours.  —  La  grande  culture  en  famille 
souche  :  le  grand  propriétaire  anglais. 

Voyage  social  autour  d'un  château  du 
Limousin. 

En  1888.  tome  V  : 

Cours. —  La  petite  culture  en  famille  ins- 
table :  le  paysan  et  le  bordier  de  la 
Champagne  pouilleuse. 

Le  jubilé  de  Léon  XIH  :  la  religion  ac- 
tuelle est-elle  responsable  de  l'état  social  ''. 

Le  cheval  :  comment  les  sociétés  les  plus 
stables  n'existeraient  pas  sans   le  cheval. 

Cours.  —  La  grande  culture  en  famille 
instable  :  le  grand  propriétaire  du  Nord  de 
la  France. 

A  travers  l'Italie  méridionale  :  1.  L'Ita- 
lie ancienne:  les  villes  de  commerce  de 
la  Grande  Grèce:  2.  Les  origines  de  l'Italie 
moderne  :  la  population  indigène;  les 
conquérants  étrangers. 

Cours.  —  Les  populations  forestières.  1. 
Leur  histoire  et  leur  distribution  géogra- 
pliique;  —  2.  L'art  des  forêts  sous  le  ré- 
gime de  la  famille  ;  —  3.  L'art  des  forêts 
sous  le  régime  de  la  province  et  de  lÉtat. 

Le  rôle  de  l'école  à  propos  des  discours 
de  distribution  des  jyrix. 

Cours.  —  Les  Populations  minières  : 
1.  Définition  et  classement  de  Fart  des 
mines.  —  2.  Les  mines  d'or  exploitées  en 
cohue.  —  3.  La  transformation  des  mines 
d'or  exploitées  en  cohue  et  les  mines  d'or 
exploitées  administrativement.  —  4.  Les 
mines  métallifères  exploitées  par  les 
familles  :  le  type  anglais. 


. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


309 


En  1889,  tome  VII  : 

5.    Les    mines    métallifères    exploitées 
sous  le  régime  provincial;  leurs  quatre 
variétés  principales.  —  6.   Le  type  fran- 
çais. —  7.  Les  mines  de  houille. 
-  I\'os  hommes  politiques. 

L'archéologie  orientale,  à  propos  d'une 
publication  nouvelle  :  Comment  l'art  reçoit 
sa  forme  du  milieu  physique  et  social.  — 
L  L'art  chaldéen.  —  2.  L'art  à  Ninive  et  à 
Babylone. 

L'expérience  du  suffrage  universel. 

L'Exposition  universelle  :  la  disposition 
générale  et  le  classement  des  produits. 

Tome  VIII  : 

L'Exposition  colon iale. 

Cours.  —  L'objet  fabriqué  et  la  force 
motrice  chez  les  nomades.  —  La  fabrication 
ménagère  en  communauté  pastorale  :  le 
régime  de  l'atelier. 

Le  terrain  de  la  concentration. 

En  1890,  tome  IX  : 

Réponse  à  quelques  objections. 

Cours.  —  Les  diverses  variétés  de  la 
fabrication  en  communauté  et  l'histoire  de 
leur  progression. 

La  manifestation  ouvrière. 

Le  carnotisme ,  à  propos  du  vogage  du 
Président  de  la  République. 

Cours.  —  Les  Corporations  ouvrières  : 
I .  Les  circonstances  qui  ont  préparé  l'éta- 
blissement du  régime  corporatif  au  moyen 
âge. 

Tome  X  : 

y.  Les  premières  mesures  prises  pour 
limiter  la  concurrence.  —  3.  L'apogée  de 
la  réglementation.  —  4.  La  chute  du 
régime  corporatif  et  les  conditions  nor- 
males de  la  petite  industrie. 

Autour  d'une  plage  bretonne. 

.1  propos  des  Arabes  algériens. 

Cours.  —  La  question  ouvrière  dans  la 
fabrique  collective  et  le  grand  atelier. 
.  Les  révolutions  sociales  produites  par 
les  modifications  des  transports  :  la  Cara- 
vane et  le  Traîneau. 

En  1891,  tome  XI  : 

Une  solution  impériale  de  la  question 
scolaire  en  Allemagne. 

Le  type  du  Méridional  d'après  les  (vu- 
vres  d'Alphonse  Daudet  :  I.  Les  causes 
constitutives  du  type.  —  2.  Les  caractères 


de  ce  type.  —  3.  L'expansion  au  de- 
hors. 

Les  modifications  du  Transport  et  la  for- 
mation politique  de  l'Europe. 

La  guerre  ou  la  paix? 

Les  Celtes  (en  collaboration  avec  Henri 
de  Tourville). 

Tome  XII  : 

i'n  émigrant  de  la  Science  sociale  en 
Chine  {en  collaboration  avec  C.  Héraud). 

En  1892,  tome  XIII  : 

Le  socialisme  devant  la  Science  so- 
ciale. 

Le  public  et  mon  article  sur  le  socia- 
lisme. 

Encore  le  socialisme  :  les  témoignages 
d'approbation  et  la  réponse  à  quelques 
critiques. 

La  théorie  anarchiste  d'après  le  prince 
Kropotkine. 

En  1893,  tome  XV  : 

L'état  actuel  de  la  Science  sociale  d'a- 
près les  dix  dernières  années. 

Cours  d'exposition  de  la  Science  sociale. 
—  1.  Les  trois  sociétés  à  formation  com- 
munautaire de  famille.  —  2.  Les  sociétés 
issues  des  Déserts  :  le  type  des  oasis  et 
des  confins  agricoles. 

Tome  XVI  : 

3.  Le  type  finnois.  —  4  et  5.  Le  type 
nord  slave  ou  russe. 

En  1894,  tome  XVII  : 

Le  devoir  présent:  réponse  à  M.  Paul 
Desjardins. 

6.  Le  type  sud  slave  et  lu  domination 
turque.  —  7.  Le  classement  des  types 
sociaux  de  l'Asie  orientale  et  méditerra- 
néenne. —  8.  La  région  des  Vallées. 

Tome  XVIII  : 

9.  La  région  des  ports  maritimes  :  le 
Grec  moderne.  —  10.  Les  Phéniciens  et 
Carthaginois. 

La  réforme  de  l'éducation;  un  nouveau 
type  d'école. 

Le  bonheur  de  vivre  à  propos  d'une 
publication  récente. 

En  1895,  tome  XIX  : 

Les  lois  de  l'évolution  à  jiropos  de  deux 
publications  récentes. 

Lu  nécessité  d'un  programme  social  et 
d'un  nouveau  classement  des  partis. 

Cours.  —  11.  Les  Vénitiens. 


:U0 


BULLETIN   DE   LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


Tome  XX  : 

Cours.  —  12.  Les  ré.iiions  des  plateaux  : 
les  Albanais. 

La  Patrie. 

En  1896,  tome  XXI  : 

La  première  manifestation  d'une  évolu- 
tion vers  le  Particularisme. 

La    meilleure    méthode   d'enseignement. 

Les  deux  tendances  de  l'Économie  poli- 
tique. 

Tome  XXII  : 

La  géographie  sociale  de  la  France. 
1.  Le  procédé  d'étude.  —  2.  Les  régions 
des  productions  arborescentes.  —  3.  Les 
régions  vinicoles.  —  4.  Le  type  corse.  — 
5.  La  région  de  la  petite  culture  en  petite 
propriété  issue  de  la  communauté  pasto- 
rale. —  6.  Les  trois  variétés  principales 
du  type. 

En  1897,  tome  XXIII  : 

L'illusion  de  la  solidarité,  à  propos 
d'une  publication  de  M.  Bourgeois. 

La  France  (suite)  :  6  et  7.  La  région  de 
la  grande  culture  en  grande  propriété 
issue  de  la  communauté  pastorale  :  les 
plateaux  du  Centre  et  du  Midi. 

8.  Le  type  angevin.  — 9.  Le  type  bre- 
ton. 

La  prétendue  supériorité  des  Allemands 
I  préface  de  la  2^  édition  des  Anglo-Saxons  ». 

Un  mot  de  réponse  à  M.  Francisque 
Sarcey. 

Tome  XXIV  : 

La  France  :  La  région  de  la  petite  cul- 
ture issue  de  la  communauté  forestière  ; 
les  types  lorrain,  morvandeau  ;  franc- 
comtois,  alsaciens;  —  la  région  de  la  petite 
culture  issue  de  la  communauté  forestière 
en  sol  complètement  défriché;  le  type 
champenois. 

Le  problème  de  l'Education;  réponse  à 
l'Enquête  du  comité  Dupleix. 

Les  trois  éléments  de  la  société  anglaise 
(  Introduction  à  l'édition  anglaise  des  An- 
glo-Saxons t. 

En  1898,  tome  XXV. 

La  France  :  Le  type  social  des  Pyrénées 
et  des  Alpes  ;  —  les  types  sociaux  du  Midi 
et  du  Centre. 

Tome  XXVI  : 

L'Ecole  nouvelle  :  1.  Les  différences 
entre  le  type  ancien  et  le  type  nouveau; 


—  2.  Le  programme  d'étude  et  l'École 
actuelle. 

La  vie  scolaire  en  Angleterre  décrite  par 
les  élèves. 

E Ecole  des  Boches. 

En  1899,  tome  XXVII  : 

L'Avenir  de  l'Education  nouvelle  (confé- 
rence à  la  Sorbonne). 

Tome    XXVIII  : 

L'Ecole  r/e.s-  Boches.  Nos  élèves  en  Angle- 
terre. 

Boërset  Anglais.  Où  est  le  droit? 

Observations  sur  le  type  du  Varennier 
tourangeau  décrit  par  P.  Porthmann. 

Le  mouvement  autonomiste  en  Catalo- 
gne. 

Les  villes  de  marché  sur  les  hauts  pla- 
teaux asiatiques. 

En  1900,  tome  XXIX  : 

Journal  de  l'Ecole  des  Boches.  A  nos 
lecteurs. 

Boërs  et  Anglais.  Objections  et  réponses. 

Encore  la  question  du  Transvaal. 

En  1901,  tome  XXXI  : 

L'Éducation  doit-elle  développer  l'apti- 
tude à  gagner  de  l'argent  ou  à  le  dédai- 
gner? 

Le  Grec  et  le  Bomain. 

Comment  la  Route  crée  le  type  social. 

En  1903,  tome  XXXV  : 

LJiscours  prononcés  aux  funérailles  de 
.1/.  Henri  de  Tourville. 

En  1904  : 

Nos  deux  premiers  maîtres. 

Comment  on  analyse  et  comment  on  classe 
les  types  sociaux. 

L'organisation  du  travail;  réglementa- 
tion ou  liberté. 

Pour  développer  notre  commerce  ;  groupes 
d'expansion  commerciale. 

En  1905  : 

La  science  sociale  depuis  F.  Le  Play; 
classification  sociale. 

En  1906  : 

Les  problèmes  sociaux  de  l'industrie  mi- 
nière ;  comment  les  résoudre. 

Les  formes  de  la  Famille  (Bull.,  livr.  26 
et  27). 

Bépercussions  sociales  (Id.,  liv.  33,  34, 
35,  36,  37  et  38). 

Le  conflit  actuel  entre  l'Eglise  et  l'Etat 
(Id.,  livr.  35). 


DE    SCIENCE    SOCIAF.E. 


311 


Pendant  qu'il  écrivait  les  articles  ci-des- 
sus dans  la  Science  sociale,  Edmond  De- 
molins  publiait  les  ouvrages  suivants  à  la 
librairie  Firmin-Didot  : 

En  1890, /.«  question  des  grands  maga- 
sins (brochure). 

En  1892,  Le  socialisme  devant  la  science 
sociale  (brochure  traduite  en  anglais,  ita- 
lien, grec  et  hongrois). 

En  1893,  Comment  élever  et  établir  7ios 
enfants  (brochure  traduite  en  italien  et  en 
russe). 

En  1894,  Quel  est  le  devoir  présent:'' 
Réponse  à  M.  Desjardins  (brochure). 

En  1895,  La  nécessité  dhm  programme 
social  et  d'un  nouveau  classement  des  par- 
tis (brochure). 

En  1897,  .4  quoi  tient  la  supériorité  des 
Anglo-Saxons?  (1  vol.  traduit  en  anglais, 
allemand,  espagnol,  suisse,  roumain,  po- 
lonais et  arabe). 

En  1898,  Les  Français  d'aujourd'hui 
(1  vol.). 

U Éducation  nouvelle  :  l'Ecole  des  Roches 
[l  vol.  trad.  en  espagnol  et  en  russe). 

A-t-on  intérêt  à  s'emparer  du  pouvoir? 
(l  vol.). 

En  1899,  Boërs  et  Anglais?  Oii  est  le 
droit?  (brochure). 

Conférence  à  la  Sorbonne  sur  l'avenir 
de  V Education  nouvelle  (1  brochure). 

En  1901,  Comment  la  Route  crée  le  tijpe 
social  (2  vol.). 

En  1904,  L'Enquête  sociale  sur  le  Pays. 
(brochure). 

L'Etat  actuel  de  la  science  sociale  (bi'o- 
chure). 


BIBLIOGRAPHIE 


-Nous  avons  reçu  les  livres  suivants  : 
De  la  librairie  P.  Lethielleux,  10,  rue 
Cassette  : 

Droit  social,    la   Famille,  les  Associti- 
tions,  l'Etat,  l'Eglise,  leur  organisation  et 
leurs  rapports  niutuels,  par  E.  Valton,  pro- 
fesseur au  grand  Séminaire  de  Langres, 
n-12,  2  fr.  50. 


Dans  la  Crise,  par  F.  Dumont,  in-12. 
3  fr.  50. 

Devant  l'obstacle,  roman  psychologique 
et  étude  sociale,  par  M"'*^  G.  Boudry,  in-18. 

2  fr.  50. 

Le  Christianisme  et  l'Exlrême-tjrient. 
par   M.    le    chanoine    Léon    Joly,    in-12. 

3  fr.  50. 

L'Eglise  de  France  et  les  catholiques 
français,  par  M.  le  chanoine  Paul  Barbier, 
in-12  écu,  0  fr.  60. 

Une  page  d'histoire  sur  les  Associations 
cultuelles,  par  l'abbé  G.  André,  supérieur 
du  séminaire  universitaire  de  Lyon,  in-12 
écu,  0  fr.  60. 

De  la  librairie  V.  Giard  et  E.  Brière.  16, 
rue  Soufflot,  et  12,  rue  Touiller  : 

La  vraie  morale,  basée  sur  l'étude  de  la 
Nature  et  sur  les  lois  de  la  Vie,  par  V. 
Berge,  in-12,  2  francs. 

Le  fondement  du  droit  et  de  la  moralf. 
par  Jean  Lagorgette,  in-8,  7  francs. 

Annales  de  l'Institut  international  dr 
sociologie,  publiées  sous  la  direction  de 
René  Worms,  t.  XL 

De  la  librairie  ^'ICTOR  Lecoffre.  90.  rue 
Bonaparte  : 

Patrons  et  ouvriers,  par  A.  Roguenaut. 
in-12,  2  francs. 

La  Monnaie,  par  A.  de  I-'oville,  membre 
de  l'Institut. 

La  Famille  et  l'État  dans  l'éducation, 
par  A.  de  Sertillanges,  professeur  de  phi- 
losophie morale  à  l'Institut  catholique  de 
Paris. 

De  la  librairie  A.  Colin.  5,  rue  de  Méziè- 
res  : 

La  France  tt  Guillaume  II,  par'  Victor 
Bérard,  3  fr.  50. 

De  la  librairie  A.  .M.\i,oine,  2ô,  rue  de 
lEcole-de-Mcdecine  : 

Les  lois  psychologiques  du  développement 
des  religions  (L'évolution  religieuse  chez 
Rabelais,  Pascal  et  Racine),  par  le  D''  Bi- 
net-Sanglé,  professeur  à  lEcole  de  psy- 
chologie. 


;i2 


BLLI.ETIX    DE    LA    SOCIÉTÉ   INTERNATIONALK   DE    SCIENCE    SOCIALE. 


De  la  librairie  Féll\  Alcan,  108,  boule- 
vard Saint-Germain  : 

Le  rôle  sociologique  de  lo  guerre,  par  le 
capitaine  A.  C'onstantini. 

L'École  individualiste  et.  le  socialisme 
d'État,  par  A.  Béchaux,  in-8,  8  francs. 

De  la  librairie  Schleicher  frères  : 
Les  merveilles  de  la  vie,  par  Ernest  Haec- 
kel. 

De  la  librairie  T.  Fisiier  Unwix,  de 
Londres  : 

Sex  and  societg,  par  William  J.  Tho- 
mas. 


De  la  librairie  J.  Verrolet.  96,  rue  Roux, 
à  Port  au-Prince  : 

Le  monde,  l'homme  et  les  sciences,  par  le 
général  Légitime. 

NOUVEAUX  MEMBRES 


Senor  Casimir  Ol.mos,  Parana,  Républi- 
que Argentine,  présenté  par  M.  Paul  de 
Rousiers. 

M"i<^  LA  générale  Reicii.\rd,  château  de 
la  Gaudinière.parAllonnesi  Maine-et-Loire), 
présentée  par  M.  Louis  Ballu. 


CHEMINS    DE    FER    DE     L'OUEST 


POUR     IMOS     EKFAHXS 

Noua  avons  déjà  signalé  à  l'attention  des  Voyageurs  et  Touristes  les  Guides,  Livrets  et  Albums 
publiés  sur  la  Normandie  et  la  Bretagne  par  la  Compagnie  de  l'Ouest. 

Ces  publications  ne  s'adressant  qu'aux  grandes  personnes,  la  Compagnie  de  l'Ouest  a  pensé  être 
agréable  aux  enfants  en  faisant  établir,  exclusivement  à  leur  intention  et  comme  souvenir  de  voyage 
un  livret-aquarelle  de  costumes  et  paysages  bretons. 

Ce  livret-aquarelle  comprend  8  gravures  en  couleurs,  chacune  reproduite  en  esquisse  au  trait  noir, 
sur  la  page  mobile  qui  lui  fait  vis-à-vis  et  que  les  enfants  peuvent  expédier  comme  carte  postale, 
après  l'avoir  coloriée  suivant  le  modèle  ;  plusieurs  chansons  (paroles  et  musique),  choisies  parmi  les 
œuvres  du  Barde  breton  Botrel,  et  enfin  quelques  renseignements  géographiques. 

Nul  doute  que,  par  son  prix  modique  (0  fr.  60)  et  son  cachet  artistique,  il  n'obtienne  un  grand  et 
légitime  succès. 

Le  livret-aquareDe  de  la  Bretagne  se  trouve  dans  les  bibliothèques  des  gares  du  réseau  de  l'Ouest 
ou  est  adressé  franco  à  domicile  contre  l'envoi  de  sa  valeur  (0  fr.  60)  en  timbres-poste  au  Service  de 
la  Publicité  de  la  Compagnie,  "20,  rue  de  Rome,  à  Paris. 

ciiisiviirc  r»E   FER  i>'Oi^L:É:A-aNrs 


EXCURSIONS  AUX  GORGES  DU  TARN 

Il  est  délivré  pendant  toute  l'année  des  billets  de  voyage  circulaire  de  l'"  et  de  2"  classe,  permettant 
àe  visiter  les  Gorges  du  Tarn  et  comprenant  les  itinéraires  ci-après,  savoir  : 

Paris,  Montargis,  ri^l  Moret  ou  Corbeil,  Saint-Germain-des-Fossés,  Vichy,  Saint-Germain- 
des-Fossés,  Arvant,  Neussargues,  Garabit,  Mende  ou  Banassac-la-Canourgue  (interruption  de 

.  „.,,        „.  .  f,  Toulouse,   Montauban,  Brive, 

voyage  par  ferj,  Aguessac  ou  Millau.   Beziers,  Carcassonne,  — - — 

OH  Toulouse,  Capdenac,  Brive. 
Limoges,  Vierzon,  Paris.  —  l"  classe  :  130  francs.  —  2'=  classe  :  93  francs. 


VALIDITÉ    DES   BILLETS  :   30   JOURS,   NON   COMPRIS   LE   JOUR   DE   DÉPART   AVEC 
FACULTÉ   DE   PROLONGATION   MOYENNANT   SUPPLÉMENT 


Nota.  —  Les  voyageurs  peuvent  commencer  leur  voyage  à  toutes  les  gares  situées  sur  l'itinéraire  du  voyage  circu- 
laire, mais  ils  doivent  suivre  cet  itinéraire  dans  l'ordre  indiqué  ci-dessus,  l'escursion  des  Gorges  du  Tarn  n'étant 
possible  que  dans  le  sens  de  la  descente.  Il  n'est  rien  remboursé  pour  les  parcours  abandonnés. 

Les  frais  de  l'excursion  dans  les  Gorges  du  Tarn  ne  sont  pas  compris  dans  les  prix  des  billets  de  voyages  cir- 
culaires. 

CUHTftlIt    DE    FSR    DU    NORD 


PARIS-NORD  A  LONDRES  (Viâ  calais  ou  boulogne) 

CINQ  services  rapides  quotidiens  dans  chaque  sens 

VOIE  LA  PLUS  RAPIDE  Service  officiel  de  la  poste  (via  Calais) 

La  Gare  de  Paris-Nord,  située  au  centre  des  affaires,  est  le  point  de  départ  de  tous  les  grands  express 
européens  pour  l'Angleterre,  la  Belgique,  la  Hollande,  le  Danemark,  la  Suède,  la  Norvège,  l'Allemagne, 
la  Russie,  la  Chine,  le  Japon,  la  Suisse,  l'Italie,  la  Côte  d'A/.ur,  l'Egypte,  les  Indes  et  l'Australie. 

Voyages  internationaux  avec  Itinéraires  facultatifs 

A  ert'ectuer  sur  les  divers  grands  réseaux  français  et  les  principaux  réseaux  L-tranirers. 
Validité  :  4.')  à  90  jours.  Arrêts  facultatifs. 

CHEMINS    DE    FER    DE    PARIS-LYON-MÉDITERRAN  ÉE 


■  BILLETS  DIRECTS   SIMPLES  DE  PARIS  A   ROYAT  ET   A   VICHY 

L.i  voif  la  plus  courte  et  la  plus  rapide  pour  se   rendre  de   Paris  à   Royat  est  la  voie  ''  Nevers- 
Clermont-Ferrand   '. 

Prix  de  Paris  à  ^  Royat.  —  l'"  classe,  47  fr.  70;  •_''  classe.  32  fr.  20  ;  3'  classe,  21  fr. 
^  Vichy.  —  »         40fr.  90;         »         27fr.  60;  »        18  fr. 


CHEMIN    DE    FER    D'ORLEANS 

La  Compagnie  d'Orlcans  a  dùcidé  que  jusqu'au  jour  lie  la  fermeture  de  la  chasse,  les  trains  S  et  40 
s'arrêteront  à  Nouan-le-Fuzelier  les  jours  indiqués  ci-après  : 

Train  3.  —  Le  train  3  partant  de  Paris-Quai-d'Orsay  à  7  h.  20  du  matin  s'arrêtera  les  dimanches 
et  jours  fériés. 

Train  40.  —  Le  train  40  partant  de  A'ierzon  à  7  h.  42  du  soir  s'arrêtera  les  dimanches,  lundis,  jours 
fériés  et  lendemains  de  jours  fériés. 

D'autre  part,  jusqu'au  jour  de  la  fermeture  de  la  chasse  : 

11)  Les  trains  433  et  30G  qui  circulent  sur  la  ligne  d'Etampes  à  Beaune-la-Rolande  et  qui  corres- 
pondent à  Étampes  aux  trains  3  et  10  précités  s'arrêteront  à  la  station  d'Ascoux  les  dimanches  et  jours 
fériés. 

6)  Le  train  4.'59  de  cette  même  ligne  qui  correspond  à  Etampes  avec  le  train  43  partant  de  Paris  à 
C  h.  35  du  soir  s'arrêtera  à  la  station  de  Villemurlin  les  dimanches  et  les  veiUes  de  jours  fériés. 


TS^  a  g*oii -restaurant 


Jusqu'au  jour  de  la  fermeture  de  la  chasse,  un  wagon-restaurant  circulera  sur  la  section  de  Paris  à 
Vierzon  : 

1"  Ilans  le  sens  de  Paris,  le  samedi  de  chaque  semaine  et  les  31  octobre,  24  et  31  décembre  par  le 
le  train  199  partant  de  Paris-Quai-d'Orsay  à  7  h.  10  du  soir. 

'1°  Dans  le  sens  de  Yierzon,  le  dimanche  de  chaque  semaine  et  les  1""'  novembre,  25  décembre  et 
1*'  janvier  dans  le  train  114  partant  de  Yierzon  à  6  h.  52  du  soir. 

Ces  nouvelles  facilités  seront  certainement  très  appréciées  des  chasseurs. 


CHEMINS  DE  PEE  DE  PAEIS-LYON-MEDITEHEANEE 
de   PARIS  aux  ports  au  delà  de  SUEZ,  ou  vice  versa 


Les  voyageurs  partant  de  Paris  pour  les  ports  au  delà  de  Suez,  ou  inversement,  peuvent  obtenir 
indépendamment  de  leurs  billets  d'aller  et  retour  sur  les  paquebots,  des  billets  d'aller  et  retour  de 
Paris  à  Marseille  ou  vice  versa,  valables  un  an,  au  prix  de  : 

1'*  classe  :  145  fr.      »   ;     via  Dijon-Lyon, 
2'    classe  :  104  fr.  40  /     ou  Nevers-Lyon, 
>    classe  :      68  fr.  05   -     ou  Nevers-Clermont. 
Ces  billets  sont  délivrés  par  la  Compagnie  des  Messageries  Maritimes  et  par  les  Chargeurs  réunis. 
Les  billets  de  chemin  de  fer  et  ceux  des  paquebots  peuvent  être  de  classes  différentes. 


De  PARIS  en  ORIENT  (i^/â  Marseille) 

La  Compagnie  P.-L.-M..  d'accord  avec  les  Compagnies  des  Messageries  Maritimes,  Fraissinet  et 
Paquet,  délivre  des  billets  simples,  valables  4,')  jours,  pour  se  rendre,  par  Marseille,  de  Paris  à 
Alexandrie,  Port-Saïd,  Jaffa.  Beyrouth,  Smyrne,  Constantinople,  Batouiu, 
Odessa,  Samsoun,  Salonique,  Le  Pirée,  etc. 

Les  agences  de  la  Compagnie  des  Messageries  Maritimes  délivrent  des  billets  d'aller  et  retour, 
valables  120  jours,  pour  se  rendre,  par  Marseille,  de  Paris  à  Alexandrie,  Port-Saïd,  Jaffa. 
Beyrouth. 

Arrêts  facultatifs  sur  le  réseau  P.-L.-M.  (par  la  Bourgogne  et  le  Bourbonnais), 

Franchise  de  Bagages  :  sur  le  chemi-n  de  fer,  30  kg.  par  j^lace, 

—  sur  les  paquebots,  100  kg.    par  place   de  1'"    clas.'^e  ;    (îO   kg.  par  place    de 

2''  classe. 

Pour  plus  amples  renseignements  consulter  le  Livret-Guide  horaire  P.-L.-M.  en  vente  dans  les  gares 
au  prix  de  0  fr.  50. 


J 


EDMOND   DEMOLINS  /^^^7^)iM^^ 


I 

L'ŒUVRE  DE   SCIENCE  SOCIALE 

par  Paul  de  Rousiers. 

II 

L'ÉCOLE  DES  ROCHES 

par  G.  Bertier,  Directeur  de  l'École  des  Roches. 

III 

LES   DERNIERS  TRAVAUX 

par  Paul  Descamps. 


PARIS 

BUREAUX  DE   LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,    RUE    JACOB,    56 

AOUT -SET  TE  M  BUE    1907 


SOMMAIRE 


I.  —  L'Œuvre  de  Science  sociale,  par  l'aul  do  Rolsiehs.  P.  S. 

I.  Les  travaux  historiques. 

II.  /•'.  Le  Play  et  la  Réforme  sociale. 

III.  Henri  de  Tourville  et  l'enseignement  de  la  science  sociale.         • 

IV.  La  revue  «  la  Science  sociale  ». 

V.  Les  ouvrages  d'Edmond  Demolins. 

VI.  L'orienlation  scientifique  définitive. 

II.  —  L'Ecole  des  Roches,  par  Georges  Bektier.  P.  39. 

I.  Critique  de  l'I-Jducatioii  française. 

II.  L'Éducalion  anglaise. 

III.  L'École  des  Roches.  L'idéal  du  professeur  des  Roches.  L'Éducation  phy- 

sique. L'Éducation  intellectuelle.  L'Éducation  morale.  —  Brève  histoire 
de  l'École.  —  Les  résultats  de  l'École  des  Roches. 

III.  —  Les  derniers  travaux,  par  Paul  Descamps.  P.  6!t. 

I.  Les  progrés  de  la  méthode.  —  La  Nomenclature  et  l'évolution  des  phéno- 
mènes sociaux.  —  Le  Répertoire.  —  La  Classification  sociale  et  les  tableaux  sy- 
noptiques. —  Le  rôle  de  l'hypothèse. 

II.  Le  Manuel  de  science  sociale. 

ni.  Les  derniers  projets.  —  L'Évolution  do  la  musique.  —  L'Enquête  sur  le 
Pays.  —  Les  cartes  postales  illustrées. 


EDMOND    DEMOLINS 
1852-1907 


EDMOND  DEMOLINS 


L'ŒUVRE  DE  SCIENCE  SOCIALE 


[.    —    LES    TRAVAIX    HISTORIQUES. 

En  1873,  un  jeune  Marseillais  débarquait  à  Paris  avec  le  des- 
sein arrêté  de  se  faire  présenter  à  Frédéric  Le  Play,  dont  il  avait 
Iules  ouvrages  avec  enthousiasme.  Dans  sa  valise  il  portait  les 
éléments  d'une  étude  historique  sur  le  Mouvement  communal  au 
moyen  âge,  étude  dont  il  avait  conçu  le  plan  à  Marseille  et  pour 
l'achèvement  de  laquelle  il  venait  se  documenter.  Cet  historien 
de  vingt  et  un  ans,  déjà  aiguillé  sur  la  science  sociale,  était 
Edmond  Demolins. 

Au  sortir  du  Collège  des  Pères  Jésuites  de  Mongré,  sa  famille 
l'avait  destiné  au  commerce.  Son  père,  issu  dune  ancienne 
famille  de  Provence,  avait  exercé  à  Marseille  la  profession  de 
docteur  en  médecine,  et  s'était  distingué  par  son  dévouement 
dans  l'épidémie  de  choléra  de  18i9  ;  il  était  mort  depuis  plu- 
sieurs années.  Sa  mère,  fille  d'un  chrétien  maronite  du  Liban, 
avait  fui  toute  enfant,  lors  d'un  des  massacres  périodiques  qui 
ensanglantaient  cette  contrée;  sa  famille,  établie  à  Marseille  à  ce 
moment,  y  avait  prospéré  dans  les  affaires  commerciales  où  elle 
comptait  de  très  nombreux  représentants.  Tout  naturellement, 
un  oncle  oflrit  de  prendre  avec  lui  le  jeune  collégien  pour  lui 
faire  faire  l'apprentissage  du  négoce.. 

Mais  Edmond  Demolins  avait  bien  autre  chose  en  tète.  Il  était 
convaincu  que  l'histoire  était  mal  enseignée,  qu'elle  ne  préscn- 


EDMOND    DEMOLIXS. 


tait  pas  un  tableau  fidèle  de  la  vie  des  peuples,  que  les  causes 
des  événements  historiques  étaient  indiquées  suisant  des  for- 
mules convenues,  irréelles,  variant  seulement  avec  les  préjugés 
de  Thistorien.  Et  il  rêvait  de  faire  une  histoire  de  la  société  fran- 
çaise, montrant  comment  et  sous  quelles  influences  elle  était  née, 
comment  elle  s'était  développée,  comment  elle  avait  subi  des 
crises,  pour  aboutir  enfin  à  la  société  présente.  Ce  qui  Favait 
précisément  séduit  et  définitivement  gagné  dans  Le  Play,  c'était 
l'immense  effort  du  savant  pour  préciser  par  une  observation 
minutieuse  et  méthodique  l'organisme  social  qu'il  avait  actuel- 
lement sous  les  yeux.  Dès  ce  moment,  Demolins  s'était  rendu 
compte  que,  pour  connaître  une  société  ancienne,  il  faut  avoir 
fait  l'anatomie  sociale  d'une  société  moderne,  savoir  comment 
ses  diverses  parties  se  lient  et  agissent  les  unes  sur  les  autres. 
Et  avec  la  verve  de  sa  jeunesse  méridionale,  il  raillait  impitoya- 
blement la  folle  entreprise  des  pseudo-historiens  qui,  incapables 
de  comprendre  le  milieu  dans  lequel  ils  vivent,  négligeant 
même  de  l'étudier,  émettaient  de  graves  jugements  sur  la  philo- 
sophie de  l'histoire. 

Pour  commencer  l'œuvre  de  reconstitution  historique  qu'il 
projetait,  il  avait  entrepris  l'étude  du  mouvement  communal  au 
moyen  âge.  Le  sujet  n'avait  pas  été  choisi  au  hasard  et  marque 
une  double  tentative  de  réaction  :  d'une  part,  contre  le  préjugé 
aristocratique,  suivant  lequel  la  bourgeoisie  et  le  peuple  fran- 
çais n'avaient,  avant  1789,  aucunement  contribué  aux  gloires  de 
la  nation;  d'autre  part,  contre  le  préjugé  révolutionnaire  sui- 
vant lequel  aucun  droit  ne  leur  était  reconnu  antérieurement  à 
cette  époque.  Les  souvenirs  de  l'Ancien  Régime  cachaient  encore, 
en  effet,  à  beaucoup  d'historiens  les  réalités  plus  éloignées  du 
moyen  âge  et  l'ère  d'affranchissement  progressif  et  d'élévation 
sociale  qui  le  caractérise.  En  retraçant  les  triomphes  démocrati- 
ques du  mouvement  communal  au  douzième  siècle,  Demolins 
voulait  détruire  une  légende,  et  prouva  que  l'histoire  du 
peuple  français  ne  commence  pas  à  la  Révolution.  «  Nous 
aussi,  écrivait-il  fièrement  dans  la  préface  du  Mouvement  com- 
munal ^  nous  aussi  nous  avons  des  ancêtres  !  » 


L  ŒUVRE   DE   SCIENCE    SOCIALE.  h 

De  semblables  préoccupations  étaient  assez  étrangères  à  la  pro- 
fession de  commerçant.  Les  oncles  de  Marseille  étaient  bien 
obligés  de  reconnaître  que  leur  jeune  neveu  avait  de  l'intelli- 
gence, de  la  conduite,  de  Fentrain  même;  mais,  visiblement, 
«  l'esprit  des  alfaires  »  lui  manquait.  Et  ils  déploraient  cette 
lacune  qui  lui  fermait  tout  avenir  clans  la  profession  où  ils  l'a- 
vaient fait  entrer.  D'autre  part,  à  ne  considérer  que  la  marche 
ordinaire  des  événements,  il  était  hasardeux  de  quitter  un  emploi 
assuré  pouvant  conduire  à  une  situation  avantageuse,  pour  se 
lancer  à  la  poursuite  de  problèmes  historiques  dont  la  solution, 
même  en  cas  de  succès,  ne  comporte  pas  de  sérieux  profits  ma- 
tériels. Mais  les  commencements  de  ceux  qui  sont  appelés  à  deve- 
nir «  quelcj[u'un  »  sont  souvent  un  peu  déconcertants;  ils  n'ont 
pas  l'allure  régulière  et  banale  de  ceux  c[ui  bornent  leur  ambi- 
tion à  devenir  «  quelque  chose  ».  Et  l'expérience  courante  se 
trouve  souvent  en  défaut  en  présence  de  ces  débuts  d'hommes 
exceptionnels,  de  ces  précurseurs  dont  la  vie  tend  vers  un  but  à 
peine  entrevu  par  eux-mêmes  et  complètement  inaperçu  de  ceux 
qui  les  entourent. 

Voilà  pour([uoi,  en  lui  souhaitant  bonne  chance,  les  parents 
du  jeune  Demolins  secouaient  la  tête,  sans  contiance  dans  la 
carrière  incertaine  et  vague  qu'il  était  résolu  à  embrasser.  Si 
encore  il  avait  voulu  être  journaliste  !  On  avait  vu  des  Marseil- 
lais à  la  plume  alerte,  à  l'esprit  souple,  réussir  dans  cette  bran- 
che. M.  Thiers  était  parti  de  Maj'seille,  lui  aussi  jadis,  et  le  jour- 
nalisme l'avait  conduit  à  la  vie  politique  et  aux  suprêmes 
honneurs.  Et  puis,  le  journalisme  ressemble  encore  un  peu 
à  un  métier  !  Mais  être  écrivain,  et  écrivain  sérieux,  pour  un 
public  restreint,  cela  ne  nourrit  pas  son  homme  !  Des  représenta- 
tions de  cet  ordre  ne  devaient  pas  retenir  l'élan  convaincu  du 
jeune  homme  qui,  dès  cette  époque,  unissait  à  une  grande  har- 
diesse dans  la  conception  de  ses  projets  une  ténacité  persévé- 
rante  dans  leur  réalisation.  Pour  la  première  fois,  il  allait  se 
jeter  à  l'eau  afin  d'apprendre  à  nager.  Ce  ne  de\ait  pas  être  la 
dernière. 

Dès  son  arrivée  à  Paris,  il  se  mit  au  travail,  publia  des  chro- 


(»  EDMOND    DEMOLINS. 

niques  historiques  dans  VUnivei^s  et  s'occupa  de  mettre  la  der- 
nière main  au  manuscrit  du  Mouvement  communal  au  moyen 
âge.  En  même  temps,  il  suivait,  comme  élève  libre,  les  cours 
de  FÉcole  des  Chartes  et  se  livrait  à  un  labeur  acharné  dans  les 
bibliothèques.  L'effort  trop  violent  détermina  une  fatieue  de  la 
vue  qui  Tobligea  momentanément  à  suspendre  ses  lectures.  Il 
fut  même  contraint  d'achever  avec  l'aide  d'un  secrétaire  la  pré- 
paration de  son  volume.  La  bienveillante  amitié  de  Dom  Gué- 
ranger,  alors  abbé  de  Solesmes,  qui  avait  apprécié  dès  le  début 
la  valeur  du  jeune  écrivain,  lui  procura  à  ce  moment  la  colla- 
boration momentanée  qui  lui  était  indispensable  pour  continuer 
ses  recherches. 

Très  vite  aussi,  il  avait  réussi  à  se  faire  présenter  à  Frédéric 
Le  Play  et  ses  relations  suivies  avec  lui  datent  de  187i.  Mais  il 
semble  qu'au  début,  Demolins  chercha  surtout  dans  la  science 
sociale  un  fil  conducteur  pour  ses  travaux  historiques.  Aussitôt 
après  la  publication  du  Mouvement  communal^  il  avait,  en 
effet,  mis  sur  le  chantier  une  Histoire  de  Finance  en  quatre 
volumes  qui  absorba  le  meilleur  de  son  activité  jusquen  1879. 

Cette  Histoire  de  France  était  conçue  sur  un  plan  des  plus 
heureux  et  l'originalité  du  vigoureux  écrivain  que  fut  Demolins 
s'y  révèle  déjà.  La  table  des  matières  présente  en  raccourci  tout 
un  système,  toute  une  philosophie  de  l'Histoire  de  France.  L'au- 
teur avait  voulu,  en  effet,  et  il  avait  pris  soin  d'en  avertir  le 
lecteur,  grouper  les  faits  d'après  la  méthode  philosophique, 
c'est-à-dire  faire  ressortir  les  relations  de  cause  à  effet  qui  les 
relient  les  uns  aux  autres.  Plus  tard,  après  de  longues  années  de 
science  sociale,  les  relations  ainsi  indiquées  paraissaient  à  De- 
molins insuffisantes  ou  inexactes.  Il  formait  parfois  le  projet  de 
refondre  entièrement  cette  œuvre  de  sa  jeunesse  et  mettait  à 
profit  les  connaissances  plus  certaines  acquises  par  lui.  Le  travail 
qu'il  n'a  pas  eu  le  temps  d'accomplir  mérite  de  tenter  l'am- 
bition de  quelque  historien  disciple  de  la  science  sociale.  Car 
s'il  y  a  des  conclusions  à  redresser  dans  l'ouvrage,  la  valeur  pé- 
dagogique du  plan  suivi  reste  entière.  Après  avoir  ainsi  groupé 
les  faits  pour  en  faire  voir  l'enchaînement,  l'auteur  s'attachait. 


L  OEUVRE    DE    SCIENCE    SOCIALE.  7 

en  effet,  à  choisir  les  plus  caractéristiques  de  chaque  époque  et 
à  les  raconter  avec  détails,  le  plus  possihle  d'après  les  so  urces 
anciennes,  de  manière  à  leur  conserver  leur  vraie  physionomie. 
Ainsi  il  unissait  les  avantages  de  l'école  philosophique  de  Guizot 
à  ceux  de  l'école  narrative  d'Augustin  Thierry. 

Il  faisait  plus,  car  le  récit  des  événements  emprunté  aux  vieux 
chroniqueurs  ou  aux  mémoires  contemporains  était,  en  quelque 
sorte,  une  garantie  du  classement  philosophique  qu'il  proposait. 
Rien  n'est  facile  comme  de  trouver  dans  les  faits  historiques  des 
arguments  pour  une  thèse,  si,  au  lieu  de  présenter  ces  faits  d'a- 
près les  témoignages  contemporains,  ou  en  donne  un  ahrégé 
sommaire,  si  on  écrit  un  discours  sur  l'histoire.  xVu  contraire,  si 
on  laisse  la  parole  aux  témoins  du  passé,  on  est  hien  ohligé  de 
prendre  pour  base  de  sa  thèse  les  interprétations  qu'ils  fournis- 
sent eux-mêmes  et  déjuger  d'après  leure  propres  impressions, 
non  d'après  les  siennes.  Sans  doute,  ces  impressions  paraissent 
déformer  la  réalité  objective,  mais  elles  ont  une  vérité  histori- 
que; elles  marquent  l'incidence  des  événements  sur  ceux  qui  les 
ont  subis.  Et  tout  système  d'interprétation  de  l'histoire  qui  par- 
vient à  grouper  les  faits,  en  tenant  compte  des  impressions  qu'ils 
ont  réellement  causées  à  l'époque  où  ils  se  sont  produits,  est 
moins  sujet  à  l'erreur  que  les  systèmes  inspirés  d'une  apprécia- 
tion personnelle  de  l'historien  sur  les  événements  des  diverses 
périodes  de  l'histoire. 

Au  point  de  vue  de  l'enseignement,  VHistoire  de  France  d'Ed- 
mond Demolins  a  le  rare  mérite  de  charger  peu  la  mémoire  des 
élèves,  de  lesintéresser  prodigieusement  et  de  leur  faire  saisir, 
par  des  images  vivantes,  les  différences  essentielles  qui  séparent 
un  roi  mérovingien  d'un  roi  de  l'Ancien  Régime,  la  vie  d'un 
seigneur  féodal  de  celle  d'un  grand  seigneur  du  dix-septième 
siècle,  la  guerre  du  moyen  âge  de  la  guerre  moderne,  etc.  Ce 
triple  résultat  est  obtenu  par  le  même  procédé,  celui  de  la  re- 
présentation concrète,  animée,  colorée  des  détails  caractéristi- 
(|ues.  Je  me  suis  toujours  servi  des  volumes  de  Demolins  pour 
enseigner  l'histoire  de  France  à  mes  enfants  et  il  m'a  toujours 
été  facile  de  retenir  leur  attention.  Je  crois  que  Clovis,  Charte- 


EDMOND   DEMOLINS. 


magno,  Roland,  Saint-Louis,  les  Croisades,  du  Guesclin,  four- 
nissent la  matière  d'histoires  aussi  captivantes  que  celles  du 
Petit-Poucet.  Il  suffit  que  le  maître  s'y  intéresse  assez  lui-même 
pour  en  faire  sentir  le  dramatique  intérêt.  L'histoire  de  Demo- 
lins  a  précisément  cet  avantage  qu'elle  met  ses  lecteurs  de  tout 
âge  en  situation  de  goûter  le  charme  des  A'ieux  récits.  Elle  les 
prépare  à  en  jouir.  Elle  instruit  suffisamment  sur  Charlemagne 
pour  que  la  Chanson  de  Roland  soit  promise  comme  récompense 
aux  enfants  sages,  et  tous  pleurent  à  chaudes  larmes  quand  la 
belle  Aude,  apprenant  la  mort  de  son  fiancé,  tombe  inanimée 
pour  ne  plusse  relever.  De  même,  la  plus  grande  partie  de  Join- 
ville,  des  passages  choisis  de  Froissart,  de  Commines,  plus  tard 
des  innombrables  mémoires  dans  lesquels  se  reflète  la  vie  du 
passé  peuvent  être  mis  avec  fruit  entre  les  mains  d'enfants  jeunes 
quand  un  premier  guide  leur  a  indiqué  en  quoi  et  pourquoi  ils 
sont  intéressants,  quand  il  a  suscité  des  comparaisons  avec  le 
temps  présent,  provoqué  des  curiosités,  posé  des  problèmes. 
Demt)lîns  a  excellé  dans  ce  rôle  en  écrivant  son  Histoire  de  France. 
Et  il  serait  à  souhaiter  que  les  jugements  un  peu  sommaires 
qu'elle  contient  fussent  redressés  et  complétés  dans  le  sens  où  il 
voulait  le  faire  lui-même,  afin  de  l'utiliser  dans  l'enseignement. 


H.    —    F.    LE    PLAY    ET    LA    RÉFORME    SOaALE. 

Lorsque  Demolins  acheva  son  dernier  volume  sur  l'Histoire 
de  France,  il  était  clair  pour  tous  ceux  qui  l'approchaient  que 
son  labeur  intellectuel  allait  changer  de  direction,  que  l'histoii'e 
passait  désormais  au  second  plan  et  que  la  science  sociale 
ferait  désormais  l'objet  de  ses  constantes  préoccupations. 

En  effet,  ses  relations  avec  Le  Play  avaient  pris  un  caractère 
particulier.  Il  s'était  mis  à  l'école  du  maître  avec  passion.  Et 
comme  sa  nature  ardente  le  poussait  au  prosélytisme,  il  y  avait 
mis  en  même  temps  quelques  amis,  les  prêchant,  les  entraînant, 
les  poussant  à  l'action  et  au  travail. 

C'est  au  cours  de  cette  période  de  sa  vie,  en  1875,  que  je  ren- 


L  OEUVRE    DE    SCIENCE    SOCIALE.  9 

contrai  pour  la  premièro  fois  Edinond  Demolins.  Il  avait  acquis 
déjà  une  notoriété  à  la  conférence  Ulivaint,  groupe  de  jeunes 
gens,  étudiants  pour  la  plupart,  qui  se  réunissaient  périodi- 
quement pour  écouter  la  lecture  d'un  travail  et  en  discuter  les 
conclusions.  Dans  cette  assemblée  d'échappés  de  collège,  le  fait 
qu'il  avait  déjà  publié  un  volume  le  ceignait  d'une  auréole 
et  la  vie  laborieuse  qu'il  menait  commandait  le  respect.  J'étais 
donc  disposé,  par  avance,  à  l'écouter  avec  intérêt  quand  je  fus 
subjugué  par  son  talent.  Ce  qu'il  disait  était  toujours  parfaite- 
ment clair,  d'une  clarté  limpide,  surprenante.  Et  cela  était 
présenté  avec  un  tour  très  original,  parfois  paradoxal,  mais 
paradoxal  en  apparence,  à  la  surface,  simplement  pour  forcer 
l'attention,  car  son  solide  bon  sens  eût  écarté  le  paradoxe  fon- 
damental. Une  bonne  humeur  méridionale  se  mêlait  à  ses  pro- 
pos, leur  enlevait  toute  apparence  doctrinale,  et  c'était  un 
grand  charme  pour  de  jeunes  auditeurs  d'écouter  ce  camarade 
un  peu  plus  avancé  qu'eux  en  âge,  plus  averti,  plus  documenté, 
mais  qui  était  bien  un  jeune  comme  eux.  Jeune,  il  l'était  non 
seulement  par  l'entrain  de  ses  reparties,  l'allure  vivante  et  par- 
fois fougueuse  de  ses  exposés,  il  l'était  aussi  par  la  nouveauté 
des  points  de  vue.  Il  empruntait  à  Le  Play  la  plupart  des 
aperçus  qu'il  nous  ouvrait,  mais  en  les  dépouillant  de  la  forme 
arbitraire  et  grave  sous  laquelle  le  niaitre  les  produisait,  forme 
qui  les  rendait  souvent  peu  accessibles  ;  enfin  il  y  ajoutait  cette 
légère  nuance  d'irrespect  si  séduisante  pour  de  jeunes  Fran- 
çais; il  était  sans  pitié  vis-à-vis  des  jugements  tout  faits,  accep- 
tés sous  la  garantie  d'une  autorité  classique  ;  il  excellait  à  ren- 
verser les  idoles,  à  montrer  l'inanité  des  théories  pompeuses. 
Malheur  à  celui  de  ses  contradicteurs  qui,  poussé  par  lui  dans 
ses  derniers  retranchements,  cherchait  un  refuge  derrière  un 
postulat  philosophique  ou  économique,  pour  s'abriter  contre 
ses  attaques!  Avec  une  jovialité  et  un  esprit  qui  rangeaient  l'au- 
ditoire de  son  côté,  il  montrait  l'idée  pauvre,  médiocre,  fausse, 
sous  la  formule  imposante;  il  en  faisait  toucher  le  néant.  Ceux 
qui  ont  connu  Demolins  vers  la  fin  de  sa  vie,  après  les  luttes 
pénibles  qu'il  avait  eu  à  subir  et  les  désenchantements  (qu'elles 


10  EDMOND    DEMOLINS, 

lui  avaient  causés,  peuvent  difficilement  se  rendre  compte  de 
l'action  qu'il  exerça  alors  sur  les  jeunes  hommes  et  des  sym- 
pathies enthousiastes  qu'il  s'attirait. 

Du  moment  qu'il  eut  résolu  de  mettre  ces  dons  personnels 
au  service  de  la  science  sociale,  celle-ci  devait  forcément  re- 
cruter des  adhérents.  La  plupart  lui  vinrent,  au  début,  par  le 
détour  de  la  réforme  sociale.  On  était  encore,  à  cette  époque, 
sous  l'impression  immédiate  des  désastres  de  1870;  la  généra- 
tion qui  arrivait  à  l'âge  d'homme  datait  véritablement  de  cette 
<'  année  terrible  »  et  avait  été  prématurément  mûrie  par  les 
sombres  événements  de  la  guerre  et  de  la  commune.  Elle  était 
convaincue  que  la  société  avait  besoin  d'être  réformée  et  écou- 
tait avec  une  anxieuse  curiosité  tous  ceux  qui  proposaient  un 
moyen  de  la  réformer.  La  jeunesse  catholique,  en  pai-ticuHer, 
se  pressait  autour  du  grand  orateur  qui  éveillait  en  elle  le 
sens  des  responsabilités  sociales,  qui  affirmait  l'existence  de  la 
«  question  sociale  »  en  présence  des  politiciens  qui  la  niaient 
alors.  Ainsi,  elle  se  trouvait  préparée  et  inclinée  à  entendre 
l'enseignement  d'un  sage  qui,  patiemment,  laborieusement, 
scientifiquement,  s'était  attelé  depuis  quarante  ans  à  l'observa- 
tion des  sociétés  humaines  pour  dégager  les  lois  qui  les  régis- 
sent. Dès  186V.  Le  Play,  abandonnant  les  recherches  purement 
scientifiques,  avait  exposé  au  public  dans  son  célèbre  ouvrage 
La  Réforme  sociale  en  France,  les  conditions  qu'il  jugeait 
nécessaires  au  relèvement  du  pays.  Mais  il  n'avait  été  lu  que 
par  une  élite.  Des  hommes  comme  Montalembert.  Tocqueville, 
le  P.  Gratry.  s'étaient  rendu  compte  de  la  valeur  de  l'œuvre; 
l'ensemble  du  public,  trompé  par  une  prospérité  apparente, 
l'avait  peu  remarquée.  Au  contraire,  après  1871,  alois  que 
chacun  donnait  son  avis  sur  la  direction  de  l'effort  à  faire,  on 
se  souvint  qu'un  homme  avait  réfléchi  jadis  à  ces  questions, 
qu'il  avait  signalé  les  dangers  inaperçus,  indiqué  les  remèdes 
et  Le  Play  fut  presque  à  la  mode  pendant  quelques  années. 

Toutefois,  ce  savant  presque  octogénaire  n'avait  pas  de  con- 
tact avec  la  jeunesse.  Et  il  le  déplorait.  Il  sentait  que  les  adhé- 
sions qui  lui  venaient,  soit  par  lelfet    d'une  i)eur  bourgeoise 


l'œivke  \)E  science  Sociale.  11 

(lu  désordre  matériel,  soit  même  par  conviction  intellectuelle, 
n'auraient  de  valeur  etlective  qu'autant  qu'elles  deviendraient 
une  source  d'action.  Les  hommes  avancés  en  Age  pouvaient  bien 
reconnaître  Terreur  qui  les  avait  guidés,  mais  non  pas  recom- 
mencer leur  vie.  Beaucoup  d'entre  eux,  au  surplus,  partici- 
pant d'une  manière  plus  ou  moins  directe  au  .souverneinent 
du  pays,  se  trouvaient  prisonniers  des  combinaisons  politi- 
ques qui  les  avaient  portés  au  pouvoir  et  n'avaient  pas,  par 
suite,  l'indépendance  nécessaire  pour  s'orienter  nettement  vers 
les  réformes  urgentes.  On  était  alors,  eu  effet,  à  lépoque  de 
r  «  ordre  moral  ».  Le  Play  avait  fourni  d'heureuses  formules 
à  des  programmes.  Mais  il  en  était  de  ces  formules  et  de  ces 
programmes  comme  de  toutes  les  formules  et  de  tous  les  pro- 
grammes politiques.  On  les  proclamait,  on  ne  les  réalisait  pas. 
L'École  de  Nancy  avait  demandé  la  décentralisation  et  l'auto- 
nomie des  pouvoirs  locaux,  mais  la  machine  gouvernementale, 
conçue  et  organisée  dans  des  vues  contraires  continuait  l'œu- 
vre de  l'Ancien  Régime  et  de  Napoléon  I".  Il  fallait  prendre 
la  réforme  à  pied  d'œuvre  et  faire  appel,  pour  cela,  à  des 
hommes  nouveaux.  Il  fallait  atteindre  les  jeunes,  les  persuader, 
les  détourner  des  voies  dangereuses  dans  lesquelles  tout  con- 
tribuait à  les  engager.  Je  conserve  encore  le  touchant  souvenir 
de  l'accueil  cordial  et  joyeux  que  Le  Play  réservait  aux  jeunes 
hommes  qui  lui  étaient  présentés.  Il  voyait  en  nous,  et  il  nous 
le  disait  explicitement,  les  metteurs  en  œuvre  de  ses  travaux.  Je 
manquerais  à  la  vérité  si  je  n'avouais  ici  très  sincèrement  que 
ces  paroles  du  maître  nous  inspiraient  une  confiance  un  peu 
exagérée  en  nous-mêmes:  mais  elles  nous  emplissaient  d'une 
ardeur  que  les  désillusions  n'ont  pas  éteinte  et  elles  se  sont 
vérifiées  en  ce  qui  concerne  Edmond  Demolins.  A  coup  sur,  Le 
Play  eût  été  à  la  fois  charmé  et  surpris  s'il  avait  pu  prévoir  que. 
moins  de  vingt  ans  après  sa  mort,  une  école  serait  fondée  pour 
élever  une  élite  de  jeunes  Français  d'après  les  données  de  la 
science  sociale. 

Dès  cette  époque.  Demulins  était  le  recruteur  des  jeunes  gens 
qui  fréquentaient   Le  Play,    le  trait  d'union   entre  eux   et  le 


12  EDMOND    DE5I0LIN<. 

savant  vieillard.  Tous  les  lundis,  le  salon  de  la  place  Saint-Sul- 
pice  nous  réunissait  autour  d'une  longue  table  et  une  conver- 
sation s'engageait,  un  peu  désordonnée  de  notre  part,  mais 
ramenée  à  des  points  précis  par  l'imperturbable  méthode  du 
niaitre.  Il  prêtait  une  attention  patiente  et  déférente  aux  naïves 
objections  des  plus  inexpérimentés  d'entre  nous,  estimant  que 
quiconque  cherche  sincèrement  la  vérité  a  droit  au  respect  et  à 
la  lundère,  et  force  nous  était  de  nous  plier  à  son  exemple.  Mais 
nous  prenions  de  belles  revanches  dans  les  réunions  du  ven- 
dredi auxquelles  Demolins  nous  conviait.  Là,  entre  jeunes,  on 
discutait  vigoureusement,  et  les  saillies  imprévues  et  savou- 
reuses de  notre  hôte  étaient  accueillies  avec  enthousiasme. 

Toutefois,  nous  étions  assez  les  élèves  du  maître  pour  ne  pas 
nous  égarer  en  vaines  controverses.  Et,  sur  l'initiative  de  Demo- 
Kns,  nous  établîmes  bientôt  la  règle  qu'à  chaque  séance  nous 
lirions  ensemble  un  chapitre  de  la  Réforme  sociale  en  France^ 
que  nous  noterions  tous  les  points  nous  paraissant  soulever  une 
difficulté,  et  que  chacun  de  ces  points  serait  ensuite  soumis  à 
Le  Play  le  lundi  suivant.  Ce  furent  là  les  tout  premiers  commen- 
cements de  l'enseignement  de  la  science  sociale.  Au  bout  de  quel- 
ques mois,  l'appartement  que  Demolins  occupait  alors  rue  du 
Pré-aux-Clercs  se  trouva  trop  exigu  pour  notre  nombre  grandis- 
sant et  nous  dûmes  demander  Thospitalité  à  la  Société  biblio- 
graphique qui  mit  gracieusement  une  salle  à  notre  disposition. 

Il  ne  faudrait  pas  se  représenter  notre  petit  cénacle  comme 
une  école  scientifique.  Très  sincèrement,  nous  pensions —  nous 
étions  très  jeunes  et  les  plus  âgés  d'entre  nous  partageaient 
notre  illusion  —  que  Le  Play  avait  déterminé  les  conditions  de  la 
réforme  en  France  et  que  notre  but  devait  être  de  les  faire  con- 
naître, accepter  et  appliquer.  Par  suite,  nous  étions  toujours  en 
quête  d'un  moyen  d'atteindre  le  public,  de  crier  sur  les  toits 
ce  que  nous  considérions  comme  vrai.  L'idée  vint  alors  que  ce 
serait  répondre  aux  préoccupations  ordinaires  des  lecteurs  fran- 
çais de  leur  tracer  un  programme  de  gouvernement  et  d'orga- 
nisation sociale,  d'après  l'observation  comparée  des  divers 
peuples.  Et,  bravement,  la  réunion  se  transforma  en  un  conseil 


L'œUVRE   DE   SCIENCE   SOCIALE.  13 

de  rédaction  pour  écrire  un  volume  sous  ce  titre.  Le  volume 
parut,  sans  nom  d'auteur,  avec  une  lettre-préface  de  F.  Le  Play 
au  «  groupe  d'économistes  »  qui  l'avait  mis  sur  pied. 

Je  viens  de  reprendre  dans  ma  bibliothèque  ce  livre  que  j'a- 
vais négligé  d'ouvrir  depuis  longtemps.  J'y  ai  trouvé  des  choses 
bien  honorables  ;  ceci,  par  exemple,  que  traçant  un  programme 
de  gouvernement,  nous  ne  nous  prononcions  pas  sur  sa  forme, 
et  c'était  une  nouveauté  paradoxale.  Nous  estimions  que  le 
même  gouvernement  peut  se  revêtir  de  plusieurs  formes  succes- 
sives, ce  que  nos  diverses  révolutions  ont  amplement  démontré, 
mais  ce  que  peu  de  gens  consentent  à  voir.  Évidemment,  ce 
«  groupe  d'économistes  »  n'aspirait  pas  à  un  rôle  politique. 

Sur  d'autres  points,  le  programme  d'organisation  sociale 
montre  une  sagesse  un  peu  courte.  Le  premier  article  de  ce  pro- 
gramme, concernant  la  vie  privée,  est  ainsi  conçu  :  «  Conjurer 
les  chômages  et  garantir  aux  travailleurs  le  pain  quotidien  en 
fondant  l'union  des  patrons  et  des  ouvriers  sur  la  réciprocité 
des  devoirs  et  des  services  ».  Ailleurs,  un  paternalisme  naïf  se 
dégageait  clairement  de  ces  formules  générales;  il  était  même 
affirmé  dans  un  endroit  que  la  réforme  de  l'atelier  ne  pouvait 
être  menée  à  bien  que  par  le  seul  patron.  L'observation  métho- 
dique des  faits  contemporains  n'avait  pas  encore  montré  que 
les  intérêts  collectifs  ouvriers  restent  en  souffrance,  en  dépit 
des  plus  sincères  bonnes  volontés  patronales,  quand  ils  ne  ren- 
contrent pas.  dans  la  classe  ouvrière  elle-même,  des  représen- 
tants capables. 

Malgré  ses  évidentes  défectuosités,  ce  petit  volume,  rédigé  en 
commun,  avait  obtenu  un  résultat.  Tous  ceux  qui  y  avaient 
collaboré  savaient  désormais  qu'Edmond  Demolins  possédait  les 
cpialités  complexes  et  rares  qui  rendent  un  homme  capable  d'en 
conduire  d'autres,  de  les  plier  à  un  travail  commun.  Ils  avaient 
pu  apprécier  aussi  l'extraordinaire  ingéniosité  de  son  esprit,, 
son  admirable  don  de  clarté  et  son  aptitude  à  découvrir  la  for- 
mule nette  correspondant  à  sa  pensée.  F.  Le  Play,  sous  le  pa- 
tronage duquel  le  volume  avait  été  présenté  au  public  et  ([ui 
en  avait  suivi  la  préparation  avec  un  intérêt  paternel,  ne  pouvait 


H  KnMOND    DEMOLINS. 

pas  manquer  d'être  frappé  des  qualités  de  celui  qui  avait  eu  la 
plus  grande  part  dans  sa  rédaction.  Au  déclin  de  sa  carrière, 
il  rencontrait  un  homme  jeune,  entreprenant,  convaincu,  qui 
excellait  à  mettre  en  relief  le  résultat  des  longues  études  aux- 
quelles il  s'était  livré. 

C'était  pour  lui  une  joie  d'autant  plus  grande  que,  depuis  la 
publication  de  la  Réforme  sociale  en  France,  F.  Le  Play  tentait 
par  tous  les  moyens  de  faire  passer  dans  l'esprit  du  public  la 
conviction  qui  l'animait  et  souffrait  de  n'y  parvenir  qu'imparfai- 
tement. La  Réforme  sociale  en  France  avait  été  son  premier 
essai  de  vulgarisation  ;  V  Organisation  du  Travail,  Y  Organisation 
de  la  Famille,  la  Constitution  essentielle  de  l'Humanité^  prenant 
à  part  une  section  de  l'œuvre  réformatrice  ou  la  résumant  dans 
ses  lignes  générales,  avaient  été  écrites  en  vue  d'atteindre  le 
grand  public.  Parfois  même,  F.  Le  Play  s'était  appliqué  à  ré- 
pondre aux  préoccupations  les  plus  immédiates  de  ses  lecteurs 
en  rédigeant  des  opuscules  de  circonstance,  par  exemple,  la 
Paix  sociale  après  le  désastre^  parue  en  1871.  Malgré  la  diffu- 
sion très  notable  de  ses  ouvrages,  il  s'attristait  de  voir  les  le- 
çons de  l'expérience  profiter  dans  une  aussi  faible  mesure  à  ceux 
qu'il  aurait  voulu  éclairer,  témoin  cette  phrase  revenue  plu- 
sieurs fois  sous  sa  plume  :  «  Les  oreilles  de  mes  contemporains 
sont  fermées  aux  enseignements  de  la  vérité  ». 

Aussi,  lorsque  le  projet,  depuis  longtemps  caressé,  de  créer 
un  organe  périodique  destiné  à  répandre  les  conclusions  tirées 
de  l'observation,  aboutit,  à  la  fin  de  1880,  à  la  fondation  de 
la  Revue  La  Réforme  sociale  ;  ce  fut  à  Edmond  Demolins  que 
F.  Le  Play  en  confia  la  direction.  Demolins  qui  avait  déjà  beau- 
coup fait  pour  attirer  des  disciples  au  maître,  devenait  ainsi, 
professionnellement,  l'apôtre  de  la  science  sociale;  il  ne  devait 
plus  cesser  de  l'être  jusqu'à  sa  mort. 

Et  pourtant,  il  était  sur  le  point  de  subir  une  transformation 
capitale,  d'évoluer  de  la  réforme  sociale  prêchée  par  Le  Play 
vers  la  science  sociale  fondée  par  lui.  Cette  évolution  allait 
naître  et  se  poursuivre  sous  l'influence  d'Henri  de  Tourville. 


l'cEUVRE    liE    SCTBNCK    SOCIALE.  1  Ti 


III.    HENRI    DE    TOIRVILLE    ET    L  ENSEIGNEMENT 

DE    LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Dans  le  salon  de  la  Place  Saint-Sulpice,  où  se  rencontraient 
tant  de  personnalités  attirées  par  la  réputation  du  maitre,  un 
jeune  prêtre  du  clergé  de  Paris  était  venu,  dès  187.3,  chercher 
des  enseignements.  Très  absorbé  à  cotte  époque  par  son  mi- 
nistère, l'abbé  de  Tourville  se  préoccupait  sans  doute,  au  début, 
de  s'éclairer  sur  les  conditions  de  bonheur  social,  d'apprendre 
de  la  bouche  même  de  Le  Play  ce  qu'il  convenait  de  faire  pour 
aider  au  relèvement  du  pays,  de  prendre,  en  somme,  des 
leçons  de  réforme  sociale.  Mais,  très  vite,  l'étude  des  œuvres 
scientifiques  contenues  dans  les  Ouvriers  européens  lui  avait 
révélé  la  source  de  la  sagesse  qu'admiraient  les  lecteurs  des 
ouvrages  de  conclusions.  Et  il  avait  résolu  de  fonder  un  ensei- 
gnement méthodique  de  la  science  sociale. 

F.  Le  Play  accueillit  ce  projet  avec  joie  '.  Sous  son  patronage, 

1.  Voici  comment  H.  Le  Play  a  apprécié,  dans  des  passages  de  ses  ouvrages, 
l'École  des  voyages  fondée  par  Henri  de  Tourville  : 

«  Comme  je  l'ai  annoncé,  une  école  des  voyages  est  maintenant  à  la  disposition 
du  public,  mais  elle  n'est  pas  due  à  un  concours  d'initiatives  individuelles.  C'est  une 
œuvre  personnelle,  émanant  d'un  dévouement  exceptionnel  à  la  patrie  et  à  la  science. 
Les  succès  remarquables  df-jà  obtenus  par  les  premiers  élèves  démontreront  les 
avantages  de  l'institution.  Peu  à  peu  les  familles  intelligentes  voudront  assurer  à 
leurs  enfants  les  bienfaits  du  nouvel  enseignement.  » 

(Le  Play.  La  Méthode  sociale.  Avertissement,  p.  vu.) 

«  Un  enseignement  spécial  s'est  organisé  peu  à  peu  à  Paris,  grûce  à  l'initiative  d'un 
homme  qui  se  dévoue  au  bien  public  et  considère  la  méthode  comme  un  puissant 
moyen  de  réforme.  Un  maître,  formé  par  quarante  années  de  travaux,  attaché  à  cette 
quatrième  institution,  enseigne  à  la  fois  la  méthode,  les  résultats  qu'elle  a  produits 
et  les  moyens  pratiques  d'application.  Le  fondateur  de  l'ieuvre  est  indépendant  des 
pouvoirs  préposés  à  la  direction  des  trois  autres  (Société  d'économie  sociale.  Biblio- 
thèque sociale.  Unions  de  la  Paix  sociale}.  Toutefois  il  se  concerte  souvent  avec  ces 
derniers  pour  apporter  son  concours  à  la  tâche  commune.  Dans  la  direction  qu'il 
im|irimeà  ses  élèves,  il  s'inspire  d'une  pensée  principale  :  il  veut  former  des  hommes 
((ui  continueront  les  travau.\  commencés  |)ar  l'auteur  des  Ouvriers  européens  et  par 
la  société  d'Économie  sociale.  Dan.»  ce  but,  il  les  dresse  à  l'art  de  trouver  eux- 
mêmes,  dans  le  cours  de  «  voyages  méthodiques  »,  les  vérités  sociales  qu  ils  ne  sau- 
raient acquérir  par  aucun  autre  moyen. 

«  Une  telle  entreprise  offre,  dans  notre  pays,  de  grandes  difficultés.  Depuis  cent 


16  EDMOND    DEMOLINS. 

(les  cours  réguliers  furent  professés,  dès  1876,  dans  l'apparte- 
ment de  M.  de  Tourville,  par  ses  disciples  les  plus  renommés, 
notamment  par  M.  Focillon,  l'un  de  ses  plus  anciens  collabo- 
rateurs. Edmond  Demolins,  lié  avec  Henri  de  Tourville  dès  cette 
époque,  suivait  cet  enseignement  avec  conviction  et  lui  amenait 
des  auditeurs.  De  son  côté,  Henri  de  Tourville  assistait  fréquem- 
ment aux  réunions  d'études  tenues  le  vendredi  chez  Demolins 
et  prenait  part,  avec  une  gravité  réservée,  aux  discussions  qui 
s'y  déroulaient  et  aux  travaux  qui  s'y  préparaient.  Une  commu- 
nication intellectuelle  étroite  et  suivie  s'établissait  ainsi  entre 
les  deux  hommes  qu'une  amitié  fidèle  devait  bientôt  unir. 

A  la  mort  de  M.  Focillon,  Henri  de  Tourville  continua  lui- 
même  pendant  quelque  temps  renseignement  de  la  science 
sociale.  Mais  il  lui  conserva,  au  début,  son  caractère,  pour 
ainsi  dire  fragmentaire.  Successivement,  chaque  professeur 
prenait  dans  l'œuvre  de  Le  Play  un  sujet  séparé  et  l'étudiait  en 
rattachant  les  conclusions  du  maître  à  ses  observations,  et  en 
montrant  comment  celles-ci  étaient  la  base  de  celles-là.  Par 
exemple,  M.  Focillon,  dont  le  cours  exerçait  une  influence  con- 
sidérable, présentait  à  ses  auditeurs  une  sorte  d'histoire  de 
l'Atelier  de  Travail,  inspirée  de  Y  Organisation  du  Travail  de 
Le  Play,  et  à  laquelle  il  ajoutait  le  fruit  de  très  sérieuses  études 
personnelles.  C'était  déjà  de  la  science  sociale;  Henri  de  Tour- 
ville  voulait  arriver  à  quelque  chose  de  plus  et  enseigner  la 
science  sociale. 


dix-sept  ans,  en  eflet,  l'opinion  publique  des  Français  est  pervertie  par  des  hommes 
qui  se  révoltent  contre  la  vérité  transmise  par  les  traditions  de  l'humanité.  Ces 
iiommes  ne  veulent  point  se  donner  la  peine  d'aller  eux-mêmes  la  chercher,  à  travers 
le  monde,  par  la  méthode  d'observation.  Ainsi  éloignés,  par  leurs  idées  préconçues, 
des  sources  de  lumière  émanant  de  la  tradition  et  de  l'expérience,  ils  se  rejettent 
vers  le  procédé,  facile,  mais  infructueux,  qui  a  fait  bâtir,  dans  le  cabinet  des  légistes, 
tant  de  systèmes  éphémères  sur  l'erreur  fondamentale  de  1762  et  les  trois  faux 
dogmes  de  1780.  Heureusement  le  fondateur  du  nouvel  enseignement  a  constaté  la 
fécondité  de  notre  méthode  d'observation.  Originaire  des  rivages  où  j'ai  passé  les 
cinq  premières  années  de  ma  vie,  il  réagit  avec  la  ténacité  normande  contre  ces 
erreurs  invétérées.  Je  ne  saurais  donc  trop  adjurer  mes  concitoyens  de  seconder  ses 
efforts.  » 

(Le  Play,  Les  Ouvriers  européens,  F.  1,  ch.  xvii,  p.  597-598.) 


L'(*:LVRr:  de  science  sociale.  17 

Pour  atteindre  ce  but,  il  s'était  donné  deux  tâches  parallèles  : 
d'une  part,  classer  scientifiquement  les  observations  de  Le 
Play;  d'autre  part,  provoquer  de  nouvelles  observations  de  la 
part  d'élèves  bien  formés  à  la  méthode.  Il  fallait,  d'abord,  tirer 
de  l'effort  déjà  accompli  tout  le  fruit  qu'il  comportait;  il  fallait 
ensuite  compléter  cet  effort  et  le  renouveler. 

La  nécessité  de  cette  double  entreprise  n'avait  pas  échappé 
à  Le  Play.  Il  avait  tenté  de  réaliser  la  première  dans  ses 
ouvrages  et  la  seconde  par  la  fondation  de  la  Société  d'Économie 
sociale.  Mais  Henri  de  Tourville  jugeait  avec  raison  que  l'œuvre 
du  maître  avait  subi  une  déviation  ;  que  le  point  de  vue  scien- 
tifique avait  peu  à  peu  cédé  le  pas  au  point  de  vue  de  l'appli- 
cation immédiate  et  de  la  propagande;  que  les  ouvrages  de 
conclusions,  séparés  des  travaux  qui  les  justifiaient  perdaient 
leur  véritable  sens;  enfin,  et  surtout,  que  jamais  la  science 
sociale  ne  serait  continuée  si  on  se  bornait  à  produire  des 
monographies  de  famille  sur  un  cadre  à  la  fois  trop  rigide  et 
trop  incomplet.  11  fallait  créer,  à  côté  de  l'enseignement  mé- 
thodique de  la  science,  sa  pratique  méthodique.  Henri  de  Tour- 
viUe  donnait  à  l'ensemble  de  cette  création  le  nom  d'Kcole  des 
voyages. 

De  même  que  Le  Play  avait  choisi  Edmond  Demolins  pour 
diriger  la  Revue  de  propagande  destinée  à  atteindre  le  grand 
public;  de  même,  Henri  de  TourviUe  pensa  que  c'était  bien  là 
l'homme  qu'il  fallait  pour  exposer  à  un  auditoire  élargi  les 
résultats  de  la  science  sociale.  Depuis  plusieurs  années,  il 
s'était  attaché  à  ce  brillant  apôtre  de  la  réforme  sociale  ;  il 
appréciait  ses  rares  qualités;  mais  il  voulait  être  sûr  de  l'avoir 
préalablement  conquis  à  l'idée  scientifique  qu'il  poursuivait 
avant  de  lui  confier  un  enseignement.  A  la  suite  d'un  long- 
travail  poursuivi  en  commun  au  cours  des  années  1883  et  188V, 
Demolins  inaugura  au  mois  de  novembre  188i,  dans  les  salles 
(le  la  Société  de  Géographie,  le  cours  de  science  sociale  qu'il 
devait  y  poursuivre  pendant  près  de  vingt  années. 

Vers  la  même  époque,  Henri  de  Tourville  aboutissait  à  mettie 
sur  pied,  sous  le  titre  de  Nomenclature  des  faits  sociaux,  une 

2 


18  EDMOND   DEMOLINS. 

véritable  classification  des  divers  éléments  que  fournit  l'analyse 
d'un  groupement  social.  Ces  éléments,  rangés  dans  Tordre  de 
la  complication  croissante,  formaient  une  série  de  vingt-quatre 
tableaux  qui  constituait  à  la  fois  une  merveilleuse  vue  d'en- 
semble de  l'organisme  social  et  un  précieux  instrument  de  tra- 
vail pour  les  observateurs  de  l'avenir.  La  classification  d'Henri 
de  Tourville  marquait  une  ère  décisive  dans  l'histoire  de  la 
science  sociale;  elle  affirmait  la  portée  scientifique  de  la  mé- 
thode fondée  par  Le  Play  et  lui  ouvrait  des  applications  sans 
nombre. 

Un  tel  progrès  dans  la  science  devait  exercer  forcément  une 
influence  marquée  sur  son  enseignement.  Edmond  Demolins  ne 
manqua  pas  de  la  mettre  en  relief  avec  le  talent  d'exposition 
qu'il  possédait.  Par  la  plume  et  par  la  parole,  dans  ses  articles 
et  dans  son  cours,  comme  dans  les  innombrables  conversations 
qu'il  entretenait  avec  ses  élèves,  il  annonçait  les  résultats  pro- 
chains du  perfectionnement  de  la  méthode  et  invitait  les  jeunes 
à  le  mettre  à  profit  pour  les  tra^  aux  dont  il  leur  traçait  le  pro- 
gramme. Il  ne  songeait  aucunement  à  dissimuler  ou  à  dimi- 
nuer, en  quoi  que  ce  fût,  l'importance  de  la  transformation  vé- 
ritable opérée  par  Henri  de  Tourville  dans  la  méthode  fondée 
par  F.  Le  Play.  Et  il  proclamait  la  fécondité  de  cette  transfor- 
mation; il  déclarait  que  le  meilleur  hommage  à  rendre  au 
maître  était  de  continuer  ainsi  son  œuvre  scientifique  au  lieu 
de  se  borner  à  propager  les  résultats  des  observations  faites 
par  lui  avec  des  moyens  plus  imparfaits  et  sur  des  données 
anciennes. 

Ainsi  se  creusait  peu  à  peu,  sans  qu'on  y  prit  garde  au 
début,  un  fossé  profond  entre  les  anciens  adeptes  des  doctrines 
de  Le  Play  et  les  nouveaux  disciples  de  Henri  de  Tourville. 
Les  premiers,  attirés  dans  le  groupement  de  propagande  des 
«  Unions  de  la  Paix  sociale  »,  par  le  désir  de  répandre  des 
«  principes  »  auxquels  ils  adhéraient,  s'effrayaient  de  constater 
que  ces  «  principes  »  étaient  susceptibles  de  modifications.  A 
coté  de  certaines  vérités  d'ordre  général  et  fondamental  que 
Le  Play  avait  retrouvées  par  l'observation,  comme  il  le  disait 


l'œuvre  de  science  sociale.  19 

lui-même,  et  que  les  travaux  plus  récents  n'ébranlaient  en  au- 
cune manière,  il  y  avait  des  conclusions  «Tordre  contingent, 
variant  en  fonction  des  milieux  et  des  t(^nips  observés,  et  la 
méthode  nouvelle  montrait  leur  variation.  L'œuvre  de  propa- 
gande se  heurtait  ainsi  à  des  changements  de  formules  tout  à 
fait  déconcertants  pour  ceux  qui,  s'en  tenant  aux  seuls  résul- 
tats, ne  prenaient  pas  la  peine  ou  n'avaient  pas  le  goût  den 
rechercher  les  raisons. 

D'autres,  parmi  les  disciples  anciens,  sans  être  aussi  étroite- 
ment attachés  à  la  lettre  des  enseignements  <lu  maître,  sans 
contester  en  principe  la  possiljilité  de  tirer  de  la  méthode  d'ob- 
servation fondée  par  lui  des  résultats  nouveaux,  constataient 
que,  sur  certains  points,  la  pratique  elle-même  de  la  méthode 
se  trouvait  modifiée  et  demeuraient  sceptiques  sur  la  légiti- 
mité de  cette  modification.  Les  amis  d'Henri  de  Tonrville  devin- 
rent bientôt  suspects  d'introduire  dans  l'œuvre  de  Le  Plav  de 
«  dangereuses  nouveautés  ». 

Frédéric  Le  Play  étant  mort  en  1882.  aucun  arbitre  ne  pou- 
vait décider  avec  une  suffisante  autorité  lequel,  du  groupe  an- 
cien ou  du  groupe  nouveau,  demeurait  le  véritable  héritier  de 
la  pensée  du  maître  et  le  continuateur  de  sa  méthode.  Au  sur- 
plus, de  tels  débats  ne  sont  pas  susceptibles  d'être  tranchés 
d'autorité.  Ils  ne  peuvent  recevoir  de  solution  que  par  la  leçon 
des  événements.  En  toute  science,  une  méthode  est  bonne  cjuand 
elle  est  efficace,  quand  elle  porte  des  fruits;  les  plus  éclatantes 
confirmations,  les  condamnations  les  plus  catégoriques  ne  sau- 
raient donner  ni  enlever  à  une  méthode  le  don  de  vie  qui 
seul  fait  sa  valeur. 

Une  séparation  s'imposait  par  suite  entre  les  anciens  et  les 
nouveaux  disciples.  Elle  fut  péniljle.  Edmond  Demolins  en  res- 
sentit le  choc  plus  gravement  que  tout  autre.  Mis  par  F,  Le 
Play  à  la  tête  de  la  Kevue  La  Réforme  sociale,  organe  des 
«  Unions  de  la  Paix  sociale  »,  il  se  trouvait  disposer  de 
l'instrument  de  propagande  créé  par  le  maître.  Il  lui  fut  brus- 
quement enlevé  en  décembre  1885. 

Le  mois  suivant,  en  janvier  188G.  Edmuud  Demolins  fondait 


20  EDMOND    DEMOLIiNS. 

la  Revue  La  Science  sociale.  C'était  une  entreprise  plutôt 
hardie,  car  le  nouvel  organe  navait  ni  capitaux  à  sa  disposi- 
tion, ni  clientèle  d'abonnés  assurée.  Quant  au  groupe  de  col- 
laborateurs qu'il  réunissait,  il  était  restreint  en  nombre  :  Henri 
de  Tour^"ille,  Edmond  Demolins,  P.  Prieur  et  moi.  Bientôt,  Ro- 
bert Pinot,  se  joignait  à  nous;  pais,  un  à  un,  de  nouveaux  con- 
cours nous  furent  acquis,  et  cependant,  quand  je  me  reporte 
par  la  pensée  vers  cette  époque  de  nos  débuts,  je  n'y  trouve 
pas  le  souvenir  des  appréhensions  et  des  incertitudes  que  la 
situation  comportait.  Nous  avions  la  belle  ardeur  de  la  jeu- 
nesse, fortiliée  et  fécondée  par  la  conviction  d  être  dans  le  vrai; 
nous  jouissions  avec  délices  davoir  mis  la  Revue  d'accord  avec 
l'enseignement  de  la  science  sociale  et  cette  satisfaction  intel- 
lectuelle compensait  à  nos  yeux  tout  le  reste.  Mais  le  mérite 
que  nous  pouvions  avoir  à  cette  bonne  humeur  était  fort  inégal. 
Seul  d'entre  nous,  en  effet.  Edmond  Demolins  voyait  sa  situa- 
tion matérielle  compromise  et  son  avenir  menacé.  Marié  depuis 
près  de  deux  ans,  père  de  famille,  il  perdait  la  direction  dune 
revue  qui  avait  prospéré  grâce  à  lui,  dont  l'existence  finan- 
cière se  trouvait  assurée,  et  il  fondait  un  organe  nouveau  dans 
(les  conditions  diraprudence  apparente  à  faire  frémir  tous  les 
gens  expérimentés.  Pour  la  seconde  fois  de  sa  vie  il  se  jetait  à 
l'eau  sans  hésitation. 


IV.    LA    REVUE    «    LA    SCIENCE    SOCIALE    )) . 

La  période  qui  s'étend  depuis  la  fondation  de  la  Revue  La 
Science  50cm/e jusqu'à  celle  de  l'École  des  Roches,  soit  de  1886  à 
1899,  est  la  plus  féconde  de  la  vie  de  Demolins  au  point  de  vue 
de  ses  travaux  de  science  sociale.  A  partir  de  ce  moment,  tous 
ses  efforts  sont  dirigés  dans  le  même  sens.  L'enseignement  dont 
il  est  chargé  et  la  Revue  qu'il  crée  ne  sont  que  deux  formes  dif- 
férentes d'une  môme  entreprise  ;  dans  l'une  comme  dans  l'autre, 
il  s'agit  de  montrer  l'efficacité  de  la  méthode  d'observation  pour 
la  connaissance  des  lois  qui  régissent  les  sociétés  humaines,  din- 


l'œuvre  de  science  sociale.  21 

téresser  le  public  par  les  nombreuses  applications  de  cette  mé- 
thode aux  sujets  les  plus  variés,  enfin  de  découvrir  les  nouveaux 
collaborateurs  susceptibles  de  pousser  la  science  en  avant.  De- 
molins  poursuit  ce  triple  dessein  sans  relâche,  sans  se  laisser  dis- 
traire par  aucun  autre  souci. 

L'ensei.gnement,  fondé  et  dirigé  par  Henri  de  Tourville  avait 
été  divisé,  nous  l'avons  vu.  en  deux  cours  principaux  :  l'un,  le 
cours  d'exposition  de  la  science  sociale,  confié  à  Edmond  Démo  - 
lins;  l'autre,  le  cours  de  méthode,  qu'Henri  de  Tourville  avait 
résolu  d'abord  de  faire  lui-même.  Au  bout  de  deux  années,  sa 
santé  ne  lui  permit  pas  de  conserver  cette  tâche.  Au  surplus,  il 
cessa  presque  absolument  vers  cette  époque  de  séjourner  à  Paris, 
et  la  puissante  infiuence  qu'il  exerça  sur  le  développement  de 
la  science  ne  fut  plus  ressentie  directement  que  par  les  quelques 
amis  qui  venaient  le  visiter,  soit  à  Tourville  dans  sa  famille,  soit 
à  Calmont  chez  31.  et  M"^  Robert  Dufresne.  P.  Prieur  pendant 
quelques  mois,  puis  Robert  Pinot  pendant  plusieurs  années,  le 
suppléèrent  alors  dans  le  cours  de  méthode.  Ce  cours  avait  pour 
objet  déformer  de  jeunes  observateurs  en  leur  expliquant  à  fond 
la  classification  des  faits  sociaux  et  en  les  mettant  à  même  de  s'en 
servir.  Par  sa  nature  même,  il  ne  s'adressait  qu'à  des  élèves  déjà 
convaincus  et  désireux  d'appliquer  eux-mêmes  à  leurs  recherches 
personnelles  la  méthode  scientifique  dont  ils  avaient  préalable- 
ment reconnu  la  valeur. 

Au  contraire,  le  cours  d'Edmond  Demolins  n'exigeait  de  la 
part  de  son  auditoire  aucune  autre  préparation  qu'une  culture 
générale  suffisante.  Il  s'adressait  à  tout  le  monde  etpouvait  inté- 
resser tout  le  monde.  Aussi  réunissait-il  parfois  jusqu'à  120  ins- 
criptions. On  y  venait  par  curiosité  ou  par  hasard,  sur  la  remise 
d'un  prospectus  à  la  sortie  d'une  des  grandes  écoles  d'enseigne- 
ment supérieur,  et  d'ordinaire  on  y  restait.  Dans  ce  cas,  on  ne 
tardait  guère  à  entrer  en  contact  personnel  avec  le  professeur. 
Non  seulement,  en  effet,  il  invitait  publiquement  tous  ses  élèves 
à  venir  le  voir  chez  lui,  mais  il  provoquait  leurs  visites  par  des 
ouvertures  personnelles  ;  il  les  réunissait  le  soir  une  fois  par 
mois  ;  enfin  il  leur  donnait  son  temps  sans  compter  et  conversait 


22  EDMOND   DEMOLINS, 

des  heures  entières  avec  un  inconnu,  dans  les  moments  mornes 
où  il  était  le  plus  surchargé  de  travail,  s'il  voyait  se  manifester 
en  lui  quelque  intérêt  pour  la  science  sociale. 

C'était  bien  autre  chose  si  le  jeune  élève  paraissait  suscep- 
tible de  fournir  un  effort  sérieux.  Demolins  s'attachait  alors  à  le 
conquérir  avec  une  sorte  d'acharnement.  Il  lui  mettait  sous  les 
yeux  la  médiocrité  des  travaux  faits  sans  méthode,  la  supério- 
rité de  ceux  qui  s'inspiraient  de  la  méthode  d'observation,  la 
nécessité  de  poursuivre  ces  travaux  en  toute  hâte,  l'avantage 
personnel,  immédiat,  de  s'y  livrer  tout  entier.  Et,  de  suite,  après 
s'être  informé  du  genre  d'études  de  son  auditeur,  de  ses  goûts, 
de  ses  conditions  de  vie,  il  découvrait  pour  lui  un  travail  à  faire, 
lui  en  traçait  un  plan  séduisant,  lui  fournissait  des  indications 
sur  les  moyens  de  l'exécuter,  se  mettait  réellement  à  sa  disposi- 
tion pour  l'aider  dans  cette  exécution.  Rien  ne  lui  paraissait  im- 
possible ni  même  difficile,  quand  il  s'agissait  de  décider  ainsi 
un  jeune  à  entrer  dans  notre  petite  phalange. 

Dans  l'ardeur  de  sa  recherche,  il  commettait  parfois  des  mé- 
prises et  nous  annonçait  comme  une  recrue  de  premier  ordre 
quelque  bon  jeune  homme  dont  l'événement  prouvait  bientôt 
qu'il  n'y  avait  rien  à  tirer.  C'était  de  notre  part  l'objet  de  nom- 
breuses plaisanteries,  que  nous  ne  manquions  pas  de  renouveler 
chaque  fois  qu'il  nous  racontait  que  telle  ou  telle  personne 
avait  été  «  frappée  ».  Il  avait  coutume,  en  effet,  d'employer 
cette  formule  qui  correspondait  très  exactement  à  la  réalité. 
Tous  ceux  qui  causaient  avec  lui  étaient  frappés;  ils  empor- 
taient l'impression  que  quelque  chose  d'original,  de  puissant, 
(le  fécond  leur  avait  été  dévoilé  ;  mais,  chez  le  plus  grand 
nombre,  bien  entendu,  cette  impression  disparaissait  au  premier 
frottement.  D'autres,  tout  en  conservant  l'impression,  reculaient 
devant  le  gros  effort  qu'exigeait  l'étude  de  la  science  sociale  et, 
plus  encore,  l'application  de  la  méthode. 

Mais  Demolins  ne  se  laissait  jamais  décourager  par  ces  mésa- 
ventures répétées  et  inévitables.  Comme  le  chasseur  intrépide 
qui  jîart  plein  d'entrain  au  lendemain  d'une  journée  stérile  en 
résultats,  il  poursuivait  toujours  avec  la  même  passion  le  gibier 


l'œuvre  i)E  science  sociale.  23 

rare  qu'il  voulait  atteindre.  Jusqu'à  la  fin  de  sa  vie,  nous  lui 
avons  connu  le  même  enthousiasme  à  la  découverte  d'un  nou- 
veau collaborateur  et  jamais  pendant  viiig-t-cinq  ans,  il  ne  s'est 
trouvé  en  rapports  même  momentanés,  même  occasionnels,  avec 
un  homme  quelconque  sans  se  demander  immédiatement  si,  par 
quelque  côté,  cet  homme  était  capable  de  rendre  un  service  à 
la  science  sociale.  Lorsqu'il  s'agissait  d'un  élève  de  son  cours,  il 
le  retournait  intellectuellement  dans  tous  les  sens  avant  de  l'a- 
bandonner. Le  nombre  de  ceux  qu'il  a  ainsi  éprouvés,  sur  les- 
quels il  a  fondé  un  espoir  éphémère  est  immense.  Et  une  partie 
notable  de  son  temps  était  employée  à  cette  action  individuelle. 
Il  m'est  arrivé  plus  d'une  fois  de  lui  faire  des  représentations 
amicales  à  ce  sujet,  de  lui  montrer  la  grande  somme  d'eflbrts 
qu'il  dépensait  inutilement.  Il  tombait  d'accord  avec  moi  sur  la 
nécessité  de  bien  choisir  le  terrain  où  l'on  sème  ;  mais  il  conser- 
vait toujours  quelque  bonne  raison  de  jeter  la  semence  dans  tel 
terrain  dont  il  me  vantait  les  vertus  cachées.  Il  avait  trop,  en 
eifet,  la  passion  de  rechercher  les  hommes  pour  abandonner 
cette  recherche  à  la  première  preuve  qu'elle  était  vaine.  Au 
fond  de  lui-même,  il  conservait  longtemps  encore  le  secret  es- 
poir de  découvrir  enfin  le  talent  enfoui  et  de  le  faire  fructifier. 
C'est  pourquoi  il  a  été  le  véritable  apôtre  de  la  science  so- 
ciale. Il  lui  a  amené,  je  crois,  sans  exception,  tous  ceux  qui  ont 
pris  une  part  active  à  son  développement,  et  cela  prouve  qu'il 
ne  se  trompait  pas  toujours  et  ne  gaspillait  pas  toujours  son 
temps  au  cours  des  longues  heures  qu'il  consacrait  à  s'entretenir 
avec  ses  élèves.  Sur  un  nombre  important  d'hommes  de  grande 
valeur  il  a  eu  une  influence  marquée,  non  seulement  en  les  dé- 
terminant à  un  certain  genre  d'études,  mais  en  aiguillant  leur 
vie  vers  un  but  digne  d'elle.  N'est-il  pas  remarquable,  par 
exemple,  qu'aucun  des  collaborateurs  ordinaires  de  la  Science 
sociale  n'ait  jamais  brigué  aucun  mandat  politique,  malgré  la 
diversité  des  professions  et  des  milieux  où  ils  se  recrutaient, 
malgré  les  applications  que  plusieurs  d'entre  nous  faisaient  de 
la  méthode  à  des  sujets  susceptibles  de  solutions  législatives? 
Pourtant,  nous  n'avions  jamais  songé  à  nous  interdire  par  des 


EDMONI»    DEMOLIXi- 


promesses  ou  des  serments  quelconques  l'exercice  ou  la  recherche 
(le  ce  genre  de  fonctions;  nous  ne  demeurions  pas  indifférents 
non  plus  aux  agitations  de  la  vie  publique;  mais  nous  nous  étions 
donné  une  tâche  différenfe  et  nous  savions  que,  pour  l'accom- 
plissement de  celte  tâche,  il  ne  servait  à  rien  de  s'emparer  du 
pouvoir,  Edmond  Demolins  ne  perdait  jamais  une  occasion  de 
le  rappeler  ;  il  l'a  même  proclamé  dans  un  de  ses  ouvrages,  non 
sans  causer  une  certaine  stupéfaction  à  beaucoup  de  ses  lecteurs. 
Nous  aurons  occasion  de  revenir  sur  ce  point. 

Lorsc|u*une  recrue  de  valeur  était  découverte  par  Demolins. 
il  s'empressait  de  nous  en  faire  part  et  la  signalait  à  Henri  de 
Tourville.  «  Aller  voir  l'abbé,  »  comme  nous  disions,  était  en 
quelque  sorte  le  second  degré  de  l'initiation  et  ceux  d'entre  nous 
qui  restaient  volontiers  sceptiques  attendaient  avec  anxiété  le 
verdict  de  ce  juge  sévère.  Enfin  quand  l'épreuve  avait  été  sa- 
tisfaisante, un  troisième  degré  restait  encore  à  franchir,  celui 
de  la  collaboration  à  la  revue.  Quelquefois,  cependant,  un  ami 
inconnu.  «  frappé  o  à  distance  par  un  livre,  ou  un  article,  se 
révélait  tout  à  coup  et  entrait  de  plain-picd  dans  notre  petit 
groupe.  3Ième  dans  ce  cas,  il  n'était  pas  difficile  de  reconnaître 
le  «  coup  de  pouce  ->  décisif  dû  à  Edmond  Demolins.  Car,  non 
content  de  causer  longuement  avec  les  présents,  il  entretenait 
une  active  correspondance  avec  les  absents  ,  réchauffant  leur 
zèle,  éclairant  leurs  difficultés,  les  encourageant  au  travail  et 
prêchant  d'exemple. 

Il  ne  suffisait  pas.  d'ailleurs,  d'attirer  des  adeptes  à  la  science 
sociale;  il  fallait  assurer  la  publication  d'une  revue  sans  recou- 
rir à  la  collaboration  d'écrivains  de  profession.  Sauf  Demolins, 
aucun  de  nous  en  effet  n'avait  d'expérience  dans  l'art  d'écrire. 
Cela  ne  simplifiait  pas  notre  tâche  et  cela  rendait  la  sienne  par- 
ticulièrement ardue.  Dans  les  premières  années,  alors  que  l'ef- 
fectif des  rédacteurs  demeurait  extrêmement  réduit,  c'était 
chaque  mois  une  question  d'arriver  à  donner  quatre  articles  de 
20  à  25  pages.  Pour  le  public  nous  masquions  la  situation  en  re- 
courant à  des  pseudonymes  ;  mais  certains  numéros  de  la  Re- 
vue étaient  entièrement  l'œuvre   de  deux  personnes.    Dans  ce 


l/OEUVHE    DE    SCIENCE    SOCIALE.  2o 

cas,  le  Direcleur  fournissait  toujours  la  moitié  de  la  besogne. 

Comme,  d'autre  part,  il  fallait  gagner  un  public,  nous  n'avions 
pas  la  ressource  de  remplir  une  livraison  de  la  Revue  avec  des 
morceaux  empruntés  à  de  longues  études.  La  publication  indis- 
pensable des  cours  d'Edmond  Deniolins  et  de  Robert  Pinot  cons- 
tituait déjà  une  suite  demandant  aux  lecteurs  réguliers  une  at- 
tention soutenue.  Il  était  nécessaire  d'intéresser  le  lecteur 
d'occasion,  celui  qui  trouvait  la  Revue  sur  la  table  d'un  ami  et 
aussi  le  lecteur  paresseux  ou  négligent,  rebelle  à  l'effort  de  re- 
prendre une  longue  série  d'articles  et  de  s'y  reporter.  Entin,  il 
y  avait  aussi  à  tenir  compte  de  l'actualité.  Au  début.  Deniolins 
publiait  dans  la  Science  sociale  une  chronique  composée  de  courts 
articles  relatifs  à  des  événements  récents.  Mais  bientôt,  nous 
avions  tous  éprouvé  les  inconvénients  de  cette  combinaison.  Le 
premier,  purement  matériel,  avait  pourtant  sa  gravité.'  Avec 
notre  nombre  restreint  et  la  tâche  qui  nous  incombait  de  pro- 
duire sans  relâche  des  travaux  d'une  certaine  étendue,  le  souci 
de  cette  chronique  à  alimenter  nous  était  à  charge.  En  feuille- 
tant la  correspondance  de  Demoliiis  pendant  les  premiers  mois 
de  1886,  je  retrouve  constamment  des  rappels  au  sujet  de  la 
chronique.  «  N'oubliez  pas  la  chronique,  s'il  vous  plaît!  Vous 
savez  que  c'est  une  mendiante  sans  vergogne.  »  Un  second  in- 
convénient, plus  grave  encore,  résultait  de  l'impossibilité  d'é- 
tudier un  sujet  d'une  façon  sérieuse  en  deux  ou  trois  pages.  On 
en  était  réduit  à  affirmer  ce  qu'il  aurait  fallu  expliquer  à  fond, 
même  à  grossir  l'affirmation  par  suite  du  manque  d'analyse. 
Ou  bien,  on  retombait  dans  des  redites  de  la  Réforme  sociale  en 
France.  Rref,  on  ne  pouvait  pas  diriger  son  effort  vers  le  but 
scientifiqne  poursuivi. 

Au  bout  de  six  mois,  la  chronique  fut  abandonnée  et  rem- 
})lacée  par  une  Question  du  Jour,  tîgurant  en  tête  de  chaque 
livraison.  La  dimension  de  l'article  permettait  de  traiter  le 
sujet  choisi  avec  quelque  développement  et  d'indic^uer  la  raison 
détaillée  des  jugements  que  la  science  sociale  inspirait  à  son 
auteur.  Ces  questions  du  jour  devinrent  ainsi  un  moyen  effi- 
cace de  formation  pour  les  lecteurs  de  la  Revue.  A  propos  d'un 


26  EDMOND    DEMOLINS. 

fait  qui  préoccupait  ropinion,  sur  lequel,  par  conséquent,  ils 
entendaient  les  appréciations  ordinaii-es  du  public,  le  point  de 
vue  de  la  science  sociale  leur  était  suggéré;  ils  se  trouvaient 
amenés  à  considérer  les  événements  sous  un  angle  particulier, 
à  en  rechercher  les  causes  sans  parti  pris  et  sans  irritation, 
comme  on  recherche  les  causes  d'un  phénomène  physique.  Par 
exemple,  la  première  «  Question  du  jour  »  avait  été  faite  par 
Demolins  sur  «  les  Juifs  ».  On  était  au  début  de  la  campagne 
d'antisémitisme  conduite  par  Edouard  Drumont,  et  ce  titre 
assurait  des  lecteurs  à  l'article.  Mais  il  avait  un  sous-titre  signi- 
ficatif :  «  Des  causes  qui  ont  créé  et  maintenu  le  type  malgré 
la  dispersion  ».  C'était  placer  de  suite  les  lecteurs  dans  un 
état  d'esprit  très  éloigné  de  celui  où  ils  avaient  jusque-là  exa- 
miné le  problème.  Une  autre  fois,  au  sujet  d'une  épuration 
quelconque  de  fonctionnaires,  l'auteur  delà  «  Question  du  jour  » 
se  demandait  pourquoi  le  besoin  d'épuration  se  faisait  pério- 
diquement sentir  dans  notre  gouvernement,  et  cela  sous  des 
régimes  réputés  différents  les  uns  des  autres.  D'autres  cher- 
chaient à  préciser  la  source  et  la  raison  d'être  des  revendica- 
tions ouvrières  lorsqu'un  congrès  retentissant  effrayait  la  classe 
possédante.  Et  successivement,  une  série  de  questions  défilaient 
ainsi  sous  les  regards  des  abonnés,  toujours  éclairées  par  la 
science  sociale,  toujours  soustraites,  dans  la  mesure  de  notre 
pouvoir,  aux  agitations  vaines  delà  politique,  à  l'influence  des 
piéjugés  héréditaires  de  chacun. 

Le  choix  de  ces  «  Questions  du  jour  »  était  pour  Demolins 
un  sujet  de  constantes  préoccupations.  Pendant  les  vacances, 
dont  nous  passions  chaque  année  une  bonne  partie  ensemble, 
je  ne  le  voyais  jamais  ouvrir  ses  journaux  sans  penser  qu'il  se 
mettait  en  quête  d'un  sujet  et  je  ne  me  trompais  guère.  Prudem- 
ment, j'évitais  de  montrer  de  l'intérêt  pour  la  nouvelle  qu'il 
me  communiquait,  sachant  par  expérience  que  toute  conversa- 
tion un  peu  poussée  sur  un  fait  récent  aboutissait  à  une  phrase 
comme  celle-ci  :  «  Savez-vous  que  cela  ferait  une  admirable 
question  du  jour,  et  tout  à  fait  dans  vos  cordes  1  »  Et  de  suite, 
un  plan  était  dressé,  une  date  prise. 


l'œuvre    ItE    SCIENCE    SOCIALE.  27 

Mais  le  souci  nécessaire  de  l'actualité  ne  dominait  pas  dans 
la  Revue  au  point  d'en  écarter  les  travaux  de  longue  haleine. 
Là,  encore,  Edmond  Demolins  avait  un  merveilleux  talent  pour 
tirer  parti  de  ses  collaborateurs,  pour  les  utiliser  et  les  déve- 
lopper. Il  savait  imposer  des  tâches  par  persuasion,  tant  à  cause 
de  la  ténacité  de  sa  volonté,  de  sa  bonne  humeur  et  de  son 
aptitude  à  s'attacher  des  dévouements,  que  par  le  soin  qu'il 
prenait  de  demander  à  chacun  suivant  ce  qu'il  pouvait  donner. 
Et  il  estimait  très  haut  les  facultés  de  travail  de  tous  ceux  qui 
lui  accordaient  leur  concours.  «  J'ai  mis  un  tel  sur  tel  sujet; 
il  est  au  point  et  nous  donnera  une  excellente  étude,  »  annon- 
çait-il souvent,  et  il  s'agissait  parfois  de  très  gros  morceaux  : 
la  Chine,  les  populations  primitives  de  l'Amérique  du  Nord, 
le  continent  Africain,  l'Egypte  ancienne,  que  sa is-je encore!  En 
même  temps,  la  Revue  publiait  une  monographie  du  .Jura 
Rernois,  première  application  complète  de  la  classification  de 
l'abbé  de  Tourville  à  un  travail  de  longue  haleine.  La  Géogra- 
phie n'était  pas  seule  mise  à  contribution;  la  boulangerie  et  la 
boucherie  parisienne  fournissaient  l'occasion  d'une  étude  écono- 
mique des  plus  curieuses  et  des  plus  complètes  grâce  à  l'appli- 
cation de  la  méthode.  L'expérience  agricole  d'un  propriétaire 
résident  était  retracée  avec  verve  et  aboutissait  à  d'intéressantes 
constatations.  Les  sujets  littéraires  n'étaient  pas  bannis  non  plus  ; 
Montesquieu,  les  philosophes  grecs,  faisaient  l'objet  de  travaux 
de  critique  directement  inspirés,  eux  aussi,  de  la  méthode 
d'observation.  Enfin,  de  très  intéressantes  reconstitutions  histo- 
riques étaient  tentées  à  l'aide  de  la  Science  sociale,  tantôt  sur 
l'évangélisation  de  la  Germanie  au  vm"  siècle,  tantôt  sur  le 
commerce  des  Arabes  dans  la  Baltique,  sur  le  rôle  des  Procon- 
suls à  Rome,  etc.  Et  je  me  reprocherais  de  ne  pas  relever  la 
longue  série  des  articles  d'Henri  de  Tourville  publiés  depuis  sous 
le  titre  d'Histoire  de  la  fa?nille  particulciriste,  mais  qui  ne  paru- 
rent pas  entièrement  dans  la  Revue.  La  Revue  eut  aussi  les 
prémices  des  belles  études  de  Paul  Bureau  sur  La  Crise  mo- 
rale des  Temps  nouveaux.  Le  volume,  publié  récemment  sous 
ce  titre,    avait  été  précédé,  en  efl'et,    plusieurs    années  aupa- 


28  EDMOND    DEMOLINS. 

ravant.    par    deux    articles,   déjà    fort   remarqués  à  l'époque. 

C'est  ainsi  que,  cinq  ans  environ  après  la  fondation  de  la 
Science  sociale,  une  Bibliothèque  de  la  Science  sociale  commen- 
çait à  naître  avec  la  Vie  américaine  et  la  Question  ouvrière  en 
Angleterre.  Léon  Poinsard  publiait  son  beau  volume  Libre 
Échange  et  Protection,  bientôt  suivi  d'une  série  d'autres 
ouvrages  :  Paul  Bureau  faisait  paraître  son  étude  sur  le  Home- 
stead  américain,  son  Hvre  sur  la  Participation  aux  bénéfices; 
Armand  de  Pré  ville  donnait  les  Sociétés  africaines  ;  Fernand 
Butel  sa  Monographie  de  la  Vallée  d'Ossaii,  etc.  En  même  temps, 
les  travaux  de  Robert  Pinot,  de  Ph.  Cbampault,  de  G.  d'A- 
zambuja,  de  Cb.  de  Calan,  de  Jean  Périer,  etc.,  nous  étaient 
garants  que  la  bibliotbèque  de  la  Science  sociale  comprendrait 
des  genres  différents  inspirés  par  une  méthode  uniforme. 

Cette  abondante  moisson  était  due  en  grande  partie  à  Ed- 
mond Demolins.  Il  avait,  directement  ou  indirectement,  provoqué 
chacun  de  nous  à  entreprendre  les  œuvres  qu'il  mettait  au  jour. 
Il  avait  soutenu,  excité,  conseillé  la  plupart  d'entre  nous,  sinon 
tous.  Mais,  absorbé  par  la  laborieuse  direction  de  la  Revue,  par 
la  collaboration  suivie  qu'il  y  donnait,  par  son  enseignement, 
par  son  apostolat  scientifique  auprès  des  jeunes  gens  de  son 
cours,  il  n'avait  pas  trouvé  le  temps  d'écrire  un  volume.  Plus 
exactement,  il  ne  s'apercevait  pas  quil  en  avait  écrit  plusieurs. 
Les  articles,  qu'il  publiait  dans  la  Science  sociale,  n'étaient  pas 
sans  lien  entre  eux;  il  suffisait  de  les  réunir  par  groupes,  d'en 
faire  apparaître  la  pensée  directrice,  de  la  mettre  en  relief, 
pour  présenter  au  public  l'exposé  simple  et  clair  d'un  problème 
accompagné  de  sa  solution.  La  tâche  n'était  pas  pour  effrayer 
Demolins;  il  possédait,  en  effet,  au  suprême  degré,  le  sens  du 
public  et  l'art  de  l'atteindre.  Un  jour  que  nous  aWons  longue- 
ment causé  ensemble  d'un  projet  de  travail  et,  qu'à  la  suite  de 
tâtonnements  successifs,  nous  étions  parvenus  à  dégager  l'es- 
sentiel du  plan  à  suivre,  il  me  (Ut  avec  cette  jovialité  qui  mar- 
quait ses  propos  :  «  Nous  tenons  le  morceau,  je  me  charge  de 
la  sauce  !  »  Et  j'étais  plein  de  confiance  dans  la  sauce  qu'il 
imaginerait.  Précisément,  il  ne  manquait   qu'une  sauce,   une 


l'(>:ivke  de  science  sociale.  29 

sauce  l)icn  liée,  pour  transformer  en  volumes  plusieurs  séries 
de  ses  articles. 


V.    —    LES    OUVRAGES    D  EDMOM)    UEMGLINS. 

Au  printemps  de  1897,  à  son  retour  dans  sa  propriété  de  La 
Guichardière  où  il  s'installait  depuis  quelques  années  pour  la 
belle  saison,  Demolins  s'occupa  de  mettre  sur  pied  un  livre 
dans  lequel  il  signalerait  au  public  l'organisation  sociale  des 
peuples  dits  Anglo-Saxons.  Il  n'y  avait  dans  ce  choix  aucun 
parti  pris  danglomanie  ni  d'américanisme  ;  il  s'agissait  simple- 
ment de  montrer  comment  une  certaine  formation  sociale,  une 
certaine  éducation  sont  mieux  adaj)tées  que  d'autres  aux  condi- 
tions de  la  vie  moderne  et  assurent,  par  conséquent,  une 
supériorité  incontestable  dans  le  slruggle  for  life  à  ceux  qui  en 
sont  les  bénéficiaires.  S'il  avait  eu  pour  but  de  publier  une 
étude  d'allure  purement  scientifique,  Demolins  aurait  dû  l'in- 
tituler :  «  Comment  la  formation  particulariste  com-ient  aux 
conditions  sociales  modernes  )>.  Il  aurait  pu  insister  sur  les 
succès  de  l'émigration  norvégienne  aux  États-Unis,  succès  qui 
eussent  apporté  à  sa  démonstration  des  arguments  aussi  péremp- 
toires  que  ceux  des  Anglais.  Mais  le  public  serait  probablement 
resté  assez  froid  en  présence  d'une  œuvre  de  ce  genre.  Au 
contraire,  il  s'émut  fortement  quand  parut  le  volume  A  quoi 
tient  la  supériorité  des  Anglo-Saxons? 

Le  titre  avait  quelque  chose  d'irritant  qui  forçait  l'attention, 
appelait  la  discussion,  excitait  à  la  contradiction.  Un  très 
grand  nombre  de  lecteurs  voulurent  se  rendre  compte  des 
faits  sur  lesquels  reposait  une  aftirmation  de  supériorité  aussi 
nette.  Un  nombre  beaucoup  plus  grand  encore  de  personnes 
discutèrent  le  livre  avec  passion  sans  l'avoir  lu.  C'était,  en 
effet,  un  livre  à  succès,  un  do  ces  livres  que  <f  tout  le  monde 
a  lu  » ,  que  personne  ne  peiit  avouer  ne  pas  avoir  lu,  et  dont 
il  est  facile  de  parler  parce  que  tout  le  monde  en  parle  et 
qu'il  suffit  de  répéter  quelques  appréciations  de  seconde  ou  de 


30  EDMOND   DEMOLINS. 

troisième  main  pour  paraître  «  au  courant  ».  A  travers  des 
déformations  successives,  la  thèse  du  livre  devenait  monstrueuse 
et  prêtait  à  des  critiques  aussi  faciles  que  fantaisistes.  Les  uns 
imaginaient  que  Demolins  voulait  annexer  la  France  à  l'Ân- 
gieterre  ;  d'autres  qu'il  allait,  tout  au  moins,  se  faire  naturaliser 
Anglais.  Il  se  trouva  même  des  gens  avisés  pour  découvrir  dans 
son  livre  une  influence  juive,  influence  latente,  bien  entendu, 
mais  d'autant  plus  dangereuse.  Je  ne  rapporte  ici  ces  folies  que 
JDarce  qu'elles  sont  la  rançon  ordinaire  et  par  conséquent  la 
marque  du  succès.  Il  n'est  pas  possible  que  beaucoup  dhommes, 
et  même  de  femmes,  parlent  d'une  œuvre  sans  qu'un  très  grand 
nombre  en  parlent  tout  de  travers. 

En  peu  de  temps,  l'ouvrage  atteignit  sa  vingt-sixième  édition, 
résultat  incroyable  pour  un  volume  qui  n'était  ni  un  roman,  ni 
une  soi-disant  étude  de  mauvaises  mœurs.  Et  l'impression 
reçue  par  le  public  fut  durable,  sinon  exacte.  Peu  de  lecteurs 
distinguèrent,  bien  que  cela  fût  indiqué  avec  précision  par 
l'auteur,  en  quoi  les  Anglais  étaient  supérieurs  et  pourquoi; 
mais  une  idée  générale  et  vague  était  entrée  dans  leur  cerveau 
et  les  disposait  à  examiner,  à  l'occasion,  le  moyen  qui  leur 
serait  proposé  d'emprunter  aux  Anglo-Saxons  les  méthodes 
auxquelles  ils  doivent  leur  supériorité. 

Deux  ans  plus  tard,  en  1899,  Edmond  Demolins  devait  le  leur 
proposer  en  publiant  Y  Éducation  nouvelle,  véritable  suite  lo- 
gique de  A  quoi  tient  la  supériorité  des  Anglo-Saxons?  Le 
second  ouvrage  donnait  au  premier  son  vrai  sens.  Si  la  supé- 
riorité anglo-saxonne  avait  été  constatée,  ce  n'était  pas  unique- 
ment pour  en  prendre  acte.  Si  les  causes  de  cette  supériorité 
avaient  été  dégagées,  ce  n'était  pas  non  plus  pour  la  seule  uti- 
lité scientifique.  Il  y  avait  aussi  une  utilité  pratique  à  les  con- 
naître, car  beaucoup  de  ces  causes  n'étaient  pas  le  monopole 
exclusif  d'un  pays  ou  d'une  race.  Dès  lors,  une  volonté  forte  et 
éclairée  pouvait  tenter  de  les  produire  ailleurs,  en  France,  par 
conséquent.  L'éducation  française  pouvait  s'inspirer  des  circons- 
tances et  des  besoins  de  la  vie  moderne  comme  l'éducation  an- 
glaise a  su  le  faire  ;  ce  serait  là  une  éducation  nouvelle,  distincte 


l'œuvre  i»k  science  sociale.  31 

de  réducation  anglaise,  bien  qu'elle  dût  lui  emprunter  quel- 
ques traits  essentiels,  distincte  aussi  de  l'éducation  française 
traditionnelle,  très  profondément. 

Il  y  avait  là  un  gros  problème  de  science  sociale.  L'éducation 
d'un  peuple  est  fonction  de  tous  les  éléments  de  son  organisa- 
tion sociale;  elle  se  lie  étroitement  à  eux.  Comment  alors  peut- 
il  être  question  de  la  changer?  N'est-ce  pas  agir  à  la  façon  de 
ceux  qui  croient  modifier  la  société  en  modifiant  le  régime  gou- 
vernemental ?Demolins  connaissait  la  solution  de  cette  difficulté. 
11  ne  tentait  pas  de  transporter  l'éducation  anglaise  en  France, 
mais  de  montrer  aux  pères  français,  par  la  méthode  même  de  la 
science  sociale,  que  le  système  d'éducation  en  usage  préparait 
leurs  enfants  aux  conditions  dupasse,  non  à  celles  de  l'avenir, 
et  de  chercher  avec  eux  un  système  répondant  mieux  aux 
l)esoins  actuels.  Loin  de  négliger  les  contingences,  l'action  du 
milieu  et  du  temps,  il  voulait  précisément  en  tenir  compte  et 
cesser  d'élever  des  générations  de  fonctionnaires  à  l'heure  où  le 
monde  s'ouvre  de  plus  en  plus  à  l'initiative  privée  et  à  l'effort 
personnel. 

Je  n'ai  pas  à  raconter  comment  il  y  réussit,  M.  G.  Bertier,  di- 
recteur de  l'École  des  Roches,  ayant  bien  voulu  accepter  de  re- 
tracer pour  les  lecteurs  de  la  Science  sociale  l'héroïque  effort 
par  lequel  M.  et  M"""  Demolins  menèrent  à  bien  la  réalisation  du 
plan  exposé  dans  V École  nouvelle.  Il  faut  cependant  que  je  cons- 
tate ici  et  que  j'avoue  le  peu  d'encouragements  que  Demolins 
trouva,  à  cette  heure  décisive  de  sa  vie,  chez  ses  meilleurs  amis. 
Non  pas,  à  coup  sûr,  qu'aucun  de  nous  désapprouvât  l'idée  qui 
présidait  à  l'entreprise  ;  mais  nous  redoutions  précisément  qu'un 
échec  fâcheux  lui  fût  infligé  par  les  difficultés  matérielles  aux- 
quelles son  exécution  devait  fatalement  se  heurter.  Nous  n'avions 
pas  la  superbe  confiance  qui  fait  les  fondateurs.  Edmond  Demo- 
lins la  possédait  à  un  rare  degré  et,  pour  la  troisième  fois  de  sa 
vie,  il  se  jeta  résolument  à  l'eau,  entraînant  cette  fois  avec  lui 
dans  l'aventure  sa  femme  qui  le  secondait  puissamment  dans  la 
créationde  l'École,  son  fils  qu'il  inscrivait  comme  premier  élève, 
compromettant  enfin  sa  fortune  dans  une  large  mesure.  Bien 


3:2  EDMOND    DEMOLINS. 

des  fois  depuis,  en  présence  du  succès  affirmé  de  l'Ecole  et  des 
services  personnels  qu'elle  a  rendus  à  plusieurs  pères  de  famille 
de  notre  groupe,  je  me  suis  dit  qu'à  ce  moment  Demolins  avait 
eu  raison  contre  nous  tous. 

Avec  son  ouvrage  A-t-on  intérêt  à  s'emparer  du  pouvoir? 
Demolins  posait  devant  ses  contemporains  un  problème  qui  leur 
paraît  depuis  longtemps  résolu  sans  appel  dans  le  sens  de  l'af- 
firmative. Et  il  s'efforçait  de  leur  faire  toucher  du  doigt  la  su- 
périorité de  la  vie  privée  sur  la  vie  publique  au  point  de  vue  de 
l'action  sociale,  de  leur  prouver  que  le  meilleur  moyen  d'avoir 
un  gouvernement  acceptable  est  d'organiser  le  travail,  la  fa- 
mille, les  associations  d'initiative  privée  sur  de  fortes  bases. 
Une  semblable  prédication  devait  être  peu  goûtée  du  grand 
public.  Elle  fut  surtout  mal  comprise.  Beaucoup  y  virent  une 
théorie  d'indifférentisme  politique  et  civique  qui  n'y  était  nulle- 
ment contenue.  La  science  sociale  n'a  jamais  enseigné  qu'un 
bon  citoyen  devait  borner  son  horizon  aux  limites  étroites  de 
son  intérêt  personnel  et  immédiat.  Si  elle  l'avait  fait,  il  faudrait 
reconnaître,  tout  au  moins,  qu'Edmond  Demolins  aurait  été 
bien  peu  fidèle  à  ce  précepte,  lui  qui  passa  sa  vie  à  fonder  et  à 
mener  des  entreprises  d'intérêt  général.  Mais  la  science  sociale 
constate  que  l'exercice  du  pouvoir  n'est  pas,  comme  on  le  croit, 
le  seul  ni  même  le  plus  efficace  moyen  d'action  sur  la  marche 
d'une  société.  Personne  ne  me  contredira  si  j'affirme,  par  exem- 
ple, qu'une  vie  employée  comme  celle  d'Edmond  Demolins 
compte  plus  qu'une  vie  d'homme  politique.  Ministre  de  l'Instruc- 
tion publique,  pour  l'avenir  de  l'éducation  en  France. 

Non  content  d'élever  en  vue  des  taches  futures  les  jeunes 
gens  dont  la  formation  lui  était  confiée,  Demolins  se  préoccupait 
de  trouver  des  débouchés  à  leurs  aptitudes  au  sortir  de  l'École. 
Cette  préoccupation  ne  fut  certainement  pas  étrangère  à  l'éta- 
l)lissement  des  Groupes  d'expansion  commerciale  française  à 
l'étranger  dont  il  s'occupa  activement  et  qui  ont  déjà  donné 
d'appréciables  résultats.  En  même  temps,  il  restait  fidèle  à  son 
j^rogramme  de  développer  par  tous  les  moyens  possibles  non 
seulement  les  forces  productrices  de  la  France,  mais  les  forces 


l'oelvhe  de  science  sociale.  'S[i 

sociales  de  la  vie  privée  française,  jugeant  cette  tâche  plus 
ursente  et  plus  indispensable  que  la  tâche  proprement  poli- 
ticjue. 

Mais,  en  dépit  de  Tactivité  ainsi  dépensée  pour  Tapplication 
de  la  science  sociale,  Demolins  ne  perdait  pas  de  vue  lavance- 
ment  de  la  science  elle-même,  et  ses  ouvrages  en  témoignent. 
Le  volume  publié  des  Français  d'aujourd'hui  est  le  commence- 
ment dune  série  qu'il  avait  toujours  projeté  de  faire.  Dès  les 
premières  années  de  Id,  Réforme  sociale,  l'idée  d'une  Carte  sociale 
ou  d'une  Géographie  sociale  de  la  France  l'avait  hanté.  Il  y  voyait, 
en  premier  lieu,  roccasion  d'une  étude  très  variée  et,  par  consé- 
quent, très  féconde,  notre  pays  offrant,  par  la  diversité  de  ses 
ressources  et  de  ses  habitants,  des  sujets  d'observation  extrême- 
ment nomljreux.  Il  y  voyait,  en  second  lieu,  le  moyen  d'intéres- 
ser et  de  faire  travailler  ceux  des  adeptes  de  la  science  sociale 
auxquels  les  circonstances  de  leur  vie  interdisent  les  déplace- 
ments à  l'élrang-er.  Tout  dernièrement,  il  avait  oreanisé  une 
sorte  de  vaste  enquête  qui  a  déjà  porté  des  fruits  et  à  laquelle 
la  Société  de  la  Science  sociale  donnera  lappui  de  son  organisa- 
tion. 

Le  plan  des  Grandes  Boutes  des  Peuples  était  plus  vaste 
encore  et  Demolins  n'avait  pas  l'espoir  de  le  poursuivre  jus- 
qu'au bout.  Il  avait  voulu  du  moins  relever,  pour  guider  les 
observateurs  futurs,  celles  des  hypothèses  formées  sur  les  mi- 
grations des  peuples  qui  ont  résisté  juscju'ici  au  contrôle  des 
observations  scientifiques.  Il  avait  tenu  aussi  à  affirmer  l'in- 
fluence que  la  route  suivie  par  un  peuple  exerce  sur  sa  forma- 
tion; d'où  ce  sous-titre  :  Comment  la  route  crée  le  type  social. 
C'était,  en  même  temps,  battre  en  brèche  la  théorie  séduisante 
d'après  laquelle  les  sociétés  différeraient  seulement  suivant  les 
races  qui  les  composent,  théorie  qui  reporte  le  problème,  sans 
l'explicjuer,  aux  origines  de  l'humanité. 

Ces  derniers  ouvrages  révèlent  dans  l'œuvre  de  Demolins 
une  curieuse  orientation.  Cet  homme  cjui  avait  été,  au  début, 
un  disciple  fervent  de  la  Rélorme  sociale,  cjui,  même  gagné 
définitivement  à  la  Science  sociale,  avait  conservé  la  préoccu- 

3 


34  EDMOND    DEMOLINS. 

patioii  dominante  de  la  faire  connaître  et  de  l'appliquer,  qui 
avait  réalisé  dans  l'éducation  de  la  jeunesse  la  réforme  consi- 
dérable que  l'on  sait,  consacrait  tout  ce  qui  lui  restait  de  forces 
et  de  vie  à  la  science  elle-même,  donnant  ainsi  en  quelque 
sorte  le  témoignage  suprême  que  rien  de  ce  qu'il  avait  accompli 
ne  valait  que  par  elle,  qu'elle  seule  était  digne  d'un  inlas- 
sable effort. 


VI.    L  ORIENTATION    SCIENTIFIQUE    DEFINITIVE. 

La  mort  d'Henri  de  Tourville,  survenue  au  début  de  1903, 
contribua  à  accentuer  cette  orientation.  Tous  les  membres  de 
notre  groupe  sentirent  à  ce  moment-là  qu  une  direction  scien- 
tifique puissante  venait  de  nous  être  enlevée  et  que  l'avenir 
de  la  science  sociale  serait  compromis  si  ses  progrès  n'étaient 
pas  assurés  par  une  nouvelle  poussée  de  travail.  La  Société  in- 
ternationale de  Science  sociale  d'une  part,  la  Revue,  de  l'autre, 
se  donnèrent  cette  tache.  La  Société  de  Science  sociale  repre- 
nait l'œuvre  un  peu  négligée  de  l'ancienne  «<  École  des  voyag"es  )^ 
en  établissant  un  prog'ramme  d'observations  sur  place  et  en 
pourvoyant  aux  moyens  matériels  de  l'accomplir.  La  Revue, 
fortifiée  par  l'apport  des  travaux  scientifiques  accomplis  sous 
le  patronage  de  la  Société,  demeurait  le  lien  nécessaire  entre 
tous  les  adhérents  et  l'organe  de  l'École  de  la  Science  sociale. 
Mais  Demolins  lui  fit  subir  une  transformation  qui  répondait 
très  heureusement  au  besoin  généralement  ressenti  d'aflirmer 
son  caractère  scientifique.  Au  lieu  de  donner  dans  chaque  nu- 
méro quatre  articles  sur  quatre  sujets  différents,  il  résolut  de 
la  consacrer  à  un  seul  sujet  et,  généralement,  à  un  seul  au- 
teur. Cela  permettait  plus  facilement  la  publication  d'œuvres 
de  longue  haleine  et  c'était  particulièrement  nécessaire  au  mo- 
ment où  la  Société  de  Science  sociale  se  proposait  de  donner 
d'importantes  missions  à  l'étranger.  Il  eût  été  impossible,  par 
exemple,  de  publier  sous  la  forme  ancienne  de  la  Revue  l'é- 
tude magistrale  que  M.  Paul  Bureau  rapportait  de  son  voyage 


L  OEUVRE    DE    SCIENCE    SOCIALE.  .iO 

(le  Norvège  et  qui  inaugurait  d'une  façon  si  heureuse  la  série 
des  comptes  rendus  de  ces  missions. 

En  même  temps,  Edmond  Demolins  s'appliquait  personnel- 
lement à  classer  les  résultats  acquis  de  la  science  sociale^  A 
vrai  dire,  les  nécessités  de  son  enseignement  et  le  tour  même 
de  son  esprit  l'avaient  toujours  incliné  vers  cette  entreprise, 
indiquée  clairement  dans  divers  articles  détachés  plusieurs  an- 
nées auparavant.  Mais,  à  mesure  que  les  travaux  de  science 
sociale  se  poursuivaient ,  la  besogne  devenait  à  la  fois  plus 
compliquée  et  plus  indispensable.  Les  nouveaux  adeptes  de  la 
science  sociale  demandaient  un  moyen  de  se  mettre  au  cou- 
rant ;  en  particulier  les  élèves  de  la  Section  spéciale  de  l'École 
des  Roches,  que  Demolins  tentait  de  former,  avaient  besoin 
d'être  guidés  dans  les  recherches  qui  leur  étaient  proposées. 
Dans  ce  but,  Demolins  publia  un  classement  méthodique  des 
observations  faites  depuis  Le  Play  et  il  avait  formé  le  projet  de 
relever  et  de  classer  de  la  même  manière  toutes  celles  qui  se 
trouvaient  consignées  dans  les  œuvres  mêmes  de  Le  Play  et 
dans  les  travaux  exécutés  d'après  le  plan  monographique  qu'il 
avait  tracé. 

Ce  travail  précisait  sous  une  forme  sommaire  toutes  les  ré- 
percussions observées  :  il  isolait  chaque  influence  constatée 
d'un  élément  de  l'organisation  sociale  sur  un  autre;  il  présen- 
tait, en  somme,  l'analyse  des  travaux  de  science  sociale.  Il  se 
complétait,  dans  l'esprit  de  Demolins,  par  les  vues  synthétiques 
qui  lui  étaient  habituelles  et  comme  naturelles  après  vingt-cinq 
ans  d'enseignement  et  d'apostolat.  Aussi,  disait-il  parfois,  dans 
les  derniers  temps  de  sa  vie,  que,  pour  lui,  toute  la  science 
sociale  était  dans  les  répercussions.  Elle  y  est  bien,  en  efiet, 
pour  qui  sait  l'en  dégager,  et  les  répercussions  constituent  les 
matériaux  dont  elle  a  été  faite;  mais  elle  y  est  comme  l'édifice 
est  dans  l'amas  de  pierres,  de  briques,  de  fer  et  de  l)ois  dont 
il  est  construit.  Au  surplus,  personne  ne  le  savait  mieux  que 
celui  qui.  pendant  de  longues  années,  avait  combiné  de  mille 
manières  tous  ces  matériaux  pour  élever  son  œuvre  multiple 
et  diverse.  Mais  cette  façon  de  dire  marquait  chez  lui  la  réso- 


36  EDMOND    DEMÛLINS. 

lutioii  dans  laquelle  il  safFermissait  de  plus  en  plus,  de  s'en 
tenir  strictement  aux  leçons  de  la  science  elle-même,  d'écarter 
tout  postulat  avoué  ou  latent,  de  faire  de  la  science  dans  le  seul 
but  d'atteindre  la  vérité  et  sans  le  souci  de  l'application  immé- 
diate. Au  congrès  de  la  Société  de  Science  sociale  de  mai  1907, 
tous  ses  amis  avaient  été  frappés  de  cette  attitude  de  Demolins, 
très  nettement  manifestée  dans  ses  conversations  comme  dans 
sa  participation  aux  travaux  du  congrès. 

C'était  la  dernière  fois  que  la  plupart  d'entre  nous  devaient 
le  voir.  Depuis  plusieurs  années,  sa  santé  et  sa  vie  étaient  me- 
nacées par  un  mal  inexorable.  Il  le  savait,  s'en  préoccupait, 
mais  continuait  d'accomplir  sa  tâche,  fidèle  jusqu'au  bout  à 
des  habitudes  de  travail  parfois  excessives.  Les  médecins  lui 
donnaient  bien  l'inutile  conseil  de  modérer  son  labeur,  mais  il 
n'en  faisait  rien  et  n'en  pouvait  rien  faire.  La  marche  lui  était 
devenue  très  difficile;  force  lui  était  donc  de  passer  la  journée 
dans  son  cabinet  de  travail  et.  sauf  le  temps  qu'il  donnait  à 
la  conversation  avec  les  personnes  qui  venaient  le  \'isiter,  son 
cerveau  était  en  perpétuel  fonctionnement.  M.  Paul  Descamps, 
qui  a  vécu  avec  lui  pendant  les  deux  dernières  années  de  sa  vie 
dans  une  grande  intimité  intellectuelle ,  s'est  chargé  de  nous 
dire  les  plans  et  projets  d'études  qu'il  avait  formés  ou  dont  il 
avait  déjà  entrepris  l'exécution.  Celui  qui  lui  tenait  le  plus  au 
cœur  était  la  publication  d'un  Manuel  de  Science  sociale,  des- 
tiné à  instruire,  à  former  et  à  guider  les  personnes  attirées  vers 
la  science  et  embarrassées  de  faire  leur  apprentissage  d'obser- 
vateurs. Ainsi  sa  dernière  pensée  dominante  aura  été  dirigée 
vers  cet  enseignement  de  la  science  sociale,  auquel  la  plus 
grande  partie  de  sa  carrière  a  été  consacrée. 

Il  serait  plus  exact  de  dire  que ,  depuis  vingt-cinq  ans,  l'en- 
seignement de  la  science  sociale  remplissait  sa  vie.  Car  il  en- 
tendait l'enseignement  à  la  façon  d'un  apôtre.  Le  but  qu'il 
poursuivait  n'était  pas  purement  intellectuel,  mais  social. 

Par  suite,  il  cherchait  à  éclairer  l'intelligence  pour  détermi- 
ner la  volonté  et  provoquer  l'action.  La  connais.sance  de  la  vérité 
et  sa  mise  en  pratique  se  liaient  d'une  façon  si  intime  chez  lui 


I,  (ih:L'VI{E    DE    SCIENCE    SOCIALE.  Si 

qu'il  passait  de  Tune  à  l'autre  naturellement  et  comme  sans  y 
prendre  garde.  C'est  ce  qu'explique  toute  sa  vie,  la  fondation 
de  la  Revue,  celle  de  l'École  des  Roches;  c'est  aussi  ce  qui  en 
l'ait  l'honneur  et  la  beautr  morale.  Personne  n'a  accompli  avec 
plus  de  conscience  les  préceptes  qu'il  cherchait  à  répandre. 
Personne  n'a  été  plus  fidèle  à  la  direction  de  son  esprit,  et 
c'est  une  vertu  rare.  Dans  les  premiers  temps  de  la  science 
sociale,  alors  que  notre  petit  nombre  nous  causait  parfois  un 
peu  d'hésitation  ou  de  timidité,  Henri  de  Tourville  écrivait  à 
Edmond  Demolins  que  chacun  devait  s'efforcer  tout  d'abord  de 
se  convaincre  soi-même.  «  On  est  toujours  sûr  de  cet  élève-là,  » 
ajoutait-il  avec  ce  tour  si  original  qu'il  donnait  à  sa  pensée. 
.Jamais  conseil  ne  fut  mieux  suivi.  Demolins  fut  à  lui-même  son 
disciple  le  plus  convaincu.  Il  ne  s'abritait  pas  derrière  d'ingénieux 
prétextes  —  et  Dieu  sait  si  son  esprit  était  apte  à  les  lui  fournir 
—  pour  se  dispenser  d'exécuter  personnellement  ce  qu'il  avait 
une  fois  reconnu  bon  et  efficace.  Pour  employer  une  expression 
un  peu  barbare  que  certains  philosophes  modernes  ont  mise  à 
la  mode,  sa  doctrine  était  essentiellement  'pragmatique ,  agis- 
sante. Il  l'a  réellement  vécue  dans  toute  la  mesure  de  ses 
forces. 

J'ai  noté  déjà  l'orientation  dernière  qu'il  avait  adoptée  depuis 
quelque  temps  et  cette  manière  de  détachement  scientifique  au- 
quel il  nous  conviait.  Au  premier  abord,  cette  sérénité  intellec- 
tuelle, cette  indifférence  vis-à-vis  des  résultats  de  l'observation 
paraît  contredire  le  pragmatisme  qui  caractérise  toute  son  œuvre. 
En  réaliti»,  ce  n'est  qu'une  apparence.  S'il  se  bornait  à  constater 
des  répercussions  pour  en  dégager  des  lois  sociales,  c'est  qu'il 
voulait  prendre  des  précautions  contre  lui-même,  se  garder 
des  entraînements  d'une  nature  ardente  et  prompte  à  l'action. 
Les  leçons  de  la  science  et  de  l'expérience  personnelle  lui  avaient 
appris  la  nécessité  de  connaître  avec  certitude  avant  d'appli- 
quer son  elfort  à  l'exécution  ;  elles  n'avaient  rien  diminué  de 
son  énergie  ni  de  son  dévouement. 

La  mort  impitoyable  est  venue  l'arrêter  soudainement  dans 
l'accomplissement  de  sa  tâche  au   point    où  le    Maître  de    nos 


38  EDMOND    DEMOLINS. 

destinées  a  estimé  qu'elle  était  suffisamment  remplie.  Elle  ne 
Ta  pas  surpris.  Edmond  Demolins  n'était  pas  de  ceux  qui  ont 
besoin  de  mettre  un  intervalle  entre  les  agitations  de  la  vie 
et  la  préparation  à  la  mort.  Les  talents  qui  lui  avaient  été 
confiés  n'avaient  pas  été  enfouis  par  lui  pour  demeurer  impro- 
ductifs; il  ne  les  avait  pas  non  plus  dissipés  à  la  recherche 
de  vains  triomphes  ni  dans  la  stérile  poursuite  de  biens  péris- 
sables. Il  les  avait  fait  fructifier  merveilleusement  parle  constant 
effort  de  sa  pensée,  par  l'apostolat  sans  défaillance  auquel  il 
s'était  livré.  Il  avait  toujours  travaillé  pour  le  grand  but,  re- 
cherchant la  vérité  qui,  sous  toutes  ses  formes,  constitue  le  plus 
noble  besoin,  le  besoin  essentiel  de  l'humanité,  s'appliquantà  la 
faire  connaître  et  à  la  vivre.  Dieu  qui  est  vérité,  a  jugé  qu'une 
vie  mortelle  si  courageusement,  si  chrétiennement  comprise, 
aussi  comj)lètement  consacrée  à  son  service,  était,  par  elle- 
même,  une  préparation  à  la  vie  éternelle. 

Paul  (le  RousiERS. 


/ 

LA  FOM)ATIO.\ 

DE  L'ÉCOl.E  DES  ROCHES' 


La  supériorité  sociale  des  Aiigio-Saxons  ne  tient  pas  seule- 
ment, suivant  M.  Demolins,  à  des  causes  géoarapliiques  et  histo- 
riques; elle  est  maintenue  et  constamment  fortifiée  par  Téduca- 
tion.  Poussant  à  l'extrême  sa  pensée,  M.  Demolins  osa  même 
dire-  :  u  La  question  sociale  est  une  question  d'éducation  ». 
L'éducation  française  fait  des  fonctionnaires  ou  des  ratés  ;  l'édu- 
cation anglaise  fait  des  hommes;  voilà  la  cause  permanente  de 
l'inégale  valeur  des  deux  peuples. 

La  science  sociale  avait  appris  à  M.  Demolins  la  genèse  des 
succès  et  do  la  force  du  peuple  anglais  :  c'est  au  summer-mee- 
ting  d'Edimbourg  qu'il  en  vit  la  cause  permanente.  C'est  là 
qu'il  comprit  l'originalité  en  même  temps  que  l'action  profonde 
de  l'école  anglaise,  comme  aussi,  par  contraste,  la  médiocrité 
et  parfois  la  malfaisance  de  notre  école-caserne,  qui  perpétue 
chez  nous  la  formation  communautaire  d'État. 

Critique  de  V éducation  française.  —  L'emplacement  do  nos 
écoles  est  pour  lui  un  scandale.  C'est  au  milieu  des  villes,  des 

1.  Ouvrages  consultés  :  les  Anglo-Saxons,  surtout  la  l'-  partie;  l'Éducation 
nourclle,  éd.  de  1901.  Journal  de  n'xote  des  Roches  des  8  années).  J'ai  mis  aussi  à 
profit  quelques  renseignements  précieux  qu'a  bien  voulu  me  donner  jM™°Demolins 
et  les  souvenirs  de  mes  conversations  presque  quotidiennes,  surtout  depuis  quatre 
ans,  avec  M.  Demolins. 

2.  Anglo-saxons,  p.  52. 


40  EDMOND   DEMOLINS. 

miasmes  et  des  fumées,  qu'on  a  rambition  de  développer  et  de 
fortifier  cette  frêle  chose  qu'est  un  corps  d'enfant.  Et  il  semble 
qu'on  multiplie  comme  à  plaisir  ses  chaînes  et  qu'on  lui  mesure 
l'air  avec  parcimonie.  On  enferme  le  maximum  d'enfants  entre 
de  grands  murs  qui  les  mettent  bien  à  l'abri  de  l'air,  de  la  lu- 
mière et  de  la  vie  réelle  ;  on  leur  donne  comme  terrains  de  jeux 
des  cours  tristes,  hermétiquement  closes,  et  ils  ne  connaissent 
guère  d'autre  distraction  et  d'autre  exercice  qu'une  promenade 
en  file  indienne,  dans  les  rues  d'une  ville,  sous  la  férule  d'un 
pion.  Si,  dans  un  collège,  la  gymnastique  est  organisée,  c'est 
dans  une  salle  soigneusement  fermée,  oià  la  poussière,  rehgieu- 
sement  conservée  et  sans  cesse  accrue,  emplit  les  poumons  de 
l'enfant  et  enlève  à  l'exercice  tout  protit.  La  gymnastique,  dans 
nos  collèges  français,  sous  la  pression  de  cette  logique  immanente 
qui  règle  tout  chez  nous,  a  pris  la  forme  d'une  grammaire  : 
elle  est  devenue  une  série  ennuyeuse  et  rebutante  de  mouve- 
ments cassés  et  démembrés,  qui  sont  à  peine  le  schéma  de  la  vie. 
Tandis  que  grandit  parmi  les  jeunes  Français  l'amour  des  exer- 
cices physiques,  le  professeur  reste  majestueusement  drapé 
dans  sa  redingote  noire  et  ne  connaît  en  fait  de  sports  que  les 
récits  des  anciens  Grecs.  De  cette  antinomie  de  pensées  et  de 
goûts  nait  une  opposition  entre  le  maître  et  l'élève  qui  ne  fera 
que  se  développer  dans  le  régime  de  la  constante  méfiance. 

Il  faut  donc  secouer  le  joug,  car  «  de  continuer  à  élever  nos 
enfants  entre  quatre  murs  et  sous  un  régime  claustral  qui  serait 
anti-hygiénique  même  pour  des  vieillards,  c'est  un  procédé  stu- 
pide  et  barbare  contre  lequel  il  faut  soulever  enfin  l'indignation 
publique^   ». 

Sur  cette  éducation  physique  si  peu  vivante  et  vivifiante,  se 
greffe  une  éducation  intellectuelle  toute  faite  d'éléments  morts, 
tout  entière  tournée  vers  le  passé,  toujours  rétrospective,  et 
jamais  «  prospective  »  -.  Elle  ne  cherche  à  avoir  aucun  contact 
avec  la  vie  réelle,  parce  qu'elle  n'a  pas  la  vie  pour  but,  mais 
uniquement  l'examen.  11  s'agit  donc  uniquement  de  préparer 

1.  VÉducaflon  nouvelle,  p.  172. 

2.  Expression  du  philosophe  américain   James. 


LA    FONDATION    DF.    l'ÉChLE    DES   ROCHES.  41 

rélève  à  rcxamen,  non  en  formant  son  intelligence,  en  la  ren- 
dant apte  à  des  tâches  nouvelles,  à  des  réponses  imprévues,  à  de 
petites  décomertes,  mais  en  gavant  sa  mémoire  pour  qu'elle 
retienne  au  moins  quelques  jours  le  maximum  de  connaissances 
inertes  et  desséchées.  Le  fond  de  l'enseignement  sera  formé  par 
les  langues  mortes,  auxquelles  on  consacre  la  moitié  de  ces  pré- 
cieuses années  d'études,  et  que  d'ailleurs  tous  ignorent  à  l'envi. 
Par  elles  on  prétend  initier  l'enfant  aux  éternelles  beautés  des 
littératures  antiques,  mais  aucun  écolier  n  est  capable  de  lire 
dans  le  texte  Homère  ou  Virgile.  On  enseigne  la  grammaire  à 
l'allemande,  avec  le  plus  possible  de  subtilités  et  de  distinctions, 
La  lecture  des  auteurs,  qui  devrait  être  la  tâche  essentielle,  est 
complètement  sacrifiée  à  l'étude  ennuyeuse  et  inutile  des  for- 
mes. On  ne  sait  ni  le  grec  ni  le  latin.  Sait-on  mieux  le  français? 
Il  est  relégué  au  second  plan,  et  ce  sont,  ici  encore,  moins  les 
grands  auteurs  qu'on  étudie  que  les  formes  grammaticales  et 
les  distinctions  logiques.  La  géographie  et  l'histoire,  qui  de- 
vraient former  la  base  de  l'enseignement,  sont  considérées 
comme  tout  à  fait  accessoires. 

Les  sciences,  qui  éveillent  l'attention  de  l'enfant,  lui  appren- 
nent à  regarder  et  à  bien  voir  et  qui,  suivant  leurs  objets  et  leurs 
méthodes,  donnent  aussi  bien  l'esprit  de  finesse  que  l'esprit  de 
géométrie,  les  sciences  n'existent  ni  dans  les  programmes  ni 
dans  les  classes. 

Le  dessin,  qui  devrait  être  d'usage  aussi  courant  que  l'écriture, 
est,  lui  aussi,  sacrifié. 

Quant  aux  langues  étrangères,  sans  la  connaissance  des- 
quelles il  n'y  a  ni  commerce,  ni  industrie,  ni  même  travail 
scientifique  possibles,  on  y  consacre  fort  peu  de  temps  et  on  les 
enseigne  sottement,  à  la  manière  des  langues  mortes. 

A  quoi  donc  vise  cette  déplorable  instruction?  —  car  d' édu- 
cation on  ne  parle  pas, 

A  faire  des  fonctionnaires,  u  Le  collège  d'aujourd'hui,  dit 
M.  Lavisse,  est  l'antichambre  de  tous  les  bureaux.  » 

Ceux  qui  ne  seront  pas  fonctionnaires  —  mais  qui  auront 
tout  fait    pour    l'être  —   arriveront,    âgés   déjA,    au  fonction- 


42  EDMOND    DEMOLINS. 

narisme  des  grandes  sociétés  (chemins  de  fer,  banques,  etc.)  ou 
s'ils  échouent  là  encore,  ils  essaieront  de  faire  de  l'industrie,  du 
commerce,  sans  y  apporter  aucune  des  qualités  indispensables  : 
l'initiative,  la  volonté,  l'habitude  de  compter  sur  soi.  Ou  bien 
ils  feront  de  la  politique  ;  c'est  à  la  mode  et  c'est  bien  porté,  car 
nous  vivons  dans  un  régime  de  clan,  où  la  politique  est  la  clef 
magique  de  toutes  les  carrières. 

Quelles  qualités  morales  seront  nécessaires  à  l'écolier  pour 
faire  son  chemin  dans  ces  divers  domaines  ? 

Une  seule  :  l'obéissance  passive  —  si  c'est  une  qualité.  Et  à 
l'obéissance  il  faudra  toujours  joindre  la  dissimulation  la  plus 
savante,  pour  garder  la  sympathie  des  clans  ennemis,  et  ménager 
tous  les  maîtres  possibles. 

Le  lycée-caserne,  que  Napoléon  P'"  emprunta  à  la  Compagnie 
de  Jésus,  donne  tout  naturellement  cette  formation.  L'élève  mo- 
dèle est  celui  qui  obéit  immédiatement  et  passivement  à  la  pa- 
role et  au  geste,  qui  est  toujours  bien  sage  et  jamais  ne  cause 
d'histoires,  qui  se  contente  de  vouloir  ce  que  ses  maîtres  veulent 
—  car  l'initiative,  c'est  de  l'indiscipline. 

Comme  l'éducation  n'existe  pas  et  que  la  discipline  se  fait  toute 
par  l'extérie.ur,  comme  la  méfiance  règne  du  haut  en  bas  de 
l'échelle,  l'élève  finit  par  regarder  le  mensonge  comme  naturel 
et  comme  normal.  Mentir,  au  collège,  c'est  «  carotter  »,  et  qui 
donc  regarderait  comme  une  faute  de  «  carotter  >^  ? 

De  l'énergie,  on  ne  parle  jamais,  ni  de  l'énergie  contre  les 
difficultés  du  dehors,  ni  de  l'énergie  contre  les  passions  du 
dedans.  Qui  donc  se  sentirait  le  courage  de  parler  aux  élèves 
de  chasteté  et  de  leur  dire  que  le  rôle  de  la  femme  est  dans  la 
vie  tout  autre  que  ce  qu'ils  pensent? 

Tel  est  le  tableau,  un  peu  poussé  au  noir,  que  M.  Demolins  a 
fait  maintes  fois  de  l'éducation  française  actuelle.  Si,  aujour- 
d'hui, il  n'est  plus  exact,  surtout  en  ce  qui  concerne  les  sporis 
et  l'instruction,  n'est-ce  pas  beaucoup  à  lui  qu'on  le  doit  ?  Enfin  il 
eût  admis  volontiers  que  l'on  fit  à  sa  toile  trop  sombre  quelques 
retouches,  que  l'on  y  introduisit  quelques  tonalités  plus  riantes. 
Un  contact  plus  fréquent  et  plus  intime  avec  des  professeurs  de 


LA    FONDATION    OH    l'ÉCOLE    DES    BOCHES.  43 

l'Université  ou  des  membres  de  l'Enseignement  libre  lui  avait 
montré  bien  des  efforts  généreux,  des  initiatives  intelligentes 
et  même  des  apostolats  méritoires  et  féconds. 

L'éducation  anglaise.  —  Mais  c'est  bien  ainsi  que  lui  apparais- 
sait la  moyenne  de  réducation  française,  tandis  que  l'éducation 
anglaise  lui  semblait  infiniment  plus  normale,  plus  conforme  à 
la  nature  et  à  la  raison.  Elle  le  frappait  d'abord  par  ses  résul- 
tats :  elle  fait  des  hommes  vigoureux  et  énergiques,  qui  savent 
lancer  une  œuvre  et  la  poursuivre  jusqu'au  bout.  Elle  forme 
un  peuple  qui  l'emporte  sur  les  autres  dans  tous  les  continents 
et  dans  tous  les  domaines.  Elle  prépare  surtout  aux  professions 
essentielles,  à  celles  qui  donnent  à  un  pays  la  force  et  la  supré- 
matie   :  industrie,  commerce,  agriculture. 

La  première  entrevue  de  M.  Demolins  avec  le  D'  Reddie  l'im- 
pressionna  très  vivement'. 

«  Il  y  a,  chez  nous,  un  type  classique  du  directeur  de  collège, 
du  professeur  :  tenue  correcte,  vêtement  sombre,  longue  redin- 
gote noire,  air  plus  ou  moins  solennel  et  compassé  d'un  homme 
convaincu  qu'il  exerce  un  sacerdoce  et  qui  le  laisse  voir;  la  dé- 
marche lente,  l'attitude  réservée,  la  conversation  remplie  de 
sentences  propres  à  former  l'esprit  et  le  cœur  de  la  jeunesse. 
Surtout  de  la  dignité,  extraordinairement  de  dignité. 

«  L'homme  qui  me  serrait  vigoureusement  la  main  était  tout 
différent.  Avez-vous  quelquefois  essayé  de  vous  représenter  un 
pionner,  un  squatter,  dans  le  Far  West?  Quant  à  moi,  je  ne  me 
le  figure  pas  autrement  que  le  D' Cecil  Reddie.  Grand,  mince, 
solidement  musclé,  remarquablement  taillé  pour  tous  les  sports 
qui  exigent  de  l'agilité,  de  la  souplesse,  de  l'énergie,  et  avec 
tout  cela  un  costume  qui  complète  bien  la  physionomie,  le 
costume  du  touriste  anglais  :  blouse  en  drap  gris  avec  cein- 
ture dessinant  la  taille,  culottes  courtes,  gros  bas  do  laine 
repliés  au-dessous  des  genoux,  solide  paire  de  chaussures, 
enfin,  sur  la  tète,  un  béret.  .le  donne  ces  détails,  parce  que  ce 
type  de  directeur  me  semble  être  l'image  vivante  du  type  d'é- 

1.  Anglo-Soxons,  p.  55. 


.44  EDMOND    DEMOLTNS. 

cole  que  je  vais  vous  décrire  :  riioinme  est  l)icn  la  représenta- 
tion exacte  de  l'œuvre.  » 

L'œuvre,  c'est  l'école  d'Abbotsholme,  à  laquelle  xAI.  Demolins 
empruntera  tant  pour  l'École  des  Roches.  C'est  une  école  en  plein 
air,  où  les  jeux  et  l'éducatiou  physique  sont  en  honneur.  L'ins- 
truction, aussi  proche  que  possible  de  la  nature,  éveille  sans  cesse 
l'intérêt  de  l'enfant.  Enfin  et  surtout  ce  n'est  pas  seulement  une 
(Icole  d'instruction^  \\\(ns  une  école  d'éducation'^.  C'est  dans  sa 
famille  que  le  directeur  élève  des  jeunes  hommes,  par  l'amitié 
et  la  confiance. 

L'école  de  Bedales,  dirigée  par  M.  Badley,  disciple  du  D'  Red- 
die,  est  conçue  sur  le  même  plan.  C'est  là  que  M.  Demolins  eut 
le  courage  de  placer  pendant  trois  ans  son  fils,  donnant  ainsi  la 
plus  frappante  des  leçons,  celle  de  l'exemple. 

A  côté  de  ces  écoles,  qui  semblaient  à  M.  Demolins  le  vrai 
type  de  l'école  anglaise  (^bien  qu'elles  soient  pourtant  assez  dif- 
férentes des  vieilles  grcnmnar-schools),  il  a  tenu  à  décrire  en 
détail  dans  les  Anglo-Saxons-  un  collège  colonial  anglais.  Il  mul- 
tiplie les  détails  techniques  et  pratiques  pour  bien  mettre  en 
contraste  cette  œuvre  toute  pleine  de  choses  réelles,  actuelles, 
avec  nos  lycées  où  Ion  ne  trouve  que  des  idées,  et  la  plupart 
du  temps  des  idées  mortes. 

L'École  des  Roches.  —  Jules  Demolins  était  en  Angleterre, 
M.  Demolins  désirait  pourtant  qu'il  finit  ses  études  en  France,  car 
celui  qu'on  a  accusé  d'être  le  contempteur  de  notre  génie  fran- 
çais, est  un  de  ceux  qui  l'ont  le  plus  estimé  et  le  mieux  com- 
pris-^  Mais  ce  cas  n'était  pas  isolé  :  le  vigoureux  plaidoyer  des 
Anglo-Saxons  avait  convaincu  nombre  de  parents  intelligents 
qui  avaient  envoyé  momentanément  leurs  fils  en  Angleterre  et 
désiraient  très  vivement  la  création  d'un  Bedales  ou  d'un 
Abbotsholnie  français.  M.  Demolins  reçut  plus  de  trois  cents 
lettres  le  pressant  de  se  mettre  à  la  tète  d'une  pareille  œuvre. 

Les  journaux,  si  divisés  de  coutume,  étaient  à  peu  près  una- 

1.  UnlerricIUschiile,  ErzieJiungschule,  expressions  du  D'  Lielz. 

2.  Pages  40-51. 

3.  Cf.  la  conférence  à  la  Sorbonne,  Éducation  nouvelle,  éd.  de  1901,  p.  -il;». 


LA  FONDATION  DE  L  ECOLE  DES  ROCHES.  45 

niiiies  à  louer  récrivain  et  à  encourager  l'apùtre  '  ;  de  précieuses 
sympathies,  des  approbations  d'hommes  éminents  venaient  en 
foule  à  M.  Demolins.  Il  était  moralement  oblig-é  de  continuer; 
on  lui  forçait  la  main. 

Il  était  heureux,  d'ailleurs,  de  faire  une  œuvre  d'initiative 
et  «  l'œuvre  la  plus  utile  et  la  plus  urgente  de  l'époque  aciuelle-  ». 

A  ce  moment  même,  le  domaine  des  Roches,  tout  proche  de 
la  Guichardière,  est  à  vendre.  N'est-ce  pas  un  appel  de  la  Pro- 
vidence?... Mais  où  trouver  les  fonds?  Tn  des  amis  de  M.  Demo- 
lins, M.  de  Glatigny,  lui  apporte  immédiatement  le  contrat  d'a- 
chat du  domaine.  M.  Demolins  met  lui-même  dans  l'œuvre  une 
partie  de  sa  fortune.  Grâce  à  de  dévoués  amis,  dont  le  nom  mé- 
riterait d'être  gravé  en  lettres  d'or  dans  notre  salle  de  fêtes,  et 
dont  le  souvenir  est  inséparable  de  celui  du  fondateur,  les  pre- 
miers capitaux  sont  très  vite  réunis. 

Une  nouvelle  difficulté  arrête  M.  Demolins.  Dans  une  œuvre  si 
importante  et  si  délicate,  il  faut  arriver  à  la  perfection  ou  ne 
rien  faire.  Mais  l'œuvre  parfaite,  en  éducation  plus  encore  qu'en 
industrie,  exige  beaucoup  d'argent,  et  le  prix  de  pension  sera 
forcément  très  élevé  :  «  Ayant  dû  moi-même  prendre,  pour  mon 
compte,  une  décision  semblable,  j'ai  pu  vérifier  qu'on  ne  pou- 
vait assurer  qu'à  ce  prix  les  avantages  incomparables  de  ce  genre 
d'École.  Le  système  économique  de  la  grande  école-caserne  est 
plus  économique  en  apparence,  mais  c'est  l'enfant  qui  est  sa- 
crifié ))3. 

Les  parents  français  comprendront-ils  l'éloquent  appel  que 
M.  Demolins  leur  adresse  :  «  Il  faut  se  dire...  qu'on  ne  doit  à  son 
fils  qu'une  chose,  mais  qu'on  la  lui  doit  absolument  et  en  cons- 
cience :  la  meilleure  éducation  possible,  la  mieux  adaptée  aux 
nécessités  actuelles  de  la  vie.  Avec  cela  et  la  bénédiction  pater- 
nelle, c'est  à  lui  de  se  tirer  d'aii'aire. 

«  En  agissant  ainsi,  un  père  remplit  mieux  son  devoir  qu'en 
donnant  à  son  tils  une  éducation  qui  le  laisse  désarmé  devant  les 

1.  Voir  l'aiipendice  des  Anglo-Saxons. 

2.  Education  nouvelle,  p.  mi. 

3.  Ibid.,  p.  336. 


40  EDMOND    DEMOLINS. 

difficultés  de  la  vie  et  en  se  saignant  ensuite  aux  quatre  veines 
pour  le  doter.  La  meilleure  dot  d'un  garçon,  c'est  une  éduca- 
tion virile  K  » 

Cinquante  parents  comprirent  —  cinquante  eurent  dans  une 
École  qui  n'était  pas  encore  créée,  dans  des  maîtres  qu'ils  ne  con- 
naissaient pas,  cette  héroïque  contiance,  et  après  l'apôtre  mer- 
veilleux, l'incomparable  entraîneur  d'hommes  qui  les  avait  con- 
vaincus, il  nous  faut  admirer  ces  premiers  adeptes  de  l'École  des 
Roches  qui  eurent  dans  «  l'idée  »  une  foi  si  belle  et  si  pleine. 

L'École  des  Roches  est  placée  par  M.  Demolins  en  pleine  cam- 
pagne, assez  loin  (3  kilom.)  d'une  petite  ville,  Verne u il.  très  loin 
(120  kilom.)  de  Paris,  très  loin  du  moins  pour  les  piétons  et  les  cy- 
clistes, qui  seuls  préoccupent  l'École.  Elle  est  dans  un  parc  riant, 
mais  rudimentaire,- qui  laisse  encore  beaucoup  à  faire  aux  maî- 
tres et  aux  élèves  et  développe  en  eux  l'énergie  et  non  l'habitude 
d'un  bien-être  excessif.  Un  cours  d'eau  la  borde,  permettant  les 
délicieuses  promenades  en  Ijarque  qui  calment  l'esprit  et  forti- 
fient les  muscles.  Aucun  mur  :  tout  de  suite  l'enfant  aura  l'im- 
pression bien  nette  de  vivre  en  pleine  liberté.  Des  maisons  peu 
nombreuses  (5  actuellement),  bien  meublées  et  à  tous  points  de 
vue  confortables,  mais  sans  aucun  luxe  inutile,  donnent  à  l'enfant 
l'amour  d'un  home  où  il  fait  bon  vivre.  Dans  chacune  «le  ces 
maisons,  un  nombre  restreint  d'élèves  (25  à  35)  composent  une 
vraie  famille,  solidement  unie  autour  du  directeur  par  une  ami- 
tié et  une  confiance  mutuelles.  Partout  la  sensation  de  la  vie  réelle 
telle  qu'on  la  trouve  dans  une  famille  saine  et  heureuse  ;  nulle 
part  l'impression  d'une  caserne,  d'une  prison  triste  et  froide, 
qui  est  déjà  elle-même  une  punition. 

L'idéal  du  "professeur  des  Roches.  —  Auprès  des  élèves,  devenus 
les  fils  du  directeur,  M.  Demolins  plaça  des  professeurs  qui  sont 
pour  eux  comme  des  frères  aînés,  et  dont  le  rôle  essentiel  est 
l'éducation  au  moins  autant  que  l'instruction.  Ils  partagent  les 
jeux  des  élèves  et  travaillent  à  côté  d'eux  à  la  menuiserie  et  à  la 
forge.  Us  devront  être  robustes,  agiles,  souples  et  adroits;  il  faut 

1.  ]':ducalion  nouvelle,  i>.  33G,  SZ',  338. 


LA    rOMiAÏION    DE    L  EC.nl.E    DES    HOCHES.  47 

qu'ils  aiment  la  vie  en  plein  air,  les  sports,  les  métiers  manuels; 
il  le  faut  pour  qu'ils  se  plaisent  à  l'École,  pour  qu'ils  donnent  à 
leurs  élèves  la  leçon  de  l'exemple,  pour  qu'ils  puissent  enfin 
agir  sur  eux,  car  les  élèves  aimeront  certainement  cette  éduca- 
tion physique,  et,  si  leur  professeur  se  montrait  indifférent  à 
elle  et  surtout  méprisant  pour  elle,  aussitôt  renaîtrait  la  vieille 
opposition  du  lycée,  la  vieille  inimitié  entre  deux  Ages  et  deux 
idéals. 

Ce  professeur  est  instruit,  très  instruit  dans  un  certain  do- 
maine; il  a  de  plus  l'esprit  ouvert  sur  toutes  les  branches  de 
l'activité  humaine.  Rien  d'humain  ne  lui  est  étranger;  il  aime  à 
parler  et  à  entendre  parler  de  toutes  les  productions  de  l'intel- 
ligence, comme  aussi  de  toutes  les  créations  de  la  main.  Le  pre- 
mier idéal  de  M.  Demolins  était,  pour  ses  professeurs,  l'absence 
complète  de  spéciahsation  :  p(nir  l'enseignement  secondaire,  un 
homme  d'instruction  moyenne  lui  semblait  amplement  suffire. 
Nous  n'avons  pas  eu  de  peine  à  lui  montrer  par  des  faits  —  il 
ne  se  laissait  guère  toucher  que  par  des  faits  —  qu'il  nous 
fallait  plus  et  mieux,  et  que,  pour  donner  à  un  enfant  une  con- 
naissance rudimentaire  d'une  science,  il  fallait  en  avoir  soi-même 
une  connaissance  vraiment  supérieure.  Il  faut  aussi,  pour  le 
bon  renom  de  l'École,  pour  le  développement  intellectuel  des 
maîtres,  pour  l'estime  que  nos  élèves  doivent  avoir  d'eux,  que 
nos  professeurs  se  donnent  à  des  travaux  personnels,  et  donc  se 
spécialisent,  au  moins  partiellement.  Car  il  reste  vrai  qu'ils  sont 
amenés,  par  leurs  conversations  continuelles  avec  les  élèves,  à 
toucher  à  tous  les  sujets,  et  qu'ils  sont  obligés  de  se  tenir  au 
courant  du  mouvement  général  des  idées  et  des  faits. 

Le  professeur  a  la  pleine  responsabilité  de  sa  classe  :  //  faut 
qu'il  intéresse  ses  élèves,  il  faut  qu'il  les  fasse  travailler. 

«  Mauvais  élève,  mauvais  professeur,  »  aimait  à  redire  M.  De- 
molins, et  il  était,  à  cet  égard,  extrêmement  sévère  pour  nous. 
«  Aucun  enfant  n'est  rebelle  à  aucune  étude,  me  disait-il 
souvent,  si  son  maitre  sait  la  lui  bien  présenter.  »  C'était 
demander  au  professeur,  d'une  part  un  sens  psychologique  très 
délicat,  de   l'autre  un  enthousiasme  profond  et  communicatif 


48  EDMOND    DEMOLIXS. 

pour  sa  science.  M.  Demolins  lui  demandait  aussi  de  ne  jamais 
perdre  le  contact  avec  la  nature  et  la  vie  réelle,  et  de  penser 
sans  cesse,  dans  son  enseignement,  à  l'avenir  des  enfants  quil 
avait  devant  lui,  à  l'utilisation  future  de  ses  leçons. 

Une  des  premières  questions  qu'il  posait  à  un  candidat  était 
celle-ci  :  «  Avez-vous  de  l'autorité  sur  vos  élèves?  »  Je  ne  l'ai 
jamais  entendu  faire  l'analyse  de  l'autorité  ni  en  rechercher  les 
raisons.  C'était  pour  lui,  je  crois,  un  pouvoir  indéfinissable  de 
suggestion  et  d'influence  qui  permettait  à  un  maître  d'éloigner 
tous  les  obstacles  à  son  action,  dès  le  premier  contact  avec  sa 
classe,  et  de  conduire  à  son  gré  les  âmes  des  enfants. 

Il  regardait  l'autorité  comme  une  qualité  indispensable  chez 
un  professeur. 

A  l'autorité,  il  faut  unir  la  maîtrise  de  soi.  Les  nerveux  avaient 
le  don  de  lui  déplaire  très  vivement  et  il  les  eût  volontiers  tous 
éloignés  de  l'École,  Il  aimait  qu'on  lui  parlât  lentement,  avec 
calme,  en  pesant  ses  paroles  comme  on  avait  pesé  ses  décisions 
et  ses  pensées.  Il  aimait  qu'on  parlât  aux  élèves  avec  la  même 
assurance  et  la  même  sérénité  d'âme.  L'entière  possession  de  soi 
dans  le  maniement  des  affaires  et  des  hommes,  et  jusque  dans 
les  moments  les  plus  critiques,  était  une  des  qualités  qu'il  esti- 
mait le  plus  et  c|u'il  s'efforçait  de  développer  chez  nous  tous. 

Il  voulait  aussi  s'entourer  d'hommes  d'énergie  et  d'initiative. 
11  aimait  à  confier  à  chacun  de  nous  une  tâche  bien  nette,  et, 
nous  laissant  comme  à  de  bons  coursiers  la  bride  libre,  il  ai- 
mait à  nous  dire  :  «  Allez,  voilà  votre  domaine,  montrez  ce  dont 
vous  êtes  capables.  Mais  co  que  vous  entreprenez,  poussez-le  jus- 
qu'au bout.  »  L'inconstance  des  Français  l'exaspérait.  Ils  lui  sem- 
blaient, comme  l'Enfer  du  vieux  dicton,  pavés  de  bonnes  inten- 
tions, mais  incapables  d'en  mener  une  à  bien.  Il  nous  rappe- 
lait sans  cesse  nos  projets  et  nos  promesses  et  nous  obligeait 
à  les  poursuivre  jusqu'au  but  final. 

C'est  souvent  d'un  mancfue  de  confiance  en  eux  et  d'un  man- 
c|ue  de  confiance  en  l'Ecole  que  venaient  les  échecs  de  ses  pro- 
fesseurs :  aussi  les  invitait-il  constamment  à  l'optimisme.  Que  de 
fois  suis-je  venu  le  trouver,  pour  parler  avec  lui  d'une  difficulté 


LA    FONDATION    DE    l'ÉCOLE    DES    ROCHES.  49 

qui  me  semblait  très  grosso  !  Ses  premiers  mots  étaient  tou- 
jours :  «  Ayez  confiance,  l'École  en  a  vu  de  rudes,  nous  sorti- 
rons de  là  grandis  et  mûris,  nous  en  sortirons  certainement,  et 
plus  vite  que  vous  ne  le  pensez.  »  Nous  en  sortions  en  effet  et 
tous,  nous  prenions  l'habitude  de  contempler  avec  calme  les  petits 
orages,  de  plus  en  plus  rares,  grâce  à  Dieu,  de  notre  vie  d'École. 

Cet  optimisme,  le  maitre  devait  s'en  armer  aussi  vis-à-vis  de 
l'enfant,  d'abord  en  ayant  confiance  en  lui,  en  croyant  à  sa  pa- 
role, à  son  travail,  à  ses  efforts,  puis  en  ne  le  décourageant 
jamais,  en  ne  lui  disant  jamais  cette  parole  que  iM.  Demolins 
considérait  comme  un  blasphème  :  «  Vous  avez  beau  faire,  mon 
ami,  vous  n'arriverez  pas.  »  «  Et  qu'en  sait-il,  ce  professeur, 
si  cet  enfant  n'arrivera  pas?  Pourquoi  couper  les  ailes  à  ce  jeune 
oiseau  qui  s'essaie  à  voler  ?  Pourquoi  le  rejeter  Ijrutalement  sur 
le  sol?  ))  Il  déplorait  les  notes  parfois  sévères  de  nos  bulletins. 
Une  mauvaise  note  était  toujours  considérée  par  lui  comme  un 
aveu  d'incapacité  de  la  part  du  maitre. 

Il  n'aimait  pas  plus  la  punition  que  la  mauvaise  note  :  le  bon 
professeur  n'agit  pas  par  la  crainte,  mais  par  la  persuasion.  Il 
faut  d'abord  qu'il  aime  l'enfant,  et  puis  qu'il  aime  ce  qu'il  en- 
seigne. L'enfant,  en  retour,  aimera  le  maitre  et  ce  que  le  maitre 
aime,  ce  qu'il  expose  avec  conviction  et  entrain. 

Nos  professeurs  aiment  les  enfants  et  ils  aiment  leur  œuvre 
d'éducateurs,  voilà  le  secret  de  leur  succès,  le  secret  de  la  joie 
de  vivre  qui  se  lit  sur  leurs  visages  et  qui  semble  folle  aux  pro- 
fanes. «  Aller  s'enterrer  aux  Roches,  au  milieu  d'enfants,  le 
bel  idéal!  ^)  «  Se  faire  marchand  de  soupe!  »  dit  un  spirituel 
critique,  M.  Ernest-Charles  ^  Pardonnons  ces  boutades  à  ceux 
qui  n'ont  jamais  senti  la  joie  de  faire  une  œuvre  véritable. 

Ces  qualités  morales  profondes,  M.  Demolins  voulait  qu'elles 
s'expriment  au  dehors.  Quand  je  venais  parler  avec  lui  des  can- 
didats professeurs,  et  ([ue  j'avais  vu  lun  d'eux,  il  me  deman- 
dait toujours  :  «  Est-il  distingué?  »  Et  il  attachait  beaucoup  de 
prix  à  cette  «  distinction  ».  C'est  qu'elle  n'était  pas.  pour  lui, 

1.  Dans  un  article  du  Gil-Bla<i,  au  inomcnl  même,  —  et  à  propos  de  la  mort  de 
M.  Demolins. 

4 


oO  EDMOND    DEMOLINS. 

pure  affaire  de  gestes  et  de  convention,  elle  était  vraiment  l'ex- 
pression de  la  valeur  intellectuelle  et  de  la  valeur  morale  d'un 
homme.  C'était  pour  lui  comme  l'affirmation  extérieure  de  la 
beauté  d'une  âme. 

Ces  maîtres,  choisis  avec  tant  de  précautions,  les  voici  main- 
tenant à  l'œuvre.  Encore  un  conseil  avant  l'action,  conseil  que 
M.  DemoUns  donnait  déjà,  avec  tant  d'esprit,  à  ses  auditeurs  de 
la  Sorbonne*,  et  qu'il  n'a  cessé  jusquà  son  dernier  jour  de 
nous  redire  sous  toutes  les  formes  :  «  Que  chacun  balaie  devant 
sa  porte  1  »  Que  chacun  fasse  en  perfection  sa  tâche  propre  et  ne 
s'occupe  pas  de  celle  du  voisin.  La  parabole  de  la  paille  et  de  la 
poutre  est  française  autant  qu'évangélique.  Le  Français,  mieux 
que  personne,  sait  combien  est  facile  la  critique  et  combien  est 
difficile  Fart,  et  il  passe  son  temps  à  voir  et  à  dire  les  défauts  du 
voisin  au  lieu  de  parachever  et  de  ciseler  son  œuvre  propre. 
S'il  dispose  de  quelque  autorité,  il  ne  l'exercera  jamais  dans 
les  limites  strictes  qui  lui  ont  été  fixées,  il  empiète  bien  vite  sur 
le  domaine  de  son  voisin,  sous  prétexte  que  le  voisin  est  insuf- 
fisant et  malhabile.  Et  bientôt  c'est  l'anarchie.  M.  Demolins  a 
fait  tous  ses  efforts  pour  que  ce  défaut  des  Français  disparaisse 
à  l'École  des  Roches,  et  c'est  une  des  leçons  les  plus  utiles  et 
les  plus  efficaces  qu'il  ait  données  à  ses  collaborateurs. 

Lui  aussi  pouvait  s'appliquer  le  mot  du  Kév.  Weldon  qu'il 
aimait  à  citer-  :  «  I  don't  want  testimonials,  I  Nvant  a  man.  — 
Ce  ne  sont  pas  des  diplômes  que  je  cherche,  je  cherche  un 
homme.  »  Des  hommes  répondant  à  l'idéal  qu'il  se  faisait  et  que 
j'ai  essayé  de  retracer,  il  n'y  en  avait  pas  et  il  n'y  en  a  pas. 
Du  moins  il  a  eu  le  mérite  de  concevoir  cet  idéal,  de  l'expri- 
mer en  de  vigoureuses  formules,  et  d'aider  un  groupe  déjeunes 
hommes  qui  continueront  son  œuvre  à  s'en  approcher  de  plus 
en  plus. 

L'éducation  phijsique  aux  Hoches.  — M.  Demolins  empruntait 
à  l'Angleterre  ses  jeux  nationaux.  Était-ce.  comme  on  l'en  a  ac- 
cusé,  par  snobisme?    Pas  le  moins  du  monde.  Il  tenait,  avec 

1.  Éducation  nouvelle,  p.  418. 
"2.  /ftjd.,  p.  79. 


LA  rONnATION  ItE  L  ECOLE  HES  ROCnES.  .)l 

grande  raison,  à  créer  une  éducation  physique  de  plein  air, 
par  des  jeux  organisés.  Nous  avons  vu  combien  il  goûtait  peu 
notre  gymnastique  française  transformée  en  grammaire  des 
mouvements;  nous  ne  voyons  pas  bien  quels  jeux  sérieusement 
établis  il  eût  pu  trouver  actuellement  en  France.  Il  eût  pu  cher- 
cher dans  l'histoire  les  règles  de  la  longue  paume  ou  de  jeux 
analogues,  mais  il  voulait  des  jeux  vivants  et  adaptés  au  temps. 
Le  foot-ball  avait  d'ailleurs  l'avantage  de  développer  l'énergie, 
d'accoutumer  à  des  courses  parfois  pénibles,  de  donner  au 
joueur  une  exacte  conscience  de  sa  valeur  et  l'habitude  de  s'in- 
cliner devant  celle  d'un  joueur  plus  adroit  ou  plus  fort. 

Le  cricket  est  une  leçon  de  sang-froid  —  que  de  batsmcn 
sentent,  au  début,  leur  cœur  bondir  dans  leur  poitrine  !  —  une 
leçon  de  patience  et  de  calme,  pour  le  fie  hier  qui  reste  en  plein 
soleil  sans  faire  un  mouvement  et  sans  dire  un  mot;  une  excel- 
lente leçon  de  discipline  :  Vumph'e  a  parlé,  il  a  dit  ont  ou  not 
ont,  nul  ne  peut  discuter  sa  sentence,  tous  doivent  se  taire. 

Le  foot-ball  comme  le  cricket  sont  d'excellentes  leçons  de 
solidarité.  Le  meilleur  joueur  de  foot-ball  n'est  pas  celui  qui 
part  seul,  de  toute  sa  vitesse,  et  s'éloigne  de  son  camp  pour 
lancer  la  balle  dans  le  but  ou  placer  le  ballon  sur  le  terrain 
ennemi  ;  c'est  celui  qui  proportionne  sans  cesse  son  effort  au 
jeu  de  ses  camarades,  qui,  le  regard  constamment  fixé  sur  ses 
voisins,  s'applique  à  donner  son  concours  au  succès  de  tous  et 
non  à  remporter  le  plus  vite  possible  une  victoire  personnelle, 
.le  ne  sais  si  l'on  comprend  combien  cette  tactique,  toute  faite 
de  désintéressement  et  d'union,  est  utile  à  de  jeunes  Français. 

Au  point  de  vue  physiologique,  ces  deux  jeux  se  complètent 
l'un  par  l'autre,  l'un  développant  plus  les  muscles  des  jambes, 
l'autre  ceux  de  la  poitrine  et  des  bras';  l'un  donnant  plus  de 
force,  l'autre  plus  de  souplesse  et  d'adresse. 

Ce  sont  donc  d'admirables  jeux  d'école;  s'ils  sont  dirigés  par 
des  maîtres  qui  en  comprennent  toute  la  valeur  éducative  — 
et  je  puis  affirmer  que  tel  est  le  cas —  ils  peuvent  donner 
au  caractère  d'un  enfant,  surtout  d'un  jeune  Français,  une 
formation  extrêmement  précieuse,  et  que  l'on  ne  trouverait  pas 


52  EDJIOND    DEMOLTNS. 

au  même  degré  dans  les  travaux  des  classes  ou  dans  des  cau- 
series morales. 

Il  fallait  faire  à  ces  jeux  leur  part,  sans  leur  sacrifier  la  for- 
mation intellectuelle  et  sans  leur  donner  une  telle  place  qu'on 
aboutit  à  un  surmenage  physique,  comme  cela  arrive,  de  l'aveu 
de  iM.  Demolius  lui-même,  dans  mainte  école  aiiglaise.  11  fallait, 
en  somme,  savoir  prendre  le  juste  milieu  entre  le  collège  fran- 
çais où  l'esprit  a  tout,  le  corps  rien,  et  le  collège  anglais  où  le 
corps  a  presque  tout  et  l'esprit  trop  peu  de  chose.  C'est  ce  que 
M.  Demolins  s'est  efïbrcé  de  faire  aux  Roches.  Et,  en  trois  ou 
quatre  ans,  l'École  y  arrivait. 

A  l'heure  actuelle,  les  jeux  d'école  prennent  aux  Roches  envi- 
ron quatre  heures  par  semaine:  est-ce  vraiment  abusif,  etc(uand 
donc  finira  ce  roman  que  nous  sommes  «  une  École  de  sports  »? 

Dans  leurs  temps  libres,  de  1  heure  à  2,  de  7  h.  1/2  à  8  h.  1/2 
surtout  en  été,  dans  les  après-midi  du  dimanche,  les  élèves  des 
Roches  peuvent  se  livrer  à  tous  les  jeux  :  le  canotage,  le  tennis 
ont  de  fervents  adeptes;  la  pelote  basque,  les  divers  jeux  de 
balle,  tout  cela  fleurit  aux  Roches.  M.  Demolins  a  encouragé  nos 
premiers  cyclistes,  et  la  bicyclette  est  restée  la  reine  des  tour- 
nois de  l'École,  des  courses  sur  la  piste  de  la  Guichardière  ou 
sur  la  route  de  Laigle,  de  nos  petites  excursions  du  dimanche, 
comme  de  nos  grandes  randonnées  de  la  mi-terme  d'été. 

L'heureuse  action  physiologique  des  sports  n'est  discutée  par 
personne  ;  les  hygiénistes  comprendront  aussi  quelle  excellente 
répercussion  ils  ont  sur  le  bon  fonctionnement  du  cerveau,  sur 
l'activité  et  le  rendement  du  travail  intellectuel. 

M.  Demolins  insistait  aussi  avec  raison  sur  leur  action  mora- 
lisatrice. C'était  avec  peine  qu'il  voyait  certains  médecins,  trop 
complaisants,  acquiescer  au  désir  de  mères  timides  et  dispenser 
(les  sports  trois  ou  quatre  élèves.  La  fatigue  physique  normale 
lui  semblait  être  le  meilleur  préservatif  de  l'immoralité  et  des 
rêveries  malsaines.  Il  affirmait  que,  si  l'état  moral  des  Roches 
est  très  supérieur  à  celui  d'un  internat  ordinaire,  c'est  aux 
sports  surtout  que  nous  le  devons. 

A  côté  des  sports  anglais,  il  avait  vu  d'ailleurs  avec  plaisir 


LA    FONDATION    DE    l/ÉCOLE    DES   ROCHES.  '(.'5 

s'organiser  à  TÉcole  nos  sports  nationaux  :  le  fleuret  et  l'épée,  à 
côté  (le  la  canne  et  de  la  boxe.  La  gymnastique  suédoise  et  la 
gymnastique  corrective  nous  rendent  aussi  des  services,  et  il  le 
constatait  loyalement.  Il  accepta  même  volontiers  certains  appa- 
reils de  gymnastique  française,  mais  le  hangar  où  ils  sont  placés, 
s'il  est  à  l'abri  du  vent,  est  ouvert  de  deux  côtés  au  grand  air 
du  plateau. 

Dès  le  début  de  l'Ecole,  M.  Demolins  avait  donné  au  médecin 
un  très  grand  rôle.  Le  médecin  lui  semblait  fait,  non  pas  tant 
pour  soigner  nos  jeunes  malades,  que  pour  constater  les  progrès 
des  faibles,  pour  donner  à  tous  des  conseils  d'hygiène,  pour 
préserver  grands  et  petits  de  la  maladie.  Les  mensurations,  en 
honneur  aujourd'hui  un  peu  partout,  étaient  organisées  dès  le 
premier  terme  de  l'Ecole,  et  c'est  nous,  je  crois,  qui  avons  eu 
les  premiers  carnets  de  sauté. 

Entre  la  vie  physique  proprement  dite  et  le  travail  intellec- 
tuel, nous  trouvons  les  métiers  manuels  et  les  travaux  pratiques. 
C'est  une  des  organisations  qu'il  fut  le  plus  difficile  de  créer, 
mie  des  habitudes  que  nos  jeunes  Français  prirent  le  plus 
malaisément.   Ce  qui  prouve  d'ailleurs  amplement  son  utilité. 

Les  jeunes  élèves  commencent  par  le  cartonnage,  le  modelage, 
et  continuent  par  la  reliure,  la  menuiserie  et  le  travail  du  fer. 
Sur  deux  après-midi  de  2  h.  à  3  h.  ^j,,  l'une  est  consacrée  aux 
travaux  pratiques,  l'autre  aux  jeux.  Chaque  enfant  a  donc  par 
semaine  trois  séances  de  travail  manuel;  il  peut,  à  son  gré, 
choisir  un  seul  travail  pratique,  ou  deux,  ou  même,  mais  ceci 
est  plus  rare,  trois.  <'  Qu'il  travaille  avec  énergie  et  entrain, 
disait  M.  Demolins.  »  «  Qu'il  se  souvienne  que  ce  qui  est  respec- 
table ou  méprisable,  ce  n'est  pas  la  fonction,  c'est  l'homme  K  » 
Il  tenait  à  ce  que  chaque  enfant  restât  longtemps  dans  le  même 
atelier,  et  à  ce  que,  dans  chacun  d'eux,  il  menât  à  bien  toute 
œuvre  commencée.  Nous  avons  vu  déjà  quel  prix  il  attachait  à 
la  constance,  à  la  persévérance,  à  la  continuité  dune  idée 
directrice  et  d'un  effort. 

1.  Éducation  nouvelle,  p.  86. 


EDMOND   DEMOLINS. 


Tous  ces  exercices  physiques,  harmonieusement  et  sagement 
organisés,  hii  apparaissaient  comme  la  meilleure  préparation  à 
la  vie,  comme  aussi  le  plus  solide  moyen  de  défense  d'un  pays, 
parce  qu'ils  étaient  la  meilleure  préparation  au  service  militaire. 
Comme  le  D'  Lietz  avait  beaucoup  insisté  sur  cet  avantage  des 
Écoles  nouvelles  dans  EmloJistobba,  de  même  M.  Demohns  le 
mit  au  premier  plan  dans  sa  célèbre  conférence  de  la  Sorbonne. 
Il  ne  voyait  pas  d'un  mauvais  œil  notre  service  militaire  obliga- 
toire, mais  il  ne  le  jugeait  utile  qu'avec  des  hommes  bien 
entraînés  à  l'effort  viril  et  à  la  fatigue.  L'École  des  Roches  était, 
pour  lui,  une  œuvre  patriotique  au  premier  chef. 

L'Éducation  intellecluclle  à  l'École  des  Roches.  —  Le  temps 
consacré  aux  jeux  et  aux  travaux  manuels  réduit  un  peu,  aux 
Roches,  le  temps  consacré  aux  études,  et  celui-ci  se  trouve  encore 
légèrement  diminué  du  fait  que  nos  élèves  ont  plus  de  sommeil 
que  leurs  camarades  des  lycées.  L'intensité  du  travail  importe 
beaucoup  plus,  suivant  M.  Demolins,  que  le  temps  qu'on  lui 
consacre.  Et  nul  n'y  contredira  de  ceux  qui  eurent  le  «  bonheur  » 
d'être  internes  et  de  voir  nombre  de  leurs  condisciples  dormir 
consciencieusement,  sous  l'œil  indulgent  du  surveillant,  à 
l'étude  du  matin  ou  à  celle  du  soir. 

Une  autre  de  ses  maximes  était  qu'il  fallait  toujours  présenter 
l'étude  à  l'enfant  comme  un  plaisir,  comme  une  chose  attrayante 
—  presque  amusante.  —  le  mot  ne  leùt  pas  scandalisé.  Il  insis- 
tait plus  que  personne  sur  la  nécessité  de  l'effort,  mais  il  était, 
avec  raison,  convaincu  que  l'enfant  ne  peut  se  donner  pleinement 
à  une  étude  que  quand  il  eu  a  goûté  le  charme  et  compris  tout 
le  prix. 

Il  faut,  pour  cela,  moins  se  servir  de  livres  que  de  réalités  de 
la  nature  et  que  d'objets.  L'enfant  doit  apprendre  au  moins 
autant  hors  des  livres  que  dans  les  livres. 

Que  le  maitre  comprenne  aussi  que  toute  sa  tâche  ne  se  borne 
pas  à  enseigner  dans  le  local  et  à  l'heure  réglementaires.  L'élève 
profitera  souvent  plus  des  conversations  qu'on  aura  avec  lui,  des 
conseils  qu'on  lui  donnera  avant  ou  après  l'heure  du  travail 
obligatoire.  Aux  lîoches,  l'enfant  apprend  presque  autant  hors 


LA    FONItATION    KK    I.  L(:OLE    DES    ROCHES.  .y.) 

des  classes  que  dans  los  classes.  C'est  un  des  immenses  avantages 
de  notre  vie  commune. 

Il  est  naturel  qu'un  homme  qui  s'attachait  tant  à  créer  autour 
de  lui  des  initiatives  ait  insisté  aussi  sur  la  nécessité  de  l'initiative 
dans  l'éducation  intellectuelle.  M.  Demolins  qui,  dès  la  seconde 
année  des  Roches,  faisait  des  conférences  aux  grands  élèves  et, 
dès  la  troisième  année,  voulut  avoir  un  enseignement  régulier, 
aboutit  naturellement  à  une  méthode  analogue  à  la  méthode 
socratique.  Je  dis  «  analogue  »,  car  il  ne  prétendait  pas,  comme 
Socrate  et  surtout  comme  Platon,  que  le  maître  ne  fît  que  révéler 
à  l'enfant  une  vérité  qui  existe  déjà  «  en  puissance  »  dans  son 
esprit.  Mais  il  pensait  que  son  devoir  est  de  mettre  constamment 
en  œuvre  l'intelligence  de  l'enfant,  de  provoquer  ses  questions, 
de  l'aider  à  trouver  les  réponses,  et  de  ne  jamais  le  laisser 
recevoir  passivement  une  vérité  toute  faite. 

Pour  que  la  classe  soit  vraiment  intéressante  et  profitable,  il 
faut  qu'elle  soit  homogène.  Dès  le  début,  l'École  des  Roches  eut 
la  «  classe  mobile  »  qui  permet  de  grouper  les  élèves  suivant 
leur  force,  que  cette  force  tienne  à  l'inégalité  de  leur  instruction 
précédente  ou  à  la  différence  de  vivacité  de  leur  intelligence. 
Notre  seul  mérite  fut,  —  en  ces  dernières  années,  —  d'appliquer 
à  toutes  les  branches  celte  organisation,  et  d'y  mettre  un  peu 
plus  de  méthode.  Mais  l'idée  première  vient  de  M.  Demolins.  Et 
je  ne  puis  assez  dire  quels  services  nous  arendus  la  classemobile, 
en  particulier  pour  les  langues  vivantes,  les  mathématiques  et  le 
latin.  Et  pour  qu'elle  ne  soit  pas  adoptée  partout,  il  faut  que  la 
routine  —  soyons  aimable  et  disons  l'habitude  —  ait  une 
singulière  puissance. 

Le  latin,  on  le  sait,  ne  commence  aux  Roches  qu'en  i' .  Jus- 
que-là nous  avons  un  enseignement  assez  analogue  à  l'ensei- 
gnement primaire,  sauf  qu'il  est  plus  concret  et  plus  vivant. 
De  la  9''  à  la  5%  l'élève  travaille  constamment  avec  ses  maîtres 
—  les  classes  et  les  études  se  confondent.  C'est  le  régime  de 
la  classe-étude.  L'idée  première  de  M.  Demolins  était  d'avoir 
partout  ce  même  régime:  mais  il  a  compris  que  l'initia- 
tive   de    l'élève  et   l'habitude  de    l'effort  ne  devenaient    effec- 


56  EDMOND    DEMOLINS. 

tifs  qu'avec  le  travail  personnel,  le  travail  de  rétudo. 
La  classe  de  5''  forme  comme  un  pont  entre  les  deux  organisa- 
tions. Les  élèves  de  5*^  ont  deux  heures  d'études  par  jour  et  savent, 
en  fin  d'année,  rédigerseulsundevoir,  trouver  seuls  un  problème. 
Dans  l'enseignement  secondaire,  nous  avons  trois  sections  :  la 
section  classique,  la  section  moderne,  la  section  spéciale.  Dans 
toutes  trois,  la  classe  d'une  heure,  en  vertu  d'un  principe  que 
j'ai  cité  déjà  :  viser  plus  à  l'intensité  du  travail  qu'à  sa  durée. 
Nous  avons  été  d'ailleurs  les  tout  premiers  à  reconnaître  que  la 
classe  d'une  heure  s'adaptait  mal  à  certains  enseignements,  en 
particulier  dans  les  hautes  classes  et  nous  avons  parfois  placé 
sans  aucune  honte  deux  classes  d'un  même  maître  l'une  à  la 
suite  de  l'autre. 

M.  Demolins  voulait  réserver  l'étude  du  latin  à  un  petit  nom- 
bre d'élèves.  A  cette  manière  de  voir,  il  ne  nous  a  pas  tous  con- 
vertis. Non  plus,  je  dois  le  dire,  qu'à  sa  méthode  d'enseigne- 
ment du  latin  :  des  traductions  juxtalinéaires  mises  entre  les 
mains  des  élèves,  des  lectures  très  abondantes,  très  peu  de 
grammaire,  jamais  de  thèmes.  Il  nous  a  paternellement  laissé 
chercher  un  compromis  entre  cette  méthode  qui  nous  semblait 
mener  parfois  à  l'imprécision  et  au  dangereux  à-peu-près  et  celle, 
un  peu  trop  sévère,  de  la  sèche  grammaire  et  du  thème  fasti- 
dieux. Nos  élèves' lisent  beaucoup  de  latin,  ils  se  servent  de  tra- 
ductions, mais  ils  apprennent  soigneusement  un  minimum  de 
grammaire  et  traduisent  avec  précision,  dès  le  début.  Les  règles 
de  syntaxe  sont  données  toujours,  comme  le  voulait  M.  Demolins, 
à  propos  de  textes,  comme  notes  et  résumés  d'expériences. 

Le  grec?  pauvre  grec...  Nous  nous  contentons  de  renseigner 
à  ceux  des  élèves  dont  les  parents  le  désirent  et  qui  en  ont  com- 
mencé l'étude  avant  leur  entrée  à  l'École.  M.  Demolins  n'a  pas 
versé  une  larme  sur  la  disparition  du  grec.  Il  connaissait  très 
bien  la  Grèce  et  Rome,  mais  ne  lisait  les  grands  classiques  que 
dans  les  traductions.  Et  il  invitait  ses  élèves  à  faire  de  même, 
convaincu  qu'il  fallait  choisir  entre  cette  solution  et  cette  autre  : 
l'ignorance  totale  des  classiques,  car  à  peu  près  personne  ne  les 
lit  dans  le  texte. 


LA  FONDATION  KE  L  ECOLE  DES  ROCnES.  ôi 

La  science  sociale  l'avait  araeiK'  à  l'rtude  approfondie  de  la 
géographie  et  de  l'histoire.  Nul  ne  s'étonnera  donc  que  ces 
sciences  aient  été  aux  Roches  en  grand  honneur.  Je  dis  «  scien- 
ces »,  et  M.  Domolins  l'entendait  bien  ainsi.  Il  désirait  que  ses 
professeurs  fissent  clairement  ressortir  aux  yeux  de  leurs  élèves 
les  répercussions  sociales  dont  les  faits  historiques  ot  géographi- 
c[ues  sont  la  cause  ou  le  résultat.  Il  mit  d'ailleurs  beaucoup  de 
discrétion  et  de  réserve  dans  sa  propagande  pour  la  «  science 
sociale  »,  et  c'est  librement  que  nous  sommes  venus  à  elle. 

C'est  librement  aussi  qu'il  y  a  quatre  ans  nous  avons  uni.  dans 
toutes  les  classes,  l'enseignement  de  la  littérature  à  celui  de 
l'histoire  et  de  la  géographie,  formant  de  ces  trois  branches 
d'enseignement  un  tout  homogène  où  chaque  partie  éclairait 
l'autre.  Mais  nous  savions  que  nous  répondions  à  ses  désirs,  et 
je  sais  que  ce  fut  pour  lui  une  grande  joie. 

On  sait  quelle  importance  il  attachait  aussi  à  la  connaissance 
des  langues  étrangères  et  combien  il  souffrait  de  les  ignorer.  Les 
stages  en  Angleterre  et  en  Allemagne  furent  une  de  ses  plus 
heureuses  trouvailles  et  un  de  ses  constants  soucis.  Pendant  les 
quatre  premières  années,  il  présida  à  tous  les  départs  pour  l'An- 
gleterre ;  il  aimait  à  voir  comme  sa  présence  réconfortait  les 
parents  timides.  «  Je  n'ai  vu  qu'une  seule  mère  pleurer,  me 
disait-il,  et...  c'était  un  général.  »  Il  eut  le  courage  d'appeler  à 
l'École  des  Anglais  et  des  Allemands,  le  courage  aussi  d'inau- 
gurer en  France  la  méthode  directe.  Il  en  fut  d'ailleurs  am- 
plement récompensé,  car  je  ne  pense  pas  qu'on  trouve  une 
école  française  qui  puisse  rivaliser  sur  ce  terrain  avec  les 
Roches. 

Si  M.  Demolins  souffrait  d'ignorer  les  langues,  il  souffrait  plus 
encore  de  ne  pas  connaître  les  sciences.  Il  en  voulait  à  ses  maî- 
tres de  les  lui  avoir  apprises  trop  peu  et  très  mal.  Il  fît  tous  ses 
efforts  pour  que  jamais  un  élève  des  Roches  ne  pût  nous  faire 
pareil  reproche.  En  mathématiques  même,  nous  nous  efforçons 
d'être  concrets,  en  partant  toujours  de  l'expérience  en  en  abou- 
tissant toujours  à  des  problèmes  vrais,  applicables  à  l'école 
même  ou  à  des  lieux  et  des  faits  connus  de  l'enfant.  Les  plus  abs- 


O»  EDMOND   DEMOLINS. 

traites  des  sciences  se  constituent  en  partant  de  la  vie  réelle  pour 
y  revenir.  A  plus  forte  raison  leur  enseignement  doit-il  suivre 
la  même  marche.  Les  sciences  moins  abstraites  doivent  être 
enseignées  avec  encore  plus  de  réalisme  :  la  botanique,  la  zoo- 
logie, la  géologie,  gagneront  à  être  apprises  en  plein  air,  dans 
le  grand  livre  de  la  nature.  Le  professeur  ne  fera  plus  sa  classe 
devant  un  tableau  noir,  mais  devant  la  table  d'expériences;  il 
partira  du  fait  pour  aboutir  à  la  loi,  de  la  sensation  pour  arriver 
à  l'idée.  Il  ne  développera  pas  seulement  chez  ses  élèves  la 
logique  et  la  précision  du  raisonnement,  il  développera  plus  en- 
core leur  esprit  d'observation,  leur  amour  de  la  recherche  et  de 
l'invention.  Il  ne  visera  pas  au  maximum  d'abstraction,  à  la 
plus  haute  généralité  dans  l'expression  des  lois  ;  il  s'appliquera 
surtout  à  montrer  leurs  applications  pratiques,  il  fera  de  fré- 
quentes visites  d'usine,  il  s'ingéniera  à  présenter  la  physique  et 
la  chimie  sous  leur  aspect  le  plus  moderne,  le  plus  réel,  le  plus 
utile. 

Le  dessin  viendra  constamment  à  l'aide  du  professeur  de 
sciences:  à  vrai  dire,  on  s'en  servira  partout.  Et  depuis  la  fon- 
dation de  l'École,  le  rôle  du  dessin  n'a  fait  que  grandir,  il 
est  devenu  —  ce  qu'il  pourrait  et  devrait  être  partout  —  le 
moyen  le  plus  naturel  et  le  plus  parfait  d'expression,  l'interpréta- 
tion de  la  pensée  la  plus  concrète  et  la  mieux  adaptée  à  l'enfance. 

Un  autre  art,  la  musique,  a  également  aux  Roches  une  place 
très  grande.  M.  Demolins  avait  été  frappé  de  l'importance  que 
M.  Badiey  lui  donnait  à  Bedales  et  il  en  avait  cherché  les  rai- 
sons. La  première  lui  semblait  être  la  faveur  croissante  que 
trouve  l'art  musical  dans  la  société  contemporaine.  Il  y  a  pro- 
grès à  la  fois  en  quantité  et  en  qualité  :  plus  d'adeptes  viennent 
à  la  musique  et  en  même  temps  le  goût  de  tous  s'affine.  L'École 
nouvelle,  qui  doit  faire  des  hommes  adaptés  à  leur  temps, 
doit  tenir  grand  compte  de  ce  fait  ;  elle  doit  préparer  tous  ses 
élèves  à  comprendre  et  à  goûter  les  oeuvres  des  maîtres  et 
donner  à  ceux  qui  en  sont  capables  une  formation  suffisante 
pour  les  bien  interpréter.  M.  Demolins  voyait  aussi  dans  la  niu- 
si(|ue  le   plus   sain  des  passe-temps  et  dans  l'amour  que  lui 


LA    FONDATION    DE    LÉCOLE    DES   ROCHES.  59 

vouaient  quelques  grands  élèves  la  plus  morale  des  passions. 
Il  donna  l'idée  et  l'impulsion;  M""  Demolins,  avec  une  inlas- 
sable activité,  organisa  renseignement  musical  et,  ^râce  à  elle, 
g-râce  à  M.  Parent  et  à  ses  collaborateurs,  l'École  a  un  excellent 
orchestre,  de  très  bons  pianistes  :  elle  forme  un  public  capable 
de  juii'er  avec  iutelliiience  et  avec  eoùt  les  œuvres  des  tirands 
classiques  et  celles  mêmes  des  modernes. 

L'enseignement  secondaire,  ai-jc  dit,  se  divise  aux  Roches  en 
trois  sections.  Les  plus  vives  sympathies  de  M.  Demolins 
allaient  à  la  troisième,  à  la  Section  spéciale,  qui  ne  prépare  ni 
aux  examens  ni  à  aucune  école,  mais  immédiatement  à  la  vie 
intense,  à  la  vie  du  travail  utile  et  des  affaires.  M.  Demolins 
applaudissait  des  deux  mains  à  cette  pensée  de  Jules  Lemaitre, 
qui  résume  assez  bien  l'idéal  qu'il  se  faisait  des  élèves  de  sa  Sec- 
tion préférée  '  :  «  Un  garçon  de  cœur  et  d'énergie,  robuste, 
hardi,  habile  aux  exercices  du  corps,  nourri  de  bonnes  études 
commerciales,  muni  de  notions  pratiques,  possédant  un  métier 
ou  une  industrie  et  qui,  par  là-dessus,  a  bien  lu,  et  pour  son 
plaisir,  quelques-uns  des  écrivains  français  est  un  être  plus  in- 
téressant, plus  vivant,  de  pins  grande  valeur  morale  et,  tran- 
chons le  mot,  plus  «  distingué  »  que  les  trois  quarts  de  nos  pâles 
et  vides  bacheliers  es  lettres.  » 

Est-il  besoin  d'ajouter  que  ceux  de  nos  élèves  qui  sont  bache- 
liers méritent  assez  peu  ces  qualificatifs  un  peu  rudes?  C'est  sur 
les  «  potaches  »  qu'ils  tombent,  et,  pour  sévères  qu'ils  soient, 
ils  s'appliquent  parfois  assez  bien. 

Védiication  morale  ci  l'Ecole  des  Roches.  —  Ce  qui  distingue 
surtout  l'élève  des  Roches  du  potache,  c'est  sa  vie  morale. 

Il  est  traité  en  homme,  en  homme  conscient  de  son  devoir  et 
qui  l'accomplit  sans  que  personne  ne  l'y  oblige  et  ne  le  sur- 
veille. Pas  de  pion,  ni  au  dortoir,  ni  en  étude.  Pas  de  préfet 
de  discipline  ([ui  se  cache  derrière  un  pilier  de  la  chapelle  pour 
épier  et  marquer  ceux  qui  sont  en  faute.  Tous  aux  Roches,  nous 
avons  confiance  en  l'enfant,  nous  considérons  sa  parole  comme 

1.  Éducation  nouvelle,  p.  350. 


60  EDMOND    DEMOLLNS. 

jiaturellement  véridique,  nous  admettons  qu'il  fera  son  devoir 
aussi  conscieneieusenient  quand  nous  ne  serons  pas  là  que  quand, 
nous  serons  là.  N'est-il  pas,  tout  comme  nous  autres  hommes, 
jugé  par  sa  conscience  et  par  sa  raison?  Ne  se  sent-il  pas,  tout 
comme  nous,  obligé  à  son  devoir,  et  responsable  de  ses  actes? 
Le  seul  surveillant  que  l'élève  trouve  devant  lui  est  un  camarade 
plus  âgé  et  choisi  parmi  les  meilleurs,  un  capitaine.  Et  c'est 
encore  là  une  marque  de  confiance  en  l'enfant  :  nous  prouvons 
aux  capitaines  une  confiance  plus  entière  en  les  faisant  participer 
à  notre  autorité,  et  en  leur  donnant  une  responsabilité  non  plus 
seulement  individuelle,  mais  sociale. 

A  cette  confiance  l'enfant  répond  naturellement  par  la 
franchise.  «  Le  mensonge  n'est  pas  seulement  un  vice  bas,  c'est 
une  preuve  de  faiblesse  et  de  lâcheté,  disait  M.  Demolins.  » 
Et  il  voulait  qu'aux  Roches,  comme  à  Bedales,  un  élève  décla- 
rât de  lui-même  sa  faute  et  vînt  réclamer,  ou  même  proposer, 
la  réparation  juste.  Que  cet  effort  soit  méritoire,  je  ne  le  nie 
point,  mais  j'affirme  qu'il  est  possible,  et  un  chef  de  maison 
pouvait  dire  cette  année  à  M.  Demolins  qu'il  n'avait  jamais  eu 
d'enquête  à  faire  après  une  faute  et  que  toujours  le  coupable 
s'était  déclaré. 

M.  Demolins  attachait  beaucoup  de  prix  à  la  franchise  du  re- 
gard dans  le  «  bonsoir  »  qui  suit  l'appel.  En  nous  donnant  la 
main,  les  enfants  nous  regardent  bien  en  face,  et  leurs  yeux 
disent,  à  qui  sait  les  comprendre,  tout  ce  qu'il  y  a  dans  leur 
âme.  Un  nouveau  se  reconnaît  très  facilement  :  son  regard  no 
sait  se  fixer,  et,  s'il  se  fixe,  c'est  à  terre.  Bien  souvent,  hélas  1 
l'àme  n'est  pas  alors  plus  franche  que  le  regard,  mais  la  bonne 
et  saine  nature  reprend  vite  le  dessus  sur  les  déformations  de 
l'internat. 

Les  nouveaux  hésitent  quelque  temps  aussi  à  faire  œuvre  d'i- 
nitiative, mais  là  encore  le  bon  pli  se  prend  vite.  Nous  avons 
laissé  deviner  déjà  quelle  initiative  les  élèves  avaient  dans 
l'organisation  de  leurs  temps  libres  :  ils  peuvent  choisir  tel  sport 
([ui  leur  plaît  mieux,  se  donner  à  tel  travail  manuel,  faire  de 
lélevage  —  et  ils  ne  s'en  privent  pas.  Initiative  encore  dans  le 


LA    FONDATION    DE    l'ÉCOLE    DES    ROCHES.  Oi 

choix  des  travaux  prati({ues  :  ils  disposent  à  peu  près  à  leur  gré  de 
trois  de  leurs  après-midi.  Initiative  enfin  dans  tout  le  travail  in- 
tellectuel. Le  mot  d'ordre  que  nous  donnait  M.  Demolins  était 
de  respecter  et  d'encourager  partout  l'initiative  de  l'enfant, 
afin  d'obtenir  de  lui  le  maximum.  «  On  parle  toujours,  disait-il, 
àes  points  faibles  dun  enfant,  mais  pourquoi  ne  pas  chercher 
avant  tout  son  point  fort?  Ici  il  peut  et  doit  facilement  le  mon- 
trer, car  il  n'y  a  pasd'enfant  qui  n'ait  un  goût  spécial  pour  un  des 
travaux  ou  un  des  jeux  de  l'École.  Ce  point  trouvé,  il  faut  avoir 
l'adresse  d  y  suspendre  tout  le  reste.  Là  est  le  secret  du  succès.  ^> 

Pour  développer  l'initiative  des  élèves,  il  nous  invitait  aussi 
à  leur  confier,  en  toute  responsabilité,  nos  services  de  maison, 
et  de  fait,  dans  chaque  maison  de  l'Ecole,  c'est  un  élève  qui 
est  bibliothécaire,  un  élève  qui  est  chargé  du  garage  des  bicy- 
clettes, etc.. 

Cette  initiative.  M.  Demolins  exigeait  qu'elle  fût  persévérante 
et  énergique.  Il  insistait  autant  auprès  de  ses  élèves  qu'auprès 
de  ses  professeurs  sur  la  nécessité  de  ces  deux  qualités  maîtres- 
ses. L'énergie,  il  la  voulait  voir  au  travail,  au  jeu,  dans  1  elt'ort 
moral.  Il  s'est  occupé  constamment  de  la  chasteté  des  élèves  et 
même  des  anciens  élèves  :  il  voyait  dans  cette  vertu  la  marque 
souveraine  de  la  maîtrise  de  soi  et  de  l'élévation  de  1  à  me.  La 
présence  à  l'École  de  d^mes,  et  de  dames  distinguées,  lui  sem- 
blait indispensable,  non  pas  seulement  pour  donner  à  l'enfant 
une  idée  exacte  de  la  vie  réelle,  mais  pour  lui  montrer  le  rôle 
de  la  femme  dans  la  vie.  L'idéal  de  la  femme  est  d'être  la  colla- 
boratrice de  son  mari,  (qu'elle  doit  comprendre,  encourager,  se- 
conder de  son  mieux.  Le  devoir  de  l'homme  est  d'estimer  avant 
tout  chez  la  femme  les  inappréciables  qualités  de  dévouement 
affectueux,  d'intelligence  pratique,  de  joyeuse  énergie.  La  der- 
nière conversation  (jue  j'ai  eue  avec  M.  Demolins,  l'avant-veille 
de  sa  mort,  portait  encore  sur  ce  sujet,  et  il  me  redisait  le 
rôle  immense  de  M™*  Demolins  dans  la  fondation  de  l'École,  et 
dans  toutes  ses  entreprises.  Car  tous  ceux  qui  l'ont  connu  com- 
prennent qu'il  transposait  ici  dans  le  domaine  de  la  théorie  ce 
qu'il  vivait  chaque  jour. 


62  EDMOND    DEMOLINS. 

Gomme  il  avait  le  plus  grand  respect  pour  les  initiatives 
naissantes  et  qu'il  ne  voulait  à  aucun  prix  les  décourager,  il 
nous  demandait,  au  début  de  l'École,  de  ne  jamais  com- 
parer un  enfant  à  lui-même  pour  lui  montrer  nettement  ses 
progrès,  et  de  ne  jamais  le  comparer  à  des  camarades  d'une 
force  supérieure,  due  plus  souvent  à  la  nature  qu'à  l'effort.  Ce 
principe  ne  fut  pas  également  goûté  de  tous  les  maîtres,  La 
comparaison  de  l'élève  avec  lui-même  reste  sans  doute  la  base 
dès  jugements  portés  aux  Roches  et  les  prix  ne  sont  jamais 
attribués  que  selon  ce  critère.  Mais  nous  n'avons  pas  jugé  né- 
cessaire et  moralement  obligatoire  de  nous  priver  du  puissant 
levier  qu'est  l'émulation.  Puisque  notre  but  est  surtout  de  faire  des 
hommes  «  bien  armés  pour  la  vie  »  et  que  la  concurrence  est  la 
loi  première  de  cette  vie,  nous  avons  cru  bon  d'y  acclimater  l'en- 
fantet  de  lui  montrer  que,  si  la  moralité  exige  uniquement  l'effort 
sur  soi-même  et  le  progrès  dans  cet  effort,  la  pratique  exige 
la  connaissance  et  la  valeur  des  autres,  et  la  victoire  sur  les 
autres. 

Les  prix  ne  sanctionnent  pourtant,  ai-je  dit,  que  la  victoire 
sur  soi.  Us  sont  peu  nombreux.  Les  punitions,  peu  nombreuses 
aussi,  sont  à  vrai  dire  des  réparations.  Elles  sont  toujours  de 
même  nature  que  la  faute,  elles  soulignent  cette  faute  et,  dans  la 
mesure  du  possible,  rétablissent  l'ordrg  qu'elle  a  troul)lé.  Une 
leçon  mal  sue  sera  réapprise  dans  un  temps  libre,  de  la  mol- 
lesse à  un  exercice  physique  sera  punie  par  un  exercice  sup- 
plémentaire, un  retard  dans  un  lever  par  une  avance  dans  le 
lever  suivant.  La  recherche  de  ces  réparations  est  une  œuvre 
d'initiative  pour  chaque  professeur;  M.  Demolins  nous  donna 
souvent  l'exemple  de  trouvailles  très  heureuses. 

L'éducation  morale  lui  semblait  être  l'œuvre  commune  de 
l'École  et  de  la  famille  :  si  la  famille  ne  prépare  pas  l'enfant  à 
recevoir  notre  action  si  elle  ne  commence  pas  dès  le  plus  bas 
âge  l'éducation  de  l'initiative,  de  l'énergie,  de  la  franchise,  nos 
efforts  seront  extrêmement  pénibles  et  les  résultats  extrêmement 
lents.  De  même,  si  pendant  les  trois  mois  et  demi  de  vacances, 
elle  ne  fait  pas  même  œuvre  que  nous,   si  elle  défait  fd  par  fd 


LA    FONDATION    1>E    l'kCOLE    DES    ROCDES.  ^(3 

ce  que  nous  avons  tissé  pendant  le  terme,  nul  de  nous  ne  sera 
capable  de  ce  travail  de  Pénélope. 

L'éducation  religieuse  est  le  complément  et  le  couronnement 
de  l'éducation  morale.  A  cet  égard,  M.  Demolins  avait  des  idées 
très  nettes.  La  religion  doit  pénétrer  la  vie  tout  entière,  guider 
chacun  des  actes,  vivifier  tous  les  domaines  de  l'activité.  Elle  est 
une  règle  de  vie  ;  elle  demeure,  en  pratique,  le  fondement  le  plus 
efficace  de  la  morale.  En  sa  qualité  d'éducateur,  c'est  ce  rôle 
de  la  religion  que  M.  Demolins  s'attachait  le  plus  à  faire  res- 
sortir dans  ses  discours  et  dans  ses  écrits.  La  religion  était 
pour  lui  le  ressort  d'action  le  plus  énergique.  Le  fait  de  "  vivre 
sareligion  »  luisemblait  être  V essentiel  eiVunum  neces.sariiim.  Il 
voulait  que  la  plus  grande  liberté  fût  laissée  à  chaque  enfant 
dans  sa  pratique  religieuse  ;  il  repoussait  toute  contrainte  à  cet 
égard. 

La  religion,  telle  qu'il  la  comprenait,  avait  peu  de  contact 
avec  la  politique  ;  il  tenait  essentiellement  à  ce  que  les  deux 
domaines  fussent  radicalement  distincts.  «  Que  TÉtat  et  que  les 
hommes  politiques  balayent  devant  leur  porte!  Que  le  clergé, 
que  tous  les  clergés  balayent  devant  leur  porte!  »  disait-il  dans 
sa  conférence  à  la  Sorbonne.  Comme  il  pensait  sans  cesse  à 
l'avenir  de  nos  élèves  et  à  leur  attitude  dans  la  vie,  il  les  en- 
gageait à  séparer  nettement  leurs  convictions  morales  et  reli- 
gieuses de  leurs  croyances  politiques  et  sociales.  Les  luttes 
actuelles  lui  semblaient  dues  à  un  malentendu  regrettable,  et 
il  comptait  que  ses  amis  et  ses  anciens  élèves  ne  contribueraient 
pas  à  le  perpétuer. 

Il  engageait  d'ailleurs  très  vivement  les  uns  et  les  autres  à 
rester  éloignés  de  la  politique.  «  On  est  plus  fort  hors  des  fonc- 
tions publiques  que  dans  les  fonctions  publiques,  disait-il  à  la 
Sorbonne;  voilà  la  vérité  libératrice  qu'il  faut  proclamer  sur  les 
toits,  »  et  encore  :  «  Le  type  qu'il  faut  produire,  qu'il  faut  encou- 
rager et  développer,  c'est  celui  de  l'homme  qui  n'est  candidat 
à  rien  si  ce  n'est  à  une  vie  indépendanto.  » 

lï/'ève  /lisioire  de  l'Ecole.  —  S'il  croyait  à  la  perfectibilité 
presque    indéfinie  des   enfants,  il    rencontra  vite,  à  l'École  et 


64  EDMOND    DEMÛLINS. 

autour  de  TÉcole,  assez  de  difficultés  pour  ne  plus  croire  à  celle 
des  hommes  faits. 

L'École,  ouverte  en  octobre  1899  dans  la  seule  maison  du 
Vallon,  avait  l'année  suivante  une  maison,  un  hâtiment  des 
classes  et  50  élèves  de  plus.  La  troisième  année  s'ouvrait  la  Gui- 
chardière,  avec  25  élèves,  la  quatrième  le  Coteau  et  les  Sablons 
avec  ïO,  puis  avec  50  élèves. 

De  50  élèves  en  1900,  le  nombre  s'était  élevé  à  162  cette  année. 
Le  recrutement  n'avait  fléchi  qu'au  moment  de  l'incendie  des 
Pins  et  de  la  réorganisation  de  cette  maison. 

Parallèlement  à  cette  marche  ascendante  du  nombre  des  élèves 
et  à  cette  multiplication  des  maisons  s'affirmait  le  progrès  de 
l'organisation  matérielle  de  l'École  :  des  terrains  de  jeux  excel- 
lents étaient  créés,  de  beaux  tennis,  un  hangar  de  gymnastique, 
des  locaux  spacieux  et  magnifiquement  éclairés  pour  les  classes 
avec  au  centre  une  grande  salle  de  fêtes,  des  laboratoires  et  des 
salles  de  travaux  praticpies.  Chaque  année,  et  pour  mieux  dire 
chaque  trimestre,  apporte  une  pierre  nouvelle  à  ce  splondide 
édifice  devenu  une  ruche  toute  pleine  d'intense  activité. 

Le  progrès  moral,  plus  difficile  à  constater,  est  tout  aussi  cer- 
tain. Une  sélection  se  fait,  de  plus  en  plus  sévère,  parmi  les 
élèves  ;  ceux  qui  restent  se  montrent  vraiment  dignes  de  la  con- 
fiance que  nous  avons  en  eux. 

Le  travail,  un  peu  tiède  pendant  les  premières  années,  juste- 
ment parce  que  l'École  réagissait  contre  l'intellectualisme  du 
collège  français,  est  devenu  très  sérieux,  très  fécond,  tout  en 
restant  aussi  agréable  et  aussi  vivant. 

Les  professeurs,  parmi  lesquels  aussi  la  sélection  s'est  faite, 
sont  devenus  plus  stables  et  sont  profondément  dévoués  à  l'École 
et  à  son  idéal. 

Dans  cette  marche,  qui  semble  si  calme  et  si  douce  en  suivant 
une  ascension  constante  et  normale,  on  ne  devine  guère  les 
mille  difficultés  que  rencontra  M.  Demolins.  La  constitution  du 
corps  professoral  fut  sans  doute  la  plus  grande.  Ajoutez  à  cela 
que  les  Écoles  nouvelles,  qui  se  créaient  un  peu  partout,  nous 
enlevaient  chaque  fois  quelques  professeurs,  et  jusqu'à  ces  der- 


LA    FONDATION    Dp    l'ÉCOLE    DES    ROCHES.  Gu 

nières  années,  la  formation  de  ses  maitres  fut  pour  M.  Demolins 
une  œuvre  analogue  à  celle  des  Danaïdes.  Depuis  quatre  et  sur- 
tout doux  ans,  il  commençait  à  se  reposer  un  peu  des  fatigues 
et  des  préoccupations  du  début;  mais  la  tâche  avait  été  extrê- 
mement rude  et  a  certainement  abrégé  sa  vie. 

Les  résultats  de  l'École.  —  Au  point  de  vue  de  l'éducation 
physique.  Faction  de  TÉcole  des  Roches  est  indiscutable  et  in- 
discutée. 

Longue  est  la  liste  —  et  chaque  jour  elle  s'allonge  —  des  en- 
fants qui,  venus  aux  Roches  anémiques  et, nerveux,  en  sont 
partis  calmes  et  robustes.  Les  normaux  qui  sont,  heureuse- 
ment, la  grande  majorité,  affermissent  tous  leur  vigueur  et  leur 
santé. 

Mais  ce  mouvement  en  faveur  de  l'éducation  physique  ne 
s'est  pas  arrêté  aux  Roches  seules.  Une  grande  revue',  faisant 
naguère  l'histoire  de  ce  mouvement,  rangeait  avec  raison  M.  De- 
molins parmi  ses  tout  premiers  promoteurs.  Les  sports  s'intro- 
duisent dans  les  lycées  eux-mêmes  ;  des  clubs  de  foot-ball  se 
créent  dans  toute  la  France.  Un  sportif  était  méprisé  il  n'y  a  pas 
vingt  ans;  aujourd'hui  c'est  aux  sportifs,  aux  sains  et  aux  ro- 
bustes que  va  la  faveur  de  tous. 

Des  écoles  se  créent  partout  à  Fimitation  des  Roches  :  à  Lian- 
court,  Rouen,  Rordeaux,  etc..  on  ne  parle  que  d'écoles  à  la 
campagne. 

Les  mensurations  et  les  carnets  de  santé,  critères  indispensables 
d'une  bonne  culture  physique,  font  leur  chemin  et  ont  droit  de 
cité  jusque  dans  les  écoles  primaires. 

L'influence  de  FÉcole  des  Roches  au  point  de  vue  de  Féduca- 
tion  intellectuelle  est  plus  lente,  mais  très  sensible  pourtant. 

On  constate  du  reste  que  ses  innovations  ne  sont  pas  si  dan- 
gereuses puisqu'elle  fait  recevoir  autant  de  bacheliers  qu'aucune 
autre  école  française,  les  meilleurs  «  fours  à  bachot  »  y  compris. 
Ses  anciens  élèves  entrent  dans  de  bons  rangs  à  Centrale,  aux 
Hautes  Études  Commerciales,  aux  Instituts  de  chimie  et  d'électri- 

1.  La  Revue  Encyclopédique  Larousse. 


66  EDMOXn   DEMOLINS. 

cité  de  Nancy,  aux  Facultés  des  sciences  et  des  lettres.  Les 
scientifiques  y  font  preuve  de  plus  d'aptitudes  pratiques  et  de 
plus  desprit  d'ol)servation  que  leurs  camarades,  les  littéraires 
d'un  jugement  plus  sincère,  plus  neuf  et  plus  libre. 

Si  l'on  reprenait  page  par  page  les  programmes  de  1902,  on 
V  sentirait  bien  souvent  Finfluence  du  livre  et  de  l'École  de 
M.  Demolins. 

M.  Ribot,  président  de  la  Commission  parlementaire,  qui  pré- 
céda et  provoqua  cotte  grande  réforme,  écrivait  à  M.  Demolins  : 
((  Vous  avez  plus  fait  pour  la  réforme  de  nos  lycées  et  de  nos 
collèges  que  tous  les  discours  et  que  tous  les  écrits.  »  Et  ces 
paroles,  il  les  écrivait  après  avoir  visité  en  détail  l'École  des 
Roches.  Je  citerai  en  particulier  l'importance  très  grande,  et 
toute  nouvelle,  donnée  aux  langues  vivantes  et  aux  sciences. 
L'introduction  de  la  méthode  directe  pour  les  premières  et  la 
substitution  du  concret  à  l'abstrait,  de  l'expérience  à  la  théorie 
pure  dans  l'enseignement  des  secondes,  s'inspire  directement  des 
idées  chères  au  fondateur  des  Roches.  Et  l'action  exercée  par 
l'École  sur  l'enseignement  français  n'est  pas  près  de  finir;  elle 
continuera  à  jouer  le  rôle  d'éclaireur  et  de  soldat  d'avant-garde, 
et  à  servir  de  guide  à  ses  sœurs  plus  timides  ou  d'une  marche 
plus  lente. 

.l'ai  essayé  de  montrer  comment  l'École  comprenait  l'éduca- 
tion morale,  et  comment  le  rôle  éminent  du  professeur  lui  don- 
nait une  valeur  et  une  dignité  toute  nouvelle  en  même  temps 
c[u'il  avait  sur  l'élève  la  plus  heureuse  et  la  plus  profonde 
influence.  Nul  n'a  plus  contribué  que  M.  Demolins  à  rendre  le 
maitre  respectable  et  l'enfant  chose  sacrée. 

Il  en  fut  d'ailleurs  récompensé  bien  vite  d'un  côté  par  la 
reconnaissance  et  l'amitié  que  montraient  à  lui  et  à  ses  profes- 
seurs les  parents  des  élèves,  d'un  autre  côté  par  l'élévation 
morale  des  «  anciens  »  do  l'École.  Tous  ont  un  idéal  d'action  et 
cherchent  à  faire  œuvre  utile .  Un  certain  nombre  d'entre  eux 
(et  les  j)lus  âgés  ont  vingt-deux  ans),  gagnent  leur  vie  ou  sont 
entrés  déjà  dans  l'industrie  ouïe  commerce.  La  majeure  partie 
choisit,  suivant  le  vœu  de   M.  Demolins,  les  carrières  produc- 


LA  FONDATION  DE  L  ECOLE  DES  KOCHES.  GT 

tives  et  qui  exigent  do  l'énergie  :  agriculture,  industrie  et  com- 
merce. Ils  ne  craignent  pas  de  s'expatrier  :  il  y  en  a  en  Angle- 
terre, en  Allemagne,  au  Canada,  aux  États-Unis.  Et  j'en  sais 
qui  ne  se  contentent  pas  de  penser  à  leur  développf^meot  per- 
sonnel et  saisissent  toutes  les  occasions  de  développer  et  «  déle- 
ver  »  ceux  avec  lesquels  ils  se  trouvent  en  contact. 

Dans  le  Journal  de  1905  et  dans  celui  de  cette  année,  M.  De- 
molins  notait  avec  joie  quelques-uns  des  traits  distinctifs  de 
nos  anciens  élèves  :  leur  tendance  à  choisir  de  préférence  des 
professions  indépendantes  —  leur  désir  de  débuter  dans  une 
carrière  le  plus  rapidement  possible  —  leur  aptitude  à  prendre» 
la  première  situation  qui  s'offre  et  à  l'abandonner  dès  qu'ils  en 
trouvent  une  plus  avantageuse. 

L'idéal  de  ces  jeunes  gens  devient  heureusement  l'idéal  d'un 
certain  nombre  de  Français.  Les  fonctions  publiques  commen- 
cent à  avoir  moins  de  candidats  ;  l'industrie  et  le  commerce 
sont  au  contraire  beaucoup  mieux  «  portés  »  qu'autrefois  et  nul 
ne  se  choque  de  voir  les  plus  «  beaux  »  noms  de  France  sur 
des  prospectus  industriels. 

Je  ne  prétends  pas  que  M.  Demolins  et  l'École  des  Hoches 
soient  les  seules  causes  de  ce  courant  de  rénovation;  mais  ils 
y  ont  leur  part  qui  est  très  grande. 

C'est  par  une  parole  d'optimisme  que  M.  Demolins  voulut  clore 
sa  conférence  à  la  Sorbonne,  où  il  avait  dit  avec  beaucoup 
d'esprit,  mais  beaucoup  de  fermeté,  tant  de  vérités  dures.  C'est 
cette  pensée  toute  pleine  d'espoir  que  nous  voulons  redire  à  la 
fm  de  cette  étude. 

«  Le  jour  où  l'éducation  nouvelle,  répandue,  propagée  sur 
tous  les  points  du  territoire,  aura  donné  les  résultats  qu'elle 
porte  en  elle,  ce  jour-là.  Messieurs,  c'est  nous  qui  serons  supé- 
rieurs aux  iVnglo-Saxons. 

«  Nous  leur  serons  supérieurs,  parce  que  nous  nous  serons 
assimilé  leur  force  sociale,  sans  avoir  perdu  nos  qualités  fran- 
çaises, nos  qualités  latines.  Elles  sont  trop  profondément  enra- 
cinées en  nous,  et  depuis  trop  de  siècles,  pour  que  nous  puissions 
avoir  la  moindre  crainte  à  ce  sujet.  Elles  tiennent  solidement. 


68  EDMOND   DEMOLINS. 

«  A  nous  Français,  à  nous  Latins,  l'aptitude  incomparable  à 
la  généralisation,  l'esprit  de  méthode  et  la  clarté  de  l'esprit, 
l'éloquence  chaude  et  convaincante.  A  nous  la  gloire  de  donner 
à  une  idée  la  forme*  la  plus  claire  et  la  plus  saisissante,  de  la 
viilgariser,  de  la  rendre  compréhensible  pour  les  intelligences 
plus  lourdes  que  n'a  pas  touchées  l'esprit  latin  ou  l'esprit  grec, 
de  la  jeter  à  travers  le  monde,  quelquefois  il  est  vrai  comme 
nue  torche,  mais  souvent  aussi  comme  un   flambeau. 

«  Il  y  a  une  forme  de  patriotisme  qui  consiste  à  s'admirer  soi- 
même  et  à  tomber  en  se  drapant,  à  la  façon  espagnole  :  c'est 
la  mauvaise  forme. 

«  Il  y  a  une  autre  forme,  —  c'est  la  bonne,  —  qui  consiste  à 
emprunter  aux  autres  ce  qu'ils  ont  de  meilleur  et  à  devenir 
ainsi  supérieurs  à  eux^.  » 

Il  fut  l'apôtre  enthousiaste  de  ce  patriotisme  éclairé,  et  nul 
plus  que  lui  n'a  cherché  à  rétablir  la  supériorité   des  Français. 

G.   Bertier. 

1.  Éducation  nouvelle.,  418-it9. 


LES  DERNIERS  TRAVAUX 


Ce  n'est  guère  que  dans  les  dernières  années  de  sa  vie  qu'Ed- 
mond Demolins  se  préoccupa  sérieusement  des  progrès  à  apporter 
à  la  méthode  de  la  science  sociale.  Au  premier  abord,  cela  peut 
sembler  étrange,  de  la  part  d'un  homme  qui  consacrait  toutes 
ses  pensées  à  cette  science,  mais  cela  s'explique  aisément,  si  l'on 
veut  envisager  les  choses  de  plus  près. 

Lorsque  Henri  de  Tourville  eut  inventé  sa  Nomenclature,  qui 
faisait  faire  un  pas  immense  à  la  méthode  d'observation,  la 
science  fut  comme  renouvelée  ;  pendant  longtemps,  on  eut  assez 
de  travail  à  tirer  parti  de  ce  nouvel  outil.  De  longtemps,  per- 
sonne ne  songea  plus  à  améliorer  la  méthode  qui  était  à  la 
hauteur  de  sa  tâche.  Tout  le  monde  ne  songeait  qu'à  utiliser 
cet  outil  merveilleux,  clef  de  la  fécondité  remarquable  des 
travaux  de  la  première  période  de  la  science  sociale. 

Pendant  cinquante  ans,  la  monographie  de  famille  avait 
suffi.  La  Nomenclature  ne  suffit  que  pendant  vingt  ans,  parce 
que  la  science  progressa  plus  rapidement.  Au  bout  de  ce  laps 
de  temps,  un  nouveau  progrès  était  nécessaire.  Aussi,  après  la 
mort  d'Henri  de  Tourville,  l'on  vit  bientôt  Edmond  Demolins 
abandonner  ses  travaux  de  description  ou  de  synthèse,  ses  œu- 
vres de  vulgarisation  ou  de  réforme,  pour  se  consacrer,  pres- 
que uniquement,  à  l'amélioration  de  la  méthode. 

Nous  disons p)'esqiie  uniquement. 


70  EDMOND    DEMOLINS. 

Nous  ne  disons  pas,  uniquement,  quoique  sans  doute  il  eût 
voulu  pouvoir  le  faire;  une  partie  de  ses  efforts  dut  être  réservée 
pour  le  travail  de  concentration  et  de  mise  au  point  des  études 
diverses  entreprises  par  les  collaborateurs  de  la  science  sociale. 
Une  autre  partie  était  absorbée  par  l'École  des  Roches  ;  mais, 
précisément  à  cette  époque,  son  temps  était  devenu  en  partie 
disponible  dès  que  l'École,  ayant  surmonté  la  période  de  créa- 
tion, commençait  à  fonctionner  régulièrement. 

Mais  toute  cette  partie  disponible  lui  fut  réservée,  et  invaria- 
blement sa  pensée  se  reportait  sur  cette  question  précise  :  com- 
ment perfectionner  la  méthode? 

C'est  à  cette  époque  de  sa  vie  que  j'ai  connu  M.  Demo- 
lins. 

Je  n'ai  pas  connu  le  Demolins  de  la  Réforme  sociale,  ni  celui 
des  temps  héroïques  de  la  Science  sociale  ;  et,  si  jai  connu  l'ad- 
ministrateur de  l'École  des  Roches,  je  n'en  ai  pas  connu  le  créa- 
teur. 

Je  n'ai  connu  que  le  Demolins  des  répercussions;  c'est  de  ce- 
lui-là seul  que  je  parlerai.  Des  plumes  autorisées  nous  ont  fait 
connaître  les  autres  faces  de  cet  homme  étonnant,  mais  il  est  de 
mon  devoir  de  révéler  le  Demolins  que  je  suis  seul  à  bien  con- 
naître, parce  que  seul  j'ai  eu  la  chance  de  vivre  la  vie  intellec- 
tuelle de  ses  deux  dernières  années. 

Ce  n'est  pas  à  la  légère  que  j'ai  caractérisé  cette  dernière 
phase  de  sa  vie  par  ces  mots  :  le  Demolins  des  répercussions. 
Répercussions!  ce  mot  était  devenu  le  centre  de  ses  pensées.  Il 
ne  jugeait  plus  la  valeur  d'un  livre  et  d'un  manuscrit  que  par 
la  quantité  de  répercussions  qui  s'y  trouvaient.  Et  il  fallait  voir 
son  mépris  éclater  quand  il  disait  :  «  Ne  lisez  pas  cet  ouvrage  ; 
vous  perdriez  votre  temps  :  on  n'y  rencontre  pas  une  seule  ré- 
percussion !  »  Et  il  fallait  voir  aussi  son  sourire  de  contentement 
quand  je  l'appelais  l'Homme-Répercussion  ou  la  Répercussion 
faite  Homme!  —  ou  que  je  lui  disais  :  «  Il  sera  bien  difficile  de 
vous  élever  une  statue,  car,  comment  pourrait-on  arriver  à  per- 
sonnifier l'idée  de  la  répercussion?...  » 

Si  le  Demolins  des  répercussions  n'est  pas  un  mythe,   il  n'en 


LES    DERNIERS   TRAVAUX.  71 

avait  pas  moins  son  charme.  Il  eut  rar-me  ses  temps  héroïques. 
C'était  l'époque  où  nous  avions  fait  la  gageure  de  trouver  au 
moins  une  nouvelle  répercussion  par  jour  1  On  les  cherchait  les 
soirs  d'hiver,  dans  les  flammes  du  foyer  du  hall  de  la  Guichar- 
dière  1  Et  l'été,  on  croyait  les  trouver  sous  les  feuillages  du  parc, 
ou  sur  les  lîords  de  llton! 

Et  la  nuit  où  il  vint  frapper  à  la  porte  de  ma  chambre,  en 
criant  :  "  J'ai  trouvé!  »  Et  moi,  me  réveillant  en  sursaut,  de 
crier  :  «  Quoi?  »  —  "  La  famille  particulariste  excitée.  >  — 
«  C'est  vous  qui  êtes  excité.  »  Et  le  lendemain,  grâce  à  l'ingénio- 
sité des  élèves  de  «  la  Guiche  »,  cette  scène  faisait  l'objet  d'une 
charade. 

Non,  la  vie  du  savant  n'était  pas  sans  charme,  et  je  puis  dire  que 
mon  séjour  à  la  Guichardière  fut,  parmi  les  époques  de  ma  vie, 
l'une  des  plus  délicieuses  et  des  plus  profitables.  Mais,  hélas  1  il 
n'est  de  charme  si  beau  qui  n'ait  une  fin... 


1.    —    LES    PROGRES    DE    LA    ^EETHODE. 

Si  la  répercussion  forme  l'idée  centrale  autour  de  laquelle 
les  efforts  du  Maître  ont  travaillé,  on  ne  peut  cependant  pas  dire 
qu'elle  résume  tout  le  progrès  accompli.  L'idée  des  répercus- 
sions ne  (|uitte  jamais  sa  pensée,  mais  elle  a  été  préparée,  anté- 
rieurement,  par  d'autres  éléments,  et  s'est  ensuite  combinée 
avec  d'autres  idées.  Elle  a  fait  irruption  un  peu  partout, 
de  sorte  que .  pour  être  clair ,  nous  devrons  prendre  un  à 
un  tous  les  éléments  de  la  méthode,  et  voir  les  progrès  accom- 
plis dans  chacun  d'eux.  Eu  d'autres  termes,  nous  devons  démon- 
ter l'outil  pièce  par  pièce,  et  examiner  chacune  d'elles  en  détail. 
Nous  verrons  mieux  ainsi  ce  qui  manquait  à  la  Nomenclature, 
et  pourquoi  Edmond  Demolinsa  été  amené  à  combler  les  lacunes 
qui  existaient  encore  dans  la  méthode. 

Au  fond  l'on  peut  dire  que  la  méthode  scientifique  est  une  ; 
elle  est  la  même  dans  toutes  les  sciences  d'observation.    Qu'il 


72  EDMOND    DEMOLINS. 

s'agisse  de  constituer  la  physique,  la  chimie,  la  zoologie,  la  bo- 
tanique ou  la  science  sociale,  le  travail  mental  du  savant  se  fait 
suivant  le  même  mécanisme.  Mais  on  peut  ignorer  comment  se 
fait  exactement  une  œuvre  scientifique  ;  on  peut  le  savoir  impar- 
faitement ;  on  peut  le  connaître  dans  tous  ses  détails.  Dans  le 
premier  cas,  le  savant  a  l'intuition  de  la  méthode  ;  il  a  reçu  le 
génie  comme  don  naturel  en  naissant,  et  ne  s'analyse  pas.  Mais 
il  ne  peut  transmettre  son  procédé,  et  il  faut  attendre  l'apparition 
d'un  nouvel  homme  de  génie. 

Dans  le  dernier  cas,  au  contraire,  quand  la  marche  à  suivre 
est  connue,  un  plus  grand  nombre  d'hommes  peuvent  se  mettre 
à  la  besogne,  et  le  génie  lui-même  voit  sa  puissance  décupler. 
La  science  devient  impérissable.  L'on  pourrait  donc  dire  que 
l'amélioration  de  la  méthode  est  moins  une  amélioration  de  fait, 
qu'une  connaissance  plus  exacte  du  procédé.  Ceci  explique  com- 
ment Le  Play,  Henri  de  Tourville  et  d'autres  ont  formulé  des 
répercussions  sans  le  savoir.  Les  livres  de  Demolins  en  fourmil- 
lent, et  cependant,  à  l'époque  où  il  les  publia,  il  n'avait  pas  en- 
core inventé  sa  méthode  des  répercussions.  On  trouve  aussi  des 
répercussions  dans  les  ouvrages  étrangers  à  notre  école;  on  en 
trouve  même  parmi  les  auteurs  anciens. 

J'ai  moi-même  relevé  des  centaines  de  répercussions  dans  les 
monographies  des  Ouvriers  européens  et  des  Ouvriers  des  Deux 
Mondes.  Les  élèves  de  la  Section  spéciale  de  l'École  des  Roches 
ont  noté  celles  qui  se  trouvent  dans  certains  travaux  de  MM.  de 
Préville,  de  Rousiers,  d'Azambuja,  Bureau,  etc.  On  peut  en  tirer 
de  Montesquieu,  de  Taine,  et  d'autres  encore. 

Malheureusement  ces  répercussions,  pour  nombreuses  qu'elles 
soient,  sont  éparses  et  sans  liens.  On  ne  possédait  aucun  moyen 
de  les  classer  méthodiquement.  Edmond  Demolins  a  fait  mieux 
que  de  donner  un  nom  nouveau  à  une  vieille  chose ,  il  a  donné 
le  moyen  do  classer  scientifiquement  les  répercussions  connues  ; 
il  a  appelé  l'attention  des  futurs  observateurs  sur  la  nécessité  de 
trouver  les  répercussions  sociales  :  et  ainsi,  il  a  rendu,  et  surtout 
il  rendra  dans  l'avenir,  les  efforts  plus  fructueux. 


LES   DERNIERS    TRAVAUX.  73 

Comme  le  disait  Henri  de  Tourviile  ',  la  méthode  scientifique 
comprend  trois  opérations  :  l'analyse,  la  comparaison  et  la  clas- 
sification. Mais  il  y  a  plusieurs  manières  d'eliéctuer  ces  opérations, 
et  il  semble  que  ce  soit  par  la  découverte  de  manières  nouvelles 
que  la  science  progresse. 

Elle  progresse  aussi  par  une  précision  de  plus  en  plus  grande 
dans  chacune  de  ses  opérations,  comme  le  montre  le  perfection- 
nement de  la  méthode  monographique. 

h'analijse  d'une  société  consiste  dans  l'observation  des  élé- 
ments simples  qui  composent  cette  société.  Ces  éléments  simples 
ont  été  appelés  les  faits  sociaux  ou  les  phénomènes  sociaux. 
Henri  de  Tourviile  a  dressé  la  liste  des  faits  sociaux  dans  sa 
Nomenclature,  en  les  rangeant  dans  Tordre  de  la  complication 
croissante. 

La  comparaison  se  fait  en  rapprochant  les  éléments  simples 
d'un  type  nouveau  de  celles  d'un  type  connu  pris  comme  base  de 
comparaisoQ,  ou,  si  l'on  veut,  comme  unité.  Le  type  choisi  comme 
unité,  comme  point  de  comparaison,  est  la  société  la  plus  simple 
connue,  celle  des  Pasteurs  nomades.  Là,  la  famille  ouvrière  se 
suffit  à  elle-même,  et  absorbe  toutes  les  fonctions  sociales.  Ces 
dernières  lui  sont  successivement  enlevées  pour  être  remplies  par 
des  organismes  spéciaux,  au  fur  et  à  mesure  de  la  complication 
sociale  croissante. 

La  classification  est  le  point  d'aboutissement  de  la  compa- 
raison. C'est  la  mise  en  ordre,  non  pas  des  faits  sociaux,  mais 
des  sociétés  humaines  elles-mêmes.  Le  fascicule,  publié  en  jan- 
vier 1905  par  Demolins,  est  consacré  à  ce  genre  de  classifica- 
tion. 

On  comprend  que,  pour  pouvoir  classer  les  types  sociaux,  il 
faut  comparer  entre  eux,  non  pas  les  faits  sociaux,  mais  les  types 
eux-mêmes.  Il  faut  donc  faire  la  synthèse  des  types  sociaux  avant 
de  les  comparer.  La  Nomenclature,  instrument  d'analyse,  ne  per- 
met pas  de  faire  la  synthèse.  C'est  cette  lacune  que  les  réper- 
cussions devaient  combler. 

1.  La  science  sociale  est-elle  une  science?  Se.  soc,  I,  p.  IG  à  18.) 


7-4  EDMOND    DEMOLINS. 

Au  début  de  la  science,  Henri  de  Tourville  a  cliei-ché  à  classer 
les  faits  sociaux;  dans  une  période  plus  avancée,  Edmond Demo- 
Jins  a  cherché  à  classer  les  sociétés  elles-mêmes.  On  sait  que  Le 
Play  avait  ébauché  prématurément  une  classification  des  socié- 
tés, à  une  époque  où  les  faits  connus  et  analysés  étaient  encore 
on  trop  petit  nombre. 

A  une  époque  plus  récente  encore,  Edmond  Demolins  a  essayé 
de  classer,  non  plus  les  faits  sociaux  ou  les  sociétés,  mais  les 
répercussions.  Cette  classification  devait  se  faire  à  laide  d'un 
Répertoire.  Voilà  donc  deux  modes  différents  de  classement  : 
la  Classification  sociale  et  le  Répertoire. 

La  Classification  sociale,  c'est  le  classement  des  sociétés; 

Le  Répertoire,  c'est  le  classement  des  répercussions. 

Avant  l'invention  des  répercussions,  Demolins  avait  essayé 
un  classement  des  faits  sociaux  dans  Tordre  do  la  Nomen- 
clature. 

Nous  ne  pourrons  bien  comprendre  l'œuvre  du  Maître,  qu'en 
étudiant  séparément  les  progrès  accomplis  dans  chacune  de  ces 
voies.  Et  nous  ne  permettrons  à  ces  progrès  d'atteindre  toute 
leur  ampleur  qu'en  retrouvant  les  points  de  contact  qu'elles  ont 
entre  elles. 

Dans  l'exposé,  nous  adopterons  l'ordre  suivant  : 

1°  La  Nomenclature; 

2°  Le  Répertoire  ; 

3°  La  Classification  sociale. 

Cet  ordre  est  le  plus  logique,  puisque  le  Répertoire  utiHse  la 
Nomenclature,  tandis  que  la  classification  part  d'un  tout  autre 
point  de  vue.  Nous  y  ajouterons  un  quatrième  paragraphe  sur 
le  rôle  de  l'hypothèse  dans  la  science. 

La  Nomenclature  et  l'évolution  des  phénomènes  sociaux.  — 
Comme  nous  venons  de  le  dire,  la  'Nomenclature  est  un  cadre 
permettant  do  classer  les  faits  sociaux  dans  l'ordre  de  la  com- 
plexité croissante. 

J'ai  donné  dans  le  Bulletin^,  une  définition  du  fait  social:  c'est 

1 .   27«  livr.,  p.  97. 


LES    nERN'IERS    TRAVAUX.  75 

rélément  simple  qui  entre  dans  la  constitution  des  groupements 
humains.  Il  joue  le  môme  rôle  que  l'atome  on  chimie. 

La  Nomenclature  est  un  instrument  incomparable  pour  l'ana- 
lyse d'une  société  humaine.  Oserions-nous  dire  qu'il  est  parfait? 
Henri  de  Tourville  le  jugeait  lui-même  insuffisant  pour  l'analyse 
parfaite  des  faits  concernant  la  vie  publique.  D'accord  avec  lui, 
Robert  Pinot  avait  essayé  de  préciser  davantage  les  parties  re- 
latives à  l'État  et  à  la  Cité. 

Mais,  si  la  Nomenclature  est  un  outil  d'analyse  presque  parfait, 
elle  ne  résout  pas,  avec  la  môme  précision,  le  problème  de  la 
synthèse.  Edmond  Demolins,  dont  l'esprit  fut  toujours  hanté  par 
le  travail  de  synthèse,  devait  bientôjt  s'en  apercevoir.  C'est  ce 
qui  l'amena  à  faire  progresser  la  méthode. 

Demolins  ne  se  servit  guère  de  la  Nomenclature  pour  analy- 
ser sur  place  un  type  social  quelconque.  Il  y  a  cependant  quoique 
part  dans  les  greniers  de  la  Guichardière,  des  notes  qu'il  arele- 
vées  par  l'observation  directe  d'une  famille  ;  elles  contiennent  les 
éléments  d'une  monographie,  mais  il  n'a  jamais  voulu  les  pu- 
blier. 

Son  grand  rôle  a  consisté  en  ceci  :  la  concentration  et  la  mise 
en  ordre  des  observations  des  divers  enquêteurs  sociaux.  De  là, 
son  souci  constant  de  trouver  des  cadres  pour  le  classement  mé- 
thodique des  éléments  sociaux. 

Tout  naturellement  sa  première  pensée  fut  de  ranger  les  faits 
dans  l'ordre  de  la  Nomenclature. 

Voici  à  quoi  ce  travail  aboutit  : 

Un  fait  social  relatif  à  un  pays  quelconque  vient  se  placer  à 
côté  des  faits  analogues  relevés  dans  les  autres  pays.  Ainsi  se 
dégage  l'évolution  de  ce  fait  dans  les  diverses  sociétés.  C'est  ainsi 
que  Demolins  dégagea,  en  1905,  la  façon  dont  évolue  la  littéra- 
ture dans  des  milieux  différents,  et  l'on  peut  appliquer  la  même 
méthode  aux  autres  phénomènes  :  religion,  salaire,  autorité  pa- 
ternelle, etc. 

Toutefois,  l'on  voit  de  suite  qu'un  ternie  manque  pour  arriver 
à  formuler  la  loi  do  l'évolution  de  ce  phénomène,  c'est  la  cause. 
Sans  doute,  cette  cause,  c'est  l'état  social  des  milieux  considérés. 


76  EDMOND    DEMOLINS. 

Le  changement  dans  l'état  social  est  la  cause;  le  chanio-ement  de 
la  littérature  (ou  de  la  religion,  etc.)  est  la  conséquence.  Il  y  a 
un  lien  entre  les  deux,  et  ce  lien  n'apparaît  pas  toujours  bien 
clairement,  parce  que  l'état  social  n'est  pas  un  phénomène  sim- 
ple; c'est,  au  contraire,  un  agrégat  d'éléments  simples,  dont 
un  seul  est  la  cause  des  changements  observés.  Quand  on  a  un 
élément  simple  comme  cause,  et  un  élément  simple  comme  con- 
séquence, on  a  une  répercussion  K 

La  décomposition  en  répercussions  simples  est  aussi  indispen- 
sable à  la  connaissance  des  réactions  sociales  complexes,  que  la 
décomposition  en  laits  sociaux  simples  Tétait,  pour  arriver  à  la 
connaissance  de  la  structure  d'une  société. 

Le  Répertoire.  —  Nous  venons  de  définir  la  répercussion,  l'ac- 
tion d'un  fait  social  sur  un  autre.  C'est  ce  que  l'on  a  appelé  plus 
ou  moins  vaguement  une  réaction  sociale  :  mais  ce  terme,  réac- 
tion sociale  n'était  pas  rigoureusement  défini,  et  voulait  souvent 
dire  une  réaction  complexe,  plutôt  qu'une  répercussion  véri- 
table ou  réaction  simple;  ce  mot  fut  exactement  défini,  au  cours 
(le  science  sociale,  à  la  Section  spéciale  de  l'École  des  Roches,  au 
début  de  l'année  1906.  Dès  ce  moment,  Demolins  avait  déjà 
conçu  l'idée  de  faire  un  Répertoire  des  répercussions  connues. 

Depuis  longtemps  déjà,  il  était  préoccupé  de  l'idée  de  ras- 
sembler les  éléments  épars  de  la  science  sociale,  et  de  les  ran- 
ger dans  une  espèce  de  classeur,  où  l'on  pourrait  aisément  les 
retrouver. 

L'idée  lui  vint  donc  de  classer  les  répercussions  dans  l'ordre 
(le  la  Nomenclature.  Telle  est  l'origine  du  îanieux  Répertoire  des 
répercussio7is,  commencé  à  cette  époque,  et  qui  ne  doit  jamais 
être  terminé,  puisque  les  nouvelles  répercussions  viendront 
constamment  s'ajouter  à  celles  déjà  enregistrées.  Actuellement, 
il  y  a  plusieurs  milliers  de  répercussions  enregistrées.  Le  noyau 
du  Répertoire  existe  donc,  mais  il  n'est  pas  publié.  Chaque  ré- 
percussion est  formulée  sur  une  fiche  spéciale,  et  cette  fiche  est 

1.  27'  livr.,  p.  98. 


LES   DERNIERS   TRAVAUX.  77 

classée  dans  le  compartiment  delà  Nomenclature  qui  lui  eon- 
vient. 

Mais  ici,  une  difficulté  se  présente.  Toute  répercussion  com- 
prend deux  termes,  la  cause  et  l'effet.  Faut-il  ranger  la  réper- 
cussion dans  le  compartiment  de  la  cause,  ou  dans  celui  de  la 
conséquence?  Si,  par  exemple,  nous  prenons  la  répercussion  sui- 
vante :  En  Mongolie^  l'art  pastoral  nomade  produit  la  famille  pa- 
triarcale pure,  on  voit  que  la  cause  (art  pastoral  nomade)  est  un 
phénomène  de  travail,  tandis  que  la  conséquence  (famille  pa- 
triarcale pure)  est  un  phénomène  de  famille.  Cette  répercussion 
doit-elle  être  classée  au  travail  ou  à  la  famille?  Edmond  Demolins 
n'a  pas  voulu  résoudre  cette  question  à  priori.  Son  intention  était 
d'essayer  ce  que  chacun  de  ces  deux  classements  donnerait,  de 
ne  conserver  que  celui  des  deux  qui  conduirait  à  un  résultat 
quelconque,  de  les  conserver  tous  les  deux  s'ils  aboutissaient 
chacun  à  faire  voir  les  choses  sous  un  jour  particulier  et  fé- 
cond. 

Chaque  répercussion  a  donc  deux  fiches  différentes  et  le 
répertoire  est  double  :  le  premier  comprend  le  classement 
des  fiches  d'après  la  cause  ;  le  second,  le  classement  d'après 
l'effet. 

Pour  la  rapidité  du  classement,  on  indique  sur  chaque  fiche 
le  compartiment  de  la  Nomenclature  où  elle  doit  trouver 
place.  Voici  comme  exemple  les  deux  fiches  de  la  répercussion 
citée  plus  haut  : 


TRAVAIL  SUR  FAMILLE 

Eu  Jlougolie,  l'art  pastoral  no- 
made produit  la  famille  patriar- 
cale pure. 

.S'c.  soc,  I,  :îl. 


FAMILLE  SUR  TRAVAIL 

En  IMongolie,  l'art  pastoral  no- 
made produit  la  famille  patriar- 
cale pure. 

Fie.  soc,  1,  31. 


La  fiche  de  gauche  est  classée  dans  le  casier  du  travail,  à  la 
division  I  (simple  récolte)  et  à  la  subdivision  1  (pAturage).  Elle 


78  EDMOND   DEMOLTNS. 

se  trouvera  donc  à  côté  des  autres  fiches  relatives  à  l'art  pastoral. 

La  fiche  de  droite,  au  contraire,  se  trouvera  dans  le  casier 
de  la  Famille,  à  la  division  l  (Famille  patriarcale).  D'après  la 
Nomenclature,  cette  division  c<miprend  neuf  subdivisions  : 
père,  mère,  enfants,  etc.  Comme  on  ne  peut  la  ranger  dans 
aucune  d'elles,  on  la  placera  dans  une  dixième  case  où  se  trou- 
vera réuni  tout  ce  qui  a  trait  à  la  famille  patriarcale  d'une 
façon  générale. 

En  dessous  du  texte,  se  trouve  la  référence  au  volume  d'où 
la  répercussion  a  été  extraite  :  Se.  soc,  I,  31,  veut  dire  que 
la  répercussion  a  été  indiquée  dans  le  tome  I,  page  31  de  la  pre- 
mière série  de  cette  Revue. 

Ou  comprend  l'utilité  du  Répertoire.  Grâce  à  lui,  on  arrive  à 
dégager  mécaniquement  la  loi  d'évolution  de  chaque  phéno- 
mène. Xous  avons  vu  que  le  classement  des  phénomènes  dans 
l'ordre  de  la  Nomenclature  tendait  au  même  résultat,  mais 
d'une  façon  moins  mécanique,  moins  complète.  En  effet,  il 
manque  alors  l'un  des  termes,  et  il  faut  un  effort  d'esprit  pour  le 
trouver,  et  cet  effort  aboutit  le  plus  souvent  à  un  résultat  vague, 
confus. 

Le  Répertoire  dégage  les  lois  des  phénomènes  d'une  façon 
mécanique.  Automatiquement,  le  classement  amène  les  mêmes 
répercussions  côte  à  côte,  et,  par  la  comparaison,  elles  se  cor- 
rigent et  se  précisent  mutuellement.  L'on  peut  alors  formuler 
la  loi  générale  d'une  façon  précise. 

En  d'autres  termes,  une  répercussion  est  l'ébauche  d'une  loi  ; 
la  loi  est  une  répercussion  à  la  fois  généralisée  et  précisée.  Il  y 
a  donc  un  troisième  répertoire  à  faire,  celui  des  lois,  et  c'est  le 
plus  important,  le  seul  peut-être  qui  doit  être  publié.  Les  ré- 
pertoires des  répercussions  sont  plutôt  des  éléments  de  travail, 
d'étude  ;  ils  sont  cimstamment  susceptibles  d'être  revisés  et  cor- 
rigés. Le  Répertoire  des  lois  est  en  quelque  sorte,  le  tableau  des 
résultats  connus. 

Demolins  avait  commencé  dans  le  Bulletin^  la  publication  du 

1.  Livraisons  33.  3i,  35,  36,  37  et  38. 


LES    DERNIERS    TRAVAUX.  /î) 

Répertoire  des  lois  classées  non  pas  d'aprôs  la  cause,  mais 
d'après  la  conséquence,  parce  que,  par  la  pratique,  ce  point 
de  vue  lui  avait  semblé  être  le  plus  fécond.  La  partie  publiée 
commence  au  Travail  et  finit  au  Patronage.  Dans  chaque  com- 
partiment, les  lois  ont  un  numéro  d'ordre.  La  loi  VI 5,  par 
exemple,  veut  dire  la  cinquième  loi  du  sixième  compartiment 
(Patronage  1.  La  publication  du  Répertoire  des  lois  devait  se  con- 
tinuer dans  le  Bulletin.  Heureusement,  il  est  complètement  ré- 
digé de  la  main  du  Maître,  et  peut  être  publié. 

La  Classification  sociale  et  les  tableaux  synoptiques.  —  Nous 
venons  de  voir  ce  que  donne  le  classement  d'après  la  Nomen- 
clature ;  mais  l'on  peut  envisager  les  choses  d'un  autre  point  de 
vue,  et  classer  les  mêmes  éléments  (faits  ou  répercussions')  dans 
l'ordre  géographique.  Nous  arriverons  alors  à  dégager,  non 
plus  les  lois  sociales,  mais  les   types  sociaux. 

Dans  son  Hvre  célèbre,  Comment  la  route  crée  le  type  social., 
Demolins  fit  un  premier  essai  de  classification  des  sociétés  hu- 
maines. Cet  ouvrage,  très  remarquable  à  tous  les  points  de  vue, 
représente  un  effort  considérable,  mais  la  méthode  de  travail 
employée  par  l'auteur  n'apparaît  pas  clairement  aux  yeux  du 
lecteur.  Il  y  avait  là  une  lacune  à  combler  pour  tracer  la  voie 
aux  travailleurs  futurs.  C'est  ce  que  Demolins  fit  peu  à  peu. 

En  janvier  1905,  il  publie  La  classification  sociale  ou  chisse- 
ment  des  faits  sociaux  dans  l'ordre  géographique.  L'idée  des  ré- 
percussions n'apparaît  pas  encore.  Les  efi'ets  ne  sont  pas  systé- 
matiquement reliés  aux  causes.  C'est  pourquoi  on  ne  voit  pas 
clairement  la  raison  de  l'ordre  dans  lequel  les  types  sont  rangés. 

Il  y  avait  une  lacune  à  combler  et,  là  encore,  l'idée  des 
répercussions  devait  faire  surmonter  la  difficulté. 

En  effet,  grâce  aux  répercussions,  on  peut  arriver  à  faire  la 
synthèse  d'un  type  social.  C'est  ce  que  nous  allons  uiontrer. 

En  janvier  190V,  Edmond  Demolins  essayait  déjà  de  montrer 
comment  on  peut  faire  la  synthèse  d'un  type  social  ',  mais  mani- 

1.  .9c.  5or.,  1''  série,  V  fasc,  p-  69. 


80  EDMOXD    DEMOLINS. 

festement,  le  procédé  est  incomplet;  il  manque  de  rigueur, 
et  il  reste  une  place  trop  grande  au  tour  de  main,  à  l'intui- 
tion. 

Nous  le  répétons,  ce  n'est  qu'en  1906,  après  que  l'idée  des 
répercussions  eut  pris  corps,  que  le  procédé  se  précisa  dans 
l'esprit  du  3Iaitre. 

A  cette  époque,  il  m'avait  chargé  de  relever  les  répercus- 
sions des  Ouvriers  européens  et  des  Ouvriers  des  Deux  Mondes. 
Lorsque  j'eus  réuni  un  certain  nombre  d'entre  elles,  il  apparut 
clairement,  qu'un  fait  social  qui,  dans  une  répercussion  don- 
née, agit  comme  cause,  devient  une  simple  conséquence  d'une 
autre  cause,  dans  une  autre  répercussion. 

Ainsi,  par  exemple,  dans  la  répercussion  citée  plus  haut,  l'art 
pastoral  nomade  agit  comme  cause,  parce  que  c'est  lui  qui 
produit  le  groupement  en  familles  patriarcales  pures.  Mais  ce 
même  art  pastoral  n'est  lui-même  cju'une  conséquence,  dans  la 
répercussion  suivante  :  En  Mongolie,  la  steppe  développe  fart 
pastoral  nomade. 

En  d'autres  termes,  si  Ton  réunit  toutes  les  répercussions  re- 
latives à  la  Mongolie,  on  voit  qu'elles  s'enchaînent  mutuelle- 
ment. De  proche  en  proche,  on  remonte  de  la  Famille  au  Tra- 
vail et  du  Travail  au  Lieu.  Là,  dans  le  Lieu,  l'on  est  en 
présence  de  causes  absolues,  au  moins  pour  la  science  sociale. 
Là,  son  domaine  s'arrête  pour  céder  la  place  à  la  géologie,  à  la 
climatologie,  etc. 

Ainsi  se  trouve  réalisée  la  synthèse  du  type  mongol.  Si  l'on 
range  les  répercussions  relatives  à  un  même  type  social,  dans 
l'ordre  où  elles  s'engendrent  les  unes  des  autres,  on  forme  un 
tableau  synoptique,  qui  donne,  en  un  seul  coup  d'œil,  le  résumé 
de  ce  type. 

La  première  application  de  ce  procédé  a  été  faite  par 
M.  Paul  Roux,  pour  le  type  du  Bauer  du  Lunebourg'. 

La  pratique  montra  qu'il  y  avait  lieu,  pour  ce  type,  de  faire  deux 
tableaux  synoptiques,  montrant  l'état  social  avant  et  après  le 

1.  .Se.  soc,  T  pér.,  23'  fasc. 


LES   DERNIERS   TRAVAUX.  81 

développement  des  transports.  Les  études  qui  suivirent  impo- 
sèrent la  même  nécessité,  et  ainsi  l'ut  démontré,  d'une  façon 
péremptoire,  le  bouleversement  profond  causé  partout  par  la 
transformation  des  moyens  de  transports  réalisée  depuis  un 
siècle. 

Dans  cette  voie,  c'est  ici  que  l'œuvre  du  Maître  s'est  arrêtée, 
mais  il  comptait  la  reprendre  incessamment,  après  avoir  fini 
le  Répertoire  des  lois  sociales. 

Momentanément  absorbé  par  ce  dernier  travail,  mais  ne 
voulant  pas  que  la  science  s'arrôtAt  dans  aucune  direction,  il 
chargea  les  élèves  de  la  Section  spéciale  de  dresser  les  tableaux- 
synoptiques,  et  c'est  avec  orgueil  qu'il  aimait  à  citer  les  nom- 
breux tableaux  de  la  Grèce  ancienne,  dressés  par  G.  Ferrand, 
d'après  l'étude  de  G.  d'Azambuja.  J'ai  moi-même  appliqué  ce 
procédé  aux  travaux  relatifs  à  l'Enquête  sociale  sur  le  Pays 
dont  il  m'avait  spécialement  chargé.  Je  dois  dire  qu'il  mettait 
toujours  la  dernière  main  à  ces  tableaux. 

Également  pour  les  mêmes  raisons,  il  me  chargea,  entre 
temps,  de  creuser  plus  profondément  le  procédé  de  synthèse, 
et  c'est  ainsi  que  je  suis  arrivé  à  préciser  certains  points  qui  ont 
été  exposés  dans  le  Bulle  lin. 

Le  râle  de  l'hypothèse.  —  L'on  voit,  par  ce  qui  précède,  que 
les  progrès  de  la  méthode  ont  pour  résultat  de  rendre  les 
procédés  plus  mécaniques,  plus  automatiques.  Il  y  a  de  moins 
en  moins  nécessité  d'avoir  recours  à  des  elforts  d'imagination. 
Est-ce  il  dire  que  ces  derniers  sont  appelés  à  disparaître  totale- 
ment.'  Nous  ne  le  croyons  pas  ;  il  n'en  est  ainsi  dans  aucune 
science.  Il  reste  toujours  un  coin  où  l'hypothèse  garde  son  rôle. 

G'est  pour([uoi  Demolins  qui,  nous  l'avons  vu,  fit  tous  ses 
efforts  pour  augmenter  la  part  de  ce  que  l'on  pourrait  a{)peler 
l'automatisme  dans  la  méthode,  était  en  même  temps  le  grand 
avocat  de  l'hypothèse. 

Une  l'on  relise  les  lignes  qu'il  écrivait  k  ce  sujet  en  jan- 
vier 19()V',  l'on  verra  le  rôle   que  l'hypothèse  doit  jouer  dans 

1.  .ST.  .soc.  '1'  sér.,  1"  fasc,  |).  74. 


82  .  EDMOND    DEMOLINS. 

l'observation.  En  effet,  d'après  la  méthode  monographique  de 
Le  Play,  c'est  la  famille  qu'il  faut  étudier.  Or,  il  est  évident 
que  la  connaissance  de  telle  ou  telle  autre  famille  en  particu- 
lier est  de  peu  d'intérêt  pour  la  science.  Ce  qui  est  intéressant, 
c'est  de  connaître  un  type  social.  Il  faut  donc  trouver  une  fa- 
mille représentative  du  milieu  social  que  l'on  veut  étudier. 
Cela  est  facile  pour  les  populations  simples,  parce  que  là  toutes 
les  familles  se  ressemblent.  Il  n'en  est  plus  de  même  pour 
les  populations  compliquées;  si  l'on  prend  une  famille  au  ha- 
sard, il  y  a  bien  des  chances  pour  qu'elle  ne  représente  pas 
l'état  social  du  pays,  ou  pour  qu'elle  ne  le  représente  que 
très  imparfaitement. 

Il  faut  donc  un  fil  conducteur  préalable.  Ce  fd  conducteur 
peut  être  donné  par  l'hypothèse.  Avant  de  partir,  l'observateur 
recueillera  donc  toutes  les  données  qu'il  pourra  se  procurer 
sur  le  pays  qu'il  se  propose  d'étudier.  A  l'aide  de  ces  données, 
il  fera  une  hypothèse  plausible  sur  la  constitution  sociale 
de  ce  pays.  Arrivé  sur  place ,  il  cherchera  une  famille-type 
selon  son  hypothèse  et  il  verra  si  cette  dernière  résiste  aux 
faits.  En  appliquant  ce  procédé,  Demolins  a  montré  que,  pour 
étudier  le  type  normand,  il  faudrait  ch.oisir  une  famille  de 
paysans  herbagers  dont  un  des  membres  au  moins  se  livrerait 
à  la  fabrication  à  domicile  et,  de  préférence,  à  la  fabrica- 
tion d'objets  en  fer,  sous  le  régime  de  la  fabrication  collec- 
tive ' . 

Poussant  les  choses  plus  loin,  il  a  divisé  la  Normandie  en  plu- 
sieurs pays,  et,  pour  chacun  d'eux,  a  émis  une  hypothèse  sur  sa 
constitution  sociale.  Ainsi,  pour  le  pays  d'Auge,  par  exemple,  il 
faudrait  prendre  une  famille  s'adonnant  à  l'engraissement  du 
bétail-. 

Edmond  Demolins  a  consacré  une  grande  partie  de  son  cours 
de  science  sociale  à  la  Section  spéciale  de  l'École  des  Roches,  en 
1906,  à  l'étude  générale  du  type  normand  et  de  ses  variétés. 
Il  y  a  là  des  documents  précieux  pour  ceux  qui  voudraient  s'a- 

1.  Se.  soc,  1-  sér.,  \^'  fasc,  p.  79. 

2.  Ibid.,  p.  34. 


LES   DERNIERS    TRAVAUX.  83 

donner  à  des  études  monographiques  de  familles  sur  cette 
région. 

Sans  doute,  des  études  monographiques  arriveront  à  redresser 
certaines  de  ces  hypothèses,  mais  celles-ci  n'en  n'auront  pas 
moins  rendu  un  service  précieux  à  l'observateur.  Voici  du  reste 
ce  qu'écrivait  Demolins  à  ce  sujet  ^  : 

«  Il  est  préférable  évidemment  de  tomljer  du  premier  coup 
sur  l'hypothèse  exacte;  mais  cela  n'est  pas  nécessaire,  et  c'est 
le  plus  souvent  impossible,  au  moins  en  ce  qui  concerne  les 
détails.  En  effet,  le  but  de  l'hypothèse  n'est  pas  de  donner 
une  solution,  mais  d'aider  à  la  découvrir,  ce  qui  est  bien  diffé- 
rent. Si  elle  se  trouve  fausse,  elle  se  rectifie  par  l'observa- 
tion même.  Elle  porte  ainsi  en  elle  son  contrôle  et  son  cor- 
rectif. » 

Voilà  un  premier  rôle  de  l'hypothèse;  mais  il  en  est  un  se- 
cond que  Demolins  a  énormément  développé,  quoiqu'il  n'en 
parle  pas  dans  son  article  sur  la  Méthode.  Le  premier  pour- 
rait s'appeler  l'hypothèse  dans  l'observation  ;  le  second  pourrait 
être  appelé  l'hypothèse  dans  les  conclusions,  ou  plutôt  dans  la 
description  du  type. 

Expliquons-nous. 

Quand,  par  l'observation  monographique,  on  est  parvenu  à 
corriger  tant  bien  que  mal  l'hypothèse  émise  préalablement,  il 
faut  conclure,  et  c'est  autour  de  cette  conclusion,  prise  comme 
phare  directeur,  que  l'auteur  doit  exposer  son  sujet.  Sans 
doute,  on  se  trouve  sur  un  terrain  ferme  quand  on  peut  expli- 
quer entièrement  un  type  d'après  le  Lieu  actuel.  Mais,  en  fait,  il 
est  rare  qu'un  état  social  quelconque  dérive  uniquement  du  Lieu 
actuel.  Presque  toujours,  le  Lieu  antérieur,  —  la  Route  suivie  à 
l'origine,  —  joue  un  rôle  important.  En  d'autres  termes,  c'est 
la  question  des  origines  qui  se  pose. 

Nous  avons  dit  plus  haut  que,  lorsqu'on  range  les  répercus- 
sions dans  l'ordre  où  elles  s'engendrent,  on  remonte  de  pro- 
che en  proche  jusqu'aux   causes  constitutives  du  type.   Nous 

1.  Se.  soc,  p.  76  et  77. 


84  EDMOND   DEMOLINS. 

les   avons  appelés  causes  génériques.  Or,   la  pratique    montre 
que  les  causes  génériques  d'un  type   sont   de    deux  genres'  : 

l**  Celles  qui  dérivent  du  Lieu  :  sol,  sous-sol,  etc.  ; 

2°  Celles  qui  dérivent  des  origines  de  la  race. 

Il  est  évident  que  les  répercussions  ayant  donné  naissance  à 
un  type,  ne  peuvent  plus  tomber  sous  l'observation  actuelle. 
On  ne  remonte  pas  jusqu'au  bout  de  la  chaîne,  et  il  y  a  lieu 
de  faire  une  hypothèse  plausible  d'où  puisse  partir  la  série  des 
répercussions  connues. 

Cette  hypothèse  subsistera  tant  que  des  faits  nouveaux  ne 
viendront  pas  la  renverser.  Toutes  les  sciences  procèdent  ainsi, 
et  la  science  sociale  ne  peut  opérer  autrement. 

L'une  des  plus  belles  applications  de  ce  genre  d'hypothèse, 
faite  par  Edmond  Demolins,  a  été  l'explication  du  t^•pe  franco- 
nien par  la  civilisation  de  l'étain.  Nous  renvoyons  à  ce  sujet  à 
l'étude  de  M.  Arqué  2,  publiée  en  mai  1906.  Rappelons  aussi  les 
nombreuses  hypothèses  dont  fourmillent  Les  Français  d'aujour- 
d'hui et  Cof?î?nent  la  route  crée  le  type  social. 

Sans  doute,  ce  n'est  pas  lui  qui  a  inventé  le  rôle  de  Fhypo- 
thèse,  mais  il  y  a  eu  souvent  recours,  et  c'est  sous  son  impidsion 
que  beaucoup  d'entre  nous  l'ont  employée. 

Toutefois  il  convient  de  ne  jamais  oublier  qu'une  hypothèse 
est  une  hypothèse,  et  il  faut  toujours  soigneusement  distinguer 
entre  l'hypothèse  et  le  fait  prouvé. 


II.    —    LE   MANUEL    DE   SCIENCE    SOCIALE. 

Nous  avons  dit  que,  depuis  un  an  environ,  Edmond  Demo- 
lins avait  abandonné  le  travail  de  perfectionnement  de  la  Mé- 
thode, pour  se  consacrer  à  la  rédaction  du  Manuel,  devenue 
possible,  grâce  aux  derniers  progrès  accomplis.  Par  suite 
de  sa  vie  retirée  à  la  campagne,  les  derniers  progrès  réa- 
lisés n'avaient  atteint  que  très  imparfaitement  le  gros  public; 

1.  -îT  liv.,  p.  yy. 

2.  Se.  soc,  2"  sér.,  25^  fasc. 


LES    nERNTERS    TRAVAUX.  85 

et  ces  progrès  avaient  été  trop  considérables  pour  pouvoir 
être  expliqués  dans  un  exposé  succinct.  De  là,  la  nécessité  du 
Manuel. 

La  mort  est  venue  le  surprendre  au  milieu  de  ce  travail  dont 
il  avait,  depuis  longtemps,  conçu  l'exécution. 

On  sait  qu'il  considérait  son  livre  Comjnent  la  Boute  crée  le 
type  social,  comme  un  premier  essai  de  Manuel;  mais  il  est  bien 
incomplet,  si  on  le  compare  à  l'œuvre  qu'il  venait  d'entre- 
prendre. 

En  janvier  1905,  il  publie  le  fascicule  sur  la  Classification, 
résumant  dans  l'ordre  géographique  tous  les  faits  cités  dans  la 
première  période  de  la  Revue. 

En  même  temps,  il  réunissait,  dans  un  autre  travail  non  pu- 
blié, les  mêmes  faits  classés  dans  l'ordre  de  la  Nomenclature. 
Enfin,  nous  avons  vu,  par  la  petite  étude  sur  l'Évolution  de  la 
littérature,  qu'il  cherchait  également,  dès  cette  époque,  à  se 
rendre  compte  des  lois  de  l'évolution.  Ces  trois  points  de  vue, 
nous  les  retrouverons  dans  le  Manuel.  Mais,  dans  ce  dernier,  il  y 
a  en  plus  l'idée  des  répercussions. 

En  février  1906,  il  publie  sa  brochure  sur  VÉtat  actuel  de  la 
science  sociale,  qui  n'est  qu'un  essai  de  plan  de  Manuel,  tel 
qu'il  le  concevait  alors  dans  son  esprit.  L'idée  des  répercussions 
commence  à  s'y  montrer. 

Quelques  mois  plus  tard,  il  arrivait  enfin  au  plan  définitif  du 
Manuel. 

Il  devait  être  précédé  d'une  introduction  sur  les  origines  de 
la  science  sociale,  et  devait  comprendre  les  quatre  parties  sui- 
vantes : 

I.  La  Méthode  sociale  ; 

II.  L'Évolution  des  phénomènes  sociaux; 

III.  L'Évolution  des  sociétés  humaines; 

IV.  Les  applications  aux  problèmes  sociaux. 
Examinons  chacune  de  ces  subdivisions. 

Tout  d'abord  l'Introduction,  intitulée  Les  Origines  delascience 
sociale,  devait  rappeler  brièvement  l'œuvre  de  Le  Play  et  celle 
d'Henri  de  Tourville.  11  avait  rédigé  quelques  pages  à  ce  sujet 


86  EDMOND    DEMOLIN?. 

et  une  partie  de  sa  brochure  sur  l'état  actuel  de  la  science  so- 
ciale devait  venir  s'y  intercaler. 

La  première  partie  du  Manuel  devait  être  intitulée  :  La  Méthode 
sociale,  et  comprendre  les  trois  chapitres  suivants  : 

1"  La  Nomenclature  (Explication  de  l'ordre  et  du  sens  des  divi- 
sions de  la  Nomenclature). 

2"  Les  Répercussions  sociaies. 

S"  Comment  on  s'élève  de  la  monographie  de  famille  à  la  mo- 
nographie des  sociétés.  Il  se  proposait  de  prendre  comme  exemple 
la  famille  grecque  de  Makri. 

Dans  cette  première  partie,  il  devait  résumer  les  articles  de 
M.  Robert  Pinot  sur  la  Nomenclature,  et  développer  celui  que 
j'ai  moi-même  publié  dans  le  Bulletin  sur  les  répercussions  et 
les  lois  sociales.  Il  n'en  avait  pas  encore  commencé  la  rédac- 
tion. 

La  deuxième  partie,  l'Évolution  des  phénomènes  sociaux,  est, 
au  contraire,  entièrement  rédigée,  et  a  été  publiée  en  partie  dans 
le  Bulletin.  Cette  partie  constitue  ce  que  nous  avons  appelé  plus 
haut  le  Répertoire  des  lois  sociales',  et  comprend  la  classitica- 
tion  des  lois  d'après  leurs  conséquences  rangées  dans  l'ordre  de 
la  Nomenclature.  Nous  avons  parlé  plus  haut  de  ce  travail  ;  nous 
n'y  reviendrons  pas. 

La  troisième  partie,  l'Evolution  des  sociétés  humaines,  devait 
comprendre  la  classification  des  types  sociaux.  Il  faut  le  com- 
prendre comme  un  résumé  de  la  Route,  mis  au  point.  Cette  par- 
tie n'est  pas  rédigée.  Il  devait  en  commencer  la  rédaction  après 
les  vacances.  Dans  ce  but,  dans  son  cours  de  science  sociale  à  la 
Section  spéciale  de  cette  année  même,  il  avait  fait  préparer  par 
ses  élèves  toute  une  série  de  tableaux  synoptiques  d'après  les 
études  publiées  dans  la  Science  sociale.  C'est  ainsi  qu'il  avait 
rassemblé  dans  son  dossier  les  tableaux  synoptiques  des  types 
suivants  :  Nègre,  Peau-Rouge,  Arabe,  Chinois,  Mongol,  Pyrénées, 
Gévaudan  et  Rouergue,  Auvergnat,  Tourangeau,  Provençal, 
Corse,  Breton,  Lunebourg,  Thuringe.  Franconie. 

1.  Voir  supra,  p.  78. 


LES    DERNIERS    THAVAIX.  87 

Si  cette  partie  n'est  pus  rédiiiée,  Demolins  en  avait  lait  le  som- 
maire. Il  comptait  reproduire,  en  le  développant,  le  texte  du  fas- 
cicule sur  la  Classification  sociale,  sans  les  notes  imprimées  en 
petits  caractères;  mais  il  avait  intercalé,  entre  chaque  type,  les 
tableaux  synoptiques  ;  ces  tableaux  synoptiques  n'auraient  pas 
été  tous  publiés  in  extenso,  mais  simplement  en  abrégé,  par 
comparaison  avec  les  types  précédents. 

Ensuite,  comme  exemple,  il  voulait  décrire  la  France,  en  pre- 
nant comme  modèle  le  fascicule  de  la  classification.  Il  y  aurait 
eu  un  texte  expliquant  le  classement  des  régions,  et  des  notes 
comprenant  le  résumé  des  articles  publiés  dans  la  Science  sociale 
sur  la  France.  L'exposé  de  la  France  serait  donc  venu  après  l'ex- 
posé général  résumé  de  la  classification. 

Enfin,  vient  la  quatrième  et  dernière  partie  ;  elle  comprend 
les  applications  aux  problèmes  sociaux. 

On  voit,  par  ce  titre,  qu'Edmond  Demolins  n'était  nullement 
disposé  à  s'en  tenir  à  la  science  pure,  et  qu'il  pensait  aborder  le 
chapitre  des  applications.  Ainsi,  il  y  a  la  physique  pure  et  la  phy- 
sique appliquée.  11  faut  toutefois  se  rendre  conqDte  de  ce  c[u"il  enten- 
dait par  application,  et  comment  il  voulait  traiter  cette  question. 
On  sait  qu'il  n'envisageait  jamais  les  problèmes  dans  leur  abstrac- 
tion et  leur  généralité,  mais  qu'il  déterminait  d'abord  des  espèces 
d'après  le  lieu  et  le  temps  considéré.  On  peut  alors  ranger  les 
espèces  dans  un  ordre  méthodique,  et  voir  dans  quelsens  agissent 
les  forces  sociales  ;  nous  ne  disons  pas  les  forces  conscientes  seu- 
lement, mais  les  forces  inéluctables,  qui,  très  souvent,  viennent 
déjouer  les  prévisions  humaines. 

11  comptait,  comme  exemple,  étudier  quelques  problèmes,  tels 
que  celui  de  l'assistance  des  pauvres,  celui  du  déterminisme  et 
du  libre  arbitre,  celui  do  la  morale,  celui  du  socialisme,  du 
féminisme,  etc. 

Le  question  de  la  morale  est  rédigée  en  partie  seulement.  Il 
avait  réuni  toutes  les  répercussions  connues  relatives  à  la  mo- 
rale, en  les  rangeant  par  pays,  et  dans  l'ordre  de  la  Nomencla- 
ture.  Bien  entendu,  il  n'envisageait  pas  la  morale,  mais  toute 
une  série  de  phénomènes   moraux,   tels   que.  l'autorité  pater- 


88  EDMOND    DEMOLINS. 

nelle,   le  respect  de  la  femme,  le  respect  de  la  propriété,  etc. 

Pour  le  déterminisme  et  le  libre  arbitre,  il  avait  tracé  seule- 
ment les  divisions  du  sujet.  D'abord,  il  se  proposait  de  montrer 
comment  les  phénomènes  sont  déterminés;  et  ensuite,  comment 
la  liberté  humaine  est  augmentée  par  la  connaissance  scienti- 
fique des  lois  sociales.  La  démonstration  devait  être  appuyée  par 
des  exemples. 

Pour  le  socialisme,  il  comptait  résumer  le  travail  que  j'ai  t'ait 
à  ce  sujet.  Nous  n'y  reviendrons  donc  pas. 

Ce  qui  précède  montre  ce  que  devait  être  le  Manuel ,  ce  qui 
est  rédigé,  ce  qui  est  esquissé  et  ce  qui  reste  à  faire.  Sous  une 
rforme  condensée,  il  devait  résumer  toute  la  science  sociale  : 
c<  Il  y  a  des  moments  dans  les  sciences,  disait-il,  où  l'on  éprouve 
le  besoin  de  mettre  en  ordre  tout  ce  qui  est  connu;  nous  som- 
mes à  l'une  de  ces  époques.  »  Le  véritable  but  du  Manuel  était 
de  donner  au  grand  public  le  moyen  de  se  mettre  rapidemmit 
au  courant  de  la  science  sociale.  A  ce  titre,  il  répondait  à  un 
vœu  maintes  fois  exprimé.  Le  Manuel  ne  pouvait  pas  être  fait 
plus  tôt,  quand  la  science  était  encore  imparfaitement  constituée. 
Pour  Edmond  Dcmolins,  après  les  derniers  progrès  accomplis, 
l'heure  avait  sonné  de  rassembler  les  matériaux  épars,  de 
les  cimenter,  et  de  présenter  enfin  au  public  l'édifice  com- 
plet de  la  science  sociale  si  laborieusement  construit  par  ses 
adeptes. 

Dieu  a  l'appelé  à  lui  l'architecte  au  milieu  de  son  travail, 
mais  il  lui  a  laissé  le  temps  de  dresser  le  plan  complet,  afin  de 
permettre  aux  élèves  d'accomplir  le  rêve  du  xMaître. 

Nous  donnons  ici  le  plan  du  Manuel  : 

Introduction.  —  Les  origines  de  la  science  sociale. 

I.  La  Méthode  sociale. 

1.  La  Nomenclature. 

2.  Les  répercussions  sociales. 

3.  Comment  on  s'élève  de  la  monographie  de  famille  à  la  monographie 

des  sociétés.  Exemple  :  la  famille  grecque  de  Makri. 

II.  L'évolution  des  phénomènes  Sdciaux. 

Lois  du  travail,  de  la  propriété,   des  hiens  mobiliers,  du  salaire,  de  la 
lauiille,  etc. 


LES    DERNIERS   TRAVAUX.  80 

III.  L'évolution  des  sociétés  humaines. 

1.  La  classification  sociale  (avec  tableaux  synoptiques). 

2.  La  France  et  ses  subdivisions  sociales. 

IV.  Applications  aux  problèmes  sociaux. 

1.  Comment  on  peut  résoudre  les  problèmes  sociaux. 

2.  Exemples  de  questions  résolues  par  la  science  sociale  :  la  morale, 

le  déterminisme  et  le  libre  arbitre,  le  socialisme,  etc. 


m.    —    LES    DERNIERS    PROJETS. 

Après  avoir  montré  les  progrès  qu'Edmond  Demolins  a  fait 
accomplir  à  la  méthode,  et  comment  il  comptait  les  exposer 
dans  le  Manuel,  il  nous  reste  à  parler  des  autres  projets  qui  ont 
pu  germer  dans  sa  tète,  mais  qui  ne  sont  qitébauchés,  ou 
même  qui  n'ont  reçu  aucun  commencement  d'exécution, 
^n  projet  déjà  ancien  et  qui  lui  tenait  Ijeaucoup  à  cœur, 
était  celui  de  Y  Évolution  de  la  musique.  Il  y  a  quelques  années, 
il  avait  eu  une  entrevue  avec  iM.  Vincent  d  Indy,  et  de  cette  con- 
versation, une  première  étude  du  sujet  en  était  sortie.  L'un 
apportait  la  connaissance  parfaite  des  faits  musicaux  et  de  leur 
évolution;  l'autre,  celle  des  milieux  sociaux  qui  doivent  en 
donner  l'explication.  D'autres  entrevues  devaient  permettre  de 
changer  l'ébauche  en  un  travail  achevé... 

Sous  son  impulsion,  j'ai  publié  dans  le  Bulletin  quelques 
notes,  afin  de  fixer  les  étapes  de  l'évolution  de  la  musique 
et  de  susciter  des  études  de  détail  plus  parfaites.  Une  fois  de 
plus,  nous   appelons  1  attention   des  spécialistes   sur  ce   sujet. 

L  idée  de  VEnquèle  sociale  sur  le  pays  est  assez  ancienne, 
mais  il  en  avait  renouvelé  l'exécution  grâce  à  son.  questionnaire. 
Ce  questionnaire  a  été  répandu  à  profusion  dans  toute  la  France, 
et  a  suscité  un  certain  nombre  d'études.  Absorbé  par  le  labeur 
dont  nous  avons  parlé,  il  avait  bien  voulu  me  laisser  l'honneur 
de  mener  cette  Enquête  à  bonne  lin,  après  l'avoir  lancée  dans 
la  bonne  direction.  Les  résultats  acquis  jusqu'à  ce  jour  permet- 
tent de  croire  que  cette  œuvre  sera  accomplie. 

Le  but  de  l'Enquête,  était  non  seulement  d'arriver  à  la  con- 

7 


90  EDMOND    DEMOLIXS. 

naissance  des  différents  pays  qui  constituent  la  France,  mais 
aussi  de  faire  naître  des  groupes  régionaux  d'étude  parmi  les 
adeptes  de  notre  science.  C'est  avec  enthousiasme  qu'il  parlait* 
du  groupe  fondé  par  son  ami  Gérin,  au  Canada,  et  il  gémissait 
sur  l'inertie  des  membres  français  placés  cependant  dans  des 
conditions  beaucoup  plus  favorables. 

Je  dois  à  la  vérité  de  dire  que  cela  lui  tenait  beaucoup  à 
cœur,  et  il  avait  imaginé  un  nouveau  questionnaire  plus  précis 
et  grâce  auquel  il  comptait  arriver  à  un  résultat  plus  efficace 
à  ce  sujet. 

Ce  questionnaire  devait  demander  d'une  façon  précise  aux 
membres  de  la  science  sociale  habitant  la  même  région,  dé 
se  réunir  périodiquement  afin  de  discuter  ensemble  des  ques- 
tions de  science  sociale.  Pour  débuter,  ces  groupes  régionaux 
auraient  pu  mettre  à  l'ordre  du  jour  les  demandes  posées  dans 
le  questionnaire,  à  savoir  :  V  Pouvez-voiis  évaluer  la  grandeur 
de  V immigration  étrangère  qui  se  fait  dans  votre  pays,  soit  à 
titre  définitif,  soit  à  titre  temporaire?  —  2"  Quels  sont  les 
principaux  métiers  exercés  par  les  immigrants  étrangers,  soit 
comme  patrons,  soit  comme  ouvriers? 

En  d'aulres  termes,  il  s'agissait  de  faire  le  bilan  de  l'expan- 
sion étrangère  en  France. 

Cette  question,  qui  a  fait  déjà  couler  tant  dencre,  est  de  plus 
en  plus  à  l'ordre  du  jour,  et  Demolins  la  croyait  de  nature  à 
susciter  partout  le  désir  des  réunions  régionales.  Il  se  proposait 
de  faire  lui-même,  de  temps  en  temps,  son  tour  de  France,  de 
façon  à  réveiller  les  ardeurs  engourdies,  par  sa  parole  et  par 
sa  présence.  Une  fois  l'habitude  prise  de  se  réunir  à  jour  fixe, 
ces  petits  cercles  se  seraient  maintenus,  et,  avec  le  temps,  au- 
raient acquis  une  vitalité  de  plus  en  plus  grande.  A  chaque 
séance,  on  aurait  pu  rédiger  un  court  résumé  des  débats  pour 
être  publié  dans  le  Bulletin.  Il  y  aurait  ainsi,  dans  notre  société, 
une  vie  plus  grande  qui  ne  pouvait  être  que  favorable  à  la  pro- 
pagation de  la  science.  Sans  doute,  il  n'est  pas  possible  de 
réaliser  partout  cette  idée  ;  mais,  nous  sommes  convaincus  que 
ce  qui  est  possible  au  Canada  Test  dans  beaucoup  de  nos  villes 


LES    DERNIERS   TRAVAUX.  "  ••! 

françaises.  Au  surplus,  nous  savons  qu'à  Paris,  cette  idée  a  déjà 
reçu  un  commencement  de  réalisation,  et  nous  connaissons 
quelques  dévoués  qui  se  réunissent  toutes  les  semaines  pour 
causer  do  science    sociale. 

Accessoirement  à  l'Enquête,  il  avait  imag-iné  de  réunir  une 
collection  de  cartes  postales  illusti'ées  typiques  au  point  d«'  vue 
social,  et  de  les  classer  par  pays.  Cette  idée  avait  reçu  un  com- 
mencement d'exécution,  mais  bien  faible  encore.  Une  collection 
de  ce  genre  ne  se  forme  qu'à  force  de  temps  et  de  patience,  et 
ne  devient  intéressante  qu'à  partir  du  jour  où  elle  est  à  demi- 
constituée.  Il  est  hors  de  doute  cependant  qu'un  tel  album  ren- 
drait les  études  sociales  plus  intéressantes  et,  si  l'on  peut  dire, 
plus  vivantes. 

On  voit  comment  l'esprit  d'Edmond  Demolins  était  toujours  en 
éveil,  à  l'affût  d'idées  nouvelles  susceptibles  de  faire  progresser 
la  science  sociale  sous  n'importe  quelle  forme. 

Dans  ces  derniers  temps  surtout,  l'avenir  de  la  science  sociale 
était  le  sujet  constant  de  ses  préoccupations,  mais  je  dois  à  la 
vérité  de  dire  qu'il  était,  à  cet  égard,  devenu  entièrement  opti- 
miste. Il  avait  la  sensation  très  nette  que  la  période  un  peu 
incohérente  du  début  était  surmontée,  que  la  science,  définiti- 
vement constituée,  était  devenue  impérissable,  et  que,  désor- 
mais, rien  ne  pouvait  plus  arrêter  sa  marche  ascendante.  Sorti 
du  chaos,  il  voyait  l'horizon  s'éclaiicir  peu  à  peu,  et  la  sérénité 
entrer  dans  son  cœur.  Autour  de  lui,  des  recrues  jeunes  et 
enthousiastes  se  levaient,  montrant  que  la  semence  avait  germé, 
et  que  l'œuvre  ne  pouvait  mourir. 

Quant  à  nous,  ses  élèves,  nous  n'avons  qu'une  façon  d'honorer 
le  Maître  que  nous  pleurons  :  continuer  dans  le  même  esprit 
les  études  qui  lui  étaient  si  chères.  Dans  le  même  esprit!  c'est- 
à-dire  avec  le  même  respect  des  faits  observés,  le  même  dédain 
des  idées  a  priori,  si  bonnes  qu'elles  nous  paraissent.  Tou- 
jours, il  faut  être  prêt  à  rejeter  les  conclusions  prématu- 
rées de  la  veille,  pour  s'incliner  devant  les  preuves  nouvelles. 
C'est  avec  cette  largeur  d'esprit  que  la  science  sociale  a  été 
constituée,  et    ce  n'e§t  qu'en  conservant  le  même   souci  de  la 


92  •  EDMOND   DEMOLINS. 

loyauté  scientifique,  qu'elle  pourra  continuer  à  progresser. 
Edmond  Demolins  tenait  plus  à  la  perpétuité  du  bon  fonc- 
tionnement de  la  méthode  d'observation  qu'à  celle  de  ses  hypo- 
thèses et  de  ses  conclusions.  Entre  les  deux,  nous  ne  devrons 
jamais  hésiter.  Tel  est  son  dernier  vœu. 

Paul  Descamps. 


L  Administrateur-Gérant  :  Léon  Gangloff. 


Typographie  Firmin-Bidot  et  C'^.  —  Paris. 


OCTOBRE  1907 


40    LIVRAISON 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


$l»OMlI4IRE  :  Nouveaux  iiiembros.  —  Errata.  —  L'Enquête  sur  le  Pays,  par  M.  Pall  Des- 
CAMi's.  —  L'Évolution  de  la  musique,  par  M.  Paul  Descamps.  —  L'Église  et  l'État.  —  Boërs 
et  Anglais.  —  Appréciations  de  la  Presse.  —  Bulletin  Iiibliograpliique. 


Introduction  à  la  Science  sociale  :  Les  origines,  la  méthode  et  la  classification,  par 
E.  BoLCHiÉ  DE  Belle,  Ed.  Demolins,  K.  Pinot  et  P.  de  Rolsieks.  1  vol.  grand  in-S".  6  fr. 
franco.  Ce  volume  comprend  les  fascicules  3G.  1.  10  et  11. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE  {Prix  :  2  fr.  franco 


N*^  1.  —  La  Méthode  sociale,  ses 
procédés  et  ses  applications,  par  E.  De.mo- 
i.iNS,  Robert  Pinot  et  Paul  de  Rousiers. 

N^  2.  —  Le  Conflit  des  races  en 
Macédoine,  d'après  une  observation 
monograpliique,  par  G.  d'Azamrija. 

N'^  3.  —  Le  Japon  et  son  évolution 
sociale,  par  A.  de  Préville. 

X"^  4.  —  L'Organisation  du  travail. 
Réglementation  ou  Liberté,  d'après 
l'enseignement  des  faits,  par  Edmond 
Demolins. 

N"  5.  —  La  Révolution  agricole. 
Nécessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  .Albert  Daui'i; at. 

N"  G.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches (année  P.»0:M904i. 

N"  7.  —  La  Russie;  le  peuple  et 
le  gouvernement,  par   LÉON  Poinsard. 

\"  8.  —  Pour  développer  notre 
commerce  ;  Groupes  d'expansion  com- 
merciale, par  Edmond  Demolins. 

N'^  9.  —  L'ouverture  du  Thibet.  Le 
Bouddhisme  et  le  Lamaïsme,  par  A. 
DE  Préville. 

N  ^  10  et  11.  —  La  Science  sociale 
depuis  F.  Le  Play.  —  Classification 
sociale  résultant  des  observations  faites 
d'après  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
par  Edmond  Demolins.  (Fasc.  double.) 


N*^  12.  —  La  France  au  Maroc,  par 
LÉON  Poinsard. 

N*^  13.  —  Le  commerce  franco-belge 
et  sa  signification  sociale,  par  Ph. 
Robert. 

N"  14.  —  Un  type  d'ouvrier  anar- 
chiste. Monographie  d'une  famille 
d'ouvriers  parisiens,  parle  D''  J.  Bail- 
hache. 

N°  15.  —  Une  expérience  agricole 
de  propriétaire  résidant,  par  Albert 
Dauprat. 

N  "  16.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches (année  1904-1905;. 

N°  17.  —  Un  nouveat  tvpe  particllv- 
RISTE  ÉBAUCHÉ  :  Le  Paysan  basque  du 
Labourd  à  travers  les  âges,  par  M.  G. 
Olphe-Galliard. 

N"    18.     —   La    crise     coloniale     en 
Nouvelle-Calédonie,  par  MaR(   Li:  Goi 
l'iLs,  ancien  Président  du  Cons(>il  général 
de  la  Nouvelle-Calédonie. 

N"*  19,  50  et  „'l.  —  Le  paysan  des 
Fjords  de  Norvège,  par  Pvn.  I'ireau. 
(Trois  Fasc.) 

N°  22.  —  Les  trois  formes  essen- 
tielles de  l'Éducation  :  leur  évolution 
comparée,  par  Paul  Descamps. 

N"     23.     —    L'KVOLUTION     AdRlCDl.E     EN 

Allemac.ne.  Le  «  Bauer  »  de  la  lande 
du  Lunebourg.  par  Paul  Roux. 

La  suite  au  verso. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE  [suite]. 


N°  24.  —  Les  problèmes  sociaux 
de  l'industrie  minière.  Comment  les 
résoudre,  par  Edmond  Demolins. 

N'^  25.  —  La  civilisation  de  rétain. 
—  Les  industries  de  l'étain  en  Fran- 
conie,  par  Louis  ARguÉ. 

N'^  26.  —  Les  récents  troubles 
agraires  et  la  crise  agricole,  par 
Henri  Brun. 

No  27.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches  (année  1905-190G). 

N"  28  et  29.  —  L'Histoire  expliquée 
par  la  Science  sociale  :  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  d"Azambuja. 

N"  30.  —  L'humanité  évolue-t-elle 
vers  le  socialisme?  par  Paul  Desca.mps. 

N"  31.  —  L'École  moderne,  par  G. 
Clerc,  M""'  Hugh  Bell  et  A.  Pernotte. 

N"  32.  —  Comment  se  prépare  lx'mté 
sociale    du   monde.   Le  Droit  interna- 


tional au  XX<^  siècle,  par  Léon  Poin- 

SARD.  , 

N»  33.  —  Les  exportations  alle- 
mandes, par  Paul  de  Rousiers. 

N°  34.  —  Le  type  savoyard,  par  C. 

BORLET,  J.  PONCIER  et  P.  DeSCAMPS. 

N"  35.  —  Le  littoral  de  la  plaine 
saxonne;  le  type  des  Marschen,  par 
Paul  Roux. 

N"  36.  —  Les  origines  de  la  science 
sociale.  Frédéric  Le  Play;  sa  mé- 
thode et  sa  doctrine,  par  E.  Bouchié 
HE  Belle. 

N"  37.  —  Les  populations  viticoles, 
par  Paul  Descamps. 

N"  38.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches  (années  1906-1907). 

N°  39.  —  Edmond  Demolins,  par  P. 
DE  Rousiers.  G.  Bertier  et  P.  Descamps. 


ORGANISATION  DE  LA  SOCIETE 

But  de  la  Société.  —  La  Société  a  pour 
but  de  favoriser  les  travaux  de  Science 
sociale,  par  des  bourses  de  voyage  ou 
d'études,  par  des  subventions  à  des  pu- 
blications ou  à  des  cours,  par  des  enquêtes 
locales  en  vue  d'établir  la  carte  sociale 
des  divers  pays.  Elle  crée  des  comités 
locaux  pour  l'étude  des  questions  sociales. 
11  entre  dans  son  programme  de  tenir  des 
Congrès  sur  tous  les  points  de  la  France, 
ou  de  l'étranger,  les  plus  favorables  pour 
faire  des  observations  sociales,  ou  pour 
propager  la  méthode  et  les  conclusions  de 
la  science.  Elle  s'intéresse  au  mouvement 
de  réforme  scolaire  qui  est  sorti  de  la 
Science  sociale  et  dont  VÉcoJe  des  Roches 
a  été  l'application  directe. 

Appel  au  public.  —  Notre  Société  et 
notre  Revue  s'adressent  à  tous  les  hommes 
d'étude,  particulièrement  à  ceux  qui  for- 
ment le  personnel  des  Sociétés  historiques, 
littéraires,  archéologiques,  géographiques, 
économiques,  scientifiques  de  province. 
Ils  s'intéressent  à  leur  région;  ils  dépen- 
sent, pour  l'étudier,  beaucoup  de  temps, 
sans  que  leurs  travaux  soient  coordonnés 
par  une  méthode  commune  et  éprouvés 
par  un  plan  d'ensemble,  sans  qu'ils  abou- 
tissent à  formuler  des  idées  générales, 
à  rattacher  les  causes  aux  conséquences. 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes.  Leurs 
travaux,  trop  souvent,  ne  dépassent  pas 
l'étroit  horizon  de  leur  localité;  ils  com- 
pilent   simplement    des    faits   et  travail- 


lent, pour  ainsi  dire,  au  fond  d'un  puits. 

La  Science  sociale,  au  point  où  elle  est 
maintenant  arrivée,  leur  fournit  le  moyen 
de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un 
travail  d'ensemble  pour  une  œuvre  nou- 
velle, qui  doit  livrer  la  connaissance  déplus 
en  plus  claire  et  complète  de  l'homme, 
de  la  Société.  Ils  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 

Publications  de  la  Société.—  Tous  les 
membres  reçoivent  la  Revue  la  Science 
sociale  et   le  Bullelin   de  la  Société. 

Enseignement.  —  L'enseignement  de 
la  Science  sociale  comprend  actuellement 
trois  cours  :  le  cours  de  M.  Paul  Bureau, 
au  siège  de  la  Société  de  géographie,  à 
Paris;  le  cours  de  M.  Edmond  Demolins, 
à  l'Ecole  des  Roches,  et  le  cours  de  M.  G. 
Melin,  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  Le 
cours  d'histoire,  fait  par  notre  collabora- 
teur le  V*e  Ch.  de  Calan,  à  la  Faculté  de 
Rennes,  s'inspire  directement  des  méthodes 
et  des  conclusions  de  la  Science  sociale. 

Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 
—  Elle  comprend  aujourd'hui  une  tren- 
taine de  volumes  qui  s'inspirent  de  la 
même  méthode.  On  en  trouvera  la  liste 
sur  la  couverture  de  la  Revue. 

Conditions  d'admission.  —  La  Société 
comprend  trois  catégories  de  membres, 
dont  la  cotisation  annuelle  est  fixée  ainsi  : 

1"  Pour  les  membres  titulaires  :  20  fr. 
(25  fr.  pour  l'étranger)  ; 

2°  Pour  les  membres  donateurs  :  100  fr.  ; 

3"  Pour  les  membres  fondateurs  :  300  à 
500  fr. 


I 


OCTOBRE  1907 


40    LIVRAISON 


BULLETIN 


NOUVEAUX  MEMBRES 

Alexandre  Zweguintzoff,  Voronèje 
(Russie),  présenté  par  M.  P.  de  Rousiers. 
Carlos  M.  Biedma,  calle  Bolivar.  535,  Bue- 
nos-Ayres,  présenté  par  M.  P.  de  Rou- 
siers. 

ERRATA 

Dans  la  57''  livraison  du  Bulletin,  il  s'e.^t 
glissé  une  erreur  que  nous  prions  le  lec- 
teur de  corriger. 

Au  cours  de  la  communication  de  M.  Bu- 
reau, il  faut  lire  :  «  Une  première  théorie 
«  voudrait  que  les  prix  ne  dépendissent 
«  que  de  la  loi  de  l'offre  et  de  la  demande. 
«  mais  bien  que  cette  loi  joue  incontesta- 
«  blement  un  rôle  —  par  exemple  pour  la 
«  dentelle  de  St-Pierre-les-Calais  qu'une 
«  mode  passagère  a  portée  en  .\mérique  à 
ï  des  prix  hors  de  toute  proportion  avec 
tt  le  coût  de  production  —  cependant  cette 
«  loi  ne  fonctionne  pas  dans  tous  les  cas  : 
«  ainsi  dans  un  magasin  nous  voj'ons  que 
«  le  prix  de  vente  n'est  plus  fixé  par  la 
«  loi  de  l'offre  et  de  la  demande.  Il  y  a 
«  donc  lieu  de  laisser  de  coté  cette  con- 
«  ception.  —  Une  autre  théorie  voudrait..., 
«  etc.  »... 

Dans  la  Grèce  ancienne  de  G.  d'Azam- 
buja  (28"  et  29*^  fasc),  il  s'est-  glissé  éga- 
lement quelques  erreurs  : 

Page  133,  ligne  17  et  23,  lisez  Mimnerme^ 
au  lieu  de  Mimnerve  : 

Page  187,  ligne  19,  lisez  Xerxès,  au  lieu 
de  Darius  ; 

Page  188,  ligne  8,  lisez  Ch/temneslre,  au 
lieu  de  Agamemnon: 

Page  118,  ligne  17,  lisez  occidentale,  au 
lieu  de  orientale  ; 


Page  119,  ligne  12.  lisez  occidentale,  au 
lieu  de  orientale. 

Dans  le  3^  fascicule,  page  77,  il  y  a 
deux  modèles  de  fiches  du  Répertoire  des 
répercussions.  Dans  celle  de  droite,  il  faut 
lire  :  Famille  de  Travail  (et  non  Famille 
sur  Travail). 


L'ENQUETE  SUR  LE  PAYS 

La  Thiéraciie.  —  M.  Eugène  Creveaux 
nous  a  fait  parvenir  une  partie  de  son 
étude  sur  la  Thiérache,  pays  qui  s'étend 
autour  de  la  petite  ville  de  ^'ervins,  dans 
l'Aisne.  Anciennement,  elle  formait  une 
subdivision  de  la  Picardie.  Dans  la  Thié- 
rache, l'humidité  et  la  nature  du  sol  : 
argile  (loess)  reposant  sur  une  couche 
imperméable  de  marne  argileuse  —  fait 
prédominer  la  culture  herbagère  sur  celle 
des  céréales.  Toutefois,  dans  le  sud-ouest 
du  pays,  où  le  sous-sol  e.st  calcaire  et  per- 
méable, la  culture  des  céréales  est  associée 
à  la  culture  lierbagère.  De  plus,  la  présence 
de  nombreuses  chutes  d'eau,  ont  développé 
l'industrie. 

On  voit  combien  ce  type  se  rapproche 
du  Normand,  à  la  fois  herbager  et  petit 
fabricant. 

M.  Creveaux  distingue  le  type  de  l'é- 
leveur de  celui  de  l'engraisseur.  Le  pre- 
mier est,  le  plus  souvent,  un  petit  fermier, 
qui  s'adonne  à  l'élevage  des  bovidés,  et 
qui,  avec  le  surplus  de  lait,  fabrique  du 
beurre  ou  du  fromage  de  Maroilles.  Le  se- 
cond est  un  propriétaire  qui  achète  des 
bêtes  maigres  au  précédent,  pour  les  re- 
vendre grasses  à  un  marchand  de  bestiaux. 
L'absence  de  grands  patrons,  a  développé 
les  laiteries  coopératives,  comme  en  Dane- 
mark. M.  Creveaux  a  observé  les   effets 


814 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


de  l'oisiveté  cliez  les  herbagers.  et  la  pré- 
dominance de  la  femme  dans  le  ménage, 
par  suite  du  grand  rôle  qu'elle  joue  à  la 
ferme. 

Comme  on  le  voit,  M.  Creveaux  a  pu 
dégager  un  certain  nombre  de  répercus- 
sions. Nous  l'engageons  donc  fortement  à 
continuer  son  étude  dans  ce  sens. 

Le  LITTORAL  DE  l'Asie  Mineure.  —  M.  Fer- 
dinand Péré  nous  a  fait  parvenir  l'esquisse 
d'une  étude  du  littoral  de  l'Asie  Mineure, 
dans  lequel  il  distingue  trois  subdivisions  : 

l'^  Le  littoral  nord  (mer  Noire),  où  la 
culture  des  céréales  est  associée  à  la 
pêche  ; 

2"  Le  littoral  sud  (Méditerranée),  où  elle 
est  associée  à  celle  du  coton  et  à  l'exploita- 
tion des  forêts  ; 

3'^  Le  littoral  occidental  CArchipel),  où 
elle  est  associée  à  la  cueillette  (figues, 
olives,  vignes,  etc.). 

Ces  trois  régions  sont  rangées  dans 
Tordre  de  la  commercialisation  croissante. 
C'est  dans  cet  ordre  également  que  se  fait 
sentir  la  prédominance  du  type  grec  sur 
le  type  ottoman. 

En  Asie,  il  paraît  que  le  Turc  n'est  pas 
«  campé  »  ;  il  est  cultivateur  et  tient  for- 
tement au  sol.  Comme  on  le  pense,  c'est 
dans  l'intérieur  du  pays,  qu'on  le  trouve  à 
l'état  pur.  M.  Péré  ne  connaît  et  ne  nous 
décrira  que  le  Turc  de  la  côte,  plus  ou 
moins  commercialisé  et  en  partie  grécisé. 

Le  développement  pris  par  le  port  de 
Smyrne  montre  que  c'est  bien  sur  la  côte 
occidentale  que  le  commerce  est  le  plus 
intense.  Cela  s'explique  par  le  voisinage 
de  l'Europe,  et  par  la  facilité  d'installer 
des  ports  à  l'embouchure  des  fleuves 
grâce  à  la  protection  des  îles  cotières. 

M.  Ferdinand  Péré  doit  retourner  sous 
peu  en  Asie  Mineure,  où  habite  .sa  famille, 
et  là,  grâce  à  ses  nombreuses  relations,  il 
lui  sera  facile  de  compléter  les  renseigne- 
ments qu'il    a  bien  voulu  nous    donner. 

Gascogne.  —  M.  J.  Garas  qui  a  fait 
une  étude  complète  du  type  gascon,  nous 
demande,  avant  de  la  publier,  d'y  ajouter 
quelques  considérations  psychologiques. 

Il  ajoute  :  «  ce  travail  sur  une  société 


un  peu  compliquée  m"a  fait  croire  que. 
dans  des  cas  assez  nombreux,  la  Science 
sociale  se  rencontrera  avec  la  Psychologie. 
Cette  dernière  science  n'est  pas  encore 
faite  ;  elle  est  dans  l'enfance.  La  Science 
sociale  lui  sera  d'une  grande  utilité  et 
l'aidera  à  se  constituer.  Et,  d'autre  part, 
la  Psychologie  est  fortement  conditionnée 
pur  la  Biologie.  Je  crois  donc  que  les  per- 
sonnes qui  voudront  travailler  dans  la 
Science  sociale  auront  besoin  de  connais- 
sances biologiques  précises.  » 

Paul  Descamps. 


L'EVOLUTION  DE  LA  MUSIQUE 


Dans  les  Chansons  populaires  des  P/'o- 
vinces  belges,  Y)iih\[ées  par  MM.  Schot  frè- 
res, M.  Ernest  Closson  dit^  : 

«  La  chanson  flamande  a  quelque  chose 
de  plus  savoureux,  elle  est  plus  variée, 
plus  colorée,  d'expression  plus  adéquate 
au  texte,  d'une  portée  musicale  plus  riche 
et  plus  essentiellement  harmonique:  la 
chanson  wallonne  est  plus  délicate,  plus 
gracieuse,  d'une  ligne  mélodique  dégagée 
et  gracile,  fine  et  déliée,  d'une  séduisante 
gaucherie  ;  elle  est  plus  essentiellement 
monodique,  plus  naïve  et  plus  simple.  » 

Nos  lecteurs  se  souviennent  que,  dans 
une  esquisse  de  l'histoire  de  la  musique"-, 
nous  disions  que  les  faits  semblaient 
prouver  (sans  que  nous  puissions  bien  en 
dégager  la  cause)  que  les  peuples  com- 
munautaires préféraient  la  musique  mo- 
nodique (ou  mélodique),  tandis  que  les 
peuples  influencés  par  la  formation  par- 
ticulariste  avaient  développé  surtout  la 
musique  polyphonique  ou  harmonique. 

L'extrait  qui  précède  semble  donner 
un  argument  de  plus  à  cette  hypothèse  : 
le  Flamand  est  plus  particulariste  que  le 
Wallon;  la  musique  populaire  du  premier 
est  plus  harmonique  que  celle  du  second. 

Le  même  auteur  note  également'  dans 

1.   p.  VI. 

•1.  L'èvolnliun  de  ht  musique,  livr.  31.  33,34,  et 
35  du  Bulletin. 
3.  P.  V. 


I 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


315 


la  chanson  wallonne  un  goût  plus  grand 
de  la  satire  et  une  propension  à  la  gail- 
lardise, à  la  gauloiserie.  La  chanson  fla- 
mande, au  contraire,  se  rapprocherait  du 
lied  allemand,  tout  en  s'en  différenciant 
par  certains  caractères. 

Paul  Descamps. 


L'ÉGLISE  ET  L'ETAT 

Il  semble  que,  depuis  le  vote  de  la  loi 
de  séparation  entre  l'Eglise  et  l'Etat,  on 
assiste  à  une  évolution  des  idées  au  sein 
du  clergé  français.  Voici,  en  effet,  ce  que 
nous  lisons  dans  le  Journal  des  Débats  du 
4  septembre  : 

«  Il  y  a  d'abord  un  point  sur  lequel 
tous  les  évéques  sont  heureusement  d'ac- 
cord. Ils  ne  veulent  pas  de  la  formation 
d'un  parti  catholique; ils  comprennent  que 
ce  serait  la  dernière  faute  à  commettre,  et, 
s'il  leur  fallait  une  preuve  nouvelle, 
l'exemple  de  ce  qui  se  passe  en  Italie  de- 
puis quelques  mois  leur  en  apporterait 
une  très  probante.  —  <>  Le  prêtre,  disait  ré- 
cemment le  coadjuteur  de  l'archevêque  de 
Cambrai,  est  un  éducateur.  Il  est  l'ami  de 
.ses  fidèles.  Quant  aux  conclusions  politi- 
ques ou  sociales  à  tirer  de  ce  dévouement 
et  de  cet  amour,  il  laisse  cela  au  mouve- 
ment spontané  de  la  conscience  de  cha- 
cun. »  — Voilà  un  langage  irréprochable,  et 
la  grande  faute  de  certains  catholiques  est 
d'avoir  si  longtemps  refusé  de  s'en  ins- 
pirer... » 

Nous  ne  pouvons  qu'approuver  celte 
orientation  nouvelle  des  esprits,  conforme 
aux  conclusions  de  la  science  sociale. 
Sans  aucun  doute,  c'est  dans  ce  sens 
qu'agit  la  poussée  de  l'évolution  :  c'est  ce 
qu'avait  noté  Edmond  Demolins,  il  y  a 
peu  de  temps  encore,  dans  son  article  sur 
le  Conflit  actuel  entre  V Eglise  et  VElat  '. 

L'avenir  prouvera  de  plus  en  plus  com- 
bien la  connaissance  des  lois  sociales, 
nous  éviterait  de  bévues  et  de  luttes  sté- 
riles !   ' 

P.  D. 

1.  3o«  liv.  du  Bulletin,  p.  207. 


BOERS   ET   ANGLAIS 


Tout  le  monde  a  lu  dans  les  quotidiens, 
l'histoire  du  fameux  diamant  que  l'on  a 
trouvé,  il  y  a  quelques  mois,  dans  la 
mine  de  Culiman  (Transvaal).  Sur  la 
proposition  du  général  Botha,  le  gouver- 
nement de  Pretoria  décida  de  l'acquérir 
pour  en  faire  cadeau  au  roi  Edouard,  en 
signe  de  loyauté  du  peuple  transvaalien,  et 
en  souvenir  de  l'autonomie  qui  venait 
d'être  accordée  à  cette  colonie.  Dans  l'opi- 
nion du  général  Botha,  cette  gemme  qui 
est  la  plus  précieuse  qui  ait  jamais  été  dé- 
couverte, mérite  d'être,  par  sa  magnifi- 
cence inou'ie,  le  plus  précieux  joyau  de  la 
couronne.  Rien  mieux  que  ce  délicat  com- 
pliment ne  prouve  combien  l'animosité 
est  écartée  entre  les  anciens  ennemis. 

Qui  aurait  cru,  à  l'époque  où  les  colonnes 
des  journaux  étaient  remplies  des  noms 
retentissants  de  Ladysinith  et  de  Modder- 
fentein,  que  la  réconciliation  aurait  été 
aussi  rapide?  Tel  est  le  résultat  de  la  poli- 
tique loyale  et  profondément  libérale  que 
l'Angleterre  a  adoptée  il  y  a  plus  d'un  demi- 
siècle  et  a  inébranlablement  suivie  depuis 
lors,  dans  ses  relations  avec  ses  colonies. 

P.  D. 


APPRECIATIONS  DE  LA  PRESSE 


Du  Télégramme  de  Boulogne  : 
...  «  Ce  fut  cette  précision  et  cette  ri- 
gueur qui  séduisit  Demolins.  Dès  lors,  il 
n'eut  plus  d'autre  ambition  que  de  déve- 
lopper toutes  les  déductions  que  l'on  pou- 
vait tirer  des  observations  faites  avant  lui, 
d'en  faire  de  nouvelles  plus  complètes  et 
s'étendant  à  tous  les  ordres  de  faits,  em- 
brassant non  seulement  les  familles,  mais 
des  sociétés  entières,  et  suivant  les  races 
(jui  ont  peuplé  la  terre  dans  leur  marche, 
dans  leur  évolution,  leur  milieu  et  leur 
aboutissement. . . 

4  Si  maintenant  nous  voulons  dégager 
la  philosophie  des  travaux  d'Edmond  De- 
molins, nous  dirons  qu'elle  était   essen- 


316 


BULLETIN   DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


tiellement  consolante  et  élevée.  Rien  en 
effet  n'est  de  nature  à  satisfaire  davantage 
l'esprit  humain,  comme  la  précision  et  la 
certitude  dans  des  matières  où,  jusque-là. 
tout  était  divergences,  utopies  et  contra- 
dictions;   rien  n'est  plus  propre  à    nous 
élever  à  la  connaissance  de  Dieu  que  le 
spectacle  grandiose  de  la  cosmogonie  so- 
ciale dont  l'auteur  de  tant  de  travaux  avait 
réussi  à  pénétrer  tous  les  ressorts  et  qu'il 
aimait  à  comparer  à  la  mécanique  céleste. 
C'était    avec  une   insistance    affectueuse 
qu'il  cherchait  à  introduire  les  autres  au 
cœur  même  de  cette  science,  qui  par  la 
sûreté  de  ses  conclusions  donne  si  abon- 
damment, avec  le  calme  et  la  sérénité,  des 
vues  si  limpides  sur  les  plus  graves  ques- 
tions du  temps  présent.  » 
Du  Journal  des  Débats  : 
«  La  Nouvelle-Calédonie  a  été  pourvue, 
ces  jours  derniers,  d'un  nouveau  gouver- 
neur. Le  choix  du  ministre  s'est  porté  sur 
M.  Liotard  qui  est  un  Africain  et  qui,  en 
dernier,    était    lieutenant-gouverneur    du 
Dahomey.    Ce    haut   fonctionnaire    va  se 
trouver  dans  un  milieu  bien  différent  de 
celui  qu'il  a  connu  jusqu'ici,  et  la  tâche 
qui  lui  incombe  est  l'une  des  plus  délica- 
tes que  puisse  rencontrer  en  ce  moment 
un  gouverneur  de  colonie. 

«  La  Calédonie  traverse  en  effet  une  crise 
très  grave,  que  personne  aujourd'hui  ne 
songe  à  nier.  Le  mal  est  venu  de  l'échec 
de  la  petite  colonisation  agricole  libre.  On 
sait  avec  quelle  ardeur  M.  Feillet,  qui  fut 
gouverneur  de  la  Calédonie  pendant  près 
de  huit  ans,  s'appliqua  à  cette  oeuvre  et 
quel  succès  il  obtint  dans  une  entreprise 
qui  paraissait  quasi  impraticable,  à  sa- 
voir attirer  à  la  Nouvelle,  dans  le  pays 
du  bagne,  à  des  distances  énormes  de 
France,  de  nombreux  colons  français.  Mal- 
heureusement, une  fois  installés,  la  plu- 
part de  ces  colons  ne  réussirent  pas.  Le 
gouverneur  s'employa  de  toutes  les  façons 
à  masquer  l'échec  de  son  plan,  mais,  un 
jour,  il  fallut  bien  en  convenir. 

«  Pour  attirer  la  main-d'œuvre  libre,  on 
avait  décidé  de  supprimer  le  bagne.  Dans 
ce  but,  dès  1897,  on  cessa  tout  envoi  de 
condamnés  en  Calédonie.  La  colonisation 
agricole  par  la  main-d'œuvre  libre  ayant 


échoué,  faut-il  maintenir  les  mesures  dont 
l'application  tend  à  la  suppression  du 
liagne?  Voilà  la  question  qu'on  s'est  posé 
à  la  Nouvelle-Calédonie  et  pour  laquelle 
on  s'agite  beaucoup  là-bas. 

»  Un  homme  qui  connaît  bien  la  Nouvelle. 
Calédonie  pour  y  avoir  vécu  près  de  six 
années  comme  colon,  M.  Marc  Le  Goupils, 
a  étudié  la  question  .en  de  nombreux  arti- 
cles parus  dans  des  journaux  spéciaux  et 
en  une  longue  étude  publiée  par  la  Science 
sociale.  Bien  préparé  à  l'observation  par 
ses  études  antérieures,  puisqu'il  est  sorti 
de  l'Ecole  normale  supérieure,  a  été  pro- 
fesseur de  rhétorique  dans  un  grand  lycée 
et  est  devenu  président  du  conseil  général 
de  la  colonie,  M.  Marc  Le  Goupils  pense 
que  la  colonisation  doit  en  ce  pays  s'ap- 
puyer sur  la  production   minière,  qui  a 
besoin  de  main-d'œuvre.   Or,    comme  la 
main-d'œuvre  indigène  diminue  graduel- 
lement, c'est  le  bagne  qui  constitue  l'élé- 
ment le  plus  important  au  point  de  vue 
de  la  main-d'œuvre  et  de  la  consommation. 
Le  bagne  n'aurait-il  rien  fait  en  Cadélonie, 
remarque  M.  Le  Goupils,  que  «  la  présence 
sur  le  sol  de  la  colonie  de  ce  formidable 
consommateur,  parasite  de  la  métropole, 
nourricier  de  la  Nouvelle-Calédonie,  était 
un  élément  considérable  de  la  constitution 
économique  du  pays  » .  C'est  pour  le  bagne 
et  par  le  bagne  que  s'était  organisé  et  dé- 
veloppé le  commerce  du  pays  ;  |c'est  pour 
lui  notamment  que  s'était  développé  l'éle- 
vage, et  M.  Le  Goupils  écrit  un  peu  plus 
loin  :  &  Évidemment,  je  ne  saurais  croire 
moi-même  ni   surtout    souhaiter    que   la 
Nouvelle-Calédonie  soit  condamnée  au  ba- 
gne à  perpétuité  par  le  décret  qui  a  ins- 
tallé le  bagne  sur  son  sol.  Mais  était-il  sage, 
dans  l'état  actuel  de  la  colonie,  au  lieu  de 
procéder  à  une  liquidation  progressive  et 
prudente  de  la  colonisation  pénitentiaire, 
de  traiter  et  d'opérer  par  résection  un  pareil 
organe,  comme  une  tumeur  localisée  ?  » 
Et  M.  Le  Goupils  se  déclare  partisan  d'une 
reprise  de  la  transportation. 

«  Cette  thèse  est  combattue  par  plusieurs 
autres  Calédoniens  et  par  le  délégué  actuel 
de  la  Nouvelle-Calédonie  au  Conseil  supé- 
rieur des  colonies,  M.  Guieysse,  député  du 
Morbihan.  Ce  dernier  a  écrit  que  la  crise 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


317 


actuelle  ne  résultait  pas  de  la  suppres- 
sion de  la  transportation.  c  Le  bagne,  alors 
intact,  navait  pas  préservé  la  colonie, 
en  1893-1897,  d'un  pire  marasme,  dit 
M.  Guieysse.  Ce  fait,  trop  oublié,  interdit 
d'établir  un  lien  entre  la  crise  présente 
et  la  liiiuidation  lente  et  progressive  du 
bagne.  » 

«  Partisans  et  adversaires  de  la  reprise 
de  la  transportation  en  Nouvelle-Calédo- 
nie, ont  pris  nettement  position  et  for- 
ment deux  camps  bien  décidés  à  vigou- 
reusement se  défendre.  Avec  lequel  le 
nouveau  gouverneur  s'alliera-t-il?  Telle 
est  la  question  que  se  posent  les  Calé- 
doniens. Il  est  possible  qu'ils  soient  eux- 
mêmes  appelés  à  la  résoudre  ,  car  M.  Lio- 
tard  pourra  attendre,  pour  se  décider, 
que  les  Calédoniens  aient  fait  connaître 
leur  opinion  lors  de  l'élection  prochaine 
du  délégué  de  la  colonie  au  Tonseil  supé- 
rieur. En  tous  cas,  il  ne  faudra  pas  déses- 
pérer de  ce  pays,  quelque  solution  qu'on 
donne  au  problème  actuellement  posé. 
En  ne  voulant  pas  faire  trop  grand,  on 
pourra  enfin  tirer  du  marasme  un  pays 
qui  n'a  connu  que  trop  de  crises  économi- 
ques depuis  plus  de  cinquante  ans  que  nous 
le  possédons.  » 

Du  Signal,  sous  la  signature  de  F.  Redel: 

«  M.  Demolins,  dans  son  remarquable 
ouvrage  :  Les  Franrais  d'aujourd'hui,  pré- 
tend avec  raison  que  les  différentes  cul- 
tures arborescentes  ont  créé  des  types 
nettement  définis. 

«  L"éminent  savant  distingue  ainsi  les 
zones  du  châtaignier,  du  noyer,  de  Tolivier 
et  de  la  vigne. 

«  Quoique  cette  dernière  soit  cultivée  sur 
plusieurs  points  de  la  France,  sa  zone  n'en 
est  pas  moins  délimitée  d'une  façon  visi- 
ble... 

«  Au  point  de  vue  .social,  la  vigne  ne  joue 
pas  un  beau  rôle.  Elle  a  développé  surtout 
l'imprévoyance,  le  besoin  d'afficher  une 
richesse  exagérée  et  un  luxe  trop  souvent 
criard.  Ce  n'est  pas  le  procès  du  Midi  que 
nous  faisons,  car  partout  il  en  a  été  de 
même. 

ï  M.  Paul  Descamps,  dans  sa  brochure  sur 
les    Populations  vilicoles.    ne   craint   pas 


d'écrire  à  ce  propos  et  très  justement  : 
«  Si  la  vigne  rend  bien,  on  est  prospère; 
si  elle  rend  peu,  on  est  malheureux;  si 
elle  ne  rend  pas,  on  est  incapable  de  vivre. 
Ceci  explique  le  caractère  que  revêtent 
toutes  les  crises  subies  par  les  populations 
viticoles.  » 

«  Au  point  de  vue  intellectuel,  «  nous 
remarquerons  que  le  vigneron  a  une  ten- 
dance très  prononcée  à  la  critique  et  à 
l'ironie,  à  la  vanité  et  à  la  jalousie.  Cela 
provient  de  ce  que  les  gens  réussissent, 
non  par  leur  capacité  personnelle,  mais 
par  la  chance.  On  critique,  on  jalouse 
ceux  qui  s'élèvent;  ces  derniers  répondent 
en  faisant  montre  d'un  luxe  tapageur  ». 

«  Ce  sont  des  vérités  qui  paraîtront  ba- 
nales à  tous  ceux  qui  habitent  dans  des 
centres  viticoles;  elles  sont  malheureuse- 
ment trop  visibles  pour  qu'on  puisse  les 
discuter  et  nous  nous  permettrons  de 
mieux  étudier  cette  douloureuse  crise  où 
sombrent  en  ce  moment  la  vigne  et  les 
vignerons.  » 

De  l'Étoile  belge  . 

«  C'est  pour  empêcher  la  majorité  d'op- 
primer la  minorité  que  les  hommes  sont 
groupés  sous  une  direction  qui  fait  les 
lois  et  fixe  les  droits  et  les  devoirs  de 
tous. 

€  Pour  dégager  la  liberté  individuelle,  on 
doit  combattre  la  doctrine  intervention- 
niste. M.  Paul  Descamps  a  tort  quand  il 
dit  que  «  combattre  des  théories,  c'est 
combattre  des  moulins  à  vent,  c'est  se 
donner  des  sujets  inépuisables  où  le  rai- 
sonnement peut  s'étaler  à  l'aise  sans 
jamais  parvenir  à  convaincre  personne  ». 

«  Cette  phrase  ouvre  l'étude  de  M.  Paul 
Descamps  :  L'humanité  évolue-t  elle  vers  le 
socialisme?  publiée  dans  la  Science  so- 
ciale, et  aussi  en  un  fascicule  d'une  bonne 
centaine  de  pages  qu'on  peut  se  procurer 
aux  bureaux  de  la  Science  sociale.  56,  rue 
Jacob,  à  Paris. 

*  L'auteur,  il  est  vrai,  a  voulu  juger  les 
diverses  applications  du  socialisme  dans 
le  passé,  et  montrer  que  c'est  un  fait  réa- 
lisé et  non  pas  une  théorie  réalisable  dans 
l'avenir.  Il  l'a  défini  et  en  a  classé  les  di- 
verses variétés;  il  a  examiné  les  associa- 


318 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE    LNTERNATIONALE 


tions  communistes,  collectivistes  et  mono- 
polistes. «  car  actuellement  encore,  plus 
de  la  moitié  de  Tliumanité  vit  selon  les  rè- 
gles du  communisme,  du  collectivisme  ou 
du  monopolisme  ». 

«  M.  Descamps  oppose  le  monde  de  l'ac- 
tion au  monde  de  la  .spéculation.  11  con- 
sacre un  chapitre  final  à  l'évolution  de 
l'humanité  et  affirme  cette  vérité  que 
«  c'est  par  le  travail  qu'on  s'élève  et  par 
l'oisiveté  qu'on  descend  ». 

«  Tout  en  rendant  hommage  à  la  liberté 
d'esprit  de  l'auteur,  à  sa  prudence  dans 
les  affirmations,  je  crois  cependant  devoir 
faire  l'observation  que,  dans  l'étude  des 
questions  sociales,  il  faut  une  certaine 
hardiesse  pour  prouver  la  nécessité  d'a- 
bandonner des  solutions  que  la  réalité 
condamne. 

«  Volney  a  dit  que  sur  mille  erreurs,  il  y 
en  a  neuf  cent  quatre-vingts  qui  appar- 
tiennent à  l'histoire.  Soyons  donc  prudents 
en  consultant  celle-ci... 

«...  Pour  rendre  une  nation  toujours  plus 
démocratique,  on  doit  lui  donner  de  plus 
en  plus  de  liberté  et  d'égalité  civile,  laisser 
à  chacun  le  rôle  actif  qui  convient  à  ses 
forces  et  à  son  intelligence. 

«  Mieux  que  le  principe  autoritaire,  la 
liberté  pousse  l'humanité  dans  la  voie 
large  de  la  solidarité  sociale. 

«  Aux  fétichismes  clérical  et  socialiste,  le 
libéralisme,  le  vrai,  oppose  la  loi  du  tra- 
vail. Par  l'augmentation  des  richesses,  il 
donne  au  plus  grand  nombre  de  citoyens 
leur  place  au  banquet  de  la  vie. 

«  ('e  n'est  pas  en  luttant  contre  l'abon- 
dance des  produits,  en  opposantle  chômageà 
l'activité,  en  poussant  à  la  haine  des  classes 
ou  à  la  guerre  entre  les  nations,  qu'on 
réalisera  le  règne  de  la  paix  et  de  l'har- 
monie des  intérêts. 

«  Le  devoir  du  législateur  ne  consiste 
pas  dans  des  lamentations  sur  les  misères 
humaines  et  dans  la  multiplication  et  l'é- 
lévation des  impots  pour  faire  de  la  charité, 
f'e  n'est  pas  la  passion,  c'est  la  raison  qui 
doit  diriger  les  représentants  de  la  nation. 
On  n'hésite  pas  à  dire,  au  Parlement, 
qu'il  y  a  quelque  chose  à  faire,  mais  on 
ignore  quoi  ;  et  cependant  il  y  a  à  faire  dans 
le  sens  de  la  liberté. 


0  Oui,  les  hommes  peuvent  être  plus  heu- 
reux qu'ils  ne  le  sont.  Mais  ce  n'est  pas  en 
leur  désapprenant  ce  qui  fait  le  travail  fé- 
cond, en  leur  enlevant  le  goût  de  l'épargne 
et  le  sentiment  de  la  responsabilité  qu'on 
obtiendra  de  bons  résultats. 

«  L'Etat  est  incapable  de  pourvoir  au 
l)onheur  des  individus.  En  faisant  du  so- 
cialisme, il  fait  des  libéralités  avec  l'ar- 
gent des  contribuables  ;  la  surenchère  qui 
est  la  conséquence  de  ce  régime,  ne  peut 
avoir  pour  limite  que  la  ruine  de  la  so- 
ciété. 

«  En  multipliant  les  attributions  de  l'État, 
celui-ci  se  sert  mal  de  sa  puissance  et  il 
se  sert  de  celui-ci  pour  le  mal.  » 


BULLETIN    BIBLIOGRAPHIQUE 


Nous  avons  annoncé  en  son  temps   la 
publication  de  l'ouvrage  de  notre  collègue, 
M.    Paul    Bureau    :    La  Crise  morale  des 
leiirps  nouveaux.  Nous    sommes   heureux 
de  dire  aujourd'hui  que  cette  remarquable 
étude  a  rencontré  un  très  vif  succès.  Trois 
tirages  successifs  ont  été  nécessités  par 
l'activité  de  la  vente  qui,  au  bout  de  trois 
mois,  dépassait    déjà  cinq   mille    exem- 
plaires. Nos  lecteurs  sont  assez  indépen- 
dants d'esprit  pour  ne  pas  juger  de  la 
valeur  d'un  volume  par  le  chilfre  de  sa 
vente  et  ils  savent  déjà  à  quoi  s'en  tenir 
sur  la  haute  portée  de  celui-ci:  mais  il  est 
intéressant  de  noter  la  faveur  avec  laquelle 
le   grand   public  accueille  une  œuvre  si 
profondément  inspirée  de  la   science  so- 
ciale. C'est  un  exemple  des  applications 
nombreuses  et  diverses  dont  notre    mé- 
thode est  susceptible  et.  quelle  que  soit  la 
part  très  certaine  du  talent  personnel  de 
M.  Paul  Bureau  dans  le  résultat  obtenu, 
nous  sommes  certains  d'être  d'accord  avec 
lui  en  affirmant  que  la  science  sociale  n'y 
est  pas  étrangère. 

P.  R. 

Cours  préparatoire  à  la  Philosophie. 
Le  Monde,  IHomme  et  les  Sciences 

(1  vol.  in  4%  Port  au-Prince,  1907 1;  par 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


310 


le  GÉNÉRAL  LÉGITIME,  ancien  président  ((p 
la  répitblirfue  d'I/nïli. 

Parmi  les  personnalités  éniinentes  de  la 
république  d'Haïti,  le  général  Légitime  est 
certainement,  à  l'heure  actuelle,  Fhomme 
le  plus  instruit  dans  toutes  les  branches 
maîtresses  de  l'érudition,  le  plus  remar- 
quable par  la  hauteur  des  idées  et  la  no- 
blesse des  sentiments. 

Son  nouveau  volume  est  un  ouvrage 
didactique,  ainsi  que  le  montre  le  titre  : 
Cours  préparatoire  à  la  philosophie.  D'ac- 
cord avec  la  méthode  employée  par  la 
science  sociale,  qu'il  connaît  depuis  long- 
temps, le  général  Légitime  évite  de  pro- 
céder par  des  déductions  a  priori.  Il 
place  d'abord  sous  les  yeux  de  l'étudiant, 
dans  une  série  de  chapitres  sur  l'astro- 
nomie et  le  système  général  du  monde, 
sur  les  sciences  physiques  et  naturelles, 
sur  la  psychologie,  les  résultats  acquis  par 
les  observations  des  savants,  avec  de 
brèves  et  typiques  conclusions.  Dans  une 
seconde  partie,  l'auteur  passe  en  revue  les 
sociétés  humaines  de  l'ancien,  puis  du 
nouveau  monde,  les  migrations,  la  consti- 
tution des  races  et  leurs  affinités,  etc.  Je 
signale  particulièrement  le  chapitre  sur 
«la  structure  et  l'organisation  sociales  s, 
p.  22y  et  suiv. 

Cet  ouvrage  suppose  une  infinité  de 
lectures. 

Un  dernier  chapitre,  exposant  les  con- 
clusions du  général  Légitime  à  la  suite  de 
cette  revue  générale  des  connaissances 
humaines,  fait  ressortir  l'harmonie  qui 
existe  entre  la  somme  de  ces  connaissances 
et  l'idée  de  Dieu  ainsi  que  la  cosmogonie 
de  Moïse. 

A.    DE    PfiÉMLLE. 

Sex  and  Society,  par  William  T.  Thomas 
professeur  adjoint  de  sociologie  à  l'uni- 
versité de  Chicago.  -  Un  vol.  (sh.  6.6.) 
édité  par  T.  P'isher  Unwin.  Londres,  1007. 

Cet  ouvrage  de  psychologie  sociale  ne 
répond  pas  à  un  plan  conçu  d'ensemble  ; 
il  se  compose,  et  l'auteur  nous  en  avise 
d'ailleurs  dans  sa  préface,  d'articles  parus 
à  différentes  époques  et  dans  différentes 
revues    {American  Journal   of  sociology. 


Zeitschrift  fur  Social  Wissenschaft...  etc.), 
mais  qui  tous  ont  pour  objet  d'expliquer  la 
diversité  des  rôles  joués  par  l'élément 
masculin  etpar  l'élément  féminin  dans  les 
sociétés  humaines. 

Partant  d'une  étude  biologique  à  la  fois 
concise  et  documentée,  M.  Thomas  passe 
en  revue  les  différences  organiques  et  les 
activités  spéciales  qui  se  manifestent  chez 
les  deux  sexes  pour  analyser  ensuite  les 
conséquences  sociales  qui  en   découlent. 

Nous  citerons,  comme  pouvant  plus 
spécialement  intéresser  nos  lecteurs,  les 
chapitres  dont  voici  les  titres  : 

—  .Sex"  and  primitive  social  control. 
D'après  l'hypothèse  de  l'auteur,  l'organi- 
sation sociale  aurait  passé  par  trois  phases 
successives  :  La  horde,  le  matriarcat,  le 
patriarcat.  Pendant  la  première  phase  (pre- 
maternal  staffc),  le  sentiment  du  groupe 
ne  se  serait  encore  affirmé  d'aucune  ;fa- 
çon,  tandis  que  ce  sentiment  aurait  pris 
naissance  dans  la  phase  matriarcale  (par 
suite  du  rattachement  de  l'enfant  à  sa 
mère  et  à  la  lignée  féminine  dont  celle-ci 
fait  partie)  pour  s'épanouir  enfin  sous  la 
forme  du  patriarcat  en  un  système  autori- 
taire et  hiérarchisé  où  l'élément  masculin 
prend  définitivement  en  main  le  contrôle 
domestique. 

—  Sex  and  primitive  indiistri/  paHse  en 
revue  les  formes  différentes  de  l'activité 
chez  l'homme,  et  chez  la  femme,  ainsi  que 
l£s  travaux  qui,  dans  les  sociétés  simples, 
en  dérivent  pour  les  deux  sexes. 

—  Dans  Sex  and  primitive  moral ili/, 
l'auteur  ayant  défini  la  morale,  l'art  de 
combiner  harmoniquement  les  activités 
associées  pour  donner  à  chacun  le  maxi- 
mum de  liberté  d'action,  fait  remarquer 
qu'en  fait,  l'individu,  dans  toute  société 
organisée,  travaille  moins  pour  son  avan- 
tage personnel  que  pour  l'avantage  du 
groupe. 

Il  convient  de  citer  également,  comme 
études  fertiles  en  aperçus  ingénieux  mais 
plus  spécialement  psychologiques,  les 
chapitres  :  Sex  and  social  feeliny,  psycholoij y 
of  exogamy,  psychology  of  modesty  and, 
ctothing,  où  l'auteur  cherche  à  mettre  en 
évidence  les  mobiles  qui  chez  les  pleu- 
plades  primitives,   ont  déterminé  l'esprit 


320 


BULLETIN   DE    LA   SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 


d'association,  les  unions  hors  groupes 
{exogamy)  et  les  manifestations  diverses 
du  sentiment  de  pudeur,  notamment  dans 
révolution  du  costume.  A  remarquer  en 
passant  combien  cette  dernière  étude  trahit 
ces  préoccupations  chères  à  la  race  anglo- 
saxonne. 

En  résumé,  cet  ouvrage  qui,  au  point  de 
vue  strict  de  la  science,  sociale,  pourrait 
être  critiqué,  car  il  fait  trop  souvent  appel, 
surtout  dans  les  derniers  chapitres  cités, 
à  des  hypothèses  invérifiables,  apporte 
cependant,  dans  certaines  de  ses  parties, 
un  appoint  sérieux  aux  interprétations  qui 
reposent  sur  l'observation  des  faits  ;  c'est  à 
ce  titre  que  nous  l'enregistrons,  en  regret- 
tant toutefois  que  M.  William  T.  Thomas 
n'ait  pas  cru  devoir  refondre  ses  articles 
au  profit  d'une  œuvre  plus  une  et  plus 
étudiée. 

D.  Alf.  Agache. 

Le   Rôle    sociologique   de   la    guerre. 

par  le  capitaine  A.  Constantin.  Paris. 
Librairie  Alcan,  108,  boulevard  Saint- 
Germain. 

Pendant  que  tant  de  personnes,  pre- 
nant leurs  désirs  pour  des  réalités,  croient 
pouvoir  d'un  trait  de  plume  réformer  l'hu- 
manité et  amener  par  des  discours  philo- 
sophiques les  hommes  à  abandonner  des 
pratiques  cent  fois  séculaires,  d'autres, 
plus  épris  de  précision  scientifique,  cher- 
chent à  élucider  ces  graves  questions  par 
des  méthodes  d'études  semblables  à  celles 
de  la  Science  sociale  et  qui,  par  conséquent 
ne  peuvent  manquer  de  donner  des  résul- 
tats intéressants. 

Tel  est  le  cas  du  capitaine  Constantin, 
qui,  dans  un  livre  plein  d'érudition,  nous 
montre  le  rôle  que  la  guerre  joue  dans  la 
société  et  combien  il  serait  vain  et  même 
peu  désirable  d'en  souhaiter  l'abolition. 

Avant  de  donner  une  analyse  de  cet  in- 
téressant ouvrage,  il  convient  de  parler 
tout  d'abord  de  celui  du  docteur  Stein- 
metz,  de  La  Haye,  que  l'auteur  a  traduit  et 
réuni  avec  le  sien  en  un  seul  volume. 

L'originalité  des  vues  du  docteur  Stein- 
metz  consiste  en  ce  que,  non  seulement  il 
ne  croit  pas,  comme  la  plupart  des  gens,  à 


l'impossibilité  de  la  suppressionde  la  guerre , 
simple  expression  d'instincts  indéracina- 
bles chez  l'homme,  mais  qu'en  outre  cette 
suppression,  supposée  possible,  lui  parait 
devoir  être  un  mal. 

Dans  une  introduction  pleine  de  verve 
ironique,  il  nous  montre  l'optimisme  co- 
mique des  gens  qui  pensent  que  les  hom- 
mes ne  font  le  mal  que  par  erreur  et  dé- 
sirent tous  le  bien  et  le  beau.  Optimisme, 
dit-il,  qui  s'étale  avec  une  candeur  ridi- 
cule sous  les  formes  multiples  de  l'anar- 
chisme,  du  féminisme,  du  collectivisme 
et  des  rêveries  sur  la  paix  universelle. 

L'auteur  montre  ensuite  quelle  étrange 
conception  de  la  sociologie  est  encore  ré- 
pandue dans  le  public,  où  tout  homme  un 
peu  instruit  et  qui  lit  son  journal  se  croit 
à  même  de  résoudre  tous  les  problèmes 
sociologiques.  Il  montre  combien  cette 
science  diffère  des  autres  où  chacun  ne 
parle  «  cj^ue  de  ce  qu'il  sait  ».  «  L'homme 
de  science,  dit-il,  n'a  aucune  peine  à  ne 
pas  parler  de  ce  qu'il  ignore.  Il  n'y  a  que 
sur  \e  terrain  de  la  sociologie  qu'il  ad- 
met les  incursions  des  barbares.  Cepen- 
dant la  sociologie  est  la  plus  difficile  des 
sciences.  » 

Mais  la  partie  la  plus  originale  du  tra- 
vail du  docteur  Steinmetz  est  celle  où  il 
traite  de  l'utilité  directe  et  de  l'utilité 
indirecte    de    la  guerre. 

La  base  du  raisonnement  de  l'auteur  est 
que  la  guerre  n'est  que  la  manifestation 
des  instincts  d'agressivité  qui  se  rencon- 
trent chez  tous  les  êtres  et  qui  ne  sont 
rien  moins  que  la  condition  sine  qua 
non  de  la  loi  darwinienne  sur  la  sélec- 
tion naturelle.  La  guerre  est  nécessaire  à 
la  sélection  des  groupements  humains 
comme  la  lutte  pour  la  vie,  sous  quelque 
forme  qu'elle  se  présente,  est  néces.saire  à 
la  sélection  de  tous  les  êtres.  Cette  loi 
assure  le  progrès  de  l'humanité,  aussi  bien 
quand  elle  s'adresse  aux  groupements 
nationaux  que  lorsqu'elle  s'adresse  aux 
individus  isolés. 

Pour  lui,  si  l'agressivité  n'avait  pas 
existé,  l'homme  même  n'existerait  pas. 

L'État  ne  s'est  formé  que  sous  la  pres- 
sion de  la  nécessité  de  la  défense  exté- 
rieure ;  les  institutions  juridiques,  l'union 


DE   SCIENCE    SOCIALE. 


321 


étroite  de  la  famille  dérivent  aussi  des 
besoins  de  protection  et  de  défense.  Enfin 
l'amour  de  ses  semblables  et  les  senti- 
ments affectueux  qui  se  sont  dévelop- 
pés dans  la  famille  ou  dans  les  groupe- 
ments plus  importants  proviennent  égale- 
ment de  la  tendance  à  l'agressivité  et  de 
la  nécessité  de  se  défendre,  et  l'auteur 
termine  par  cette  phrase  catégorique  : 
«  C'est  à  l'agressivité  et  aux  aptitudes 
guerrières  que  nous  devons  tout  progrès, 
toute  morale,  tout  sentiment  de  douceur 
et  même  la  possibilité,  si  péniblement  ga- 
gnée, de  discuter  sur  la  guerre.  » 

L'auteur,  passant  alors  à  l'utilité  indirecte 
de  la  guerre,  déclare  que,  pour  lui,  inter- 
dire toute  guerre,  ce  serait  «  supprimer 
la  concurrence  collective  dans  sa  forme 
originale  et  essentielle  ».  «  Serait-il  vrai 
ment  meilleur  et  plus  beau,  ajoute-t-il,  que 
des  Etats  pourris  ou  insouciants  puissent, 
sans  être  troublés  par  rien,  continuer  à 
vivre  et  qu'ils  n'encourent  ni  avertisse- 
ment, ni  punition,  ni  exécution  finale?  » 
«  Sois  fort,  »  voilà  ce  que  conseille  la  doc- 
trine de  la  rudesse  et  de  la  sévérité  ;  elle 
a  l'effort  pour  conséquence.  «  Peu  importe 
que  tu  sois  faible,  »  voilà  ce  que  dit  la  mo- 
rale de  la  faiblesse  et  de  la  veulerie;  elle 
a  pour  conséquence  l'engourdissement  gé- 
néral. 

L'auteur  étudie  ensuite  les  dommages 
réels  résultant  de  la  guerre  et  conclut  que 
les  avantages  l'emportent  de  beaucoup. 

«  Si  nous  comparons,  ajoute-t-il,  les  maux 
"  de  la  guerre  avec  ceux  qui  résultent  de 
«  la  concurrence  pacifique,  les  premiers 
«  peuvent  à  peine  entrer  eu  ligne  de 
«  compte,  ils  sont  bien  minimes  à  côté 
«  des  seconds  qui  torturent  presque  tout 
«  le  monde  et  sans  répit. 

«  Il  e.st  vrai  que  le  socialisme  cherche 
«  aussi  à  abolir  cette  concurrence  indivi- 
"  duelle  si  dure,  mais  ce  serait  un  remède 
«  mortel,  ce  serait  guérir  la  maladie  par 
«  la  mort!  Une  véritable  et  complète  abo- 
«  lition  de  la  concurrence  entre  les  indi- 
«  vidus  ou  les  groupes,  une  abolition  de 
«  la  défense  personnelle  et  de  l'agressi- 
«  vite,  aurait  pour  résultat  le  refoulement 
«  de  meiLeurs,  l'abaissement  du  tj-pe,  la 
«  mort. 


L'auteur  réfute  ensuite  l'argument  des 
gens  qui  prétendent  calculer  d'avance  les 
pertes  des  guerres  prochaines  et  déclarent, 
en  se  basant  sur  la  perfection  de  l'arme- 
ment, que  ces  pertes  seront  épouvantables. 
«  Je  voudrais  faire  remarquer,  dit-il,  que 
«  la  durée  d'une  guerre  et  la  .somme  des 
«  sacrifices  qu'elle  entraine  dépendent 
«  toujours  de  ce  que  les  nations  peuvent 
«  supporter.  Et  ceci,  loin  d'être  avant  tout 
X  une  question  de  chiffres,  est  une  question 
«  foncièrement  sociale  et  morale.  Si  la 
«  guerre  est  plus  meurtrière,  elle  cessera 
«  plus   tôt... 

«  Quant  aux  dépenses  militaires,  elles 
«  ne  semblent  pas  trop  fortes  à  celui  qui 
«  les  considère  d'un  point  de  vue  aussi 
«  haut  que  possible...  Qu'un  peuple  vigou- 
«  reux  remplace  un  peuple  sans  énergie, 
«  et  que  les  défauts  des  nations  soient 
«  radicalement  corrigés,  n'y  a-t-il  pas  là, 
<f  au  point  de  vue  de  l'avenir  du  monde, 
«  un  ensemble  de  faits  valant  beaucoup 
'<  de  milliards?  » 

Enfin  dans  son  dernier  chapitre,  l'auteur 
étudie  l'importance  que  peut  avoir  le  con- 
grès de  La  Haye. 

Pour  lui,  les  congrès  «  n'ont  jamais  pu 
que  baptiser  le  dernier  fait  accompli  ». 

Quant  aux  tribunaux  d'arbitrage,  ils  ne 
pourront,  dit-il  ironiquement,  que  compli- 
quer im  peu  l'œuvre  de  la  diplomatie,  qui 
devra  disposer  les  choses  de  façon  que  le 
jury  d'arbitrage  puisse  en  tirer  logique- 
ment la  solution  demandée. 

L'auteur  conclut  enfin  : 

«  Toute  la  terre  devenue  une  sorte  de 
maison  de  retraite  pour  les  individus  et 
pour  les  États,  plus  de  lutte,  plus  d'effort, 
plus  de  responsabilité,  plus  d'élimination, 
des  incapables:  voilà  un  bel  idéal  de  vieil- 
lard :  pourrir  dans  un  fauteuil  !  ■■ 

Le  capitaine  Constantin  après  avoir  tra- 
duit et  présenté  au  public  français  l'ou- 
vrage du  docteur  Steimetz  a  entrepris 
de  faire  l'application  de  ces  théories  à  la 
France. 

«  Pour  se  placer  au  même  point  de  vue 
«  positif  que  ce  savant,  pour  tirer  tout  le 
€  parti  possible  de  son  travail  et  surtout 
<  pour  en  faire  une  application  "raisonnée 
<t  à  notre  pays,  il  est  utile  d'avoir  présentes 


322 


BULLETIN    DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


«  à  l'esprit  les  acquisitions  récentes  des 
«  sciences  anthropologiques  et  sociologi- 
«  ques,  ainsi  que  certaines  théories  de  la 
«  politique  internationale  contemporaine  ; 
«  il  est  utile  avant  tout  de  se  èouvenir  des 
«  circonstances  qui  ont  servi  à  la  forma- 
«  tion  de  la  France,  et  de  se  rappeler,  avec 
«  l'évolution  du  peuple  français,  ses  plus 
«  lointaines  origines. 

Tel  est  le  plan  de  louvrage  du  capitaine 
Constantin.  Nous  ne  pouvons  mieux  faire 
pour  en  montrer  tout  Tintérét  que  d'iden- 
tifier quelques-uns  de  ses  chapitres. 

Origines  techniques  des  populations  fran- 
çaises.—  Influences  qui  déterminent  la 
formation  de  l'esprit  des  peuples. 

Facteurs  de  l'éducation  du  peuple  fran- 
çais. —  La  patrie  et  les  éléments  du  sen- 
timent national.  —  Les  intérêts  économi- 
ques de  l'accord  international,  la  guerre 
et  l'humanité.  —  De  l'arbitrage  interna- 
tional, de  la  paix  et  du  droit.  —  De  l'armée 
et  du  militarisme. 

Dans  ce  dernier  chapitre  l'auteur  avec 
sa  compétence  de  technicien  fait  une  étude 
pour  ainsi  dire  sociale  de  l'organisation 
militaire  et  met  en  lumière  des  faits  cu- 
rieux et  suggestifs,  notamment  sur  l'armée 
de  métier  et  sur  l'armée  composée  de  sol- 
dats citoyens.  La  comparaison  suivante 
entre  l'évolution  identique  du  soldat  et 
de  Fouvrier  sous  l'empire  du  machinisme 
militaire  et  du  machinisme  industriel  est 
saisisant  : 

«  Lorsque  les  armes  à  feu  eurent  di- 
«  minué  l'efficacité  des  troupes  de  choc 
«  dans  les  batailles  et  augmenté  l'impor- 
«  tance  du  rôle  qu'y  tenait  l'infanterie. 
«  lorsqu'elles  eurent  rendu  presque  inutiles 
«  les  pesantes  armures,  moins  indispen- 
«  sables  la  vigueur  musculaire  et  Fhabi- 
s  leté  à  manier  la  lance  ou  l'épée,  il  fut 
€  plus  facile  à  l'approche  d'une  guerre 
«  d'équiper,  d'armer  et  cFinstruire  les 
«  hommes  levés  à  Fimproviste,  mais  en- 
«  cadrés  d'anciens  soldats  et  d'officiers  de 
«  métier.  De  même  aujourd'hui,  dans  la 
«  plupart  des  industries,  on  peut  se  passer 
«  de  l'habileté  professionnelle  qu'avaient 
«  les  artisans  d'autrefois,  grâce  à  la  di- 
«  vision  du  travail  et  aux  progrès  du 
'(  machinisme   qui    permettent    de    faire 


«  exécuter  les  ouvrages  plus  difficiles  par 
('  des  manœuvres  à  peine  dégrossis  dirigés 
«  par  de  bons  contremaîtres.  » 

Ce  chapitre  abonde  en  aperçus  neufs  et 
intéressants  dont  les  titres  suivants  donne- 
ront du  reste  une  idée  :  Rapport  entre  les 
institutions  militaires,  l'état  social  et  les 
fins  de  la  politique.  —  Conditions  qui  font 
la  puissance  de  la  nation  armée.  —  In- 
fluence éducatrice  de  l'armée.  —  Influence 
du  militarisme  au  point  de  vue  sanitaire. 
—  Emploi  possible  des  institutions  mili- 
taires au  bien  intérieur  de  l'État. 

En  résumé,  le  livre  du  capitaine  Cons- 
tantin est  un  ouvrage  de  grande  érudition, 
qui  arrive  à  son  heure  et  fera  réfléchir 
tous  ceux  qui  désirent  asseoir  leurs  opi- 
nions sur  des  faits  et  non  sur  de  vaines 
théories. 

M.    DURIEU. 

Icarie  et  son  fondateur  Etienne  Cabet, 

par  G.  Prudhommeaux.  —  1  vol.  7  francs. 
E.  Cornély  et  C"-,  101,  rue  de  Vaugi- 
rard. 

Voilà  un  livre  qui  sera  lu  avec  profit  J 
par  les  membres  de  notre  société  qui  s'in-  1 
téressent  à  la  question  du  communisme. 
En  effet,  à  notre  point  de  vue,  Cabet 
est  plus  intéressant  que  Karl  Marx,  par- 
ce qu'il  a  voulu  fonder  une  cité  com" 
muniste,  tandis  que  le  second  est  resté 
dans  le  pur  domaine  de  la  spéculation. 

Le  livre  de  M.  Prudhommeaux  est  très 
documenté  ;  il  a  consciencieusement  puisé 
ses  informations  aux  sources  les  plus  sûres 
et  les  plus  variées.  Quand  l'on  connaît  la 
vie  de  Cabet  dans  tous  ses  détails,  on  est  4 
frappé  de  voir  comment,  à  chaque  instant.  * 
les  faits  viennent  corroborer  tous  ceux  qui 
ont  été  relevés  par  les  collaborateurs  de 
la  Science  sociale. 

Dans  une  première  partie,  consacrée  à 
la  vie  de  Cabet  avant  la  fondation  d'Icarie, 
l'auteur  '  nous  le  montre  issu  d'un  pays 
—  la  Bourgogne  —  où  l'on  *  donne  à  tout  le 
monde  les  noms  de  frère  et  de  cousin  ». 
Communautaire  d'origine,  il  n'est  pas  en- 

1.  Cabel,  né  à  Dijon  en  1788.  est  fils  d'un  petit 
patron  tonnelier,  qui  a  pu  lui  faire  donner  une 
instruction  supérieure. 


DE  SCIENCE    SOCIALE. 


:i2.s 


core  communiste,  mais  tandis  que  ses  trois 
frères  aînés,  devenus  tonneliers,  prennent 
contact  avec  les  réalités  de  l'existence,  il 
devient,  lui,  un  pur  intellectuel,  un  avo 
cat,  et  qui  plus  est,  un  avocat  qui  fait  de 
la  politique.  Le  voilà  dans  Tengrenage  du 
clan  politique,  celui  de  la  Charbonnerie 
française  sous  la  Restauration,  de  la  so- 
ciété Aide-toi  le  ciel  f aidera  dans  la  mo 
narchie  de  Juillet',  etc.  Le  voilà  dans  les 
intrigues  et  les  complots  ;  le  voilà  enfin 
en  exil. 

Pendant  son  séjour  à  Londres,  de  1834 
à  1840,  Cabet,  hors  des  luttes  politiques, 
en  a  compris  le  néant,  et  fait  un  retour 
sur  lui-même:  il  devient  le  théoricien  du 
communisme  dans  son  fameux  Voyage  en 
1  carie. 

D'après  M.  Prudhommeaux,  trois  sources 
ont  alimenté  la  pensée  de  Cabet,  le  chris- 
tianisme, rutopisme  traditionnel  et  la  Ré- 
volution française.  En  réalité,  Cabet  n'a 
vu  dans  le  christianisme  que  la  doctrine 
de  l'égalité  sans  tenir  compte  du  dogme 
du  salut  personnel.  D'autre  part,  bien 
d'autres  que  lui  ont  lu  Tèlémaque,  ou  la 
Rrpublique  de  Platon,  ou  V  Utopie  de  Tho- 
mas Morus,  sans  devenir  pour  cela  des 
apôtres  du  communisme;  il  est  probable 
que  sa  mentalité  le  portait  à  se  rassasier 
de  ces  utopies.  Enfin,  il  a  interprété  la 
Révolution  française  dans  le  sens  de  la 
prise  en  charge  par  l'État  du  bonheur  uni- 
versel-. En  réalité,  tout  dérive  de  la  for- 
mation communautaire  de  son  esprit,  for- 
mation aggravée  sans  doute  par  son 
éducation  intellectuelle  et  ses  vicissitudes 
de  politicien  banni.  Rien  ne  vient  mieux 
le  démontrer  (jue  la  répartition  des 
abonnés  de  son  journal  le  Popuhdre,  qui 
en  1846  comptait  952  abonnés  à  Paris  et 
1.707  en  province  dont  256  à  Lyon,  136  à 
Toulouse,  94  à  Nantes,  61  à  Rouen,  49  à 
Reims,  27  à  Marseille,  24  à  Nancy,  etc., 
tandis  que  le  département  du  Nord  tout 
entier  ne  fournissait  qu'un  seul  abonné  '! 

1.  Notons,  en  passant,  qu'après  la  révolulion  de 
1830,  Cabet  devint  procureur  général  en  Corse, 
mais  il  n'occupa  ce  poste  que  quelques  mois  pour 
aller  siéger  sur  les  bancs  de  l'upposilion. 

2.  P.  143. 

3.  1^  205,  en  note. 


Le  même  phénomène  se  répétera  plus 
tard  pour  le  recrutement  des  colons  ica- 
riens  :  En  1854,  la  colonie  comptait 
405  membres  dont  188  venaient  de  Paris, 
34  de  Lyon,  12  de  Reims.  6  de  Toulouse, 
5  de  Nantes,  4  de  Marseille,  4  de  Bordeaux, 
55  Européens  non  français  venus  surtout 
de  l'Allemagne  et  de  la  Suisse,  et  30  Amé- 
ricains pour  la  plupart  d'origine  germa- 
nique*. Les  adeptes  du  communisme  se 
recrutent  donc  surtout  parmi  les  connnu- 
nautaires  urbains. 

Dans  son  Voyage  en  /carie,  Cabet  montre 
les  beautés  du  communisme  d'État,  en 
supposant  que  la  machine  fait  les  tra- 
vaux les  plus  fatigants  et  les  plus  en- 
nuyeux ^  que  la  paix  universelle  est  éta- 
blie, etc.  Naturellement  le  lu.xe  et  la 
monnaie  sont  proscrits,  et  le  mariage  est 
obligatoire.  Mais  le  fait  le  plus  typique 
est  le  maintien  de  la  famille  pati-iarcale  *. 

Dans  la  deuxième  partie  de  son  remar- 
quable travail,  l'auteur  nous  raconte  l'his- 
toire de  la  véritable  Icarie,  celle  qui  fut 
réellement  fondée  en  1848  dans  les  Etats- 
Unis. 

A  Sulphur-Springs.  sur  les  confins  du 
Texas  et  de  l'Arkansas,  les  terrains  ache- 
tés ne  purent  être  utilisés,  par  suite  de  la 
répartition  du  terrain  en  domaines  isolés. 
11  fallut  s'enfoncer  plus  loin  dans  l'ouest, 
vers  les  sources  de  la  Trinity  Riv  où  l'on 
pût  s'installer  sur  un  domaine  vierge  de 
4.000  hectares.  Là,  ce  fut  un  échec  com- 
plet, par  suite  de  l'ignorance  des  colons 
en  travaux  de  culture  '. 

L'auteur  nous  raconte  ensuite  comment, 
en  1849,  les  Icariens  purent  racheter  lan- 
cien  domaine  des  Mormons  à  Nauvoo.  sur 
les  rives  du  haut  Mississipi. 

Les  trois  chapitres  intitulés  le  Commu- 
nisme en  action  sont  des  plus  intéressants; 
ils  nous  dépeignent  la  vie  à  Nauvoo  de 
1849  à  1856.  Là,  afin  d'utiliser  les  cons- 
tructions mormones,  chaque  ménage  dut 
loger  dans  un  cottage  séparé,  mais  les 
repas  étaient  pris  en  commun  dans  une 
construction  centrale. 

'».  I'.  -284.  en  note. 
;;.  rv  m. 

ti.   1'.   I8H. 
7.  p.  2-20. 


324 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE   DE    SCIENCE    SOCIALE. 


Les  uns  cultivent  le  maïs  ou  des  légu- 
mes, les  autres  fabriquent  des  produits 
(chaussures,  vêtements,  eau-de-vie)  qui 
sont  vendus  à  Saint-Louis.  Mais,  »  ù  aucun 
moment,!  carie  n'a  pu  vivre  de  ses  ressources 
propres;  toujours  elle  a  du  demander  aux 
souscriptions  de  ses  amis  d'outre-mer  Vap- 
point  nécessaire  pour  équilibrer  ses  re- 
cettes et  ses  dépenses  »  K  Pour  appuyer 
cette  assertion,  l'auteur  publie  de  nom- 
breux budgets  tirés  aux  meilleures  sour- 
ces. Comme  nous  l'avons  dit,  les  cités 
communistes  ne  subsistent  que  si  chacun 
reçoit  plus  qu'il  ne  donne  '-  et  si  la^mi- 
sère  maintient  règalité  ^.  Il  faut  y  ajouter 
un  despotisme  soupçonneux,  se  rappro- 
chant beaucoup  des  pratiques  des  Jésuites 
au  Paraguay  ^  Le  luxe  et  les  bijoux  sont 
bannis.  En  outre,  le  recrutement  se  fait 
suivant  une  sélection  ;  il  n'y  a  pas  moins 
de  48  conditions  d'admission,  que  l'auteur 
analyse  en  détail.  Malgré  tout,  l'union  ne 
dura  pas,  des  clans  se  formèrent  et  une 
scission  s'imposa  en  1856.  Les  cultiva- 
teurs restèrent  à  Nauvoo,  tandis  que  la 
plupart  des  artisans  allèrent  s'établir  à 
Saint-Louis,  avec  Cabet,  qui  meurt  en  arri- 
vant. 

Ses  disciples,  à  Saint-Louis,  continuè- 
rent à  pratiquer  les  dogmes  du  commu- 
nisme, grâce  toujours  à  l'appoint  des 
fonds  venant  de  Paris.  Le  déficit  augmente 
de  plus  en  plus,  et  l'on  commence  à  re- 
connaître qu'il  est  plus  coûteux  de  tout 
fabriquer  soi-même  que  d'acheter  les  ob- 
jets fournis  par  le  commerce,  surtout  dans 
les  grandes  villes.  Aussi  les  Icariens  de 
Saint-Louis  entrent  de  plus  en  plus  dans 
la  voie  de  la  production  commerciale  '. 
Malheureusement  la  guerre  de  Sécession 
vient  alourdir  le  marché:  la  partie  la  plus 

i.  p.  278. 

2.  L'humanité   évolue-l-elle    vers  le  socialisme? 

3.  P.  314. 

4.  P.  338. 

3.  P.  451  et  43-2. 


valide  de  la  communauté  va  s'enrôler 
dans  l'armée  fédérale  pour  toucher  la 
prime  allouée  aux  volontaires.  Malgré  tout, 
la  décadance  continue  et  les  derniers  Ica- 
riens chassés  par  la  misère  vont  rejoindre, 
en  1864,  leurs  anciens  associés.  Ceux-ci, 
endettés  peu  à  peu,  avaient  dû  vendre 
leur  domaine  de  Nauvoo,  en  1860,  pour 
aller  en  défricher  un  autre,  à  Corning, 
dans  riowa.  La  guerre  de  Sécession,  si 
fatale  aux  artisans  de  Saint-Louis,  favorisa 
les  producteurs  de  mais  et  de  viande  de 
Corning.  11  y  eut  une  espèce  de  boom,  et 
la  communauté  prosi)éra,  mais  en  même 
temps  l'individualisme  se  glisse  parmi  les 
membres,  principalement  les  jeunes  :  les 
jardins  deviennent  jiropriété  individuelle! 
Enfin,  en  1878,  à  la  suite  d'un  jugement 
du  tribunal,  la  séparation  s'accomplit.  La 
communauté  des  vieux  diminue  peu  à 
peu,  et  se  dissout  en  1805:  on  est  trop 
peu  nombreux  pour  continuer  à  vivre  en 
commun^! 

Quant  à  la  communauté  des  jeunes,  elle 
diminue  également,  et  abandonne  peu  à 
peu  les  travaux  de  fabrication  et  de  cul- 
ture pour  s'en  tenir  à  l'èlevaije  des  bes- 
tiaux! '  .  En  1883,  dans  l'e.spoir  d'arrêter 
la  décadence,  la  jeune  Icarie  émigré  en 
Californie  pour  fusionner  avec  une  colo- 
nie fondée  par  Pierre  Leroux,  mais  la 
liquidation  est  définitivement  ])rononcée 
en  1886. 

Notre  analyse  ne  donne  qu'une  faible 
idée  de  la  documentation  méticuleuse  qui 
appuie  les  faits  cités  ainsi  que  de  l'abon- 
dance des  détails.  Nous  ajouterons  que 
l'auteur  s'est  rendu  sur  les  lieux  mêmes 
où  ont  vécu  les  différentes  communautés 
icariennes  dont  il  nous  retrace  les  vicis- 
situdes. Ce  magnifique  volume  e.st  illustré 
de  ])hotogravures  et  de  cartes. 

P.  Descamps. 

G.  P.  C04. 
7.  P.  373. 


CHEMIN    DE    FIER     D'ORLEANS 


La  Compagnie  d'Orléans  a  déciilé  que,  jusqu'au  jour  de  la  fermeture  delà  chasse,  le<  trains  :î  et  40 
s'arrêteront  à  Nouan-le-Fuzelier  les  jours  indiqués  ci-après  : 

Train  3.  —  Le  train  3  partant  de  Paris-Quai-d'Orsay  à  7  h.  20  du  matin  s'arrêtera  les  dimanches 
et  jours  fériés. 

TiiAiN  40.  —  Le  train  40  partant  de  Yierzon  à  7  h.  42  du  soir  s'arrêtera  les  dimanches,  lundis,  jours 
fériés  et  lendemains  de  jours  fériés. 

D'autre  part,  jusqu'au  jour  de  la  fermeture  de  la  chasse  : 

a)  Les  trains  433  et  30G  qui  circulent  sur  la  ligne  d'Étampes  à  Beaune-la-Rolande  et  qui  corres- 
pondent h  Étampes  aux  trains  3  et  10  précités,  s'ai icteront  à  la  station  tZ'J.'îcrjMa;  les  dimanches  et  jours 
fériés. 

t)  Le  train  439  de  cette  même  ligne  qui  corres)  ond  à  Etampes  avec  le  tiain  43  partant  de  Paris  à 
6  h.  35  du  soir,  s'arrêtera  à  la  station  de  Villemurli  i  les  dimanches  et  les  veilles  de  jours  fériés. 

^^ag'on- restaurant 

Jusqu'au  jour  de  la  fermeture  de  la  chasse,  un  wagon-restaurant  circulera  sur  la  section  de  Paris  à 
Vierzon  : 

1"  Dans  le  sens  de  Paris,  le  samedi  de  chaque  semaine  et  les  31  octobre,  24  et  31  décembre  par  le 
le  train  199  partant  de  Paris-Quai-d'Orsay  à  7  h.  10  du  soir  ; 

2"  Dans  le  sens  de  Vierzon,  le  dimanche  de  chaque  semaine  et  les  V  novembre,  25  décembre  et 
1''^  janvier  dans  le  train  114  partant  de  Vierzon  à  G  h.  52  du  soir. 

Ces  nouvelles  facilités  seront  certainement  très  appréciées  des  chasseurs. 


CHEMINS  DE  FER  DE  PAEIS-LYON-MEDITERRANEE 
de  PARIS  aux  ports  au   delà  de  SUEZ,  ou  vioe  versa 


Les  voyageurs  partant  de  Paris  pour  les  ports  au  delà  de  Suez,  ou  inversement,  peuvent  obtenir, 
indépendamment  de  leurs  billets  d'aller  et  retour  sur  les  paquebots,  des  billets  d'aller  et  retour  de 
Paris  à  Marseille  ou  vice  versa,  valables  un  an,  au  prix  de  : 

li-e  classe  :  145  fr.      »  \    via  Dijon-Lyon, 
2e    classe  :  104  fr.  40  }     ou  Nevers-Lyon, 
3<-    classe  :      68  fr.  05  '     ou  Nevers-Clermont. 
Ces  billets  sont  délivrés  par  la  Compagnie  des  Messageries  Maritimes  et  par  les  Chargeurs  réunis. 
Les  billets  de  chemin  de  fer  et  ceux  des  paquebots  peuvent  être  de  classes  différentes. 


De  PARIS  en  ORIENT  (i^/â  Marseille) 

La  Compagnie  P.-L.-^I..  d'arcord  avec  les  Compagnies  des  Messageries  Maritimes,  Fraissinet  et 
Paquet,  délivre  des  billets  simples,  valables  45  jours,  pour  se  rendre,  par  Marseille,  de  Paris  :'i 
Alexandrie,  Port  Saïd.  Jaffa,  Beyrouth,  Smyrne,  Constantinople,  Batoum 
Odessa,  Samsoun.  Salonique,  Le  Pirée.  etc. 

Les  agences  de  la  Compagnie  des  Messageries  Maritimes  délivrent  des  billets  d'aller  et  retour, 
valables  120  jours,  pour  se  rendre,  par  Marseille,  de  Paris  à  Alexandrie,  Port-Saïd,  Jaffa. 
Beyrouth. 

Arrêts  facultatifs  sur  le  réseau  P.-L.-M.  (par  la  Bourgogne  et  le  Bourbonnais), 

Franchise  de  bagages    :  sur  le  chemin  de  fer,  30  kg.  par  place, 

—  sur  les  paquebots,  100  kg.    par  place  de  \"   classe;   GO  kg.  par  place   de 

2'-  classe. 

Pour  plus  amples  renseignements  consulter  le  Livret-Guide  horaire  P.-L.-M.  en  vente  dans  les  gares 
au  prix  de  0  fr.  50. 


CHEMINS  DE  FER  DE  PARIS  A  LYON  ET  A  LA  MÉDITERRANÉE 


La  Compagnie  P.-L.-M.  vient  de  publier  une  série  de  25  cartes  postales  reproduisant,  en  cou- 
leurs, les  plus  remarquables  de  ses  affiches  illustrées. 

Ces  25  cartes  postales,  renfermées  dans  une  pochette,  sont  mises  en  vente  dans  les  bibliothèques 
des  principales  gares  du  réseau,  au  prix  de  1  franc  ;  ces  cartes  sont  aussi  vendues  séparément  à  rai- 
son de  0  fr.  05  l'exemplaire.  La  pochette  e.<t  envoyée  à  domicile  sur  demande  accompagnée  de  1  franc 
en  timbre.s-poste  et  adressée  au  Service  Central  de  l'Exploitation,  20,  boulevard  Diderot,  à  Paris. 


CHEMIN    BE    FER    DU    NORD 


PARIS-NORD  A  LONDRES  (viâ  calais  ou  boulogne) 

CINQ  services  l'apides  quotidiens  dans  chaque  sens 

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La  Gare  de  Paris-Nord,  située  au  centre  des  affaires,  est  le  point  de  départ  de  tous  les  grands  er.press 
européens  pour  l'Angleterre,  la  Belgique,  la  Hollande,  le  Danemark,  la  Suède,  la  Norvège,  l'Allemagne, 
la  Russie,  la  Chine,  le  Japon,  la  Suisse,  l'Italie,  la  Côte  d'Azur,  l'Egypte,  les  Indes  et  l'Australie. 


Voyages  internationaux  avec  Itinéraires  facultatifs 

A  effectuer  sur  les  divers  grands  réseaux  français  et  les  principaux  réseaux  étrangers. 
Validité  :  45  à  90  jours.  Arrêts  facultatifs. 


CHEMINS    DE    FER    DE    L'OUEST 


POUR     MOS     EMFANXS 


Nous  avons  déjà  signalé  à  l'attention  des  Voyageurs  et  Touristes  les  Guides,  Livrets  et  Albums 
publiés  sur  la  Normandie  et  la  Bretagne  par  la  Compagnie  de  l'Ouest. 

Ces  publications  ne  s'adressant  qu'aux  gi-andes  personnes,  la  Compagnie  de  l'Ouest  a  pensé  être 
agréable  aux  enfants  en  faisant  établir,  exclusivement  à  leur  intention  et  comme  souvenir  de  vo3-age. 
un  livret-aquarelle  de  costumes  et  paysages  bretons. 

Ce  livret-aquarelle  comprend  8  gravures  en  couleurs,  chacune  reproduite  eu  esquisse  au  trait  noir, 
sur  la  page  mobile  qui  lui  fait  vis-à-vis  et  que  les  enfants  peuvent  expédier  comme  carte  postale, 
après  l'avoir  coloriée  suivant  le  modèle  ;  plusieurs  chansons  (paroles  et  musique),  choisies  parmi  les 
œuvres  du  Barde  breton  Botrel,  et  enfin  quelques  renseignements  géographiques. 

Nul  doute  que,  par  son  prix  modique  (0  fr.  60)  et  son  cachet  artistique,  il  n'obtienne  un  grand  et 
légitime  succès. 

Le  livret-aquareDe  de  la  Bretagne  se  trouve  dans  les  bibliothèque-  des  gares  du  réseau  de  l'Ouest 
ou  est  adressé  franco  à  domicile  contre  l'envoi  de  sa  valeur  (0  fr.  60)  en  timbres-poste  au  Service  de 
la  Publicité  de  la  Compagnie,  20,  rue  de  Rome,  à  Paris. 


BIBLIOTHEQUE   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

PUBLIÉE    SOIS   I.A    DIRFXTION    DE 

M.    EDMOND    DEMOLINS 


ENQUÊTE  SOCIALE 


LES 

POPULATIONS  FORESTIÈRES 

DU  CENTRE  DE  LA  FRANCE 

MORVAND,   BAS   NIVERNAIS,   PUISAYE 

PAR 

A.  BOYER  G'^  de  DAMAS  d'ANLEZY 

E    DEMOLINS  P.  DESGAMPS 


PARIS 

BUREAUX    DE  LA   SCIENCE  SOCIALE 

TjG,    rue   jaiob,    5G 

Octobre  1907 


SOMMAIRE 


I.  Le  riorvand.  P.  3. 

I.  Le  type  morvandeau,  par  E.  Demolins. 

Le  Morvandeau  est  un  petit  paysan-bûcheron.  —  Il  forme  la  transition 
entre  les  populations  pastorales  du  Plateau  central  et  les  populations  fores- 
tières de  l'Est.  —  Le  tran.sport  des  bois  ])ar  flottage  vers  Paris.  —  La  dis- 
solution de  la  famille  patriarcale. 

II.  Le  Morvand,  \)i\y  le  C"  de  Damas  ii'Am.ezv. 

Le  Lieu.  —  L'industrie  des  bois.  —  Le  type  social.  —  L'immigration  (nourrices, 
cliarretiers.  moissonneurs). 

m.  L' Évolution  sociale  du  Morvand,  jt.ir  P.  Descamps. 
Les  trois  étapes  de  l'évolution  du  Morvand.  —  Période  de  la  culture  intégrale 
en  familles  patriarcales.  —  Période  de  la  culture  intégi-ale  associée  à  l'ex- 
ploitation forestière  (le  grand  propriétaii-e  et  le  bûcheron  salarié  dc-sorga- 
nisé).  —  Période  de  la  culture  intensive  et  de  l'e.xploitation  forestière  (dis- 
parition des  communautés  paysannes). 

II.  Le  Bas  Nivernais.  P.  31. 

Les  auciiMines  communautés  itaysannes  et  leur  dissolution.  —  L'état  actuel 
des  pays. 

I.  Le  Bazois,  par  le  C"  de  Damas  d'Anlezy. 

Le  Lieu.  —  L'exploitation  forestière.  —  L'élevage  et  la  culture.  —  Les  nour- 
rices et  le  luxe.  —  La  grande  industrie.  —  Conclusions. 

II.  L'ouvrier  industriel  du  Nivernais,  d'après  quelques  monographies,  par 

P.  Desiami'S. 
L'ancien  type  du  fondeur  au  bois,  tl'après  une  monographie  de  MJL  St-Léger 
et  Le  Play.  —  Le  faïencier  de  Nevers.  d'après  une  monographie  de  M.  de 
Toytot. 

III.  La  crise  de  V exploitation  forestière,  d'après  les  observations  de  3L  Roblin. 
Les  causes  de  la  crise.  —  Les  grèves  et  les  jiremiei-s  syndicats.  —  Les  nou- 
veaux syndicats  et  le  contrat  collectif.  —  Le  fy|)e  actuel  du  petit  paysan- 
bûcheron  du  centre  de  la  France. 

III.  La  Puisaye,  jiar  Auguste  P>ovek.  P.  (in. 

I.  Esquisse  historique . 

II.  État  ancien  de  la  Puisaye. 
m.  État  actuel  de  la  Puisaye. 

IV.  Le  type  social. 


3fc-0-10*- 


ENQUÊTE  SOCIALE 


LES 


/ 

POPULATIONS  FORESTIÈRES 

DU  CENTRE  DE  LA  FRANCE 

MORVAND,   BAS  NIVERNAIS,   PUISAYE 


LE  MORVAND 


F.    LE    TYPE    MORVANDEAU 


Le  Morvancl  ost  un  massif  isolé  et  montagneux  de  88  kilo- 
mètres de  long  sur  iO  kilomètres  de  large,  qui  est  actuellement 
divisé  entre  les  départements  de  la  Cùte-d'Or,  de  la  Nièvre,  de 
Saone-et-Loire  et  de  l'Yonne.  Il  est  comme  un  ilôt  détaché  du 
Plateau  central,  qui  aurait  été  projeté  assez  loin  vers  le  N<jrd. 

Par  suite  de  cette  situation  septentrionale,  il  se  trouve  placé 
dans  la  zone  à  humidité  plus  constante  où  la  forêt  remporte 
décidément  sur  le  pâturage.  De  fait,  les  montagnes  du  Morvand 
sont,  couvertes  de  sombres  forêts,  où  dominent  le  chêne,  le 
hêtre,  le  charme,   le  bouleau  et  l'aune. 


A  LES  rOPULATIONS  FORESTIÈRES  DU  CENTRE  DE  LA  FRANCE. 

Le  sol  de  ce  massif  montagneux  étant  essentiellement  grani- 
tique, par  conséquent  peu  favorable  à  la  culture,  les  popula- 
tions ont  eu  plus  d'intérêt  à  organiser  lexploilation  méthodique 
de  la  forêt,  qu'à  développer  le  défrichement.  On  n'a  donc  livré 
à  la  culture  que  les  parties  les  plus  fertiles  où  l'humus  s'est  ac- 
cumulé; ces  parties  sont  cxploilées  sous  le  régime  de  la  petite 
culture,  par  des  populations  qui  vivent  en  môme  temps  et  en 
grande  partie  de  la  forêt. 

Le  type  dominant  du  Morvand  est  le  petit  pay fian-bucheron. 

Ce  type  présente  certaines  ressemblances  avec  celui  de  la 
Lorraine.  Mais  il  en  diffère  sur  deux  points  essentiels  : 

1°  L'art  pastoral  est  plus  développé  quen  Lorraine.  Comme 
tous  les  pays  granitiques,  le  Morvand  se  distingue  par  l'abon- 
dance de  ses  irrigations  et  par  l'étendue  de  ses  prairies,  cela  ne 
veut  pas  dire  que  l'art  pastoral  y  soit  très  brillant;  c'est  un  art 
pastoral  pauvre,  à  cause  de  la  nature  du  sol.  La  race  des  bœufs 
du  Morvand  n'est  pas  renommée;  elle  est  d'un  faible  rapport 
pour  la  boucherie  et  sort  surtout  au  travail.  Autrefois,  on  éle- 
vait des  chevaux  dans  le  Morvand,  mais  ils  ont  disparu  devant 
le  cheval  demi-sang*.  On  sait  d'ailleurs  que  le  cheval,  moins 
exigeant  que  le  bœuf,  se  contente  de  pâturages  plus  maigres. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ces  populations  trouvent,  dans  cet  art  pas- 
toral, une  certaine  ressource,  et  par  là,  elles  forment  bien  la 
transition,  à  la  fois  géographique  et  sociale,  entre  les  régions 
plus  pastorales  du  Plateau  central  et  les  régions  plus  forestières, 
plus  agricoles  et  plus  industrielles  des  Vosges. 

D'ailleurs,  les  Morvandeaux  sont  d'autant  plus  attachés  à  cet 
art  pastoral  pauvre,  qu'ils  ne  tirent  pas  de  la  forêt  les  fabri- 
cations variées  qu'en  tirent  les  Lorrains. 

2"  La  forêt  ri' est  exploitée  qu'en  vue  du  bois  de  chauffage. 

Voilà  qui  est  bien  différent  de  ce  que  l'on  observe  en  Lorraine, 
où  la  forêt  donne  lieu  à  une  extraordinaire  variété  d'indus- 
tries et  de  fabrications. 

Dans  le  Morvand,  la  forêt  ne  produit  aucune  industrie,  c  Ce 
qu'il  faudrait  dans  ce  pays,  ce  sont  des  industries  forestières.  On 
ne  rencontre  pas  ces  mille  petites  industries  nées  de  la  forêt; 


LE    MORVANT».  O 

telles  la  sa])oterie  de  luxe,  la  robinetterie  et  la  fabrication  «les 
manches  de  parapluies.  A  peine  dans  les  villages  quelques 
petits  sabotiers.  Les  chutes  deau  abondent,  le  bois  d'œuvre  se 
rencontre  partout;  malgré  le  furetage',  il  y  a  dans  nombre  de 
forêts  des  hêtres  et  des  chênes  magnifiques.  Et  pas  un  établis- 
sement de  tournerie  et  de  saboterie-!  » 

La  forêt  n'est  exploitée  que  pour  le  bois  de  chauffage.  Une  pé- 
tition adressée,  en  18i2,  à  la  municipalité  parisienne  pour  de- 
mander la  suppression  des  droits  d'octroi  sur  les  bois  à  brûler, 
contient  ce  passage  :  <(  Le  petit  propriétaire,  comme  le  petit  cul- 
tivateur, ne  connaît  pas  d'autre  industrie.  Ces  habitudes  sécu- 
laires ne  peuvent  se  changer  sans  qu'il  en  résulte  un  désastre 
pour  ce  pays.  »>  II  est  vraiment  impossible  d'exploiter  la  forêt 
d'une  façon  plus  simple,  plus  primitive  et  moins  rémunératrice. 

Cet  état  arriéré  d'exploitation  me  parait  tenir  à  deux  causes  : 

Il  doit  provenir  d'abord  de  la  formation  pastorale  conservée 
par  suite  de  l'abondance  des  prairies. 

Cette  formation  a  maintenu  ces  populations  dans  les  travaux 
simples  et  routiniers  et  les  a  détournées  de  ceux  qui,  comme  la 
fabrication,  exigent  plus  d'initiative  et  entraînent  plus  d'aléa. 

Cet  état  arriéré  doit  provenir  ensuite  d'une  circonstance  géo- 
graphique spéciale  :  la  nature  et  la  direction  du  système  hydro- 
graphique du  Morvand. 

Le  massif  du  Morvand  donne  naissance  à  une  grande  variété 
de  cours  d'eau,  qui.  réunis  ensuite  à  l'Yonne,  vont  se  jeter  dans 
la  Seine,  au-dessus  de  Paris.  Cette  région  s'est  donc  trouvée  de 
tout  temps  en  rapport  avec  Paris  par  la  voie  la  plus  naturelle 
et  la  plus  économique,  par  une  route  qui  «  marche  toute  seule  », 
qui  exige  le  moins  d'effort  de  traction,  le  moins  de  frais  d'éta- 
blissement et  d'entretien,  et  f[ui  est  la  mieux  adaptée  aux 
transports  des  objets  ayant  une  faible  valeur  sous  un  gros 
poids. 

Par  suite  de  l'existence  de  cette  route,  le   Morvand  était  la 

1.  Mode  d'exploitation  qui  consiste  à  n'abattre  que  les  branches  ([ui  ont  atteint 
leur  valeur  marchande. 

2.  Ardouin-Duniazet.   Voyaoc  en  France.  i'°  série,  p.  27, 


6  LES    roriLATTfKXS    KORESTTEREP   DU    TENTHE    DE    LA    I  RANGE. 

région  forestière  doù  Paris  pouvait  tirer  son  bois  de  chauffage 
le  plus  facilement  et  le  plus  économiquement. 

C'est,  en  elïet,  au  moyen  d'un  système  assez  ingénieux  de  flot- 
tage que  les  bois  du  Morvand  sont  amenés  à  Paris,  sous  forme 
de  bûches.  «  Le  flottaae,  c'est  la  vie  du  Morvand;  nulle  part  il 
n'est  entrepris  sur  une  aussi  vaste  écliclle.  Nulle  part,  aussi,  il 
ne  montre  mieux  ce  que  peut  l'esprit  d'association.  Si  l'on  pre- 
nait une  cart(^  hydrographique  du  Morvand,  on  verrait  le  pays 
tout  entier  sillonné  d'une  multitude  de  petits  ruisseaux,  s'épa- 
nouissant,  d'une  façon  rythmique,  en  étangs  disposés  comme 
les  grains  d'un  chapelet.  La  source  même  est  transformée  en 
lagunes  et  possède  un  ou  plusieurs  ports  sur  ses  rives'  ». 

Ce  procédé  de  transport  des  bois  par  eau  est  le  mécanisme 
caractéristique  de  l'exploitation  forestière  dans  le  Morvand. 

Les  acquéreurs  de  coupes  de  bois  transportent  leurs  bûches 
au  bord  de  l'étang,  ou  des  ruisseaux,  qui.  tous,  possèdent  des 
ports.  Là,  les  ouvriers  frappent  les  bûches  sur  chaque  extrémité, 
au  moyen  d'un  marteau,  et  marquent  ainsi  les  bois.  Ces  marques, 
différentes  pour  chac[ue  marchand,  sont  une  croix,  un  cadenas, 
une  cognée,  etc.  Il  n'y  a  plus  ensuite  qu'à  jeter  le  bois  à  l'eau 
et  à  le  laisser  courir  à  l'Yonne.  Mais  il  faut  que  le  cours  d'eau 
ait  un  débit  assez  puissant.  C'est  pour  cela  qu'on  a  établi  un 
grand  nombre  d'étangs,  qu'on  vide  successivement  pour  pro- 
duire des  chasses  violentes  et  entraîner  les  bûches. 

Malgré  cela,  jamais  les  bûches  n'arriveraient  à  destination  s'il 
n'y  avait  une  entente  entre  les  riverains,  les  marchands  de  bois 
et  les  gens  employés  à  assurer  le  flottage.  Cette  entente  a  été 
établie  depuis  15i5.  car,  à  cette  époque,  les  Parisiens  recevaient 
déjà,  par  le  flottage,  les  bois  du  Morvand.  Il  s'est  alors  formé  une 
association  qui  est,  encore  aujourd'hui,  telle  qu'il  y  a  trois  cent 
cinquante-deux  ans.  On  voit  que  cette  industrie  n'a  guère  pro- 
gressé. 

Quiconque  jette  du  bois,  ne  fût-ce  qu'un  stère,  dans  le  ruisseau 
ou  l'étang,  avec  l'intention  de  le  reprendre  à  son  arrivée  dans  le 

1.  Ardouin-Dumazel,  Voyage  en  France,  p.  27, 


LK    -MiiUVAMi.  7 

biez  de  li'ica,::c  (  U'iagc)  est,  de  droit  et  d'ol'lice,  nicmbic  de  la 
société.  Il  paiera  tant  par  décastère,  selon  le  trajet  parcouru  ; 
mais  il  n'a  plus  à  s'occuper  de  son  bois.  Des  bûches  s'arrêtent-ellos 
contre  la  rive?  les  agents  de  la  Société,  échelonnés  de  la  source 
à  l'embouchure,  les  repoussent  dans  le  courant.  Une  bûche  trop 
lourde  est- elle  allée  au  fond?  ils  la  retirent,  la  font  sécher  et,  à 
un  autre  flot,  la  font  descendre.  Enfin,  arrivé  au  biez  de  tricage,  le 
bois  sera  retiré  de  l'eau,  classé  par  catégories  et  empilé  sur  le  bord 
du  canal,  dans  le  tas  portant  la  marque  de  chaque  propriétaire. 
Ces  sociétés  de  flottage  sont  maîtresses  de  régler  la  date  du 
flot,  d'ouvrir  et  fermer  les  retenues  des  étangs,  de  faire  circuler 
leurs  agents  sur  toutes  les  propriétés  riveraines. 

Les  ports  où  finit  le  flottage  ont  ensuite  à  procéder  au  triage 
de  tous  ces  bois.  Clamccy  et  Grains  se  partagent  ce  travail  sur 
l'Yonne.  Le  bois  est  disposé  sur  des  piles,  non  seulement  par 
marques,  mais  encore  par  qualité  et  essence. 

Le  travail  pour  retirer  les  bûches  de  l'eau  et  en  faire  le  triage 
est  très  pénible.  Aussi  le  bois,  qui  coûte  \'i  à  56  francs  le  décas- 
tère rendu  sur  le  bord  du  ruisseau,  arrive  à  Clamecy  grevé  de 
près  de  20  francs  de  frais  supplémentaires,  et  il  doit  encore  sup- 
porter le  transport  par  chalands  jusqu'à  Paris'. 

Le  flottage  traverse  cependant  une  crise.  Il  diminue  lentement 
parle  développement  des  chemins  vicinaux  et  des  voies  ferrées. 
Enfin,  l'ouverture  du  canal  du  Nivernais  à  la  grande  navigatioi) 
permet  d'expédier  les  bois  non  flottés,  bien  plus  recherchés,  va- 
lant 20  francs  de  plus  par  décastère. 

Le  Morvand  est  donc  une  région  où  l'exploitation  forestière 
s'est  arrêtée  à  sa  forme  la  plus  simple,  la  production  du  bois  de 
chauffage  :  c'est  presque  de  la  Simple  Récolte.  Elle  donne  nais- 
sance au  type  très  rudimentairc  du  bûcheron. 

La  forêt  n'a  donc  pas  produit  ici  le  développement  industriel 
et,  par  voie  de  conséquence,  le  développement  social  que  l'on 
constate  en  Lorraine.  Le  Morvandeau  est  un  Lorrain  à  peine 
ébauché  :  la  forêt  ne  l'a  pas  développé. 

1.  Ardouin-Duinazel,  Vojjar/c  en  France,  p.  3. 


8  LE?    r'dPLLAÏIONS    FORESTIERES    DU    CENTRE    DE    LA    FRANCE. 

Aussi  est-il  resté  bien  plus  fortement  attaché  aux  deux  soutiens 
traditionnels  que  le  Lorrain  a  presque  complètement  lâchés  : 
l'art  pastoral  et  la  communauté. 

Mais  c'est  un  art  pastoral  pauvre,  qui  ne  suffit  plus  à  faire 
vivre  son  homme.  Quant  à  la  communauté,  comme  elle  ne 
trouve  plus  à  s'appuyer  fortement  sur  l'art  pastoral,  elle  est 
misérable  et  décline  de  jour  en  jour. 

Jusqu'ici  elle  avait  été  soutenue  par  ce  mode  très  rudimentaire 
d'exploitation  forestière,  qui,  on  vient  de  le  voir,  est  presque 
une  simple  récolte,  comme  Fart  pastoral.  Mais  voici  qu'aujour- 
d'hui cette  ressource  elle-même  est  menacée  ou  tout  au  moins 
amoindrie.  La  consommation  du  charbon  de  bois  a  fortement 
diminué;  beaucoup  de  ménages,  à  Paris  et  dans  les  grandes 
villes,  se  servent  de  fourneaux  à  gaz  ou  à  l'huile  minérale.  Lin- 
vention  des  poêles  à  feu  continu  a  substitué  le  chaufïage  à  la 
houille  au  chauffage  au  bois.  En  voilà  plus  qu'il  ne  fallait  pour 
porter  le  dernier  coup  à  la  communauté,  car,  on  le  sait,  ce  régime 
est  ébranlé  dès  que  le  travail  simple  et  facile  est  en  voie  de  dis- 
paraître ou  de  diminuer. 

Autrefois,  le  Morvand  était  un  pays  de  communautés  de  fa- 
mille. Mais  peu  à  peu  ces  communautés  ont  été  obligées  de  se 
dissoudre,  par  suite  des  circonstances  (jue  nous  venons  d'indi- 
quer. Une  des  dernières  qui  ait  résisté  et  qui  ait  pu  être  observée 
est  la  communauté  des  Jault,  de  Saint-Benin-des-BoisK  En 
réalité,  Saint-Benin-des-Bois  se  trouve  dans  le  pays  des  Amo- 
gnes,  mais  les  communautés  du  Morvand  étaient  semblables  à 
celles  des  autres  parties   du  Nivernais. 

La  communauté  des  Jault  se  composait  de  sept  ménag^es,  dont 
les  chefs  descendaient  tous  d'un  commun  ancêtre  et  portaient 
le  même  nom.  Les  biens  ruraux,  leurs  dépendances,  les  bestiaux 
et  l'habitation  étaient  la  propriété  indivise  de  tous  les  membres. 
Cette  communauté  fonctionnait  ainsi  depuis  plusieurs  siècles. 
Les  filles  qui  se  mariaient  au  dehors  recevaient  une  dot  de 
1.350  francs  une  fois  payée.  Elles  pouvaient  cependant,  en  cas 

1.  Les  Ouvriers  européens,  t.  V,  p.  20b. 


LE    M OR VAN D.  M 

de  veuva.ee,  revenir  dans  la  communauté.  Le  père  de  J'amille 
ne  transmettait  à  sa  mort  aucun  bien  propre  à  ses  enfants;  il  les 
laissait  seulement  en  possession  des  droits  indivis  do  propriété 
acquis  à  tous  les  membres  de  la  communauté. 

Tous  les  travaux  s'exécutaient  sous  la  direction  du  maître  et 
de  la  maîtresse,  élus  comme  les  plus  capables  de  faire  prospérer 
l'association.  La  gestion  du  fonds  commun,  les  achats  et  les  ventes 
étaient  l'attribution  principale  du  maître,  qui  ne  manquait 
pas  d'ailleurs  de  conférer  sur  les  questions  les  plus  délicates  avec 
l'aide  qui  devait  ordinairement  lui  succéder  et  avec  les  membres 
les  plus  intelligents. 

Le  premier  symptôme  de  la  décadence  de  l'institution  remonte 
à  l'année  1816.  A  cette  époque,  Etienne,  fils  de  François^,  alors 
maître  de  la  communauté,  se  retira,  donnant  ainsi  le  premier 
exemple  qui  se  fût  présenté  depuis  cinq  cents  ans,  d'une  renoncia- 
tion aux  avantages  de  cette  association.  Il  fut  alors  régulièrement 
désintéressé  par  une  indemnité  de  1.350  francs,  c'est-à-dire  par 
une  somme  égale  à  celle  que  la  communauté  accordait  aux  filles. 

En  18V3,  François,  fils  de  cet  Etienne,  et  qui  avait  été  élevé  en 
dehors  de  la  communauté,  adressa,  après  la  mort  de  son  père,  au 
tribunal  de  Nevers  une  action  en  partage.  Le  jugement,  rendu  en 
ISiô,  admit  cette  demande.  Enfin,  les  dissensions  intérieures  qui 
s'étaient  envenimées  depuis  ISiO,  sous  l'excitation  même  des 
débats  judiciaires,  amenèrent,  en  18i6,  entre  toutes  les  parties 
intéressées,  un  compromis  fondé  sur  la  dissolution  de  la  commu- 
nauté. 

Un  membre  intelligent  de  l'ancienne  communauté,  qui  avait 
souffert  comme  tous  les  autres  de  l'anarchie  et  du  désordre  mo- 
ral, et  qui  depuis  a  prospéré  sous  le  régime  de  la  propriété  privée, 
ayant  été  consulté  vers  1854  sur  des  causes  de  la  décadence  des 
Jault,  résumait  ainsi  ses  souvenirs  : 

«  Le  plus  ancien  maître  dont  le  nom  me  soit  connu  est  le  père 
Niée  (Née);  je  ne  l'ai  jamais  vu,  mais  j'en  ai  souvent  entendu 

1.  L'habitude  de  designer  ciiaque  individu  [lar  son  nom  de  baplênie  suivi  de  celui 
du  père  est  un  des  traits  caracliTJstiiiues  des  communautés:  on  sait  que  cet  usage 
est  également  suivi  dans  toutes  les  communautés  patriarcales  de  l'Orient. 


10  Li:S    l'Ol'ULATlU.NS    KnlîESTIÈHES    h[     CëMKE    DE    I.A    KHA.NCE. 

parler  à  mon  grand  (grand-père).  Il  se  trouva  tout  à  coup  investi 
de  l'autorité  de  maître  à  l'âge  de  trente-quatre  ans,  par  suite 
d'une  épidémie  ({ui  ravag-ea  la  communauté  et  le  laissa  le  plus 
âgé  des  membres  survivants.  Son  administration  fut  sage  et  res- 
pectée. Il  avait  l'entière  disposition  du  bien  commun,  dont  il  ré- 
partissait  les  fruits  équitablement  entre  tous,  en  proportion  des 
besoins  de  chacun.  Les  associés,  de  leur  côté,  se  prêtaient  de  bonne 
grâce  aux  travaux  qu'il  leur  distribuait,  sûrs  que  le  maître,  qui 
les  avait  tous  vus  s'élever  autour  do  lui  et  qui  les  avait  toujours 
traités  comme  ses  propres  enfants,  saurait  mieux  qu'eux  ce  qu'il 
était  à  propos  de  faire.  En  un  mot,  il  régissait  bien  et  tout  était 
soumis  sous  lui.  De  son  vivant,  maître  Niée  choisit  Etienne  le 
Jault  dit  le  Petit-Tienne,  frère  de  mon  grand,  qu'il  menait  par- 
tout avec  lui  et  qui  lui  succéda.  Sous  l'administration  de  maître 
Petit-Tienne,  tout  continua  comme  par  le  passé  :  on  n'allait  que 
par  les  ordres  du  chef  de  la  communauté. 

(c  Mais  sous  François,  mon  grand,  qui  mourut  vers  1830,  Agé 
de  quatre-vingt-quatre  ans,  l'esprit  d'insubordination  se  glissa 
dans  la  communauté  :  les  jeunes  gens  devinrent  fiers  et  n'écou- 
tèrent plus  les  anciens,  qu'ils  voulurent  mener;  ce  que  voyant, 
le  père  François  disait  souvent  :  «  Cent  diantres,  mes  enfants, 
«  vous  verrez  que  vous  ne  prospérerez  plus  ».  De  ce  moment  et 
sous  maître  Claude  qui  ferma  la  liste  des  maîtres  de  la  coninui- 
nauté,  les  choses  allèrent  de  mal  en  pis  :  les  devoirs  religieux 
furent  oubliés  ;  les  jeunes  se  mirent  à  jurer;  ils  ne  voulurent  plus 
travailler  qu'à  leur  fantaisie  pour  le  compte  de  la  communauté, 
détournaient  tout  ce  qu'ils  pouvaient,  soit  de  travail,  soit  d'au- 
tres objets  communs,  au  profit  de  leurs  propriétés  particulières, 
dont  la  règle  leur  interdisait  cependant  l'exploitation  directe. 
Ils  s'arrogèrent  aussi  le  droit  d'exiger  des  comptes  et  de  sur- 
veiller la  répartition  des  fruits.  De  là,  des  défiances  et  souvent 
des  querelles.  Dès  lors,  les  jours  de  calme  et  de  bonheur  que  la 
communauté  avait  accomplis  disparurent  sans  retour!  » 

Cet  exemple  montre,  une  fois  de  plus,  comment  finissent  les 
communautés  :  elles  finissent  lorsque  les  travaux  faciles,  deve- 
nant moins  rémunérateurs,  il  faut  recourir  à  des  travaux  plus 


r.E    MûHVA.Mi. 


11 


intenses.  Alors  les  individus  jeunes  se  refusent  à  travailler  pour 
le  profit  commun;  ils  trouvent  plus  avantageux  d'avoir  pour 
eux  seuls  le  produit  entier  de  leur  travail.  Ainsi,  peu  à  peu  et 
fatalement,  s'accomplit  l'évolution  de  la  propriété  collective  à  la" 
propriété  individuelle,  qui,  seule,  est  adaptée  à  la  nécessité  de 
leltort  intense  et  de  l'esprit  novateur. 

En  1789,  ainsi  que  le  constate  M.  de  Lavergne,  «  on  b'ouvail 
encore  dans  le  Morvand  un  grand  nombre  de  familles  virant 
en  communauté,  comme  au  moyen  âge,  et  cultivant  à  perpé- 
tuité la  même  terre,  soit  qu'ils  en  fussent  propriétaires  indivis, 
soit  qu'ils  en  fussent  seulement  détenteurs  aux  conditions  réglées 
entre  eux  et  le  seigneur,  par  la  convention  ou  parla  coutume  ». 

Le  résultat  de  cette  longue  pratique  de  la  communauté  fut 
d'empêcher  le  développement  du  Morvand  et  d'en  faire  une 
des  régions  les  plus  arriérées  de  la  France.  «  Dans  ce  territoire 
d'environ  douze  lieues  de  côté,  écrivait  M.  Dupin  aîné,  on  ne 
trouvait,  il  y  a  quarante  ans,  Jii  unp  route  royale,  ni  une  roule 
départementale,  ni  un  seul  chemin  en  bon  état.  Point  de  ponts, 
quelques  arbres  à  peine  équarris  jetés  sur  les  cours  d'eau,  ou, 
plus  ordinairement,  des  pierres  disposées  çà  et  là  pour  passer 
les  ruisseaux.  Cette  contrée  était  une  véritable  impasse,  une 
sorte  d'épouvantail  par  le  froid,  la  neige,  les  aspérités  du  ter- 
rain, la  sauvagerie  des  habitants,  un  vrai  pays  de  loups.  En- 
core aujourd'hui,  les  habitants  ne  mangent  que  du  seigle,  des 
pommes  de  terre  et  du  sarrasin,  ne  boivent  que  de  l'eau  excepté 
les  jours  de  fête,  s'habillent  de  vêtements  grossiers,  se  chaussent 
de  sabots  qui  coûtent  quatre  sous  la  paire  et  vivent  dans  des 
huttes  immondes,  pêle-mêle  avec  les  animaux.  L'n  petit  nombre 
de  châteaux,  très  peu  de  maisons  bourgeoises,  point  d'industrie, 
des  métayers  pauvres  cultivant  de  pauvres  domaines  et  plus 
souvent  de  très  petits  propriétaires,  bûcherons  l'hiver,  cultiva- 
teurs l'été  '.   » 

Il  a  donc  fallu  chercher  un  supplément  de  ressources,  et 
c'est  ainsi  que  s'est  développée  récemment  l'industrie  des  nour- 

1.  L.  de  LaveiKne. 


12  LES    POPULATIONS    FORESTIÈRES    HT    (.ENTRK    DE    LA    FRANCi:. 

rices,  l'élevage  humain,  qui  est  encore,  si  j'ose  ainsi  parler,  un 
travail  de  Simple  Récolte,  bien  adapté  à  ces  populations  peu 
entreprenantes. 

Vindustrie  des  nourrices,  comme  celle  du  bois  à  brûler,  est 
due  à  la  facilité  e/  à  la  régularité  des  relations  entre  le  Morvand 
et  Paris.  De  même  qu'il  exportait  facilement  des  bois  dans  la 
capitale,  ce  pays  se  mit  k  y  exporter  des  nourrices.  Il  vint  un 
moment  où,  dans  le  pays,  il  n'y  eut  de  femmes  que  les  très 
vieilles,  les  très  jeunes,  ou  celles  que  des  tares  physiques  em- 
pêchaient de  trouver  place  à  Paris;  encore  celles-ci  eurent-elles 
bientôt  des  nourrissons  amenés  dans  le  pays  par  les  nour- 
rices revenant  de  Paris,  ou  par  les  meneurs  et  meneuses 
d'enfants. 

(l'est  d'ailleurs  une  tendance  très  marquée,  chez  les  popula- 
tions issues  de  la  communauté  et  plus  ou  moins  formées  à  la  pra- 
tique de  l'art  pastoral,  de  demander  au  travail  des  femmes  un 
excédent  de  ressources,  lorsque  l'industrie  traditionnelle  devient 
insuffisante.  L'homme,  peu  dressé  au  travail  et  répugnant  sur- 
tout à  tout  travail  nouveau,  aime  mieux  y  plier  la  femme.  C'est 
ainsi  que,  dans  tout  l'Orient  communautaire  et  pastoral,  on 
voit  la  femme  astreinte  aux  plus  dures  besognes  pendant  que 
l'homme  passe  la  plus  grande  partie  de  ses  journées  à  ne  rien 
faire.  Tout  état  social  qui  ne  dresse  pas  l'homme  au  travail 
personnel  et  intense  a  pour  effet  d'abaisser  la  condition  de  la 
femme,  en  lui  imposant  un  surcroit  de  besogne. 

C'est  bien  ce  qui  arriva  dans  le  Morvand,  oîi  le  développement 
de  l'industrie  des  nourrices  ne  tarda  pas  à  amener  l'oisiveté  des 
hommes  et  une  démoralisation  générale.  Grâce  aux  ressources 
amassées  par  les  femmes,  les  maris,  ainsi  que  le  constate  M.  Ar- 
douin-Dumazet  ',  passent  leurs  journées  au  cabaret.  «  Bientôt  le 
Morvand,  vaste  garderie  d'enfants  parisiens,  présenta  la  plus  hon- 
teuse exploitation  humaine  qu'on  ait  jamais  vue.  L'industrie  des 
meneurs  et  dos  meneuses  se  développa.  Toutes  les  nourrices  rame- 
naient de  Paris  un,  deux  ou  trois  enfants,  racolés  dans  le  quartier 

1.  Luc.  cit.,  \).  32  et  33. 


I.E    MORVAND.  \'i 

OÙ  elles  étaient  en  service.  Ces  enfants,  épuisés  par  le  voyag^e,  pai' 
la  nourriture  au  petit  pot,  par  le  manque  de  soins,  mouraient 
comme  des  mouches;  la  mortalité  atteig-nit  75  ou  80  %.  » 

En  18(U,  dans  le  seul  canton  de  Montsauche,  sur  2.88i 
femmes  accouchées,  1.897  étaient  parties  pour  Paris  comme 
nourrices.  Celles  qui  restaient  devenaient  en  j>artie  éleveuses 
de  «  petits  Paris  ».  Dans  une  seule  commune,  Montreuillon,  huit 
enfants  succombaient  en  huit  jours,  par  suite  des  fatigues  du 
voyage.  Quant  aux  nourrices  parties  pour  Paris,  elles  laissaient 
leurs  propres  enfants  aux  soins  de  voisins  ou  de  grands-pa- 
rents. En  sept  ans,  dans  ce  canton,  V'i9  d'entre  eux  périssaient 
faute  de  soins. 

Lorsque  ces  faits  révoltants  ont  été  révélés,  l'administration 
a  fini  par  s'émouvoir  et,  grâce  à  une  surveillance  médicale  très 
active,  la  mortalité  a  été  restreinte  à  une  proportion  normah\ 
Mais  la  démoralisation  causée  par  cette  industrie  n'a  pas  été 
arrêtée,  et  ne  pouvait  pas  l'être,  par  voie  administrative.  Un 
seul  fait,  signalé  par  M.  Ardouiji-Dumazet,  en  donnera  une  idée, 
les  filles-mères  se  marient  plus  facilement  que  les  autres,  car  on 
est  sûr  cruelles  pourront  aller  à  Paris. 

Le  iMorvand  nous  présente  donc  un  type  de  pays,  où  la  Simple 
Kécolte  et  la  Communauté  périclitent,  tandis  que  lExploitatiou 
Forestière  est  encore  trop  rudimentaire  pour  développer  l'aptitude 
au  travail  intense  et  à  l'initiative.  Alors  ces  populations,  incapa- 
bles de  se  relever  par  elles-mêmes,  trouvent  plus  commode  de 
vivre  du  travail  de  la  femme,  ce  qui  a  pour  effet  d'accentuer,  chez 
l'homme,  la  tendance  à  la  paresse  et,  chez  la  femme,  la  démo- 
ralisation. 

On  est  assez  embarrassé  pour  classer  ce  type.  Ainsi  qu'on 
vient  de  le  voir,  il  est  influencé  à  la  fois  par  l'art  pastoral  dé- 
clinant et  par  l'exploitation  forestière  rudimentaire.  Il  peut  donc 
être  classé  soit  à  la  fin  du  groupe  des  populations  à  formation 
communautaire  pastorale,  soit  au  commencement  du  groupe 
des  populations  à  formation  communautaire  forestière. 

Ce  dernier  parti  me  parait  préférable,  parce  cjue  l'exploita- 


li  LES    POPULATIONS   FORESTIÈRES    PU    CENTRE    DE    LA    FRANCE. 

tion  forestière  tient  ici  plus  de  place  que  l'art  pastoral.  Ce  clas- 
sement a  d'ailleurs  1  avantage  de  mieux  montrer  à  quel  moment 
précis  la  forêt  fait  évoluer  un  type  :  c'est  seulement  lorsqu'elle 
donne  lieu  à  des  fabrications  diverses. 

Le  Morvand  apparaît  donc  comme  un  l)on  type  de  transition, 
comme  une  sorte  d'introduction  qui  aide  à  comprendre  et  à  ex- 
pliquer les  régions  à  formation  forestière  dont  la  Lorraine,  par 
exemple,  est  le  type  accentué. 


II.    —    LE    MORVAN'D. 

C'est  à  tort  que  la  plupart  dos  géographes  écrivent  Morvan, 
car  l'étymologie  la  plus  probable  de  ce  nom  est  Moi'  et  Vand, 
mots  celtiques  qui  signifient  Noires-Montagnes .  L'habitant  du 
Morvand  s'appelle  Morvandeau,  qui  se  prononce  Morvandiau  et 
qui  a  pour  féminin  Morvandelle. 

Le  Morvand  est  un  massif  granitique  et  montagneux  de  88  ki- 
lomètres de  long  sur  iO  kilomètres  en  moyenne,  courant  du  Nord 
au  Sud  et  occupant  à  peu  près  le  Centre  de  la  France,  entre  le 
1"  et  le  2"  degré  de  longitude,  le  VC  et  le  \T  degré  de  latitude 
Nord.  Il  s'étend  sur  une  partie  des  anciennes  provinces  de 
Bourgogne  et  de  Nivernais  et  des  départements  actuels  de  la 
Côte-d'Or,  de  la  Nièvre,  de  la  Saône-et-Loire  et  de  l'Yonne. 

Ce  pays  est  caractérisé  par  des  montagnes  conicjues,  de  pro- 
fondes vallées,  des  rivières  torrentueuses,  de  sombres  forêts. 
Les  principales  montagnes  sont  :  la  Vieille-Montagne  au-dessus 
de  Saint-Honoré-les-Bains,  le  Haut-du-Château,  le  Vieux-Cha- 
teau,  le  Beuvray  c[ui  domine  Autun,  le  Prenelay,  enfin  le  Bois- 
du-Roi,  qui  atteint  902  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer. 
Toutes  sont  granitiques,  car  c'est  le  granit  qui  constitue  et 
délimite  exactement  le  Morvand.  Ces  montagnes  ont  un  aspect 
sévère,  bien  que  la  plupart  des  sommets  soient  boisés; 
cependant  elles  sont  peu  escarpées;  on  n'y  voit  ni  formes  angu- 
leuses ni  cols  infranchissables. 

Les  forêts  en  couvrent  une  grande  partie;  le  chêne,  le  hêtre, 


LE    JLORVAXlt.  15 

le  charme,  le  J)ouleau  et  raune  s'y  mélangent  agréablement  ot 
s'exploitent  en  bois  de  «  moule  »  pour  l'approvisionnement  de 
Paris.  J'emprunte  au  savant  historien  du  Morvand,  l'abbé  Bau- 
dian,  la  description  du  transport  des  bois  : 

«  Le  transport  de  tous  ces  bois  s'exécute  par  les  rivières 
d'Yonne  et  do  Cure,  et  leurs  principaux  affluents,  au  moyen  de 
flottage  à  bûc/ics  perdues,  ce  qui  consiste  à  les  lancer  à  l'eau  et  à 
les  abandonner  ensuite  au  couraut.  L'invention  de  ce  genre  de 
transport,  si  facile  et  si  économique,  date  de  15'i-9. 

(i  Avant  d'arriver  au  ilottage,  on  se  livre  à  diverses  opéra- 
tions préalables.  D'abord  a  lieu  la  moulée  ou  coupe  des  bois; 
elle  se  fait  pendant  l'hiver;  puis  viennent  le  charroi,  l'empilage 
sur  les  ports,  au  bord  des  rivières  et  des  ruisseaux  flottables, 
qui  s'exécutent  dans  le  cours  de  l'été.  Enfin  on  procède  au  mar- 
telage, c'est-à-dire  à  l'application  de  la  marque  de  chaque  mar- 
chand de  bois  aux  deux  bouts  des  bûches  qui  lui  apparliennent, 
afin  de  les  reconnaître  plus  tard.  Ce  moyen,  facile  pour  éviter 
les  inconvénients  d'un  mélange  général,  fut  inventé  en  1598. 
Avant  cette  époque,  les  marchands  comptaient  leurs  bûches  et 
en  retiraient  ensuite  une  quantité  proportionnelle  tant  d'une 
essence  tant  d'une  autre. 

c(  Lorsque  le  bois  est  reçu  par  le  facteur  ou  garde  de  rivière 
de  chaque  maichand,  et  que  le  moment  du  flot  est  arrivé, 
toutes  les  populations  du  voisinage  se  lèvent  ;  les  bords  des  ri- 
vières et  des  ruisseaux,  que  l'on  grossit  à  volonté,  à  l'aide 
d'étangs  ou  réservoirs,  se  couvrent  d'hommes  et  d'enfants  aux- 
quels on  donne  depuis  30  centimes  jusqu'à  1  fr.  25  par  jour'. 
Les  uns  jettent  le  bois  à  l'eau  ;  les  autres,  armés  de  longs  crocs, 
s'échelonnent  le  long  du  courant  pour  surveiller  le  flot  et  em- 
pocher que  la  goulette,  ou  milieu  du  lit  de  la  rivière  resté  libre, 
ne  se  ferme. 

«  Mais  l'étroit  passage  vient-il.  par  l'inadvertance  ou  l'im- 
puissance de  quelque  surveillant  à  s'obstruer,  alors  le  bois 
s'amoncelle  au  loin,  et  l'eau  reflue  ou  s'échappe  à  travers  les 

1.  Ceci  l'.lail  ocril  en  18(1.1.  Les  prix  ont  du  presque  doubler  depuis  lors. 


J6  LES   POPULATIONS    FORESTIÈRES   DU    CENTRE    DE    LA    FRANCE. 

])ùches  en  bouillonnant.  A  l'instant  la  vallée  retentit  de  cris 
confus,  et  les  flotteurs  accourent  à  toutes  jambes  d'aval  eu 
amont,  pour  cUprendrc. 

«  Piieu  de  plus  curieux  que  cette  opération;  elle  exige  quel- 
quefois des  efforts  longs  et  pénibles;  mais  aussi  par  moment 
elle  ne  demande  que  l'arrachement  de  quelques  bûches.  Alors 
la  rùtïe,  ou  masse  de  bois  arrêtée  s'ébranle  tout  à  coup  et  s'é- 
lance avec  un  lu'uyant  fracas  aux  applaudissements  de  tous  les 
travailleurs.  On  voit,  dans  ces  circonstances,  les  bûches  rouler, 
pirouetter,  en  s'entre-choquant.  Le  saut  de  Goulour  surtout 
offre  un  intéressant  spectacle  en  ce  genre.  Le  bois,  en  se  pré- 
cipitant de  7  à  8  mètres  de  haut,  cause  un  tel  fracas,  que  tous 
les  échos  de  la  vallée  eu  retentissent  au  loin. 

«  Arrivé  soit  à  Clamecy  soit  à  Vermonton,  le  bois  de  moule, 
retenu  par  les  arêts  placés  dans  la  rivière,  est  retiré  de  l'eau  et 
déposé  sur  le  rivage.  Alors  commence  l'opération  du  triage, 
vulgairement  appelée  le  tricage,  ou  séparation  de  la  marque  de 
chaque  marchand.  Quand  les  divers  lots  sont  tirés  à  part  sous 
la  surveillance  des  facteurs,  et  que  les  différentes  essences, 
comme  le  bois  gris  ou  le  chêne  et  le  charme,  la  traverse  ou  le 
hêtre,  la  menuise  ou  le  petit  bois,  ont  été  placés  séparément, 
les  marchands  se  rendent  à  Paris  pour  en  opérer  la  vente. 

«  Les  commerçants  de  la  capitale,  après  l'acquisition,  vien- 
nent à  leur  tour  à  Clamecy  et  à  Vermenton,  et  font  remettre  le 
bois  à  l'eau  pour  le  conduire  dans  leurs  chantiers;  mais  le  nou- 
veau transport  ne  s'opère  plus  de  la  même  manière.  On  lie 
ensemble,  au  moyen  de  harts  ou  rouettes,  de  longues  perches 
dont  on  forme  des  espèces  de  radeaux,  et  on  y  dépose  le  bois; 
c'est  ce  qu'on  appelle  trains.  Chaque  train  se  compose  de  vingt- 
cinq  décastères  ou  cinquante  cordes  de  bois  environ,  et  il  suffit 
ensuite  de  deux  hommes  pour  le  diriger.  » 

Depuis  que  ces  lignes  ont  été  écrites,  ce  genre  de  transport, 
sans  être  entièrement  abandonné,  est  le  plus  souvent  remplacé 
par  le  transport  en  bateaux  ou  en  chemin  de  fer,  plus  coûteux, 
mais  qui  n'a  pas,  pour  le  bois,  l'inconvénient  d'une  longue 
immersion. 


LE    .Mi'li\A.\D.  1/ 

On  le  voit,  les  bois  et  les  eaux  sont  les  principales  richesses 
du  Morvand  :  les  eaux  servent  encore  à  l'irrigation  des  prés; 
ajoutons  la  pêche  des  rivières  où  l'on  trouve  de  superbes 
truites. 

La  chaîne  du  Morvand  sépare,  on  le  sait,  les  bassins  de  la 
Seine  et  de  la  Loire;  le  premier  de  ces  fleuves  reçoit  l'Yonne, 
le  Serain  et  la  Cure;  le  second,  l'Aron,  qui  entoure  le  Bazois, 
et  l'Arroux.  La  Cure  est  une  jolie  rivière  aux  eaux  limpides 
courant  sur  des  galets;  elle  traverse  le  réservoir  des  Settons, 
grand  étang  de  VOO  hectares  ti'ès  poissonneux,  créé  de  18't8  à 
1858  dans  le  but  de  grossir  la  Cure  et  l'Yonne  pour  le  flottage  et 
la  navigation,  et  contenant  -22  miUions  de   mètres  cubes  d'eau. 

Aucune  mine  n'est  exploitée  dans  ce  pays  et  il  est  probable 
qu'il  ne  se  trouve  guère  de  minerai  métallifère  dans  ce  sol  tout 
granitique. 

L'agriculture  s'accommode  du  terrain  du  Morvand,  bien  qu'il 
soit  peu  fertile;  il  a  besoin  de  chaux,  et  il  faut  aller  chercher 
celle-ci  en  Bazois.  Il  y  a  quelques  vignes,  produisant  un  vin 
blanc  agréable. 

L'élevage  des  bestiaux  n'est  ni  aussi  développé  ni  aussi  facile 
qu'en  Bazois,  aussi  les  bœufs  servent-ils  surtout  au  travail.  Il 
reste  quelques  échantillons  de  la  race  morvandelle,  basse  sur 
jambes,  trapue,  bien  appropriée  à  ce  pays  de  montagnes;  mais 
ils  font  place  de  plus  en  plus  à  la  race  charolaise-nivernaise, 
peut-être  moins  nerveuse,  mais  d'un  meilleur  rapport  pour  la 
boucherie.  Quant  à  l'ancienne  race  de  chevaux  à  laquelle  le 
iMorvand  devait  une  certaine  célébrité,  elle  a  totalement  disparu 
devant  le  cheval  de  demi-sang. 

Le  porc  s'engraisse  facilement  à  l'aide  de  la  pomme  de  terre 
et  du  sarrasin,  et  constitue  une  précieuse  ressource  pour  les 
habitants,  grands  mangeurs  de  lard. 

Au  point  de  vue  du  climat,  le  Morvand  est  froid  ;  la  neige  y 
tombe  en  abondance,  et  il  n'est  pas  rare  d'en  voir  encore  au 
mois  de  mai  sur  les  sommets.  Les  orages,  comme  dans  toutes 
les  montagnes,  sont  fré({ucnts  et  causent  souvent  de  grands 
dégâts. 


18  LES    J'Ul'VLATIONS    FORESTIÈRES    DU    CENTRE   DE    LA    EKANCE. 

Pou  de  pays  ont  conservé  autant  de  souvenirs  celtiques  et 
romains;  peu  de  pays  sont  le  sujet  d'autant  de  légendes,  et 
Ton  y  retrouve  les  superstitions  de  Tantiquité  dans  la  croyance 
aux  fées  (druidesses),  la  dévotion  aux  fontaines,  dans  certains 
usages,  comme  celui  de  mettre  une  pièce  de  monnaie  dans  la 
main  des  défunts.  La  superstition  est  si  naturelle  aux  gens  de 
ce  pays,  ([uon  y  voit  aussi  la  trace  des  efforls  du  christia- 
nisme, non  pour  la  heurter  de  front,  mais  pour  la  purifier,  par 
exemple  en  dédiant  chaque  fontaine  à  quelque  saint,  en  éle- 
vant des  statues  de  la  Vierge  sur  les  pierres  jadis  souillées  par 
les  sacrifices  humains. 

Le  Morvandeau,  issu  des  anciens  Celtes,  a  une  physionomie 
très  caractéristique  :  assez  grand,  la  tête  carrée,  de  petits  yeux, 
le  visage  pâle,  ses  formes  sont  rudes,  ses  manières  hrusqucs, 
malgré  la  douceur  de  sou  caractère.  Très  crédule,  mais  très 
méfiant  pour  ses  intérêts,  ces  deux  penchants  sont  facilement 
exploités  par  les  hurcaucrates.  Généralement  sohre  et  économe, 
il  se  passionne  quelquefois  pour  le  vin.  Hahile  dans  l'art  de 
feindre,  on  l'a  parfois  accusé,  non  sans  raison,  de  duphcilé  et 
de  mensonge.  Il  aime  le  merveilleux,  la  conversation,  les  céré- 
monies religieuses,  tout  ce  qui  frappe  sou  imagination  vive  et 
ardente. 

Les  habitants  du  Morvand  se  nourrissaient  fort  mal  du  temps 
deVauban;  il  n'en  est  plus  ainsi,  bien  que  le  Morvandeau  soit 
moins  difficile  que  l'habitant  des  plaines.  Sa  santé  est  aussi 
plus  robuste,  grâce  à  l'air  vif  des  montagnes. 

Le  costume  des  hommes  consiste  en  une  chemise  de  grosse 
toile,  pantalon,  veste  et  gilet  de  drap,  et  par- dessus  la  blouse 
bleue  de  tous  les  paysans  du  Centre,  chapeau  de  feutre  à  larges 
bords,  sabots.  Les  femmes  n'ont  plus  guère  de  particulier  que  le 
bonnet  bien  connu  qu'on  voit  aux  nourrices. 

Les  nourrices!  voilà  une  source  de  richesses,  mais  aussi  de 
démoralisation  pour  le  Morvand.  Démoralisation,  d'abord  quand 
elles  prennent  à  demeure  des  pupilles  de  l'assistance  publique. 
Démoralisation,  parce  que  les  filles-mères,  acceptées  parfois 
de  préférence  aux  femmes    mariées  par  les    familles  les   plus 


LL    MOHVA.Vn.  19 

scrupuleuses  sur  tout  aulrc  [xtint,  trouvent  un  enconr.iiiTmcnf 
dans  celte  facilité  à  se  placer.  Drinoralisation  enfin,  parce  f[U(' 
la  nourrice,  après  un  an  ou  div:-luiit  mois  passés  dans  une 
famille  riche,  ne  retiouve  qu'avec  peine  et  dégoût  sa  chau- 
mière et  le  travail  des  champs. 

Il  faut  toutefois  constater  que  les  Morvandelles  sont  moins 
portées  au  luxe  que  leurs  voisines  du  l>azois,  et  que  le  fond 
plus  religieux  des  montagnardes  les  préserve  davantage  de  la 
corruption  qu'introduit  le  métier  de  nourrice. 

L'élevage  des  bestiaux,  l'exploitation  et  le  floltage  des  bois^ 
les  charrois  dans  les  forets,  l'agriculture,  voilà  les  ressources 
que  trouve  le  paysan  pour  gagner  sa  vie.  Ajoutons  que  la  pro- 
priété est  plus  divisée  qu'en  Razois. 

Knfm  le  surcroît  de  la  population  cherche  dans  rémigration 
une  ressource,  parfois  temporaire,  d'autre  fois  délinilive.  Na- 
guère encore,  des  charretiers  ou  gallvachers  descendaient  les 
montagnes  au  printemps  et  louaient  leurs  services  aux  riches 
fermiers  de  la  plaine.  Aujourd'hui,  ce  sont  surtout  les  mois- 
sonneurs qui  vieiment  en  grand  nombre  suppléer  au  manque 
de  bras  dans  le  Bazois.  Jusqu'à  présent,  ils  se  contentaient 
d'un  salaire  variant  de  3  à  5  francs  par  jour,  mais  les  politi- 
ciens sont  en  train  de  les  syndiquer,  et  si  la  prochaine  récolte 
est  abondante,  les  fermiers  auront  peu'-étre  beaucoup  de  peine 
à  s'entendre  avec  ces  braves  gens,  auxquels  on  aura  repré- 
senté leur  sort  sous  les  couleurs  les  plus  noires. 

D'autres  émigrent  sans  esprit  de  retour,  séduits  par  le  pres- 
tige des  villes,  de  Paiis  surtout,  dont  le  chemin  de  fer  leur 
rend  maintenant  l'accès  facile.  Ils  y  sont  domestiques,  employés, 
ouvriers,  et  souvent  réussissent  très  bien. 

Il  va  sans  dire  que  la  facilité  des  transports  a  eu  pour  consé- 
quence inévitable  la  disparition  d'une  partie  de  l'antique  sim- 
plicité, et,  avec  elle,  du  patois  original  qui  se  composait  de 
mots  celtiques,  latins  et  franrais,  mélangés,  confondus  et  défi- 
gures et  variait  d'un  village  et  même  d'un  hameau  à  l'autre. 

Enfin  il  y  a  l'émigration,  ou  plutôt  l'infillration  qui  se  fait 
insensiblement  de  la  montagne  à  la  plaine  par  le  besoin  de  tra- 


^0  LES    POPLLAIIONS    FORESTIÈRES   DU    CE.NÏKE    DE    LA    FRANCE. 

vail,  par  les  mariages,  etc.  Elle  a  une  bonne  intluence  sur  le 
Bazois,  en  lui  apportant  lâpre  énergie  et  la  simplicité  qui 
manquent  un  peu  à  ses  habitants. 

Comte  DE  Damas  d'Anlezy. 


OBSERVATIONS  SUR  CETTE  ENQUÊTE 

11  faut  rapprocher  ces  renseig-nements  de  ceux  que  nous  pu- 
blions plus  loin  sur  le  Bazois.  Il  y  a  comme  une  partie  liée 
entre  ces  deux  régions  limitrophes  :  le  iMorvand,  région  monta- 
gneuse, déverse  par  un  mouvement  régulier  et  en  quelque  sorte 
automatique  le  trop-plein  de  sa  population  dans  le  Bazois, 
pays  de  vallées  basses.  Les  populations,  comme  les  cours  d'eau, 
descendent  elles  vont  chercher  dans  les  pays  bas  et  plus  riches 
le  travail  qu'elles  ne  trouvent  pas  en  suffisance  dans  les  pays 
montagneux  et  pauvres. 

Mais  le  Morvand  n'appartient  pas  à  cette  variété  de  régions 
montagneuses  où  dominent  les  pâturages;  en  cela  il  diffère  es- 
sentiellement des  Pyrénées,  de  l'Auvergne  et  du  Jura  bernois. 
Nous  n'avons  pas  affaire  ici  à  l'art  pastoral^  mais  à  l'art  des 
forêts,  à  l'exploitation  du  bois.  On  comprend,  dès  lors,  que  les 
communautés  familiales  y  soient  moins  conservées,  ce  qui  se 
traduit  par  le  morcellement  de  la  propriété. 

D'autre  part  le  Morvand  se  distingue  nettement  des  régions 
montagneuses  où  l'art  des  forets  donne  naissance  à  une  foule 
d'industries  ayant  pour  objet  le  façonnage  du  bois  :  ce  qui  est 
le  cas  des  Vosges,  par  exemple.  Le  bois,  ici,  est  surtout  exploité 
en  vue  du  chauffage  et  pour  l'approvisionnement  de  Paris  en 
combustible.  Il  serait  intéressant  de  savoir  à  quoi  tient  cette 
différence.  En  tous  cas,  les  conséquences  sont  importantes. 
Tandis  que  les  population  des  Vosges  se  sont  développées  dans 
le  sens  de  l'industrie,  de  la  petite  industrie  pratiquée  le  plus 
souvent  à  la  main  et  au  foyer,  ce  qui  les  a  conduites  à  un  dé- 
veloppement de  culture  scolaire  (les  populations  industrielles 


LE    MORVAND.  21 

sont  portées  à  demander  à  l'école  un  moyen  de  s'élever  dnns 
leur  métier);  au  contraire,  les  iMorvandeaux  paraissent  peu  iu- 
dustrieux;  ceux  qui  émigrent  cherchent  du  travail  dans  des  em- 
plois inférieurs,  n'exigeant  pas  d'aptitude  spéciale  et  dans  les- 
quels on  s'élève  plus  par  l'économie  que  par  l'initiative. 

L'industrie  des  nourrices  est  ici  aussi  florissante  que  dans  le 
Bazois  et  elle  y  produit  les  mêmes  effets  que  l'on  va  constater 
dans  cette  dernière  région. 

«  Peu  de  pays,  nous  dit  M.  le  comte  de  Damas,  ont  conservé 
autant  de  souvenirs  celtiques  et  romains,  etc.  »  On  remarquera 
que  le  Morvand  avait  en  effet  une  importance  considérable 
aux  époques  celtiques  et  romaines.  Ce  massif  occupait  la  posi- 
tion stratégique  et  commerciale  la  plus  importante  peut-être  de 
la  Gaule.  La  grande  route  des  transports  était  alors  le  Rhône, 
puis  la  Saône  que  l'on  remontait  jusqu'à  la  hauteur  de  Châlon 
et  de  Dijon.  Là,  il  fallait,  au  moyen  d'un  portage,  gagner  soit 
la  Loire,  soit  la  Seine,  que  l'on  descendait  ensuite  jusqu'à  des- 
tination. Or  le  Morvand  dominait,  au  nord  et  au  sud,  cette  route 
de  terre  ainsi  que  ces  deux  fleuves  et  leurs  affluents. 

Depuis  que  les  transports  ont  emprunté  d'autres  routes,  le 
Morvand  est,  en  quelque  sorte,  retombé  sur  lui-même,  c'est-à- 
dire  sur  l'exploitation  rudimentaire  de  ces  forêts.  Il  est  rede- 
venu ce  qu'il  est  naturellement  :  un  pays  pauvre  à  ressources 
limitées.  Il  a  été,  dès  lors,  un  pays  peu  enviable.  Aussi,  lorsque 
les  conquérants  francs  se  sont  installés  en  Gaule,  y  ont  créé  des 
domaines  et  importé  plus  ou  moins  la  formation  particulariste, 
ils  ont  été  peu  tentés  par  cette  région.  Les  traditions  celtiques 
ont  donc  pu  s'y  conserver  sans  grand  mélange. 

E.  D. 

III.    —   LKVOI.niOiV    SOCIALK    DU   MORV.\ND. 

On  vient  de  voir  que,  dans  le  Morvand,  le  Lieu  est  caractérisé 
par  les  points  suivants  : 

1°  Sol  granitique  et  montagneux  couvert  de  forêts;  sur  les 
pentes,  on  trouve  des  Ilots  cultivables  formés  d'humus,  ([ue  l'on 


99 


LES    l'ni'lLATloNS    KORESTIKHKS    Iil"    CEMHE    HE   LA    FRANCE. 


appelle  ouche>.;  enfin,  l'on  trouve  des  prairies  naturelles  le  long- 
des  nombreux  ruisseaux  qui  coulent  des  montagnes; 

2"  Difficulté  des  communications  à  travers  ces  forêts  monta- 
gneuses, mais  facilité  des  transports  par  flottage  sur  les  rivières 
qui  descendent  vers  la  Seine. 

Tout  le  type  morvandeau  sort  de  là. 

D'abord,  pendant  le  moyen  âge,  nous  avons  une  période  de 

.culture  intégrale.  En  eiïet,   la    rareté  des  centres  urbains    et 

Fabondance  des  forêts  non  défrichées  dans  tout  le  nord  de  la 

France  ne  permettent  pas  encore  une  exploitation  rénmnéra- 

trice  des  forêts. 

Vers  la  Renaissance,  une  seconde  période  commence,  celle  de 
V exploitation  forestière  en  rue  de  la  vente  du  bois  de  cJiaiiffage. 
Elle  est  devenue  possible,  parce  que  les  centres  urbains,  et  en 
particulier  Paris,  ont  augmenté  d'importance,  tandis  que  dans 
leurs  voisiuages,  le  bois  est  devenu  plus  rare  par  suite  des  progrès 
du  défrichement  agricole.  C'est  alors  que  le  Morvand  commence 
à  jouir  de  sa  situation  privilégiée,  à  savoir  la  facilité  d'écouler 
ses  bois  vers  Paris  par  flottage,  en  descendant  le  cours  des  ri- 
vières. En  effet,  c'est  en  15'i^.5  que  se  forme  l'association  pour  le 
transport  des  bois  par  flottage.  Cette  association  est  restée  inva- 
riable jusqu'à  nos  jours,  de  sorte  qu'on  a  pu  l'étudier  sur  place 
ainsi  que  le  type  du  bûcheron  auquel  elle  a  donné  naissance. 

Mais  l'ancien  type  du  paysan  à  culture  intégrale  est  resté  in- 
variable à  côté  du  bûcheron,  car,  comme  nous  venons  de  le  dire, 
la  spécialisation  ne  portait  que  sur  le  bois  et  non  sur  les  [)ro- 
duits  agricoles.  Ce  type  existait  encore  au  temps  de  Le  Play  et  a 
pu  être  étudié  par  lui. 

Depuis  lors,  il  s'est  transformé  à  son  tour  j)ar  suite  de  la 
commercialisation  de  la  culliire  elle-même.  Celte  troisième  et 
dernière  période  est  due  au  développement  des  transports  en 
général,  routes,  chemins  de  fer,  etc. 

Nous  allons  étudier  ces  trois  périodes  successivement. 

1"  PÉRIODE  DE  LA  ciLTi  RE  INTÉGRALE.  —   Cette  période,  qui 

fominencc  au  moyeu  âge,   n'a  liai,  pour  les  j)aysans  purs,  que 


LE    MORVAMi.  23 

dans  la  première  moitié  du  xix^  siècle.  Ces  paysans,  qui  vivaient 
en  familles  patriarcales,  étaient  les  serfs  des  seigneurs;  et  après 
leur  affranchissement  à  la  fin  du  moyen  âge,  ils  en  devinrent 
les  métayers;  un  certain  nombre  même  purent  devenir  pro- 
priétaires. Laissant  de  côté  la  période  du  servage,  nous  étu- 
dierons surtout  le  lype  principal,  celui  du  métayer.  Ce  type 
peut  être  reconstitué  d'après  les  renseignements  recueillis  sur 
les  lieux  par  Le  Play  de  1839  à  1855. 

Tout  d'ahord,  les  cultivateurs  ont  dû  se  disperser  en  pclits 
hameaux  sur  les  ilols  cultivables  [ouches]  ;  ils  vivaient  groupés 
en  familles  j}atriarcales.  Certaines  de  ces  familles  possédaient 
le  sol  qu'elles  cultivaient,  mais  la  plupart  ne  l'occupaient  C£u'à 
titre  de  métayer  d'un  grand  propriétaire.  La  coutume  du  Ni- 
vernais favorisait  le  maintien  de  ces  communautés  :  la  tenure 
des  serfs  faisait  retour  au  propriétaire^,  s'ils  ne  laissaient  pas 
d'hoirs  vivant  en  communauté. 

Voici  comment  était  organisé  le  travail  :  ^  Jusqu'en  1830, 
dit  Le  Play',  la  méthode  de  culture  était  pasiorale  plus  qu'agri- 
cole. A  l'époque  où  furent  recueillis  les  premiers  éléments  de 
cette  monographie,  le  sol  des  métairies  était  subdivisé  en  petits 
enclos  par  de  fortes  haies  vives  plantées  d'arbres.  Chaque  enclos, 
nommé  chain/re,  produisait  d'abord  des  herbes,  lesquelles 
étaient  successivement  broutées  par  les  bœufs,  par  les  chevaux, 
puis  par  les  moutons.  Peu  à  peu  le  genêt  envahissait  ce  pâtu- 
rage ;  et  après  six  années  environ,  on  l'arrachait  pourl'incinérer 
et  pour  rendre  ainsi  au  sol  l'élément  calcaire  qui  lui  fait  généra- 
lement défaut.  Après  une  année  de  défrichement  et  de  labours, 
on  récoltait  successivement,  en  quatre  années,  un  sarrasin,  deux 
seigles  et  une  avoine.  Enfin,  on  abandonnait  de  nouveau,  pen- 
dant six  années,  le  chaiiitre  à  la  production  spontanée  de  l'herbe 
et  du  genêt.  » 

Les  animaux  domestiques  trouvaient  un  supplément  de  nour- 
riture dans  les  prairies  permanentes  des  vallées  tandis  que  les 
forêts  permettaient  l'élevage  du  porc, 

(.  Onrrirrs  riirnpri'iis.  I.   V.  p.   \\\ 


24  LES    POPULATIONS    FORESTTKliES    PF    CENTRE    PE    LA    FRANCE. 

Mais  rélevage  était  pauvre  par  suite  du  faible  développe- 
ment des  prairies.  Les  bœufs  de  la  race  morvandelle  servaient 
surtout  au  travail;  les  moutons  fournissaient  la  laine,  et  l'on  cul- 
tivait en  outre  un  peu  de  chanvre  pour  les  besoins  du  vêtement. 
Seul,  rélevago  du  cheval  donnait  lieu  à  une  exportation  vers 
les  pays  circonvoisins. 

Voyons  maintenant  comment  étaient  organisées  les  commu- 
nautés patriarcales  du  Morvand.  Au  temps  de  Le  Play,  il  en 
existait  encore  un  grand  nombre,  surtout  dans  les  parties  méri- 
dionales du  Morvand,  dans  les  cantons  de  Luzy,  dlssy-l'Évôquc, 
de  Mesvres  et  de  Toulon-sur-Arroux.  Une  famille  do  20  à  30  in- 
dividus pouvait  vivre  sur  un  domaine  de  100  à  1  ïO  hectares.  Le 
maUre  et  la  maUresse  élaient  éliifi  et  ne  pouvaient  jamais  être 
mari  et  femme.  Cette  mesure  avait  pour  but  d'empêcher  une 
entente  qui  aurait  pu  être  préjudiciable  aux  intérêts  de  la  com- 
munauté. Le  plus  souvent  on  élisait  le  fils  aîné  de  l'ancien  maître  ; 
on  n'en  choisissait  un  autre  qu'en  cas  d'incapacité  notoire.  Tous 
les  membres  se  considéraient  comme  solidaires  et  obéissaient 
sans  murmurer  au  maître.  Chaque  communauté  entretenait  ses 
malades  et  ses  invalides.  Les  veuves  pouvaient  rentrer  chez 
leurs  propres  parents  ou  rester  dans  la  communauté  de  leur 
mari.  Dans  ce  dernier  cas,  elles  y  amassaient,  en  travaillant,  un 
pécule  personnel  ;  mais  lorsque  l'âge  et  les  infirmités  les  ren- 
daient impropres  au  travail,  elles  dcsQWixxcni  reposantes  ;  c'est-à- 
dire  qu'elles  étaient  nourries  et  soignées  gratuitement,  mais 
n'avaient  plus  droit  au  pécule. 

Quand  la  communauté  devenait  trop  nombreuse,  un  ménage 
ayant  des  enfants  assez  grands  se  détachait  de  la  communauté 
et  allait  fonder  une  nouvelle  installation. 

Telle  était  dans  ses  grandes  lignes  l'organisation  de  la  famille 
dans  Fancien  Morvand.  Qu'il  nous  suffise  de  rappeler  les  grandes 
analogies  qu'elle  présente  avec  la  famille  patriarcale  atténuée 
qui,  à  l'heure  actuelle,  subsiste  encore  dans  les  Balkans.  Pour 
cela,  que  le  lecteur  se  reporte  à  la  description  que  M.  Demo- 
lins  a  faite  de  la  famille  bulgare'. 

1.  Ciiiiimcitl  lo  roule  crée  le  type  sociale  I.  11.  Ii\.  Il,  ch.  iv. 


LE    MoHVAMt.  :2-J 

2"    PkKIODK     I)I-     la     CLLTIRE     IXTÉGRALli    hX    DE    LEXPLOITA  IIO.V 

i-ORKSTiKRE.  —  Nous  avons  dit  que  cette  période  commence  au 
xvi^  siècle,  et  nous  en  avons  indiqué  les  causes.  Voyons  les 
changements  apportés  dans  l'état  social  par  l'exploitation  fores- 
tière. 

Le  fait  le  plus  saillant  est  le  développement  de  la  grande 
propriété  et  du  travail  salarié. 

En  effet,  l'exploitation  des  forêts  ne  donne  pas  un  profit  immé- 
diat; il  faut  pouvoir  attendre  ou  posséder  une  étendue  suffisante 
pour  établir  un  roulement.  Dans  le  Morvand,  l'oxploitation  fo- 
restière se  fait  dune  façon  particulière,  parce  quelle  a  en  vue 
le  bois  do  chauffage.  On  n'abat  que  les  branches  ayant  atteint 
leur  valeur  marchande. 

Le  grand  propriétaire  vend  son  bois  aux  marchands  de  Paris, 
reçoit  de  l'argent  et  paie  ses  bûcherons.  iMais  ici,  une  difficulté 
se  présente.  Le  travail  du  bûcheron  ne  se  fait  que  pendant  la 
mauvaise  saison;  il  n'est  arrêté  ni  par  la  gelée,  ni  par  la  pluie, 
la  neige  seule  y  met  un  obstacle. 

Pendant  la  bonne  saison,  le  bûcheron  se  fait  paysan  et  tra- 
vaille aux  champs.  Pourquoi?  C'est  que  l'exploitation  forestière 
ne  s'est  développée  que  peu  à  peu,  et  il  a  d'abord  été  plus  éco- 
nomique de  prendre  la  main-d'œuvre  sur  place.  En  effet,  pen- 
dant l'hiver,  les  paysans  sont  inoccupés.  Us  peuvent  donc  se 
contenter  d'un  très  faible  salaire,  car  ce  sera  pour  eux  un  sup- 
plément de  ressources.  Au  contraire,  un  spécialiste,  qui  ne 
serait  que  bûcheron  doit  se  montrer  plus  exigeant  et  se  trouve 
ainsi  éliminé. 

Il  est  évident  que  les  bûcherons  sont  recrutés  surtout  dans 
les  communautés  patriarcales  les  moins  prospères,  celles  dont 
la  propriété  devient  insuffiScinte.  Il  s'est  ainsi  formé  une  classe 
(le  petits  propriétaires.  Quant  aux  communautés  les  plus  pros- 
pères, elles  sont  devenues  peu  à  peu  liées  aux  grands  proprié- 
taires par  des  contrats  de  métayage  qui  ont  contribué  grande- 
ment à  maintenir  leur  stabilité. 

En  résumé,  à  cette  époque,  on  trouve  quatre  classes  sociales  : 

1  "  Le  grand  propriétaire  qui  fait  cultiver  par  des  communau- 


i6  LES    rui'LLATIO.XS    FORESTIÈRES    DU    CENTRE    DE    LA    FRANCE. 

tés  de  métayers,  et  qui,  en  hiver,  fait  exploiter  ses  bois  par  des 
bûcherons  salariés; 

2"  Le  métayer,  cultivant  en  famille  patriarcale,  et  vivant 
directement  dos  produits  de  sa  culture  dont  il  donne  la  moitié 
au  propriétaire  ; 

3"  Le  petit  propriétaire^  dont  l'état  social  a  beaucoup  d'ana- 
logies avec  celui  du  métayer:  Il  vit  sur  un  domaine  plus  petit, 
mais  tous  les  produits  lui  appartiennent; 

V  Le  petit  propriétaire  bordier  et  bûcheron,  vivant  en  com- 
munauté plus  restreinte,  cultivateur  Tété,  bûcheron  Thiver.  Dans 
cette  dernière  classe,  la  famille  patriarcale  se  dissout  peu  à  peu 
par  suite  des  deux  causes  suivantes  : 

r  La  communauté  soutient  difficilement  ses  membres  par 
l'exiguïté  de  la  propriété; 

2°  Le  travail  du  bûcheron  donne  la  prédominance  à  la  force 
physique  (donc  à  la  jeunesse),  car  il  ne  demande  pas  un  long 
apprentissage. 

Le  Play  a  pu  étudier  le  Morvand  au  moment  où  cet  état  social 
disparaissait  pour  faire  place  au  suivant. 

S''  Période  de  la  culture  intensive  et  de  l'exploit.\tion  fores- 
tière. —  Cette  période  apparaît  avec  le  développement  des 
moyens  de  communication.  La  commercialisation  de  la  produc- 
tion peut  porter  alors,  non  seulement  sur  le  bois,  mais  sur  tous 
les  produits  agricoles.  Aussi  allons-nous  voir  les  communautés 
paysannes  se  dissoudre  à  leur  tour,  contirmant  ainsi  la  loi  que 
nous  avons  posée  dans  une  étude  précédente  '. 

Laissons  parler  Le  Play  -. 

«  Les  nouvelles  voies  de  charrotage  ont  permis  d'amener  à 
bas  prix,  sur  les  sols  porphyriques  du  Morvand,  la  chaux  produite 
sur  les  terrains  calcaires  de  la  plaine  contiguë.  Le  sol  a  pu 
dès  lors  être  maintenu  en  état  constant  de  fertilité  par  un  asso- 
lement quadriennal  donnant  successivement    un    fourrage   de 


1.  l.'IniiiKniih'  crolnc-t-eUr  rcrs  le  sni-ialisiiic 

2.  OiirriiT.f  riiropi'riis,  I.  V.   p.  \\\  fl   \v\l. 


LK    MdUVAND.  2/ 

racines,  le  fi-omcnt.  im  fourrage  de  lég-umiiieuses  et  Tavoine  '. 
Les  chaiiitres  sont  devenus  des  champs;  les  fourrages  artificiels 
ont  doublé  les  ressources  que  continuent  à  fournir  les  prairies 
arrosées  par  les  ruisseaux;  la  production  des  grains  et  des  bes- 
tiaux s'est  beaucoup  accrue;  et  le  prix  en  augmente  rapidement, 
à  la  faveur  des  chemins  de  fer  qui  permettent  de  les  trans- 
porter jusqu'aux  grands  marchés  du  nord  et  du  midi  de  la 
France.  » 

Sur  quoi  a  porté  la  spécialisation  agricole  dans  le  Morvand? 
Sur  le  bétail. 

En  effet,  les  céréales  ne  sont  cultivées  que  pour  la  consomma- 
tion locale  et  le  rendement  ne  dépasse  guère,  à  Iheure  actuelle, 
12  hectolitres  de  blé  à  l'hectare.  Du  reste,  l'assolement  décrit 
plus  haut  aboutit  à  la  nourriture  des  bestiaux.  Et  ici,  le  voi- 
sinage de  Paris  développe  la  proibiclion  des  bestiaux  en  inie  de 
la  viande,  donc  à  l'engraissement.  De  là  la  disparition  de  la 
race  morvandelle  plus  propre  au  travail  et  son  remplacement 
par  la  race  charolaise-nivernaise,  d'un  meilleur  rapport  pour 
la  boucherie.  Le  cheval,  au  contraire,  a  totalement  disparu,  in- 
capable de  soutenir  la  lutte  contre  le  demi-sang. 

Que  sont  devenues  les  quatre  classes  sociales  de  la  période 
précédente? 

1"  Le  grand  propriétaire  subsiste  toujours;  devenu  plus  riche, 
il  s'absente  de  plus  en  plus;  il  va  dépenser  ses  revenus  à  Paris 
et  dans  les  villes  d'eaux;  il  ne  patronne  plus  et  devient  de  plus 
en  plus  un  étranger  au  pays  (pi'il  considère  simplement  comme 
une  source  de  revenu  ; 

2"  Le  métayer  ne  vit  plus  exclusivement  des  produits  du 
domaine  qu'il  cultive  ;  il  vend  et  il  achète  ;  les  plus  avisés,  de 
métayers  deviennent /m?zz"e/'5,  mais  la  famille  patriarcale  dis- 
parait peu  à  peu,  et  c'est  dans  les  endroits  où  les  communications 
sont  le  plus  difficiles  ([u'elle  disparait  en  dernier  lieu  -; 

3°  Le  paysan  propriétaire  suit  une  éNolutiou  économique  ana- 

1.  (el  assolement  est  une  variante  du  fameux  assolement  de  Norfolk.  (|ui.  alaliii 
du  xviii«  siècle,  a  lévolulionni'  la  culture  anglaise. 
■>.  Oiirrirrs  riiruprciix,  I.  V,  p.  '>.'J\  el  .Tio. 


28  LES    l'OrMLATIONS    FORESTlïilRES    DU    CENTRE    HE    LA    FRANCE. 

lopue;  le  domaine  s'émiette  de  plus  en  plus,  et  la  famille 
devient  tout  à  fait  instable. 

'i-"  L'ouvrier  salarié,  voilà  ce  qu'est  devenu  Tancien  bor- 
dier  bûcheron.  En  hiver,  il  est  toujours  bûcheron  et  est 
payé  par  le  grand  propriétaire,  mais  il  a  été  exproprié  de  sa 
petite  propriété;  c'est  une  conséquence  de  la  pratique  du  par- 
tage égal  des  successions  qui  a  émietté  le  domaine,  rendu  une 
exploitation  judicieuse  impossible  et  finit  par  l'évincer  de  la 
propriété.  En  été,  le  travail  de  bûcheron  lui  faisant  défaut,  il 
va  s'embaucher  comme  journalier  dans  les  fermes  et  les  métai- 
ries. Il  est  devenu  exclusivement  un  salarié,  et  salarié  sans  liens 
fixes,  emhauché  au  hasard  à  droite  ou  à  gauche. 

C'est  ce  que  nous  montre  la  monographie  du  manœuvre  agri- 
culteur du  Morvand  de  MM.  Saint- Léger  et  Le  Play. 

La  famille  décrite  jouit  encore  de  certaines  subventions  (gla- 
nage, bois  mort)  et  de  certaines  tolérances  de  la  part  des  pro- 
priétaires, notamment  pour  le  pâturage  des  chèvres,  etc. 

En  outre,  l'ouvrier  s'appuie  sur  le  travail  de  sa  femme; 
outre  les  travaux  du  ménage  (y  compris  la  confection  des  vête- 
ments), elle  cultive  le  jardin  et  les  champs  à  pommes  de  terre, 
et  donne  des  soins  à  un  nourrisson  confié  à  prix  d'argent  par 
l'hospice  des  enfants  trouvés. 

Peu  de  ces  ouvriers  s'élèvent.  «  Une  enquête  aj)profondie  a 
montré  que,  sur  50  ouvriers  de  cette  condition  existant  dans  la 
commune,  5  seulement  avaient  une  tendance  à  l'épargne  et 
étaient  envoie  de  s'élever  à  une  meilleure  situation...  Ceux 
d'entre  eux  qui,  par  exception,  se  montrent  animés  de  l'esprit 
de  prévoyance  s'élèvent  tous  facilement  au-dessus  de  la  condi- 
tion paternelle.  Ils  sont  très  recherchés  comme  ouvriers  do- 
mesti(jues  et  ils  sont  ordinairement  admis,  par  un  mariage, 
dans  la  famille  d'un  métayer  dont  ils  prennent  plus  tard  la 
succession.  Très  souvent,  ils  sont  directement  placés  par  un 
propriétaire  k  la  tète  d'une  métairie  ;  dans  tous  les  cas,  ils  ac- 
cunmlent  chaque  année  un  petit  capital  et  se  mettent  bientôt 
en  mesure  d'acquérir  une  propriété,  avec  laquelle  ils  parvien- 
nent immanquablement  à  laisance.  En  revanche,  des  enfants 


Lli   MUHVAND.  "  '19 

de  métayers  et  d'ouvriers-domestiques,  eu  nombre  plus  consi- 
dérable, ne  pouvant  rester,  faute  d'emploi  ou  d'aptitudes,  dans 
la  condition  de  leurs  pères,  sont  incessamment  rejetés  dans  la 
classe  dos  journaliers.  C'est  ainsi  que  celte  classe  se  recrute  sans 
cesse  dans  la  jjartie  la  nioius  intelligente  et  la  moins  prévoyante 
de  la  population.  La  classe  des  manœuvres-agriculteurs  se  re- 
crute encore  parmi  les  enfants  de  propriétaires-cultivateurs  qui, 
après  avoir  divisé  l'héritage  paternel,  n'y  peuvent  plus  trouver 
chacun  pour  leur  activité  un  emploi  suffisant.  Souvent  on  voit 
les  propriétaires-cultivateurs  eux-mêmes  se  ruiner  pour  servir 
les  intérêts  de  sommes  empruntées,  dans  l'intention  d'acquérir, 
à  un  taux  excessif,  des  terres  situées  à  proximité  de  leur  do- 
maine, et  être  ainsi  réduits  à  cultiver  comme  journaliers  des 
terres  qu'ils  ont  antérieurement  possédées  ^  » 

On  comprend  que,  dans  ces  conditions,  le  Morvand  ne  pro- 
duit qu'une  émigration  inférieure.  De  la  classe  ouvrière  sortent 
des  manœuvres,  des  charretiers,  des  nioissoimeurs  qui  vont 
s'employer  dans  la  rég-ion  des  plaines. 

Des  communautés  paysannes  ébranlées  sortent  des  petits 
commerçants,  des  cabareliers;  certains  se  livrent  au  commerce 
des  comestibles  {Rocalie7'.s)  pour  l'approvisionnement  des  for- 
ges du  Creusot,  et  quand  ils  ont  amassé  une  somme  suffisante, 
font  le  commerce  des  blés  [Blatiers). 

Tel  était  l'état  social  du  Morvand  vers  le  milieu  du  xix*^  siècle. 
Actuellement,  une  autre  période  semble  s'ouvrir;  tout  au  moins 
une  crise  intense  sévit  sur  le  Morvand  ;  elle  est  due  à  la  con- 
currence de  plus  eu  plus  grande  que  le  chauU'age  au  bois  ren- 
contre de  la  part  de  la  houille.  Mais  comme  cette  crise  atteint 
toutes  les  populations  forestières  du  Centre  de  la  France,  nous 
en  parlerons  dans  le  chapitre  spécial  que  nous  consacrons  à 
cette  crise. 

D'autre  part,  nous  avons  vu  que  les  progrès  de  la  culture  ont 
amené  l'extension  du  fermage  au  détriment  du  métayage,  et 
corréla'ivenient  la  dissolution  de  la  famille  patriarcale.  Toute- 

1.  Ouvriers  européens,  t.  V,  [i.  2GI. 


3U  LES    l'OI'LLATlO.NS    FOIiESÏlÈHKS    HI     liLNTHK    ME    LA    KHANCE. 

lois,  la  Monogi'aijhie  des  fermiers  à  cornmunautrs  taisihlefi  dri 
Nivernais^  de  M.  Victor  de  Chévery  '.  nous  révèle  l'existence, 
en  1860  de  fermiers  vivant  en  familles  patriarcales.  On  ?e  trouve 
là  en  présence  dun  phénomène  peu  fréquent,  qu'il  convient 
d'analyser  de  plus  près. 

La  communauté  observée  se  compose  de  cinq  ménages  com- 
prenant ving't-dcu\  [)ersonnes,  plus  deux  domesliques  et  une 
servante.  Elle  occupe  un  domaine  de  11 V  hectares  pour  lequel 
elle  paie  un  fermage  de  2.V00  francs  par  an.  Le  domaine  était 
situé  à  Cuzy.   sur  la  limite  du  Morvand  et  du  Charolais. 

Tout  d'abord,  l'auteur  constate  ()uc  les  communautés  fermièies 
n'existent  guère  que  dans  la  partie  méridioiude  du  massif  grani- 
ticjue  du  Morvand,  et  il  attribue  ce  fait  à  l'isolement  topogra- 
phique de  cette  région,  située  loin  des  routes  et  des  centres 
industriels  ^.  Il  s  ensuit  donc  que  la  commercialisation  de  la 
culture  doit  être  peu  développée.  En  effet,  la  culture  propre- 
ment dite  est  restée  peu  intensive,  et  M.  de  Chévery  constate  que 
l'esprit  de  routine  est  particulièrement  accentue  parmi  les 
communautés  patriarcales  '.  Le  seigle  est  toujours  la  pro- 
duction princij)ale,  et  est  absorbé,  autant  que  p)ossible,  par 
la  consommation  ménagère  ;  seul,  l'excédent  est  exporté  vers 
la  Bourgogne.  De  même  la  famille  consomme  ses  propres 
légumes,  brûle  le  bois  provenant  de  ses  haies  ou  de  ses 
genêts.  Le  domaine  produit  en  outre  du  chanvre,  de  l'huile 
de  noix,   etc.. 

Ce  fait  s'explique  par  la  commercialisation  de  l'élevage.  L'on 
vend  des  chevaux,  des  l)œufs,  etc.,  et  c'est  avec  l'argent  cjui 
provient  de  ces  ventes  cjue  l'on  peut  payer  le  propriétaire. 
C'est  donc  grâce  aux  gains  faciles  provenant  du  développe- 
ment de  l'élevage  que  le  fermage  a  pu  apparaître. 

Mais  il  est  évident  que  le  taux  du  fermage  n'absorbe  pas  tout 
l'argent  qui  rentre  dans  la  communauté,  ou  sinon  celle-ci  n'eût 
pas  désiré  ce  mode  de  tenure.  C'est  bien  ce  qui  a  lieu  dans  la 

1.  Ouvriers,  des  Deu.i  Mondes,  t.  V,  ii'^  38. 

2.  /(/.,  i".  i").. 
8.  Id..  \K  44. 


Li;    MuJtV.VND.  31 

raiiiillc  observée.  Ou  peut  dAs  lors  se  demander,  comment 
cet  excédent  d'argeut  ([ui  entre  dans  la  communauté,  ne  vient 
pas  y  introduire  un  élément  dissolvant.  On  le  comprend  quand 
l'on  connaît  la  coulume  qui  préside  au  l)udget  commun  :  «  Toul 
argent  entré  dans  la  comuiunaulé  nen  doit  plus  sortir  '  ».  Là 
est  la  clef  de  voûte  du  système.  Cràce  au  régime  du  domaine 
plein,  on  peut  vivre  presque  exclusivement  de  ses  propres  pro- 
duits; g-ràce  à  la  vente  du  surplus,  l'on  a  pu  s'élever  au  fer- 
mage. Le  bénéfice  vient  donc  s'accumuler  dans  le  colï're  de  la 
communauté.  11  forme  le  fonds  de  réserve  destiné  à  parer  aux 
éventualités,  à  surmonter  les  phases  de  l'exislence. 

En  réalité,  la  communauté  fait  quelques  achats  au  dehors, 
mais  ces  achats  se  bornent  à  quelques  articles  secondaires, 
sucre,  sel,  épiées,  etc. 

Le  fonds  de  réserve  est  constamment  menacé  par  le  code 
Napoléon  et  par  la  cupidité  des  individus. 

On  élude  le  code  en  plaçant  l'argent  sur  parole  ou  sur  des 
billets  non  enregistrés  '.  On  évite  le  développement  de  la  cu- 
pidité chez  les  individus  en  les  laissant  dans  Fignorance  du 
total  réel  du  fonds  commun;  ce  dernier  est,  du  reste,  placé  au 
nom  du  chef  de  commnnauté.  Celui-ci  a  le  droit  d'aller  au 
marché,  de  vendre  et  d'acheter,  de  gérer  le  fonds  de  réserve. 
Peu  à  peu  il  initie  aux  alfaires  le  futur  maître  de  la  commu- 
muité  qui,  le  plus  souvent,  est  son  fils  aîné,  ou  à  défaut  son 
frère. 

On  voit  sur  quel  échafaudage  compliqué  repose  une  commu- 
nauté fermière  du  Morvand  !  Malgré  tout,  il  a  fallu  laisser  une 
certaine  satisfaction  aux  intérêts  individuels.  C'est  pourquoi,  à 
côté  du  bien  commun  fonds  de  réserve  ou  matériel  cultural  ,  on 
voit  apparaître  le  pécule  personnel.  Il  provient  de  la  dot  ap[)<)r- 
lée  par  la  femme  ou  des  partages  qui  ont  eu  lieu  à  certaines  épo- 
ques. 11  comprend  les  lits,  une  partie  des  vêtements  et  du  linge, 
et  une  épargne  placée  le  plus  souvent  en  terres.  Ainsi,  chose 
curieuse,  dans  cette  communauté  qui  cultive  un  domaincMie  lui 

1.  Ouvriers  des  iJeii.r  Mondes,  \>.  il. 

2.  Id.,  p.  48. 


32  LES    rorULATluNS    l-UHESTltliES    HT    CE.MKE    DE    LA    FRANCE. 

appartenant  pas,  les  individus  sont  propriétaires  de  terrains 
situés  dans  d'autres  comuiunes  et  qu'ils  afferment  à  d'autres 
cultivateurs. 

On  sent,  malgré  tout,  comme  ces  communautés  fermières 
sont  instables.  Qu'elles  arrivent  à  être  dans  la  gène,  et  le  fonds 
de  réserve ,  disparaissant,  donnera  libre  cours  aux  dissen- 
sions ;  que,  d'autre  part,  une  inégalité  trop  grande  se  produise 
entre  les  pécules  de  chaque  membre,  il  est  douteux  que  l'accord 
i3arfait  subsiste  longtemps.  Mais,  surtout,  que  les  communica- 
tions deviennent  plus  faciles,  apportant  les  produits  variés  et  le 
luxe  de  la  civilisation  moderne,  et  l'effondrement  se  produira, 
conmie  il  s'est  produit  dans  les  autres  régions  plus  accessibles  du 
Nivernais. 

Il  est  donc  probable  que  les  communautés  fermières  ne  for- 
ment (£u"un  état  de  transition  entre  les  anciennes  communautés 
métayères  et  les  fermiers  vivant  en  ménages  séparés.  De  même, 
on  a  vu  qu'elles  forment  une  transition  entre  le  stade  du  com- 
munisme familial  des  familles  vivant  exclusivement  des  produits 
du  domaine,  et  celui  de  l'individualisme  des  populations  vivant 
du  commerce.  C'est  pourquoi  le  pécule  personnel  existe  à  côté 
du  bien  commun. 

L'étude  du  milieu  social  morvandeau  vérifie  donc  les  lois  sui- 
vantes : 

Im  communauté  familiale^  qui  est  bien  adaptée  aux  popula- 
tions vivant  directement  des  produits  cVune  culture  extensive 
appiujée  sur  l'art  pastoral,  décline  quand  la  culture^  devenant 
plus  intensive^  permet  la  vente  de  V excédent  de  production;  elle 
disparaît  quand  la  production,  complètement  commercialisée, 
force  la  population  à  se  procurer  au  dehors  la  plus  grande 
partie  de  sa  subsistance  K 

Le  fermage  tend  à  remplacer  le  métaijage  quand  V  écoulement 
facile  des  produits  amène  l enrichissement  des  tenanciers. 

On  a  vu,  également,  combien  l'autorité  du  maître  est  despoti- 
que et  facilitée  par  une  éducation  compressive. 

1.  \oiT  L  Ititutanité  évolue-l-elle  vers  le  socialisiiiey  3u'  fasc,  p.  21,  27,103,  elc. 


r.i-:  MiiKVAMi.  :{:{ 

Ajoutons  que,  comme  chez  tous  les  patriarcaux.  Ion  fait  tra- 
vailler les  l'eumies  le  plus  possible.  Elles  s'occupent,  non  seule- 
ment du  ménage  et  des  soins  à  donner  aux  enfants,  mais  du  jar- 
dinage, de  rélevage  des  moutons  et  des  porcs,  de  la  confection 
et  de  la  réparation  des  vêtements;  enfin,  elles  aident  les  hommes 
dans  les  travaux  des  champs. 

Il  est  inutile  de  dire  que  le  luxe  n'a  pas  pénétré  dans  ces 
communautés.  On  eu  aura  un  exeqiple  quand  on  saura  que  Iha- 
hitation  se  compose  d'un  simple  rez-de-chaussée  comprenant 
une  salle  commune  appelée  chau/foir  et  des  chambres  à  cou- 
cher, une  par  ménage.  Le  sol  du  chauiï'oir  est  en  terre  glaise, 
et  le  mobilier,  ainsi  que  les  vêtements,  sont  très  simples. 

Paul  Descamps. 


II 


LE   BAS  NIVERNAIS 


D'après  une  carte  du  duché  et  gouvernement  général  du  Ni- 
vernais, dédiée  et  présentée  à  Monseigneur  Mazarini  Mancini,  duc 
de  Nivernais  et  Donziais,  par  Delafosse.  géographe,  et  datée 
de  1760,  cette  province  se  composait  du  Donziais,  des  vallées 
d'Yonne,  du  Morvand,  du  Vau\  de  Ne  vers,  du  YauK  de  Monte- 
noison,  des  Amognes,  du  Bazois  et  du  pays  d'Entre-Loire-et- 
AUier. 

Le  Morvand,  par  suite  de  son  sol  granitique  et  porphyrique, 
forme  un  pays  à  part  dans  le  Nivernais.  Le  reste  de  la  province, 
quoique  comprenant  plusieurs  pays,  peut  être  groupé  en  une 
seconde  région  appelée  Bas  Nivernais.  C'est  un  plateau  calcaire 
brisé,  entrecoupé  de  vallons  et  d'étangs.  Comme  dans  le  Mor- 
vand, on  se  trouve  donc  en  présence  d'une  culture  pauvre  unie 
à  l'exploitation  forestière.  Aussi  constatons-nous  X" organisation 
en  familles  patriarcales  pendant  toute  la  période  de  culture  inté- 
grale^ c'est-à-dire  jusqu'au  début  du  xix""  siècle.  La  dissolution 
des  communautés  agricoles  a  été  plus  hâtive  dans  le  B;is-Ni- 
veruais  que  dans  le  Morvand  parce  que  les  voies  de  commu- 
nications ont  pu  s'y  établir  plus  tôt.  Aussi  Le  Play  a-t-il  assisté 
;i  la  disparition  de  la  dernière,  celle  des  Jault,  dans  le  village 
de  Saint-Benin-des-Bois  canton  de  Saint-Saulge  .  Il  est  curieux 
de  constater  que  ce  village  est  précisément  le  plus  élevé  du  Bas 
Nivernais,  soit  une  allitude  do  452  mètres  '. 

1.  Voir  Vivien  de  Sdinf-Marlin,  .Xnurcnii  ilictionnnire  de  géographie  univer- 
selle, t.  IV,  p.  142. 


LE    BAS    NIVKliVAlS.  3") 

Les  communautés  du  Bas  Nivernais  étaient  semblables  à  celles 
du  Moi'vand.  Le  maître  et  la  maîtresse  étaient  élus.  L'héritier, 
déjà  désigné  du  vivant  de  son  prédécesseur,  s'appelait  laide. 
Le  maître  et  son  aide  mangeaient  à  une  table  séparée ,  tandis 
que  les  autres  membres  de  la  famille  mangeaient  en  commun 
dans  la  salle  de  réunion.  Chaque  ménage  habitait  dans  une 
cellule  séparée,  dont  les. principaux  meubles  appartenaient  à  la 
communauté.  Toutefois  quelques-uns  étaient  possédés  indivi- 
duellement, principalemeut  les  vêtements  et  la  dot  que  cha- 
que femme  apportait  en  se  mariant.  En  cas  de  veuvage,  la 
femme  peut  continuer  à  faire  partie  de  la  communauté  de  son 
mari  en  restant  près  de  ses  enfants,  ou  bien  rentrer  dans  son 
ancienne  communauté,  chez  ses  parents,  en  reprenant  sa  dot. 
(îhaque  individu  était  désigné  par  son  nom  de  baptême  suivi 
de  celui  de  son  père,  comme  cela  a  encore  lieu  actuellement 
en  Russie. 

Les  circonstances  qui  ont  amené  la  disparition  de  la  der- 
nière de  ces  communautés,  celle  des  Jault,  ayant  été  ra- 
contées tout  au  long  par  M.  Demolins,  nous  n'y  reviendrons 
pas  ' . 

Bornons-nous,  à  défaut  d'autres  renseignements,  à  donner 
quelques  indications  sur  l'état  agricole  du  département  de  la 
Nièvre,  qui  correspond  à  pon  près  à  l'ancienne  province  du 
Nivernais. 

En  188'i-,  les  exploitations  de  plus  de  100  hectares  formaient 
plus  du  tiers  du  territoire,  mais  le  nombre  des  bordiers  et 
des  petits  cultivateurs  était  encore  considérable,  car  1  étendue 
moyenne  des  exploitations  ne  dépassait  pas  ï  à  5  hectares.  On 
comptait  ^3/M\ï  propriétaires  cultivant  eux-mêmes  leurs  terres 
ou  les  faisant  valoir,  ô..>tO  fermiers,  métayers  ou  colons,  et 
15.257  petits  propriétaires  travaillant  pour  autrui.  L'hectare 
valait,  en  moyenne,  1.785  francs,  rappoitant  un  produit  net  de 
5'i.  francs.  La  population,  à  peu  |)rcs  stationnaire,  s'élève  à 
3'i.7.000  habitants  environ,  vivant  sur  une  superficie  de  6.817  ki- 

1.  \ on  supra,  p.  8  et  suiv. 


o6  LES    l'OPlLATIONS    FoRESTlKKES    ItF    CENTHE    DE    LA    FKANCE. 

lomètres  carrés,  mais  la  population  rurale  s'élève  seulement  à 
278.000  habitants'. 

Les  principaux  produits  agricoles  sont  les  céréales,  les  ponv 
uîes  de  terre,  le  chanvre,  les  légumes,  les  fruits  et  le  vin.  Les 
deux  cinquièmes  du  territoire  sont  en  forêts,  exploitées  pour 
les  bois  de  chauffage.  On  pratique  l'écorçage  du  chêne  pour  la 
tannerie;  aussi  le  Nivernais  exporte  de  grandes  quantités  d'é- 
•  corce  en  Belgique,  où  cette  industrie  est  spécialement  déve- 
loppée. 

Il  y  aurait  lieu  de  distinguer  le  type  des  plateaux  où  domi- 
nent la  grande  propriété  avec  la  culture  des  céréales  et  l'exploi- 
tation  forestière,  de  celui  des  vallées  où  la  petite  propriété 
remporte,  grâce  aux  cultures  arborescentes  et  maraîchères. 

X  titre  d'exemple,  nous  donnons  la  description  du  pays  de 
Razois,  par  le  comte  de  Damas  d'Anlezy,  et  nous  exposerons 
ensuite  l'état  de  l'ouvrier  industriel  d'après  deux  anciennes  mo- 
nographies auxquelles  nous  avons  appliqué  la  Nomenclature 
sociale.  Enfin,  nous  terminerons  par  une  étude  sur  la  Crise  de 
l'exploitation  forestière  d'après  une  monographie  de  M.  L.-H. 
Roblin. 

,    P.   D. 

1.    —    LE    BAZOIS. 

Le  Bazois  (de  bas  et  oes,  vallées  et  pâturages)  est  situé  entre 
les  montagnes  du  Morvand,  qui  le  bornent  à  l'est,  et  la  petite 
chaîne  des  Amognes  à  l'ouest.  Il  coniine.  au  nord,  aux  Vaux  de 
.Montenoison  et  aux  vallées  d'Yonne,  au  sud  à  la  partie  de  la 
Bourgogne  formant  le  département  de  Saône-et-Loire.  La  Loire 
le  sépare,  de  Tannay  à  Decize,  du  pays  d'Entre-Loire-et-Allier, 
au  sud-ouest. 

Un  seul  afiluent  un  peu  considérable  de  la  Loire,  l'Aron,  le 
traver.se  dans  toute  sa  longueur.   Il  jirend  sa  source  dans  les 


1.  Au  conlraire,  la  poimlalion  urhaine  augmoiite.  Ainsi  la  ville  de  Nevers.  qui  comp- 
tait 18.000  hiliitaiils  en  isr.l  en  roinpte  2'«.00i)  en  1885. 


d 


I.i;    IIA^    .MVLIi-N.MS.  'M 

étangs  de  Crux,  coule  du  nord  au  sud.  puis  de  1  est  au  sud- 
ouest,  en  formant  une  grande  boucle  pour  se  jeter  à  Decize. 
Cette  rivière  est  très  importante,  en  ce  quelle  alimente  le  canal 
du  iXivernais,  qui  la  côtoie  sur  presque  toute  son  étendue. 

La  principale  ville  du  Bazois  était  Moulins-Engilbert:  les  au- 
tres principaux  centres  urbains  sont  Saint-Saulge,  Chàtillon, 
Decize,  Gours  et  Luzy. 

Au  point  de  vue  du  relief  du  sol,  les  vallées  du  Bazois  sont  éle- 
vées de  200  à  300  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  Les 
pentes  qui  descendent  des  Amognes  atteignent  VOO  mètres,  et  le 
sol  s'élève  depuis  la  vallée  de  l'Arou  jusqu'au  Morvand  à  une 
hauteur  de  près  de  800  mètres.  On  le  voit,  c'est  un  pays  assez 
accidente,  formé  en  grande  partie  de  terrains  tertiaires  et  de 
quelques  terrains  jurassiques.  On  trouve  dans  les  carrières  beau- 
coup d'ammonites  et  d'autres  cocjuillag-es. 

Le  climat  du  Bazois  est  peu  tempéré;  en  été,  la  chaleur  y  est 
plus  lourde  qu'en  Morvand;  en  hiver,  il  y  gèle  davantage.  Les 
orages  y  sont  fréquents  et  violents,  les  pluies  relativement  rares, 
excepté  sur  les  bords  delà  Loire  et  de  l'Arou.  En  revanche,  sauf 
dans  les  années  de  sécheresse  exceptionnelle,  la  rosée  est  abon- 
dante; on  voit  s'élever,  dès  le  coucher  du  soleil,  de  véritables 
nuages,  qui  entretiennent  la  fraîcheur  des  prairies  si  réputées 
du  Nivernais.  Je  pense  que  cette  rosée  vient  de  Yimpfrmmbililc 
(la  soL  presque  parloul  argileux. 

Ce  qui  domine,  en  eff'el^  dans  cette  région,  ce  sont  les  prés  et 
les  bois;  peu  ou  point  de  vignes.  Uuoi(|u'on  ait  beaucoup  défri- 
ché de  1850  à  1870.  on  peut  aftirnier  qu'un  bon  tiers  au  moins 
du  Bazois  est  couvert  de  bois.  Beaucoup  de  ces  bois  apparte- 
naient autrefois  à  des  couvents  ;  ils  sont  devenus  bois  de  l'État; 
quelques-uns  sont  encore  communaux  ou  usagers;  la  plupart 
appartiennent  à  des  particidiers,  dont  beaucoup  n'habitent  pas 
le  pays.  Le  commerce  trouve  un  débouché  dans  le  canal  du  Ni- 
vernais, qui  met  en  crtnimunication  la  Loire  et  rVonne.  hès  le 
XVI*  siècle,  les  bûches  étaient  jetées  dans  l'Yonne  et  la  Cure  et 
abandonnées  au  courant,  soit  isolément  soit  par  trains,  et  arri- 
vaient  ainsi  à  Paris.    Cette   coutume,   appelée  tlottage,    existe 


38  LES    POPULATIONS    FORESTIKHliS    bV    CblNTRE    UE    LA    FRANCE. 

encore,  et  la  concurrence  du  chemin  de  fer  n'a  pas  réussi  à  la 
détruire.  Jusqu'à  la  Révolution,  les  marchands  de  bois  niver- 
nais  avaient  le  titre  de  marchands  d('  bois  pour  la  provision  de 
Paris. 

Depuis  quelques  années,  l'industrie  forestière  subit  une  crise 
qui  tourne  à  l'état  aigu.  Sous  l'influence  de  l'industrie  métallur- 
gique pour  les  charpentes,  de  l'importation  des  ])ois  de  Norvège 
pour  la  menuiserie,  de  la  consommation  de  la  houille  pour  le 
chauffage,  le  commerce  des  bois  a  subi  une  baisse  considérable. 
Les  marchands  ont  cherché  à  se  rattraper,  non  seulement  sur  le 
propriétaire,  qui  subit  sans  trop  se  plaindre  la  diminution  de  ses 
revenus,  mais  aussi  sur  l'ouvrier,  pour  lequel  ce  n'est  plus  seu- 
lement une  question  de  revenu,  mais  d'existence.  Et  ici,  l'ou- 
vrier, c'est  le  paysan;  tout  ce  qu'il  y  a  dans  le  pays  de  journa- 
liers,   de   manœuvres  et  même  de  petits  propriétaires  ne   vit, 
l'hiver,  que  de  son  travail  dans  les  bois.  Il  s'ensuit  (]ue  l'offre  de 
travail  est   plus  abondante  que  la  demande    :  nouvelle  raison 
pour  les  marchands  d'abaisser  les  salaires,  qui  en  sont  arrivés 
à  75    centimes  environ    par  jour  pour  les  ouvriers  médiocres, 
1  fr.  25  au  plus  pour  les  rudes  travailleurs.  De  là  des  mécon- 
tentements habilement  exploités  par  les    politiciens,  la  forma- 
tion d'un  syndicat,   dont  les    chefs   n'ont  jamais  touché    une 
cognée,  enfin  une  grève  qui  ne  s'est  terminée  que  lorsque  les 
marchands,  voyant  la  saison  s'avancer,    ont    fait    des   conces- 
sions. Qu'est-il  arrivé?  Il  est  venu  des  ouvriers  de  partout,  tous 
ont  été   embauchés,    et  le  travail    qui    durait   habituellement 
six  mois,  a  été  fait  en  quinze  jours,  au  grand  détriment  de  la 
population  locale. 

Les  sommets  non  boisés  sont  livrés  à  la  culture,  et  les  vallées 
sont  presque  toutes  en  prairies  naturelles.  Hormis  celles-ci,  les 
meilleures,  appelées  embauches  len  général  d'anciens  étangs), 
ne  sont  jamais  fauchées;  on  .y  laisse  les  bœufs  du  1"  mars  au 
l'^'  décembre  et  les  chevaux  toute  l'année,  sauf  lorsque  la  neige 
est  trop  abondante. 

L'élevage  du  bœuf  est  donc  la  grande  production  du  Bazois. 
A  l'ancienne  race  morvandelle,  petite,  sobre,  énergique  pour  le 


T.ii  r>.\s  MVKiiNAis.  :\\\ 

travail,  s'il  faut  en  croire  les  anciens  du  pays,  mais  donnant  peu 
de  viande,  a  été  substituée,  vers  la  fin  du  siècle  dernier,  la  race 
charolaise.  En  1773,  (Jaude  Mathieu,  d'Oyé  eu  (^liarolais,  prit  à 
ferme  la  terre  d'Anlezy.  en  Nivernais,  et  y  emmena  des  bctes 
charolaises  pures,  (pii  firent  souche  et  devant  qui  disparut  vite 
la  race  morvandelle. 

En  1825,  M.  Brière,  d'Azy,  dans  les  Amognes,  fit  venir  d'An- 
gleterre six  vaches  et  un  taureau  de  race  Durliani;  d'auti-es 
importations  eurent  encore  lieu  depuis,  entre  autres  par  le 
comte  de  Bouille,  qui  remporta  de  noujbreux  succès  dans  les 
concours  agricoles,  et  par  M.  Tiersonnier,  l'éminent  président  de 
la  Société  d'agriculture  de  la  Nièvre.  Il  est  évident  que  ces  croi- 
sements ont  eu  une  influence  sur  la  race  charolaise-nivernaise, 
influence  géuéKalenient  regardée  comme  favorable,  contestée 
cependant  par  quelques-uns. 

Jadis  forêts  et  étangs,  aujourd'hui  bois  et  prés,  on  voit  que  la 
nature  du  Bazois  doit  faire  de  ses  habitants  une  population  es- 
sentiellement communautaire,  habituée  à  se  contenter  autant 
que  possible  des  productions  spontanées  du  sol.  N'est-ce  pas 
d'ailleurs  à  la  porte  du  Bazois,  dans  le  Vaux  de  Montenoison. 
que  vivait  cette  communauté  des  Jaulf  que  Le  Play  a  rendue 
célèbre,  et  dont  l'ingérence  du  Gode  civil  a  eu  trop  facilement 
raison  ? 

Il  faut  toutefois  tenir  compte  de  la  complication  actuelle  du 
travail  et  des  rapports  sociaux,  et  Ion  aurait  tort  de  croire  que 
la  culture  n'existe  pas  dans  le  pays  dont  nous  parlons.  Mais  les 
prés  étant  clos,  ainsi  que  les  champs,  par  des  haies  naturelles 
souvent  très  hautes,  et  les  bestiaux  n'étant  rentrés  la  nuit  que 
dans  le  fort  de  l'hiver,  le  pâturage  développe  peu  de  tiavail. 
Aussi  peut-on  dire  que  l'élevage  du  bœuf,  surtout  du  bœuf 
(X'rmfxnichc,  celui  qui  se  vend  au  marché  de  la  Villette,  tient 
plutôt  du  conmierce  que  de  l'agriculture. 

La  routine  est  sinQuU('rement  favorisf-e  par  celle  flisposilion 
du  Xirerridis  à  se  contenler  des  proditils  spontanés  du  sol,  et 
les  éleveurs  de  notre  région  sont  î^ouvent  plus  malheureux  que 
d'autres  :  ils  répugnent  à  l'aire  venir  de  loin  des  fourrages  ou 


-40  LES    l'Ot'l  LAlln.NS    roUESTlÈHliS    1)1     CE.NTliE    I>E    LA    FRANCE. 

des  tourteaux,  et  ne  cherchent  pas  à  utihser,  comme  dans 
d'autres  pays,  les  feuilles  d'arbres  qu'ils  trouveraient  trop  lon- 
gues à  cueillir,  ni  à  semer  du  maïs,  culture  dont  ils  ont  perdu 
l'habitude. 

Les  terres  sont  en  général  très  fortes.  ar(jilo-calcaires ;  de 
plus,  les  champs  occupent  des  plateaux  et  des  sommets  souvent 
en  pente  assez  raide  :  voilà  deux  raisons  pour  labourer  avec  des 
bœufs;  mais  le  bœuf,  à  six  ans.  sera  vendu  pour  la  boucherie; 
voilà  une  raison  pour  le  ménager.  Aussi  lal)oure-t-on  le  plus 
souveut  avec  six  bœufs,  toujours  avec  au  moins  quatre. 

Ce  mode  de  labourage  a  son  effet  sur  l'homme  :  celui-ci.  en 
sabots,  marche  à  pas  lents  et  pesants;  on  dirait  même,  lorsqu'il 
se  promène  ou  va  à  ses  affaires,  qu'il  suit  ses  Ijœufs  ;  rien  ne  lui 
ferait  hâter  sa  marche. 

Ou  pourrait,  à  ces  traits,  croire  l'homme  du  Bazois  paresseux  ; 
bien  au  contraire,  il  est.  comme  ses  l)œufs.  excellent  travailleur, 
mais  travailleur  lent;  son  ouvrage  est  accompli  consciencieuse- 
ment; tout  son  temps  est  employé.  Aussi  les  Nivernais  font-ils  en 
général  d'excellents  domestiques. 

Peut-être  est-il  une  autre  cause  encore  à  cette  lenteur  et  à 
cette  routine  :  c'est  (jue  la  propriété  est  assez  peu  divisée.  La 
grande  culture  domine  :  les  fermes  n'ont  jamais  moins  de  50  hec- 
tares et  atteignent  parfois  2Ô0  à  300  hectares.  Or,  on  sait  quel 
stimulant  est  pour  les  hommes  la  propriété  individuelle.  Mais, 
s'il  est  vrai  qu'elle  excite  au  travail,  il  faut  reconnaître,  d'autre 
part,  qu'elle  est  impropre  aux  progrès  actuels  des  méthodes  de 
culture. 

Le  métajjagc,  qui  acait  cié  jusqu'au  couDuenconent  de  ce  siè- 
cle le  rêfjime  de  location  de  la  terre,  a  presque  complètement  dis- 
paru, et  il  serait  fort  difhcile  de  le  substituer  aux  grandes  fermes, 
à  cause  des  bâtiments  qu'il  faudrait  construire.  Du  métayage  il 
est  cependant  resté  une  excellente  coutume  :  celle  de  la  culture 
à  moitié  des  pommes  de  terre,  betteraves,  carottes  et  haricots. 
Cette  culture,  en  effet,  exige  une  main-d'œuvre  considérable,  qui 
serait  fort  dispendieuse  pour  nos  gros  fermiers;  ceux-ci  ne  la 
font  guère  qu'au  point  de  vue  de  l'assolement,  pour  nettoyer  la 


m;  iîas  mvi;i!.\\is.  41 

teiru  cl  la  i)rcpai'ci'  à  la  cullurc  des  céréales.  Ils  trouvent  donc 
leur  compte,  après  avoir  labouré,  à  abandonner  la  terre  à  des 
journaliers,  des  manœuvres  ou  même  des  petits  propriétaires, 
qui  sèment,  sarclent,  récoltent  et  donnent  au  fermier  la  moitié 
de  la  récolte  comme  loyer  de  la  terre.  Le  pauvre  y  trouve  pour 
rbiver  sa  nourriture  et  celle  de  son  cochon,  et  le  fermier  n'y 
perd  rien,  puisque,  sans  autre  main-d'œuvre  que  le  labourage, 
il  trouve  sa  terre  nettoyée  et  prend  la  moitié  de  la  récolte.  Cette 
coutume  contribue,  je  crois,  à  maintenir  les  bons  rapports  so- 
ciaux. 

Les  industries  féminines  ne  sont  guère  en  usage  en  Bazois  : 
depuis  longtemps  le  rouet  et  la  quenouille  de  la  grand'mère 
pourrissent  au  grenier,  et  rien  ne  les  a  remplacés.  Si  les  hommes 
sont  enclins  à  la  routine,  les  femmes  sont,  au  contraire,  fort  avan- 
cées dans  la  civilisation  :  sans  avoir  jeté  leur  bonnet  par-dessus 
les  moulins  (il  n'y  a  plus  guère  de  moulins),  elles  Tout  partout 
remplacé  par  le  chapeau  à  fleurs  ou  à  plumes  venu  en  droite 
ligne  du  Bon-Marché;  je  crois  que  peu  de  pays  forment  une 
meilleure  clientèle  pour  les  grands  magasins,  et  dans  ma  com- 
mune de  800  habitants,  il  y  a  trois  couturières. 

D'où  vient  ce  luxe,  puisque  la  femme  travaille  peu?  Rendons 
d'abord  à  beaucoup  cette  justice  quelles  vont  en  journées,  non 
pour  le  travail  des  champs,  mais  pour  laver  ou  coudre,  qu'elles 
tiennent  parfaitement  bien  leur  ménage  et  que  leurs  enfants  sont 
très  bien  soignés.  Mais  quelques  journées  par- ci  par-là  ne  se- 
raient pas  une  ressource  bien  abondante,  et  le  commerce  des 
volailles  et  du  laitage  n'existe  pas.  Il  est  une  autre  ressource 
hélas  !  qui  est  une  véritable  plaie  sociale  pour  ce  pays  :  je  veux 
parler  de  celle  qui  est  fournie  par  l'Assistance  publi({ue,  non  pas 
seulement  de  la  Nièvre,  mais  du  département  de  la  Seine.  Sous 
prétexte  que  la  Nièvre  est  le  paijs  des  bonnes  nourrices,  l'atlmi- 
nistralion  encourage  les  femmes  à  venir  chercher  à  Paris  des 
nourrissons  qu'elle  leur  fournit  avec  un  salaire  de  25  francs  par 
mois  pour  la  première  année,  20  francs  la  deuxième,  15  francs 
la  troisième,  et  10  francs  [)our  les  années  suivantes  jusipi'à  treize 
ans  inclusivement,   plus  des  habillements,  des  indemnités  assez 


42  LES    POI'l  LATIONS    IdKESTIEIi  liS    Kl     C.KNTKE    DE    LA    PHANCE. 

coDsidérablcs  et  <les  récompenses.  C'est  là  un  éleva j^e  ti-ès  pro- 
ductif. Ces  enfants  sont  d'ailleurs  bien  soignés  au  point  de  vue 
matériel  (les  inspecteurs  y  tiennent  la  main  très  strictement^  et 
sont  presque  toujours  traités  sur  un  pied  d'égalité  avec  les  pro- 
pres enfants  de  leur  parents  nourriciers;  parfois  même  ceux-ci 
s'y  attachent,  les  voient  partir  avec  peine  à  l'âge  de  quatorze  ans 
pour  se  placer,  et  conservent  avec  eux  des  relations. 

Hien  ;i  dire  si  ces  enfants  étaient  l'exception;  malheureuse- 
ment, il  en  est  tout  autrement  dans  ma  commune  ;  ils  forment  le 
tiers  des  élèves  des  deux  écoles.  U»'en  rèsulte-t-il?  Les  jeunes 
gens  indigènes,  cpii  ont  de  quoi  payer  un  apprentissage,  émi- 
grentdans  les  villes,  tandis  que  les  petits  Parisiens,  faute  de  res- 
sources, restent  dans  le  pays,  se  marient  entre  eux  et  forment 
une  population  cosmopolite,  scrofuleuse,  misérable,  qui  se  sul.>s- 
titue  peu  à  peu  à  celle  du  pays,  au  grand  détriment  du  sens 
moral  et  des  traditions  locales. 

Une  autre  conséquence  de  cette  invasion,  conséquence  bien 
inattendue,  est  quflk  amène  avec  elle  le  luxe.  11  y  a  vingt  ans, 
les  gamins  de  nos  villages  allaient  nu-pieds  et  ne  s'en  portaient 
pas  plus  mal;  il  y  a  dix  ans,  ils  allaient  en  sabots.  Or  les  enfants 
de  l'hospice  sont  abondamment  pourvus  de  vêtements  et  de  sou- 
liers :  une  mère  peut-elle  laisser  son  fils  dans  l'inleriorité  par 
rapport  à  ces  enfants?  Dès  lors,  on  considère  comme  indispen- 
sables des  choses  dont  on  se  passait  autrefois  fort  bien,  et,  comme 
les  ressources  n'augmentent  pas,  il  y  a  là  une  cause  de  gène  et 
de  malaise  social. 

Sans  doute,  à  ce  mal  il  y  a  un  bon  côté  :  c'est  que  la  femme 
reste  à  son  foyer  et  pourrait  se  livrer  à  l'éducation  de  ses  en- 
fants. Je  dis  pourrait,  parce  qu'en  fait,  les  soins  matériels  sont 
seuls  donnés;  pour  l'instruction,  la  mère  s'en  remet  à  l'institu- 
teur; pour  la  religion,  au  curé.  Un  autre  avantage,  c'est  que  la 
natalité  étant  non  une  charge,  mais  une  ressource  immédiate  si 
la  mère  est  bonne  nourrice,  le  fléau  de  la  dépopulation  est  ainsi 
évité. 

Il  y  a  cependant  une  diminution  certaine  de  la  population, 
qui  atteint  surtout  la  population  rurale  ouvrière.  C'est  que  Xha- 


LE    1ÎA«;    MVI.Ii\AlS.  43 

bilan t  du  lui -ois  est  séduit,  comme  les  auti^es,  par  le  j^resfiye.de^ 
fonctions  publiques  et  par  la  vie  urbaine.  Le  gros  fei-inier  em- 
ploie ses  économies  à  acheter  à  son  lils  une  étude  de  notaire  ;  les 
fermiers  ont  beaucoup  de  peine  à  se  niarioi',  les  jeunes  filles 
préfèrent  épouser  des  employés  du  commerce  ou  de  Tadminis- 
tration. 

L'industrie  houillère  n'est  représentée  en  Bazois  que  par  les 
mines  de  la  iMachinc,  dites  mines  de  Decize  et  appartenant  à  la 
Société  du  Creusot.  Cette  Société,  très  paternelle  pour  ses  ou- 
vriers en  même  temps  que  très  ferme,  occupe  là  environ  deux 
mille  ouvriers,  qu'elle  prend  autant  que  possible  dans  le  pays. 
Aussi  n'y  a-t-il  jamais  eu  de  grève  à  la  Machine,  malgré  les  ex- 
citations des  politiciens  et  de  leurs  journaux, 

Lnc  verrerie,  près  de  Decize,  occupe  aussi  un  certain  nombre 
d'ouvriers;  aucun  ne  se  plaignait  de  son  sort,  car  si  le  travail  est 
rude,  il  est  bien  rétribué;  lorsqu'il  y  a  deux  ans,  le  syndicat 
central  décréta  la  grève,  il  fallut  bien  se  soumettre!  La  grève 
dura  un  mois  et  ne  fut  marquée  par  aucune  violence  :  c'est  que. 
comme  à  la  Machine,  les  ouvriers  appartiennent  presque  tous 
au  pays. 

Il  y  a  des  eaux  thermales  au  pied  du  Morvand,  à  Saint-Honoré- 
les-Bains.  Elles  appartiennent  à  la  famille  d'Espeuilles,  qui  les 
exploite  en  régie  directe  avec  un  très  bon  personnel.  Les  incon- 
vénients des  grandes  stations  thermales  sont  ainsi  évités. 

Au  point  de  vue  des  transports,  le  Bazois  est  traversé  par  deux 
lignes  de  chemins  de  fer  sans  grande  importance  :  celle  de  Ne- 
vers  à  Clagny  et  celle  de  Cercy-la-Tour  à  Glamecy.  Il  faut  noter 
toutefois  que  l'ouverture  de  la  première  de  ces  lignes  a  aug- 
menté l'importance  de  Decize  au  point  de  vue  de  ses  mines  et 
comme  marché  de  bestiaux,  au  détriment  de  Saint-Saulge,  dont 
les  foires  étaient  autrefois  renommées. 

Le  canal  du  Nivernais  amène  une  population  nomade  assez 
mauvaise. 

Comment  s'exerce  le  patronage  dans  la  population  rurale  .'  Peu 
ou  point.  Sans  doute,  les  rapports  sont  pacifiques  entre  le  patron 
et  ceux  qu'il  emploie,  mais  domesti(|ues  et  filles  de  fermes  ne 


AA         LES  l'oi'i  LA  rh».\s  i-(»iii:sTiEKi:s  dl   i.l.nthl;  m:  la  i-kance. 

sont  iniUemcnt  surveillés.  L'une  d'elles  dounc-t-elle  la  preuve 
d'une  inconduite  dont  le  fils  du  fermier  soit  la  cause?  elle  est 
renvoyée  avec  ou  sans  gratification,  et  le  palron  s'iinaj^ine  avoir 
rempli  tout  son  devoir.  Ce  même  patron  est  cependant  chari- 
table :  jamais  il  ne  refusera  la  soupe  et  le  coucher  dans  sa 
grange  au  pauvre  qui  viendra  lui  demander  l'hospitalité. 

Pas  d'autre  culture  intellectuelle  que  celle  du  journal  à  un 
sou;  parfois,  l'hiver,  à  la  veillée,  on  lit  un  roman  prêté  par  un 
voisin,  ({uel  qu'il  soit,  au  hasard  et  sans  choix. 

La  religion  est  encore  respectée  en  principe,  pratiquée  par 
habitude  dans  ses  grandes  lignes.  La  vie  publique  est  nulle,  l'es- 
prit d'association  n'existe  pas  ;  il  n'y  a  pas,  comme  dans  cer- 
tains pays,  des  jeux  de  boules  ou  de  ({uilles;  le  cabaret  est  le 
seul  lieu  de  réunion. 

L'émigration  se  porte  surtout  sur  Paris,  où  le  Nivernais  cher- 
che une  place  de  domestique,  de  commis  ou  d'ouvrier;  il  ne 
songe  pas  à  émigrer  à  l'étranger.  D'ailleurs,  quand  il  émigré, 
c'est  presque  toujours  sans  esprit  de  retour. 

Voilà  les  principaux  traits  c^iractéristiques  que  nous  décou- 
vrons dans  le  Bazois.  Sans  doute,  les  pays  voisins  ont  avec  lui 
beaucoup  de  ressemblance;  cependant  l'homme  du  iMorvand, 
pavs  de  montagnes,  n'a  pas  un  caractère  aussi  communautaire  ; 
il  est  plus  industrieux,  et  vient  sans  cesse  renouveler  et  vivitier 
la  population  de  la  plaine,  qui  le  jalouse,  s'il  faut  en  croire  un 
proverbe,  bien  faux  quant  à  sa  seconde  partie  :  «  Il  ne  vient  du 
Morvand  ni  bon  vent,  ni  bonnes  gens.  » 

O'  de  Damas  d'Anlezy. 


•  OBSERVATIONS  SUR  CETTE  ENQUÊTE 

Il  est  navi  ant  de  voir  à  quel  point  la  France  a  été  partout  la 
même,  à  quel  point  le  régime  agricole  y  est  demeuré  arriéré, 
primitif,  naïf,  jusqu'à  ce  temps-ci.  Il  y  a  là  pour  l'historien  ma- 
tière à  s'instruire.  Notre  Enquête  relève  impitoyablement  par- 


Li;    liAS    MVKliNAIS.  i'i 

tout  le  niôiiic  trait,  ^uniformité  plane  et  basse  du  lempéi-a- 
meut  communautaire,  dans  la  culluie,  égalise  et  nivelle  si  bien 
toutes  choses,  que  les  diversités  de  nature  des  lieux  ne  se  tra- 
duisent plus  que  par  des  modifications  secondaires. 

On  verra  ici  le  double  phénomène  que  Ton  reniar(jue  dans 
beaucoup  de  régions  :  incapacité  du  commun  de  la  race  à  tirer 
parti  du  sol;  émigration  nombreuse  d'éléments  très  défectueux: 
vers  la  ville.  Il  faut  manifestement  autre  chose  que  cela  pour 
relever  un  pays. 

L'origine  du  mal  éclate  de  toutes  parts  :  les  gens  à  aptitudes 
choisies,  à  amples  ressources,  à  culture  intellectuelle,  ont  lAché 
la  pratique  des  méthodes  de  production,  (^u  peut  le  lire  ici  :  aux 
couvents,  qui  avaient  été  des  pionniers,  a  succédé  l'Etat  qui  se 
borne  à  conserver  les  bois  des  religieux  ;  aux  anciens  grands 
propriétaires,  qui  avaient  été  créateurs  de  domaines,  ont  succédé 
des  communautés  rurales  incapables,  ou  des  propriétaires  qui 
vivent  en  dehors  de  la  région.  C'est  la  désertion  parfaite  de  ce 
qui  peut  et  doit  être  l'élite  dans  la  direction  <lu  travail. 

Cette  faute  est  impardonnable.  La  présente  monographie  et 
toutes  les  autres  tour  à  tour  le  démontrent  :  Dès  que  les  capa- 
cités sont  ramenccs  à  l' exploitation  des  richesses  naturelles  du 
pays,  le  pays  remonte.  Il  faut  voir  ce  qui  est  dit,  ici  encore,  des 
progrès  opérés  par  MM.  Brière,  de  Bouille,  Tiersonnier,  par  la 
Société  du  Creusot,  par  la  fanulle  d'Espeuilles,  et  de  l'ellet  qu'en 
a  ressenti  la  région  :  elle  apparaît  là  dans  un  type  nouveau. 
bien  dilférent  de  son  vieux  type. 

C'est  par  la  désastreuse  pression  d'erreurs  anciennes,  que  la 
classe  supérieure,  j'entends  celle  qui  a  plus  de  ressources  à  sa 
disposition,  a  cessé  de  mener  les  ateliers  des  travaux  manuels. 
On  peut  dire  qu'eu  France  le  travail  était  pleinement  tombé  en 
roture.  Ce  méfait  a  commencé  avec  la  décadence  de  la  féodalité, 
aux  xii'^  et  xiir  siècles.  De  loin  en  loin,  le  mal  s'est  montré  si 
grand  qu'on  a  cherché  à  ramener  aux  ateliers  quelques  hautes 
personnalités,  quelques  classes  d'élite.  Le  roi  lui-même  s  en  est 
mêlé.  Mais  ces  réactions  de  commande  ne  pouvaient  aboutir 
qu'à  d'illustres  impuissances.  Bien  n'était  ca[)able  d'agir,  que 


A(^  LES    l'OIMLATIii-NS    FoKESTIÈKES    Dl'    CKNTKK    DE    LA    FJiA.XCE. 

reflondremetit  total  de  ce  qui  attirait  et  retenait  à  la  cour,  à 
lai-niée,  dans  Tadministration  et  à  la  ville,  la  vanité  et  la  demi- 
oisiveté  des  meilleures  familles.  Aujourd'hui  cette  vanité  tombe 
de  haut  et  l'oisiveté  est  devenue  absolue  et  ruineuse.  On  com- 
mence à  se  souvenir  des  ateliers  qu'on  avait  désertés  et  mé- 
prisés, et  à  croire  qu'ils  peuvent  honorer,  intéresser  et  enrichir. 
Ainsi  s'opère  un  retour,  qu'on  aurait  juré  impossiJ)le  il  y  a  cin- 
quante ans,  et  qui  fait  à  présent  un  des  sujels  les  plus  actifs  des 
conversations  privées  et  des  discussions  publiques. 

Il  y  a,  dans  cette  peinture  du  Bazois,  une  curieuse  esquisse  de 
ce  peuple  de  nourrices  que  soutient,  à  vrai  dire,  l'Assistance  pu- 
blique de  la  Seine.  On  voit  là,  avec  un  relief  particulier,  à  quel 
patronage  s'en  vont  les  populations  auxquelles  manque  celui 
des  ateliers  prospères,  c'est-à-dire  des  ateliers  aux  méthodes 
progressives,  menés  par  des  hommes  de  valeur. 

H.  T. 

II.    —    l'ouvrier     industriel    du    NIVERNAIS 
d'après    QUELQUES    MONOGRAPUIES. 

Si  l'industrie  n'existe  guère  dans  le  Morvand,  il  n'en  n'est  pas 
tout  à  fait  de  même  dans  le  Bas  Nivernais.  Il  y  a  à  cela  plusieurs 
raisons;  d'abord,  il  n'y  a  pas  de  mines  dans  le  Morvand,  tandis 
que.  dans  le  reste  de  la  province,  on  trouve  quehfues  gîtes  de 
fer,  de  plomb  argentifère  et  même  de  houille  :  de  plus,  il  existe 
également  des  carrières  de  pierre  calcaire,  de  pierre  nuuilière, 
des  sables  kaoliniques,  etc.,  c|ui  ont  donné  naissance  à  diverses 
industries;  enfin,  le  Bas-Nivernais,  moins  bien  placé  que  le 
Morvand  pour  l'écoulement  de  son  bois  vers  Paris,  a  songé  à 
l'utiliser  comme  combustible  industriel.  De  là,  comme  dans 
le  Périgord  et  le  Berry,  le  grand  développement  pris  autrefois 
par  l'industrie  métallurgique. 

Deux  anciennes  monographies,  consacrées  à  l'étude  des  popu- 
lations industrielles  du  Nivernais,  nous  permettent  de  dégager 
ce  type  social. 

La  première  est  celle  d'un  fondeur  au  bois,  de  MM.  de  Saint- 


\.K    r.AS    NIVERNAIS.  17 

Léger  et  Le  Play'.  C'esl  doue  le  type  ancien,  eeliii  qui  a  été  peu 
à  peu  élimine  par  laconeurrenec  de  la  houille. 

La  famille  étudiée  habitait  la  couiuiune  de  Vandencsse  (canton 
de  Moulins-Engilberti,  à  la  lisière  du  Hazois  et  du  Morvand.  On  y 
trouve  à  la  fois,  le  minerai  de  fer,  le  combustible  (boisi  et  la 
force  motrice  (chute  d'eau).  L'exploitation  du  haut-fourneau  et 
de  la  forêt  ne  formaient  qu'un  tout,  dirigé  soit  par  le  proprié- 
taire rural  lui-même,  soit  par  un  fermier-capitaliste. 

La  production  de  la  fonte  était  donc  limitée  par  la  quantité  de 
combustible  que  la  forêt  pouvait  fournir.  Aussi  la  concurrence 
était  peu  active  et  le  prix  du  fer  très  élevé.  Il  existait  ainsi,  en 
fait,  une  grande  stabihté,  tant  pour  le  patron  que  pour  l'ou- 
vrier, mais  cette  stabilité  forcée  empêchait  tout  nouveau  pro- 
grès et  entretenait  la  routine.  Le  patron  n'avait  aucune  possibi- 
lité d'étendre  ses  ail'aires,  tandis  que  les  ouvriers  s'endormaient 
à  l'abri  d'un  patronage  facile. 

En  quoi  consistait  ce  patronage? 

Tout  d'abord,  la  permanence  des  enyagenients.  Théori(|ue- 
ment,  l'ouvrier  est  attaché  à  son  patron  par  le  système  des 
engagements  momentanés,  mais  en  fait  chacun  se  croit  morale- 
ment engagé  d'une  façon  permanente.  11  faut  des  cas  très  graves 
pour  qu'un  ouvrier  soit  congédié,  et  en  temps  de  chômage,  le 
propriétaire  se  croit  tenu  d'assurer  les  moyens  d'existence  à  ses 
ouvriers,  particulièrement  à  ceux  qui  sont  chargés  des  travaux 
exigeant  un  apprentissage  spécial,  ou  dont  la  famille  est  atta- 
chée à  l'usine  depuis  plusieurs  générations. 

En  second  lieu,  les  ouvriers  fondeurs  forment  une  rorporalion 
fermer,  avec  l'assentiment  tacite  du  patron.  Le  fds  apprend  la 
profession  avec  son  père  et  lui  succède  quand  ce  dernier  devient 
inca[)ab!e  de  travailler. 

Enlin,  les  ouvriers  sont  aidés  par  une  foule  de  subventions  de 
la  part  du  patron  :  logement  gratuit,  récolte  du  bois  dechauf- 
fag<',  jouissance  d'un  jardin  et  d'une  chènevière,  secours  en  cas 
de  maladie,  etc. 

1.  Ouvriers  européens,  t.  V,  cb.  vj,  ;!  .il. 


iS         LES  r'orrLATioNs  fokkstièuls  ni"  crmiu::  m;  i,.\   [■kance. 

Oulre  le  patronage  du  propriétaire,  l'ouvrier  sappuie  encore 
sur  d'autres  ressources  :  élevage  d'un  porc  sur  les  communaux, 
pêche,  travaux  agricoles  pour  un  fermier  voisin.  Quant  à  la 
femme,  outre  les  travaux  du  ménage  (y  compris  la  confection  des 
vêtements  ,  elle  s'occupe  du  jardinage  et  des  animaux  domesti- 
ques. Ajoutons  que  la  famille  épargne  en  vue  d'acheter  une 
maison. 

Pour  l'organisation  familiale,  il  faut  noter  l'installation  en 
ménages  srparés.  C'est  là  un  fait  général  dans  les  milieux  où  les 
salaires  en  argent  forment  la  principale  ressource  de  la  popu- 
lation. 

La  principale  récréation  est  la  conversation  avec  les  cama- 
rades, et  c'est  ce  penchant  à  la  causerie  plus  que  l'intempérance, 
qui  attire  les  ouvriers  au  cabaret  ou  aux  foires.  Pendant  l'hiver 
c'est  la  veillée  où  l'on  bavarde  tout  en  travaillant  le  chanvre. 

iMais  aujourd'hui,  les  fonderies  au  bois  ont  dû  fermer  devant 
la  concurrence  de  la  houille,  et  toute  cette  population  s'est  dis- 
persée dans  les  villes.  La  grande  industrie  métallurgique  a  pu 
naitre  à  l'aide  d'un  vaste  groupement  englobant  les  mines  de 
fer  du  Berry,  les  houillères  de  Commentry  et  les  forges  de  Mont- 
luçon  dans  l'Allier  avec  les  usines  de  Fourchandjault  et  d'Im- 
phy.  Malgré  tout,  la  lutte  est  très  difficile  contre  les  grands 
établissements  du  Nord. 

Voyons  maintenant  l'ouvrier  urbain.  11  est  décrit  par  M.  Ernest 
de  Toytot  dans  la  monographie  du  faïencier  de  Nerers. 

L'industrie  delà  faïencerie  a  pu  se  développera  Nevers  grâce 
à  la  présence  de  gisements  de  kaolin  dans  le  voisinage,  mais  elle 
a  été  importée  d'Italie.  «  L'historien  de  Thou  raconte  qu'un  gen- 
tilhomme italien  du  nom  de  Turade,  qui  avait  accompagné  en 
France  le  duc  de  Nivernais,  Louis  de  (ionzague,  aperçut  en  se 
promenant  aux  environs  de  Nevers  une  terre  semblable  à  celle 
dont  on  faisait  la  faïence  en  Italie;  il  fit  construire  des  fours  où 
fut  fabriquée  la  première  faïence  française.  Pendant  près  de 
quarante  ans,  Nevers  conserva  le  monopole  de  l'industrie  im- 
portée   dans  ses  murs;  des  générations  nombreuses  d'artistes 


I.K    liAS    MVEHNAIS.  V.» 

faïenciers  se  succédèrent  sans  intci-ruption  ilans  ses  manufactu- 
res.   Puis  des  faïenciers  sortis  de  ce  cenire  industriel,  portèrent 
leur  art  à  Rouen,  à  Lille  et  à  Moustiei^,  à  Marseille,  à  (Mermont, 
ou  Alsace.   IMus  tard  Nevers  se  laissa  même  distancer,  pour  les 
objets  de  luxe,  par  Rouen  et  Moustiers;  mais  la  fabrication  po- 
pulaire  et  courante  n'y  devint   (pie  plus  féconde.    I/excellente 
qualité  de  sa  terre,  la  blancheur  de  sou  émail,  la  solidité  de  ses 
produits  conservèrent,  même  après  la  découverte  de  la  porce- 
laine, une  réputation  justement  méritée.  Ses  peintures  rapides, 
parfois  grossières,  mais  toujours  franches  d'allure,   empreintes 
d'une  naïveté  charmante,  décorèrent  pendant  près  de  deux  siè- 
cles les  vaisselles  des  campagnes,  les  statues  de  la  Vierge  ou  des 
saints,  les  coupes  et  les  ))outeilles  passées  à  la  ronde  aux  fêtes 
des  foyers  populaires  ou  des  corporations  d'ouvriers,  et  ornées  de 
l'image  du  patron  prolecteur  de  la  confrérie  ou  de  la  famille  '.  » 
Si  nous  comparons  l'ouvrier  faïencier  au  fondeur,  nous  voyons 
que  le  premier  ne  jouit  plus  d'aucune  subvention.  D'une  part, 
dansun  milieu  url^ain,  les  subventions  naturelles  n'existent  plus; 
d'autre  part,  dans  le  travail  de  fabrication  proprement  dite,  le 
patron  est  o])liuc  de  calculer  de  très  près  les  prix  de  revient,  et 
seul  un  salaire  payé  exclusivement  en  argent  permet  de  le  faire 
exactement. 

Aussi  les  ouvriers  cherchent-ils  un  supplément  de  ressources 
en  faisant  travailler  le  plus  possible  leurs  femmes  et  leurs 
enfants. 

Toutefois,  les  ouvriers  spécialistes  jouissent  en  fait  de  la  per- 
manence des  engagements  et  forment  une  corporation  fermée, 
se  recrutant  presqne  uniquement  parmi  des  familles  qui  exer- 
cent cette  industrie  depuis  deux  cents  ans  et  plus. 

Presque  tous  font  partie  de  la  confrérie^  et  célèbrent  scrupu- 
leusement la  fête  de  leur  patron,  saint  .\utoine  ermite;  ils  ont 
une  société  de  secours  mutuels,  et.  du  reste,  sont^ toujours  prels 
à  s'entr'aider.  Ils  ont  conservé,  dit  M.  de  Toytot,  l'esprit  de 
fraternité  et  de  solidarité  des  anciennes  corporations-,  ils  habi- 

1.  Oiicrier.'i  (hs  bcii.r  Mondes,  T  sér.,  t.  I.  |>.  _'l"i. 

2.  Loc.  cit.,  p.  21S. 


oO  LES    J'OPILATIO.NS    rullESTlEliES    DL'    CEM'IŒ    i)E    EA    EliANCE. 

tent  tous  dans  le  même  quartier,  se  connaissant  tous  entre  eux 
et  vivent  bien  unis. 

Malheureusement,  ils  ont  tous  les  défauts  des  corporations 
fermées.  Bien  que  les  salaires  des  ouvriers  nivernais  soient  in- 
férieurs à  tous  les  autres,  ils  se  soucient  peu  d'émigrer,  et  il  est 
rare  qu'ils  inspirent  à  leurs  enfants  le  goût  dune  autre  profes- 
sion plus  lucrative.  Ils  travaillent  comme  ils  ont  toujours  tra- 
vaillé et  n'aspirent  à  rien  de  nouveau  '. 

On  trouve  là,  à  sa  source,  les  causes  de  la  décadence  de  cette 
industrie  :  au  xvih'  siècle,  Ncvers  possédait  11  faïenceries;  en 
1864-,  il  n'en  restait  plus  que  i,  et  en  1885,  1  seulement. 

Voilà  comment  le  travail  était  anciennement  organisé.  Il  y 
avait  deux  catégories  d'ouvriers  :  les  manœuvres  payés  à  la 
journée  et  les  spécialistes  payés  à  la  tâche.  Les  manœuvres  com- 
prenaient les  catégories  suivantes  :  les  pfl/o«///^z<r>.  qui  mélangent 
et  remuent  la  terre  ;  les  paloiiilleuses  qui  la  mettent  en  halles 
et  la  divisent  dans  des  pièces  de  rebut  pour  la  faire  sécher;  les 
marcheurs  qui  la  foulent  de  nouveau  avec  les  pieds  ou  avec  un 
manège,  après  quelle  a  séjourné  dans  la  cave;  les  batteurs  de 
terre  qui  la  pétrissent  une  dernière  fois.  11  y  avait  aussi  les  mou- 
Imiers,  chargés  de  la  fabrication  et  du  broyage  de  l'émail;  les 
trempeurs  d' î'mail .  chargés  de  l'appliquer  sur  les  pièces  cuites  en 
biscuit,  la  couverte  d'émail,  etc.  Les  manœuvres  ne  sont  point 
considérés  comme  appartenant  à  la  profession  et  ne  font  point 
partie  de  la  confrérie.  On  emploie  des  manœuvres  des  deux 
sexes,  ce  qui  n'est  pas  sans  dangers  au  point  de  vue  moral  : 
«  Confondues  avec  les  hommes,  dont  elles  partagent  les  travaux, 
dans  les  cours,  les  ateliers,  près  des  fours,  les  femmes  perdent 
facilement  toute  retenue  au  milieu  des  plaisanteries  qu'excile 
leur  présence,  et  elles-mêmes  contribuent  par  leur  défaut  de 
réserve  à  la  perte  des  bonnes  mœurs  -  » . 

Uuant  aux  ouvriers  spécialistes,  ils  comprennent  surtout  les 
/our/if'urs.  les  mouleurs  et  les  peintres.  Les  tourneurs  et  les  mou- 
leurs travaillent  à  l'atelier,  mais  chacun  a    sa  petite  chambre 

1.  Ouvriers  <lt's  henr-Mmidcs. 

2.  IbUl..,  p.  5l<.i. 


LE    BAS    NINtUNAIS.  .)l 

qu'il  ferme  à  clef,  alin  de  pouvoir  conserver,  sans  mélange  ni 
confusion,  les  pièces  dont  il  est  l'auteur  et  dont  il  doit  surveiller 
le  séchage  jusqu'à  leur  livraison.  Us  sont  libres  de  travailler 
autant  et  aussi  peu  qu'il  leur  convient  et  aux  heures  qu'il  leur 
plait,  l'éclairage  étant  à  leur  charité  s'ils  veulent  travailler  la 
nuit. 

Ils  se  font  aider  de  leurs  femmes,  de  leurs  fils  et  quelquefois 
d'un  apprenti. 

Voici  quels  étaient  les  salaires  en  186i  :  dans  la  catégorie  des 
manœuvres,  les  femmes  gagnaient  1  franc  par  jour  et  les 
hommes  2  francs;  l'ouvrier  mouleur  étudié  par  M.  de  Toytot, 
avait  en  moyenne  un  bénétice  de  ï  francs  par  jour,  défalcation 
faite  du  paiement  de  l'apprenti  à  c]ui  l'on  donnait  5  francs  par 
semaine.  Le  bénéfice  de  i  francs  pouvait  se  répartir  ainsi  : 
2  francs  pour  le  travail  du  mari,  1  franc  pour  celui  de  la  femme 
et  1  franc  pour  celui  du  fils. 

Les  tourneurs  gagnaient  un  peu  plus  que  les  mouleurs,  mais 
les  peintres  étaient  les  mieux  payés  et  se  faisaient  en  moyenne 
5  à  6  francs  par  jour.  Notons  qu'à  Xevers,  on  avait  conservé 
l'usage  de  la  peintia^e  sur  cru  plus  économique  que  la  peinture 
sur  l'émail  cuit  qui  demande  une  cuisson  supplémentaire,  mais 
une  habileté  moins  grande. 

Cette  population  est  généralement  rude,  grossière,  troublée 
par  l'ivrognerie,  la  débauche  et  la  violence.  Un  certain  nombre 
sont  propriétaires  de  leur  maison,  et  à  la  mort  du  père,  l'un 
des  fils  rachète  peu  à  peu  la  part  de  ses  frères  et  sœurs,  lue 
partie  de  hi  maison  est  souvent  sous-louée  à  un  autre  mènai:e. 
le  plus  souvent  à  un  frère  ou  une  sœur. 

En  1885,  .M.  de  Toytot  a  fait  une  nouvelle  encjuêtc  sur  la  con- 
dition des  ouvriers  faïenciers  de  Nevers'.  Il  n'y  a\ait  plus 
qu'une  seule  usine,  mais  le  travail  était  com[)lètoni('nt  trans- 
formé. Toute  la  préparation  de  la  pâte  se  faisait  à  la  machine,  à 
l'aide  d'agitateurs,  de  cribles  et  de  presses,  d'essoreuses  et  de 

1.  Ouvriers  des  Di'ti r  .^fondes.  ?  A«^r..   I.  I,  ii"  .îo,  §  22. 


hz  LES    l'Ol'n.ATIONS    KnHESTIERKS    IH     CENTRE    IiE    LA    KHA.NC.E. 

pompes,  de  malaxeurs,  etc.  (Uiacuii  de  ces  appareils  avait  dé- 
cuplé la  rapidité  du  travail.  Dansl'espace  de  vingt-quatre  heures, 
on  peut  aujourd'hui  livrer  au  mouleur  une  terre  de  bonne  qua- 
lité, et  elle  coûte  cinq  fois  moins  qu'autrefois. 

L'apparition  du  machinisme  dans  l'industrie  faïencière  a  pro- 
duit un  certain  nombre  de  répercussions  que  nous  allons 
signaler  : 

1"  Hausse  des  sa/aires^.  Les  touineurs  et  les  mouleurs  ga- 
g-nent  de  i  à  6  francs  et  les  peintres  de  5  à  7  francs.  Les  autres 
catégories  d'ouvriers  gagnent  de  3  à  4  francs. 

2°  Le  salaire  à  la  tâche  s'est  propagi'  au  détriment  du  salaire 
à  la  journée  ~.  Outre  les  mouleurs,  les  tourneurs  et  les  peintres, 
on  constate  que  les  presseurs  (pour  les  malaxeurs)  sont  payés  à 
la  tâche,  et  que  les  manoeuvres  qui  préparent  la  terre  sont  payés 
à  l'entreprise.  Ou  peut  dire  que  les  ouvriers  payés  à  la  tAche 
forment  les  deux  iiers  du  personnel,  tandis  qu'anciennement  ils 
n'en  constituaient  guère  que  le  quart. 

3°  Suppression  absolue  de  la  main-d'œuvre  fnnini/ie'',  par 
suite  de  la  disparition  des  patouilleuses,  etc.  D'autre  part,  le 
patron  a  empêché  les  femmes  des  mouleurs  et  des  tourneurs  de 
continuer  à  venir  aider  leurs  maris. 

V"  Le  rôle  du  patron  a  augmenté''.  Il  exige  de  ses  ouvriers 
un  travail  plus  assidu  et  se  montre  plus  difficile  sur  la  qua- 
lité des  objets  fabriqués.  Les  mouleurs  et  les  tourneurs  ont 
perdu  leur  ancienne  liberté  quant  aux  heures  de  travail  :  ils 
doivent  être  présents  à  6  heures  du  matia  sous  peine  de  renvoi, 
après  un  premier  avertissement.  En  effet,  aujourd'hui,  il  faut 
produire  vite  et  dans  les  délais  fixés  par  l'acheteur,  sous  pehie 
de  se  voir  éliminé  par  les  concurrents. 

5°  La  productivité  de  l'ouvrier  a  augmenté''.  Gela  résulte, 
d'une  part,  du  machinisme,  et,  d'autre  part,  de  la  régularité 
plus    grande    des    ouvriers.    Cette    productivité    plus    grande 

1.  Uiuriers  des  Vchj  Mondes,  \i.  22(>. 
J.  Comparer  los  tableaux,  p.  '>17  et  2'26. 

3.  Ibid.,  p.  528. 

4.  Ibid.,  p.  227  et  228. 

5.  Ibid.,   p.  227. 


LE    BAS    MVEKNAIS.  53 

explique  et  jiistilic  raugmcntation  dos  salaires,  car  le  prix  des 
produits  n'a  iiuUcinent  augmenté, 

<>"  L'antcKjonismp  rnirc  le  patron  cl  l'ouvrier  s'est  dcre- 
loppé^.  Il  se  manifeste  par  des  actes  de  mauvais  gré  de  la  part 
des  ouvriers,  tels  que  malfai^ons  préméditées,  livraisons  de  mar- 
chandises à  vil  prix,  falsifications  des  écritures,  etc.  C'est  la  ré- 
volte inconsciente  de  gens  inertes  à  qui  Ton  impose  un  chan- 
gement, que  ce  changement  leur  soit  favorable  ou  non.  Ils 
acceptent  bien  avec  joie  de  plus  hauts  salaires,  mais,  d'un  autre 
côté,  ne  veulent  pas  changer  leur  travail  routinier  ni  s'as- 
treindre h  une  régularité  plus  grande.  Au  surplus,  raugmcnta- 
tion de  salaires  ne  leur  a  guère  profilé,  comme  le  montre  la 
répercussion  suivante. 

7"  L'ivrognerie  et  les  désordres  niorau.c  unt  auijincnté  •.  La 
famille  est  devenue  tout  à  fait  désorganisée. 

Par  tout  ce  qui  précède,  on  voit  clairement  les  causes  qui  ont 
empêché  l'élévation  du  type,  quand  des  circonstances  favora- 
bles lui  en  ont  donné  les  moyens.  Mais  voilà  une  dernière  ré- 
percussion qui  montre  les  eifets  de  cette  infériorité  sociale,  de 
cette  difficulté  d'adaplation. 

8'^  Les  emplois  les  niieu.r  rémiuirrés  sont  pris  par  des  ouvriers 
venus  de  Paris.  Ces  emplois  sont  ceux  de  peintres  décora- 
teurs; ils  se  font  de  V  à  \i)  francs  par  jour  :  «  Après  un  demi- 
siècle  de  décadence  et  d'oubli,  les  traditions  artistiques  de  la 
faïence  décorative  ont  depuis  vingt-cinq  ans  subi  une  véritable 
résurrection.  iMalheureusement  les  jeunes  ouvriers  nivernais 
n'ont  pas  su  mettre  à  profit  le  retour  du  goût  pul)lic  vers  les 
dessins  et  les  décors  de  l'ancienne  fabrication  du  pays.  C'est  en 
vain  qu'a  été  fondée  il  y  a  quinze  ans,  à  Nevers,  une  école  mu- 
nicipale de  dessin,  spécialement  en  vue  de  la  décoration  céra- 
mique. Jusqu'ici  elle  est  peu  fréquentée  et  le  travail  y  est 
moins  sérieux  que  les  prétentions  arlislicjucs  dos  élèves  n'y 
sont    exa.i^érées.    Aussi    la    j)lupart    des    peintres    décorateurs 

1.  Oui  lins  des  Deux  Mondes,  p.  2:i'i.\ 

2.  Iliid.,  p.  riQ  et  TM.  Il  faut  noter  égaleinent  lii  (lis|iarilioii  des  .seriliiiieiiUi  iL-li- 
gieiix,  la  suppression  de  la  confrérie  et  lallaiblissement  des  idées  traditionnelles. 


o4  Ll-S    roiTLATloNS    I-(»1!EST1  KRES    DL'    CliNïlîE   liK    LA    FRANXE. 

occupés    à    la  fabrique  de  Nevers   viennent-ils    de    Paris  '.    » 

Les  deux  monographies  qui  précèdent  montrent  bien  les  dif- 
licultésqu'éprouvent  les  populations  communautaires  à  se  trans- 
former lorsque  les  nécessités  du  travail  le  demajpdent,  et  une 
enquête  faite  dans  les  autres  industries  nivernaises  ne  feraient 
sans  doute  que  montrer  les  mômes  défauts. 

Les  principales  industries  du  Nivernais  sont  actuellement 
Textraction  de  la  houille  2,  la  métallurgie  •'■,  la  verrerie,  etc. 

D'après  Ardouin-Dumazet,  l'extraction  de  la  houille  à  Decize 
remonte  au  début  du  xviiie  siècle,  et  tut  entreprise  par  des  Lié- 
geois. Depuis  18G8,  la  mine  appartient  à  la  société  du  Creusot, 
qui  al)Sorbe  dans  ses  éta'blissemenls  la  petite  production  houil- 
lère de  la  Nièvre.  Quant  aux  mines  de  fer,  elles  sont  presque 
abandonnées. 

A  Briare  s  est  développée  une  fabrication  spéciale,  celle  des 
boutons  en  porcelaine. 

Lîn  caractère  commun  à  toute  la  grande  industrie  dans  le 
Nivernais  est  le  grand  développement  des  œuvres  de  patronage  : 
habitations  ouvrières,  caisses  de  secours  et  dépargne,  etc. 

Paul  Dkscamps. 

Ul.    —    LA    crise    1)E    L  exploitation    EORESTIÈRE. 

Nous  avons  dit  qu'une  nombreuse  population,  clans  le  centre 
de  la  France,  vit  en  partie  de  l'exploitation  du  bois.  Or,  à  cause 
de  la  concurrence  de  la  houille,  cette  industrie  subit  actuelle- 
ment  une  crise  g-rave,  dont  nous  allons  dire  quelques  mots, 
d'après  les  observations  de  U.  H.  Roblin. 

Vers  18'tO,  par  suite  de  la  concurrence,  les  salaires  ne  furent 
plus  payés  à  la  journée  ;  le  propriétaire  les  lit  verser  selon  le 
prix  du  bois  et  la  productivité^. 

1.  Loc.  cit.,  p.    226. 

'2.  Le  bassin  houiller  de  Décizc  a  produit  183.000  tonnes    en  188G. 

3.  Citons  les  forges  de  Fouiciiainbault,  les  forges  nationales  de  la  Chaussade  à 
Guérign>,  la  fonderie  d'imphy,  etc. 

4.  Voir  L.-ll.  Roblin,  Les  hâclieroiis  du  Citer  et  de  la  JS'ièvre.  Leurs  syndicals, 
p.  85. 


LE    RAS    NIVERNAIS.  o") 

De  1860  à  1870,  l'exploitation  des  forêts  par  les  marchands 
de  bois  se  substitua  à  celle  des  propriétaires.  Ceux-ci  vendent 
chaque  année  cà  un  marchand  le  droit  d'exploiter  telle  ou  telle 
superlicie  de  I)ois.  Les  liens  palroDaux  deviennent  tout  à  fait 
temporaires  et  instables.  Les  ouvriers  sont  payés  par  unités  de 
produits  façonnés  et  gagnent  environ  1  fr.  7.5  à  2  francs  |)ar 
jour  K 

Les  premiers  marchands  de  bois  tirent  de  beaux  bénéfices, 
mais  peu  à  peu  leur  nombre  augmenta;  ils  se  firent  une  con- 
currence acharnée,  qui  lit  hausser  les  prétentions  des  proprié- 
taires. De  ce  fait,  les  patrons  se  trouvaient  dans  une  situation 
difficile  vers  1890;  mais  ils  Tétaient  d'autant  plus  qu'à  ce  mo- 
ment il  y  a  une  baisse  sur  tous  les  produits.  Cette  baisse  est 
due  à  plusieurs  causes  : 

1"  Substitution  de  plus  en  plus  grande  du  fer  au  bois  dans  la 
construction  ; 

2°  Substitution  de  la  houille  au  bois  pour  le  chauffage^; 

3°  Concurrence  des  bois  étrangers  (Norvège,  etc.)  qui,  par  le 
développement  des  transports  internationaux,  arrivent  de  plus 
en  plus  facilement  sur  le  marché  français. 

Le  résultat  fut  la  baisse  des  salaires,  qui  tombèrent  à  1  fr.  '25 
pour  les  meilleurs  travailleurs^.  Aussi  des  g'rèves  éclatent  dans 
le  Cher  en  1891,  dans  la  Nièvre  en  1802  '.  Des  syndicats  de  lutte 
s'organisent  à  la  hâte  ;  le  mouvement  commence  à  Urjay  et  dans 
le  massif  de  Meillant  et  se  répand  dans  tout  le  midi  du  dépar- 
tement du  Cher.  Dans  la  Nièvre,  le  mouvement  commence  dans 
le  pays  d'Entre-Allier-et-Loire  et  s'étend  dans  celui  des  Amo- 
gnes,  mais  l'agitation  est  moins  violente  et  les  patrons  sont 
mieux  organisés  que  dans  le  Cher.  Le  Morvand  reste  générale- 
ment en  dehors  du  mouvement.   Le  résultat  est  une  augmenta- 


1.  L-H.  Roblin,  p.  8(!. 

'J.  Paris  qui,  en  187.!.  consoininail  i3?.0i»0  stères  de  bois  de  feu,  n'en  consoniinc 
plus  que  300.000  en  19(il. 

3.  Voir  SKprù.  p.  38. 

i.  Un  iireiiiier  niouveineiil  avait  déjà  eu  lieu  à  Neuvilie-lez-Decize  en  188G.  et  le 
succès  des  boulangisles  dans  le  Cher  et  l'Allier  en  1889  fut  causé  par  le  mécontente- 
ment des  bûcherons. 


56  LES    POPLLATIONS    l'ORESTlÈHES    ]>U    CENTRE    DE    LA    FRANCE. 

tion  de  salaire  pour  les  hacherons  ;  d'autre  part,  les  patrons  les 
plus  pauvres  sont  ruinés,  ce  qui  décharge  le  marché  et  rend  la 
concurrence  moins  âpre'.  Les  syndicats  ouvriers,  après  le  pre- 
mier moment  d'effervescence  passé,  se  dissolvent  et,  en  1896,  ont 
presque  totalement  disparu.  Leur  hut  était  la  fixation  d'un  tarif,  la 
conclusion  du  contrat  collectif  et  la  formation  d'une  caisse  de 
résistance.  Malheureusement,  les  cotisations  qui  affluaient  en 
temps  de  comhat,  diminuaient  considérahlement  en  temps  de 
paix'.  Là  est  la  .arande  cause  de  l'échec,  le  manque  de  persévé- 
rance. 

Les  patrons  profitèrent  de  la  disparition  des  syndicats  pour 
diminuer  peu  à  peu  les  taux  du  salaire  D'un  autre  côté,  le  parti 
socialiste  avait  profité  du  malaise  pour  s'infiltrer  dans  les  cam- 
pagnes et  poussait  à  la  reconstitution  des  syndicats. 

C'est  dans  la  Nièvre  que  le  mouvement  éclate  d'abord,  car  là, 
les  patrons,  mieux  organisés  que  dans  le  Cher,  arrivent  à  une 
réduction  plus  forte  des  salaires.  Dans  l'Entre-Allier-et-Loire, 
des  grèves  éclatent  en  1898,  à  la  suite  desquelles  les  bûcherons 
ùbtieiment  une  augmentation  de  salaire '^ 

En  1899,  quelques  syndicats  se  reforment  dans  le  Cher  et  dans 
la  Nièvre,  et  le  mouvement  continue  les  années  suivantes.  Les 
progrès  sont  si  rapides,  qu'en  1902,  se  fonde  à  Bourges  une 
fédération  des  syndicats  de  bûcherons'.  Mais,  dans  la  Nièvre,  les 
grèves  recommencent,  et  les  ouvriers  obtiennent  encore  une 
augmentation  de  salaire. 

Naturellement,  un  certain  nombre  de  patrons  essaient  d'en- 
rayer le  mouvement  syndicaliste,  en  excluant  du  travail  les  ou- 
vriers syndiqués.  Mais  ces  derniers,  d'autre  part,  mettent  en 
quarantaine  les  non-syndiqués  '. 

D'autres  patrons  veulent  canaliser  le  mouvement  syndicaliste 
et  supprimer  l'antagonisme  des  classes  par  la  fondation  de  syn- 

1.  Voir  Roblîn,  loc.  cit.,  p.  202. 

2.  Uol)!'!!),  lue.  cit.,  p.  2^2. 

3.  Ihid.,  [).  257. 

i.   En  lOOl,  on  C()ini>tail  l.iil  biirlicrons  SNndiqués  dans  le  Cber  el  2.818  dans 
Nièvre. 
5.  VoirRoblin,  loc.  cil.,  \>.  263  el  20i. 


LE   BAS   NIVEH.NAIS.  57 

dicats  jaunes,  dont  le  premier  lui  <''t;il)li  ;"i  (jilfy,  dans  le  Cher 
en  1901,  mais  sans  grand  succès. 

Voici  le  but  que  se  proposent  les  nouveaux  syndicats  :  fixa- 
tion du  tarif  minimum  de  façon;  établissement  du  contrat  col- 
lectif: poursuite  des  r(k' la  mations;  constitution  d'une  caisse  de 
résistance  '. 

A  chaque  campagne,  le  syndicat  lixc  le  tarif  des  salaires,  et  se 
charge  de  fournir  aux  patrons  qui  l'acceptent  la  main-d'œuvre 
nécessaire.  Alors,  ce  sont  les  délégués  du  syndicat  qui  procèdent 
à  la  répartition  du  travail  entre  les  membres,  par  parts  de 
coupes,  dûment  jalonnées,  bonnes  ou  mauvaises. 

Le  contrat  collectif  a  d'abord  été  appliqué  à  Cuffy  ^  Cher)  en 
1901 ,  et,  de  là,  s'est  répandu  peu  à  peu  dans  la  région  forestière-. 

En  1903,  les  salaires  demandés  étaient  calculés  sur  un»; 
moyenne  de  1  fr.  75  à  2  francs  par  jour,  pour  l'ouvrier  non 
nourri.  Faisons  remarquer,  en  passant,  cjue  ce  salaire  n'est  pas 
fixé  à  la  journée,  mais  à  la  tâche.  Il  s'agit  donc  du  salaire  moyen 
qu'un  ouvrier  ordinaire  peut  faire;  m  lis  les  plus  courageux  ou 
les  plus  forts  ou  les  plus  habiles  se  font  plus,  les  autres  moins. 
Il  n'y  a  donc  \h  rien  de  communiste,  comme  M.  Hoblin  semble 
le  croire,  ni  même  de  collectiviste. 

Ajoutons  que  les  scieurs  de  long  n'ont  pu  aboutir  aux  mêmes 
résultats  que  les  bûcherons  proprement  dits.  Cela  provient  d  une 
conqilication  plus  grande  dans  le  ttavail,  et  peut-être  aussi  d'une 
agglomération  moindre. 

Les  syndicats  de  bûcherons  existent  non  seulement  dans 
le  Cher  vA  la  Nièvre,  mais  dans  les  départements  voisins, 
tels  que  l'Allier,  l'Yonne,  le  Loiret,  h  Us  sont  arrivés,  dit 
M.  Brun'',  à  monopoliser  presque  complètement  l'exploitation  des 
bois.  Aux  non-syndiqués,  ils  n'empêchent  pas  l'embauchage 
asec  eux.  Il  les  acceptent  dans  un  but  de  [)ropagande  et  d'apos- 
tolat, mais  en  stipulant  bien  expressément  que  leur  salaire  devra 
être  diminué  dans  une  proportion  variant  autour  de  15   ".< .  pour 

1.  Voir  Roblin,  loc.  (il.,[).  30  cl  31. 

2.  lOid.,  p.  271. 

3.  Les  récnils  irouhles  (((jraircs  e(  la  ciise  atjrixolc,  Se.  soc.,-'  par.,  26"  fasc. 


58  LES    rOI'LLATIO.NS    l'UHESTŒRES    DL"    CENTliE    HE    LA    FRANCE. 

que  cette  somme  soit  versée  à  la  c.iisse  syndicale,  qui  a,  du  fait 
de  la  coujie,  difTérenfs  frais  à  supporter.  >' 

Voyons  maintenant  ce  qu'est  devenue  la  famille  ouvrière, 
après  toutes  ces  transformations.  La  grande  plnie  est  toujours 
la  morte-saison.  A  part  la  récolte  des  foins  et  des  blés  et  la  coupe 
des  bois,  le  travail  est  aléatoire  le  reste  du  temps.  Chacun 
cherche  à  s'employer  comme  il  peut.  Quant  à  la  femme,  elle  va 
faire  la  lessive  chez  des  fei'miers,  elle  soiune  les  poules  et  le  porc, 
aide  le  mari  à  l'écorçage  du  bois  et  à  la  culture  des  légumes. 
Les  enfants  placés  n'apportent  plus  leurs  gages  à  la  famille  à 
partir  de  seize  ou  dix-sept  ans,  et  dépensent  facilement  leur 
argent  au  cabaret'.  Quant  aux  vieillards,  ils  n'ont  d'autres  res- 
sources que  la  mendicité. 

Le  principal  procédé  éducatif  employé  parle  père  est  la  crainte  ; 
aussi  les  bûcherons  sont-ils  généralement,  obéissants  et  timides. 
Ils  sont  très  métianis  envers  les  étrangers,  et  peu  expansifs  :  mais 
ils  causent  volontiers  entre  eux  lorsqu'ils  se  rencontrent  et  les 
nouvelles  se  colportent  très  vite. 

Les  anciennes  habitations  en  terre  jaune  aux  toits  en  chaume 
ont  disparu  pour  faire  place  à  des  demeures  en  pierres  avec 
toits  en  tuiles  ou  en  ardoises.  Ces  maisons  ne  sont  jamais  com- 
plètement isolées  :  elles  sont  groupées  à  proximité  des  fermes  et 
des  églises,  le  long  des  routes;  parfois,  elles  s'élèvent  au  milieu 
des  bois  et  s'égrènent  par  quatre  ou  cinq  dans  la  verdure  des 
forêts-.  L'habitation  se  compose  d'une  seule  pièce  avec  une  fe- 
nêtre unique;  elle  mesure  à  peu  près  9  mètres  sur  8.  Le  loyer 
est  d'environ  05  francs  par  an.  Quelques-uns  sont  propriétaires 
de  leur  foyer,  mais  parmi  ces  derniers  beaucoup  ont  dû  em- 
prunter et  sont  dans  une  situation  plus  mauvaise  que  celle  des 
simples  locataires.  Les  seuls  qui  s'élèvent  le  doivent  à  des  cir- 
constances exceptionnelles  :  ayant  eu  peu  d'enfants,  leur  femme 
a  pu  aller  plusieurs  fois  à  Paris  s'engager  comme  nourrice.  Un 
petit  capital  a  été  amassé  et  ils  ont  pu  acheter  au  comptant  leur 
maison. 

1.  Roblin,  \).  4'2  et  suiv. 

2.  Ibid.,  p.  58. 


LE    BAS    M\E1{NAIS.  59 

Pour  les  vêtements,  il  n'y  a  rien  de  parliculicr  à  signaler, 
depuis  qu'on  les  achète  à  la  ville  voisine  ou  dans  les  marchés. 
Le  tisserand  campagnard  n'existe  pkis  depuis  que  les  chene- 
vières  ont  disparu.  Depuis  une  vingtaine  d'années,  la  longue 
blouse  bleue  s'emploie  de  moins  en  moins  et  ne  se  met  plus 
guère  qu^.  les  jours  de  fête.  Comme  chaussure,  on  ne  connail 
guère  que  les  sabots'. 

Jadis,  l'ouvrier  était  payé  partie  en  nature;  il  recevait  ainsi 
une  certaine  quantité  de  blé,  de  sorte  que  la  panitication  à 
domicile  était  assez  usuelle.  Il  n'en  est  plus  de  même  aujour- 
d'hui; les  boulangers  passent  deux  fois  par  semaine  avec  leurs 
voitures.  Les  familles  nombreuses  ne  vivent  presque  exclusive- 
ment que  do  pain  et  de  pommes  de  terre.  La  viande  de  bou- 
cherie est  inconnue;  ordinairement,  on  engraisse  un  porc  par 
an  pour  la  soupe  au  lard. 

Le  café  et  le  vin  tendent  à  entrer  peu  à  peu  dans  la  consom- 
mation courante-.  L'éclairage  est  assuré  par  l'essence,  et  le 
chauffage  par  le  bois.  Le  médecin  est  toujours  payé  par  la 
commune.  Le  nombre  d'illettrés  est  considérable.  Le  bûcheron 
n'émigre  pas  et  ne  cherche  pas  à  changer  de  métier.  Quelques 
célibataires  vont  périodiquement  travailler  dans  la  Marne  et  la 
Haute-Marne  pour  la  coupe  des  bois  ou  dans  la  région  du  Nord 
conduire  des  bœufs  pour  le  transport  des  betteraves  à  sucre  \ 
Après  le  service  militaire,  quelques  uns  restent  dans  les  villes. 

Telle  est  cette  pauvre  population  des  bûcherons  du  centre  de 
la  France.  Comme  on  le  voit,  elle  n'a  guère  su  s'adapter  aux 
changements  survenus  dans  le  milieu  social  depuis  un  siècle. 
Son  expansion  est  nulle,  et  son  inaptitude  à  l'émigration  crée 
un  surcroit  d'offre  de  main-d'œuvre  qui  maintient  les  bas  sa- 
laires. L'action  des  syndicats  a  relevé  un  peu  le  taux  de 
ces  derniers,  mais  il  est  une  limite  imposée  par  la  concur- 
rence. 

P.  D. 

1.  Roblin.  \K  3i. 

2.  Ibid.,  p.  35  el  3(;. 

3.  Ibid.,  i>.  46. 


II 


LA  PUISA YE 


I.    —   KSOLISSE    HISTORIQUE. 

La  Piiisaye  faisait  autrefois  partie  du  roraté  dAuxerre  qui 
formait  un  vaste  territoire  s'appuyant  sur  la  Loire,  de  Gien 
jusqu'à  Mesve,  limité  à  l'est  par  une  ligne  passant  par  Cham- 
plemy,  Clamecy.  Grain,  Vermanton  et  revenant  au  nord  à  la 
Loire  par  la  rive  gauche  du  Serain,  Appoigny,  Parly,  Toucy. 
Mezilles,  Bléneau. 

Sur  ce  territoire,  cntie  Toucy  et  Saint  Sauveur,  se  trouve  le 
champ  de  bataille  où  se  décida  le  partage  de  l'empire  de  Char- 
lemagne  entre  Charles  le  Chauve  et  ses  frères. 

C'est  Charles  le  Chauve  cjui  transforma  en  titre  héréditaire 
le  gouvernement  du  comté  d'Auxerre  et  en  investit  son  oncle 
Conrad,  le  frère  de  sa  mère  l'impératrice  Judith,  (^e  comté 
fut,  en  888,  réuni  au  duché  de  Bourgogne  et.  à  la  fin  de  la 
guerre  soulevée  pour  la  succession  de  ce  duché,  en  1015,  il  fut 
divisé  en  deux  parties;  la  moitié  méridionale  fut  mise  sous  la 
suzeraineté  de  lévêque  d'Auxerre  et  l'autre  moitié  forma  le 
comté  attribué  à  Landry,  comte  de  Nevers.  En  1371,  ce  comté 
d'Auxerre  fut  cédé  au  roi  Charles  V  par  le  dernier  comte  de  la 
descendance  de  Landry. 

Lorsqu'en  101.),  Févêque  dAuxerre,  Hugues  de  Clialon,  re<;ut 
la  propriété  féodale  d'une  grande  partie  du  comté,  il  était  en 
outre  .seigneur  suzerain  des  trois  baronnies  de  Donzy,  Toucy  et 
Saint- Verein,  (ju'il  avait  créées  pour  trois  de  ses  chefs  de  guerre 


LA     l'I  ISAVK.  i\i 

et  parmi  les  cliai-yes  féodales  ({u'ils  acceptaient  était  l'oliliga- 
tion  de  porler  le  nouvel  évêque  à  sa  première  entrée  dans  la 
cathédrale  d'Aiixerre.  Cet  usage,  fréquemment  contesté  par  les 
barons,  fut  longtemps  réclamé  par  les  évéques.  C'étaient  de 
puissants  et  riches  seigneurs  que  les  évècjues  d'Auverre;  leurs 
revenus  atteignaient  (iOO  livres  qui,  au  pouvoir  actuel  de 
larg-ent,  éc[uivaudraient  à  sept  cent  mille  francs  d'aujour- 
d'hui. 

Les  successeurs  dllugues  de  (^halon  élevèrent  la  prétention 
d'être  les  seigneurs  suzerains  de  tout  le  comté,  même  de  la 
partie  que  le  comte  n'avait  jamais  cessé  de  posséder.  Cette 
prétention  n'avait  aucun  fondement  sérieux;  néanmoins.;»  force 
de  persévérence  et  d'habileté,  et  en  sachant  mettre  à  profit 
toutes  les  circonstances  favorables  à  leurs  desseins,  les  évèquf  s 
finirent  par  les  faire  consacrer  et  par  obtenir  gain  de  cause 
complet  dans  une  leconnaissance  du  comte  Jean  I'  à  Chalon, 
en  l'année  1280. 

Vers  l'an  1203,  lévêque  Hugues  de  Noyers  divise  son  diocèse 
en  deux  archidiaconés  suivant  une  ligne  qui  allait  du  nord-est 
au  sud-ouest.  L'un,  dit  archidiaconé  d'Auxerre.  comprenait 
Auxerre,  Coulang es-la- Vineuse,  Courson,  Coulanges-sur- Yonne. 
Vermanton.  Clamecy.  Varzy,  Honzy,  La  Charité.  Pouilly  et  Cosne. 
L'autre,  dit  archidiaconé  de  l*uisaye.  comprenait  Ponligny. 
Seignelay,  Appoigny,  Ouanne.  Druyes.  Toucy,  Saint-Sauveur, 
Entrains,  Saint-Amand.  Saint-Fargeau.  lUéueau,  (iien,  tUiare, 
Bonny,  Neuvy,  Saint- Vereiu. 

A  partir  du  m'  siècle,  jusqu  au  xii',  ce  pays  fut  soumis  à 
une  suite  non  interrompue  d'invasions,  de  guerres  et  de  désas- 
lies.  Quand  l'organisation  féodale  leut  détaché  de  lamouarcliie 
franc^aise  pour  fonder  un  état  séparé,  les  habitants  des  villes  el 
des  campagnes  se  trouvèrent  tous,  quoique  à  des  degrés  diffé- 
rentSySous  le  joug  du  servage  tjui,  pour  les  cauqiagnes",  remontait 
jus(ju'aiix  premiers  siècles  et  f[ui  s'était  étendu  aux  villes  pendant 
la  durée  de  l'anarchie  féodale.  Mais  avant  la  fin  du  xii*  siècle, 
les  deux  villes  principales,  Auxerre  et  La  Charité,  sont  affran- 
chies, la  première  par  le  comte  et  la  seconde  par  les  religieux 


()-2  LES    l'OI'LLATIONS    FOHESTlElîES    \)V    CL-.NÏKE    DE    LA    FRANCE. 

ses  seigneurs,  et  investies  du  droit  de  s'administrer  elles-mêmes. 
Ce  mouvement  d'affranchissement  se  conlirmo  dès  le  commen- 
cement du  xiii'  siècle  et  se  poursuit  sans  interruption  pendant 
le  cours  de  ce  siècle  et  du  suivant  dans  les  villes  de  second 
ordre  et  les  paroisses  rurales.  Et  quand,  en  1371,  le  pays 
auxerrois  est,  par  l'acquisition  de  Charles  V,  réuni  à  la  couronne 
de  France,  une  grande  partie  des  populations,  et  même  de 
beaucoup  la  plus  grande,  soumise  encore  à  de  lourdes  charges, 
est  pourtant  libérée  de  Thumiliantc  condition  du  servage. 

En  1  WO,  après  la  mort  de  Cliarles  le  Téméraire,  le  comte  de 
Nevers,  Jean  de  Clamecy,  céda  le  comté  dAuxerre  à  Louis  XI  qui 
établit  à  Auxerre  un  bailliage  royal  et  nomma  deux  élus  char- 
gés de  la  répartition  des  impôts  du  fisc  royal. 

Par  une  ordonnance  du  même  roi  en  l'i-7(),  toutes  les  villes 
existant  dans  le  comté  ressortissent  du  bailliage  royal  d'Auxerre. 
Le  bailliage  tenait,  une  fois  par  an,  le  lendemain  de  la  Trinité,  une 
assise  générale  où  étaient  appelés  tous  les  juges  royaux  ou  sei- 
gneuriaux du  ressort  pour  répondre  aux  plaintes  qui  auraient 
pu  être  portées  contre  eux.  Il  n'y  avait  pas  moins  de  '+30  de  ces 
justices  dans  le  ressort. 

[Histoire  de  VAujcerrois,  par  M.  Challe,  passim,) 

L'archidiaconné  de  Puisaye  comprenait  deux  régions,  très 
distinctes  au  point  de  vue  de  leur  constitution  géologique.  Le 
sol  de  toute  la  partie  située  au  sud-est  d'une  ligne  passant  par 
Cours,  Saint-Loup,  Alligny,  Bouhy,  Sainte-Colombe,  est  calcaire 
tandis  que,  dans  toute  la  partie  au  nord-ouest  de  cette  ligne,  la 
cliaux  fait  presque  totalement  défaut. 

Pour  bien  faire  ressortir  la  différence  de  ces  deux  régions, 
voici  l'analyse  faite  au  Bureau  des  Essais  de  l'École  des  mines 
par  M.  Adolphe  Carnot  de  deux  échantillons  de  terre  pris  l'un 
sur  la  commune  de  Saint-Père  près  Cosne,  l'autre  sur  la  com- 
mune d' A  r(piian. 


LA    PI  ISA  Y i:.  (».'{ 

l'iunmuue  ilc  iSt-Pùie.  Cuuimuuu  d'Arquiaii 

Sable  très  fin.  .   , liO  %  "0.6O  % 

Argile 0  »  14   » 

Peroxyde  de  fer 4.40.  3.30 

Chaux. 20.  >.  0.80 

Magnésie 1.10                     traces 

Potasse O.f)'.)  0.01 

Acide  nitrique Traces  notables  « 

Acide  pbosphoi'ique 0.02                     traces 

Celle  région  silico-argileuse,  on  k  calcaire  manque  presque 
complèienient ,  forme  la  Puisa^je  proprement  dite.  Elle  est  limi- 
tée, au  nord  est,  par  le  cours  de  lOuauue.  depuis  Leugny  jus- 
qu'à (iraudcliamp;  au  nord-ouest,  par  une  ligne  partant  de 
Grandchamp,  passant  par  Champignelles,  au  nord  de  Uli-neau 
et  aboutissant  à  la  l.oire  au  sud  de  Briare;  au  sud-ouest,  par 
le  cours  de  la  Loire;  au  sud-est,  par  une  ligne  partant  d'un 
point  situé,  sur  la  Loire,  entre  Myeniies  et  Gosne  et  aboutis- 
sant à  [ieugny. 

La  Pui.saye,  ainsi  délimitée,  s'étend  sur  trois  départements  : 
le  Loiret  qui  fouiiiit  une  partie  du  canton  de  Briare  —  l'Yonne 
qui  lui  donne  en  tout  ou  en  partie  les  cantons  de  Bléneau.  Saint- 
Fargeau,  Saint-Sauveur  et  Toucy,  —  enfin  la  Nièvre  qui  lui  four- 
nit le  canton  de  Saint-Arnaud,  sauf  la  presque  totalité  de  la 
commune  de  Bouliy  et  quelques  communes  du  canton  de  Gosne. 

On  a  proposé  plusieurs  étymologies  du  mot  Puisaye.  Celle 
qui  parait  la  plus  raisonnable  est  donnée  par  M.  Ghalle;  elle  se 
tire  des  mots  :  podium,  pu;/,  ancien  nom  de  tout  lieu  élevé,  et 
Haia,  forêt.  Puisaye  serait  donc  un  pays  élevé  et  couvert  de 
forêts.  Cette  définition  s'appli([ue  bien,  puisque  la  Puisaye 
était  anciennement  couverte  de  forêts  impénétrables  et  que 
c'est  au  milieu  de  ce  pays  que  se  trouve  la  ligne  séparative  des 
bassins  de  la  Seine  et  de  la  Loire. 


II.    —  i:rAi    AXCiKN   iti:  i.a    i'lisavk. 

La  Puisaye  se  constitue  dune  suite  de  collines  (jui  s'élèvent 
graduellement  jusqu'f»    la  ligne  de  partage  des  eau.x  entre  le 


M  LES    l'dl'LLATIO.NS    1"(  UiKSTIKl!  KS    1)1     Cli.NTliE    HE    LA    l-HANCE. 

bassin  de  la  Loire  et  celui  de  la  Seine,  (^ette  ligne  part  de  la 
limite  des  départements  de  rVoniie  et  du  Loiret  au  sud-ouest  de 
Bléneau  et  se  poursuit  dans  la  direction  du  sud-est,  en  passant 
près  de  Saint-Martin-des-Champs,  au  sud-ouest  de  Saint-Far- 
geau  et  de  Saint-Sauveur  et  près  de  Treigny.  La  plus  grande 
partie  des  eaux  de  la  Puisaye  se  déverse  dans  le  bassin  de  la 
.Seine,  nolaninient  par  le  Loing-,  TOuanne  et  le  lîranlin.  La 
Loire  recueille  quelques  cours  d'eau  dont  le  plus  important  est  la 
petite  rivière  de  la  Vrille  qui  prend  sa  source  près  de  Treigny 
et  se  jette  dans  la  Loire  à  Neuvy. 

L'état  ancien  de  la  Puisaye  antérieurement  à  l'ère  chrétienne 
a  été  décrit  dune  faron  aussi  vraisend^lable  que  pittoresque 
par  un  habitant  du  pays,  M.  .larry.  La  Puisaye,  dit-il,  était  au- 
trement sauvage  et  toufïue  qu'aujourd'hui.  Partout  des  forêts 
et  des  landes;  une  houle  de  buissons;  une  tourmente  de  ver- 
dure. Point  de  ces  fermes  aux  toits  en  brique  cjui  rougissent 
h  travers  le  feuillage.  Aucune  de  ces  routes  qui  s'en  vont  mon- 
tant, descendant,  pliées  comme  un  ru])an  à  tous  les  caprices  du 
sol.  CÀ  et  là  des  cabanes  grossières  construites  avec  des  poteaux 
et  des  claies  à  revêtement  de  terre  battue,  couvertes  en  paille 
hachée  et  pétrie  dans  l'argile,  des  sentiers  mal  frayés,  des 
chemins  encombrés  de  lourdes  pierres  et  de  broussailles  trouant 
à  peine  l'amoncellement  du  bois.  Dans  la  terre  où  le  chêne  se 
refusait  à  grandir,  des  bruyères,  des  genêts  gigantesques,  d'é- 
pais ajoncs,  des  houx  énormes,  un  monde  d'arbustes  épineux 
et  des  plantes  revêches  comme  il  en  reste  des  vestiges  à  nos 
portes,  se  rebellent  contre  les  progrès  de  la  culture.  Par  en- 
droits, des  bas  fonds  marécageux  envahis  par  de  hautes  herbes 
parmi  lesquelles  émergeaient  des  vernes  noirâtres,  des  bouleaux 
pâles;  puis  des  mares,  des  étangs  dont  notre  industrie  a  su 
enq^risonner  et  utiliser  les  eaux;  mais  cpi,  alors,  ressemblaient 
plutôt  à  des  gouffres  ou  à  des  cloaques.  Les  teintes  rougeàtres 
du  sol  ferrugineux  contribuaient  à  foncer  encore  la  couleur 
du  tableau  et  à  assombrir  l'ensemble. 

Il  n'y  a  pas  plus  de  cent  ans,  sauf  h  s  huttes  (jui  étaient  alors 
remplacées  par  des  maisons  couvertes  en  chaume,  mais  quelles 


LA    l'UISAYE.  6.J 

maisons!  et  sauf  les  chênes  qui  poussaient  vigoureusement, 
cette  description  pouvait  encore  s'appliquer  à  l'ensemble  de  la 
Puisaye. 

Les  chemins,  pendant  les  deux  tiers  de  l'année,  étaient  abso- 
lument impraticables;  on  peut  s'en  rendre  compte  encore  au- 
jourd'hui en  parcourant  ceux,  qui  étaient  les  plus  fréquentes 
et  qui  reliaient  Saint-Aniand,  Saint-Fargeau  et  Saint-Sauveur. 
Ce  n'étaient  que  fondrières  où  ii  ne  fallait  pas  penser  à  s'aven- 
turer en  voiture;  le  seul  moyen  de  locomotion  était  la  bête 
de  somme.  Vers  1830,  les  jeunes  filles  de  la  bourgeoisie  de  ces 
petites  villes  qui  se  rendaient  aux  fêles  patronales  des  loca- 
lités voisines  à  10  ou  12  kilomèlres^  devaient  se  hisser  sur  un 
cheval  et  s'entourer  de  cartons  contenant  leurs  toilettes  de  bal. 
Escortées  de  leurs  familles  à  pied  ou  à  cheval,  elles  affron- 
taient un  voyage  qui  n'était  pas  sans  risques^  pour  peu  que  des 
pluies  récentes  eussent  détrempé  le  sol  de  ce  qu'on  appelait  le 
chemin. 

Le  7  septembre  1788,  l'assemblée  communale  de  la  paroisse 
de  Dampierre  déclare  que  lêtat  des  chemins  est  tel  qu'on  est 
exposé  à  y  perdre  la  vie;  que  les  ponts,  en  bois  naturellement, 
ont  été  emportés  par  les  eaux.  Elle  offre  100  livres  pour  les 
réparer  et  demande  au  bureau  intermédiaire  de  Gien  l'abandon 
d'une  somme  de  100  livres  sur  l'impôt  des  corvées. 

Outre  le  mauvais  état  et  l'insuffisance  de  chemins,  un  des 
caractères  particuliers  de  la  Puisaye  consistait  dans  la  grande  éten- 
due des  bois  qui  en  couvrait  le  sol.  Ce  massif  forestier  était  pres- 
que impénétrable  et  les  parties  cultivées  n  étaient  qu'à  l'état  de 
clairières  plus  ou  moins  vastes.  A  l'époque  de  la  Révolution,  ces 
bois  ont  servi  de  refuge  à  beaucoup  de  prêtres  non  assermentés^ 
qui  étaient  aussi  protégés  par  les  sympathies  des  habitants  du 
pays  ainsi  que  parles  charbonniers  et  les  bûcherons.  M.  Cliallc, 
président  de  laSociété  des  sciences  historiques  de  l'Yonne,  raconte, 
dans  une  notice  publiée  en  1872,  les  moyens  employés  pour  faire 
échapper  ces  prêtres  aux  recherches  des  autorités  d'alors  :  «  Les 
charbonniers  de  ces  forêts  ont,  dit-il,  par  tradition  du  temps  où 
ils  étaient  réunis  en  associations,  conservé  une  sorte  de  télégra- 

5 


60  LES    l'OPlLATIONS   FORESTIÈRES    Df    CENTRE    DE   LA    FRANCE. 

plie  secret  et  de  signaux  mystérieux.  Quelques  coups  fortement 
appliqués  sur  une  douve  suspendue  à  la  main  se  font  entendre 
de  leurs  oreilles  exercées  à  plusieurs  kilomètres  de  distance  ;  le 
nombre  des  coups  a  une  signification  qu'eux  seuls  connais- 
sent. Ils  s'en  servaient  avec  vigilance  pour  la  protectiou  des  réfu- 
giés. A  la  première  apparition  des  brigades  de  gendarmerie, 
l'éveil  était  donné  et  les  suspects  se  mettaient  à  couvert. 
.  Le  vénérable  sous-prieur  de  Saint-Germain,  Dom  Laporte,  qui, 
plus  tard,  a  relevé  de  ses  ruines  le  collège  d'Auxerre  et  Fa  dirigé 
avec  distinction  pendant  vingt  ans,  avait  passé  un  an  entier  de 
cette  triste  époque  dans  la  commune  de  Moustiers,  connu  de  tous, 
sans  être  dénoncé  par  personne  et,  comme  il  tenait  à  gagner  le 
pain  de  rhospitalité,  travaillant  vaillamment  tout  le  jour  comme 
bûcheron  ou  comme  ouvrier  de  ferme  et,  le  soir,  allant  dans 
les  hameaux  instruire  les  enfants  et  leur  apprendre  le  caté- 
chisme. 

Plus  tard,  sous  le  Premier  Empire,  ces  forêts  cachaient  un 
assez  grand  nombre  de  conscrits  réfractaires  et  jamais  les  per- 
quisitions militaires,  même  dirigées  par  des  officiers  intelligents, 
n'ont  pu  en  arrêter  aucun.  C'est  que  les  épaisses  clôtures  de 
haies  vives,  les  bois  touffus,  les  chemins  creux  et  les  marécages 
de  ce  pays  offrent,  pour  ceux  qui  les  connaissent  à  fond,  des 
moyens  de  retraites  aussi  sûrs  que  faciles,  tandis  qu'ils  ne  pré- 
sentent à  l'étranger  qu'un  labyrinthe  inextricable. 

Beaucoup  de  bois  ont  été  défrichés  depuis  cette  époque,  un 
grand  nombre  d'étangs  desséchés  et  remplacés  par  de  belles  prai- 
ries. Mais  ((uoique  le  sol  soumis  à  la  culture  soit  plus  étendu,  le 
pays,  dans  son  ensemble,  n'a  pas  notablement  changé.  Chaque 
champ  conquis  sur  la  forêt  est  7'esté  entouré  de  larges  haies  gar- 
nies de  chênes  et  de  charmes  été  té  s.  Dans  la  première  partie  du 
xix"  siècle,  il  n'était  pas  rare  de  voir  de  ces  haies  larges  de  G  mè- 
tres. Aujourd'hui,  quoique  moins  larges,  elles  le  sont  assez  pour 
que  le  voyageur  qui,  du  haut  dune  colline  regarde  le  paysage, 
ait  l'impression  dun  vaste  bocage  au  travers  duquel  on  aperçoit 
çà  et  là  la  rougeur  des  toits  de  quelques-uns  des  hameaux 
cachés  dans  celte  verdure,  (^ar  c'est  encore  un  caractère  particu- 


LA    PUISAYE. 


lier  de  ce  pays  ([uc  Véparpillemcnl  de  la  population  rurale. 
Dans  une  comniuno  de  1.300  habitants  on  peut  compter  18  ha- 
meaux dont  quelques-uns  sont  aussi  peuples  que  le  chef-lieu. 

Beaucoup  de  chemins  ruraux  sont  encaissés  entre  les  talus  qui 
les  bordent  et  couverts  d'un  berceau  de  verdure  par  les  arbres 
des  haies.  Toutes  les  petites  vallées  de  la  Puisaye  oH'renl  pendant 
l'été  un  aspect  charmant.  La  végétation  est  d'une  superbe  vi- 
gueur, toujours  entretenue  par  la  fraîcheur  naturelle  d'un  sol 
argilo-siliceux  et  par  l'abondance  des  petits  cours  d'eau  qui  ser- 
pentent dans  tous  les  plis  de  terrain. 

Le  sol  du  pays  contient  des  richesses  naturelles  nombreuses 
et  variées.  Il  fournit  d'abord,  en  quantité  pour  ainsi  dire  iné- 
puisable, une  argile  brune  d'une  qualité  très  appréciée  pour  la 
fabrication  de  la  poterie;  c'est  une  industrie  qui  a  été  autrefois 
très  prospère  dans  les  cantons  de  Saint-Amand  et  de  Saint-Sau- 
veur. Elle  est  aujourd'hui  devenue  languissante  par  le  défaut 
d'initiative  des  ouvriers  qui  n'ont  pas  su  moderniser  leur  fabri- 
cation et  ont  laissé  se  créer  à  côté  d'eux  des  concurrences  redou- 
tables qui  cependant  sont  obligées  de  venir  s'approvisionner 
d'argile  dans  la  Puisaye.  Il  y  a  maintenant  un  courant  d'exporta- 
tion de  cette  terre  à  Oi'léans.  àChoisy-le-Roi  et  il  en  ira  à  Digoin 
quand  on  pourra  employer  les  transports  par  eau.  Il  est  très  fâ- 
cheux que  cette  richesse  de  la  Puisaye  aille  procurer  des  .salaires 
à  des  populations  si  éloignées  quand  les  gens  du  pays  devraient 
en  profiter.  Outre  cette  argile  brune,  on  trouve  encore,  dans  les 
collines  qui  bordent  la  rive  droite  de  la  Vrille  depuis  Neuvy  jus- 
qu'aux bois  qui  s'étendent  entre  Saint-Amand,  Saint-Fargeau  et 
Saint-Sauveur,  une  terre  plastique  blanche  très  recherchée  pour 
l'industrie  céramique  de  Gien. 

Le  sol  de  la  Puisaye  contient  encore  une  grande  quantité  de 
minerai  de  fer.  Il  a  été  autrefois  l'objet  d'une  exploitation  pros- 
père, mais  qui  a  été  abandonnée  lorsque  la  matière  première 
est  devenue  moins  abondante  et  que  cette  industrie  locale  a  subi 
la  concurrence  des  grandes  usines  raétalhirgiques  du  centre  de 
la  France  :  Fourchambault,  Imphy,  la  Machine,  le  (Ireusot.  Les 
forges  ;\  martinet  qui  exploitaient  le  minerai  de  fer  ont  laissé  des 


68  LES    l'OlTLATlONS    FORESTIÈRES   DU    CENTRE   DE    LA    FRANCE. 

scories  encore  très  riches  en  fer  et  qui  ont,  à  la  longue,  formé 
des  amoncellements  énormes,  véritables  collines  envahies  par  la 
végétation.  Elles  ont  longtemps  servi  à  la  création  de  la  chaus- 
sée des  routes  et  à  leur  entretien.  Aujourd'hui  l'attention  de  l'in- 
dustrie a  été  appelée  sur  ces  scories  et  des  traités  ont  été  passés 
avec  les  propriétaires  pour  exporter  ces  nouveaux  minerais  en 
vue  d'une  exploitation  fructueuse. 

On  trouve  encore,  dans  jilusieurs  parties  de  la  Puisaye  des  gise- 
menls  cCocre  qm  sont  exploités,  notamment  dans  le  canton  de 
Saint-Amand  à  Bitry  et  dans  le  canton  de  Toucy  sur  la  rive  droite 
de  rouanne  dans  les  communes  de  Dijes  et  de  Parly. 

Le  climat  de  la  Puisaye  est  celui  de  la  région  du  centre  de  la 
France  où  elle  est  située,  en  tenant  compte  cependant  de  l'alti- 
tude et  du  massif  forestier  qui  couvre  une  partie  de  son  terri- 
toire; les  hivers  y  sont  un  peu  plus  rigoureux  que  sur  les  bords 
de  la  Loire  et  la  neige  y  tombe  plus  fréquemment.  Le  lit  de 
la  Loire  est,  à  Cosne,  de  liG  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la 
mer  et  à  Briare  de  138  mètres;  l'altilude  de  la  Puisaye  est  de 
291  mètres  aux  Billiens,  hameau  de  Saint-Amand;  de  321  au 
Chesneau,  hameau  de  la  commune  de  Treigoy  et  de  373  mètres 
entre  Treigny  et  Lainsecq.  Ce  sont  les  points  les  plus  élevés  du 
terrain  séparant  le  bassin  de  la  Loire  de  celui  de  la  Seine.  On 
a  observé  que,  sur  quelques  2)oints  oîi  se  cultive  la  vigne  à  la 
limite  de  la  Puisaye,  à  Dampierre  et  à  Treigny,  par  exemple,  la 
maturité  se  produit  quinze  jours  environ  plus  tard  que  dans  les 
vignobles  des  bords  de  la  Loire  (Saint-Père,    Cosne,  Pouilly). 

La  culture  y  est  la  même  que  dans  le  reste  des  départements 
sur  lesquels  la  Puisaye  s'étend.  C'est  le  blé,  l'avoine,  les  plantes 
sarclées.  Les  prairies  s'étendent  dans  toutes  les  vallées  et  à  la 
place  de  beaucoup  d'étang-s  desséchés.  En  outre,  la  fraîcheur 
naturelle  du  sol  siliceux  reposant  sur  Targile,  permet  d'entre- 
tenir des  prés  sur  les  pentes  des  vallées,  sans  avoir  à  se  préoc- 
cuper outre  mesure  de  la  question  capitale  de  l'irrigation,  car 
on  peut  facilement  presque  partout  faire  sortir  l'eau  du  sol.  Les 
prés  créés  récemment  dans  ces  conditions  sont  plus  sains  que 
ceux  du  fond  des  vallées  et  les  bonnes  espèces  de  bestiaux  qui 


LA    PLISAYE.  69 

ont,  depuis  longtemps,  lait  la  gloire  du  Nivernais  ont  pu  être 
introduits  dans  la  Paisaye,  Leur  élevage  et  celui  des  chevaux 
produit  aux  cultivateurs  des  bénéfices  sérieux  qui  viennent  atté- 
nuer l'avilissement  du  prix  des  céréales.  La  culture  de  ces  der- 
nières a  beaucoup  progressé,  surtout  depuis  une  quarantaine 
d'années.  En  1788,  lors  de  l'établissement  projeté  de  l'impôt  du 
vingtième,  l'administration  municipale  de  Saint-Sauveur  faisait 
observer  que  les  terres  ne  pouvaient  donner  que  du  seigle; 
qu'elles  n'étaient  propres  à  porter,  ni  orge,  ni  avoine,  qu'elles 
ne  pouvaient  porter  de  récoltes  qu'une  fois  en  trois  ans,  et  que 
le  régime  des  prairies  artificielles  y  était  absolument  inconnu. 
Aujourd'hui,  grâce  à  l'emploi  des  marnes  et  de  la  chaux  et 
surtout  des  engrais  chimiques,  superphosphates  de  chaux  notam- 
ment, le  solde  la  Piiisaye  donne  des  blés  magnifiques  au  moins 
aussi  beaux  que  ceux  des  meilleures  terres  argilo-calcaires. 

Autrefois  on  cultivait  dans  la  Puisaye,  comme  dans  tous  les 
pays  voisins,  le  chanvre  qu'on  employait  pour  les  besoins  du 
ménage;  mais  le  bon  marché  des  étoffes  fabriquées  dans  les 
grandes  usines  avec  les  avantages  qui  résultent  de  la  division  du 
travail  et  du  machinisme  ont  modifié  les  anciens  usages.  On  ne 
voit  plus  que  rarement  un  champ  couvert  de  chanvre,  non  plus 
qu'un  métier  de  tisserand  dans  un  village  ou  une  fileuse  occupée 
de  son  rouet. 

Anciennement,  comme  aujourd'hui  encore,  les  habitants  de  la 
Puisaye  se  livraient  à  la  culture  d'un  sol  ingrat  qui  ne  donnait 
alors  que  des  récoltes  insignitîantes.  Les  seuls  produits  de  cette 
culture  étaient  le  seigle,  auquel  on  pouvait  ajouter  en  très  petite 
quantité,  le  blé,  l'orge  et  l'avoine  dans  les  régions  les  plus  favo- 
risées. Dans  tout  le  comté  d'Auxerre  qui  s'étendait  sur  des  régions 
plus  fertiles  au  sol  argilo-calcaire,  on  ne  cultivait  le  froment 
que  sur  neuf  paroisses.  On  ne  connaissait  pas  la  culture  des  prai- 
ries artilicielles  et  les  prairies  naturelles  dans  le  fond  des  vallées 
marécageuses  ne  donnait  qu'une  herbe  peu  nourrissante  et  les 
bestiaux  qui  la  paissaient  ne  prenaient  pas  de  force,  restaient 
chétifs,  ne  s'engraissaient  pas  et  donnaient  un  fumier  insuffi- 
sant en  qualité  et  quantité  pour  ajouter  à  la  terre  un  élément 


/O  l-liS    IMtl'L  LATIONS    rOlîl'.STIEHLS    IM     CENTRE    1»E    \A    FRANCE. 

de  feitilité  que  la  nature  lui  avait  refusée.  Les  travaux  des 
champs  n'étaient  d'ailleui'S  pas  épuisants  et  les  cultivateurs  con- 
finés dans  leur  Puisaye,  n'étant  pas  stimulés  par  la  vue  de  meil- 
leures cultures  dans  les  pays  voisins,  s'accommodaient  de  leur 
position  et  vivaient  pauvrement,  se  trouvant  relativement  heu- 
reux quand  la  guerre  ne  venait  pas  les  troubler  dans  leur  pai- 
sible existence. 

Si  les  bois  eussent  été  pénétrés  par  des  chemins  praticables, 
leur  exploitation  régulière  eiit  produit  des  bénéfices  importants  ; 
car  il  devait  y  avoir  des  arbres  magnifiques  si  l'on  en  juge  par 
des  charpentes  comme  celle,  par  exemple,  de  l'église  de  Dampierre 
qui  fait  l'admiration  des  connaisseurs,  mais  on  n'en  tirait  que 
quelques  pièces  sur  la  lisière  de  la  forêt.  C'étaient  d'ailleurs  des 
ouvriers  venus  des  localités  voisines  de  la  Puisaye  qui  exerçaient 
les  métiers  de  charbonniers  et  de  fendeurs  et  ils  étaient  réunis 
dans  les  liens  d'une  association  connue  sous  le  nom  de  Cousins 
de  la  gueule  noire.  S'il  faut  en  croire  ce  que  raconte  M.  Challe 
dans  son  Histoire  de  rAujcerrois{Y)-àge  521),  on  employait  la  plus 
grande  partie  du  bois  en  le  faisant  brûler  sur  place,  afin  d'en 
obtenir  des  cendres  qu'on  allait  vendre  au  loin  ',  Il  passait  chaque 
année,  sous  le  pont  d'Auxerre,  G. 000  muids  de  cendres  dirigés  sur 
Paris.  Cependant  le  bois  faisait  défaut  pour  les  constructions 
dans  toute  la  région  et  il  intervint,  le  7  décembre  1581,  une  sen- 
tence de  règlement  du  bailliage  d'Auxerre  portant  commande- 
ment de  planter  arbres  fruitiers  ou  autres,  à  raison  de  deux  par 
arpent  dans  les  terres  et  vignes  de  tout  le  bailliage,  le  tout  pour  le 
besoin  du  public,  ayant  disette  et  j)<^>^urie  de  bois  '  et  défense 
de  ne  plus  mettre  les  terres  arables  en  vignes. 

III.    —    KTAT    ACTUKL    DE    LA    PUISAYE. 

Le  mauvais  état  des  chemins  fut  encore- le  trait  caractéristi- 
que do  la  Puisaye,  pendant  le  premier  tiers  du  xix'^  siècle  et  ne 
fut  modifié  qu'après   la  promulgation  de  la  loi  de  1836;  elle 

I.  D'aiicieniu'Scliarles  coiiticniicnl  la  |n'riiiission  ou  riiilfidictioii  df  taire  descendre-, 
ou  du  (liarhoii  dans  les  bois,  d'autres  rcstreiuncul  col  usage. 


I.A    ITISAYE. 


répondait  à  clos  nécessités  si  urqcntes  que  les  municipalités 
dont  ces  ressoui-ces  étaient  cependant  très  médiocres  s'empressè- 
rent d'en  prolitei'  et  de  faire  tous  les  sacrifices  nécessaires  pour 
se  procurer  les  routes  dont   elles   comprenaient  l'importance. 

Ainsi  la  municipalité  de  Saint-Amand  qui.  depuis  le  com- 
mencement du  siècle,  trouvait  le  moyen  d'équilibrer  son  ])ud,u;el 
avec  une  somme  de  1.000  à  1.200  francs;  qui,  dans  la  première 
année,  avait  lésiué  sur  la  dépense  d'un  garde  champêtre  et  d'un 
instituteur  et  s'en  était  passé  jusqu'en  1813;  cette  municipalité 
si  économe  ne  regarde  plus  à  la  dépense  quand  il  s'agit  des 
nouveaux  chemins  :  en  deux;  ans,  de  1835  à  1837,  elle  va  au-de- 
vant des  charges,  elle  prend  l'initiative  de  s'imposer  pour 
qu'on  lui  donne  immédiatement  les  voies  de  communication 
dont  elle  a  un  si  grand  besoin;  elle  vote  4.594  francs  pour  le 
chemin  de  Cosne.  i.528  francs  pour  celui  deDonzy  et  5.000  francs 
pour  celui  de  Clamecy  à  Neuvy;  soit  une  dépense  totale  de 
14.122  francs. 

Comme  conséquence  de  cette  amélioration  des  voies  de  com- 
munication, un  autre  progrès  se  fit  pour  la  plus  rapide  distri- 
bution des  correspondances.  Au  commencement  du  siècle,  Saint- 
Amand  n'avait  pas  de  bureau  de  poste;  le  canton  était  desservi 
par  le  bureau  de  Neuvy.  Un  facteur  faisait  trois  fois  par  décade, 
et  moyennant  un  salaire  de  200  francs  par  an,  la  distribution 
dans  les  communes  d'Annay,  Arquian,  Saint-Amand,  Dampierre, 
Bouhy,  Bitry  et  Saint-Verrain.  En  ne  visitant  que  les  chefs-lieux, 
c'était  une  tournée  d'une  cinquantaine  de  kilomètres  et  il  va 
sans  dire  que,  en  l'état  des  chemins,  on  ne  pouvait  la  faire  qu'à 
pied.  Le  maire  proposa  sans  sourciller  de  faire  faire  ce  service 
cinq  fois  par  décade.  11  est  vrai  que,  pour  indemniser  le  facteur, 
on  devait  lui  donner  50  francs  de  supplément  par  an  et  un  loge- 
ment à  la  mairie  de  Saint-Amand  et  l'autoriser  à  demander  une 
rétribution  de  5  centimes  par  lettre  à  ceux  qui  en  recevraient. 

C'est  de  cette  époque  que  date  un  mouvement  économique  et 
social  qui  modifia  profondément  l'état  de  la  Puisaye;  du  jour 
où  elle  fut  mise  en  relations  suivies  avec  les  régions  voisines,  elle 
commenea  de  perdre  les  caractères  particuliers  (|iii   la    disfiu- 


72     LES  POPULATIONS  FORESTIERES  DU  CENTRE  DE  LA  FRANCE. 

guaient  des  pays  d'alentour.  L'effet  ne  fut  pas  immédiat,  mais  il 
se  manifesta  d'années  en  années,  et  aujourd'hui  le  changement 
saute  aux  yeux. 

Maintenant  que  la  Puisaye  est  traversée  en  tous  sens  par  des 
routes  nombreuses  et  ])ien  entretenues,  les  bois  sont  exploités 
normalement  et  des  scieries  fonctionnent  activement  dans  plu- 
sieurs parties  du  pays. 

•  Il  y  avait  autrefois  dans  la  Puisaye  une  quantité  de  forges  à 
martinets  pour  l'exploitation  du  minerai  de  fer.  Partout  où, 
dans  le  voisinage  du  minerai,  on  pouvait  faire  une  retenue  de 
Feau  d'un  ruisseau,  on  créait  un  étang  dont  la  chute  d'eau  action- 
nait un  marteau  pour  la  fabrication  du  fer.  On  pouvait  ainsi 
utiliser  ces  deux  richesses  du  sol  :  le  bois  et  le  minerai  qui,  en 
raison  de  la  difficulté  des  transports,  seraient  restés  sans  valeur. 
Cette  industrie  fut  longtemps  prospère  et,  au  commencement 
du  dernier  siècle,  on  voyait  encore  des  forges  en  activité. 

Aujourd'hui,  ceci  n'est  plus  qu'un  souvenir  rappelé  par  les 
noms  de  Moulin  de  la  Forge,  Étang  de  la  Forge,  conservés  aux 
lieux  où,  autrefois,  exislait  une  forge,  et  par  les  énormes  masses 
de  scories  qui,  jusqu'à  ces  derniers  temps,  ont  servi  à  la  création 
et  à  Tentretien  des  routes.  Elles  sont  encore  assez  importantes 
parla  qualité  et  la  quantité  pour  être  exploitées  comme  minerai. 
Malheureusement  celui-ci  est  exporté  au  loin  et  les  ouvriers  du 
pays  sont  privés  des  ressources  qu'ils  auraient  pu  trouver  dans 
cette  exploitation  si  elle  avait  eu  lieu  sur  place.  Dans  un  temps 
où  les  capitaux  ne  trouvent  pas  facilement  un  emploi  fructueux, 
il  serait  bien  désirable  que  des  industriels  avisés  viennent  établir 
dans  ce  pays  une  exploitation  intelligente  des  richesses  qu'il  con- 
tient. Car,  outre  ces  scories,  le  sol  renferme  encore  une  grande 
quantité  de  minerai  de  fer  qui  serait  utilement  exploitable. 

Mais  les  travaux  de  beaucoup  les  plus  importants,  auxquels 
donnent  lieu  les  conditions  du  sous-sol  de  la  Puisaye.  sont  ceux  qui 
ont  pour  objet  l'exploitation  de  l'argile  :  la  poterie  et  la  tuilerie. 

Pour  chacune  de  ces  industries,  il  faut  regretter  l'esprit  de 
routine  qui  les  ont  empêchées,  jusqu'à  présent,  de  faire  les  pro- 
grès nécessaires  pour  leur  permettre  de  lutter  avantageusement 


LA    PUISAYE.  73 

contre  la  concurrence  des  industries  similaires  établies  dans  le 
voisinage.  Avec  les  éléments  précieux  de  succès  que  les  potiers 
de  Saint-Amand  et  de  Treigny,  notamment,  trouvent  dans  Tex- 
cellentc  qualité  de  la  terre  argileuse,  mise  avec  prodigalité  à  leur 
disposition,  ils  ne  peuvent  que  difficilement  soutenir  cette  con- 
currence. C'est  qu'en  efiét  ils  fabriquent  comme  il  y  a  deux  mille 
ans,  sans  chercher  à  modifier  les  procédés  anciens:  ^o\\Y\di  fabri- 
cation aussi  bien  que  pour  la  cuisson. 

Pour  la  fabrication,  l'ouvrier  assis  devant  la  roue  sur  laquelle 
se  trouve  le  bloc  d'argile  à  façonner,  doit,  à  la  fois,  modeler  ce 
bloc  avec  ses  doux  mains  et,  avec  ces  mêmes  mains,  faire  tourner 
la  roue;  il  faut  donc,  quand  le  mouvement  se  ralentit,  qu'il 
abandonne  son  ouvrage  et  qu'il  saisisse  un  long  bâton  placé 
derrière  lui  pour  accélérer  la  rotation.  Il  semble  que  rien  ne 
serait  plus  simple  que  d'avoir  un  moteur  mécanique  ou  animé 
qui  entretiendrait  le  mouvement  de  la  roue  pour  tous  les  ouvriers 
travaillant  dans  le  même  local.  On  pourrait  aussi  disposer  un 
appareil  spécial  pour  chaque  ouvrier  qui  produirait  le  mouve- 
ment avec  le  pied,  comme  fait  la  fileuse  avec  son  rouet,  mais,  à 
Saint-Amand,  on  ne  voit  cette  disposition  que  dans  un  atelier  où 
un  potier  plus  artiste  continue  d'appliquer  les  procédés  du  cé- 
ramiste Carriès.  Dans  tous  les  autres  ateliers,  on  s'est  bien  gardé 
de  l'imiter. 

Pour  la  cuisson,  on  se  sert  de  fours  très  primitifs  qui  laissent 
perdre  plus  de  chaleur  qu'ils  n'en  emploient,  au  lieu  d'adopter 
les  fours  usités  dans  toutes  les  usines  actuelles. 

il  résulte  de  ces  procédés  un  prix  de  revient  trop  élevé  et  une 
situation  économique  défavorable  pour  le  fabricant.  La  moitié 
des  usines,  à  Saint-Amand  particulièrement,  sont  fermées,  et 
celles  qui  restent  subissent  à  chaque  instant  des  crises  très  graves. 
De  malheureux  petits  patrons,  obligés  défaire  face  à  des  échéances 
pressantes  :  salaires  d'ouvriers  besogneux,  paiement  de  la  terre, 
du  bois,  de  la  location  de  la  poterie,  consentent  à  livrer  leur 
marchandise  à  perte  ^  Quand  ils  en  sont  là,  ils  voient  la  nécessilé 

1.  On  reconnaît  dans  ce  tableau  tous  les  lrai(s  du  sirealiiif/  sijslem  dû  à  la  con- 


7  '(  LES    l'Ol'lLATIONS    FOHESÏIEIŒ?    hV    CENTHE    DE   LA    IHANCE. 

tl'apportei'  un  remède  ;i  une  pareille  situation.  Mais  que  faire? 
Il  y  aurait  bien  quelques  mesures  à  prendre  :  d'abord  à  se  syn- 
diquer pour  échapper  à  la  tyrannie  des  marchands  de  pots 
habitant  à  Neuvy-sur-Loire,  à  16  kilomètres  de  Saint-Amand, 
qui  profitent  de  ce  que  les  usines  sont  loin  des  voies  de  commu- 
nication, chemin  de  fer  ou  canal  pour  faire  la  loi  aux  potiers. 
Ceux-ci  doivent  conduire  leur  marchandise  à  Neuvy;  mais,  ar- 
rivés là,  le  marchand  en  gros  prétend  refuser  une  partie  du 
chargement  pour  malfaçon  et  le  potier,  pour  ne  pas  ramener 
sa  marchandise  à  Saint-Amand,  consent  une  réduction  de  prix 
ruineuse.  Si  les  potiers  avaient  à  Neuvy  un  dock  à  eux,  ils  pour- 
raient y  mettre  leurs  poteries,  dont  la  vente  serait  faite  par  un 
agent  à  leur  service  ;  ils  pourraient  même  se  faire  faire  des 
avances  sur  le  prix  de  la  marchandise  déposée  au  dock.  Ils  pour- 
raient aussi  faire  des  économies  sur  la  fabrication  par  l'emploi 
d'un  moteur  et  dun  mode  plus  rationnel  du  chauffage  des  fours. 
Ils  n'ont  pas  songé  à  cela,  mais  ils  ont  cru  trouver  le  moyen  de 
relever  le  prix  de  leur  marchandise  en  restreignant  leur  produc- 
tion et  en  prenant  entre  eux  l'engagement  de  ne  faire,  par  an, 
qu'un  certain  nombre  de  fournées.  Ce  moyen  aurait  pu  avoir  un 
bon  résultat  si  la  Puisaye  avait  été  seule  à  alimenter  le  marché, 
mais  comme  il  y  a  bien  d'autres  poteries  en  France  et  ailleurs, 
les  ouvriers  de  Saint-Amand  ne  sont  arrivés  à  rien.  On  peut  leur 
reprocher  encore  de  ne  pas  vouloir  modifier  leurs  modèles  pour 
se  conformer  au  goût  du  public;  par  exemple,  un  potier  avait 
trouvé  en  Bourgogne  un  marchand  en  gros  qui,  très  satisfait  de 
la  qualité  de  ses  produits,  offrait  de  lui  acheter  à  un  prix  très 
avantageux  tous  les  saloirs  qu'il  pourrait  faire,  mais  il  fallait 
élargir  l'ouverture  de  ces  pots;  le  potier  préféra  perdre  celte 
clientèle  plutôt  que  d'apporter  à  sa  fabrication  un  changement 
aussi  insignifiant.  Et  pourtant  ces  potiers  qui  appartiennent  pour 
la  plupart  à  l'opinion  socialiste  ou  radicale-socialiste,  ont  la  pré- 
tention d'être  des  hommes  de  progrès.   En  réalité,  si  on  s'en 

currence  ruineuse  tiui;  se  font  entre  eux  des  chefs  d'industrie  indigents,  à  leur  inca- 
jiacité  d'organiser  la  vente  de  leurs  [>roduits  eux-inèines,  à  l'absence  en  un  mot  de 
leurs  qualités  de  direclion.  (Noie  de  la  liédaction.) 


LA    l'IlSAYi:.  /-> 


rap[)orlo  aux  actes  plus  qu'aux  paroles,  ce  titre  conviendrait 
niioux  aux  agriculteurs  et  aux  populations  rurales  de  la  rryion 
quoique,  en  politique,  elles  soient  plus  conservati'ices.  Elles  ont 
su,  dans  le  domaine  de  leurs  intérêts,  faire  des  progrès  très  con- 
sidérables puisque,  en  modifiant  la  nature  de  leur  sol  par  des 
chaulages  et  en  employant  des  engrais  chimiques,  elles  ont  fait 
produire  à  leur  terre  le  froment  qui  était  autrefois  presque 
inconnu  et  obtenir  des  herbes  plus  substantielles  qui  ont  permis 
l'élevage  d'une  race  de  bestiaux  très  supérieure  aux  bêtes  étiques 
et  malingres  qui  étaient  spéciales  à  la  Puisaye. 

Mêmes  observations  en  ce  qui  concerne  la  tuilerie.  Les  gise- 
ments de  terre  à  tuile  sont  si  considérables  dans  la  Puisaye  qu'on 
peut  les  dire  inépuisables.  Il  semble  que  quelque  usinier  plus 
entreprenant  aurait  dû  s'inspirer  des  procédés  de  fabrication  qui 
ont  rendu  si  prospère  cette  industrie  dans  la  vallée  de  la  Dheunc 
en  Saùne-et-Loire  et  à  Chalon-sur-Saône.  Cet  effort  est  encore 
à  faire.  Mais  maintenant  que  les  voies  ferrées  vont  jusqu'à  Saint- 
Amand  et  doivent  bientôt  traverser  le  pays  de  Cosne  à  Auxerre, 
il  semble  que  la  situation  devrait  tenter  les  capitaux  mis  aux 
mains  d'un  homme  actif  et  intellig'ent.  Du  reste,  un  nouvel  agent 
de  prospérité  pour  ces  deux  industries  locales,  la  métallurgie  et 
la  céramique,  va,  espérons-le,  être  mis  à  la  disposition  des  po- 
pulations de  la  Puisaye.  Il  s'agit  d'un  canal  partant  de  la  Loire 
en  un  point  situé  entre  Briare  et  Cosne,  traversant  la  Puisaye, 
passant  par  Coulanges-sur-Yonne,  Avallon,  et  aboutissant  à 
Pont-Royal,  près  de  Dijon,  sur  le  canal  de  Bourgogne.  Ce  projet 
est  très  activement  et  intelligemment  poursuivi  par  M.  Dupré 
de  Saint-Maur,  président  du  syndicat  des  propriétaires  forestiers 
du  Morvand;  mais,  en  attendant  sa  réalisation,  il  nous  est  permis 
de  compter  sur  une  autre  ressource,  c'est  le  prolongement  du 
chemin  de  fer,  de  Saint-Amand  à  Cosne.  d'un  côté,  jusqu'au 
port  des  Fouchards,  sur  le  canal  latéral  à  la  Loire,  à  2  kilomè- 
tres de  Cosne  et,  de  l'autre  côté,  jusqu'à  Auxerre  où  l'Yonne  offri- 
rait aussi  le  bon  marché  des  transports  par  eau  aux  usiniers 
de  la  Puisaye. 

Malgré  les  changements  notables  appoités  depuis  un  siècle 


/6     LES  POPULATIONS  FORESTIERES  DU  CENTRE  DE  LA  FRANCE. 

dans  la  manière  de  vivre  des  habitants  de  ce  pays,  ils  conti- 
nuent cependant  à  se  chausser  de  sabots,  et  c'est,  pour  ainsi 
dire,  le  métier  de  tout  le  monde  que  celui  de  sabotier.  Il  est 
rare  qu'un  homme  soit  simplement  sabotier,  mais  c'est  le  mé- 
tier accessoire  pour  beaucoup  d'artisans  exerçant  d'autres  profes- 
sions qui,  d'elles  seules,  ne  suffiraient  pas  à  entretenir  une  fa- 
mille. Ainsi,  presque  tous  les  cabaretiers  et  les  coiffeurs  sont 
sabotiers. 

Il  n'en  va  pas  de  même  pour  les  tisserands.  Aujourd'hui  les 
ménagères  aiment  mieux  acheter  le  linge  et  même  le  vêtement 
tout  fait  au  chef-lieu  de  canton,  dans  le  magasin  moderne  ins- 
tallé à  la  façon  des  grandes  villes.  Le  bon  poulangis  était  sans 
doute  plus  résistant  et  la  toile  de  ménage  aussi,  mais  ils  ne  sont 
plus  au  goût  du  jour.  D'ailleurs  ne  faut-il  pas  faire  des  écono- 
mies sur  les  objets  de  première  nécessité  pour  habiller  les  filles 
à  la  mode  de  la  ville  et  leur  mettre  sur  la  tête,  au  lieu  de  la 
jolie  coiffe  d'autrefois,  le  chapeau  empanaché,  et  quel  chapeau  ! 
Le  garçon  ne  connaît  plus  la  blouse  ;  pour  se  rendre  séduisant, 
il  lui  faut  paraître  aux  fêtes  avec  le  complet  pris  aux  maga- 
sins genre  Belle  Jardinière.  Et  avec  cela,  le  pauvre  tisserand 
n'a  plus  rien  à  faire.  Quand,  par  hasard,  en  passant  dans  un 
village,  on  entend  battre  un  métier,  on  pense  au  meunier 
d'Alphonse  Daudet  qui,  pour  ne  pas  avouer  sa  défaite  devant 
l'invasion  de  la  minoterie  moderne,  faisait  tourner  à  vide  son 
vieux  moulin  et  en  défendait  énergiquement  l'entrée  aux  curieux. 


IV.    —    LK    TYPE    SOCI.\L. 

Les  habitants  de  la  Puisaye  avaient  autrefois  peu  de  besoins 
et  vivaient  très  sobrement.  Leur  nourriture  se  composait  presque 
uniquement  de  légumes  récoltés  dans  leurs  jardins.  Ils  man- 
geaient un  pain  fait  avec  un  mélange  de  seigle  et  d'orge  fourni 
par  leurs  maigres  récoltes  ;  on  appelait  ce  mélange  de  la  gri- 
mace. Il  était  souvent  de  si  mauvaise  qualité  que  le  souvenir  en 
est  resté  à  des  vieillards  encore  vivants  aujourd'hui.  Ils  racon- 


LA    PLISAYE.  /  / 

tcnt  que,  dans  leur  jeunesse,  il  leur  arrivait  de  ne  pouvoir  le 
manger  et  qu'ils  le  jetaient  de  colère  contre  un  arbre  ou  un  niur 
auquel  il  restait  collé. 

C'est  aussi  chez  eux  qu'ils  se  procuraient  la  chaussure  et  le 
vêtement.  Dans  les  forêts,  ils  trouvaient  en  abondance  le  bouleau 
et  le  verne  pour  la  fabrication  des  sabots,  et  c'est  avec  le  chanvre 
récolté  dans  leurs  chènevières  qu'ils  se  procuraient  le  fil  pour 
le  tissage  de  leur  linge  de  corps  et  de  ménage;  ce  fil,  mélangé  à 
la  laine  de  leurs  moutons^  faisait  une  excellente  étoffe  très  forte 
et  très  durable  que  fabriquait  le  tisserand  du  village  et  qui, 
portée  chez  les  foulons  de  Donzy  ou  de  Toury,  recevait  la  der- 
nière façon  et  devenait  le  poulangis,  introuvable  aujourd'hui. 

Les  forges  à  martinet  établies  dans  le  pays  pour  l'exploitation 
du  minerai  leur  fournissaient  le  fer;  dans  chaque  village  un  peu 
important,  se  trouvait  le  charron  et  le  maréchal  et  dans  le 
bourg  le  plus  voisin,  le  bourrelier  pour  les  harnais  de  leurs  atte- 
lages de  bœufs.  Ils  se  trouvaient  ainsi  presque  indépendants 
de  l'industrie  des  villes  et  se  procuraient  chez  eux  tous  les  ob- 
jets nécessaires  à  leur  très  simple  existence.  C'était  d'ailleurs 
toute  une  affaire  que  de  sortir  de  chez  eux;  pour  concevoir  et 
exécuter  celte  entreprise,  il  fallait  l'ardeur  et  la  force  de  la  jeu- 
nesse. Des  hommes,  arrivés  aujourd'hui  à  un  âge  avancé,  racon- 
tent que,  pour  la  fête  de  Saint-Michel  le  29  septembre,  à  Cosne, 
ils  partaient  en  bande  dans  la  nuit,  traversaient  à  pied  les  bois 
par  des  chemins  à  peine  frayés  et,  après  avoir  participé  aux 
distractions,  on  pourrait  dire  aux  fatigues  de  la  fête,  revenaient 
la  seconde  nuit  par  le  même  chemin. 

Ces  conditions  d'existence  disposaient  les  popidations  de  la 
Puisaije  à  la  vie  patriarcale .  Les  hommes,  endormis  dans  la  paix 
de  leur  existence  champêtre,  n'éprouvaient  pas  le  désir  de  se 
mêler  au  monde  qu'ils  soupçonnaient  d'être  plus  agité  autour 
d'eux  et  qui  éveillait  plutôt  leur  crainte  que  leur  curiosité; 
c'était,  pour  ainsi  dire,  chez  ces  gens,  le  sentiment  de  timidité 
qui  retient  le  gibier  dans  les  fourrés  de  leurs  forêts. 

C'était  peut-êlre  aussi  une  question  d'atavisme  chez  ces  pau- 
vres gens  dont  les  ancêtres   avaient  eu  tant  à  souffrir  de  ces 


78         Li:?;  poitlations  forestières  du  centre  de  la  France. 

atroces  guerres  crautrefois  :  guerre  de  Cent  ans  et  guerres  de  re- 
ligion au  xvi'^  siècle;  meurtres  et  pillages  suivis  de  la  famine 
et  de  la  peste,  l'épouvantable  trilogie.  Les  dévastations  de  cette 
contrée  par  la  guerre  s'étaient  continuées  presque  sans  interrup- 
tion depuis  l'assassinat  du  duc  d'Orléans  en  1407  jusqu'au  traité 
d'Arras  en  liSô.  Jusque-là,  le  pays  avait  été  ravagé  tantôt  par 
les  Anglo-Bourguignons,  tantôt  par  les  troupes  de  Charles  VII. 
Puis,  après  la  paix,  était  venu  le  lléau  des  bandes  d'aventuriers 
qui,  habitués  depuis  tant  d'années  à  guerroyer  et  à  vivre  de  pil- 
lage, refusaient  de  reconnaître  la  pacification  et  poursuivaient 
pour  leur  compte,  sur  les  frontières  des  provinces  bourgui- 
gnonnes, leurs  incursions  avec  tous  les  genres  de  brigandages. 
On  voyait  parfois  à  leur  tète  des  capitaines  qui  avaient  acquis 
un  grand  renom  dans  les  armées  du  roi.  Pendant  de  longues 
années,  ces  bandes  désolèrent  la  Puisaye.  Traqués  par  les  troupes 
du  duc,  ces  bandits  se  relevaient  toujours  de  leurs  défaites  et 
n'en  étaient  que  plus  redoutables  pour  les  populations  des  cam- 
pagnes. La  frayeur  qu'inspiraient  ces  routiers  leur  avait  fait 
donner  le  nom  sinistre  d'écorcheurs,  par  lequel  on  peut  se  faire 
une  idée  de  leurs  déprédations  et  de  leurs  crimes.  Les  vols,  les 
meurtres,  les  incendies,  les  viols,  dit  l'historien  de  la  Bourgogne, 
Dom  Plancher,  marquaient  les  traces  affreuses  de  leur  passage. 
Jean  de  Courtenay  qui  demeurait  alors  chez  son  père  seigneur 
de  Bléneau,  raconte  que,  vers  liiO,  il  n'y  avait,  dans  les  campa- 
gnes, ni  paix  ni  sécurité,  que  les  laboureurs  n'osaient  pas  sortir 
pour  cultiver;  que,  sur  le  point  le  plus  élevé  du  château,  il  y 
avait  constamment  un  guetteur  qui,  à  l'approche  des  hommes 
de  guerre,  sonnait  la  cloche  et  qu'à  ce  signal  tous  les  cultiva- 
teurs de  la  campagne  se  sauvaient  dans  les  bois,  ou  se  cachaient 
ailleurs,  parce  que  les  gens  d'armes  mettaient  à  rançon  tous  ceux 
qu'ils  prenaient.  Ailleurs,  c'était  dans  le  château  voisin  que  les 
cultivateurs  se  réfugiaient  avec  leurs  bestiaux.  Selon  une  tradi- 
tion rapportée  par  l'abbé  Henry,  dans  son  histoire  de  Seignelay, 
les  bestiaux  étaient  tellement  habitués  à  être  conduits  à  cet  abri 
(lès  que  le  tocsin  s'était  fait  entendre,  qu'au  premier  coup  do 
cloche,  ils  y  allaient  d'eux-mêmes. 


LA    PlISAYÈ.  70 

Lorsqu'on  fut  enfin  parvenu  à  délivrer  le  pays  de  ces  bri- 
gands, les  calamités  dont  ils  l'avaient  si  longtemps  affligé  sur- 
vécurent pendant  bien  des  années  à  leur  disparition.  La  famine, 
dont  les  riguenrs  s'étaient  déjà  fait  sentir,  devint  extrême,  dit 
l'historien  déjà  cité;  on  voyait,  dans  les  villes,  les  pauvres  périr 
sur  leurs  fumiers.  La  disette  venait  de  ce  que  les  laboureurs, 
forcés  de  se  tenir  dans  les  villes  et  châteaux,  avaient  abandonné 
la  culture  des  terres.  Cette  famine  fut  suivie  de  la  peste  qui  dé- 
sola longtemps  la  province.  Les  loups,  accoutumés  à  se  nourrir 
de  cadavres  humains,  se  jetaient  sur  les  vivants  jusque  dans  les 
villes. 

Ces  lamentables  histoires  faisaient  l'objet  de  légendes  racon- 
tées dans  les  veillées  d'hiver  :  l'alerte  donnée  tout  à  coup  à  l'ap- 
proche de  l'ennemi;  toute  la  population  affolée  se  précipitant 
au  plus  épais  du  bois,  ou  se  réfugiant  avec  les  bestiaux  dans  le 
château  voisin,  asile  peut-être  moins  sûr.  Après  le  passage  des 
écorcheurs,  retour  des  pauvres  gens  dans  le  village  détruit;  les 
lamentations  devant  les  humbles  chaumières  incendiées,  les 
champs  dévastés,  les  arbres  fruitiers  détruits.  Dans  ces  temps 
atroces,  il  n'était  peut-être  pas  une  génération  d'hommes  qui 
n'eût  été  victime  d'un  de  ses  désastres.  A  la  distance  de  plus 
d'un  siècle,  l'impression  d'épouvante  en  restait  formidable  et 
des  récits  l'ont  conservée  vivante  même  pour  les  hommes  d'au- 
jourd'hui. Ainsi  les  prouesses  du  grand  Ferré,  un  courageux 
paysan  défendant  sa  maison  et  abattant  à  coups  de  hache  une 
troupe  entière  de  soldats  anglais.  Ainsi  encore  la  légende  hor- 
rible du  bâtard  de  Vaurus,  rapportée  dans  l'histoire  des  ducs  de 
Bourgogne  par  M.  de  Bïirante. 

Les  gens,  comme  des  bêtes  traquées,  se  méfiant  de  tous,  se 
groupaient  par  famille  loin  des  chemins,  dans  des  retraites  ca- 
chées sous  bois  et  formaient  des  agglomérations  plus  ou  moins 
importantes,  suivant  qu'elles  prospéraient  ou  non.  De  là  l'ori- 
gine des  hameaux^  h'h  nombreux  aujourd'hui^  dont  les  no7ns 
sont  ceux  des  familles  existant  encore  dans  le  pays;  ainsi  les 
Foutriers,  les  Fouchers,  les  Charriers  sur  la  commune  de  Dam- 
pierre;  les   Lambert,  les  Buteaux,  les  Fiançons,   les  (iaborets, 


80  LES   l'OPULATlUNS    FORESTIÈRES   DU    CENTRE    DE   LA    FRANCE. 

les  Bureaux,  etc.,  sur  la  commune  de  Saint-Amand;  les  Marti- 
gnons,  les  Roys,  les  Guimards  sur  la  commune  de  Bitry  ;  les 
Ligers,  les  Gentiers,  sur  la  commune  de  Saint-Vérain. 

Depuis  que  la  Puisaye,  après  l'épreuve  des  guerres  de  religion 
du  xvi°  siècle,  jouissait  de  plus  de  tranquillité,  la  population 
n'en  continuait  pas  moins  à  rester  confinée  à  l'abri  de  ses  bois, 
privée  des  distractions  dont  pouvaient  jouir  d'autres  pays  en 
rapports  plus  constants  avec  le  reste  de  la  France.  Toutes  les 
douceurs  que  pouvait  leur  offrir  la  vie  ne  consistait  que  dans 
les  relations  familiales.  Le  trait  caractéristique  des  mœurs  de 
ce  temps  et  de  ce  pays  était  la  force  du  lien  de  la  famille,  dont 
tous  les  membres  se  transmettaient  fidèlement  les  traditions. 
On  ne  voyait  guère  de  jeunes  gens  quitter  le  pays  pour  aller 
courir  des  aventures  plus  ou  moins  lointaines  et,  quand  ils  étaient 
appelés  par  le  sort  à  faire  un  long  service  militaire,  beaucoup 
essayaient  d'y  échapper  en  se  réfugiant  dans  les  bois  et  ceux 
qui  obéissaient  à  la  loi  ne  pouvaient  se  soustraire  complètement 
à  l'attraction  du  pays  pendant  toute  la  longue  durée  de  leur 
service.  Il  n'y  a  pas  longtemps,  vivait  encore  à  Dampierre  un 
homme  qui,  dans  sa  jeunesse,  était  en  garnison  à  Toulouse.  Il 
racontait  qu'il  avait  obtenu  un  congé  pour  venir  passer  deux 
mois  seulement  ù  Rognon,  hameau  de  la  commune  de  Dam- 
pierre; il  fit  de  bon  cœur  à  pied  le  chemin  d'aller  et  retour 
pour  le  plaisir  de  revoir  un  moment  le  coin  de  forêt  où  il  était 
né  et  où  il  aspirait  à  passer  le  reste  de  sa  vie;  ambition  qu'il 
réalisa  d'ailleurs  complètement,  car  il  ne  quitta  plus  sa  chau- 
mière jusqu'à  l'âge  avancé  où  il  mourut. 

Ce  trait  caractéristique  s'observait  encore  dans  la  pratique 
exacte  des  devoirs  de  la  religion  des  ancêtres.  Les  procès-ver- 
baux des  séances  de  la  société  populaire  de  Saint-Amand  en 
cite  un  exemple  :  le  28  primaire  an  II  (19  décembre  1793i,  alors 
que  Fouché,  arrivé  récemment  dans  la  Nièvre,  avait  déjà  pris 
des  arrêtés  pour  interdire  aux  prêtres  de  paraître  aux  enterre- 
ments, pour  établir  l'enterrement  civil  obligatoire  et  pour  or- 
donner la  démolition  des  clochers,  des  citoyens  avaient  sonné 
les  cloches  de  l'église,  annonçant  au   procureur  syndic  de  la 


LA    l'UrSAVE.  81 

commune  qu'ils  voulaient  que  le  curé  dit  la  messe  et  les  vêpres 
tous  les  dimanches  et  fêtes.  A  la  suite  de  cette  motion  popu- 
laire, des  poursuites  furent  exercées  contre  INicolas  Louault,  curé 
de  la  paroisse,  qui  avait  cependant  fait  tous  ses  eflorts  pour 
calmer  ses  paroissiens  :  Magnier,  instituteur  et  chantre,  Etienne 
Plançon  dit  Pichot,  J.  B.  Béchereau,  François  Gourdet  et  Pierre- 
Charles  Foutrier  de  Dampierre.  Les  deux  premiers  étaient  in- 
culpés et  les  autres  cités  comme  témoins  devant  le  tribunal  ré- 
volutionnaire à  Paris.  Le  18  germinal,  le  tribunal  déclare,  sur 
la  déposition  des  témoins,  que  le  rassemblement  visé  dans  l'acte 
d'accusation  n'avait  présenté  aucun  caractère  révolutionnaire 
et  acquitta  les  prévenus.  Cet  acquittement  fut  attribué  à  la  pro- 
tection dont  l'un  des  membres  du  tribunal  couvrait  l'abbé 
Louault,  mais  celui-ci  ayant  prouvé  f[u'il  avait  fait  tous  ses 
efforts  pour  s'opposer  aux  manifestations  tumultueuses  de 
Plançon  et  autres,  les  témoins  furent  poursuivis  à  leur  tour 
devant  le  même  tribunal.  Quand  ils  s'y  présentèrent  le  21  flo- 
réal, ils  plaidèrent  que  Louault  et  Magnier  ayant  été  acquittés, 
ils  devaient  l'être  aussi  puisqu'ils  n'étaient  que  des  complices; 
et  c'est  ce  qui  fut  décidé.  Ces  braves  gens  eurent  la  chance 
inespérée  de  s'en  tirer  à  bon  compte  et  de  sauver  leur  tête,  mais 
il  leur  avait  fallu  un  grand  courage  et  des  sentiments  religieux 
bien  vivaces  pour  braver  ce  terrible  gouvernement  et  réclamer 
la  continuation  du  culte  pratiqué  par  les  ancêtres. 

Du  jour  où  les  conditions  de  lieu  indiquées  plus  haut  vinrent 
à  être  modifiées,  l'état  social  de  la  Puisaye  le  fut  également  et 
le  pays  cessa  de  se  différencier  aussi  nettement  des  pays  voisins 
et  de  former  une  unité  distincte  et  un  type  à  part.  Ce  phéno- 
mène commença  à  se  produire  dans  les  années  qui  suivirent  les 
lois  de  i83()  sur  les  chemins  vicinaux  et  de  181.1  sur  l'expro- 
priation pour  cause  d'utilité  publique.  Les  municipalités  s'em- 
pressèrent de  profiter  des  facilités  qui  leur  étaient  données 
pour  établir,  comme  il  a  été  dit  au  paragraphe  m,  de  nom- 
breuses voies  de  communication  à  travers  ce  pays,  qui  était  au- 
paravant impénétrable. 

11  n'est  pas  un  hameau  ([ui  aujourd'hui  ne  soit  desservi  par 

6 


H'I  LES    POPILATIONS    FORESTIÈRES   DU    CENTRE    DE    LA    FRANCE. 

un  chemin  vicinal;  aussi  tout  paysan  un  peu  aisé  possède  une 
voiture  suspendue  et  un  ciieval  pour  aller  à  la  ville  ou  aux  foi- 
res voisines.  Mais  voici  le  revers  de  la  médaille  :  tandis  que 
l'habitant  de  l'ancienne  Puisaye  était  attaché  par  un  lien  so- 
lide à  son  foyer  familial  et  à  son  pays  infertile  où  la  vie  était 
si  dure,  son  descendant  actuel,  au  lieu  de  se  féliciter  des  pro- 
grès accomplis  et  du  bien-être  dont  il  peut  y  jouir,  ne  songe  qu'à 
la  quitter  pour  le  séjour  des  villes  et  surtout  de  Paris.  Personne 
ne  veut  plus  des  travaux  des  champs.  Les  jeunes  gens  n  aspirent 
qu'à  rem-plir  quelque  fonction  publique,  fût-elle  de  l'ordre  le 
plus  modeste.  Ils  veulent  être  instituteurs,  gendarmes,  facteurs, 
et  surtout  employés  de  chemin  de  fer.  C'est,  pour  les  filles,  le 
même  empressement  à  quitter  le  pays.  La  tête  tournée  par  la 
coquetterie,  elles  ont  abandonné  depuis  longtemps  les  anciens 
costumes  qui  donnaient  un  caractère  particulier  aux  fôtes  lo- 
cales. Les  journaux  de  modes  à  bon  marché  répandus  partout  à 
la  campagne  et  qui  ont  mis  à  leur  disposition  les  meilleurs  et 
plus  nouveaux  modèles  leur  ont  permis  de  s'habiller  à  la  der- 
nière mode.  Les  parents,  aussi  vains  que  leur  enfants,  se  prêtent 
à  ces  fantaisies;  et  ces  g"ens  si  économes,  qui  vivent  si  maigre- 
ment, qui  réservent  pour  le  marché  tout  ce  que  produit  leur 
basse-cour,  qui  ne  mangent  ni  viande  ni  œufs,  ouvrent  leur 
bourse  tout  au  large  pour  satisfaire  la  coquetterie  de  leurs 
filles.  Celles-ci  ne  tardent  pas  à  prendre  en  pitié  et  en  dégoût  la 
modeste  existence  des  parents  et,  un  beau  jour,  les  voilà  par- 
ties pour  aller  se  mettre  en  service  à  Paris.  Mais  que  devien- 
nent-elles? On  peut  bien  le  prévoir.  La  plupart  du  temps,  les 
parents  n'en  savent  rien  et  on  ne  compte  plus  les  mères  qui 
depuis  des  années,  ne  reçoivent  plus  de  nouvelles  de  leurs  filles. 
Au  commencement,  elles  ont  reçu  la  garde  d'un  enfant  récolté 
au  hasard  de  l'inconduite  ;  la  tille-mère  s'est  engagée  à  payer 
une  pension;  puis,  un  jour,  a  cessé  de  donner  de  ses  nouvelles. 
Cette  histoire  est  banale  et  n'appelle  plus  rattention.  Tout  le 
monde  la  connaît  sous  des  noms  ditférents.  En  voici  un  exemple  : 
c'est  une  pauvre  vieille  qui  vit  des  secours  du  bureau  de  bien- 
faisance et  de  lacharité  privée;  elle  a  eu  quatre  filles,  une  seule 


LA    l'UISAYE.  83 

est  restée  au  pays,  les  trois  autres  sont  tour  à  tour  parties  pour 
Paris;  il  y  a  des  années  qu'elle  n'a  plus  entendu  parler  des 
deux  premières  :  elle  sait  encore  l'adresse  de  la  plus  jeune 
parce  que  son  départ  ne  date  pas  de  plus  de  trois  mois. 

Quant  à  ceux  qui  restent  au  pays,  leur  grande  préoccupation, 
c'est  de  ne  pas  diminuer  par  le  nondire  des  copartageants  le 
patrimoine  laissé  par  les  parents.  A  part  quelques  prolétaires 
chargés  de  famille,  la  plupart  des  ménages  nont  qu'un  enfant, 
quelques-uns  en  ont  deux,  mais  il  est  rare  que  le  nombre  en 
soit  plus  élevé.  Voilà  donc  deux  causes  de  dépopulation  qui  se 
sont  exercées,  notamment  depuis  187()  ;  de  cinq  ans  en  cinq  ans, 
depuis  cette  époque,  le  chiffre  de  la  population  a  diminué,  et 
cette  diminution  s'accentue  à  chaque  nouveau  recensement. 
Telle  commune  qui,  en  1876,  comptait  1.532  habitants,  n'en  avait 
plus  que  1.306  en  1901. 

Pour  refaire  de  la  Puisayo  une  unité  distincte  et  un  type  à 
part  la  différenciant  des  pays  circonvoisins,  il  faudrait  lui  donner 
les  moyens  de  tirer  un  meilleur  parti  des  richesses  qu'elle  con- 
tient. Car  fort  heureusement,  elle  ne  pourra  plus,  dans  l'avenir, 
se  distinguer  par  son  isolement  au  milieu  de  ses  forêts  impéné- 
trables. 

Elle  se  différencierait  encore  cependant  des  pays  circonvoi- 
sins, si,  à  la  faveur  d'un  canal  allant  de  la  Loire  au  Rhin,  il  s'y 
créait  des  usines  comme  celle  de  Digoin  pour  l'exploitation  de 
la  terre  argileuse,  des  hauts  fourneaux  pour  la  fonte  du  mine- 
rai, des  forges  pour  la  mise  en  œuvre  de  cette  fonte,  si  l'impor- 
tation plus  facile  des  engrais  chimiques  permettait  aux  culti- 
vateurs d'améliorer  leur  sol  et  de  compléter  l'œuvre  si  bien 
commencée  en  portant  au  maximum  l'intensité  de  la  culture. 
Ces  perspectives  de  richesse  ne  seraient  pas  décevantes  et  de- 
viendraient bientôt  la  réalité  si  les  pouvoirs  publics,  au  lieu  de 
se  laisser  entrahicr  dans  la  voie  du  rachat  des  chemins  de 
fer,  voulaient  réserver  les  sommes  destinées  à  cette  utopie  rui- 
neuse, pour  un  plan  bien  étudié  de  travaux  ayant  pour  objet  la 
création  d'un  réseau  complet  de  canaux  parmi  lesquels  viendrait 
au  premier  rang  celui  qui,  suivant  le  projet  de  iM.  Dupé  de  Saint- 


.Si  LES    IMH'LLATIÛNS    FORESTIÈRES  '  DV    CENTRE    DE   LA    FRANCE. 

Maure,  doit  traverser  la  Puisaye  et  le  Morvand.  L'exemple  de  l'Al- 
le.masne   est  là  pour  démontrer  jusqu'à  l'évidence    qu'on  ne 
saurait  trouver  un  meilleur  emploi  des  capitaux  français.  L'Al- 
lemagne, moins  favorisée  cependant  que  les  antres  pays  d'Eu- 
rope, possède  la  seconde  si  non  la  première  flotte  commerciale 
du    monde  et  fait  une  concurrence   redoutable  à   l'Âng-leterre 
elle-même.  Et  cette   prospérité,  elle  la  doit  à  la  création  d'un 
puissant  outillage  de  transports  à  bon  marché.  Une  grande  en- 
quête faite   en  Allemagne  par  la  Société  de  la  Loire  navigablp, 
a  montré  l'miportance  de  cet  outillage  :  15.000  kilomètres  de 
canaux  construits  jusqu'en  1900  ;  quatre  fleuves,  le  Rhin,  l'Elbe, 
l'Oder,-  la  Vistule,    rendus  navigables  jusqu'aux  frontières   de 
l'Autriche  et  de  la  Russie  pour  des  bateaux  chargés  de  100  à  VOO 
tonnes  de   marchandises  ;   la  navigation  pouvant  se  faire  sans 
interruption  de  l'embouchure  du  Rhin  à  celle  du  Danube.    Ne 
serait-il  pas  temps  de  songer  à  imiter  cet  exemple  et  à  donnera 
notre  industrie  et  à  notre  commerce  le  moyen  de  lutter  efficace- 
ment contre  nos  concurrents,  et  à  lui  éviter,  sur  le  terrain  éco- 
nomique, une  nouvelle  défaite  moins  sanglante,  mais  peut-être 
aussi  désastreuse  que  celle  de  Sedan. 

Sans  insister  sur  ces  considérations  qui  dépassent  de  beaucoup 
l'importance  de  cette  matière,  il  est  permis  de  les  retenir  pour 
en  conclure  que  c'est  par  le  développement  des  industries  lo- 
cales que  la  Puisaye  est  appelée  à  se  différencier,  d'une  autre 
manière,  des  pays  circonvoisins  et  à  former  une  unité  distincte 

et  un  type  à  part. 

Auguste  BoYER. 


L'AdminisIrateur-Gérant  :  Léon  Gangloff 


Typographie  Fiimin-Diaot  et  C".  —  Paris. 


TABLEAUX  DU  TYPE  NIVERNAIS 


INDIQL  AN  1     I.KS     KK  I' K  R  C  L' S  S  I  U  N  S     (^L  '    D  K  T  F.  R  M  I  N  E  N  T     CETVPK 


^  VARIÉTÉS  DU  MORVAND. 


A.  —  Type  ancien. 


Ilot--;     J 'humus     sur     les 


Habitations  isolées. 


t  ^      Élevage  pauvre  (cheval,  bœuf). 

(       Culture  pauvre  (seigle,  avoine). 


Hontasiips  granitiques.     </      Prédominance  de  la  forêt.  \      ^'"'*'- 

(       Grande  propriété. 


/       Exploitation  en  vue  r      ^,.^^_^j,  ,^^,  bûcheron,  l       '^^P*  Z^"   ^'''^- 
Transport   difficile  excepte  1    du   bois   de  chauffage  <  im  •_. .  1  san-burheron   en 

ar  flottage  vers  Paris.  1  pour  Paris.  (  '  )  famille    instable  à 


la  fois  bordiers  pro- 
priétaires et  jour- 
naliers. 


Origine  patriarcale l 


Culture  intégrale. 

Familles  patriarcales. 


Type  récent. 


/  Absentéi: 

Importation   de    chaux   J       Culture  intensive   et  \  Digsoluti 
Depuis     le    développe-  )                                                  {  engraissement  des  bes-  < 

■nt  des  transport^.            i       Exportation  vers  Paris.  )  tiaux.                                 /  Expropriation  des  bordiers  qui  dev 

1                                                                                                V  purs  salariés. 


me    des   propriétaires. 

ion  des  familles  patriarcales. 

iennent  de 
purs 

Concurrence  étrangère.  |    Di^^parition  du  cheval. 


—  VARIÉTÉ  DU  BAS  NIVERNAIS. 


Platean    calcaire  entre- 


A.  —  Type  ancien. 


Grande  culture  et  élevage  (bo-uf  de  labour). 

f       Porcs 

Prédominance   de  la  forêt.         '       .„        '.  ,^.  , 

/       Propriétés  communales. 


ipé  de  vallées  et  étangs.  \  .       Développement  des  industries  i       Ouvriers  industriels  salarii'S  à 

Chutes  d-eau  et  mines.  ,   (fonderies,  faïenceries.)  '{  familles  instables. 


)rigine  patriarcale 


Transports  difficiles.  :       Culture  intéei-ale Chanvre  et  laine. 

[       Famille  patriarcale. 


II.  VARIÉTÉ  DU  BAS  NIVERNAIS  {Sitilr 


B.  —  Type  récent. 


Depuis  le  développement 
des  transports. 


Exploitation  :'i  outrance  du  bois. 


Concurrence  du  fer,  Je  la  houille 
et  des  bois  étrangers. 


Apparition  du  marchand  de  bois. 
Salaire  à  la  tâche. 
Disparition  du  patronage. 


Baisse  des  salaires  et  antagonisme  )      Syndicats. 

des  classes. 

Contrat  collectif  des  bl 

cherons. 


III. 


VARIÉTÉ  DE  LA  PUISAYE. 


Type  ancien. 


Sol  siliceux  ondulé  et 
sous-sol  argileu.x. 


Humidité  dans  les  bas  fonds    |  Prairies.    |      Prédominance  de  l'élevage  (bœufs,  chevaux,  moutons). 

Culture  pauvre  (seigle,  orge).  ]  Hameaux  dispersés. 

Bois  et  landes  sur  sommets.  , 

/  Exportation  de  cendres  de  (       Immigration  temporaire  ^le  charbo 

Voisinage  de  Paris,  mais  im-  i  bois  vers  Paris.                          |  niers  et  bûcherons, 
possibilité  du  flottage.                    ) 


Transports  difficiles 


Culture  intégrale. 


(       Femmes  tissent  chanvre  et  laine  pe 
(  dant  les  veillées  d'Iiiver. 


B.  —  Type  récent. 


Importation  de  marne,  chaux  (      Culture  intensive  et  (       j,,- 
et  engrais  chimiques.  (  prairies  artificielles.      ( 

Décadence   des  indu.stries  du   fer   et   des   faïenceries  j       Exploitation  des  bois  en  vue  de  la 
Depuis  le  développement  J  ^">**'  l'"'  '^^  l'exportation  des  cendres.  (  truction. 

des  transports.  \  ,       Diminution  de  la  natalité. 

Propagation  des  idées  de  luxe  et  des  besoins  factices.   [       Émigration  des  hommes  vers  les  fond] 

publiques  et  des  jennes  filles  comme 
à  Paris. 


NOVEMBRE  DECEMBRE  1907 


41   et  i2'  LIVRAISONS 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


SOmiAlRC  :  Nouveaux  membres.  —  Lo  .Monument  d'Edmond  Demolins.  par  M.  Pâli,  de 
RoLSiERS.  —  Aux  lecteurs  de  la  Revue,  par  M.  Paul  de  Rolsiers.  —  Principales  études  à  pu- 
blier dans  la  Revue  «  La  Science  sociale  »,  au  cours  de  l'année  1908.  —  L'action  politique  il 
l'action  privée,  par  M.  Edmond  Demolins.  —  Remarques  sur  les  répercussions,  par  M.  Pall 
Descamps.  —  Appréciations  de  la  Presse.  —  Un  nouveau  cours  de  Science  sociale.  —  Un 
nouvel  ouvrage  de  M.  Poinsard,  par  M.  G.  d'Azamblja.  —  Un  opuscule  à  propager,  par 
M.  G.  D'AzAMiiUA.  —  Enquête  sociale  sur  le  pays.  —  Bulletin  bibliographique,  par  M.  Pail 
Descamps. 


Introduction  à  la  Science  sociale  :  Les  ordjines,  la  méthode  et  la  classification,  par 
E.  BoLCHiÉ  DE  Belle.  Ed.  Demolins.  lî.  Pinot  et  P.  de  Rousiers.  1  vol.  grand  in-8",  6  Ir. 
franco.  Ce  volume  comprend  les  fascicules  36.  1,  10  et  11. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SÉRIE  ^Prix  :  -2  fr.  franco) 


N'^  1.  —  La  Méthode  sociale,  ses 
procédés  et  ses  applications,  par  E.  Demo- 
lins. Robert  Pinot  et  Paul  de  Rousiers. 

N'^  2.  —  Le  Conflit  des  races  en 
Macédoine,  d'après  une  observation 
monographique,  par  G.  d'Azambuja. 

N''  3.  —  Le  Japon  et  son  évolution 
sociale,  par  A.  de  Préville. 

X'  4.  —  L'Organisation  du  travail. 
Réglementation  ou  Liberté,  d'après 
l'enseignement  des  faits,  par  Edmond 
Demolins. 

N"  5.  —  La  Révolution  agricole. 
Xêcessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  Albert  Daupr  vt. 

N-  6.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches (année  1003-1004:. 

IS°  7.  —  La  Russie;  le  peuple  et 
le  gouvernement,  par   LÉhn  Poinsard. 

X'^  8.  —  Pour  développer  notre 
commerce  ;  Groupes  d'expansion  com- 
merciale, par  Edmond  Demolins. 

N"  0.  —  L'ouverture  du  Thibet.  Le 
Bouddhisme  et  le  Lamaïsme,   par  A. 

DE  Pré  VILLE. 

X '^  10  et  11.  —  La  Science  sociale 
depuis  F.  Le  Play.  —  Classification 
sociale  résultant  des  observations  .faites 
d'après  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
par  Edmond  Demolins.  (Fasc.  double.) 


X  "  1"2.  —  La  France  au  Maroc,  par 
LÉON  Poinsard. 

X'^  13.  —  Le  commerce  franco-belge 
et  sa  signification  sociale,  par  Pli. 
Robert. 

X*^  14.  —  Un  type  d''ouvrier  anar- 
chiste. Monographie  d'une  famille 
d'ouvriers  parisiens,  parle  D""  J.  Bail- 

IIACHE. 

X*^  15.  —  IJne  expérience  agricole 
de  propriétaire  résidant,  par  Albert 
Dauprat. 

N"  16.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches 'année  1004-1000. 

X°  17.  —  Un  nouveau  type  particula- 
RiSTE  ÉBAUCFIÉ  :  Le  Paysan  basque  du 
Labourd  à  travers  les  âges,  par  M.  G. 
Olphe-Galliard. 

X<^  18.  —  La  crise  coloniale  en 
Nouvelle-Calédonie,  par  Marc  Le  Gou- 
pils, ancien  Présidehtdu  Conseil  général 
de  la  Xouvelle-Calédonie. 

X'^  10,  20  et  21.  —  Le  paysan  des 
Fjords  de  Norvège,  par  Paul  Bure.\u. 
i Trois  Fasc.) 

X°  22.  —  Les  trois  formes  essen- 
tielles de  l'Éducation:  leur  évolution 
comparée,  par  Paul  Descamps. 

X'  23.  —  L'Évolution  agricole  en 
Alle.magne.  Le  '<  Bauer  >  de  la  lande 
du  Lunebourg.  par  Paul  Roux. 

La  suite  au  verso 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE  [suite). 


X"  24.  —  Les  problèmes  sociaux 
de  l'industrie  minière.  Comment  les 
résoudre,  par  Edmond  De.moi.ins. 

N"  25.  —  La  civilisation  de  l'étain. 
—  Les  industries  de  l'étain  en  Fran- 
conie,  par  Louis  Arqué. 

N'^'  26.  —  Les  récents  troubles 
agraires  et  la  crise  agricole,  par 
Henri  Brun. 

N°  27.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches  (année  1905-1906). 

W'  28  et  29.  —  L'Histoire  expliquée 
PAR  LA  Science  sociale  :  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  d'Azambuja. 

N'^  30.  —  L'humanité  évolue-t-elle 
vers  le  socialisme?  par  Paul  Descamps. 

N°  31.  —  L'École  moderne,  par  G. 
Clerc,  M'"''  Huoii  Bell  et  A.  Pernotte. 

N"  32.  —  Comment  se  prépare  l'unité 
sociale    du   monde.   Le  Droit   interna- 


tional au  XX"   siècle,  par  Léon  Poin- 

SARD. 

N°  33.  —  Les  exportations  alle- 
mandes, par  Paul  de  Bousiers. 

N"  34.  —  Le  type  savoyard,  par  C. 
Borlet,  J.  Poncier  et  P.  Descamps. 

N"  35.  —  Le  littoral  de  la  plaine 
saxonne;  le  type  des  Marschen.  par 
Paul  Roux. 

X"  36.  —  Les  origines  de  la  science 
sociale.  Frédéric  Le  Play;  sa  mé- 
thode et  sa  doctrine,  par  E.  Bouchié 
DE  Belle. 

X°  37.  —  Les  populations  viticoles, 
par  Paul  Descamps. 

N'J  38.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches  (année   1906-1007). 

N°  39.  —  Edmond  Demolins,  par  P. 
DE  Rousier<.  g.  Bertikr  et  P.  Descamps. 


ORGANISATION  DE  LA  SOCIETE 

But  de  la  Société.  —  La  Société  a  pour 
but  de  favoriser  les  travaux  de  Science 
sociale,  par  des  bourses  de  voyage  ou 
d'études,  par  des  subventions  à  des  pu- 
blications ou  à  des  cours,  par  des  enquêtes 
locales  en  vue  d'établir  la  carte  sociale 
des  divers  pays.  Elle  crée  des  comités 
locaux  pour  l'étude  des  questions  sociales. 
Il  entre  dans  son  programme  de  tenir  des 
Congrès  sur  tous  les  points  de  la  France, 
ou  de  l'étranger,  les  plus  favorables  pour 
faire  des  observations  sociales,  ou  pour 
propager  la  méthode  et  les  conclusions  de 
la  science.  Elle  s'intéresse  au  mouvement 
de  réforme  scolaire  qui  est  sorti  de  la 
Science  sociale  et  dont  VÉcole  des  Roches 
a  été  l'application  directe. 

Appel  au  public.  —  Notre  Société  et 
notre  Revue  s'adressent  à  tous  les  hommes 
d'étude,  particulièrement  à  ceux  qui  for- 
ment le  personnel  des  Sociétés  historiques, 
littéraires,  archéologiques,  géographiques, 
économiques,  scientifiques  de  province. 
Ils  s'intéressent  à  leur  région;  ils  dépen- 
sent, pour  l'étudier,  beaucoup  de  temps, 
sans  que  leurs  travaux  soient  coordonnés 
par  une  méthode  commune  et  éprouvés 
par  un  plan  d'ensemble,  sans  qu'ils  abou- 
tissent à  formuler  des  idées  générales, 
à  rattacher  les  causes  aux  conséquences, 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes.  Leurs 
travaux,  trop  souvent,  ne  dépassent  pas 
l'étroit  liorizon  de  leur  localité;  ils  com- 
pilent  simplement    des   faits   et  travail- 


lent, pour  ainsi  dire,  au  fond  d'un  puits. 

La  Science  sociale,  au  point  où  elle  est 
maintenant  arrivée,  leur  fournit  le  moyen 
de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un 
travail  d'ensemble  pour  une  œuvre  nou- 
velle, qui  doit  livrer  la  connaissance  de  plus 
en  plus  claire  et  complète  de  l'homme, 
de  la  Société.  Ils  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 

Publications  de  la  Société. —  Tous  les 
membres  reçoivent  la  Revue  la  Science 
sociale  et   le  Bulletin    de  la  Société. 

Enseignement.  —  L'enseignement  de 
la  Science  sociale  comprend  actuellement 
trois  cours  :  le  cours  de  M.  Paul  Bureau, 
au  siège  de  la  Société  de  géographie,  à 
Paris;  le  cours  de  M.  Paul  Descamps, 
à  l'Ecole  des  Roches,  et  le  cours  de  M.  G. 
Melin,  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  Le 
cours  d'histoire,  fait  par  notre  collabora- 
teur le  V'«  Ch.  de  Calan,  à  la  Faculté  de 
Rennes,  s'inspire  directementdesméthodes 
et  des  conclusions  de  la  Science  sociale. 

Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 
—  Elle  comprend  aujourd'hui  une  tren- 
taine de  volumes  qui  s'inspirent  de  la 
même  méthode.  On  en  trouvera  la  liste 
sur  la  couverture  de  la  Revue. 

Conditions  d'admission.  —  La  Société 
comprend  trois  catégories  de  membres, 
dont  la  cotisation  annuelle  est  fixée  ainsi  : 

1"  Pour  les  membres  titulaires  :  20  fr. 
(25  fr.  pour  l'étranger)  ; 

2°  Pour  les  membres  donateurs  :  100  fr.  ; 

3°  Pour  les  membres  fondateurs  :  300  à 
500  fr. 


SOUSCf^lPTIOfi 


AU 


MONUMENT  EDMOND  DEMOLINS 


Je  soussigné  (Nom  et  prénoms) 

demeurant  à  _. 

déclare    souscrire     nv    Monument    Edmond     Demolins,    poiir     la    somine 
de  ._ _. „„ 

(1)  Que  j'autorise  M.    Léon  Gangloff,   administrateur  de  la  Revue  La  Science 
sociale,  à  faire  recouvrer  par  la  poste. 

(2)  Dont  je  joins  le  montant. 

A  ,  Ip  190     . 

Signature, 

(1)  (2)  Effacer  l'une  des  deux  formules. 


NOVEMBRE-DÉCEMBRE  1907 


41     et  42'  LIVRAISONS 


BULLETIN 


NOUVEAUX  MEMBRES 


M.  Jean  de  I'Estoile,  château  de  La  Lande 
Chasle,  par  Longue  (Maine-et-Loire),  pré- 
senté par  M.  l'abbé  Ballu. 

M.  le  D""  Cassaigneau,  Montréal-du-Gers 
(Gers),  présenté  par  MM.  Garas  et  J.  Pé- 
rier. 

M.  le  D""  JoâoXjuiaô,RiBEiRAO  Preto,  Sào 
Paulo  (Brésil),  présenté  par  M.  le  D""  Sil- 
veira  Cintra. 

M.  le  Lieutenant  Camy,  de  l'infanterie 
coloniale,  Oloron-Ste-Marie  (Basses-Pyré- 
nées), présenté  par  M.  P.  de  Rousiers. 

Pierre  Lederlix,  171, boul.  Montparnasse. 
Paris,  présenté  par  M.  Louis  Ballu. 

J.  RiMBAULD,  5,  rue  Ste-Catherine,  Mois- 
sac  (T.-et-G.),  présenté  par  M.  Daniel 
Sales. 

M.  Jacques  Lelono,  Tunis,  présenté  par 
M.  le  D"-  Bailhache. 

Abdul-Wahab  Hassen  Husny,  interprète 
à  la  Direction  de  l'Agriculture,  rue  Abdul- 
Wahab,  Tunis,  présenté  par  M.  l'abbé 
Ballu. 

B.  SoritY-LAVERGNE,  Ferme  Chute,  par 
Pasqua  Saskatchewan  (Canada),  présenté 
l)arM.  Paul  de  Rousiers. 


LE  MONUMENT  D'EDMOND  DEMOLINS 


Les  élèves  de  l'École  des  Roches  ont 
pris  l'initiative  d'une  souscription  pour 
I  "érection  d'un  monument  à  la  mémoire 
d'Edmond  Demolins  dans  la  grande  salle 
de  l'École. 

C'est  bien,  en  effet,  à  l'Ecole  des  Roches 
que  le  souvenir  d'Edmond  Demolins  doit 
être  perpétué.  C'est  dans  la  chapelle  de 
l'École  que  reposera  sa  dépouille  mor- 
telle. Et  le  pieux   souvenir  de  tous  ceux 


qui  l'ont  connu  et  aimé  se  reportera  sans 
effort  vers  ce  coin  de  terre  où  il  a  vécu, 
où  il  était  venu  chercher  la  paix  et  la 
solitude  réclamées  par  ses  travaux,  et 
sur  lequel  son  âme  ardente  et  sa  féconde 
initiative  ont  fait  surgir  une  création  vi- 
vante et  portant  en  elle  de  merveilleux 
germes  de  développement. 

Mais  les  collaborateurs  et  les  lecteurs 
d'Edmond  Demolins  ne  sauraient  rester 
étrangers  à  la  manifestation  des  élèves  de 
l'École  des  Roches.  Ils  tiendront  à  affirmer 
la  dette  de  reconnaissance  que  tous  ont 
contractée  vis-à-vis  de  lui,  lorsque,  grâce 
à  son  enthou.siasme  communicatif,  ils  ont 
été  amenés  à  la  Science  .sociale  conquis 
par  sa  méthode,  éclairés  par  ses  résultats. 
Et  il  y  aura  comme  un  symbole  de 
l'unité  de  sa  vie  dans  cet  accord  des 
adeptes  de  la  Science  sociale,  et  des  élè- 
ves de  l'École  des  Roches  pour  rendre 
hommage  à  la  mémoire  du  savant  qui  a  su 
être  un  homme  d'action,  avide  de  vérité 
pour  guider  ses  actes,  prompt  à  agir  quand 
il  estimait  connaître  la  vérité. 

Paul  de  Rousiers. 

Nos  lecteurs  trouveront  un  bulletin  de 
souscription  encarté  dans  cette  livraison. 


AUX  LECTEURS  DE  LA  REVUE 


La  disparition  prématurée  d'Edmond 
Demolins,  si  cruellement  ressentie  par 
tous  ses  amis  et  collaborateurs,  si  vive- 
ment déplorée  par  tous  ceux  qui,  de  près 
ou  de  loin,  directement  ou  indirectement, 
s'intéressent  à  la  science  sociale,  posait 
un  problème  matériel  en  ce  qui  concerne 
la  direction  de  la  Revue  fondée  par  lui  et 
dont  il  était  resté  seul  propriétaire. 

Le  problème  vient  d'être  résolu.  Les  hé- 


326 


BULLETIN    DE    LA    SUCIETE   INTERNATIONALE 


ritiers  de  M.  Edmond  Demolins  ayant  bien 
voulu  consentir  à  céder  le  titre  de  la  Re- 
vue à  la  Société  internationale  de  Science 
sociale,  celle-ci  assume  la  direction  de 
La  Science  sociale  à  partir  du  l^^''  jan- 
vier 1908. 

Cette  solution  était  indiquée  au  svu'plus 
par  l'existence  de  liens  antérieurs  entre 
la  Société  et  la  Revue.  D'une  part,  en  effet, 
aux  termes  d'un  contrat  passé  dès  l'ori- 
gine de  la  Société  de  Science  sociale,  le 
service  de  la  Revue  se  trouvait  assuré  à 
tous  ses  adhérents.  D'autre  part,   les  mis- 
sions d"études  provoquées,  dirigées  et  sub- 
ventionnées par  la  Société,  fournissaient 
à  la  Revue  des  travaux  résultant  d'obser- 
vations méthodiques  poursuivies  sur  place 
parleurs  auteurs. Elles  contribuaient  ainsi 
à  affirmer  le  caractère  scientifique  de  la 
Revue,   à   multiplier,  à  renouveler   et  à 
contrôler  les  éléments  à  l'aide  desquels  la 
science  sociale   s'édifie  progressivement. 
Désormais,  par  conséquent,    la   tâche, 
jusqu'ici  partagée,  repose  exclusivement 
sur  la  Société  de  Science  sociale.  Depuis 
quatre  ans  nous  avons  perdu  successive- 
ment Henri  de  Tourville  et  Edmond  De- 
molins; nous  avons  été  privés  ainsi  des 
■''déments  de  succès  que  nous  apportaient 
la  puissance  d'un  cerveau  créateur  et  l'é- 
clat d'un  talent  consacré.  Une  seule  chose 
nous  reste,  la  méthode,   l'admirable  ins- 
trument de  travail  qui  nous  a  été  légué. 
Et   il   semble   précisément   que   tous   les 
avantages  extérieurs    à    la   science    elle- 
même  nous  aient  été  retirés  afin  qu'il  ap- 
paraisse clairement  que  les  progrès  futurs 
seront  dus  à  sa  propre  fécondité. 

Cependant  il  dépend  de  nous  que  ces 
progrès  s'accomplissent.  La  science  so- 
ciale ne  nous  livrera  ses  secrets  qu'au 
prix  de  nos  efforts  vigoureux,  persévé- 
rants et  ordonnés,  à  la  suite  d'observa- 
tions nombreuses  et  patientes,  de  travaux 
d'analyse  consciencieux  inspirés  par  la  re- 
cherche d'un  môme  problème,  reliés  entre 
eux  par  l'unité  de  méthode  et  par  l'unité 
de  but.  C'est  le  devoir  de  la  Société  de 
Science  sociale  de  sauvegarder  la  méthode 
et  de  prévenir  la  dispersion  anarchique 
des  forces  ;  mais  chacun  de  ses  adhérents 
doit  considérer  comme  son  devoir  person- 


nel de  travailler  dans  la  mesure  de  ses 
moyens  à  l'œuvre  commune. 

C'est  pourquoi,  au  moment  où  le  rôle 
de  la  Société  devient  plus  lourd,  nous 
adressons  en  son  nom  un  pressant  appel 
à  tous  ses  membres,  à  tous  les  lecteurs  de 
la  Revue,  à  tous  nos  amis  connus  et  in- 
connus, à  tous  ceux  qui  ont  foi  dans  l'ave- 
nir de  la  Science  sociale  en  leur  deman- 
dant de  nous  donner  leur  concours  le  plus 
actif. 

Paul  DE  ROUSIERS. 


PRINCIPALES  ETUDES  A  PUBLIER 

DANS  LA  REVUE 

«  LA  SCIENCE  SOCIALE  » 


Au  cours  de  l'année  1908. 

Nous  pensons  être  agréables  à  nos  lec- 
teurs, en  leur  faisant  connaître  dès  à  pré- 
sent le  sujet  des  principales  études  qui 
seront  publiées  dans  la  Revue  au  cours  de 
l'année  1908. 

De  M.  Louis  Arqué  :  La  Civilisalion  de 
l'etain  (suite)  :  Les  Faiseurs  de  Jouets  el 
les  Cultivateurs  de  Houblon  en  Franconie 
('.Mission  de  la  Société  de  Science  sociale. 

De  M.  J.  DURIEU  :  Monographie  de  Vlle- 
de-France  (Enquête  sur  le  Pays). 

De  M.  H.  Hemmer  :  Le  paysan  tvestpha- 
lien  (Mission  de  la  Société  de  Science 
sociale). 

De  M.  M.  Bures  :  Étude  sociale  de  la 
Saint onge  (Enquête  sur  le  Pays). 

De  M.  A.  KoszuL  :  Le  petit  propriétaire 
de  la  New-Forest  en  Angleterre  (Mission 
de  la  Société  de  Science  sociale). 

Du  R.  P.  SciiWAi.M  :  L'État  social  de  la 
Judée  avant  V avènement  du  christianisme. 

De  M.  Ph.  Ciiampault  :  Monographie  de 
la  Lombardie  agricole  (Mission  de  la  So- 
ciété de  Science  sociale). 

De  M.  Camy  :  Madagascar  avant  et 
depuis  la  conquête. 

De  M.  PArLR<it:x  :  Le  Type  Frison  en 
Hollande  (Mission  de  la  Société  de 
Science  sociale). 


Il 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


32: 


L'ACTION  POLITIQUE 
ET  L'ACTION  PRIVÉE 


Nous  publions  ci-dessous  la  dernière 
lettre  d'Edmond  Demolins,  publiée  dans 
Demain  (numéro  du  19  juillet). 

Écoie  des  Roclies,  l.'i  juillet  li'OT. 

Monsieur  le  Directeur, 

On  veut  bien  me  demander  de  formuler 
mon  opinion  au  sujet  du  débat,  qui  a  été 
ouvert  dans  Demain,  sur  l'influence  com- 
parée de  l'action  politique  et  de  Taction 
privée.  Je  n'ai  pas  d'autre  opinion  que 
celle  qui  est  imposée  par  les  faits  à  tout 
homme  qui  veut  bien  les  connaître  et  en 
tenir  compte.  Comme  il  ne  m'est  pas  pos- 
sible d'établir  ici  une  démonstration,  je 
me  borne  à  quelques  brèves  indications. 

Le  fond  du  débat  me  parait  être  le 
désir  de  certains  catholiques  et  conserva- 
teurs de  reconquérir,  au  moyen  de  l'ac- 
tion politique  et  du  pouvoir,  l'influence 
sociale  qu'ils  ont  perdue. 

Or,  les  faits  établissent  qu'ils  ont  perdu 
leur  influence  sociale  précisément  à  l'é- 
poque où  ils  exerçaient  le  pouvoir,  et 
même  dans  la  mesure  où  ils  l'exerçaient. 
Avant  la  Révolution,  ils  étaient  au  pouvoir. 
Cela  n'a  empêché  ni  l'effondrement  poli- 
tique, ni  l'effondrement  religieux.  Et  quel 
effondrement  !  A  quel  point  il  a  été  com- 
plet et  rapide! 

Cependant  la  noblesse  et  la  bourgeoisie 
avaient  été  élevées  dans  des  collèges  diri- 
gés par  le  clergé  séculier  ou  régulier. 
Depuis  la  Révolution,  Texercice  du  pou- 
voir n'a  pas  rendu  l'influence  à  ces  mêmes 
classes  sociales. 

Il  faut  donc  croire  que  l'exercice  du 
pouvoir  ne  suffit  pas  et  qu'il  faut  autre 
chose.  Il  faut  précisément  cette  chose  que 
si  peu  de  gens  aperçoivent,  dont  si  peu 
de  gens  comprennent  l'importance  fon- 
damentale :  une  organisation  dv  la  vie 
privée. 

On  aperçoit  peu  l'importance  tle  la  vie 
privée,  parce  qu'on  est  grisé  par  le  désir 
d'exercer  la    domination    politique,   tl'en 


cueillir  les  fruits  et  d'en  vivre  aux  dépens 
de  la  communauté. 

Nous  sommes  tous  plus  ou  moins  des 
candidats  à  ce  que  j'ai  cru  pouvoir  appe- 
ler la  «  politique  alimentaire  »,  celle  qui 
consiste  à  vivre  du  budget.  Aujourd'hui, 
la  pltipart  des  Français  sont  du  Midi. 

Et  cependant  les  faits  prouvent  la  supé- 
riorité de  la  vie  privée. 

Voici  quelques  exemples  : 

1.  —  A  leur  arrivée  en  Gaule,  les  Francs 
s'établissent  à  la  campagne,  ils  défrichent, 
ils  colonisent.  Ils  créent  ainsi  une  race 
remarquable  de  grands  propriétaires  ru- 
raux. Sous  leur  influence,  les  anciens 
esclaves  se  transforment  en  serfs,  puis  en 
hommes  libres.  Pendant  des  siècles,  ces 
grands  propriétaires  ont  eu,  en  France, 
une  influence  prépondérante  par  la  seule 
action  de  la  vie  privée.  Au  contraire,  ils 
ont  perdu  cette  influence  lorsqu'ils  se 
sont  laissé  attirer  à  la  cour  dans  les  situa- 
tions administratives,  dans  la  domesticité 
royale.  En  un  mot,  lorsqu'ils  ont  lâché 
sottement  l'action  privée  pour  l'action 
publique. 

Ce  jour-là.  la  révolution  était  virtuelle- 
ment faite. 

2.  En  Angleterre,  le  paysan  saxon  fut 
soumis  à  la  domination  du  noble  nor- 
mand. Suivant  la  doctrine  de  la  supério- 
rité du  pouvoir  politique,  c'est  le  Nor- 
mand qui  aurait  dû  l'emporter  sur  le 
Saxon,  d'autant  plus  que  ce  dernier  était 
plus  préoccupé  de  bien  cultiver  ses  terres 
que  de  s'emparer  du  pouvoir.  C'est  préci- 
sément le  contraire  qui  arriva  :  par  la 
culture  intelligente,  le  Saxon  s'enrichit, 
se  forma  à  la  direction  des  hommes  et  des 
choses,  par  là  il  s'affina  et  s'éleva;  il  créa 
le  type  splendide  du  gentleman,  que  le 
monde  est  bien  obligé  d'admirer  aujour- 
d'hui. Plus  clairvoyant  que  le  noble  fran- 
çais, il  resta  sur  ses  terres,  dédaigna  la 
Cour  et  la  vie  urbaine. 

Pendant  ce  temps,  le  noble  normand, 
occupé  à  guerroyer  constannnent,  vivant 
à  la  ville  et  à  la  Cour,  ne  tarda  pas  à  se 
ruiner  et  à  se  corrompre. 

Seuls,  écliapi)èrent  à  la  ruine  ceux  qui 
prirent  le  parti  d'épouser  des  femmes 
saxonnes  et  d'adopter  le  genre  de  vie,  les 


328 


BULLETIN   DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


idées  et  les  mœurs  des  Saxons.  Ce  sont  les 
fils  des  paysans  saxons,  qui  dominent 
aujourd'hui  l'Angleterre  et  le  monde.  Ils 
sont  restés  aussi  dédaigneux  que  leurs 
ancêtres  de  l'exercice  du  pouvoir  poli- 
tique, et  ils  ont  fait  l'économie  de  toutes 
nos  révolutions. 

Au  xvii^  siècle,  les  Français  occupent 
presque  tout  le  territoire  de  l'Amérique 
du  Nord,  depuis  la  Louisiane  jusqu'au 
Canada;  les  Anglais  n'occupent  qu'une 
étroite  bande  de  terrain  le  long  de  la  côte. 
Il  semble  que  rien  ne  sera  plus  facile  que 
de  jeter  les  Anglais  à  la  mer  et  de  créer 
de  l'autre  côté  de  l'Atlantique  un  vaste 
empire  français.  Le  contraire  se  produit. 
C'est  que  nous  n'occupions  le  pays  que 
par  des  fonctionnaires  et  des  soldats, 
tandis  que  les  Anglais  l'occupaient  tout 
simplement  par  des  colons. 

Encore  une  fois,  la  vie  privée  l'avait 
emporté  sur  la  vie  publique. 

4.  Dans  l'Amérique  du  Sud,  les  Espa- 
gnols et  les  Portugais  sont  pendant  long- 
temps les  maîtres  incontestés,  depuis  le 
Mexique  jusqu'à  l'extrème-sud.  et  ils 
exercent  le  pouvoir  absolu  qui  n'est  que 
trop  connu.  Ceux  qui  vantent  la  supério- 
rité de  l'action  politique  sur  l'action  privée 
devraient  trouver  là  un  bel  exemple  à 
citer  à  l'appui  de  leur  théorie. 

Malheureusement  les  faits  viennent  dé- 
molir la  théorie  et  de  quelle  façon!  Si 
vous  voulez  en  juger,  comparez  actuelle- 
ment l'Amérique  du  Nord  et  l'Amérique 
du  Sud;  voyez  ce  qu'a  fait  le  petit  colon 
saxon  dans  le  Nord  et  le  grand  potentat 
hispano-portugais  dans  le  Sud.  11  faut 
être  aveugle  pour  ne  pas  voir  des  faits  de 
cette  taille.  Ici  encore,  la  faillite  totale  de 
la  vie  publique  fait  mieux  éclater  la  puis- 
sance invincible  de  la  vie  privée. 

5.  Autre  exemple,  qui  nous  touche  de 
plus  près.  Les  Juifs  et  les  Protestants  oc- 
cupent en  P'rance  une  situation  et  exer- 
cent une  influence  très  supérieure  à  leur 
nombre. 

On  s'en   plaint  assez    vivement   et   on 

proteste  assez  bruyamment.  Mais  cjui  songe 

à  pénétrer  la  cause  de  ce  phénomène  ?  La 

cause,  la  voici  : 

Pendant  des  siècles  les  Juifs  et  les  Pro- 


testants se  sont  vu  interdire  les  situations 
politiques  et  administratives,  ils  ont  été 
tenus  à  l'écart  de  la  vie  politique. 

Dès  lors  ils  ont  été  contraints  de  se  re- 
jeter vers  les  situations  privées,  de  de- 
mander des  moyens  d'existence  au  travail 
et  à  l'effort  personnels.  Dans  ces  situa- 
tions, comme  le  paysan  saxon,  ils  ont 
grandi,  ils  se  sont  enrichis,  ils  ont  acquis 
l'habitude  de  conduire  les  hommes  et  les 
choses  :  ils  ont  acquis  l'aptitude  à  prévoir 
et  à  vouloir  et  aussi  l'aptitude  à  se  re- 
tourner, à  surmonter  l'obstacle,  au  lieu  de 
se  laisser  arrêter  par  lui.  Et  ils  ont  fait 
cela  avec  leurs  seules  forces,  en  ne  comp- 
tant que  sur  eux-mêmes,  puisqu'ils  n'a- 
vaient pas  la  ressource  des  bonnes  petites 
situations  toutes  faites  de  l'administration 
et  delà  politique. 

Notez  que  ce  n'est  pas  la  religion  qui 
leur  donne  cette  supériorité,  car  ils  n'ont 
pas  la  même  ;  de  plus,  elles  sont  très  dif- 
férentes l'une  de  l'autre  et  la  religion  ca- 
tholique est  beaucoup  plus  rapprochée  de 
la  protestante  que  la  religion  juive. 

Je  sais  bien  qu'actuellement  Juifs  et 
Protestants  se  précipitent  furieusement, 
comme  les  Catholiques,  et  aussi  étourdi- 
ment,  vers  les  situations  politiques  et 
administratives.  Ils  veulent  goûter  à  leur 
tour  au  fruit  si  longtemps  défendu.  D'où 
la  grande  colère  de  leurs  adversaires 
frustrés.  Ils  ont  même  mis  à  s'emparer 
de  ce  fruit  l'énergie  et  la  persévérance 
développées  en  eux  par  la  longue  pratique 
de  professions  indépendantes  et  par  la 
solidité  de  leur  vie  privée. 

Ils  se  réjouissent  de  cette  bonne  for- 
tune et  les  Catholiques  la  leur  envient. 
C'est  que  les  uns  et  les  autres  sont  à 
courte  vue  et  ignorent  que  ce  fruit  est  un  <a 
fruit  de  mort.  Les  Juifs  et  les  Protestants,  " 
qui  désertent  les  professions  indépen- 
dantes, abandonnent,  sans  s'en  douter,  ce 
qui  a  fait  leur  force  ;  un  avenir  prochain 
le   leur  apprendra. 

Déjà,  la  plupart  des  descendants  des 
vieilles  et  solides  familles  protestantes  de 
la  Rochelle  ont  déserté  le  commerce  pour 
les  administrations  et  les  professions  li- 
bérales. 

Les  Catholiques,  qui  se  lamentent  de  ce 


I 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


:J29 


qu'on  les  chasse  des  situations  politiques 
et  administratives,  de  ce  qu'on  les  frustre 
du  bienheureux  budget  et  qui  tendent 
vers  lui  leurs  mains  suppliantes  sont  des 
aveugles.  Ils  ne  comprennent  pas  que 
leur  faiblesse,  que  leur  infériorité,  en 
dépit  de  leur  nombre,  vient  précisément 
de  ce  que.  depuis  des  siècles,  la  noblesse 
et  la  bourgeoisie  catholiques  ont  déserté 
les  professions  indépendantes  pour  les 
situations  officielles. 

Il  faut  bien  ajouter  que  cet  aveuglement 
est  partagé  par  le  clergé,  qui,  à  ce  point 
de  vue,  a  fait  un  mal  énorme  à  ce  pays. 
Sa  responsabilité,  comme  directeur  de 
conscience  et  comme  éducateur  de  la  jeu- 
nesse, est  indéniable. 

Le  malheur  est  qu'il  ne  parait  pas  s'en 
douter  et  qu'il  rêve  encore  de  reconqué- 
rir luie  domination  qui  ne  nous  réussirait 
pas  mieux  qu'elle  n'a  réussi  ;ï  l'Espagne 
et  au  Portugal. 

Je  sais  parfaitement  que  ce  discours 
sera  désagréable  à  la  plupart  des  lec- 
teurs: je  n'ai  pas  la  prétention  de  dire 
des  choses  agréables,  mais  des  choses 
vraies  et  utiles.  Je  sais,  en  outre,  qu'il 
ne  peut  avoir .  qu'une  action  très  res- 
treinte, —  s'il  en  a  une,  —  car,  au  point 
où  nous  sommes,  il  nous  est  difficile  de 
renoncer  à  nos  habitudes  et  à  notre  men- 
talité de  peuple  en  décadence. 

Le  relèvement  de  ce  pays  ne  paraît  plus 
pouvoir  se  faire  que  par  la  colonisation 
étrangère,  par  l'afflux  d'individualités 
énergiques,  formées  par  la  vie  privée  et 
acceptant  encore  de  prendre  en  main  la 
direction  de  l'agriculture,  de  l'industrie 
et  du  commerce,  que  nous  abandonnons 
et  que  nous  méprisons. 

Cette  œuvre  de  colonisation  étrangère 
est  beaucoup  plus  avancée  que  ne  le  croit 
le  public  hypnotisé  dans  la  contemplation 
stupide  de  la   politi(iue  et  des  politiciens. 

Un  grand  nombre  de  nos  grandes  in- 
«lustries  sont  déjà  entre  les  mains  de  pa- 
trons étrangers  :  voyez  les  grands  crûs 
de  ("liampagne,  de  Bordeaux,  etc.;. voyez 
même  l'industrie  de  l'automobile,  si  jeune, 
si  brillante  et  au  début  si  française,  etc., 
etc..  Je  fais  en  ce  moment  une  enquête 
pour  établir  exactement  l'étendue  et  l'im- 


portance de  cette  invasion  d'un  nouveau 
genre. 

Il  ne  reste  plus  qu'un  espoir,  c'est  de 
sauver  de  ce  désastre  quelques  individua- 
lités éminentes  et  avisées. 

C'est  ce  sauvetage  que  j'essaie  de  réa- 
liser à  l'Ecole  des  Roches.  J'ai  la  con- 
science de  faire  ainsi  mon  devoir,  je  n'ai 
pas  à  faire  celui  des  autres  ' . 

Veuillez  agréer... 

Edmond  Demûlixs. 


REMARQUES  SUR  LES  REPERCUSSIONS 

M.  Woeikoff,  professeur  de  géographie 
physique  à  l'Université  de  Saint-Péters- 
bourg, nous  présente  les  observations  sui- 
vantes sur  quelques  répercussions  clas- 
sées au  Mode  d'existence. 

2.  Les  milieux  intransformables  (steppes, 
etc.),  créent  des  existences  roulinièi'es, 
etc..  Il  faudrait  dire  «  la  vie  des  pas- 
teurs nomades  »,  car  elle  est  la  même, 
une  fois  établie,  que  les  milieux  soient 
transformables  ou  non.  Les  nomades  qui 
existaient  dans  le  midi  et  l'est  de  la 
Russie  au  xviii'^  siècle,  menaient  à  peu 
près  la  même  existence  que  les  nomades 
qui  vivent  dans  les  steppes  arides,  et 
cependant  le  sud  et  l'est  de  la  Russie 
(excepté  les  steppes  de  la  région  ouralo-cas- 
pienne),  ont  été  transformées  en  champs; 
c'e.st  un  des  «  champs  de  blé  «  de  la  terre 
qui  nourrissent  l'Europe  centrale  et  occi- 
dentale. 

D'un  autre  côté,  parmi  les  milieux  in- 
transformables, nous  trouvons  une  bonne 
partie  des  pâturages  à  moutons  de  l'.Vus- 
tralie.  Et  cependant  les  existences  n'y 
sont  pas  routinières. 

RÉPONSE.  —  Les  milieux  intransfor- 
mables créent  bien  une  existence  routi- 
nière, et  cela  ne  peut  être  autrement.  Là 
où    les    efforts  sont   inutiles,   fatalement 


l.  Je  nie  permets  de  renvoyer  les  lecteurs  qui 
désireraient  avoir  plus  do  développements  sur  la 
question  eflleurëe  daus  celte  lettre  à  mon  volume: 
A-t-on  intrnt  à  s'emparer  du  pouvoir  ?  Firmin- 
Didot,  éditeur. 


330 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


règne  la  routine;  il  n'est  pas  besoin  d'in- 
sister. Il  en  est  ainsi,  non  seulement  chez 
les  pasteurs  nomades,  mais  chez  les  pê- 
cheurs côtiers,  tes  montagnards,  etc.. 

Cependant,  M.  Woeikoff  fait  deux  objec- 
tions (^ue  nous  allons  examiner  : 

1'^  Les  pasteurs  nomades  qui  habitent 
des  régions  qui  pourraient  être  transfor- 
mées, sont  aussi  routiniers  que  ceux  qui 
habitent  des  régions  intransformables  pro- 
prement dites. 

Cela  est  très  vrai,  mais  cela  forme  une 
autre  loi  absolument  différente  de  la  pré- 
cédente, et  il  n'y  a  pas  lieu  de  les  con- 
fondre. Les  pasteurs  nomades  sont  routi- 
niers, et,  d'autre  part,  les  milieux  intrans- 
formables créent  la  routine  dans  tous 
les  cas. 

2°  Les  éleveurs  australiens  ne  mènent 
pas  une  existence  routinière. 

Ceci  est  également  vrai,  mais  ne  ren- 
verse pas  la  loi  énoncée  plus  haut,  car. 
précisément,  les  éleveurs  australiens,  les 
squatters,  ont  dû  transformer  le  sol  en 
partie.  Voici,  ce  que  dit  Elisée  Reclus  à 
ce  sujet  : 

«  La  disparition  des  forêts  a  transformé 
le  plus  charmant  pays  en  un  espace  mono- 
tone et  triste...  L'abondance  de  l'herbe 
s'est  tellement  accrue  qu'en  certains  en- 
droits, mille  moutons  trouvent  à  pâturer 
là  où  les  éleveurs  ne  pouvaient  en  garder 
qu'une  centaine  '  ».  —  i  Des  puits  arté- 
siens, creusés  en  maintes  régions  de  l'in- 
térieur^ ont  suscité  les  eaux  cachées  et 
transformé  des  espaces  arides  en  terrains 
de  pâture  ;  on  s'occupe  aussi  de  retenir 
les  eaux  au  moyen  de  barrages-.  »  — 
«  Néanmoins,  l'homme  sait  par  la  science 
et  l'industrie  se  rendre  de  plus  en  plus 
indépendant  des  inconvénients  de  son 
milieu  et  en  utiliser  plus  habilement  les 
ressources.  Les  eaux  cachées  sont  appe- 
lées à  la  surface;  les  cultures  remplacent 
les  brousses  ;  des  chemins  artificiels  sub- 
viennent au  manque  de  voies  navigables  ; 
sous  l'étreinte  de  l'homme  la  terre  se  fait 
petite,  et  les  régions  habitables,  jadis 
entourées  par  le  désert,  deviennent  acces- 

1.  Nouvelle  géograplu'e   uiiircrsclle,   livre    XIV, 
p.  7M. 
■2.  Ibid.,  p.  704. 


sibles.  C'est  ainsi  que  le  continent  austra- 
lien a  pris  dans  l'économie  du  monde  une 
importance  qu'il  n'aurait  jamais  pu  acqué- 
rir avant  l'âge  des  chemins  de  fer'   ». 

13.  M.  Demolins  y  classe  les  latitudes 
européennes  à  céréales  du  nord  au  sud  :  1 
avoine;  2)  seigle,  orge  et  froment;  3)  mais 
et  dans  une  moindre  proportion  froment. 
C'est  inexact.  1)  L'orge  est  la  céréale  ser- 
vant à  la  nourriture  de  l'homme,  qui 
vient  le  plus  au  nord  et  s'élève  le  plus 
haut  dans  les  montagnes  et  sur  les  pla- 
teaux. 2  Puis  vient  l'avoine,  mais  à  l'ouest 
de  l'Europe  seulement;  en  Russie,  elle  sert 
presque  entièrement  à  la  nourriture  des 
chevaux,  et  3)  le  seigle  suit  l'orge  pour  la 
nourriture  humaine.  4)  Le  maïs  occupe 
une  région  intermédiaire  entre  celle  du 
seigle  et  la  région  principale  du  froment. 
Ce  sont  une  partie  du  sud-ouest  de  la 
France,  la  région  lyonnaise,  les  vallées  de 
la  Savoie,  la  plaine  du  nord  de  l'Italie,  le 
sud  du  Tyrol  et  de  la  Hongrie,  la  Rou- 
manie, la  Bessarabie,  etc..  5)  La  région 
principale  du  froment  est  au  sud  de  cette 
dernière,  presque  toute  l'Espagne,  l'Italie 
moyenne  et  méridionale,  la  Bulgarie,  la 
Turquie,  la  Grèce. 

RÉPONSE.  —  Il  est  exact  que,  dans  cer- 
taines régions,  le  ma'is  est  cultivé  un  peu 
au  nord  de  la  limite  du  froment,  mais 
il  n'en  est  pas  moins  vrai  que,  d'une  façon 
générale,  la  zone  proprement  dite  du  fro- 
ment est  au  nord  de  celle  du  ma'ïs.  Cela 
provient  de  ce  que  la  graine  du  mais 
craint  moins  le  froid  que  celle  du  fro- 
ment, mais  elle  a  besoin  de  plus  de  cha- 
leur pour  se  développer.  Le  ma'is  réus- 
sira donc  dans  des  pays  où  il  fait  très 
froid  l'hiver,  à  condition  qu'il  fasse  chaud 
l'été.  Il  en  est  ainsi  en  Russie  et  au  Ca- 
nada. Mais  ce  n'est  pas  dans  ces  régions 
que  la  culture  en  est  la  plus  avantageuse. 
Aussi,  en  Amérique,  cultive-t-on  surtout 
le  ma'is  dans  le  Texas  et  le  Kansas,  le 
Mexique  et  le  Pérou,  tandis  quo  le  Dacota, 
le  Minnesota,  le  Manitoba  forment  par 
excellence  la  région  du  froment.  De 
même,  en  Europe,  c'est  dans  le  nord  de 
la  France,  en  Belgique,    en    Angleterre 

;{.  Ibiil.,  p.  71-2. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


331 


que  les  terres  à  froment  donnent  leurs 
rendements  maximum,  et  le  maïs  y  est  à 
peu  près  inconnu,  parce  qu'il  est  plus 
avantageusement  cultivé  en  Italie  et  dans 
le  midi. 

Voici  du  reste,  ce  que  nous  trouvons 
dans  le  grand  Dictionnaire  Larousse,  à 
l'article  Céréales  '  : 

«  En  s'avançant  de  l'équateur  vers  le 
pôle,  on  trouve  d'abord  le  sorgho  ou 
dourra,  l'éleusine,  le  teff.  Viennent  en- 
suite le  mais  et  le  riz,  le  premier  dans 
les  pays  secs,  le  second  dans  les  contrées 
marécageuses.  A  ces  grains  succèdent 
le  hlé,  qui  est  lui-même  suivi  du  seigle  ; 
enfin  l'orge  et  l'avoine  sont  aux  dernières 
limites.  » 

14.  *■  A  mesure  que  l'aisance  augmente, 
les  corps  gras,  la  viande  et  les  boissons  fer- 
jiienlées  viennent  en  partie  se  substituer  au 
pain  à  cause  de  leur  valeur  nutritive  supé- 
rieure, etc.  »  Le  fait  est  vrai,  l'explication 
pour  les  boissons  fermentées  est  fausse. 
Si  elles  ont  une  valeur  nutritive,  elle  est 
très  inférieure  à  celle  du  pain  et  se  paie 
excessivement  cher.  Si  leur  consommation 
a  augmenté,  c'est  qu'elles  flattent  le  goût 
et  que  des  salaires  plus  hauts  en  permet- 
tent l'usage  plus  grand. 

RÉPONSE.  —  M.  Woeikoff  a  raison,  mais 
je  crois  que  l'auteur  voulait  dire  que  les 
corps  gras  et  les  viandes  se  substituent  en 
partie  au  pain,  et  que  les  boissons  fer- 
mentées se  substituent  à  l'eau.  Je  pense 
que  l'on  mettrait  tout  le  monde  d'accord, 
en  ajoutant  et  à  l'eau  après  le  mot  pain. 

31.  «  Chez  les  populations  plus  directe- 
ment issues  de  la  vie  pastorale  et  nomade, 
le  mobilier  est  très  réduit...,  pas  de  lits.  » 
Je  demande  de  quels  nomades  sont  plus 
directement  issus  les  Japonais,  par  exem- 
])lc.  qui  ont  si  peu  de  meubles,  et  pas 
l'ombre  de  lits  ?  Et  les  peuples  malayo- 
polynésiens,  de  quels  nomades  viennent- 
ils,  avec  quels  nomades  ont-ils  des  rela- 
tions? Et  les  peuples  américains?  Cepen- 
dant les  uns  et  les  autres  ont  un  molnlier 
des  plus  exigus.  En  fait  de  mobilier  il  faut 

1.  Tome  III,  p.  "5". 


constater  ceci.  Tous  les  peuples  primitifs 
en  ont  peu.  Les  civilisations  antérieures 
à  notre  moyen  âge  se  sont  développées 
dans  des  pays  chauds,  où  l'on  vivait 
beaucoup  à  l'air,  et  ce  besoin  du  «  con- 
fort »,  comme  l'entendent  les  peuples  du 
nord  et  du  centre  de  l'Europe,  ne  se  faisait 
pas  sentir  ;  ce  n'est  que  quand  la  civilisa- 
tion eut  pénétré  dans  les  pays  plus  froids 
que  fut  créé  le  «  confort  »  moderne.  Le 
*  nomadisme  »  ancien  n'a  rien  à  y  voir. 
RÉPONSE.  — Dans  la  répercussion  visée, 
il  n'est  pas  dit  qu'il  n'y  a  que  les  popu- 
lations directement  issues  des  Pasteurs 
nomades  qui  ont  un  mobilier  réduit.  Une 
répercussion  n'embrasse  pas  tous  les  phé- 
nomènes, mais  un  seul  phénomène.  Or,  il 
est  exact  que  les  populations  directement 
issues  de  Pasteurs  nomades  ont  un  mo- 
bilier réduit,  parce  qu'elles  conservent 
les  liabitudes  antérieurement  acquises, 
M.  Woeikoff  nous  indique  une  nouvelle 
répercussion  qui  n'empêche  nullement  la 
précédente  d'exister.  Cette  nouvelle  ré- 
percussion pourrait  se  formuler  comme 
suit  :  Un  climat  rigoureux  tend  à  déve- 
lopper le  besoin  du  confortable,  parce  qu'il 
oblige  à  vivre  plutôt  dans  les  habitations 
que  dans  la  rue. 

39.  La  profession  impose  certaines  formes 
de  vêlements.  <  Ici  la  blouse  du  paysan  est 
confondue  avec  l'uniforme  du  soldat,  la  toge 
du  magistrat  ou  du  professeur.  »  Dans  les 
deux  derniers  cas  c'est  la  loi  qui  prescrit  la 
forme  du  vêtement,  souvent  très  incom- 
mode. Aux  États-Unis  les  magistrats  ne 
portent  pas  de  toge,  car  la  loi  les  en  dis- 
pense. 

44.  «  Les  familles  patriarcales  et  ins- 
ttiljles  sont  moins  capables  de  résister  au 
développement  de  l'alcoolisme.  »  Cependant 
où  s'est-il  plus  développé  que  dans  la 
Grande-Bretagne?  Aux  Etats-Unis  et  dans 
les  pays  Scandinaves,  c'est  une  législation 
très  sévère  et  appliquée  sans  exception 
quia  beaucoup  diminué  l'alcoolisme.  D'un 
autre  coté,  l'Espagne,  l'Italie  méridionale, 
la  Grèce,  pays  à  familles  «  patriarcales  » 
nu  «  instables  »  sont  parmi  ceux  où  il  y  a 


332 


BULLETIN    DE   LA   SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 


le   moins  d'alcoolisme,  quoique   le  vin  y 
est  fort  et  à  bon  marché. 

RÉPONSE.  — Les  mesures  législatives  ne 
sont  réellement  efficaces  que  si  les  mœurs 
les  soutiennent.  On  vient  encore  d'en  avoir 
la  preuve  en  France  avec  la  loi  sur  le  re- 
pos dominical.  Une  loi  sévère  n'est  appli- 
quée que  si  elle  rencontre  l'approbation  de 
la  majorité  de  la  population.  Dans  les  pays 
particularistes,  la  diminution  de  l'alcoo- 
lisme est  due,  en  partie,  aux  sévérités  de  la 
législation,  en  partie  à  l'action  des  sociétés 
de  tempérance,  mais  l'une  et  l'autre  causes 
trouvent  leur  origine  profonde  dans  la 
formation  sociale. 

M.  Woeikoff  nous  présente,  en  outre,  les 
observations  suivantes  sur  la  condition  de 
la  femme  à  propos  d'un  article  de  M.  Paul 
Descamps  {31''  Bulletin,  p.  73). 

«  Il  suffit  de  voir  quelle  est  sa  condition 
dans  les  jmys  où  le  machinisme  n'a  pas  jié- 
nétré,  chez  les  Asiatiques,  les  Nègres,  les 
Slaves  )>,  etc.  Ces  lignes  montrent  l'igno- 
rance profonde  de  l'auteur  et  la  confusion 
de  pays  et  de  peuples  où  la  condition  de 
la  femme  est  très  différente. 

Les  Asiatiques  sont  très  différents  de 
mœurs,  et  à  côté  de  peuples  où  la  condi- 
tion de  la  femme  est  très  mauvaise,  la 
plus  grande  partie  de  l'Inde  par  exemple, 
il  y  en  a  où  elle  est  très  libre,  comme  le 
Siani  et  surtout  la  Birmanie  ;  qu'on  lise  par 
exemple  le  livre  de  Fielding,  The  soûl  of 
a  peole.  La  femme  est  très  libre,  les  ma- 
riages se  font  de  son  consentement,  elle 
a  voix  à  tout  ce  qui  concerne  la  famille, 
sans  en  excepter  les  «  affaires  »,  etc.  Parmi 
les  Slaves,  la  femme  a  une  condition  très 
abaissée  chez  les  Monténégrins  où  elle  tra- 
vaille seule,  mais,  chez  les  Polonais  et  les 
Petits-lhissiens,  elle  domine  dans  la  fa- 
mille, et  sa  condition  est  beaucoup  meil- 
leure que  chez  les  Tchèques,  parmi  les- 
quels le  machinisme  a  pénétré  depuis 
longtemps,  et  surtout  chez  les  Allemands. 
KÉPONSE.  —  Dans  le  passage  visé  par 
M.  Wocikoff,  nous  n'avons  pas  eu  la  pré- 
tention de  faire  une  étude  complète  de  la 
condition  de  la  femme  dans  les  divers 
pays  ;  nous  savons  bien  que  les  mœurs 
diffèrent  chez  les  diverses  nations  asiatir 


ques,  africaines,  etc.  :  la  science  .sociale  ne 
fait  que  le  répéter  constamment,  et  son 
but  est  justement  de  trouver  les  causes  de 
ces  différences.  Nous  voulions  simplement 
répondre  à  une  objection  de  M.  Creveaux, 
prétendant  que  le  développement  du  ma- 
chinisme avait  aggravé  la  situation  des 
femmes  qui  devaient  non  seulement  tra- 
vailler à  l'usine  comme  l'homme,  mais, 
en  outre,  s'occuper  du  ménage.  Dans  ma 
réponse,  je  voulais  lui  montrer  que  la  con- 
dition des  femmes  n'est  pas  plus  heureuse 
dans  beaucoup  de  pays  où  le  machinisme 
n'a  pas  pénétré.  Là,  le  rôle  de  la  femme 
n'est  nullement  confiné  aux  travaux  du 
ménage,  mais  elle  est  chargée  de  nom- 
breux travaux  de  fabrication  (filage  des 
matières  textiles,  culture,  etc.).  Il  en  est 
ainsi  chez  les  Asiatiques,  les  Mègres,  les 
Slaves,  et  la  plupart  des  populations  agri- 
coles de  l'Europe. 

M.  Woeikoff  nous  objecte  que  la  femme 
est  très  libre,  en  Birmanie  et  au  Siam. 
Malheureusement  il  ne  nous  apprend  pas 
si  elle  reste  confinée  dans  le  ménage  ou 
si  elle  est  chargée  de  rudes  travaux:  si, 
proportionnellement,  elle  travaille  plus  ou 
moins  que  les  hommes. 

La  liberté  dont  elle  jouit  ne  provient-elle 
pas  justement  de  ce  qu'elle  détient  une 
partie  des  moyens  d'exi.stence? 

Nous  Pavons  dit,  la  question  du  fémi- 
nisme sera  un  jour  traitée  par  la  méthode 
de  la  Science  sociale.  En  attendant  qu'elle 
le  soit  complètement,  voici  ce  qui  se  dé- 
gage de  ce  que  nous  connaissons. 

Il  nous  suffit  de  citer  les  trois  réper- 
cu.ssions  suivantes  classées  à  la  Famille  : 
24.  La  formation  communautaire  fait 
retomber  sur  la  femme  les  travaux  les  plus 
durs,  \oi\k  le  fait  général  en  Orient. 
Mais  deux  cas  peuvent  se  présenter  :  ou 
bien  les  travaux  durs  sont  des  travaux 
secondaires,  ou  bien  ce  sont  des  travaux 
que  la  femme  accomplit  dans  un  atelier 
séparé  de  celui  du  mari  et  sous  sa  propre 
responsabilité.  Le  premier  cas  entraîne 
l'infériorité  de  la  femme,  (voir  repère.  25), 
et  c'est  le  cas  le  plus  général  ;  le  second 
émancipe  la  femme,  comme  le  montre  la 
répercussion  23  :  La  situation  de  la  femme 
s'élève  dans  la  mesure  où  elle  dirige  un 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


333 


atelier  de  travail  distinct  de  celui  du  mari. 
C'est  probablement  dans  ce  cas  que  ren- 
trent la  Birmanie  et  le  Siam.  Nous  serions 
très  heureux  si  M.  W'oeikoff  voulait  bien 
faire  une  étude  à  ce  sujet. 

Voici  une  dernière  répercussion  (n°  28  : 
La  formation  particulariste  développe  le 
respect  de  la  femme  et  Veffortpourla  sous- 
traire au  travail  pénible. 

Quant  au  machinisme,  son  influence  est 
le  plus  souvent  neutre.  Dans  les  pays  par- 
ticularistes,  il  n'a  pas  abaissé  la  condition 
de  la  femme;  dans  les  pays  communau- 
taires, il  ne  l'a  pas  relevée. 

Ce  n'est  pas  un  procédé  scientifique  de 
dire  :  Chez  les  Petits-Russiens  où  le  ma- 
chinisme n'a  pas  pénétré,  la  situation  de 
la  femme  est  meilleure  que  chez  les  Alle- 
mands où  le  machinisme  a  pénétré.  Cette 
comparaison  pèche  par  la  base  parce  que 
l'état  social  des  Petits-Russiens  n'est  pas 
le  même  que  celui  des  Allemands,  et  qu'il 
intervient  d'autres  facteurs  que  le  machi- 
nisme. Le  procédé  scientifique  est  celui-ci  : 
La  situation  de  la  femme  est-elle  meil- 
leure cliez  les  Allemands  atteints  par  les 
effets  du  machinisme  qu'elle  ne  l'était 
avant  l'introduction  des  machines,  toutes 
choses  égales  d'ailleurs? 

La  situation  de  la  femme  deviendra- 
t-elle  meilleure  chez  les  Petits-Russiens 
(ju'elle  ne  l'est  actuellement,  quand  ils 
seront  atteints  par  le  machinisme,  toutes 
choses  égales  d'ailleurs  ? 

M.  Woeikoff  termine  sa  lettre  comme 
suit  :  «  Je  dois  remarquer  en  général  que 
beaucoup  d'auteurs  des  monographies  de 
la  Science  sociale,  même  parmi  ceux  qui 
sont  cités  avec  le  plus  d'éloges  dans  la 
«  Classification  sociale  »,  montrent  une 
ignorance  regrettable  en  géographie,  en 
climatologie,  en  ethnologie.  Des  erreurs 
qui  étaient  très  excusables  du  temps  de 
Le  Play,  ne  le  sont  plus  maintenant.  Telle 
l'hypothèse  si  souvent  répétée  du  «  noma- 
disme »  comme  condition  initiale  de  Thu- 
manité. 

Je  cite  quelques  autres  erreurs  au 
hasard,  par  exemple,  d'après  un  auteur, 
la  Mandchourie  est  un  pays  de  pâturages, 
plus  sec    que    la  Mongolie;    d'a])rès    un 


autre,  la  flore  du  Japon  est  pauvre  et  a 
restreint  la  quantité  des  plantes  cultivées 
dans  ce  pays  (qui  est  au  contraire  très 
grande)  ;  d'après  un  troisième,  il  y  a  des 
«  clans  Varègues  »  et  des  «  caravaniers  » 
en  Russie,  etc.,  etc..  Tout  cela  excite  la 
risée  et  donne  une  mauvaise  idée  de 
l'oeuvre  de  la  Société  de  science  sociale. 

RÉPONSE.  —  Il  est  possible  que  la  science 
sociale  excite  la  risée  parmi  les  personnes 
qui  ignorent  sa  méthode:  c'est  là  un 
argument  sans  valeur  scientifique.  Nous 
nous  contentons  de  redresser  les  erreurs 
qui  nous  sont  démontrées.  Nous  nous 
étonnons  que  M.  Woeikoff" continue  à  pen- 
ser que  la  science  sociale  soutient  que 
l'humanité  a  commencé  par  l'état  pasto- 
toral.  Nous  l'engageons  donc  à  relire  la 
réponse  qu'Edmond  Demolins  lui  fit  à  ce 
sujet  même  dans  la  33"  livraison  du  Bulle- 
tin, page  181.  M.  Woeikoff"  ignore  égale- 
ment qu'une  étude  fut  jadis  publiée  par 
A.  de  Préville,  tendant  à  prouver  que 
riiumanité  n'avait  pas  dû  commencer  par 
l'état  pastoral  '. 

La  Science  sociale  ne  dit  pas  qu'il  y  a 
des  caravaniers  en  Russie,  mais  qu'il  y 
en  avait  anciennement,  ce  qui  est  bien 
diff'érent.  De  même  pour  les  clans  varè- 
gues. 

Paul  Descamps. 

APPRÉCIATIONS  DE  LA  PRESSE 


Dans  y  Avenir  du  Nord  de  Terrebonne 
(Canada),  M.  Fernand  Rinfret  consacre 
toute  une  série  d'articles  à  l'analyse 
d'un  mémoire'  présenté  à  la  Société 
Royale  du  Canada,  par  notre  ami  M.  Léon 
Gérin.  M.  Rinfret,  après  avoir  constaté 
l'impuissance  des  méthodes  sociologiques, 
à  dégager  nettement  l'objet  propre  de  la 
science  sociale,  écrit  :  «  ...  Il  nous  semble 
que  la  méthode  que  nous  présente  M.  Gé- 
rin —  et  que  d'ailleurs  j'ai  moi-même 
étudiée  et  fouillée,  avec  grand  intérêt, 
et  qui  tient  encore  aujourd'hui  une  très 
large  part  dans  mes  travaux  —  a  su  dé- 
finir cet  objet,  et  par  là  substituer  aux  in- 

1.  Voir  A.  de  l'réville,  La  Société  védique  {Se.  soc, 
\IV,   133). 


334 


BULLETIN   DE   LA   SOCIETE    INTERNATIONALE 


décisions,  aux  théories  vagues,  aux  ambi- 
tions nuageuses,  un  but  fixe  et  déterminé. 

«  ...  On  les  trouvera  tous  dans  la  No- 
menclature que  M.  Gérin  a  eu  l'heureuse 
idée  de  mettre  à  la  fin  de  son  travail,  et 
qui  est,  nous  l'avons  déjà  dit,  l'œuvre 
d'Henri  de  Tourville.  Nous  n'avons  pu  ici, 
comme  M.  Gérin  d'ailleurs,  qu'en  esquis- 
ser les  grandes  lignes  ;  ce  n'est  qu'après 
l'avoir  souvent  lue  et  surtout  méditée 
que  l'on  en  comprendra  toute  la  beauté  et 
l'importance.  C"e>st  d'elle  que  Montaigne 
eût  pu  dire  :  J'aime  mieux  forger  mon  âme 
que  la  meubler.  Cette  nomenclature  olîre 
peu  à  lire  et  beaucoup   à  forger. 

«  ...  M.  Gérin  a  raison  dédire  que  cette 
classification  des  sociétés  ne  repose  pas 
sur  la  conformation  physique  ou  le  déve- 
loppement intellectuel  des  êtres  humains 
qui  les  composent;  mais  qu'elle  est  fondée 
entièrement  sur  la  formation  sociale,  im- 
posée à  l'origine  par  les  moyens  d'exis- 
tence etmaintenue  aujourd'hui,  dans  bien 
des  cas,  uniquement  par  la  tradition  ou 
la  force  d'inertie.  Voilà  qui  est  fortbien,  et 
je  me  contenterai  d'ajouter  :  ou  par  la 
nature  intransformable  des  lieux...  » 

Dans  le  Démocrate  vervinois: 

«  ...  Dans  les  Ouvriers  Européens, 
Le  Play  s'était  contenté  de  faire  des  mo- 
nographies de  familles  en  procédant  d'une 
manière  uniforme  suivant  un  plan  éta- 
bli. 

«  Henri  de  Tourville  perfectionna  la  mé- 
thode sociale  ;   il   créa   la   nomenclature 

«...  .Mais  ce  n'est  pas  tout  d'avoir  analysé 
et  comparé,  il  faut  ensuite  classer,  c'est 
à  cela  surtout  que  s'attacha  Demolins. 
Il  envoya  dans  les  différents  pays  des  en- 
quêteurs, pour  observer  les  phénomènes, 
sociaux,  suivant  la  méthode  nouvelle, 
c'est-à-dire  dans  l'ordre  de  la  complication 
croissante.  11  compara  un  fait  social  re- 
latif à  un  pays  quelconque,  avec  des  faits 
analogues,  relevés  dans  d'autres  pays.  Par 
ce  moyen,  il  arriva  à  dégager  l'évolution 
de  ce  fait  dans  les  diverses  sociétés.  Puis 
il  fut  amené  à  trouver  les  répercussions 
qu'exercent  les  phénomènes  sociaux  les 
uns  sur  les  autres;  c'était  un  premier  pas 
vers  la  synthèse  sociale...  » 


Du  Journal  de  Rennes  : 

«  Parmi  ces  dernières  pages  qu'il  a  pu- 
bliées, ces  mots  sont  à  souligner.  Je  pour- 
suis en  ce  moment  une  enquête  pour  mon- 
trer comment  et  pourquoi  tant  d'industries 
françaises  passent  actuellement  entre  les 
mains  de  patrons  étrangers,  anglais,  al- 
lemands, belges,  etc.  C'est  le  grand  péril 
social  actuel.  11  espérait,  par  les  écoles 
nouvelles,  préparer  des  hommes  capables 
de  lutter  contre  ce  nouveau  péril. 

«  Voilà  comment  la  fondation  de  ces 
écoles  estl'aboutissement  naturel  de  toutes 
les  études  sociales  de  Demolins.  Voilà 
ce  qui  fait  la  belle  unité  morale  de  sa 
vie.  Ceux  qui  l'ont  connu  savent  quel 
infatigable  travailleur  il  était,  quelle 
volonté  entraînante  il  mettait  au  service 
de  ses  idées,  quelle  force  enthousiaste 
il  paraît  communiquer  à  ses  coopérateurs. 
Avec  le  goût  des  recherches  et  des  pré- 
cisions scientifiques  qu'il  devait  à  son 
père,  médecin  à  Marseille,  il  avait  hérité 
de  son  grand-père,  négociant  arménien, 
un  don  d'activité  extérieure  prodigieuse. 

«  De  ses  études  classiques,  il  avait  gardé 
un  style  saisissant  de  clarté,  de  relief  et 
de  couleur.  Toutes  ces  qualités  ne  lui  ont 
pas  médiocrement  servi  à  conquérir  la 
faveur  du  grand  public.  11  parlait  comme 
il  écrivait  et,  sa  verve  provençale  lui 
venant  en  aide,  il  était  capable  de  faire 
accepter  ses  idées  aux  esprits  les  plus 
récalcitrants  et  de  faire  pénétrer  dans  les 
cœurs  les  plus  froids  la  chaleur  de  ses 
convictions. 

«  C'est  une  grande  force  qui  vient  de 
disparaître,  et  les  gens  de  bien  doivent 
pleurer  cette  mort,  car  s'il  ne  disait  pas 
toujours  des  choses  agréables  à  entendre, 
il  ne  disait  jamais  que  ce  qu'il  croyait 
la  vérité.  Ses  forces,  il  les  dépensait  sans 
compter  au  service  de  la  France.  » 


UN  NOUVEAU  COURS 
DE   SCIENCE    SOCIALE 

Nous  avons  le  plaisir  d'annoncer  aux 
membres  de  notre  Société  que  le  collège 
libre   des   Sciences  sociales  dont  le  sièges 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


335 


est  à  riiôtel  des  Sociétés  savantes  rue  Dan- 
ton, à  Paris,  inaugurera  cette  année  un 
exposé  de  la  méthode  d'observation  en 
science  sociale.  Ce  cours  a  été  confié  à 
l'un  de  nos  membres  très  qualifiés,  notre 
sympathique  secrétaire  M.  J.  Durieu.  Cet 
exposé  viendra  heureusement  compléter 
l'étude  poursuivie  depuis  deux  années  déjà 
au  même  collège,  par  M.  Alf.  Agache  sur 
l'évolution  sociale  des  beaux-arts.  Voici 
le  programme  de  ces  cours,  qui  com- 
prendront chacun  dix  leçons  et  commen- 
ceront en  février. 

Laméthode  d'observation  en  science 
sociale,  par  M.  J.  Durieu,  Secrétaire-ad- 
joint de  la  Société  de  Science  sociale. 

1.  La  science  sociale  peut-elle  être  une 
science  d'observation?  — Le  Play,  sa  doc- 
trine, ses  procédés. 

IL  Les  continuateurs  de  Le  Play.  —  La 
réforme  sociale,  Henri  de  Tourville  et  Ed- 
mond Demolins,  M.  Durkeim,  etc.  —  La 
science  sociale  et  le  positivisme. 

IIL  Nomenclature  et  classification 
sociale.  —  Les  25  grandes  classes  de  phé- 
nomènes sociaux.  —  Le  lieu.  —  Le  travail 
(simple  récolte,  extraction,  fabrication  et 
transports). 

\\.  La  propriété.  — Les  biens  mobiliers. 
—  Le  salaire.  —  L'épargne. 

V.  La  famille  :  Organisation;  Éduca-- 
tion qu'elle  donne  aux  enfants;  comment 
elle  développe  :  la  prévoyance  (qualité 
relative  à  la  direction  du  travail),  l'atten- 
tion (relative  à  l'exécution  du  travail), 
Te.sprit  de  discipline  (aptitude  à  vivre  en 
société). 

Vi.  Modes  d'existence  et  phases  de 
l'existence. 

VIL  Le  patronage  et  les  auxiliaires  du 
patronage  (commerce,  cultures  intellec- 
tuelles, religion».  —  Associations  libres 
(voisinage  et  corporation). 

Applications  pratiques  de  la  méthode  : 

VIII.  Comment  on  étudie  une  région,  un 
village,  une  famille.  —  Comment  par- 
courir un  pays  en  vue  de  ces  études. 

IX.  Diverses  «  autorités  sociales  r>  et 
personnes  à  interroger:  questionnaire 
abrégé  dans  cliaque  cas.  —  Le  passant, 
l'hôtelier,  le  guide,  l'écolier.  —  Le  maire. 


le  secrétaire  de  la  mairie,  le  prêtre,  le 
maître  d'école.  —  Le  père  de  famille,  la 
mère  de  famille. 

X.  Étude  des  personnalités  marquantes 
de  la  région:  —  Dans  les  lettres,  les 
sciences,  les  arts  ;  —  Dans  les  professions 
usuelles  et  libérales. 

Histoire  sociale  des  beaux-arts,  par 

M.  D.  Alf.  Agache,  architecte  diplômé  du 
gouvernement. 

I.  Préliminaives.  —  L'Evolution  en  criti- 
que d'art. 

Les  méthodes  critiques  usitées  en  art. 
Analyse  subjective,  analyse  objective.  — 
Les  vues  de  l'archéologue,  du  psycho- 
logue, de  l'historien.  —  Légitimité  d'une 
explication  sociologique. 

Les  étapes  de  la  critique  philoso- 
phique. —  La  justification  sociale  de 
l'œuvre  d'art  dans  ses  effets  (M'""  de  Staël, 
Proudhon,  Aug.  Comte,  etc.),  dans  ses 
causes  (Stendhal,  Taine,  Guyau,  Henne- 
quin,  Gab.  Séailles,  etc.). 

//.  L' Art  expliqué  par  la  Science  sociale. 
Intervention  d'une  méthode  analytique 
basée  sur  l'observation,  considérant  l'en- 
semble des  faits  sociaux  et  leur  rapport 
avec  le  phénomène  artistique. 

Résumé  du  cours  de  l'année  précé- 
dente .sur  les  origines  de  l'art. 

Les  grandes  étapes  de  l'art  dans  l'an- 
tiquité. 

(Projections.) 

Les  visites  aux  musées  seront  annexées 
à  ce  cours. 

Conditions   d'admission. 

dours.  —  Groupes  d'études. 
Conférences  du  soir. 

Akt.  7.  —  Sont  admises  aux  cours  toutes 
les  personnes  qui  en  font  la  demande, 
sous  les  conditions  suivantes  : 

a)  Inscription  au  secrétariat. 

/>)  Versement  d'un  droit  d'inscription  de 
30  francs. 

Les  étudiants  inscrits  aux  établissements 
d'enseignement  supérieur,  les  professeurs 
de  toute  catégorie  et  les  maîtres  auxiliaires 
ou  répétiteurs  ne  paient  qu'un  droit  de 
10  francs. 


336 


BULLETIN   DE    LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


Les  membres  de  la  Sociélé  internationale 
de  Science  sociale  bénéficieront  par  faveur 
spéciale  de  cette  réduction.    . 

Il  y  a  donc  actuellement  quatre  cours 
d'exposition  de  la  science  sociale  : 

Ceux  de  MM.  Paul  Bureau  et  G.  Melin  ; 
celui  de  M.  Durieu  dont  nous  venons  d'an- 
noncer l'ouverture,  et  enfin  celui  qui  était 
anciennement  donné  par  Edmond  De- 
MOLiNS  à  rÉcole  des  Roches,  est  actuelle- 
ment fait  par  M.  Paul  Descamps. 

Nous  pensons  être  agréable  à  nos  lec- 
teurs, en  leur  donnant  quelques  indications 
sur  ces  différents  cours  : 

M.  Paul  Bureau,  exposera  cette  année 
la  méthode  d'observation  monographique  ;  il 
recherchera  notamment  quelle  en  est  la 
valeur  pour  la  direction  de   la  conduite. 

Ce  cours  a  lieu  tous  les  mercredis,  à  5 
heures,  à  la  Société  deficor/raphie,  boulevard 
Saint-Germain,  184.  Il  s'est  ouvert  le 
20  novembre. 

On  est  prié  de  se  faire  inscrire  au  siège 
de  la  Revue  la  Science  sociale,  56,  rue 
Jacob  (Librairie  Firmin-Didot).  Il  n"est  pré- 
levé aucun  droit  d'inscription.  On  est  in- 
vité à  se  munir  de  ce  qui  est  nécessaire 
pour  prendre  des  notes. 

Des  bourses  de  voyage  seront  accordées 
aux  personnes  désireuses  de  poursuivre 
leurs  études  sociales  d'après  la  méthode 
d'observation. 

Le  cours  professé  par  M.  G.  Melin  à  la 
Faculté  de  droit  de  Nancy,  portera  cette 
année  sur  le  socialisme,  ses  causes  sociales 
et  ses  aspects  divers  suivant  les  types  de 
sociétés  où  il  se  développe. 

A  l'École  des  Roches,  le  cours  professé 
par  M.  Paul  Descamps  comprend  l'explica- 
tion de  la  Méthode  (Nomenclature  et  ré- 
percussions), suivie  d'un  exposé  de  l'état 
social  des  principales  sociétés  humaines  et 
de  leur  classification. 

Nous  rappelons  également  que  le  cours 
d'histoire  faite  à  la  Faculté  de  Rennes  par 
M.  le  vicomte  de  Calan  s'inspire  également 
des  méthodes  de  la  science  sociale. 


Il  esta  souhaiter  que  ces  différents  cours 
continuent,  non  seulement  à  répandre  la 
science  sociale,  mais  à  lui  amener  un 
nombre  de  plus  en  plus  grand  de  recrues. 


UN  NOUVEL  OUVRAGE  DE  M.  POINSARD 


Nous  sommes  heureux  de  signaler  à  nos 
amis  l'apparition  d'un  nouvel  et  important 
ouvrage  de  notre  excellent  et  infatigable 
ami,  M.  Léon  Poinsard.  C'est  le  premier 
volume  d'une  étude  approfondie  sur  La 
production,  le  travail  et  le  problème  social 
dans  tous  les  pays  au  début  du  xx^  siècle  K 
L'auteur,  déjà  connu  par  ses  applica- 
tions de  la  science  sociale  à  l'examen  des 
problèmes  d'économie  politique  {Libre 
Echange  et  Protection,  Vers  la  ruine,  etc.) 
entreprend  aujourd'hui  une  vaste  revue  de 
tous  les  peuples  du  monde  considérés  au 
point  de  vue  de  leur  situation  matérielle, 
et  placés  dans  un  ordre  conforme  aux  con- 
clusions de  la  science  sociale  ;  c'est  ainsi 
que  le  tome  premier  de  l'ouvrage  est  con- 
sacré aux  peuples  communautaires. 

M.  Poinsard,  dans  sa  préface,  constate 
que  les  événements  ont  cruellement  dé- 
menti, depuis  un  demi-siècle,  les  espé- 
rances de  ceux  qui,  bercés  de  théories  uto- 
piques,  attendaient  du  jour  au  lendemain 
l'avènement  d'un  âge  d'or  pour  l'huma- 
nité. «  On  croyait  toucher  à  l'époque  bénie 
du  progi^ès  paisible  et  régulier  de  toutes 
les  facultés,  de  toutes  les  forces,  de  toutes 
les  aspirations  légitimes  de  l'homme.  >  A 
ces  espoirs  ont  répondu  ce  que,  depuis 
certain  article  retentissant  de  M.  Brune- 
tière,  on  pourrait  appeler  une  «  banque- 
route y>.  La  science  mal  comprise  n'est 
pas  seule  à  éprouver  des  déconfitures  ;  la 
politique  mal  conduite  a  aussi  les  siennes, 
et  les  idylles  humanitaires  ont  parfois  un 
bien  terrible  réveil. 

Mais  laissons  parler  M.  Poinsard  : 

«  D'où  vient,  dit-il,  cette  sorte  de  fail- 
lite des  idées,  des  théories,  des  institutions 
et  des  principes  sur  lesquels  on  comptait 


1.  Chez   Félix  Alcan,    108,   bouL   Saint-Germain, 
l'aris.  Un  fort  volume  in-8".  —  600  pages. 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


sa- 


le plus,  il  y  a  cinquante  ans,  pour  assurer 
le  bonheur  du  genre  humain?  Et.  d'autre 
part,  peut-on  faire  fond,  pour  préparer 
l'avenir  de  l'humanité,  sur  les  raisonne- 
ments, les  projets,  les  procédés,  les  orga- 
nismes que  l'on  préconise  aujourd'hui  '! 
Nous  croyons  que  ce  livre  répond  à  la 
double  question  ainsi  posée.  Dominé  par 
une  méthode  scientifique  rigoureuse,  il 
met  en  lumière  le  jeu  des  forces  sociales 
sous  Taction  puissante  de  deux  éléments, 
Tun  spontané,  naturel,  l'autre  artificiel  et 
humain.  Le  premier  réside  dans  les  res- 
sources offertes  par  la  nature  à  l'action 
transformatrice  du  travail  de  Thomme  ;  le 
second  se  trouve  dans  la  tradition  sociale 
des  individus,  c'est-à-dire  dans  leur  édu- 
cation. » 

C'est  ce  dernier  point  qui  est  fort  né- 
gligé par  les  économistes,  trop  absorbés 
par  cet  être  abstrait  qu'on  a  ironiquement 
appelé  homo  œconomiciis.  M.  Poinsard,  lui, 
nous  montre  des  hommes,  des  hommes  en 
chair  et  en  os,  ayant  une  certaine  origine, 
de  certaines  habitudes,  un  certain  pli  pris 
par  eux  dans  la  prairie  ou  dans  le  désert, 
dans  le  verger  ou  dans  les  sillons:  et  c'est 
après  s'être  renseigné  sur  la  formation 
sociale  de  ces  hommes  qu'il  comprend  et 
nous  fait  comprendre  la  combinaison  de 
leurs  tendances  traditionnelles  avec  les 
ressources  ou  les  nécessités  de  leur  mi- 
lieu. 

En  un  chapitre  préliminaire,  divisé  en 
deux  parties,  l'auteur  étudie  le  «  problème 
social  »  et  le  «  problème  économique  ».  Il 
rappelle,  en  y  insistant  avec  preuves  à 
l'appui,  la  supériorité  de  la  méthode  des 
monographies  sur  la  méthode  des  statisti- 
ques. Puis  défilent  devant  nous  de  vieilles 
connaissances,  mais  examinées  par  l'au- 
teur sous  l'angle  particulier  où  le  place  .sa 
mission  d'économiste  :  les  pasteurs  de  la 
Mongolie,  ceux  des  confins,  ceux  des  dé- 
serts, les  déformations  diverses  du  type 
pastoral  dans  les  glaces  du  Nord  ou  dans 
les  forêts  équatoriales,  les  communautés 
agricoles  des  oasis  et  des  confins  cultiva- 
bles des  déserts,  les  populations  agricoles 
plus  compliquées  de  la  Perse,  de  la  Tur- 
quie, de  l'Inde,  de  la  Chine,  de  l'Indo- 
Chine,  les  «  communautés  ébranlées  »  du 


Japon,  de  la  Russie,  des  Slaves  du  Sud,  et 
enfin,  parmi  les  natures  civilisées  dites 
occidentales,  l'.Vutriche-Hongrie,  la  Grèce, 
l'Italie,  l'Espagne,  le  Portugal  et  les  Répu- 
bliques de  l'Amérique  du  Sud. 

Le  livre  de  notre  ami  a  donc  quelque 
chose  d'une  géographie  sociale  comme 
l'ouvrage  de  M.  Demolins  :  Comment  la 
roule  forme  le  type  social.  Mais  il  en  dif- 
fère, non  seulement  par  des  développe- 
ments beaucoup  plus  étendus,  mais  en- 
core par  la  considération  constante  du 
côté  économique  des  choses.  Par  exemple, 
à  propos  de  chaque  nation,  la  question  de 
la  protection  et  du  libre-échange  revient 
sur  le  tapis.  Les  industries  auxquelles  se 
livre  chaque  groupe  de  populations  sont 
soigneusement  relevées  et  expliquées.  Des 
chiffres  assez  nombreux  viennent  à  l'appui 
du  texte  lorsque  cela  est  nécessaire,  et. 
tout  en  faisant  ses  réserves  .sur  la  valeur 
des  statistiques,  l'auteur  se  fait  un  devoir 
de  citer  celles  qui  .sont  vraiment  intéres- 
santes, notamment  celles  qui  concernent 
la  répartition  des  différentes  races  dans 
un  même  pays  ou  les  étapes  d'une  expan- 
sion commerciale.  C'est  dire  que  les  six 
cents  pages  que  nous  venons  de  parcourir 
recèlent  une  somme  immense  de  travail. 
Notre  ami  —  nous  tenons  à  le  faire  remar- 
quer —  y  a  d'autant  plus  de  mérite  que  sa 
vue.  usée  par  ses  recherches,  est  fort  af- 
faiblie, et  que  des  fonctions  d'une  haute 
importance  occupent  une  bonne  part  de 
son  temps. 

Mais  ce  sont  aussi  ces  fonctions  —  celles 
de  secrétaire  du  Bureau  international  pour 
la  protection  de  la  propriété  industrielle 
—  qui  lui  ont  sans  doute  permis  de  com- 
pulser sans  obstacle  bien  des  documents 
relatifs  un  mouvement  économique  dans 
les  diverses  nations.  A  ce  titre,  M.  Léon 
Poinsard  était  un  des  hommes  les  mieux 
placés  du  monde  pour  entreprendre  et 
poursuivre  son  travail.  C'est  pour  nous 
une  garantie  d'exactitude  ;  mais  ceux  qui 
connaissent  M.  Poinsard  n'en  ont  pas  be- 
soin pour  .savoir  qu'ils  se  trouveront  en 
présence  d'une  œuvre  probe,  forte,  cons- 
ciencieuse, contenant  le  suc,  pour  ainsi 
dire,  d'une  foule  d'études  déjà  parues  dans 
la  Science  sociale  tout  en  nous  plongeant, 


338 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


par  l'observation  de  la  vie  économique 
tout  à  fait  contemporaine,  en  pleine  actua- 
lité. 

G.  d'Azambuja. 


UN  OPUSCULE  A  PROPAGER 

Notre  ami  Fernand  Butel,  l'auteur  de 
la  monographie  de  la  Vallée  d'Ossaii,  vient 
de  publier  une  petite  brochure  qui  ne 
rentre  pas  dans  les  catégories  des  travaux 
de  la  Société  de  Science  sociale,  mais  qui 
n'en  est  pas  moins  un  acte  social,  en  ce 
sens  que  M.  Butel  rend  un  réel  service  aux 
propriétaires  ruraux  désireux  eux-mêmes 
de  rendre  service  autour  d'eux. 

Il  s'agit  d'un  Manuel  de  droit  rural  ' , 
résumé  substantiel  des  diverses  parties  de 
nos  codes  qui  intéressent  les  agriculteurs. 
Il  y  est  question  de  fermage,  de  métayage, 
de  cheptel,  de  régime  des  eaux,  de  police 
sanitaire,  de  voirie  rurale  et  de  mur 
mitoyen,  mais  tout  cela,  en  termes  rapides 
et  clairs.  Cet  opuscule,  en  bien  des  cas, 
dispensera  de  consulter  des  avocats  ou  de 
gros  ouvrages  ;  il  permettra  aussi  d'éclairer 
les  paysans  sur  leurs  droits  et  de  leur 
épargner,  soit  des  querelles,  soit  des 
ennuis.  L'auteur  y  a  joint  des  renseigne- 
ments sur  les  syndicats  agricoles,  les 
caisses  de  crédit,  les  mutualités,  les  assu- 
rances, etc. 

M.  Butel  a  voulu  combler  une  lacune. 
«  A  combien  en  effet,  dit-il,  de  difficultés, 
de  fausses  démarches,  de  frais  et  de  pertes 
de  temps  expose  l'ignorance  de  la  loi  !  Que 
de  services  à  rendre  autour  de  soi,  en 
étouffant  dans  l'œuf  ou  en  neutralisant, 
par  un  renseignement  donné  à  propos,  les 
litiges,  si  fréquents  à  la  campagne,  faute, 
le  plus  souvent,  d'avoir  sous  les  yeux  le 
texte  de  loi  ou  la  règle  de  solution  néces- 
saire !  » 

M.  Butel  était  qualifié  pour  ce  travail.  11 
est  docteur  en  droit,  ancien  magistrat, 
ancien  professeur  de  législation  rurale  à 
l'Institut  agricole  de  Pau.  C'est  surtout  un 


I.    G. 
Pau. 


Lesclier-Mdutoni''.   rue    (!'■   la   l'rélccture. 


homme  pénétré  de  ses  devoirs  envers 
ceux  que  son  influence  peut  atteindre  et 
qui  cherche  à  s'en  acquitter  modestement, 
sans  phrases,  d'une  manière  moderne  et 
pratique. 

G.  D'  A. 


ENQUÊTE  SOCIALE  SUR  LE  PAYS 


M.  Henri  Brun  a  Tintention  de  faire  une 
monographie  locale  très  complète  de  la 
Puisaye  orléanaise.  II  nous  écrit  à  ce  su- 
jet : 

«  Je  n'ai  pas  encore  arrêté  un  plan  dé- 
finitif; toutefois,  voici  quelle  est  actuelle- 
ment ma  pensée  : 

I.  Une  introduction  expliquant  briève- 
ment la  méthode  employée  et  la  justi- 
fiant. 

II.  C'est  ensuite  la  monographie  très 
complète  et  très  détaillée  des  différents 
types  suivants  : 

a.  Le  métayer; 

b.  Le  vigneron  propriétaire  ; 

c.  L'artisan    et  le  petit  commerçant; 

d.  Le  manœuvre-bûcheron -rabatteur. 
p.  Le  garde-chasse; 

/.  Le  braconnier  ; 

La  monographie  du  métayer  servira  de 
base  aux  autres,  dont  je  ne  noterai  que  les 
différences  sociales. 

III.  Comme  troisième  partie,  je  tâcherai 
de  dégager  le  caractère  particulier  du 
«  pays  »,  en  notant  toutes  les  répercus- 
sions sociales  trouvées  en  cours  de  route, 
et  en  appuyant  .sur  l'influence  sociale  de  sa 
chasse,  qui  meparaîtétre  dominante.  Cette 
troisième  partie  sera  précédée  d'un  aperçu 
historique  aussi  complet  que  possible  et 
se  terminera  par  l'adjonction  d"une  carte 
de  la  contrée  que  j'ai  moi-même  dressée. 

■le  crois  qu'il  n'estpas  inutile,  en  science 
sociale  —  et  mon  voisinM.  Champaultme 
semble  de   cet   avis  —    de   montrer  les 
matériaux  dont  on  se  sert.  De  leur  solidité, , 
c'est-à-dire  de  l'exactitude  et  de  la  préci- 
sion, des  monographies,  dépend  la  duréej 
de  rédifice.  Du  reste,  n'est-ce  pas  la  mé- 
thode même  de  Le  Play  dans  ses  Ouvrier. 
Européens?  Je  pense  donc   qu'il  y    aura 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


:5:{9 


intérêt  à  présenter  aux  lecteurs  de  la 
Science  sociale  le  mécanisme  décomposé 
d'une  monographie  de  contrée  sérieuse- 
ment faite,  et  de  faire  devant  eux  le  tra- 
vail, qui  ne  me  semble  pas  devoir  être 
fastidieux,  de  reconstruction,  avec  tout 
Tensemble  de  ses  répercussions  sociales, 
qu'on  aura  vues  en  germe,  ou  mieux  en 
puissance  dans  les  monographies  sépa- 
rées, qui  auront  précédé. 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 


Dans  la  Bévue  hebdomadaire,  M.  Paul  Bu- 
reau a  consacré  à  Edmond  Demolins.  un 
article  remarquable  dont  nous  extrayons 
■  le  passage  suivant  : 

«  Ainsi  Edmond  Demolins  a  attaché  son 
nom  à  deux  entreprises  également  pros- 
pères :  l'École  des  Hoches,  que  dirigeait 
depuis  deux  ans  déjà  un  éducateur  de 
grand  talent,  M.  Bertier,  continuera  pour 
le  plus  grand  profit  des  pères  de  familles 
qui  ont  eu  la  clairvoyance  de  lui  confier 
leurs  fils,  à  «  bien  armer  pour  la  vie  »  les 

[  élèves  choisis  qu'elle  a  su  recruter,  après 
quelques  éliminations  nécessaires.  Son 
corps  professoral  est  homogène  et  ensei- 

I  gne  avec  une  maîtrise  égale  non  seu- 
lement    les     sciences     humaines,    mais 

[  aussi  le  respect  des  forces  physiques,  la  no- 
blesse de  toute  vie  consacrée  au  travail,  à 
Telfort  persévérant  et  volontairement  sou- 
mise à  la  discipline  morale.  D'autre  part, 
la  Société  Internationale  de  Science  so- 
ciale et  la  Revue  qu'elle  inspire  n'ont  qu'à 
continuer  aussi  leur  labeur  scientifique 
déjà  si  fécond.  Plusieurs  missions  d'étude 
ont  été  envoyées  et  d'autres  sont  prépa- 
rées :  tout  le  monde  est  prêt  au  travail  et 
chacun  s'attache,  non  pas  à  défendre  les 
conclusions  antérieurement  dégagées,  mais 
à  poursuivre,  en  toute  loyauté  intellec- 
tuelle, des  analyses  nouvelles.  A  ce  régime, 
il  est  possible  que  certaines  i  vérités  » 
d'hier  deviennent  des  erreurs  de  demain; 
mais,  comme  le  disait  Renan,  on  n'appau- 
vrit pas  un  homme  lorsqu'on  retire  de  son 
portefeuille  les  mauvaises  valeurs,  et  puis, 
n'est-ce   pas  la  seule  manière  dhonorer 


vraiment  le  grand  aine,  que  nous  venons 
de  perdre,  M.  Edmond  Demolins?  » 

La  Picardie  et  les  régions  voisines, 
Artois.  Cambrésis,  Beauvaisis.  par 
Albert  Demangeon,  chargé  de  cours  de 
géographie  à  l'Université  de  Lille.  — 
1  vol.  in-8  raisin  de  500  pages,  42  figu- 
res dans  le  texte,  34  photographies  hors 
texte.  3  cartes  hors  texte  (Armand  Co- 
lin, édit.);  prix  :  PJ  francs. 

Les  sciences  géographiques  sont  de  plus 
en  plus  imprégnées  des  idées  qui  forment 
le  fond  de  la  science  sociale  telle  que  nous 
la  comprenons.  En  dehors  de  notre  école, 
se  fait  jour  de  plus  en  plus  l'idée  que  les 
phénomènes  sociaux  sont  étroitement  rat- 
tachés aux  phénomènes  naturels  par  des 
liens  étroits  qu'Edmond  Demolins  appelait 
les  répercussions  sociales. 

L'étude  de  M.  A.  Demangeon  sur  la  Pi- 
cardie et  les  régions  voisines  est  un  exem- 
ple remarquable  de  cette  orientation  nou- 
velle. 

Mais  elle  n'est  pas  remarquable  sous  ce 
point  de  vue  seulement;  elle  l'est  aussi 
par  l'érudition  de  l'auteur.  Les  faits  pré- 
cis, les  documents  sûrs  abondent  à  toutes 
les  pages.  Nous  citerons,  à  cet  égard,  un 
exemple  tj'pique,  dont  tous  nos  lecteurs 
comprendront  la  force.  .Nous  voulons  parler 
de  la  figure  23.  Elle  est  intitulée  :  Exten- 
sion de  la  ferme  picarde.  On  y  voit  une 
carte  de  la  région  du  nord,  avec  les  li- 
mites des  aires  occupées  par  les  différents 
tj-pes  de  ferme  :  ferme  herbagère  nor- 
mande, ferme  picarde,  etc. 

L'auteur  explique  très  nettement  com- 
ment l'organisation  du  travail  en  Picardie 
dérive,  d'une  part,  de  la  nature  du  sol,  et, 
d'autre  part,  de  l'influence  exercée  par  les 
pays  environnants  :  la  Flandre  et  l'Angle- 
terre (nous  dirions,  par  le  contact  avec  les 
races  particulari.stes). 

Jusqu'à  nos  jours,  tous  les  progrès  agri- 
coles dans  cette  région  ont  été  réalisés 
par  l'imitation  des  procédés  de  plus  en 
plus  perfectionnés  inventés  en  Flandre.  11 
en  a  été  ainsi  de  la  culture  du  lin  et  du 
chanvre  au  début  des  temps  modernes, 
de  celle  du  colza  et  de  l'œillette  sous  la 
dévolution,  de  la  betterave  au  xiv*  siècle, 


340 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE   DE    SCIENCE    SOCIALE. 


de  la  culture  intensive  qui  permet  la  sup- 
pression des  jachères,  de  l'amélioration 
des  races  bovines  et  ovines,  etc. 

Dans  l'industrie,  on  imita  les  Flamands 
jusqu'à  l'invention  de  la  machine  à  vapeur 
(draps,  toiles,  etc.);  ensuite,  on  prit  l'An- 
gleterre comme  modèle. 

On  ne  peut  démontrer  d'une  façon  plus 
palpable  la  supériorité  sociale  des  peuples 
particularistes. 

Et  cependant,  malgré  les  faits,  les  Pi- 
cards ne  semblent  pas  avoir  la  sensation 
bien  nette  de  leur  infériorité  à  cet  égard, 
parce  qu'ils  rachètent  leur  infériorité  so- 
ciale par  une  supériorité,  en  certains 
points,  qui  frappe  davantage,  parce  qu'elle 
est  plus  extérieure  :  «  Longtemps  les  Pi- 
cards arrivèrent  en  Flandre  avec  cette 
assurance  que  donne  aux  gens  le  sentiment 
d'une  supériorité  :  auprès  des  hommes  du 
Nord,  ils  faisaient  figure  de  Méridionaux... 
Compères  gais  et  pleins  d'entrain ,  on  les 
distingue  vite  des  Flamands  taciturnes, 
buveurs  de  bière.  » 

C'est  grâce  à  ce  genre  de  supériorité 
que  la  langue  picarde  (et  plus  tard,  la 
langue  française)  a  fait  reculer  la  langue 
flamande  dans  les  centres  urbains. 

Toutefois,  si  le  type  picard  est  inférieur 
au  point  de  vue  social  aux  pays  particula- 
ristes, il  est  loin  de  l'être,  si  on  le  com- 
pare aux  autres  types  français.  La  Picar- 
die occupe  im  des  premiers  rangs  parmi 
les  régions  de  la  France. 

En  résumé,  cette  étude  de  M.  Deman- 
geon  est  une  mine  de  renseignements 
précis  pour  tous  ceux  qui  voudraient  étu- 
dier l'un  des  pays  de  cette  région  inté- 
ressante; pour  tout  le  monde  elle  ouvre 
des  aperçus  originaux  sur  les  faits  écono- 
miques généraux. 

Nous  ne  pouvons  que  regretter  que  l'au- 
teur n'ait  pas  eu  la  connaissance  de  la 
Nomenclature  d'Henri  de  Tourville,  qui 
lui  eut  fait  faire  un  pas  de  plus  dans  la 
méthode  d'observation  analytique  des 
faits  sociaux. 

C'est  pourquoi,  par  exemple,  l'ordre  des 
chapitres  ne  suit  pas  toujours  l'enchaine- 
ment  rigoureux  des  choses.  Sans  doute,  le 
Lieu  est  d'abord  décrit,  puis  le  Travail; 
mais  l'on  ne  voit  pas  pourquoi  l'auteur 


part  de  la  culture  pour  aller  aux  indus- 
tries urbaines  et  revenir  ensuite  aux  in- 
dustries campagnardes.  Ces  dernières 
sortent  plus  directement  de  la  production 
agricole  du  pays.  Non  seulement,  la  fabri- 
cation urbaine  a  suivi  la  fabrication  rurale, 
dans  l'ordre  chronologique,  mais  elle  est 
plus  compliquée  dans  ses  méthodes  et 
s'éloigne  plus  que  la  dernière  des  condi- 
tions naturelles  du  Lieu. 

C'est  pourquoi  aussi  certains  phénomè- 
nes importants  sont  passés  sous  silence, 
entre  autres,  l'organisation  de  la  famille 
ouvrière,  si  primordiale  cependant  comme 
élément  constitutif  des  sociétés. 

En  résumé,  c'est  un  livre,  où  tous  ceux 
que  la  science  sociale  intéresse  trouve- 
ront beaucoup  à  puiser. 

Paul  Descamps. 

Livres  reçus. 

L'individu  et  l'esprit  d'autorité,  du  mofjen 
âge  à  la  loi  Falloux,  par  Abel  Faure. 
—  1  vol.  3  fr.  50  (P.,V.  Stock,  éditeur, 
155,  rue  St-Honoré). 

La  religion  des  peuples  non  civilisés,  par 
A.  Bros.  —  1  vol.  in-8  écu,  4  fr.  (P.  Le- 
thielleux,  éditeur). 

La  république  industrielle,  par  Upton  Sin- 
clair. —  I  vol.  in-12,  3  fr.  50  (Félix 
Juven,  éditeur). 

Le  proudhonisme  dans  l'association  inter- 
nationale des  travailleurs,  par  Jules  L. 
Puech,  docteur  en  droit;  préface  de 
Charles  Andler,  chargé  de  cours  à  la 
Faculté  des  Lettres  de  Paris.  —  1  vol. 
grand  in-8,  6  fr.  (Félix  Alcan,  éditeur). 

Adam  Smith  and  modem  Sociology,  par 
Albion  W.  Small,  1  fr.  25  (Fisher  Unwin, 
éditeur,  Londres  et  Chicago). 

Xotes  sur  le  commerce  international,  la 
navigation  et  les  finances  du  Brésil,  par 
D.  Vieira  Sonto,  professeur  d'économie 
politique  et  de  finances  à  l'École  poly- 
technique de  Rio-de- Janeiro.  —  1  bro- 
chure (Oresco  et  C''",  éditeurs.  Assein- 
blea.   24,  Rio-de-Janeiro). 

Les  limites  et  les  divisions  territoriales  de 
la  France,  par  Armand  Brette.  —  1  vol. 
in-8,  3  fr.  50  (Edouard  Cornély  et  C' 
éditeur.s). 


CHEMIN    DE    FER    D'ORLÉANS 


La  Compagnie  d'Orléans  a  décidé  que,  jusqu'au  jour  de  la  fermeture  delà  chasse,  les  trains  3  et  40 

Fréteront  à  Nouan-le-Fuzelier  les  jours  indiqués  ci-après  : 

Train  3.  —  Le  train  3  partant  de  Paris-Quai-d'Orsay  à  7  h.  20  du  matin  s'arrêtera  les  dimanches 

jours  fériés. 

Train  40.  —  Le  train  40  partant  de  Vierzon  à  7  h.  42  du  soir  s'arrêtera  les  dimanche.*,  lundis,  jours 

•iéa  et  lendemains  de  jours  fériés. 

D'autre  part,  jusqu'au  jour  de  la  fermeture  de  la  chasse  : 

y)  Les  trains  433  et  306  qui  circulent  sur  la  ligne  d'Étampes  à  Beaune-la-Rolande  et  qui  corres- 

ndent  à  Etampes  aux  trains  3  et  10  précités,  s'arrêteront  à  la  station  d'Ascoux  les  dimanches  et  jours 

•iés. 

6)  Le  train  439  de  cette  même  ligne  qui  correspond  à  Étampes  avec  le  train  43  partant  de  Paris  h. 

1.  35  du  soir,  s'arrêtera  à  la  station  de  Villemurlin  les  dimanches  et  les  veilles  de  jours  fériés. 

^W^ag'on-restaurant 

Jusqu'au  jour  de  la  fermeture  de  la  chasse,  un  wagon-restaurant  circulera  sur  la  section  de  Paris  à 
erzon  : 

l"  Dans  le  sens  de  Paris,  le  samedi  de  chaque  semaine  et  les  31  octobre,  24  et  31   décembre  par  le 
train  199  partant  de  Paris-Quai-d'Orsay  à  7  h.  10  du  soir  ; 

2°  Dans  le  sens  de  Vierzon,  le  dimanche  de  chaque  semaine  et  les  1"  novembre,  25   décembre   et 
janvier  dans  le  train  114  partant  de  Vierzon  à  6  h.  52  du  soir. 
!^es  nouvelles  facilités  seront  certainement  très  appréciées  des  chasseurs. 


CHEMINS  DE  FER  DE  PARIS-LYON -MÉDITERRANÉE 
5  PARIS  aux  ports  au  delà  de  SUEZ,  ou   vice  versa 


Les  voyageurs  partant  de  Paris  pour  les  ports  au  delà  de  Suez,  ou  inversement,  peuvent  obtenir, 
lépendamment  de  leurs  billets  d'aller  et  retour  sur  les  paquebots,  des  billets  d'aller  et  retour  de 
iris  à  Marseille  ou  vice  versa,  valables  un  an,  au  prix  de  : 

1«  classe  :  145  fr.      ))  ^     via  Dijon-Lyon, 

2'-    classe  :  104  fr.  40  (     ou  Nevers-Lyon, 

3"    classe  :      68  fr.  05   ;     ou  Xevers-Clermont. 
;;e3  billets  sont  délivrés  par  la  Compagnie  des  Messageries  Maritimes  et  par  les  Chargeurs  réunis, 
Les  billets  de  chemin  de  fer  et  ceux  des  paquebots  peuvent  être  de  classes  différentes. 


De  PARIS  en  ORIENT  {via  Marseille) 

La  Compagnie  P.-L.-M.,   (raecoid    avec   les  Compagnies   des   Messageries   Maritimes,   Fraissinet  et 
quet,  délivre  des  billets  simples,   valables  45  jours,  pour  se  rendre,  par  Marseille,  de  Paris  à 

exandrie,    Port  Saïd.    Jaffa.     Beyrouth,     Smyrne,    Constantinople,     Batoum 

lessa,  Samsoun,  Salonique,  Le  Pirée,  etc. 

Les  agences  de  la  Compagnie  des  Messageries  Maritimes  délivrent  des  billets  d'aller  et  retour, 

labiés  120  jours,  pour  se  rendre,  par  Marseille,  de  Paris  à  Alexandrie,  Port-Saïd,  Jaffa, 

îyrouth. 

â.rrèts  facultatifs  sur  le  réseau  P.-L.-M.  (pai-  la  Bourgogne  et  le  Bourbonnais). 

Franchise  de  bagages  :  sur  le  chemin  de  fer,  30  kg.  par  place, 

—  sur  les  paquebots,  100  kg.   par  place  de  V-   classe  ;   (iO   kg.  par  place   de 

2"  classe. 
Pour  plus  amples  renseignements,  consulter  le  Livret-Guide  horaire  P.-L,-M.  en  vente  dans  les  gares 

prix  de  0  fr.  50. 


CHEMINS    DE    FER    DE    L'OUEST 


Cartes  départementales  de  circulation  à  demi-place 

La  Compagnie  des  Chemins  de  fer  de  l'Ouest  délivre  des  cartes  nominatives  et  personnelles  valables 
pendant  6  mois  ou  1  an  et  donnant  le  droit  d'obtenir  des  billets  à  demi-tarif  pour  des  parcours  exclu- 
sivement OUEST  entre  toutes  les  gares  d'un  même  département. 

Les  départements  desservis  par  le  réseau  de  l'Ouest  ^ont  répartis  en  2  catégories  : 

i'"  catégorie.  —  Calvados,  Côtes-du-Nord,  Eure,  lUe-et- Vilaine,  Manche,  Orne, 
Seine,  Seine-et-Oise  et  Oise,  Seine-Inférieure. 

2'=  catcc/orie.  —  Eure-et-Loir,  Finistère,  Loire -Inférieure,  Maine-et-Loire, 
Mayenne,  Morbihan,  Sarthe. 

Les  cartes  sont  délivrées  pour  les  départements  de  chaque  catégorie,  moyennant  le  paiement  préa- 
lable des  prix  suivants  : 

1' 

A')  Cartes  donnant  droit  à  des  billets  à  demi-tarif  (  fi  mois 

de  toutes  classes  pendant (  1  an 

5)   Cartes  donnant  droit  à  des  billets  à  demi-tarif  ^  G  mois 

de  2°  et  8'  classes  pendant (  1  an 

C)   Cartes  donnant  droit  à  des  billets  à  demi-tarif  \,  G  mois 

de  3°  classe  seulement  pendant ^  1  an 

Il  est  perçu,  en  outre,  à  chaque  voyage,  la  moitié  du  prix  d'un  billet  simple  (place  entière)  de  la 
classe  demandée  par  le  voyageur  pour  le  parcours  qu'il  veut  effectuer. 

Ces  billets  à  demi-tarif  sont  délivrés  au  titulaire  sur  la  présentation  de  sa  carte  au  guichet  des 
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—  Le  train  de  retour,  aux  gares  de  Menton,  Monte-Carlo,  Nice,  Cannes,  Toulon  et  Marseille. 


BIBLIOTHEQUE  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

lOND.VTELK 

EDMOND    DEMOLINS 


RÉPERTOIRE 


DES 


RÉPERCUSSIONS   SOCIALES 

PAR 

Edmond  DEMOLINS 

AVEC     UNE     PUÉFACE 
PAR 

Paul  DESCAMPS 


PARIS 

BUREAUX   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

5G,     RUE    JACOB,    56 
Novembre-Décembre  1907 


SOMMAIRE 


Préface, par  Paul  Descanips,  p.  3. 
Les  origines  de  la  science  sociale.  —  La  nomenclature.  —  Les  répercussions 
sociales.  —  L'étude  des  sociétés  humaines.  —Le  répertoire  des  répercussions. 

—  La  classification  sociale  et  ses  tableaux  synoptiques.  —  La  Franco  et  ses 
subdivisions  sociales.  —  Les  problèmes  sociaux.  —  Conclusions. 

Répertoire  des  répercussions  sociales,  par  Edmond  Dcmolins.  p.  32. 

I.  Le  Travail. 

Uépercussions  sur  le  travail  de  simple  récolte;  —  sur  le  travail  d'extraction; 

—  sur  le  travail  de  fabrication;  —  sur  le  travail  des  transports.  —  Lois  du 
travail. 

II.  Les  diverses  formes  de  la  Propriété. 
I.  Lu  Propriété  immobillire. 

u.  Les  Biens  mobiliers. 
m.  Le  Salaire. 
IV.  L'Épargne. 

III.  La  Famille. 

Le  ]ière  et  l'autorité  paternelle.  —  La  loi  morale  et  la  tradition  des  ancê- 
tres. —  La  lemme  et  le  mariage.  —  Lois  de  la  famille. 

IV.  Le  Mode  d'existence. 

Répercussions  générales.  —  La  nourriture.  —  L'habitation.  —  Les  vête- 
ments. —  L'hygiène.  —  Les  récréations.  —  Lois  du  mode  d'existence. 

V.  Les  Phases  de  l'existence. 
YI.  Le  Patronage, 

Vil.  Les  Auxiliaires  du  Patronage. 
1.  Le  Cu)/tmerce. 

I.  Les  Cultures  inteUeeluelles.  —  Répercussions  sur  les  cultures  intellectuelles 
venant  du  lieu;  —  du  travail  (Exemples  :  Italie  de  la  Renaissance;  Espa- 
gne; France  de  Louis  XIV;  monde  anglo-saxon):  —  de  la  propriété.  — 
Répercussions  sur  l'instruction  primaire;  —  sur  la  science:  —  sur  l'art:  — 
sur  la  littérature.  —  Lois  des  cultures  intellectuelles.  —  Lois  do  l'évolution 
littéraire. 

lu.  La  Religion.  —  Répercussions  sur  la  religion  provenant  du  lieu:  —  du 
travail;  —  de  la  propriété;  —  de  la  famille.  —  Lois  de  la  religion. 

VIII.  Les  Associations  libres. 

I  Le  Voisinage.  —  Répercussions  sur  la  proximité  des  foyers;  —  sur  l'exten- 
sion du  voisinage:  —  sur  la  diversité  et  les  rapports  de  voisinage.  —  Lois 
du  voisinage. 

II.  Les  Corporation^^. 

IX.  Les  Associations  forcées. 

I.  La  Commune  rurale.  —  Répercussions  sur  la  circonscription  et  ses  divi- 
sions; —  sur  les  biens  et  intérêts  communaux;  —  sur  les  services  divere. 
—  Lois  de  la  commune. 

II.  Les  Unions  de  communes. 

III.  La  Cilé. 

IV.  Le  Pays. 

V.  La  Province. 

VI.  L'État.  —  Répercu-ssions  sur  la  circonscription  et  ses  divisions;  —  sur 
les  biens  et  intérêts  nationaux  (domaine,  alïaires  intérieures,  affaires  ex- 
térieures); —  sur  le  service  de  la  paix  publique  (ju.stice,  police,  force  ar- 
mée); —  sur  les  participants;  —  sur  les  autorités  et  agents  (souverain, 
fonctionnaires):  —  sur  la  gestion  (moeurs  administi-ativos,  mœurs  poli- 
tiques];  —  sur  rindé]teiidance  nationale.  —  Lois  de  l'Etat. 

X.  Expansion  de  la  Race. 

Ki'ix-rcussions  sur  l'essaimage;  —  sur  l'émigration  organisée. 


PREFACE 


Edmond  Demolins  laisse  un  grand  travail  inachevé,  le  Ma- 
nuel de  Science  sociale.  Nous  présentons  aujourd'hui  au  public 
la  partie  de  cette  œuvre  si  importante,  rédigée  de  la  main  du 
Maitre  :  le  Répertoire  des  répercussions  sociales. 

Nous  en  avons  respecté,  non  seulement  l'esprit  mais  la  forme 
même.  Tous  nos  lecteurs  comprendront  le  sentiment  qui  nous 
guide  à  cet  égard. 

Un  esprit  aussi  puissant  que  le  sien  imprimait  fatalement 
sa  marque  particulière  dans  l'expression  de  sa  pensée,  dans 
l'allure  du  style.  Edmond  Demolins  pesait  chacun  des  mots 
qu'il  employait,  et  il  le  voulait  adéquat  à  l'idée  qu'il  pré- 
sentait. 

Ces  notes,  ({uoique  rédigées  entièrement,  n'étaient  cependant 
pas  prêtes  à  être  publiées.  Le  dernier  coup  de  fer  manque.  Nous 
pensons  donc  que  le  lecteur  pardonnera  aisément  les  incorrections 
qui  pourraient  exister.  Aucune  phrase  n'a  été  re visée  ni  corrigée  ; 
il  reste  quelques  lacunes  dans  les  résumés;  enfin  plusieurs  dé- 
veloppements man([uent  parce  que  Fauteur  comptait  ajouter  à 
certains  endroits  des  extraits  de  ses  œuvres  antérieures. 

Mais  la  publication  posthume  que  nous  présentons  a  un  incon- 
vénient plus  grave.  La  parti(>  du  Manuel  qui  est  rédigée  n'en 
comprend  ni  le  début,  ni  la  lin.  Elle  est  donc  hors  de  son  cadre 
naturel,  et  risque  d'être  imparfaitement  comprise.  Ayant  vécu 
ces  dernières  années  dans  l'intimité  du  .Maître,  j'ai  assisté  jour  par 
jour  à  l'élaboration  de  ce  travail  où  il  avait  mis  toute  son  âme, 


4  REPERTOIRE    DES    REPERCISSIONS    SOCIALES. 

auquel  il  avait  sacrifié  le  meilleur  de  son  temps  et  de  ses  forces. 
J'ai  pensé  qu'il  élait  de  mon  devoir  d'essayer,  dans  la  faible 
mesure  de  mes  moyens,  de  rétablir  au  moins  la  charpente 
de  ce  cadre  qui  manque. 

Heureusement,  le  liépertoire  des  répercussions  sociales  forme 
une  unité  bien  tranchée  au  milieu  du  Manuel:  il  en  constitue, 
pour  ainsi  dire,  la  clef  de  voûte.  C'est  pourquoi  Edmond  Demo- 
lins  s'était  d'abord  attaché  à  ce  travail  qui  lui  semblait  primor- 
dial. De  plus,  les  parties  du  Manuel  qui  devaient  précéder  le 
Répertoire  owi  été  déjà  étudiées  par  quelques-uns  de  ses  disci- 
ples dans  des  articles  épars  dans  cette  Revue.  Il  s'agissait  sur- 
tout de  les  rassembler,  de  les  relier  entre  eux,  et  de  les  mettre  au 
point.  Quant  aux  dernières  parties  du  Manuel,  elles  ne  pouvaient 
être  étudiées  qu'après  rétablissement  du  Répertoire. 

Si  le  Répertoire  forme  la  partie  la  plus  importante  du  Ma- 
nuel, il  en  est  aussi  la  plus  aride.  Son  but  est,  en  elfet,  non  pas 
de  faire  un  exposé  plus  ou  moins  attrayant  des  résultats  de  la 
science,  mais  d'établir  un  enregistrement  méthodique  des  maté- 
riaux fournis  par  l'observation. 

Rien  entendu,  le  lecteur  superficiel  et  avide  do  solutions  toutes 
faites  ne  saurait  y  trouver  l'explication  facile,  en  quelques  lignes, 
de  tous  les  phénomènes  sociaux  si  complexes  qui  agitent  l'huma- 
nité. Mais  en  revanche,  quelle  mine  inépuisable  pour  le  travail- 
leur sérieux  qui  veut  étudier  et  que  le  labeur  ne  rebute  pas  ! 

Sans  doute,  lui  non  plus  ne  découvrira  pas  tout  ce  qu'il  sou- 
haite, parce  que  le  Répertoire  n'est  pas  complet.  On  peut  même 
dire  qu'il  ne  le  sera  jamais,  puisque  de  nouvelles  observations 
viendront  constamment  apporter  des  faits  nouveaux,  puisque 
l'évolution  de  riiumanité  fera  apparaître  des  phénomènes  incon- 
nus. Mais  l'observateur  y  trouvera  un  guide  sûr  dans  ses  re- 
cherches. Dans  l'avenir,  les  travailleurs  auront  recours  aussi  sou- 
vent au  Répertoire,  que  dans  le  passé  on  a  fouillé  les  Ouvriers 
Européens .  En  effet,  toute  l'essence  des  Ouvriers  Européens  s'y 
trouve',  mais  d'une  façon  plus  claire  et  plus  dégagée  que  dans 

1.  El  une  partie  de  celle  des  Ouvriers  des  Deux  Mondes. 


PREFACK.  5 

rouvrag-c  original.  De  plus,  toute  l'essence  des  travaux  publiés 
dans  la  Science  sociale  lui  est  ajoutée.  On  ne  peut  que  regretter 
que  l'on  n'y  trouve  pas  l'essence  des  écrits  de  nos  collaborateurs 
les  plus  autorisés,  Paul  de  Bousiers,  Léon  Poinsard,  Paul  Bureau, 
mais  c'est  là  un  travail  relativement  facile  et  qui  sera  fait  à  son 
heure.  On  pourra  y  ajouter  aussi  les  répercussions  tirées  des 
travaux  pul)liés  parles  auteurs  étrangers  à  notre  méthode.  Par- 
fois, enelfet,  il  est  possible  de  les  dégager,  bien  qu'elles  n'aient 
pas  été  formulées  par  rauteur.  Quelle  magnifique  ampleur  aura 
alors  le  Répertoire  des  Répercussions  ! 

J'ai  montré •  comment  a  germé  l'idée  du  Manuel.  Depuis  long- 
temps on  réclamait  un  ouvrage  de  synthèse  coordonnant  les  tra- 
vaux antérieurs,  mais  cet  ouvrage  ne  pouvait  pas  être  écrit  tant 
que  la  science  n'était  pas  suffisamment  constituée.  Après  trois 
quarts  de  siècle  d'o])servations  collectives,  et  après  les  derniers 
perfectionnements  de  la  Méthode,  Edmond  Demolins  croyait  que 
le  moment  propice  était  enfin  arrivé. 

Le  Manuel  avait  pour  but  d'exposer  au  grand  public  l'en- 
semble des  résultats  acquis  jusqu'à  ce  jour  par  la  science 
sociale. 

Voici  (juel  devait  en  être  le  plan  : 

I.  La  Méthode  sociale. 

1.  La  Nomenclature. 

2.  Les  répercussions  sociales. 

3.  Comment  on  s'élève  de  la  monographie  de  famille  à  la  monographie  des 
sociétés. 

II.  L'Évolution  des  phénomènes  sociaux. 

Répertoire  des  répercussions  du  Travail,  de  la  Propriété,  de  la  Famille, 
etc. 

III.  L'Évolution   des  sociétés  humaines. 

1.  La  classification  sociale. 

2.  La  France  et  ses  subdivisions  sociales. 

IV.  Applications  aux  problèmes  sociaux. 

1.  Comment  on  peut  résoudre  les  problèmes  sociaux. 

2.  Exemples  de  questions  résolues  par  la  science  sociale. 

1.  .Se.  soc,  'l-'  SfT.,  39°  fasc,  p.  85. 


6  RÉPERTOIRE   DES   RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

Reprenons  chacun  de  ses  points. 

Les  origines  de  la  science  sociale.  —  Le  Manuel  devait  être 
précédé  d'une  introduction  historique  racontant  la  naissance, 
lébauclie  et  le  développement  de  la  science  sociale ^ 

C'est  en  18-29,  à  sa  sortie  de  l'École  des  mines,  que  Frédéric 
Le  Play  entreprend  son  premier  voyage  d'observation  sociale. 
Pendant  plus  de  vingt  ans,  il  parcourt  la  plupart  des  pays 
européens,  étudiant  sur  le  vif  un  grand  nombre  de  familles  ou- 
vrières, suivant  la  méthode  monographique  qu'il  venait  d'inven 
ter.  Les  monographies  de  ces  familles  ont  été  réunies  en  un  ou- 
vrage fameux,  les  Ouvriers  Européens,  dont  la  première  édition 
parut  en  1855,  et  la  seconde,  plus  développée,  en  1879.  Depuis 
lors,  une  autre  série  de  monographies  publiées  sur  le  même 
plan,  paraît  périodiquement  dans  le  recueil  des  Ouvriers  des  Deux 
Mondes. 

Dans  la  seconde  partie  de  sa  vie,  de  i86i  jusqu'à  sa  mort, 
en  1882,  Le  Play  essaya  de  synthétiser  les  faits  observés,  et  de 
les  classer.  Malheureusement  la  synthèse  et  la  classification 
étaient  prématurées,  les  faits  rassemblés  étant  encore  trop  peu 
nombreux.  Comme  la  classification  de  Linné  en  botanique, 
celle  de  Le  Play  en  science  sociale  est  artificielle,  c'est-à- 
dire  basée  sur  l'examen  d'un  seul  caractère,  et  non  sur  l'ensem- 
ble. Ainsi  Le  Play  classe  les  difiFérontes  espèces  de  familles 
d'après  le  régime  de  succession  seulement.  C'est  pourquoi  il 
arrivait  à  la  conclusion  bizarre  suivante  :  les  x\nglais  et  les 
montagnards  des  Pyrénées  et  des  Alpes  sont  rangés  dans  le 
même  genre;  les  Anglais  et  les  Américains  rangés  dans  des 
genres  différents  ! 

Pour  en  sortir,  il  fallait  perfectionner  Va  méthode.  C'est  ce 
qui  fut  réalisé  par  Henri  de  Tourville,  vers  1885,  quand  il* 
inventa  la  Nomenclature. 

1.  On  lira  avec  profit  les  études  suivantes  :  le  chapitre  d'Edmond  Demolins  sur 
les  Origines  de  la  science  cl  l'ébauche  de  la  Méthode  [Vélat  actuel  de  la  science 
sociale,  22«  livr.  du  Bulletin]  ;  celui  de  Paul  de  Rousiers  sur  la  méthode  d'obser- 
vation léguée  par  Le  Plaij  (Se.  soc.,  2"  pér.,  T'  fasc,  p.  18)  ;  enfin  le  travail  consa- 
cré par  L.  Bouchié  de  Belle  à  Frédéric  Le  Play,  sa  méthode  et  sa  doctrine  (Se.  soc, 
2'  pér.,  30"  fasc). 


PRÉFACE.  7 

La  NoMEXCLATiRE.  —  La  Nomenclature  est  Tinstrument  d'ana- 
lyse et  (le  classification  qui  permet  de  disséquer  les  groupe- 
ments humains  ifamille,  corporation,  commune,  etc.)  et  de 
classer  méthodiquement  les  éléments  qui  les  composent. 

Grâce  à  elle,  on  arrive  à  réduire  chacun  de  ces  groupements 
en  ses  éléments  simples.  Ces  éléments  simples,  appelés  fait^ 
^ocmw-r,  jouent,  en  science  sociale,  le  même  rôle  que  les  atomes 
en  chimie,  et  que  les  molécules  en  physique. 

Voici  quelques  exemples  de  faits  sociaux  :  la  présence  du 
bison  dans  les  savanes  de  l'Amérique  du  Nord  ;  —  celle  de  l'or 
en  Californie;  —  la  culture  du  riz  en  Chine;  —  l'isolement  des 
habitations  en  Norvège;  —  le  partage  égal  en  France. 

La  Nomenclature  est  la  liste  des  différentes  espèces  de  faits 
sociaux  rangés  dans  l'ordre  de  la  complication  croissante.  Il 
y  a  en  tout  8-26  espèces  de  faits,  groupés  en  2.3  grandes 
classes. 

La  première  classe  de  faits  comprond  le  Lieu  physique  où 
vit  la  société  :  sol,  sous-sol,  air,  productions  végétales  et  ani- 
males. C'est  du  Lieu  que  Ihomme  tire  la  plupart  de  ses  moyens 
d'existence  par  l'intermédiaire  du  travail. 

Le  Travail  forme  donc  la  seconde  classe  des  faits  sociaux. 
Les  accessoires  du  travail  viennent  ensuite  :  ce  sont  la  Propriété , 
les  Biens  mobiliers,  le  Salaire  et  V Épargne,  réunis  dans  la  troi- 
sième, la  qualrième,  la  cinquième  et  la  sixième  classes  de 
faits. 

La  septième  classe  des  faits  comprend  l'organisation  de  la 
Famille  ouvrière.  Ensuite  viennent  le  Mode  d'existence  ou 
description  de  la  vie  journalière,  et  les  Phases  de  l'existence 
ou  description  des  événements  marquants  de  la  vie  familiale. 
Quand  on  en  est  là,  on  a  disséqué  toute  la  famille  de  l'ouvrier. 
On  passe  alors  aux  groupements  qui  lui   sont  superposés. 

Tout  ce  qui  concerne  la  famille  patronale,  et  la  façon  dont 
elle  vient  en  aide  à  la  famille  ouvrière,  est  réuni  sons  le  nom 
du  Patronage  dans  une  dixième  classe  de  faits.  Les  auxiliaires 
du  Patronage  forment  trois  classes:  le  Commerce,  les  Cultures 
intellectuelles^  la  Religion. 


8  RKPERTOIRE   DES   REPERCUSSIONS   SOCIALES. 

Nous  passons  alors  aux  grands  groupements  de  la  vie  privée, 
les  associations  libres  qui  forment  deux  classes  :  le  Voisinage 
et  les  Corporations. 

Ensuite  ceux  de  la  Vie  publique  ou  associations  forcées  : 
la  Commune,  les  Unions  communales,  la  Cité,  le  Pays  mem- 
bre de  la  Province,  la  Province,  VÈtat.  Ce  dernier  forme  la 
vingt  et  unième  classe  des  faits  sociaux.  Arrivé  à  ce  point,  on 
connaît  une  société  de  bas  en  haut.  Mais  il  faut  étudier  les 
rapports  qu'elle  a  avec  les  autres  sociétés.  De  là,  deux  nouvelles 
classes  de  faits,  V  Expansion  de  la  Race  et  Y  Étranger.  Il  ne  reste 
plus  qu'à  expliquer  les  faits  anciens  d'après  les  faits  actuels, 
comme  on  le  fait  en  géologie,  c'est  Y  Histoire  de  la  race;  sous 
le  nom  de  Rang  de  la  race,  on  réunit  une  vingt-quatrième  et 
dernière  classe  dans  laquelle  on  présente  les  conclusions  qui 
se  dégagent  de  rensemble  des  faits,  afin  d'arriver  à  classer  la 
société  que  l'on  étudie. 

La  justification  de  l'ordre  suivi  dans  la  Nomenclature  a  été 
exposée  d'une  façon  détaillée  clans  cette  Revue  par  Robert  Pinot, 
dans  une  série  d'articles  intitulés  Cours  de  méthode  de  la  Science 
sociale  K  Cette  démonstration  a  été  résumée  par  Paul  de  Rou- 
siers  dans  le  second  chapitre  de  son  article  sur  YÉcole  de  la 
Science  sociale  et  sa  méthode  ■^. 

Nous  n'avons  pas  ici  à  faire  cette  démonstration;  qu'il  nous 
suffise  de  rappeler  l'utilité  de  la  Nomenclature.  Grâce  à  elle, 
l'observateur  qui  veut  étudier  une  société  quelconque^  n'est  plus 
exposé  à  n'oublier  aucun  des  faits  sociaux  qui  la  constituent; 
il  doit  examiner  chacun  de  ces  faits  en  fonction  de  tous  les  au- 
tres et  peut  ainsi  noter  toutes  les  influences  exercées  ou  subiespar 
eux;  en  outre,  il  lui  est  facile  de  comparer  des  faits  sociaux  du 
même  ordre  dans  des  sociétés  dillerentes,  non  seulement  parce 
que  les  faits  viennent  se  ranger  dans  le  même  compartiment, 
mais  encore  parce  que  chaque  fait  observé  y  apparaît  avec  la 
somme  des  influences  qu'il  exerce  ou  qu'il  subit,  c'est-à-dire  avec 

1.  Tomes  XI.  XU.  —  Voir  aussi  le  second  chapitre  de  l'Élal  actuel  de  la  Science 
sociale,  par  E.  Demoiins. 

2.  Science  sociale,  2''  sér.,  2  fasc. 


l'REFACi:. 


la  mesure  de  son  importance  sociale.  Gest  par  la  détermination 
de  cette  mesure  qu'on  peut  le  classer;  c'est  par  Tensemble  de 
ces  déterminations  qu'on  peut  classer  la  société  ou  le  groupe 
observés,  but  suprême  des  etîorts  de  l'observateur.  Précisément 
à  cause  de  cela,  l'ordre  de  la  Nomenclature  n'est  pas  un  ordre 
d'exposition,  mais  un  ordre  de  recherche,  simplement.  Chaque 
groupement  humain  a  son  ordre  spécial  que  l'usage  de  la  No- 
menclature doit  révéler  à  l'observateur  et  qu'il  appartient  à 
cehii-ci  de  mettre  en  relief.  Les  conditions  du  Lieu  ont  une 
importance  primordiale  dans  une  société  simple  vivant  de  pro- 
ductions spontanées;  leur  importance  diminue  dans  une  so- 
ciété adonnée  à  la  culture;  elle  n'est  plus  qu'indirecte  dans 
les  sociétés  où  dominent  la  fabrication  et  les  transports.  Au 
contraire,  les  transports  agissent  peu  dans  une  société  purement 
pastorale  ;  ils  constituent  un  élément  des  plus  actifs  dans  une 
société  moderne  compliquée,  etc.  Ainsi  la  Nomenclature  invile 
l'observateur  à  un  travail  personnel  de  classement,  c'est  pour- 
quoi elle  fît  faire  un  pas  énorme  à  la  science  en  fondant  une 
classification  nouvelle  de  sociétés  humaines,  non  plus  sur  un 
seul  fait,  mais  sur  l'ensemble  des  éléments  dont  elles  sont 
composées.  La  base  de  cette  classification  est,  on  le  voit,  la  dé- 
termination des  influences  exercées  ou  subies  par  les  dilférents 
éléments  du  groupe  étudié,  c'est-à-dire  des  répercussions  so- 
ciales. Il  y  a  donc  lieu  d'insister  sur  ce  point. 

Les  réperclssioxs  sociales.  —  On  appelle  répercussion  so- 
ciale, l'action  d'un  fait  social  sur  un  autre.  Le  premier  joue 
le  rôle  de  cause;  le  second  celui  deilet.  Nous  appellerons  le 
premier  le  fait  influençant  et  le  second  le  fait   influencé. 

Évidemment,  dans  la  réalité,  les  choses  ne  se  passent  pas 
d'une  façon  aussi  simple.  La  plupart  du  temps,  —  sinon  tou- 
jours —  un  élément  est  influencé  par  plusieurs  autres.  Mais, 
pour  arriver  à  la  connaissance  des  choses,  il  faut  les  analyser, 
et  l'on  est  obligé  d'étudier  séparément  l'action  de  chaque  fait 
sur  chacun  des  autres,  pris  un  à  un. 

Ainsi,  par  exemple,   quand  nous  disons  :    telle  cause  déve- 


10  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

loppe  l'alcoolisme,  nous  ne  prétendons  pas  que  cette  cause  par- 
ticulière soit  la  seule  qui  développe  l'alcoolisme;  nous  voulons 
dire  seulement  quelle  contribue,  avec  d'autres  causes,  à  produire 
ralcoolisme.  Par  contre,  il  peut  y  avoir,  dans  le  même  pays, 
quelques  autres  répercussions  c[ui  enrayent  l'alcoolisme.  Il  y 
a  ainsi  tout  un  faisceau  de  forces  diverses,  dont  la  résultante 
sera  un  certain  développement  de  l'alcoolisme.  Mais,  pour  le 
connaître,  il  fallait  d'abord  analyser  les  diverses  forces.  Ainsi, 
en  mécanique,  est-on  obligé  de  décomposer  les  forces  C[ui  agis- 
sent sur  un  point  donné,  à  l'aide  du  parallélogramme  des  forces. 

Voici  quelques  exemples  de  répercussions  :  L'art  pastoral  en 
Mongolie  produit  la  communauté  familiale.  —  La  dissémination 
des  parcelles  de  terre  cultivable  le  long  des  fjords  de  la  Norvège 
impose  l'établissement  en  ménages  séparés.  —  Le  régime  du 
double  atelier  familial  chez  les  Touareg  produit  le  matriarcat. 

On  voit  comment  se  formule  une  répercussion.  On  indique  en 
premier  lieu  la  cause,  et  en  dernier  lieu  la  conséquence.  Le  lien 
entre  la  cause  et  la  conséquence  est  indiqué  par  l'un  des  verbes 
suivants  :  produit,  impose,  développe,  maintient,  dissout,  etc. 
de  façon  à  montrer  dans  quel  sens    l'action   s'exerce. 

Rien  n'est  plus  formateur  pour  le  jugement  que  la  nécessité 
d'établir  les  répercussions  d'une  façon  claire,  précise  et  concise. 
J'ai  pu  l'apprécier  pendant  ces  deux  dernières  années  où  j'ai 
vécu  dans  l'intimité  constante  du  Maître.  Je  ne  puis  trop  en- 
gager les  esprits  qui  veulent  comprendre  la  science  des  sociétés 
à  se  livrer  à  un  travail  analogue  à  ceux  dont  il  me  chargea 
pendant  cette  période. 

Je  veux  parler  de  la  recherche  des  répercussions  qui  se 
trouvent  dans  les  monographies  de  Le  Play.  La  plupart  ne 
sont  pas  indiquées;  il  faut  les  extraire.  C'est  un  travail  qui, 
d'abord,  parait  fastidieux,  long  et  peu  profitable.  Il  faut  relire 
plusieurs  fois  une  monographie  avant  de  découvrir  les  rap- 
ports qu'ont  entre  eux  les  faits  qui  y  sont  contenus.  Pour 
beaucoup  de  ces  faits,  on  ne  trouve  pas  les  liens  qui  les  réunis- 
sent à  l'ensemble  des  autres,  et  cela  décourage.  Tout  ceci 
montre  que  Le  Play  n'a  pas  eu  alors  la  préoccupation  de  formu- 


J 


I-RÉFACE.  il 

1er  des  répercussions.  11  n"a  indiqué  que  les  plus  visibles.  Dans 
les  Ouvriers  Europrens,  il  n'a  voulu  qu'observer  des  faits,  et  les 
accumuler  dans  un  cadre  méthodique.  Ce  n'est  c\\\'apr('.s,  qu'il 
les  a  comparés  entre  eux  pour  en  tirer  des  conclusions.  L'incon- 
vénient de  cette  méthode  est  que  l'on  ne  peut  plus  retrouver 
les  faits  qui  mamjuent,  et  qui  sont  indispensables  pour  arriver 
à  la  synthèse  des  sociétés  étudiées.  Dans  les  monographies  des 
Ouvriers  des  Deux  Mondes,  la  pêche  est  encore  moins  fructueuse. 
Il  arrive  parfois  même  que  les  faits  les  plus  importants  man- 
quent. Cela  provient  de  ce  que  le  cadre  de  la  monograpbie  de 
Le  Play  est  incomplet.  Comme  l'on  se  prend  à  regretter  que 
des  observateurs  si  consciencieux  n'aient  pas  eu  à  leur  service 
les  outils  merveilleux  inventés  par  Henri  de  Tourville  et  Edmond 
Demolins!  Tous  ceux  qui  voudront  refaire  le  travail  dont  nous 
parlons  en  seront  vite  persuadés. 

Malgré  tout  —  et  rien  ne  prouve  mieux  l'excellence  de  l'ou- 
til —  on  arrive  à  dégager  un  certain  nombre  de  répercussions 
qui  s'enchainent,  qui  s'éclairent  mutuellement,  qui  font  devi- 
ner des  lois.  On  sent  que,  si  l'on  possédait  plus  de  répercussions, 
on  verrait  les  lois  apparaître  d'une  façon  tout  à  fait  automatique. 

Voici  comment  on  opère  : 

De  chaque  monographie  on  tire  un  certain  nombre  de  faits 
sociaux  que  l'on  classe  dans  l'ordre  de  la  Nomenclature.  On 
prend  le  premier  de  ces  faits,  et  on  le  compare  à  chacun  des 
autres,  un  à  un,  et  l'on  cherche  comment  il  peut  les  influencer 
ou  être  influencé  par  eux.  Au  bout  d'un  certain  temps,  on  ac- 
quiert une  habileté  très  grande  et  on  ressent  une  véritable  satis- 
faction à  mesure  que  l'hypothèse  d'une  loi  se  dégage  peu  à 
peu  du  rapprochement  de  répercussions  semblables. 

Ce  travail  peut  évidemment  être  fait  sur  d'autres  études  que 
celles  de  Le  Play.  C'est  ainsi  qu'Edmond  Demolins  a  fait  relever 
les  répercussions  contenues  dans  une  foule  de  travaux  par  les 
élèves  de  la  Section  spéciale  de  l'École  des  Roches.  Ceux-ci 
analysèrent  sous  sa  direction  l'Histoire  de  la  formation  particu- 
lariste  d'Henri  de  Tourville,  les  Socirtrs  africaines  de  A.  de 
Préville,  les  Français  d'aujourd'/iui,  la  Route  des  peuples,  etc. 


12  RKPERTOIRE    DES   RÉrERCUSSIONS    SOCIALES. 

Le  Répertoire  est  sorti  de  ce  labeur;  s'il  a  été  dressé  par  le 
Maître  seul,  les  documents  nécessaires  furent  rassemblés  par 
les  élèves.  Ainsi  travaillait  Pasteur,  confiant  à  chacun  de  ses 
disciples  une  tâche  spéciale,  qui  n'avait  d'autre  but  que  de  ci- 
menter l'une  des  pierres  de  l'édifice  dont  il  poursuivait  si  la- 
borieusement la  construction.  Que  devait-il  sortir  de  ce  travail 
obscur  et  ig-noré?  Demolins  ne  le  savait  pas  exactement.  Tou- 
tefois il  avait  confiance,  el  pensait  que  l'expression  de  la  vé- 
rité s'en  dégagerait  un  jour.  U  savait  aussi  que  cette  vérité 
finirait  par  s'imposer  au  monde,  comme  toutes  les  vérités,  après 
des  luttes  plus  ou  moins  longues. 

L'ÉTUDE  DES  SOCIÉTÉS  HUMAINES.  —  Maintenant  que  nous  con- 
naissons la  méthode,  il  s'agit  de  l'appliquer.  Gomment  étudie- 
t-on  une  société.  Pour  cela,  il  faut  se  rendre  sur  place,  et  ceci 
différencie  la  science  sociale  des  autres  sciences  naturelles, 
dans  lesquelles  on  peut  prélever  un  échantillon,  et  l'étudier 
dans  un  laboratoire.  On  étudie  d'abord  le  groupement  le 
plus  simple,  la  famille  ouvrière.  Evidemment,  on  ne  peut 
étudier  toutes  les  familles  ouvrières;  il  faut  choisir  une  famille 
représentative  de  l'état  social.  Dans  les  miheux  simples,  cela 
est  facile,  parce  que  toutes  les  familles  sont  à  peu  près  au  même 
niveau.  Dans  les  milieux  compliqués  où  l'on  rencontre  toute 
une  gamme  sociale  des  familles,  une  difficulté  se  présente  : 
comment  choisir  la  famille-type? 

Au  début  de  la  science,  on  la  choisissait  un  peu  au  hasard. 
De  là,  des  erreurs  quand  on  veut  généraliser  les  observations 
recueillies.  Aujourd'hui,  la  science  est  assez  avancée,  pour  que 
l'on  puisse,  dans  bien  des  cas,  guider  son  choix  à  l'aide  d'une 
hypothèse  basée  sur  les  faits  déjà  connus.  On  prend  donc  une 
famille  répondant  à  cette  hypothèse,  et  l'on  vérifie  si  celle-ci 
est  d'accord  avec  les  faits. 

La  Nomenclature  permet  de  passer  de  la  monographie  de 
famille  à  celle  des  sociétés;  car  elle  embrasse  toute  la  série 
des  faits  sociaux,  et  permet  de  les  relier  entre  eux. 

Edmond  Demolins  comptait  expliquer  le  procédé   en  détail, 


i 


pnL;FACE. 


13 


en  prenant  un  exemple  concret.  Il  devait  choisir  celui  du  Grec 
de  Makri,  décrit  dans  cette  Revne.  Mais  cette  description  nous 
entraînerait  trop  loin. 

Une  fois  la  Méthode  connue  et  son  usage  indiqué,  il  s'agis- 
sait d'exposer  les  rcsullats  que  l'on  obtient  en  s'en   servant. 

Ces  résultats  peuvent  être  classés  de  deux  façons  :  d'une  part 
à  l'aide  du  Réijertoire  des  répercussions,  d'autre  part  à  l'aide 
de  la  Classification   sociale. 

Nous  allons  exposer  successivement  ces  deux  points  de  vue. 

Le  Répertoire  des  répercissioxs.  —  Une  fois  les  répercussions 
trouvées,  il  est  indispensable  de  les  classer. 

La  première  idée  qui  vient  à  l'esprit  est  de  les  classer  d'après 
la  Nomenclature,  et,  ici,  il  y  a  deux  façons  d'opérer.  Les  ré- 
percussions peuvent  être  classées  d'après  la  cause  ou  d'après  l'ef- 
fet. Ainsi,  par  exemple,  la  répercussion  :  En  Mongolie  l'art 
pastoral  produit  la  famille  patriarcale,  classée  d'après  la  cause, 
trouvera  sa  place  dans  le  casier  du  7V«i'«// (art  pastoral j.  Au 
contraire,  classée  d'après  la  conséquence,  elle  devra  se  trou- 
ver dans  le   compartiment  delà  Famille  (famille  patriarcale. 

Pratiquement  chaque  répercussion  sera  inscrite  sur  deux 
fiches.  Pour  faciliter  le  classement,  on  iuscrira  en  haut  de 
chaque  fiche  le  nom  générique  des  compartiments  de  la  Nomen- 
clature où  la  répercussion  doit  être  classée.  Ainsi,  dans  l'exemple 
que  nous  venons  de  citer,  on  inscrira  sur  la  première  fiche  :  Tra- 
vail sur  Famille,  et  sur  la  seconde  :  Famille  de  Travail.  Dans 
chaque  cas,  on  inscrira  en  outre  le  numéro,  —  et,  s'il  va  lieu, 
la  lettre  —  de  la  subdivision  du  casier  de  la  Nomenclature. 
Les  deux  fiches  se  présenteront  donc  comme  suit  : 


TRAVAIL  SUR  FAMILLE 

Eu  Mongolie,  Tart  pastoral  lu'o- 
duit  la  ramillc  patriarcale. 

Se.  soc.  XV,  17<l. 


FAMILLJt;  DE  TRAVAIL 

En  Mon.i^olie.  l'art  pastoral  jiro- 
diiit  la  faaiilio  patriai'calo. 

Se.  soc.  XV.  17(1. 


14 


REPERTOIRE   DES   REPERCUSSIONS   SOCIALES. 


La  fiche  de  gauche  est  classée  au  Travail  I  ',  c'est-à-dire  au 
Travail  de  simple  récolte,  art  pastoral.  La  fiche  de  droite  est 
classée  à  Famille  /,  c'est-à-dire  à  Famille  patriarcale. 

En  bas  se  trouve  la  référence.  Se.  soc,  XV,  170.  Cela  veut 
dire  que  la  répercussion  indiquée  a  été  extraite  dune  étude 
publiée  dans  la  Science  sociale,  tome  XV,  page  170.  Ainsi  tout  le 
monde  peut  contrôler  l'exactitude  des  faits  avancés,  en  retour- 
nant aux  sources  indiquées  d'où  ils  ont  été  relevés  et  commentés  ' . 

Voici  quelques  autres  exemples  de  fiches  : 


p 

TRAVAIL 

SUR 

ÉPARGNE 

1 

>a  cliasse  no  de 

veioppe  pas  la 

pr 

^voyance. 

Phkvii.lk, 

Soc. 

afi-'ic,  138. 

TRAVAIL  SUR  TRAVAIL 

L'élevage  de  la  vache  dans  les 
fjords  entraîne  l'élevage  du  porc 
l)Our  l'utilisatinn  du  petit  lait. 

Fasc.  19,   l.":.!. 


III 

SALAIRE    SUR   TRAVAIL 

Le  prix  élevé  de  la  main-d'ani- 
vre  à  Paris  y  a  fait  échouer  la 
fabrication  des  châles  communs 
à  bon  marché  qui  s'est  localisée 
en  lîrovince  (Lj'on.  Nînioi;,  Pi- 
cardie). 

n.  M.,  /.,  311. 


ÉPARGNE  DE  TRAVAIL 

La  cliasse 

ne  dévelopi»c 

pas 

la 

pr 

evoyance. 

Prévii-i.f., 

Soc.  afric. 

138. 

TRAVAIL    DE  TRAVAIL 

L'élevage  de  la  vache  dans  les 
fjords  entraine  l'élevage  du  porc 
jtour  l'utilisation  du  petit  lait. 

Fasc.  19,  151. 


III 

TRAVAIL    DE   SALAIRE 

Le  prix  éle\  é  de  la  main-d'œu- 
vre à  Paris  y  a  fait  échouer  la 
fabrication  des  châles  communs 
à  bon  marché  qui  s'est  localisée 
en  province  (Lyon,  Nimes,  Pi- 
cardie). 

0.  M..  !..  311. 


1.  On   trouvera  l'explicalion   des  abrévialions   employées   dans  les  renvois  à  la 
page  31. 


rRHFACE. 


GrAce  aux  indications  écrites  en  haut  de  chaque  fiche,  on  peut 
les  classer  rapidement  dans  un  casier  comprenant  autant  de 
compartiments  qu'il  y  a  de  subdivisions  dans  la  Nomenclature. 
Edmond  Demolins  a  constitué  ainsi  le  Répertoire  de  répercus- 
sions qui  compte  actuellement  quelques  milliers  de  répercus- 
sions tirées  des  travaux  de  la  Science  sociale,  des  Ouvriers  Euro- 
péens et  des  Ouvriers  des  Deux  Mo7ides. 

Comme  on  le  voit,  le  travail  qui  précède  est  entièrement  mé- 
canique. Voici  à  quel  résultat  on  arrive. 

Ouvrons,  par  exemple,  le  casier  du  Patronage,  nous  y  trou- 
vons rassemblées  un  certain  nombre  de  répercussions  venues  de 
plusieurs  études  différentes. 

En  voici  une  extraite  des  observations  de  Le  Play  sur  le  pay- 
san d'Orenbourg-  {0.  E.,  II,  G8)  : 

Dans  les  steppes  cV Orenbourg ,  le  patronage  concourt  plus  cl  la 
stabilité  quau  progrès. 

En  voici  une  autre  extraite  des  observations  de  M.  E.  Delbet 
sur  les  paysans  de  Bousrah,  dans  le  Haouran  (0.  E.,  II,  307). 
A  Bousrah,  le  patronage  de  la  communauté  pjrolège  les  inca- 
pables de  la  misère,  7nais  entrave  l'essor  des  individualités  émi- 
nentes. 

En  voici  une  troisième  tirée  des  observations  de  M.  L.  Donnât 
sur  des  paysans  chinois  du  Ning-PÔ-fou  (0.  il/.,  IV,  12G)  : 

Chez  les  paysans  du  Ning-Pô-foii,  la  communauté  soutient  les 
individus,  mais  nuit  ci  l'initiative  individuelle. 

L'analogie  entre  ces  différentes  répercussions  saute  aux  yeux. 
D'après  cela,  on  pourrait  être  tenté  de  dire  que  le  Patronage 
soutient  les  incapables  et  empêche  l'élévation  des  capables. 
Mais  on  trouve,  dans  le  même  casier,  toute  une  autre  série  de 
répercussions  dans  laquelle,  au  contraire,  le  Patronage  tend  à 
élever  les  individus  :  ceci  se  passe  dans  les  pays  anglo-saxons, 
et  l'on  est  amené  à  penser  qu'une  même  cause  ne  produit  pas 
les  mêmes  effets  dans  tous  les  pays.  Cola  provient  de  ce  (pic  la 
structure  des  groupements  n'est  pas  la  même  partout.  Dans  le 
premier  cas,  le  groupement  sur  lequel  agit  le  phénomène  est  la 
famille  patriarcale;  dans  le  second  cas,  la  famille  particulariste. 


16  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

Dès  lors,  nous  formulerons  les  deux  répercussions  de  la  façon  sui- 
vante : 

Le  patronage  imtriai'cal  soutient  l'ouvrier,  mais  ne  Vélève 
pas.  (Dans  le  Répertoire,  cette  répercussion  porte  le  numéro  4, 
section  du  Patronage). 

.  Le  patron  à  formation  particularistc  tend  plus  à  patronner 
Vouvrier  en  l'élevant  quen  l' assistant  (c'est  la  SS''  répercussion 
du  Patronage). 

Je  pense  avoir  montré  clairement  par  cet  exemple  comment 
l'on  arrive  à  préciser  l'énoncé  des  répercussions  trouvées  par  la 
comparaison  des  répercussions  analogues  o])servées  par  des 
observateurs  différents  dans  des  pays  différents. 

Plus  le  nombre  des  répercussions  analogues  est  grand,  et  plus 
on  arrive  à  en  préciser  la  formule.  Quand  on  a  pu  établir 
exactement  les  données  de  plusieurs  répercussions,  on  a  ce  qu'on 
appelle  une  loi  sociale.  La  plupart  des  répercussions  formulées 
dans  le  présent  Répertoire  sont  l'éliauche  de  lois  sociales. 
Edmond  Demolins  n'a  pas  voulu  faire  un  triage  prématuré,  et  il 
nous  présente  simplement  un  répertoire  des  répercussions,  ce 
qui  veut  dire  qu'il  n'est  pas  établi  à  titre  définitif,  et  qu'il  est 
révisable  par  des  observations  complémentaires.  Pourtant  il  est 
plus  qu'un  simple  répertoire  des  répercussions,  puisque  chaque 
formule  est  la  condensation  de  plusieurs  observations  différentes. 
Nous  pouvons  donc  dire  que  c'est  l'essai  d'un  répertoire  des 
lois.  C'est  le  premier  essai  d'une  classification  méthodique  des 
lois  sociales.  C'est  la  première  fois  qu'il  est  donné  au  public  de 
contempler  un  tel  ensemble  de  faits  coordonnés  et  liés  entre  eux 
concernant  la  science  des  sociétés  humaines. 

Tel  qu'il  est,  ce  répertoire  est  un  instrument  de  travail  mer- 
veilleux. Quand  un  observateur  rencontrera  une  répercussion 
déjà  enregistrée,  il  se  contentera  de  la  signaler  sans  insister,  à 
moins  qu'elle  ne  soit  pas  tout  à  fait  conforme.  Dans  ce  cas,  un 
problème  se  pose.  Il  y  a  lieu  d'étudier  plus  exactement  le  phé- 
nomène en  question.  C'est  ainsi  que  le  progrès  se  fait  dans  les 
sciences. 

Le  Répertoire  aura  un  autre  eH'ct.  Il  fera  reposer  la  classifi- 


PRKPAr.E.  17 

cation  des  sociétés  humaines  sur  des  bases  plus  certaines.  La 
dernière  classification  sociale  que  nous  possédons  est  celle 
établie  par  Edmond  Demolins  en  1905,  cVst-à-dire  avant 
qu'il  eût  commencé  le  Répertoire.  Cette  classification  est  certai- 
nement exacte  dans  ses  grandes  lignes,  mais  combien  elle 
acquerra  plus  de  certitude  quand  l'on  aura  pu  indiquer  dune 
fac-on  claire  la  répercussion  qui  engendre  chaque  variété,  chaque 
sous-variété  I  Dieu  n'a  pas  permis  au  savant  de  contempler  ce 
résultat  de  son  œuvre.  Quelle  n'aurait  pas  été  sa  joie,  le  jour  où 
il  aurait  eu  devant  les  yeux  le  grand  tableau  synoptique  des 
sociétés  humaines  ranuées  dans  l'ordre  de  la  complexité  crois  - 
saute,  avec  l'indication  des  répercussions  génératrices  de  chaque 
type,  de  chaque  variété,  de  chaque  sous-variété! 

Ce  travail,  Edmond  Demolins  comptait  le  faire  dans  le  Manuel 
même.  Il  devait  en  former  la  troisième  partie. 

La  classification  socialk  et  lks  tableaux  synoptiques.  — 
D'après  ce  (jue  nous  venons  de  dire,  on  comprend  que  la  clas- 
sification des  sociétés  humaines  repose  sur  la  détermination  des 
répercussions  ({ui  ont  engendré  chacun  des  types  sociaux. 

Comment  peut-on  trouver  les  répercussions  qui  ont  engendré 
un  type  social? 

Edmond  Demolins  avait  résolu  la  question  à  l'aide  des  ta- 
bleaux siinojitiquf^  des  répercussions  relatives  à  un  même  pays. 

Voici  sur  quel  principe  repose  la  confection  d'un  tableau 
synoptique. 

Si  l'on  classe  les  répercussions,  non  plus  d'après  la  Nomen- 
clature, mais  d'après  les  régions,  on  aura  dans  chaque  casier 
toutes  les  répercussions  relatives  au  même  pays. 

Or,  les  répercussions  d'un  même  pays  peuvent  être  rangées 
dans  l'ordre  où  elles  s'engendrent  les  unes  les  autres.  Cela  est 
possible,  car  très  souvent  un  même  fait  social,  qui,  dans  une 
répercussion  donnée,  agit  comme  fait  influençant,  se  trouve  être, 
dans  une  autre  répercussion,  le  fait  influencé,  il  suffit  de  les 
aligner  dans  cet  ordre  pour  voir  apparaître  le  ou  les  points  de 
départ. 

2 


18  RÉPERTOIRE   DES   RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

Nous  avons  montré  i,  d'après  la  pratique  des  tableaux  synop- 
liques,  que  l'on  peut  grouper  ces  points  de  départ  en  deux 
classes  que  nous  avons  appelés  les  causes  génériques  et  les  causes 
modifiantes. 

Les  causes  génériques  d'un  type  sont  celles  qui  ont  contribué 
à  le  former  à  l'origine.  Elles  comprennent  d'abord  le  Lieu  tel 
qu'il  était  au  moment  où  le  groupe  est  venu  s'y  fixer;  et  ensuite 
les  lieux  antérieurs  occupés  par  ce  groupe,  ou,  si  on  veut,  les 
origines  historiques  du  groupe. 

Les  causes  modifiantes  sont  celles  qui  ont  agi  après  que  le 
groupe  s'est  définitivement  fixé.  Elles  comprennent  l'influence 
de  l'agglomération  croissante  de  la  population,  et  celle  des 
autres  groupes  avec  lesquelles  il  se  trouve  en  contact.  Pour  la 
clarté,  on  est  amené  à  faire  deux  tableaux  synoptiques  par  type  : 
le  premier  enregistre  les  phénomènes  dérivant  des  causes  géné- 
riques; le  second,  ceux  qui  proviennent  des  causes  modifiantes. 

Dans  les  temps  modernes,  la  cause  modifiante  qui  a  agi  avec 
le  plus  d'intensité  est  le  développement  des  voies  de  communi- 
cation, amenant  un  conlact  plus  intime  avec  l'étranger.  Aussi, 
en  ce  qui  concerne  l'étude  des  faits  présents,  la  pratique  â-t-eile 
conduit  à  intituler  ces  deux  tableaux,  l'un  le  tableau  avant ^ 
l'autre  le  tableau  après  le  développement  des  transports. 

Comme  exemple,  nous  donnons  ci-dessous  les  tableaux  synop- 
tiques du  Type  savoyard ,  variété  de  la  Tarentaise  "-. 

Nous  pouvons  résumer  ces  deux  tableaux  de  la  façon  sui- 
vante : 

(  , .  {  Montagnes  très  hautes  et 

v  1  îeu  - 

Causes  génériques.       (      ^^'lées  profondes. 

(  Origine  de  la  race Famille  patriarcale. 


Agglomération par  l'action! 

prir-pc   ovf pn'piirpe  î      ' 

transports) 


Causes  modifiantes.  ■?  ^  „  ...  (    par  le  développement  des 

)  Influences  extérieures  .  .  .  '    ' 


1.  Bulletin,  27=  livr.,p.  99. 

:>..  La  Tarentaise  est  un  pays  faisant  partie  de  la  Savoie,  et  comprenant  la  haute 
vallée  de  l'Isère. 


VARIETE    DE    LA    TARENTAISE 


A.  —  Type  ancien. 


Montagne?  très  hautes 
vallées  profondes. 


Zones  étagées  de  pâtu- 
rages et  de  forêts. 


Élevage  des  jeunes  ani-  ^ 

maux  dans  les  pâturages  f       Ebauche   d'tine  classe 

peu  accessibles  (race  ta-  i  patronale  d'éleveurs, 

riue).  ) 

Art     pastoral    trans-  /       „  ,.^  ^.  ...  ,       (       Indépendance    de     la 

humant.  S       Habitations  multiples.      ^^^^^^^ 


Industries  laitières 
dans  les  pâturages  acces- 
sibles. 


Prédominance  des  biens  )       t^     ,        4       _.       

,  ..              f  Forte  autonomie  com- 

eommuuaux    (pâturages  ^  ™,„,„ip 

et  forêts).                            )  muuaie. 


Vallées    orientées    de  ^       ^"""'^    exposition    au  ^       Culture    de   la    \-igue  ) 
i7„t  A  !>>>.,„„<.  ^  soleil   de   l'un   des  ver-  >  et  des  arbres  fruitiers  sur  r       l'etite  propriété. 

(  sauts.  ;  ce  versant.  ) 


l'Est  à  l'Ouest. 


'       Moutons,  pour    laine;  \       Tissage     pendant    les 

„  „         ...  ,.-     ,       ,TJ.        •!.■   1     j.     i  \  chanvre  pour  toile.  (   veillées  d'hiver. 

Communications    dif-  \       Nécessite  de  tout  pro-  )  '^ 


Née 
I  duire. 


Climat  froid.  |  Stabulation   d'hiver. 

Sol  peu  transformable  \  ■c.„-„    ,.■      „t     -i-i^t 

...     ...  ,  Emigration  et  célibat. 

et  Umite.  /  * 


Abeilles,    pour    miel  ; 
culture  des  céréales. 


Culture  fourragère. 


Appropriation  des  par- 
ties défrichées. 


irigino  patriarcale. 


f  L'émigration  est  tem- 

Famille  devient  quasi  N  poraire,  ou   avec    esprit 

patriarcale.                        1  de   retour   et   dans   des 

(  métiers  subordonnés. 


B.  —  Type  récent. 


/       Défrichement. 


Culture  intensive. 


Industries    laitières  eu     vue 
epuis  le  développement  des    /    de  l'exportation. 
isports.  ( 


Tourisme. 


Dissolution   des    communau- 
tés quasi  patriarcales. 

Appropriation  des  biens  com- 
munaux. 

l       Formation  d'une  classe  rela- 
V  tivement  supérieure. 

[       Elevage  du  porc  pour  utiliser 
^   le  petit  lait. 

I       Développement  du  luxe. 


Utilisation  des  chutes   d'eau  (       Les  résultats  ne  se  sont  pas 
par   des  capitalistes  étrangers  (  encore  manifestés, 
au  pays. 


Concurrence  extérieure. 


(  Disparition  du  mouton ,  ilu 
}  chanvre  et  des  industries  do- 
(  niestiqnci. 


Grande  propriété  sur  la  mon- 
tagne. 


20  RÉPERTOIRE    DES    UÉrERCLSSIONS    SOCIALES. 

Voici  un  autre  exemple,  celui  de  la  plaine  saxonne^  étudiée 
par  M.  Paul  Roux.  En  opérant  comme  précédemment,  on  arrive 
au  résumé  suivant  : 


Causes  génériques. 


.Causes  modifiantes. 


L  Lieu Plaine  pauvre. 

(  Origine  de  la  race Famille  particulariste. 

l  Agglomération (par  l'action;. 

)  ,  .,  ...  (  (parle  développement  des 

/  Influences  extérieures  ■  ■  .  \      ,  . 

(  (      transports). 


On  voit  comment  il  devient  facile  maintenant  de  comparer  les 
types  entre  eux,  et  de  les  classer  d'après  les  causes  qui  ont  con- 
tribué à  leur  formation. 

iMais  on  peut  également  les  classer  d'après  les  effets  princi- 
paux produits  par  ces  causes.  Nous  soulignons  principaux, 
parce  que  les  effets  sont  tellement  nombreux  que  l'on  se  per- 
drait dans  le  détail  si  l'on  ne  faisait  un  choix  judicieux  des 
phénomènes  les  plus  marquants,  des  répercussions  les  plus 
fortes.  Nous  avons  appelé  ^  ces  répercussions  les  répercussions 
profondes.  On  les  reconnaît  en  ce  qu'elles  produisent  des  chan- 
gements intenses  et  durables  dans  la  constitution  des  groupe- 
ments qu'elles  affectent.  Quant  aux  autres  répercussions  ou  rey^er- 
cussions  superficielles,  elles  n'amènent  que  des  changements  de 
détail.  Voici  des  exemples  de  répercussions  profondes  :  En  Mon- 
golie, l'art  pastoral,  produit  la  communauté  familiale  (c'est 
l'origine  du  type  du  Pasteur  nomade).  —  La  dissémination  des 
parcelles  de  terre  cultivable  le  long  des  fjords  de  la  Norvège 
impose  l'établissement  en  ménages  séparés  (c'est  l'origine  de  la 
famille  particulariste).  —  Le  sous-sol  houiller  dans  le  Borinage 
y  a  développé  l'art  des  suisses  à  grande  profondeur  (c'est  l'ori- 
gine du  type  borain). 

Voici  des  exemples  de  répercussions  superficielles  : 

La  pauvreté  des  émigrants  allemands  des  régions  monta- 
gneuses les  oblige  à  se  fondre  dans  le  milieu  ambiant.  —  Les 

1.  Bulletin,  27Mivr.,  p.  98. 


PREFACE.  21 

conquêtes  (1<^  la  chevalerie,  au  moyen  âge,  n'étaient  pas  stables, 
parce  qu'elles  n'étaient  pas  accompagnées  d'émigrants  agri- 
coles. 

Et  maintenant,  nous  avons  réalisé  la  synthèse  des  groupe- 
ments. D'ime  part,  nous  avons  déterminé  les  répercussions 
génériques;  de  l'autre,  les  répercussions  profondes.  Nous  sup- 
primons les  chaînons  intermédiaires  et  les  branches  secondaires. 
D'une  part,  nous  avons  les  causes  générales;  de  l'autre,  les 
elfets  principaux.  Englobant  les  deux  dans  une  formule  succincte^ 
nous  énonçons  \^  formule  sociale  du  territoire  K  Nous  aurons, 
en  réalité  deux  fornmles  pour  chaque  type  :  la  première, 
appelée  formule  de  formation,  est  tirée  du  tableau  synoptique 
avant  le  développement  des  transports;  la  seconde,  ovx  formule 
d'évolution,  extraite  du  tableau  après  le  développement  des 
transports. 

Si  l'on  applique  ces  données  au  type  de  la  Tarentaise  dont 
nous  parlions  plus  haut,  on  voit  que  la  montagne  a  changé  la 
famille  qui,  de  patriarcale  qu'elle  était,  est  devenue  quasi  pa- 
triarcale; et,  d'autre  part,  quota  montagne  très  haute  dominant 
des  vallées  profondes,  en  rendant  l'art  pastoral  transhumant, 
oblige  aux  habitations  multiples,  ce  qui  amène  l'indépendance 
de  la  femme. 

Nous  proposerons  donc  la  formule  sociale  suivante  : 

Formule  de   formation  de  la  Tarentaise  : 

La  montagne  très  haute  unie  à  la  vallée  profonde  rend  In 
famille  quasi  patriarcale  et  émancipe  la  femme,  par  suite  do  la 
multiplicité  des  habitations  imposées  par  l'art  pastoral  transhu- 
mant. 

En  opérant  de  la  même  façon  sur  le  tableau  synoptique 
du  type  modifié  par  les  transports,  nous  arriverons  à  la  fornmle 
suivante  : 

Formule  d  évolution  de  la  Tarentaise  : 

Le  développement  des  transports  a  poussé  à  une  s])éoiali- 
sation  vers  les  industries  laitières  qui  rend  la  famille  instable 

1.  Bulletin,  27"  livr.,  p.  '.i'.). 


:22  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

et  développe  la  ,i;raiide  propriété  au  détriment  des  biens  com- 
munaux. 

Quand  on  a  les  foruiules  sociales  d'un  certain  nombre  de 
groupements,  on  peut  les  classer. 

Nous  regrettons  profondément  qu'une  mort  impitoyable  ait 
empêché  la  réalisation  de  ce  projet  grandiose.  Edmond  Demo- 
liiis  devait  le  faire  au  retour  des  vacances.  Il  comptait  déter- 
miner la  classification  générale  des  races  les  plus  importantes. 
Ensuite,  il  comptait  sétendre  d'une  façon  plus  détaillée  sur  la 
variété  du  type  français. 

La  France  et  ses  subdivisions  soci.x^les.  —  La  classification 
«les  différentes  variétés  et  sous-variétés  du  type  français  devait 
se  faire  sur  un  plan  absolument  semblable  à  la  classification 
générale  que  nous  venons  d'exposer.  Cette  étude  a  déjà  été 
préparée  pour  les  variétés  sociales  du  midi  et  du  centre,  par 
Demolins  dans  le  premier  volume  des  Français  d' auj oiirdliui . 
Remarquons  en  passant  qu'il  n'a  jamais  publié  le  second  vo- 
lume de  cet  ouvrage.  La  raison  en  est  simple.  L'invention  du 
Répertoire  était  venue  entre  temps  bouleverser  l'orientation  des 
études,  et  il  se  proposait  même  de  refondre  le  premier  volume 
avant  décrire  le  second.  Il  aurait  trouvé  les  bases  de  ce  travail 
à  l'aide  de  l'Enquête  sociale  sur  le  pays  que  nous  poursuivons 
en  ce  moment.  C'est  là  une  œuvre  de  longue  haleine,  mais  il 
y  a  tout  lieu  d'espérer  quelle  sera  menée  à  bonne  fin. 

Le  plan  de  la  nouvelle  étude  devait  différer  notablement  de 
la  première.  On  se  souvient  du  plan  suivi  dans  les  Français 
d'aujourd'hui.  L'auteur  divisait  la  France  en  deux  parties 
d'après  la  question  des  origines,  ou,  si  l'on  préfère,  de  la  for- 
mation sociale.  Les  types  du  midi  et  du  centre  ont  une  origine 
patriarcale,  par  suite  de  la  prédominance  des  pâturages;  ceux 
du  nord  ont  été  plus  ou  moins  désorganisés  par  la  Forêt, 
mais  par  contre  ils  ont  été  plus  mélangés  de  colons  francs,  c'est- 
à-dire  qu'ils  ont  reçu  un  appoint  considérable  d'éléments  par- 
ticularistes.  C'est  grâce  à  ce  fait  que  la  supériorité  sociale 
appartient  à  la  partie  septentrionale  du  pays.  L'inconvénient  de 


l'RlCKACE.  23 

ce  plan  est  qu'il  est  difficile,  aujourd'hui,  d'évaluer  les  degrés 
de  l'influence  particulariste  dans  chaque  région. 

D'après  le  nouveau  phin,  la  France  devait  être  divisée  en 
deux  parties  par  une  ligne  allant  à  peu  près  de  Bayonne  à 
Rocroy.  Au  sud-est  dominent  les  montagnes;  au  nord-ouest  les 
plaines.  Dans  chacune  de  ces  deux  parties,  on  devait  classer 
les  types  sociaux,  en  partant  de  ceux  où  dominent  les  travaux 
de  simple  récolte  pour  finir  par  ceux  où  les  Transports  jouent 
un  rôle  prépondérant.  En  d'autres  termes,  on  devait  aller  dans 
l'ordre  de  la  complication  croissante,  de  la  spécialisation  crois- 
sante. 

Ce  plan  a  l'avantage  de  partir,  d'une  façon  plus  exclusive, 
des  faits  actuels  observables.  Il  est  évident  qu'on  devait  arriver 
à  élucider,  en  passant,  la  question  des  origines,  au  moins  dans 
beaucoup  de  cas.  Il  est  inutile  de  faire  remarquer  combien  le 
nouveau  plan  doit  au  Répertoire. 

Nous  donnons  ci-dessous,  les  notes  rédigées  à  ce  sujet  par 
Edmond  Demolins  lui-même.  On  y  verra  clairement  comment 
ce  nouveau  plan  doit  sa  naissance  au  Répertoire  : 

L'évolution  sociale  résultant  du   Lieu. 

La  vie  sociale  se  complique  généralement  dans  l'ordre  suivant  : 

1°  A  mesure  que  l'altitude  va  en  décroissant  (parce  que  celte  décroissance 
fait  passer  des  travaux  les  plus  simples  à  des  travaux  de  plus  en  plus  com- 
pliqués et  variés)  ; 

2'^  A  mesure  que  le  sol,  ou  le  sous-sol,  devient  plus  riche  (parce  que  cette 
richesse,  en  fournissant  aux  plus  capables  les  moyens  de  s'élever,  accuse  da- 
vantage l'infériorité  des  incapables)  ; 

3"  A  mesure  que  les  productions  spontanées  (vég>'inh's  on  animales)  vont 
en  décroissant  (parce  que  à  mesure  que  cette  ressource  spontanée  fuit  défaut, 
on  doit  compter  de  plus  en  plus  exclusivement  sur  son  travail  personnel  i  ; 

4"  Ainsi  on  évitera  :  a)  l'erreur  des  anciens  géographes  qui  se  bornaient  à 
une  sèche  nomenclature  géographique  ; 

6i  l'erreur  de  Daudet  et  de  Taine  qui  voulaient  tout  expliquer  par  la  géogra 
phie.  c'est-à-dire  par  le  milieu  physique. 

On  va  voir  en  effet  qu'il  faut  tenir  compte  de  beaucoup  d'autres  (Méments. 

Le  premier  de  ces  éh'ments  est  le  Travail. 

En  effet,  le  Lieu  agit  sur  l'homme  principalement  par  Tintcrmédiaire  du 
Travail. 


24  RÉPERTOIRE   DES    RÉI'ERCLSSIOiNS    SOCIALES. 

Cette  loi,  qui  résume  l'inlluence  sociale  des  phénomènes  du  Lieu  indique  le 
plan  que  Ton  doit  suivre  dans  un  expcsr  méthodique  de  la  géographie;  on 
doit  suivre  pour  chaque  région  d'un  même  pays  l'ordre  de  la  complication 
sociale  croissante. 

Pour  la  France,  par  exemple,  on  devrait  donc  étudier  d'abord  le  midi  et  le 
Sud-Est  où  dominent  les  Pyrénées  et  les  Alpes,  puis  le  Massif  central  dominé 
par  les  Cévennes  et  les  Monts  d'Auvergne,  puis  l'Est  où  le  .Jura  et  les  V'osges 
font  sentir  leur  influence  prépondérante.  Ce  n'est  qu'en  suite  qu'on  abor- 
derait les  régions  de  plaines  qui  caractérisent  l'Ouest  de  la  France  et  dont  la 
limite,  en  allant  du  Sud-Ouest  au  Nord,  est  formée  par  les  Plaines  des  Landes 
de  la  Gironde,  du  Berry,  de  la  Sologne,  de  la  Brie,  de  la  Champagne  et  de  la 
Flandre. 

Les  subdivisions  de  chacune  de  ces  régions  devraient  être  établies  d'après 
la  même  règle  de  la  complication  sociale  croissante. 

Dans  les  Français  d'aujourd'hui,  i'ai  essayé  de  donner  une  première  ébauche 
de  ce  plan.  Cet  essai,  malgré  ses  nombreuses  imperfections,  peut  du  moins 
fournir  une  indication.  C'est  ce  qui  faisait  dire  à  Elisée  Reclus  que  ce  plan 
d'étude  était  le  meilleur  qu'il  soit  possible  de  se  tracer. 

Ce  plan  donnerait 

L  Midi  et  Est. 

£0  Pyrénées  et  Alpes  :  Pâturages  dominant  avec  productions  arborescentes 
dans  les  parties  basses. 

2'^'  Massif  central  :  Pâturages  avec  peu  de  productions  arborescentes  et 
compliquées  de  petite  culture  pauvre  et  de  petit  commerce  (colportage  et  bro 
cantage). 

3*^  Jura  et  Vosges  :  Pâturages  et  exploitation  forestière,  compliquées  de 
petite  industrie  et,  récemment  dans  certaines  parties,  de  grande  industrie 
métalluryiquc. 

IL  Ouest  et  Nord. 

1"  Dans  les  plaines  du  Sud-Ovest  iLandes  et  Gironde)  :  Petite  culture 
domine  (céréales  et  vigne). 

2°  Dans  les  plaines  de  la  Vendée,  du  Plateau  et  du  Berrij  :  Petite  culture 
en  métayage  avec  plus  grandes  propriétés. 

3°  En  Bretagne  :  Idem,  associée  à  l'élevage. 

4"  En  Normandie  :  Elevage  associé  à  la  culture  et  à  V industrie. 

ri»  Les  /jlaines  du  Nord:  Grande  culture  spécialisée  et  industrielle  avec, 
dans  le  Nord,  développement  de  la  grande  i)idustrie. 

Lks  problèmes  sociaux.  —  Après  la  science  pure  devaient 
venir   les  applications  de  la  science. 

Puisque  les  lois  sociales  existent,  et  que  riiumanité  doit  s'y 
conformer  bon  gré  mal  gré,    on  peut  arriver  à  déterminer  le 


l'REFACE. 


9:; 


sens  dans  lequel  les  groupements  évoluent,  et  par  conséquent 
prévoir  les  changements  (jui  se  produiront  à  une  échéance  plus 
ou  moins  brève,  ou  tout  au  moins  connaître  dans  quel  sens 
agissent  les  forces  naturelles  auxquelles  Ihumanité  est  sou- 
mise. 

Dans  bien  des  cas,  l'homme  lutte  inconsciemment  contre 
ces  forces  cachées,  lutte  inégale  dans  laquelle  il  s'épuise  en 
vain,  pendant  la  plus  grande  parlie  do  son  labeur. 

Quelle  économie  le  jour  où  l'homme,  connaissant  l'action 
des  forces  sociales,  saura  les  employer  à  son  profit  comme  il 
emploie  à  son  profit  les  forces  physiques,  la  chaleur,  l'électri- 
cité !  Ce  jour-là,  la  question  sociale  possédera  des  éléments  de 
solutions  qui  lui  ont  fait  défaut  jusqu'ici. 

Et  ceci  intéresse  tout  le  monde. 

Les  grands  magasins  doivent-ils  fatalement  faire  disparaître 
les  petits? 

Le  socialisme  est-il  le  régime  de  l'avenir? 

Que  penser  du  péril  jaune?  Sous  quelle  forme  nous  menace- 
t-il? 

Et  nos  enfants,  vers  quelles  professions  devons-nous  les 
orienter? 

Et  nos  capitaux,  de  quelle  façon  devons-nous  les  employer? 

Et  la  question  du  paupérisme? 

Et  la  question  de  l'alcoolisme?  celle  de  la  criminalité?  Et  le 
féminisme,  dans  quelle  mesure  peut-il  se  réaliser? 

Questions  troublantes  qui  nous  intéressent  tous!  Questions 
toujours  à  l'ordre  du  jour  et  jamais  résolues! 

Questions  jamais  résolues,  parce  que  chacun  apporte  ses 
idées  personnelles  dans  le  débat,  ou  tout  au  plus  un  embryon 
insuffisant  d'observations  anarchiques. 

Questions  sur  lesquelles  la  science  sociale  est  appelée  à  jeter 
une  lumière  plus  grande,  parce  qu'elle  part  d'observations  ana- 
lytiques précises,  d'où  elle  remonte,  par  un  procédé  méthodi- 
que, vers  les  faits  généraux. 

On  en  vit  un  exemple  remarquable,  il  y  a  quelques  années. 
C'était  au  début  de  la  guerre  du  Transvaal,  au  moment  des  dé- 


26  RÉPERTOIRE   DES   RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

bâcles  de  Ladysmitli  et  de  Maggei-sfontein.  Tout  le  monde  ap- 
plaudissait l'héroïsme  des  Boers  et  ne  doutait  pas  que  l'expul- 
sion des  Anglais  du  sud  de  l'Afrique  ne  fût  proche.  On  voyait  là 
une  analogie  frappante  avec  l'émancipation  des  États-Unis  un 
siècle  plus  tôt. 

Pourtant  une  petite  brochure  parut,  prédisant,  à  l'encontre 
de  l'avis  général,  et  malgré  les  apparences  du  moment,  le  suc- 
cès final  (les  Anglais. 

On  ne  vit  pas  assez  que  cette  prédiction  reposait  sur  une  base 
scientifique,  et  on  la  combattit  avec  des  arguments  tirés  du 
sentiment.  Il  s'agit  Inen  de  sentiment  en  science  !  Le  géologue 
qui  prédit  une  éruption  volcanique  manque-t-il  de  cœur?  L'as- 
tronome qui  prédirait  la  rencontre,  parla  Terre,  d'une  comète 
est-  il  fermé  à  tout  sentiment  élevé?  L'homme  qui  prédit  que  telle 
race  supplantera  telle  autre  n'a-t-il  donc  aucune  générosité? 
Xon,  cent  fois  non  !  Il  a  tout  simplement  le  courage  de  dire  tout 
haut  la  vérité,  et  cela  vaut  mieux  que  de  faire  comme  l'autru- 
che, de  fermer  les  yeux  au  danger  pour  l'ignorer,  et  le  croire 
ainsi  supprimé  ! 

Edmond  Demolins  ne  prit  pas  pa.Ttipou7'  les  Anglais  contre  les 
Boers,  comme  on  l'a  dit.  Il  a  prédit  le  triomphe  final  des  Anglais 
en  se  basant  sur  la  supériorité  de  leur  organisation  sociale. 
D'après  lui,  les  Anglais,  même  battus  complètement  sur  le  ter- 
rain militaire,  étaient  designés  à  prédominer  sur  les  Boers  sur  le 
terrain  social. 

Il  savait  que  les  Boers  ne  sont  pas  des  Yankees.  Il  savait  que, 
jadis,  les  Saxons  furent  conquis  par  l'épée  des  Normands,  à 
l'époque  de  Guillaume  le  Conquérant,  mais  que,  cependant, 
quelques  siècles  plus  tard,  les  Saxons  avaient  reconquis  leur  in- 
dépendance individuelle,  et  fait  prédominer  leurs  mœurs  et  leurs 
coutumes  sur  celles  des  Normands  ! 

Mais  alors,  dira-t-on,  la  science  sociale  conduit  au  plus  déso  - 
lant  des  fatalismes?  Non,  la  liberté  de  l'homme  reste  entière  , 
comme  elle  reste  entière  devant  les  lois  de  la  physique  ou  de  la 
chimie. 

Mais  alors,  que  valent  les  prédictions  de  la  science  sociale  ? 


l'RKFACE.  27 

Les  prédictions  de  la  science  sociale  sous-entendent  quelque 
chose  (jiii  n'est  pas  énoncé.  Elles  sous-entendent  le  maintien  de 
la  forme  sociale  actuelle.  Dans  le  cas  des  An,i;lais  et  des  Boers, 
la  prédiction  d'Edmond  Demolins  sous-entendait  que  les  Boers 
auraient  conservé  leur  formation  sociale  actuelle.  Mais  il  était 
certain  que  les  Boers  ne  chaniieraient  pas  leur  formation  sociale 
parce  quils  ignoraient  leur  infériorité  à  ce  sujet. 

Tous  les  Français  n'ignorent  pas  aussi  complètement  que  les 
Boers  leur  infériorité  sociale  vis-à-vis  dos  Anglo-Saxons.  mais 
pourbeaucoup  cette  infériorité  est  voilée  par  la  supériorité  scien- 
tifique, artistique  et  littéraire,  par  la  supériorité  du  bon  eoùtou 
de  l'esprit  d'invention. 

Nous  le  reconnaissons  volontiers,  en  tant  qu'individu,  le  Fran- 
çais est  très  souvent  supérieur  à  l'Anglais.  Il  a  l'esprit  plus 
vif  et  plus  clair,  la  compréhension  plus  prompte,  le  goût  plus 
sur,  la  sociabilité  plus  développée.  Mais,  eu  tant  que  meml)re 
d'un  g-roupement  social,  il  lui  est  de  beaucoup  inférieur.  Au 
Français,  il  manque  le  sens  de  la  disciphne,  le  sens  de  la  res- 
ponsalnlité  sociale.  Que  l'on  compare  n'importe  quel  genre 
d'association  et  l'on  sera  vite  édifié.  Qu'il  s'agisse  du  Par- 
lement ou  de  la  Commune,  des  syndicats  ou  des  corporations, 
de  l'organisation  des  colonies  ou  des  ateliers,  et  la  supériorité 
éclate,  saute  aux  yeux.  Tel  est  le  vrai  sens  qu'il  faut  donner  au 
mot  supériorité  sociale,  et  c'est  de  cette  supériorité  sociale  qu'Ed- 
mond Demolins  parlait  quand  il  écrivit  son  livre  sur  la  Supério- 
rité des  Anglo-Saxons. 

Revenons  aux  applications  de  la  science  sociale.  Edmond  De- 
molins comptait  donner  comme  exemple,  la  question  du  fémi- 
nisme, celle  de  la  morale,  celle  du  socialisme,  etc. 

Gomment  peut-on,  par  la  science  sociale,  étudier  ces  ques- 
tions ? 

Rien  ne  vaut  un  exemple  concret,  pour  bien  compren- 
dre comment  on  peut  appliquer  la  méthode  de  la  science 
sociale. 

Prenons  cet  exemple  parmi  les  cultures  intellectuelles,  la  poé- 
sie épique  si  l'on  veut. 


28  ru'PERTOIRE    DES    RÉrERCUSSIONS    SOCIALES. 

Si  Ion  veut  étudier  ce  genre  littéraire,  au  point  de  vue  social^ 
il  faut  d'abord  définir  exactement  ce  que  l'on  entend  par  pure 
poésie  épique,  de  façon  à  bien  délimiter  le  terrain. 

Il  faut  alors  prendre  chaque  peuple  dans  un  ordre  méthodi- 
que, en  allant  du  plus  simple  au  plus  compliqué.  On  examine 
quels  sont  ceux  d'entre  eux  où  la  poésie  épique  s'est  manifestée  et 
développée. 

On  commencera  donc  par  les  Pasteurs  nomades,  et  l'on  cher- 
cbera  s'ils  ont  cultivé  la  poésie  épique  soit  dun  façon  perma- 
nente, soit  simplement  d'une  façon  temporaire.  Dans  le  premier 
cas,  on  cherche  quel  rapport  il  peut  y  avoir  entre  l'art  pastoral 
et  la  poésie  épique;  dans  le  second  cas,  il  faut  trouver  quelle  est 
la  cause  ou  les  causes;  qui.  à  une  certaine  époque,  a  pu  la  dé- 
velopper; cela  est  dû  à  l'influence  étrangère  ou  à  un  état  par- 
ticulier de  la  société  pastorale  à  ce  moment. 

On  fait  la  même  recherche  pour  les  peuples  simples,  vivant 
de  la  pèche,  de  la  chasse,  de  la  cueillette  ;  ensuite  pour  les  peu- 
ples agricoles,  industriels,  commerçants,  etc. 

On  élimine  ceux  où  la  poésie  épique  n'a  pas  existé  ;  on  com- 
pare les  autres  entre  eux,  et  l'on  voit  alors  apparaître  un  certain 
nombre  de  causes  communes  qui  ont  pu  produire  la  poésie 
épique.  Et  ceci  permettra  de  classer  les  dilterentes  variétés  de 
ce  genre,  d'après  leurs  causes  sociales. 

Quand  on  connaît  les  causes  qui  favorisent  le  développement 
d'un  genre  littéraire  donné,  on  peut  prévoir  si  ce  genre  est 
appelé,  dans  l'avenir,  à  progresser  ou  à  décroître. 

Sans  doute,  plus  les  sociétés  deviennent  riches  et  civilisées, 
plus  elles  sont  compliquées,  et  plus  il  est  difficile  d'analyser  les 
phénomènes  qui  s'y  passent.  Mais,  si  cette  étude  a  été  précédée 
de  celle  des  sociétés  simples,  on  possède  là  une  base  solide  de 
connaissances,  qui  permet  de  s'élever  facilement  à  la  compré- 
hension des  choses  plus  difficiles,  qui  autrement  nous  auraient 
échappé. 

Sans  doute  cette  manière  d'opérer  paraîtra  longue  et  ennuyeuse 
aux  esprits  superficiels  qui  aiment  à  en  venir  de  suite,  et  sans 
effort,  aux  conclusions.  C'est  cependant  la  voie  laborieuse  qui 


PRÉFACE.  21) 

permet  d'arriver  à  la  vérité  par  l'observation.  Toutes  les  sciences 
n'ont  été  établies  et  n'ont  progressé  que  de  cette  façon. 

Conclusions.  —  Je  pense  avoir  donné  aux  lecteurs  une  idée 
exacte  de  la  façon  dont  a  été  conçu  et  exécuté  le  Répertoire  des 
répercussions. 

Ce  n'est  pas  un  ensemble  de  décrets  sortis  de  la  tête  de  l'au- 
teur. C'est  un  amas  d'observations  mis  en  ordre. 

Tout  le  monde  a  compris  l'immensité  du  labeur  souterrain 
qu'il  a  fallu  déployer  avant  qu'un  tel  exposé  puisse  voir  le  jour. 
Il  n'est  plus  possible  de  nier  maintenant  l'existence  de  la  science 
sociale . 

Oui,  la  science  sociale  existe.  Elle  possède  un  outil  merveil- 
leux pour  analyser  les  groupements  humains  quels  qu'ils  soient  : 
la  Nomenclatui'e.  Elle  possède  le  moyen  de  connaître  les  réper- 
cussions ou  réactions  des  éléments  sociaux  les  uns  sur  les  autres. 
Elle  possède  un  cadre  approprié  pour  classer  méthodiquement 
les  répercussions,  et  dégager  mécaniquement  les  lois  sociales  : 
le  Répertoire.  Elle  a  ses  procédés  pour  synthétiser  les  groupe- 
ments et  les  comparer.  Qu'il  y  ait  eu  des  erreurs,  surtout  au 
début,  nous  le  reconnaissons  volontiers.  Observations  incom- 
plètes et  hypothèses  hasardées  n'ont  pas  manqué.  Il  en  est  de 
même  dans  toutes  les  sciences,  et  il  devait  en  être  ainsi  en 
science  sociale. 

Mais  peu  à  peu.  les  observations  se  multiplient,  se  contrôlent, 
deviennent  plus  complètes  et  plus  exactes.  Les  théories  trop 
hasardées  sont  redressées,  les  angles  trop  vifs  s'émoussent;  les 
faits  se  relient  entre  eux  et  s'enchaiueut  ;  l'ensemble  des  connais- 
sances prend  corps.  Ainsi  s'affermit  peu  à  peu  l'autorité  d'une 
méthode  que  l'on  avait  jugée  parfois  sévèrement  à  ses  débuts 
sur  des  résultats  de  détails.  Entre  les  mains  d'ouvriers  inexpéri- 
mentés ce  merveilleux  outil  ne  pouvait  pas  donner  la  mesure  de 
sa  valeur  et  les  meilleurs  ouvriers  sont  inexpérimentés  en  pré- 
sence d'un  outil  aussi  nouveau. 

Il  est  plus  facile  d'imaginer  des  solutions  que  de  recueillir 
des  observations.  Il  est  plus  facile  de  discuter  les  conclusions  que 


30  RÉPERTOIRE   DES    RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

(l'étudier  la  Méthode!  Aussi  a-t-on  critiqué  beaucoup  plus  nos 
conclusions  et  nos  hypothèses  que  notre  méthode.  Pourtant 
celle-ci  peut  redresser  des  erreurs  et  aboutir  à  un  résultat  positif 
là  où  la  critique  se  borne  à  une  œuvre  négative. 

Il  est  mieux  d'édifier  cjue  de  détruire!  Edmond  Demolins  a 
été  un  des  grands  architectes  de  la  science  sociale. 

Après  les  Français  d'aujourd'hui,  les  Grandes  routes  des  peu- 
ples et  la  Classification  sociale,  le  présent  travail  vient  montrer 
quel  a  été  son  véritable  rôle  dans  la  constitution  de  la  science 
sociale. 

Paul  Descamps. 


Dans  le  Répertoire,  les  répercussions  sont  rangées  d'après  les 
divisions  et  les  subdivisions  de  la  Nomenclature.  Ce  Répertoire 
est  loin  d'être  complet.  Il  ne  comprend  que  les  Répercussions 
qui  ont  été  formulées  jusqu'à  ce  jour.  Il  en  résulte  que  certaines 
subdivisions  sont  beaucoup  plus  chargées  que  d'autres,  au  hasard 
des  études  qui  ont  été  entreprises. 

Certaines  des  subdivisions  de  la  Nomenclature  manquent 
complètement  dans  ce  Répertoire.  Il  y  a  même  de  grands  casiers 
absolument  vides,  comme  ceux  concernant  les  Unions  de  com- 
munes, VÉtranger,  l'Histoire  et  le  Rang  de  la  race. 

Au  reste,  les  casiers  sont  très  inégalement  remplis.  Les  plus 
charges  sont  ceux  du  Travail,  de  la  Propriété,  de  la  Famille,  des 
Cultures  intellectuelles  et  de  Y  État.  Ces  deux  derniers  ordres  de 
faits  montrent  des  préoccupations  chères  à  notre  race.  Les  trois 
premiers  sont,  après  le  Lieu,  ceux  qui  figurent  en  tête  de  la 
Nomenclature.  Ce  sont  les  faits  les  plus  simples  et  les  plus  impor- 
tants, ceux  sur  lesquels  repose  l'étude  de  toute  société  humaine. 

Comme  toutes  les  sciences,  la  science  sociale  a  commencé 
par  la  connaissance  des  phénomènes  les  plus  simples.  Mais  cette 
connaissance  même  lui  permettra  d'arriver  progressivement  à 
celle  des  phénomènes  les  plus  complexes. 

P.  D. 


PRKFACE.  ;{I 


EXPLICATION  DES  SIGNES  ABRÉVIATIFS  EMPLOYÉS  DANS  LE 
[{ÉPEBTOIRE 

Se.  soc.  signifie     Science  sociale. 

O.E.  —        Les  Ouvriers  Européens. 

0.  M.  —        Les  Ouvriers  des  Deux  Mondes. 

La  Route  —        Comment   la  route  erre  le  type  social,   par 

E.  Demolins. 
A7iglo-Sa,vons  —         A  quoi  tient  la  supériorité  des  Anglo-Saxons, 

par  E.  Demolins. 
Franc,  ifauj.  —        Les  Français  d'aujourd'hui,  par  E.  Demo- 

lins. 
Soc.  a  fric.  —        Les  Sociétés  africaines,  par  A.  de  Pré  ville. 

Hisf.  de  la  form.  part.       —        Histoire  de  la  formation  particutarisfe,  par 

H.  de  Tourville. 
Confit,  de  VAngl.  —        Constitution  de  l'Angleterre,  \)diVY.\.e^\di\. 

Grèce  anc.  —        La  Grèce  ancienne,  par  G.  d'Azambuja. 

Libre-éch.  et  protect.      —        Libre-échange  et  protection,  par  L.  Poinsard. 
Bull.  —        Bulletin    de    la   Société   internationale    de 

Science  sociale. 
Rép.  —         Hépercussion  sociale. 


RÉPERTOIRE 

DES  RÉPERCUSSIONS  SOCIALES 


Je  voudrais  établir  nettement  et  par  de  nombreux  exemples, 
que  l'étude  des  phénomènes  sociaux  repose  sur  une  base  aussi 
scientifique  que  Tétude  des  autres  phénomènes  naturels. 

Pour  qu'il  y  ait  une  science  sociale,  il  faut,  de  toute  nécessité, 
que  les  phénomènes  sociaux  réagissent,  ou  se  répercutent ,  les 
uns  sur  les  autres,  indépendamment  de  la  volonté  humaine  et 
par  le  fait  de  la  nature  des  choses. 

En  effet,  si  les  phénomènes  sociaux  sont  «  déterminés  »  seule- 
ment par  le  caprice,  ou  par  la  volonté  de  l'homme,  il  n'y  a  pas 
matière  à  science,  il  n'y  a  pas  de  science  sociale.  Il  n'y  a  que  de 
la  philosophie  sociale,  de  la  littérature  sociale. 

On  comprend  combien  il  est  important  d'être  nettement  fixé 
sur  ce  point,  puisque  toute  la  science  en  découle. 

Cette  démonstration,  une  fois  faite,  on  constatera  avec  éton- 
nement  que  la  liberté  humaine,  le  libre  arbitre  de  l'homme, 
loin  d'être  supprimés,  se  trouvent  au  contraire  prodigieusement 
accrus.  La  liberté  humaine  est  moins  limitée  par  le  fait  que  les 
phénomènes  sociaux  sont  «  déterminés  »  les  uns  par  les  autres, 
que  par  le  fait  qu'on  ignore  en  quoi,  comment  et  pourquoi  ils  le 
sont. 

Lorsqu'on  le  saura  de  science  certaine,  on  connaîtra  égale- 
ment comment  on  peut  manier  ces  phénomènes  et  les  plier  au 
service  de  la  volonté  humaine,  comme  cela  est  déjà  arrivé  pour 
les  phénomènes  naturels,  par  exemple  pour  la  vapeur  et  pour 
l'électricité. 


REPERÏOIUE    1>ES   REPERCUSSIONS    SOCIALES.  33 

Nous  donnerons  successivement  des  exemples  de  répercus- 
sions se  rapportant  aux  diverses  divisions  de  la  Nomenclature 
sociale.  On  constatera  ainsi  que  tous  les  phénomènes  sociaux 
sans  exception  sont  soumis  à  des  lois  :  le  travail,  la  propriété, 
la  famille,  aussi  bien  que  l'art,  la  littérature,  ou  les  formes  po- 
litiques, etc. 

Nous  n'avons  pas  à  relever  de  répercussions  sur  le  Lien.  En 
effet,  les  phénomènes  du  Lieu  ne  sont  pas  déterminés  par  des 
causes  sociales,  mais  par  des  causes  naturelles,  qui  relèvent  de 
la  géographie  physique,  de  la  géologie,  de  la  météorologie, 
de  la  botanique,  ou  de  la  zoologie.  Ils  sont  donc  expliqués  par 
ces  diverses  sciences  et  la  science  sociale  n'a  qu'à  les  constater 
comme  point  de  départ  de  ses  observations. 


LE  TRAVAIL 

Après  le  Lieu  vient  le  Travail.  Le  Travail,  on  va  le  voir,  est 
intluencé  par  une  série  de  causes  multiples  et  variées,  qui  s'im- 
posent à  l'homme  et  dont  il  doit  tenir  compte,  qu'il  le  veuille 
ou  non.  Je  dispose  ces  répercussions,  autant  que  possible,  dans 
Tordre  des  subdivisions  de  la  Nomenclature.  Pour  chacune 
d'elles  j'indique,  en  note,  les  passages  de  la  Bibliothèque  de 
la  Science  sociale,  où  on  trouvera  la  démonstration. 

L   —  Répercussions  sur  le  travail  de  simple  récolte  {Art 

pastoral,  Pêche^  Chasse  et  Cueillette). 

1.  Une  courte  saison  cl  humidité,  succédant  à  un  hiver  long 
et  rigoureux,  crée  la  steppe  et  t art  pastoral'^.  Cette  loi  domine 
toute  l'Asie  centrale  et  occidentale  et  une  partie  de  l'Europe 
orientale.  Elle  est  la  cause  première  de  leur  état  social. 

Mais  les  résultats  sont  modifiés  si  la  sécheresse  est  un  peu  plus 
accentuée  : 

2  Une  saison  plus  prolongée  de  sécheresse  fait  prédo7niner  le 
désert,  avec  le  type  du  pasteur  caravanier'-.  Alors,  au  lieu  du 
Tartare-Mongol,  pasteur  pur,  on  a  l'Arabe  et  le  Touareg,  pas- 
teurs caravaniers  et  commerçants,  dont  l'état  social  est  si  diftè- 


1.  Comment  la  Route  crée  le  type  social,  t.  I,  liv.  I.  —  Classification,  les  renvois, 
22  et  suiv.  —  .se.  soc,  I,  20  à  28. 

2.  Lu  Route,  t.  I,  liv.  II,  ch.  i.  —  Classification,  les  renvois.,  2G  et  suiv.  —  Soc. 
afric,  27,  44,  109,  128. 


LE    TRAVAIL.  33 

rent.  Pour  opérer  cette  profonde  transformation,  il  a  suffi  d'une 
légère  accentuation  de  la  siccité  de  Tair. 

Autre  modification  sociale,  si  c'est  le  froid  qui  s'accentue  : 

3.  Le  froid  intense  et  prolonyr  fait  prt'dominer  la  toundra, 
avec  le  pasteur  de  rennes^.  On  a  alors  le  Lapon  et  l'Esquimau 
qui,  au  point  de  vue  social,  diffèrent  complètement  des  deux 
types  précédents. 

Remplaçons  la  sécheresse  par  l'humidité,  et  nous  obtenons 
un  autre  type  social  : 

\.  Une  longue  saison  d'humidité  fait  prédominer  la  forêt'-^  ce 
qui  donne  originairement  le  type  du  chasseur,  ou  sauvage,  de 
l'Amérique  méridionale,  de  l'Afrique  é([uatoriale,  etc. 

Si  nous  introduisons  maintenant  un  autre  élément,  la  cha- 
leur, le  type  social  est  encore  une  fois  modifié  : 

5.  Une  longue  saison  chaude  fait  prédominer  la  cueillette,  par 
suite  de  C abondance  des  arbres  fruitiers'^.  Gela  nous  donne  les 
populations  du  bassin  de  la  Méditerranée  et  celles  des  régions 
intertropicales,  dont  l'organisation  sociale  diffère  totalement  des 
précédentes,  par  le  fait  de  cette  simple  modification  de  climat. 

6.  V étagement  plus  ou  moins  abrupt  du  sol  détermine  des 
variétés  différentes  d'art  pastoral''.  Parce  que  l'altitude  fait  va- 
rier les  espèces  animales  et  par  conséquent  les  formes  de  l'art 
pastoral. 

7.  La  déclivité  du  sol  développe  l'art  pastoral  transhumant^. 
Par  suite  de  l'impossibilité,  de  laisser  les  animaux  daAs  la  mon- 
tagne pendant  l'hiver. 

8.  Les  landes  pauvres  font  prédominer  l'élevage  du  mouton 
sur  celui  du  bœuf^'.  Parce  que  cet  animal  est  moins  exigeant. 

9.  Les  sols  forestiers  obligent  les  pasteio's  de  bêtes  à  cornes  à 
se  transformer  en  pasteurs  de  porcs'' .  C'est  là  une  transformation 

1.  L(i  Roule,  t.  I,  liv.  I,  ch.  m.  —  Claasi/icnlloii.  les  renvois,  41. 
'i.  L(i  Route,{.  I,  liv.  I,ch.  iv.  —  Clussipcalion,  les  ienvois,4G  etsuiv.  —  .Soc.  afric, 
209. 

3.  .Se.  .soc,  -WII,  305.  48<).  49  1:  .\X1L  746. 

4.  Corse,  Se.  soc,  XXII,  377.  Pyrénées  et  Alpes,  .XXIl,  9. 

5.  .se  soc,  XXII,  382. 

G.  Le  Raucr  du  Lunebourg,  .Se  soc,  fasc.  2:?. 

7.  La  Houle,  t.  Il,  liv.  IV,  ch.  i.  —  5c  soc,  XI,  380  et  suiv. 


36  RÉPEBTOIRE   DES   RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

décisive  qui  s'est  imposée  aux  émigrants  celtes  pendant  leur  sé- 
jour dans  les  forets  de  la -Bavière  et  qui  leur  a  donné  un  des 
traits  caractéristiques  de  leur  état  social,  en  les  dispensant  de  se 
livrer  à  uoe  culture  plus  intense. 

Le  science  sociale  a  déterminé  un  grand  nombre  de  répercus- 
sions produites  sur  le  travail  par  l'art  pastoral  nomade.  En 
voici  deux,  à  titre  d'exemple  : 

10.  V art  pastoral  nomade  impose  le  travail  en  communauté^, 
par  l'avantage  et  par  la  nécessité  du  groupement,  au  milieu  de 
l'isolement  de  la  stepjje. 

11.  Vart  pastoral  comprime  C aptitude  au  travail,  entrave 
V initiative,  s'oppose  aux  transformations  et  aux  progrès  ~.  Parce 
qu'il  est  facile,  traditionnel  et  immuable.  C'est  là  la  cause  fon- 
damentale de  l'infériorité  et  de  l'immobilité  de  l'Orient,  où  l'art 
pastoral  a  été  pendant  des  siècles,  et  reste  encore  aujourd'hui, 
le  travail  dominant. 

Chez  les  pécheurs,  le  poisson  exerce  une  influence  qui  déter- 
mine parfois  l'importance  plus  ou  moins  grande  de  l'atelier  de 
travail  : 

12.  Chaque  espèce  de  poisson  exige  un  nombre  déterminé  de 
pêcheurs'-^'.  Le  thon  exige  des  équipes  de  douze  à  dix-huit  pé- 
cheurs, montés  sur  de  grandes  barques;  pour  les  maquereaux  et 
harengs,  huit  pêcheurs;  pour  les  raies,  turbots,  esturgeons, 
cabillauds,  rougets,  plies,  quatre  pêcheurs;  pour  les  anchois  et 
carrelets,  "dans  le  Zuyderzee,  deux  pécheurs,  etc. 

Certains  amphibies,  ou  poissons,  obligent  les  pêcheurs  à  cons- 
tituer un  groupement  spécial  :" 

13.  Le  phoque  contribue  à  maintenir  le  travail  en  commu- 
nauté chez  les  Esquimaux''.  Parce  qu'il  exige  un  groupement 
nombreux  de  pêcheurs;  parce  qu'il  fournit  des  ressources  im- 
portantes et  variées  et  qu'il  est  possible  de  le  conserver  en  grande 
provision,  grâce  au  froid  intense. 


1.  La  Route,  t.  I,  liv.  I.  —  Classification,  les  renvois,  p.  2]  et  suiv. 

2.  .Se.  soc,  I,  22  et  suiv. 

3.  0.  £.,IV,  293:  III,  216.  —  0.  M.,  2"  sér.,  F,  331;  II.  112.  160. 

4.  Se.  soc.,  VI,  328  à  334. 


LE   TRAVAIL.  37 

IV.  Au  contraire,  en  Norvège,  le  saumon  détermine  la  prche 
individuelle  et  dans  de  petites  barques^.  Parce  qu'on  le  pêche  le 
long  des  fjords  dont  il  remonte  le  courant  pour  aller  frayer. 
(Tel  était  du  moins  l'état  traditionnel  jusqu'à  l'établissement  de 
la  grande  pêche.  ) 

15.  La  pêclie  rend  difficile  la  transformation  en  agriculteur-. 
Quoique  pénible,  le  métier  de  pêcheur  est  attrayant  comme 
tout  ce  qui  touche  à  la  simple  récolte.  De  plus,  à  cause  de  son 
caractère  aléatoire,  il  ne  dresse  pas  à  la  prévoyance  qui  est 
nécessaire  pour  entreprendre  avec  succès  les  travaux  de  cul- 
ture. 

Le  travail  de  la  chasse  et  celui  de  la  cueillette  sont  également 
soumis  à  des  répercussions  bien  caractérisées.  En  voici  trois 
exemples  : 

16.  Les  animaux  vivant  en  troupe,  comme  le  bison,  main- 
tiennent le  groupement  des  chasseurs  en  communauté,  chez  les 
Peaux-Rouges''.  Parce  qu'il  est  nécessaire  d'être  nombreux  pour 
attaquer  ces  animaux. 

17.  Les  animaux  vivant  isolés,  comme  ceux  des  forêts  de  l'A- 
mazone,  désorganisent  la  communauté  chez  les  chasseurs^. 
Parce  que  ces  animaux  isolés  et  de  petite  taille  peuvent  facile- 
ment être  attaqués  par  un  seul  homme  et  qu'il  est  plus  avanta- 
geux de  se  réserver  le  produit  pour  soi  seul. 

18.  Comme  la  chasse,  les  productions  spontanées  dues  à  la 
cueillette  parcdysent  l'aptitude  au  travail  pénible  '\  En  etlet,  ce 
travail  facile  et  attrayant  rend  incapable  de  tout  elibrt  pro- 
longé. C'est  ce  qui  a  empêché  les  populations  des  îles  de 
l'Océanie  de  s'élever,  même  au  contact  des  Blancs. 

II.    RÉPERCUSSIONS    SUR    LE    TRAVAIL    d' EXTRACTION    {Culture, 

Art  des  forêts.  Art  des  mines). 


\.  O.  £.,  II.  —  .Se.  soc,  I,  110,  XXIII:  III,  327.  —  La  Route,  ll.liv.  V,  cli.  i. 
-i.  Voir  les  monographies  do  pt'cheurs. 

3.  Se.  soc,  VII,  165  a  172,  3i8  à  3G1. 

4.  Se  soc,  I,  23tj. 

5.  Classification,  les  renvois  des  Soc.  à  form.  comni.  instables,  groupes  3  et  i. 


.'Î8  RÉPERTOIRE   DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

Nous  avons  indiqué  quelques  répercussions  qui  déterminent 
les  diverses  formes  du  travail  de  simple  récolte 

Avec  la  culture,  nous  entrons  dans  la  voie  des  complications 
sociales. 

L'homme  passe  difficilement  de  la  simple  récolte,  qui  est  un 
travail  facile  n'exigeant  pas  une  longue  prévoyance,  à  la  culture 
qui  est  un  travail  diflicile  exigeant  une  longue  prévoyance.  Il 
n'effectue  ce  passage  que  contraint  et  forcé.  Voici  un  de  ces 
cas  de  contrainte   : 

19.  —  Le  cantonnement  sur  un  sol  circonscrit  j^ousse  les  po- 
indations  à  la  culture''.  Par  la  nécessité  d'augmenter  la  pro- 
duction. Exemples  de  cantonnement  :  les  Goths  en  Scandinavie, 
par  la  difficulté  d'en  sortir;  les  Slaves,  en  Bulgarie,  par  les 
ressources  insuffisantes  d'un  sol  pauvre  et  montagneux;  les 
Slaves,  en  Russie,  par  la  contrainte  exercée  par  les  Tsars. 

Mais  le  cantonnement  ne  sufiit  pas  pour  amener  l'évolution 
de  la  simple  récolte  à  la  culture  ;  il  faut  encore  que  l'homme 
soit  assuré  d'avance  de  récolter  les  produits  de  son  travail.  D'où 
la  répercussion  suivante  : 

20.  La  propriétr  est  la  condition  même  du  travail""-.  Les  faits 
qui  justifient  cette  répercussion  établissent  qu'au  moment  du 
passage  de  la  simple  récolte  à  la  culture ,  l'homme  est  plus 
poussé  à  la  propriété  du  sol  par  la  nécessité  que  par  l'attrait. 
Il  ne  se  fixe  pas  au  sol  volontairement  :  il  cède  à  la  nécessité 
impérieuse.  Cette  constatation  devra  modifier  beaucoup  d'idées 
à  priori  sur  les  origines  de  la  propriété.  L'homme  qui  passe 
du  libre  parcours  à  la  propriété  individuelle  se  considère  bien 
plus  comme  volé  que  comme  voleur,  parce  que  cette  propriété 
entrahie  pour  lui  l'obligation  d'un  travail  plus  intense;  aussi 
il  essaie  de  se  soustraire  le  plus  longtemps  possible  à  l'une  et 
à  l'autre. 

21.  La  culture  oblige  au  travail  régulier  et  à  la  prévoyance'^. 


i.  La  Roule,  liv.  II,  ch.  m  {Se.  soc.,  XXIII.  125). 

2.  .Se.  .soc,  XII,  40;  XXXII,  512. 

3.  Classification,  les  renvois  du  genre  ébranlé,  dans  les  sociétés  à  forme  commu- 
nautaire. 


LE    TRAVAIL. 


39 


Parce  que  les  sols  cultivés  ne  donnent  plus  de  produits  spon- 
tanés et  exigent  la  régularité  des  travaux  imposés  impérieuse- 
ment par  Tordre  des  saisons. 

Cependant,  toutes  les  formes  de  la  culture  ne  développent 
pas  au  même  degré  l'aptitude  au  travail  : 

22.  La  culture  en  communauté  patriarcale  est  celle  qui  déve- 
loppe le  moins  l'aptitude  au  travail  et  à  V effort^.  Cela  tient 
précisément  à  ce  que  le  travail  en  communauté  de  famille  ne 
laisse  pas  aux  individus  la  propriété  pleine  et  personnelle  des 
produits  de  leur  travail.  Ces  produits  sont  consommés  en  com- 
mun, c'est  ce  qui  explique  la  nonchalance  qui  règne  dans 
l'Orient  communautaire.  Cette  répercussion  prouve  que  l'appli- 
cation des  théories  communistes  diminuerait  beaucoup  la  puis- 
sance de  travail. 

Voici  trois  répercussions  qui  montrent  comment  les  conditions 
du  Lieu  peuvent  influencer  la  nature  et  la  forme  de  la  cul- 
ture : 

23.  Les  coteaux  abrités  et  bien  exposés  favorisent  la  culture 
des  arbres  fruitiers  '\  Parce  que  les  fruits  exigent  une  exposition 
favorable  pour  arriver  à  maturité  dans  les  meilleures  condi- 
tions. 

2'*.  Les  vallées  développent  surtout  la  petite  culture^.  Varce 
que  la  vallée  est  éminemment  favorable  à  l'installation  de  pe- 
tites gens  :  ils  y  trouvent  une  grande  variété  de  l'cssources  en 
partie  spontanées.  Dans  le  fond,  des  prairies  irriguées;  sur  les 
pentes  basses,  un  sol  d'alluvion,  qui  donne  une  culture  facile 
et  productive;  sur  les  coteaux,  les  arbres  fruitiers;  au-dessus, 
à  la  lisière  des  plateaux,  souvent  des  bois,  ou  même  des  forêts. 
De  plus,  ce  sol,  trop  étroit  et  trop  accidenté,  éloigne  la  grande 
culture,  qui  recherche  les  vastes  espaces. 

25.  Les  plaines  développent  surtout  la  grande  culture''.  Parce 
que  cette  forme  de  culture  a  besoin  de  surfaces  vastes  et  pla- 

1.  Mêmes  références,  Za /VoH/e,  H,  liv.  I,  ch.  i. 

2.  Se.  soc,   III,   52.>ets.;  XXII,  14'j,  26i  :  fasc.    XXVIII,  125.  —Franc,  d'auj., 
liv.  II,  ch.  II  et  m. 

3.  Se.  soc.,  II,  157;  XXII,  457;  XXVI,  59.  —  Fratir.  d'auj.,  liv.  III.  ch.  ii.  m,  iv. 

4.  Se.  soc,  II,  157;  XXIII,  209.  —  Franr.  dauj.,  îiv.  IV. 


40  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

nés,  favorables  aux  grands  labours.  Elle  échappe  d'ailleurs 
ainsi  à  la  concurrence  de  la  petite  culture,  qui  recherche  moins 
cette  nature  de  terrain. 

La  petite  culture,  c'est-à-dire  celle  qui  est  faite  par  les  mem- 
bres de  la  famille  sans  l'intervention  d'un  patron,  donne  nais- 
sance à  diverses  répercussions  sur  le  travail.  Voici  deux  exem- 
ples : 

26.  La  petite  culture  fait  prédominer  le  travail  à  la  main. 
A  cause  de  la  faible  étendue  du  domaine  et  des  ressources 
restreintes  de  la  famille. 

27.  La  culture  des  arbres  fruitiers  éloigne  des  travaux  péni- 
bles exigeant  l'effort  des  bras  ^.  Parce  qu'elle  ne  demande  pas 
des  labours  répétés  et  que  cette  culture  se  fait  ordinairement 
sur  des  espaces  restreints. 

Certaines  plantes,  ou  certaines  cultures,  déterminent  sur  le 
travail  des  répercussions  particulières.  A  titre  d'exemple  : 

28.  La  culture  du  riz  rend  les  popidations  laborieuses  ^. 
A  cause  des  nombreuses  façons  et  des  irrigations  qu'elle  exige. 
La  Chine  fournit  un  exemple  caractéristique  de  cette  répercus- 
sion. 

29.  La  culture  de  la  canne  à  sucre  développe  la  grande  cul- 
ture et  les  transports  3.  Parce  que  l'exploitation  doit  se  faire  en 
grand,  avec  une  main-d'œuvre  importante,  que  le  produit  doit 
être  traité  sur  place  et  ensuite  exporté  au  loin.  Il  en  est  à  peu 
près  de  même,  et  pour  les  mêmes  causes,  de  la  culture  du  café 
et  du  coton. 

30.  La  culture  du  manioc  favorise  la  transformation  du  chas- 
seur en  cultivateur  ^.  Parce  que  cette  plante  exige  très  peu  de 
travail.  Elle  fait  l'oftice  d'éducateur  agricole  pour  les  nègres  et 
les  Indiens. 

Elle  fait  plus  encore  : 

31.  Le  manioc  fait  disparaître  le  cannibalisme  dans  certaines 


1.  .se.  soc,  XI,  -114  à  5'i;  XXII,  14y,  270.  —  Franc,  d'auj.,  liv.  II. 

2.  Classification.  Voir  Chine,  Italie  septenlrionale.  —  0.  37.,  l'user.,  IV,  159. 

3.  .Se.  .soc,  II,  323  à  330:   111,  92,  140,  195. 

4.  .Se  .soc,  VII,   187. 


LE    TRAVAIL.  41 

parties  de  l'Afrique^.   A   cause  de   son   rendement    abondant, 
qui  assure  aux  nègres  une  nourriture  suffisante. 

32.  La  culture  du  maïs  tend  à  développer  la  petite  culture 
(au  moins  dans  certaines  régions)'^.  Parce  qu'elle  exige  des 
façons  nombreuses  et  minutieuses  et  qu'elle  donne  des  res- 
sources abondantes  et  variées  sur  un  petit  espace. 

33.  La  culture  maraichère  engendre  la  petite  culture  et  la 
petite  propriété-''.  Pour  les  mêmes  raisons. 

Voici  quelques  répercussions  relatives  à  la  grande  culture  : 

34.  Le  fermage  favorise  Véb'vation  du  tenancier.  Parce  que 
le  fermier,  retirant  le  produit  entier  de  son  travail  et  n'ayant 
à  compter  que  sur  lui-même,  est  porté  à  donner  le  maximum 
d'efTorts  dont  il  est  capable. 

35.  Le  métayage  ne  favorise  pas  V élévation  du  tenancier^. 
Parce  que  le  métayer  n'a  pas  le  produit  entier  de  son  travail, 
et  qu'il  est  plus  porté  à  s'appuyer  sur  le  propriétaire  que  sur 
lui-même. 

36.  Le  travail  servile  ne  dresse  pas  V homme  au  travail^'.  Parce 
qu'il  étouffe  le  mobile  de  l'intérêt  personnel  et  qu'il  fait  con- 
sidérer le  travail  lui-même  comme  le  signe  de  l'esclavage.  L'es- 
clave rendu  à  la  liberté  ne  parvient  pas  à  triompher  de  cette 
habitude  et  de  cette  mentalité.  C'est  ce  qui  explique  pourquoi 
l'abolition  de  l'esclavage  n'a  pas  relevé  les  anciens  esclaves. 
L'impuissance  des  nègres  d'Haïti  à  s'élever  par  la  liberté  est 
un  exemple  fameux  de  ce  cas. 

Quelques  répercussions  relatives  à  l'exploitation  forestière  : 

37.  Les  sols  montagneux,  ou  pauvres,  sont  favorables  à  la  con- 
servation des  forêts^'.  Parce  qu'il  est  peu  avantageux  de  les 
utiliser  pour  la  culture. 


1.  Se.  soc,  vil,  187. 

2.  .Se.  SOC,  XXIII,  210. 

3.  0.  E.,  V,  403,  407. 

4.  Se.  soc,  XXIII,  224. 

5.  Se.  soc,  Haïti,  II;  209à216;  XVIII,  .")06;  XX,  205.  —La  Réunion,  0.  .V. .  l^'StT., 
IV,  135,  169,  180. 

6.  Oural.  0.  L.,  II,  99,   152.  —  Balkans,  0.  E.,  Il,  232.  —  Harlz,  O.  £.,111.99.  — 
Sciiemnitz,  O.  E.,  IV,  1.  —  Suède,  0.  E.,  III,  55.  —  Se.  soc.  XXIV,  250. 


42  RÉPERTOIRE   DES   RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

38.  Les  forêts  aménagées  développent  la  fabrication  et,  par 
voie  de  conséquence,  le  commerce  ^.  Parce  quelles  fournissent 
une  matière  première  qui,  pour  être  utilisée,  doit  être  soumise 
à  une  transformation  industrielle  :  scieurs  de  long-,  sabotiers, 
menuisiers,  charpentiers,  ébénistes,  constructeurs  de  tous 
genres,  etc.  Cette  matière  étant  lourde,  encombrante  et  devant 
être  transportée  au  loin,  fournit  un  élément  important  au 
commerce. 

•  Il  faut  cependant  faire  une  exception  pour  les  forêts  exploi- 
tées en  taillis  :  elles  développent  le  commerce  et  non  la  fabri- 
cation 2.  Parce  qu'elles  fournissent  du  bois  de  chauffage  et  non 
du  bois  d'œuvre. 

39.  Les  forêts  aménagées  exigent  le  grand  atelier  et  le  grand 
patron'^.  Cela  tient  à  ce  quelaforêt,  ne  donnant  des  produits  qu'à 
longue  échéance,  exige,  delapart  du  propriétaire,  des  ressources 
accumulées  et  une  longue  prévoyance.  Aussi  partout  les  forêts 
appartiennent  à  de  grands  propriétaires,  aux  communes,  aux 
provinces,  ou  à  l'État. 

40.  L'art  des  forêts  maintient  la  stabilité  du  travail '.Parce 
que  la  production  est  régulière,  étant  réglée  invariablement 
par  la  nature.  Cette  régularité  maintient  la  stabilité  du  per- 
sonnel et  empêche  les  chômages  imprévus. 

41.  L'alliance  de  l'art  des  forêts  et  des  fonderies  ?naintient  la 
stabilité  de  ces  dernières'' .  Pour  les  mêmes  raisons. 

Voici  quelques  répercussions  tirées  de  l'exploitation  des 
mines. 

Lorsque  l'exploitation  minière  est  associée  à  une  exploitation 
forestière,  comme  cela  était  général  autrefois  pour  les  mines  de 
fer,  par  exemple,  il  en  résulte  la  répercussion  suivante  : 

42.  Le  traitement  du  7ni7ierai  par  le  bois  limite  et  régularise 

1.  Orenbourg,  O.  E.,U.  58,  72.—  Oka,  0.  E.,  II,  189.  —Norvège,  0.  £■..  111,55.  — 
Allema;^iie,  0.  E.,  IV,  lis.  —  Pays  basque,  Se.  soc,  fasc.  XVII,  18.  —  Lorraine, 
Se.  soc,  XXIV,  124,  182,  188;  XXI,  172,  518.  —  Morvand,  XXIV,  250,  259. 

2.  Se.  soc,  XXIV,  2."}4. 
.'{.  Mêmes  références. 

4.  Se.  .soc,  XXXIV,   125. 

5.  0.  E.,  V,  316.  —  Se  .soc,  XXIV,  123. 


LE    TRAVAIL.  43 

Ve.rploitation  minirre^.  Parce  que  la  production  du  bois  est  li- 
mitée par  l'étendue  même  de  la  forêt.  La  forêt  ai.i;it  ici  comme 
une  sorte  de  régulateur  économique  et  social,  qui  empêche  à 
la  fois  la  surproduction  et  les  chômages. 

i3.  Dans  les  mines  d'or  afjle^irantes,  le  travail  ne  peut  être 
constitué  d'une  façon  stable.  Parce  que  la  valeur  du  produit  et 
la  facilité  du  travail,  qui  est  presque  une  simple  récolte,  atti- 
rent un  grand  nombre  de  chercheurs.  Ceux-ci  travaillent  indi- 
viduellement, se  déplacent  fréquemment  et  ne  créent  aucun 
établissement  fixe  et  durable  sur  le  sol.' 

4i.  Les  mines  profondes  développent  l'agglomération  du  per- 
sonnel dans  le  grand  atelier"^.  Il  est  nécessaire  d'exploiter  ces 
mines  en  grand,  pour  couvrir  les  frais  généraux  considérables, 
qui  résultent  des  recherches,  de  l'établissement  des  galeries  et 
d'une  exploitation  très  coûteuse.  Cette  répercussion  est  parti- 
culièrement accentuée  dans  les  mines  de  houille. 

\b.  Les  mines  de  houille  développent,  au  plus  haut  degré,  la 
fabrication  en  grand  atelier  '.  Parce  que  la  houille,  se  présen- 
tant en  couche  et  non  en  filon,  peut  être  extraite  par  très  gran- 
des quantités  ;  parce  qu'elle  est  nécessaire  pour  alimenter  toutes 
les  machines  et  qu'elle  se  consomme  rapidement  par  le  simple 
usage,  ce  qui  oblige  à  s'approvisionner  d'une  façon  constante. 

III.     —    RÉPERCUSSIONS     SUR     LK    TRAVAIL     DE     FABBICATIOX.     

iO.  Vart  pastoral  nomade  des  steppes  maintient  la  fabrication 
dans  les  formes  les  plus  simples'-".  Cette  fabrication  est  exclusi- 
vement faite  à  la  main,  parce  que  la  vie  nomade  ne  permet  pas 
l'emploi  do  machines.  Elle  est  purement  ménagère,  parce  que 
l'isolement  de  la  vie  nomade  empêche  la  fabrication  en  vue  (h> 
la  vente.  Cela  supprime  toutes  les  complications  que  soulève  la 
fabrication  en  vue  de  la  vente:  questions  du  salaire,  de  la  clien- 
tèle, du  chômage,  du  progrès  des  méthodes,  des  engagements 

1.  0.  i'.,  m,  47,  101,  127,  130;  IV.  3,  69:  V,  314;  VI,  3. 

2.  Se.  soc,  VI,  208  à  228. 

3.  .Se.  soc.  iasc.  XXIV.  13. 

4.  0.  /•;..  III,  318.  —  .Se.  soc.  fasc.  XXIV. 
.').  /ji  Route,  I,  22  et  siiiv. 


14  RÉPERTOIRE    DES   REPERCUSSIONS    SOCIALES. 

des  salariés,  de  la  concurrence,  etc.  C'est  pour  cela  que  la  ques- 
tion ouvrière  ne  se  pose  pas  chez  les  populations  de  ce  type. 

47.  Les  objets  fabriqués  par  les  pasteurs  nomades  doivent  être 
nécessairement  portatifs,  peu  luxueux  et  fabriqués  par  des  pro- 
cédés simples^.  A  cause  des  nécessités  de  la  vie  nomade  et  des 
moyens  très  simples  dont  dispose  la  fabrication  ménagère  à 
la  main. 

48.  V art  pastoral,  dans  les  déserts,  étant  insuffisant,  on  voit 
se  développer  la  fabrication  en  vue  de  la  vente  et  les  transports 
en  vue  du  commerce''-.  Parce  (ju'il  est  nécessaire  d'ajouter  à  cet 
art  pastoral  pauvre  un  travail  accessoire,  celui  des  transports. 
Cela  est  facile,  grâce  aux  nombreux  animaux  dont  on  dispose. 
C'est  ce  qui  explique  le  développement  du  commerce  par  ca- 
ravane dans  les  déserts  de  l'Arabie  et  du   Sahara. 

49.  La  pauvreté  du  sol  développe  les  petites  fabrications,  sou- 
vent associées  au  colportage'^.  Par  suite  de  la  nécessité  de  sup- 
pléer à  l'insutfisance  des  produits  agricoles.  Ce  type  est  très 
fréquent  à  la  surface   du  globe. 

Une  série  d'autres  causes  développent  la  fabrication,  par 
exemple  :  les  chutes  d'eau  ',  les  matériaux  fournis  par  le  sous- 
sol  "',  les  forêts  '',  etc. 

Au  sujet  de  l'influence  du  salaire  sur  la  fabrication  : 

50.  Le  salaire  à  la  journée  excite  moins  au  travail  que  le 
salaire  à  la  tâche,  celui-ci  moins  que  le  salaire  avec  prime''. 
Parce  c{ue  l'excitation  au  travail  est  en  raison  directe  de  l'intérêt 
personnel  qu'on  y  a.  Cette  répercussion  explique  pourquoi  le 
communisme,  en  remplaçant  l'intérêt  personnel  par  l'intérêt  col- 
lectif, supprime  du  même  coup  l'excitation  au  travail. 

51.  La  cherté  delà  main-cV  œuvre  pousse  aux  inventions  méca- 


1.  La  Roule,  I,  22  et  suiv. 

2.  Ibid.,  1,  201.  —  Classification,  les  renvois,  26  et  suiv.,  fasc.  XXII. 

3.  0.  i»/.,2"'sér.,ll,56.  —  O.E.,n,iSi.  —Se.  soc,  \XU,ià;\X\l\,AS.  —  Lafioule, 
I,liv.  II,  ch.  I. 

4.  0.  E.,  m,  37;  VI,  62.  —.Se.  soc.  XXX,  352. 

5.  Se.  soc,  VI,  llfi,  125  à  128  ;   XXII,  589  ;  XXVI,  58.  —0.  E..  III,  55.  208.  318. 

6.  0.  E.,  II,  38,  59,  72,  189;  IV,  118.  —  .Se.  .soc,  XXI,  518. 

7.  Se.  soc,  fasc.  XXX. 


LE   TRAVAIL. 


niques  K  Par  suite  de  la  nécessité  de  réduire  les  frais  de  cette 
main-d'œuvre.  C'est  ainsi  qu'aux  États-Unis,  on  est  arrivé  à  in- 
venter la  machine  à  coudre,  la  machine  à  écrire  et  à  vulgariser 
à  un  degré  extraordinaire  l'emploi  du  téléphone  et  de  toutes 
sortes  de  machines  pratiques  et  ingénieuses. 

52.  Les  industries  de  luxe  subissent,  plus  que  les  autres,  la 
répercussion  des  crises  sociales-.  Parce  qu'on  est  porté  à  sup- 
primer d'abord  les  dépenses  de  luxe.  L'industrie  de  la  soie  est 
un  bon  exemple  en  ce  genre. 

53.  L'instabilité  de  la  production  amène  l'instabilité  des  enga- 
gements''^. Parla  difficulté  de  conserver  son  personnel  ouvrier 
pendant  les  mortes  saisons.  C'est  là  une  des  causes  les  plus 
graves  des  souffrances  des  ouvriers  et  celle  à  laquelle  il  importe 
le  plus  de  parer,  en  se  plaçant  dans  les  conditions  qui  peuvent 
assurer  la  permanence  des  engagements,  grâce  à  la  stabilité 
de  la  production. 

Certains  travaux  exigent  une  forme  déterminée  d'atelier  : 

54.  La  boucherie  et  la  boulangerie  exigent  généralement  le 
petit  atelier  ^  Parce  qu'il  faut  être  à  proximité  de  la  clientèle,  qui 
doit  être  servie  tous  les  jours  et,  parfois,  plusieurs  fois  par  jour. 

Quelques  causes  du  développement  de  la  fabrication  : 

55.  La  multiplication  des  moyens  de  transports  provoque  le 
développement  de  l'industrie  •^.  Par  suite  de  la  facilité  plus 
grande  d'importer  la  matière  première  et  surtout  d'exporter  les 
produits. 

56.  La  libre  concurrence  provoque  le  progrès  des  méthodes  in- 
dustrielles''. Par  la  nécessité  de  lutter  contre  cette  concurrence. 

57.  La  fabrication  développe,  plus  que  la  culture,  Vinstabiiité 
et  la  complication'' .  Parce  que  la  production  n'eSt  plus  réglée, 
comme  dans  la  culture,  par  les  lois  fixes  de  la  nature;   elle  est 


1.  Se.  soc.  XV.  301. 

2.  .Se.  SOC,  XXXIII,  42. 

3.  0.  E.,  VI,  35. 

4.  Se.  soc.,  VIII,  148. 
:>.  0.  £.,  IV,  108. 

6.  0.  E.,  IV,  40. 

7.  La  Route,  I,  liv.  I,  ch.  i.  —  0.  E.,  V,  19,  139;  VI,  231.  —  0.  M.,  2-  sér..  I,  41. 


16  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

susceptible  des  variations  les  plus  grandes,  ce  qui  entraine  l'ins- 
tabilité plus  grande  du  personnel  et  une  série  de  problèmes  plus 
difficiles  à  résoudre  :  par  exemple,  les  questions  de  la  clientèle, 
du  salaire,  du  progrès  des  méthodes,  des  engagements,  etc. 

58.  L'alliance  de  la  fabrication  et  de  la  culture  favorise  la 
stabililê  et  la  permanence  des  engagements  K  Grâce  à  la  stabi- 
lité que  donne  la  culture  et  parce  que  l'ouvrier  peut  trouver  l'em- 
ploi de  ses  bras  à  la  campagne  pendant  les  périodes  de  chô- 
mage de  l'industrie. 

59.  L atelier  mécanique  tend  à  agglomérer  la  population- . 
Parce  que  l'emploi  des  machines  augmentant  la  production,  on 
a  intérêt  à  utiliser  un  personnel  nombreux,  pour  diminuer  les 
frais  généraux. 

GO.  Le  grand  atelier  tend  à  supprimer  les  fabricationsménageres 
et  en  petit  atelier''.  Parce  qu'il  fabrique  plus  économiquement. 

IV.     RÉPERCUSSIONS     SLR     LE     TRAVAIL     DES    TRANSPORTS.     

61.  Le  développement  des  tratisports  amène  encore  plus  de 
complications  sociales  que  la  fabricatio7i^.  Parce  que  les  trans- 
ports étendent  encore  plus  loin  le  champ  de  la  concurrence. 

62.  Dans  les  sociétés  qui  sont  à  l'abri  des  transports  et  de  la 
concurrence,  le  travail  n'est  pas  spécialisé  ■\  On  pratique  le 
cumul  des  travaux.  Par  exemple,  on  produit  dans  la  famille, 
ou  sur  le  domaine  rural,  tout  ce  dont  on  a  besoin.  Les  artisans 
eux-mêmes  ne  sont  pas  spécialisés  :  le  même  ouvrier  sera  à  la 
fois  menuisier,  ébéniste,  charpentier,  etc.  Parce  que,  la  con- 
currence étant  peu  développée,  on  est  peu  exigeant  pour  soi- 
même  et  que  la  clientèle  est  peu  exigeante  pour  l'ouvrier. 

63.  Le  développement  des  transports  et  de  la  concurrence 
pousse  le  travail  dans  la  voie  de  la  spécialisation   de  plus  en 

1.  .Se.  soc,  VJI,  341  à  345  :  VIII,  88  à  99.  —  O.  E.,  V,  86. 

2.  0.  £.,  111,  308. 

3.  Se.  soc,  XI,  168,  XVl,  140.  —  0.  E..  Il,  32G  ;  111,  52,  396;  VI,  62,  214,  436.— 
0.  M.,  T  sér.,  1,  95,  99. 

4.  .ST.  soc,  II,  9;  XVI,  188;  XIX,  iil;  XXIV,  251  ;  XXV;  XXVI,  212:XXXV,418  ; 
XXXVl,  557.  Fasc.  XXll,  71;  XXllI,  passim.  —  O.  E.,  Il,  273,  295.  301  ;  111,  319.  — 
0.  M.,  \"  sér.,  IV,  107. 

5.  La  Roule,  1,  liv.  I,  cli.  i. 


LE    TRAVAIL.  \t 

plus  grande^  La  spécialisation  seule  permet  de  lutter  contre  la 
concurrence,  parce  qu'elle  donne  le  moyen  de  produire  plus, 
mieux,  et  à  meilleur  marché. 

V.  —  Lois  du  travail.  —  Nous  pouvons  tirer  do  ces  réper- 
cussions quelques  conclusions  générales  sur  les  conditions  du 
travail  et,  en  particulier,  sur  la  question  ouvrière,  qui  en  est  un 
des  éléments. 

1.  Le  travail  est  soumis  à  des  conditions  naturelles,  dont 
l'homme  est  obligé  de  tenir  compte  Toutes  les  répercussions 
précédentes  . 

2.  Chaque  nature  de  travail  a  ses  conditions  qui  lui  sont  pro- 
pres (/</.). 

3.  Les  conditions  du  travail  et  la  question  ouvrière  se  com- 
pliquent progressivement  à  mesure  que  l'on  passe  de  la  Simple 
Récolte  à  TExtraction,  à  la  Fabrication  et  aux  Transports  (Kép. 
11,  13,   15,  18,  21,  22,  38,  39,  iV,  iS,  56,  57,  61 1. 

k.  Les  travaux  de  Simple  Récolte  compriment  l'aptitude  au 
travail  et  à  l'initiative    Kép.  11,  18,  i6,  4-7). 

5.  Dès  lors,  on  n'élève  pas  l'homme,  en  lui  facilitant  les  con- 
ditions de  vie,  mais  en  le  dressant  à  en  surmonter  les  difficultés. 

6.  Il  importe  donc  plus  d'élever  l'ouvrier  que  de  le  patronner. 

7.  La  concurrence  amène  le  progrès  des  méthodes  de  ti'avail 
(Rép.  55,  56,  61,  63j. 

8.  La  supériorité  économique  appartient  donc  aux  peuples 
qui  sont  le  plus  capables  de  triompher  par  eux-mêmes  de  la  con- 
currence I Mêmes  rép.) 

9.  Cette  loi  est  confirmée  par  ce  fait  que  les  sociétés  commu- 
nistes (qui  ne  supportent  pas  la  concurrence!  n'ont  pu  s'élever 
au-dessus  des  travaux  de  simple  récolte,  et,  dans  les  cas  les  plus 
favorables,  au-dessus  de  la  culture  extensive,  ou  de  la  petite  fa- 
brication à  la  main  simple  et  routinière  (Rép.  11,  13,  16,  18, 
22).  Ensomme,  elles  succombent  devant  le  travail  intense  et  pro- 
gressif et  devant  la  concurrence  commerciale'-. 

1.  Se.  soc,  fasc.  V  et  XV  en  entier,  par  M.  A.  Dauprat. 

'l.  Voir  la  démonstration  méthodique  dans  la  Sc.  soc.  fasc.  X.\X  :  L'Iiumatiité 
évolue-t-elle  vers  le  socialisme?  i^ixr  Paul  Descamps. 


II 


LES  DIVERSES  FORMES  DE  LA  PROPRIÉTÉ 

On  distingue,  en  science  sociale,  (|iiatre  formes  de  proprié- 
tés, qni  sont  dans  l'ordre  de  l'importance  décroissante  :  la  Pro- 
priéU'  immobilière,  les  Biens  mobiliers,  le  Salaire  et  VEpargne. 
Chacune  de  ces  formes  est  déterminée  par  des  répercussions 
dont  nous  allons  donner  des  exemples. 

I.    —    LA    PROPRIÉTÉ    IMMOBILIÈRE. 

Il  y  a  un  régime  plus  simple  que  la  propriété  proprement 
dite,  c'est  l'occupation  du  sol  laissé  à  la  libre  disposition,  au 
libre  parcours  de  chacun,  en  dehors  de  toute  forme  positive 
d'appropriation  ;  c'est  ce  que  la  Nomenclature  désigne  sous  le 
nom  de  sol  flisponible. 

Cette  disponibilité  du  sol  ne  résulte  pas  du  hasard  ou  du 
caprice  deFhomme;  elle  se  manifeste  dans  certaines  conditions. 
La  répercussion  suivante  indique  le  cas  le  plus  général  : 

1.  Les  populations  qui  se  livrent  aux  divers  travaux  de  Sitnple 
Récolte  (art  pastoral  nomade,  chasse,  cueillette)  laissent  le  sol  à 
VHat  disponible^ .  Le  pasteur  nomade,  par  exemple,  n'a  pas 
intérêt  à  s'approprier  une  partie  déterminée  du  sol  :  il  lui  est 
plus  avantageux  d'avoir  le  libre  parcours  de  la  steppe  que  la 

1.  Se.  soc.  I.  30.  —  La  Roule.  I,  9. 


LES   DIVERSES    FORMES    DE    LA    l'ROl'lUÉTÉ.  49 

propriété  exclusive  (run  territoire  limitr.  U'autre  part,  l'herbe 
se  renouvelant  cV elle-même  chaque  année,  sans  exiger  un  travail 
prtkdable,  comme  la  culture,  le  pasteur  n'a  pas  le  même  motif 
que  Faiiriculteur  pour  revendiquer  la  propriété  d'une  partie  du 
sol.  C'est  ce  qui  explique  pourquoi  les  immenses  steppes  de  l'xVsie 
centrale,  de  l'Arabie,  du  Sahara,  etc.,  ne  sont  pas  appropriées 
et  restent  à  l'état  de  sol  disponible. 

Il  en  est  de  même  pour  les  chasseurs  de  l'Afrique,  ou  de 
l'ancienne  Amérique  et  pour  les  cueilleurs  de  l'Océanie. 

Cette  répercussion  capitale  éclaire  la  grave  question  des  ori- 
gines et  des  conditions  de  la  propriété.  Elle  montre  que  le  sen- 
timent de  la  propriété  du  sol  n'est  pas  inné  dans  l'homme.  Tant 
que  l'homme  vit  exclusivement  des  productions  spontanées  et 
sans  travail  préalable,  le  sol  n'est  pas  approprié;  chacun  le 
parcourt  librement. 

L'appropriation  du  sol  se  fait  sons  diverses  formes,  dont  la 
plus  simple  est  celle  de  la  commiinautr.  La  simplicité  de  ce  type 
de  propriété  résulte  de  ce  qu'elle  est  la  moins  exclusive,  par 
conséquent  la  plus  rapprochée  du  régime  du  sol  disponible. 

Le  passage  du  sol  disponible  à  la  communauté  est  indiqué  par 
les  deux  répercussions  suivantes  : 

2.  Les  populations  vivant  de  la  simple  rrcolte  tendent  à  cons- 
tituer la  propriété  en  communauté ,  à  mesure  que  l'étendue  du 
sol  disponible  diminue^  Cette  communauté  peut  être  la  collec- 
tivité d'une  tribu  ou  d'une  famille  patriarcale,  comme  dans  la 
steppe  et  le  désert,  ou  du  mir,  comme  en  Russie,  ou  de  la  com- 
mune, comme  dans  la  plupart  des  pays  où  les  herbages  cons- 
tituent par  excellence  les  «  biens  communaux  ». 

3.  En  passant  à  la  culture,  les  populations  issues  de  la  simple 
récolte  s^ efforcent  de  conserver  le  plus  possible  la  pratique  de  la 

1.  La  Houle,  I,  liv.  I,  cli.  i.  —  .Se.  soc,  V,  359.  —  Classification,  les  renvois 
relalifs  aux  Soc.  à  forin.  comm.  —  Bachkirs.  O.  E.,  H,  10.  —  Arabes.  0.  .1/.,  2'  sér.. 
I,  410.  —  Russie.  0.  E.,  II,  57,  8G,  105,  188.  —  O.  .lA.,  2'  sér.,  I,  G9,  71.  —  Bulgarie. 
0.  E.,U,  242,244;  V,  320.  —  Hongrie,  0.  /::.,  11,278.  —  Espagne,  0.  £.,  IV,  253.  — 
Suisse,  O.  E.,  VI,  58.  —  Se.  soc,  ÏU,  486  à  503.  —  Corse,  .Se.  soc,  III,  532  ;  V,  35'.i  : 
XXII,  386;  XWI,  60;  XX\,  473;  XXXII,  316.  —  Erauc.  d'avj.,  liv.  II,  cli.  iv; 
France.  —  Eranc.  d'auj.,  liv.  I.  — Se.  soe..  .\XIV,  217;  XXIX.  550. 

4 


50  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

communauté^.  Parce  qu'elles  sont  habituées  à  s'appuyer  sur  la 
communauté,  et  elles  s'attachent  d'autant  plus  à  cet  appui  que 
le  travail  de  la  culture  entraine  pour  elles  plus  de  difficultés. 
Mais,  avec  la  culture,  la  communauté  devient  de  plus  en  plus 
difficile.  Aussi  elle  ne  se  maintient  que  dans  la  mesure  indiquée 
pnr  la  répercussion  suivante  : 

k.  L'abondance  du  sol  disponible  facilite  le  maintien  de  la 
communautr  '-.  Parce  qu'on  peut  agrandir  le  domaine  à  mesure 
qu'augmente  le  nombre  des  membres  de  la  communauté.  Lors- 
que le  sol  disponible  vient  à  manquer,  on  est  obligé  de  frac- 
tionner la  communauté  et  souvent  de  la  dissoudre. 

Quelques  effets  de  la  communauté  : 

5.  La  propriété  en  communauté  ne  développe  qu'un  travail 
peu  intense  et  peu  productif^.  Parce  que,  la  propriété  étant 
commune,  l'individu  ne  bénéficie  pas  complètement  des  produits 
de  son  travail.  Il  n'a  donc  pas  intérêt  à  donner  une  somme  de 
travail,  qui  profiterait  à  ses  associés  plus  qu'à  lui-même.  C'est 
ce  qui  explique  la  faible  ardeur  au  travail  des  populations  com- 
munautaires de  l'Orient.  Cela  explique  aussi  les  échecs  si  nom- 
breux des  sociétés  coopératives  de  production.  Cela  explique 
enfin  la  faible  somme  de  travail  que  donnent,  dans  tous  les  pays, 
les  fonctionnaires,  membres  de  la  grande  communauté  d'État. 

6.  La  communatité  est  plus  capable  de  conserver  ce  qu'elle  a 
acquis  que  de  l'augmenter'*.  Parce  qu'elle  développe  plus  la 
restriction  des  besoins  que  la  puissance  de  travail. 

7.  La  communauté  s' accommode  du  métayage  et  repousse  le 
fermage''.  Parce  que  le  métayage  est  une  sorte  de  communauté 
entre  le  propriétaire  et  le  tenancier, 

La  propriété  en  simple  ménage,  ou  propriété  familiale^  mar- 
que une  appropriation  plus  nette  et  plus  exclusive.  C'est  ce 
que  l'on  appelle  ordinairement  la  petite  propriété. 

1.  /d.,  ibid.,  et,  en  plus,  Clussi/ication,  les  renvois  (Jes  Soc.  à  form.  comra.  ébran- 
l«'e?.  —  La  Roule,  II,  voir  un  grand  nombre  d'exemples. 

2.  Ici.,  ibid.,  et  X.  —  Se.  soc,  XVI,  261. 

3.  .Se.  soc,  I,  32  et  suiv.  —  La  Route,  1,  liv.  I.  ch.  i. 

4.  O.  E.,  il,  19,  63. 

Ti.  Se  soc,  XXIII,  145. 


LKS   DIVERSES    FORMES    DE    LA    l'HOl'RlÉTÉ.  51 

Influence  du  l.ieu  sur  la  petite  propriété  : 

8.  Les  valUes.  sont  plus  particulièrement  favorables  au  déve- 
loppement de  la  petite  propriété^.  l'Pour  les  raisons  précédem- 
ment indiquées  au  sujet  de  la  petite  culture.  Voir  au  Travail, 
Rép.  24). 

Cette  forme  plus  exclusive  de  propriété  s'accentue  avec  le 
développement  de  la  culture,  parce  que  chacun  désire  avoir 
plus  complètement  le  produit  de  son  travail. 

La  culture  a  un  autre  efï'et  : 

9.  La  culture  rend  la  propriété  du  sol  de  plus  en  plus  j}erma- 
nente'-.  Parce  que  le  produit  de  la  culture  est  à  long  terme  et 
qu'il  exige  un  travail  préalable  intense. 

Autres  effets  provenant  de  l'objet  de  la  culture  : 

10.  La  culture  des  arbres  fruitiers  ''  et  la  culture  maraichère'^ 
développent  surtout  la  petite  propriété.  Cela  tient  aux  mêmes 
raisons  que  nous  avons  données  pour  la  petite  culture. 

11.  La  culture  arborescente  [cueillette]  ne  détermine  quune 
appropriation  imparfaite  du  sol  '^.  Parce  que,  si  elle  exige  plus 
de  travail  que  l'art  pastoral,  elle  en  exige  moins  que  la  culture. 

hdipropriélé  patronale,  ou  grande  propriété,  est  celle  (]ui  exige 
la  disposition  la  plus  exclusive  du  Lieu,  puisqu  elle  limite  encore 
plus  le  nombre  des  propriétaires. 

Elle  est  également  influencée  par  le  Lieu  : 

12.  Les  plateaux,  ou  les  plaines,  sont  plus  particulier  entent 
favorables  à  la  grande  propriété^'.  Pour  les  raisons  indiquées  au 
sujet  de  la  grande  culture.  Voir  au  Travail,  Hép.  25). 

Elle  est,  en  outre,  influencée  par  certaines  natures  de  travaux  : 

13.  Les  forêts  aménagées  développent  la  grande  propriété' . 


1.  Franc,  d'auj.,  liv.  III. 

L>.  Se.  soc,  II,  421;  IV,  299;  XXII,  15. 

3.  .se.  soc,  XXII,  151,  271.  459:  XXVIII,   298.  —  O.   /:..  VI,  176. 

4.  0.  E.,  Y,  403,  407. 

5.  .Se.  soc,  III,  532;   IV,  301;  XXII,    380.    —  Russie,    O.  A'.,  II,  57,  105,    1S8.  — 
Bulgarie,  0.  E.,  II,  242,  244.  —  Espagne,  O.  E.,  IV,  253.  —  0.  .»/.,  2'  sér.,  I,  171. 

6.  .se.  soc,  II,  157;  X.\III,  209.  —  Franc,  d'atij.,  liv.   IV. 

7.  Voir  les  monographies  de  types  forestiers. 


52  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

Parce  quelles  exigent  des  ressources  accumulées  et  une  longue 
prévoyance.  C'est  pour  cela  que  les  forets  appartiennent  toujours 
à  de  grands  propriétaires,  aux  communes,  aux  provinces,  ou  à 
l'État. 

La  grande  propriété,  lorsqu'elle  n'est  pas  exploitée  en  régie, 
a  recours  soit  au  fermage,  soit  au  métayage.  Ces  deux  formes 
d'exploitation  se  manifestent  suivant  certaines  lois  : 

li.  La  grande  propriété  en  culture  spécialisée  développe  le 
fermage  '.  Parce  qu'elle  exige  des  chefs  de  culture  capables,  qui 
se  sentant  aptes  à  diriger,  veulent  rester  maîtres  de  leur  exploi- 
tation et  n'acceptent  pas  le  métayag-e. 

15.  La  prospérité  agircole  fait  reculer  le  métayage''-.  Parce 
qu'elle  excite  le  désir  d'avoir  complètement  le  bénéfice  que  l'on 
prévoit. 

16.  La  crise  agricole  fait  reculer  le  fermage"^.  Parce  qu'elle 
excite  le  désir  de  faire  partager  par  le  propriétaire  les  pertes 
que  Fou  redoute. 

Quelle  que  soit  la  forme  de  la  propriété,  le  mode  d'installa- 
tion sur  le  sol  varie  suivant  l'origine  des  populations. 

17.  Les  populations  d'origine  pastorale  ou  patriarcale  sont 
portées  ci  se  fixer  au  sol  par  villages  à  banlieue  morcelée''.  Le 
groupement  en  village  provient  des  habitudes  antérieures  de 
communauté,  et  la  banlieue  morcelée  du  partage  égal  des  biens 
qui  dérive  du  sentiment  de  l'égalité  développé  par  la  commu- 
nauté pastorale  ou  patriarcale. 

18.  Les  populations  d'origine  particulariste  sont  portées  à  se 
fixer  au  sol  par  habitations  isolées  '\  Parce  que  cette  formation 
sociale  développe  surtout  Thabitude  et  le  besoin  de  l'indépen- 
dance du  foyer.  Le  cottage  anglais  est  le  type  du  genre. 

Le  foyer  et  le  domaine  présentent  une  différence  au  point  de 
vue  de  la  facilité  d'appropriation  : 

19.  La  propriété  du  foyer  exige  des  aptitudes  plus  communes 

1.  O.  /:•.,  VI.  107. 

2.  .ST.  soc,  XXllI,  149.  —  Franc,  d'aiij.,  liv.  IV.  ch.  ii. 

3.  Mornes  références. 

1.  .se.  soc,  V,  23  à  2G.  —  (>.  A'.,  IV.  207  el  O.  Jî.,  H.  Ul,  V.  VI. 
5.  Anglo-saxons,  191  el  suiv. 


i 


LES    m  VERSES    FORMES    DE    LA    l'ROI'RlÉTK.  53 

qiio  la  propriété  du  domaine  '.  I*arce  que  le  foyer  n'exige  pas, 
comme  le  domaine,  la  continuité  du  travail  ;  on  en  jouit  sim- 
plement par  rusa.ye,  ce  qui  est  à  la  portée  du  plus  grand  nombre. 
Quelques  exemples  de  répercussions  relatives  au  mode  de  trans- 
mission de  la  propriété  : 

20.  Les  communautés  familiales  qui  se  dissolvent  partagent 
les  biens  entre  tous  les  membres  par  parties  égales  '-.  Parce  que 
le  propre  de  la  communauté  est  de  considérer  que  tous  les  mem- 
bres sont  co-propriétaires  au  même  titre  du  bien  commun. 

21.  Les  populations  issues  originairement  de  la  communauté 
patriarcale  ont  une  tendance  à  conserver  le  partage  rgalK  Parce 
qu'elles  continuent  à  considérer  la  propriété  comme  un  bien  de 
famille  et  non  comme  un  bien  personnel. 

22.  Le  régime  du  partage  égal  ruine  la  petite  propriété'^.  Il 
la  transforme  en  propriété  parcellaire  et  crée  le  type  du  pro- 
priétaire indigent, 

23.  Les  populations  à  formation  particulariste'  inclinent  vers 
la  liberté  de  tester  '\  Parce  que  la  propriété  n'étant  plus  considé- 
rée comme  un  bien  de  famille,  mais  comme  une  création  indi- 
viduelle, chacun  considère  qu'il  doit  en  disposer  librement. 

On  appelle  «  domaine  plein  ).  celui  qui  est  constitué  pour  don- 
ner pleinement  les  divers  produits  nécessaires  à  une  famille,  de 
manière  à  ce  qu'elle  ait  à  acheter  le  moins  possible  au  dehors. 

24.  Le  domaine  plein  s'oppose  au  morcellement  et  fait  prédo~ 
miner  la  transmission  intégrale'' .  Parce  qu'il  forme  un  tout 
indivisible,  et  qu'il  est  constitué  pour  fournir  directement  à  la 
famille  les  divers  produits  dont  elle  a  besoin. 

Deux  effets  du  développement  des  transports  sur  la  propriété  : 

25.  Le  développement  des  transports  fait  substituer  de  plus  en 

1.  .Se.  soc,  XII,  120.  —  Anglo-Saxom,  liv.  II,  cli.  iv. 

2.  Classification,  renvois  des  Soc.  à  form.  comm.  Voir  iiaiticuliôrenient  Bulgarie. 

3.  Se.  soc,  V,  28,  31,  162,  199,342. 

4.  Se  soc,  I.  1G5;  H,  314,  393.   ~-    O.    E.,  IV,    105,   248,  V,    199:  VI,  2,    178.  — 
Voir  les  monographies  relatives  à  la  France. 

Ti.  Voir  plus  loin,  à  la  Famille,  la  définition  de  la  formation  particularisle. 

6.  Classification,  renvois  des  Soc.  à  form.  part.,  passim.   —  0.  F..,  III,  4,  375, 
409,  425,  429. 

7.  Se  soc,  III,  558  et  suiv.  ;  fasc.  XXIII.  —  La  Houle,  H,  i89  et  suiv. 


o4  REI'ERTOIRK    DES    REPERCUSSIONS    SOCIALES. 

phis  la  dot  en  nature  '.  Parce  que  le  paysan  trouve  alors  plus  d'a- 
vantage à  vendre  et  à  acheter  qu'à  produire  lui-même  tout  ce 
dont  il  a  besoin.  Il  dispose,  par  conséquent,  d'une  moins  grande 
variété  de  produits  et  de  plus  d'argent. 

26.  Le  développement  des  transports  amène  une  diffusion  plus 
grande  de  la  propriété^-.  Par  suite  de  la  hausse  des  salaires  qui 
rend  plus  facile  l'achat  de  la  terre,  ou  des  valeurs  de  bourse,  les- 
quelles se  multiplient  pour  la  même  raison. 

Lois  de  la  propriété.  —  1.  L'homme  n'arrive  pas  volontai- 
rement à  l'appropriation  du  sol.  Il  s'y  est  soustrait  et  s'y  soustrait 
encore  le  plus  possible,  en  s'eftorçant  de  se  maintenir  dans  le 
régime  du  sol  disponible  (Rép.  1). 

2.  Lorsque  riionime  arrive  à  l'appropriation  du  sol,  il  se  main- 
tient le  plus  longtemps  possible  dans  le  régime  d'appropriation 
le  plus  faible,  qui  est  la  communauté,  parce  que  c'est  celui  qui 
exige  le  moins  de  travail  individuel  et  qui  présente  le  moins 
d'aléa  (Rép.  2,  3,  i,  5,  G,  T  . 

3.  C'est  la  nécessité  impérieuse  d'un  travail  plus  intense  et 
plus  progressif  qui  détermine  la  dislocation  de  la  communauté  et 
l'appropriation  de  plus  en  plus  personnelle  du  sol,  sous  le  régime 
de  la  propriété  familiale  ou  patronale    Rép.  8  à  16). 

k.  A  mesure  que  la  propriété  devient  plus  personnelle,  le  pro- 
blème social  se  complique,  parce  qu'il  devient  plus  difficile  à 
résoudre  pour  les  moins  capables,  qui  perdent  l'appui  de  la 
communauté  (Rép.  1  à  16). 

5.  iMais  on  ne  peut  résoudre  ce  problème  par  le  retour  à  la 
propriété  collective,  puisque  ce  mode  de  propriété  ne  s'accom- 
mode que  d'un  travail  peu  intense  et  peu  progressif  Voir  au 
Travail,  Rép.  11,  18,  i6,  M). 

6.  Il  n'y  a  donc  pas  d'autre  solution  que  d'augmenter,  chez 
l'individu,  l'aptitude  à  la  propriété  personnelle,  par  l'aptitude 
plus  grande  au  travaiL 


1.  .Se.  soc,  fasc.  XXIII. 

2.  Idem,  et  fasc.  XXX,  lOG,  107. 


LES    DIVERSES   FORMES   DE    LA    PROl'RIETE.  OO 

7.  En  fait,  l'accès  à  la  propriété  est  de  plus  en  })lus  accru  par 
le  fait  du  développement  des  transports  Rép.  26  . 

8.  On  verra  à  la  Famille  dans  quelles  conditions  l'accès  et 
l'aptitude  à  la  propriété  peuvent  être  encore  augmentés. 


II.    LES    BIENS    MOBILIERS. 

Les  biens  mobiliers  comprennent  les  animaux  domestiques, 
les  instruments  de  travail,  le  mobilier  meublant  et  le  mobilier 
personnel. 

1.  Le  travail  en  communauté  patriarcale  empêche  l'appro- 
priation générale  des  biens  mobiliers^.  Parce  que  ceux-ci  appar- 
tiennent à  la  communauté.  L'appropriation  commence  par  le 
mobilier  personnel  et  le  mobilier  meublant  parce  qu'ils  sont 
d'un  usage  plus  personnel. 

2.  L'appropriation  des  biens  mobiliers  est  la  première  étape 
vers  la  propriété  foncière  et  tj  prépare  les  individus'^.  Parce  que 
ce  genre  de  propriété,  exigeant  moins  de  travail,  est  plus  facile 
à  acquérir  et  à  conserver. 

2».  L'appropjriation  des  biens  mobiliers  établit  la  pjremière 
séparation  entre  les  capables  et  les  incapables,  les  prévoyants 
et  les  imprévoijants^'.  Pour  les  mômes  raisons. 


III.     LE     SALAIRE. 

Les  formes,  la  nature  et  l'importance  du  salaire  varient  sui- 
vant un  grand  nombre  de  causes  dont  nous  allons  donner  quel- 
ques exemples  : 

1.  Les  subventions  naturelles  [Herbages,  Bois,   Fi'uits,   etc.), 

1.  0.  E.,  IV,  293, —  O.  .1/.,  2'  sér.,  II,  111,  160.  Voir  ce  qui  concerne  les  proprié- 
tés, le  mobilier  et  les  instruments  de  travail,  dans  les  monographies  de  familles  pa- 
triarcales pures.  —  0.  E.  cl  O.  M. 

2.  Ibid.,  dans  les  monographies  qui  marquent  révolution  vers  la  proprictt-  per- 
sonnelle. 

3.  Ibid.  et  Soc.  afric,  265. 


o6  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

mis  à  la  disposition  de  l'ouvrier,  le  rendent  moins  exigeant  sur  le 
taux  du  salaire^.  C'est  ce  qui  explique  en  partie  le  bas  prix  des 
salaires  dans  tout  l'Orient,  où  les  populations  jouissent  de  nom- 
breuses subventions  naturelles. 

La  nature  du  travail  exerce  souvent  une  influence  sur  le 
salaire  : 

2.  Le  travail  de  la  pêche  développe  l'usage  du  partage  égal 
du  produit  -.  Parce  que  chacun  y  prend  une  part  égale  et 
que  le  caractère  aléatoire  de  ce  travail  égalise  les  chances  de 
tous. 

3.  Dans  le  régime  du  domaine  plein  i  c'est-à-dire  produisant 
autant  que  possible  tout  ce  qui  est  nécessaire  à  la  famille),  la 
tendance  est  de  payer  une  partie  du  salaire  en  nature''.  Parce  que, 
d'une  part,  on  dispose  de  peu  d'argent  puisqu'on  vend  peu  de 
produits;  et  que,  d'autre  part,  on  dispose  de  produits  très  divers, 
puisque  le  domaine  est  organisé  pour  cela. 

i.  Le  développement  de  l'industrie  ou  des  transports  fait 
hausser  les  salaires''.  Parce  qu'il  augmente  à  la  fois  la  richesse 
et  la  demande  de  salariés. 

5,  Avec  l'industrie,  la  question  du  salaire  rend  la  situation 
de  V  artisan  plus  compliquée'.  Travaillant  uniquement  en  vue  de 
la  vente,  l'artisan  dépend  complètement  du  salaire  que  lui 
fournit  sa  clientèle.  Or,  celle-ci  est  aléatoire.  Dès  lors  l'artisan, 
aussi  bien  que  l'ouvrier,  se  trouve  dans  une  situation  plus 
précaire  que  sous  le  régime  de  la  culture. 

0.  Le  développement  des  transports  et  du  commerce  fait  pré- 
dominer le  salaire  en  argent  sur  le  salaire  en  nature^'.  Parce 
qu'on  vend  plus  facilement  ses  produits  et  que^  dès  lors,  on 
dispose  de  plus  de  ressources  en  argent. 

7.  L'aptitude  à  s'élever  fait  substituer  le  salaire  à  la  tâche 

1.  0.  E.,  V.  85. 

2.  0.  E.,  IV,  293.  ~  O.  M.,  2"  sér.  I,  287  ;  II,  144.  16o.  —  Sc.  SOC,  fasc.  XXVIII,  68. 

3.  Se.  SOC,  fasc.  XXI,  220. 

4.  Sc  soc,  XXXV,  281  ;  fasc.  X,  19,  9.1,  201.  —  0.  M.,  I,  396. 

5.  Jm  Boule,  I,  liv.  I,  cb.  i  ;  II,  liv.  1,  ch.  m. 

6.  O.   E.  et   O.   M.,  lire   les  monograpliies  en  allant  d'Orient  en   Occident,  et 
Se  soc,  fasc.  XXIII. 


LES  DIVKIiSKS    FORMES   DE    LA    l'ROI'lUÉTÉ.  57 

au  salaire  à  la  journée^.  Parce  qu'on  est  plus  capable  de  faire 
plus  (le  travail  on  moins  de  temps. 

8.  L  émigration  fait  hausser  les  salaires;  F  immigration  les 
réduit  -.  Cela  s'explique  facilement. 

9.  La  régularité  de  la  production  assure  la  stabilité  des 
salaires''.  Parce  qu'on  a  intérêt  à  s'attacher  ses  ouvriers  d'une 
façon  permanente  et  que  cela  est  rendu  plus  facile. 

10.  La  question  du  salaire  soulève  plus  de  difficultés  dans 
les  entreprises  appartenant  à  des  sociétés  d' actionnaires  que  dans 
celles  qui  appartiennent  à  un  seid  patron'.  D'abord  à  cause 
de  raggiomération  plus  grande  du  personnel  ;  ensuite  à  cause  de 
l'impersonnalité  du  patron;  enfin,  à  cause  de  la  nécessité  d'établir 
un  tarif  général  qui,  dès  lors,  tend  à  régler  les  salaires  au  taux 
le  plus  bas. 

11.  Dans  les  entreprises  à  personnel  nombreux,  les  ouvriers 
sont  portés  à  provoquer  la  hausse  des  salaires  par  la  coalition 
et  la  grève^.  Parce  qu'ils  se  sentent  assez  forts  pour  en  imposer 
par  leur  nombre  et  par  l'impossibilité  de  remplacer  d'un  seul 
coup  un  personnel  aussi  nombreux. 

12.  La  hausse  du  salaire  est  proportionnée  à  la  valeur  de 
l'ouvrier  et  à  sa  puissance  de  travail^.  Sous  peine  d'être  éliminé 
par  la  loi  de  la  concurrence,  le  patron  ne  j^eut  supporter  une 
hausse  des  salaires  que  s'il  obtient  une  somme  correspondante 
de  travail,  qui  rétablisse  l'équilibre.  La  preuve,  c'est  que  les 
salaires  sont  plus  élevés  à  mesure  que  Ion  avance  d'Orient  en 
Occident,  c'est-à-dire  vers  des  populations  donnant  un  travail  de 
plus  en  plus  productif.  Et  c'est  en  Angleterre  et  aux  États-Unis 
tjue  la  puissance  de  travail  et  par  conséquent  les  salaires  de 
l'ouvrier  sont  à  leur  maximum.  D'après  M.  Schulze-(îauer- 
nitz,  pour  diriger  1.000  broches,  il  faut  25  ouvriers  hindous, 
ou  13  italiens,  ou  7  allemands  et  seulement   3  ou    'i^  anglais. 

1.  0.  E.,  II,  234. 

2.  Se.  soc,  XXII,  r.3.  —  0.  E.,  VI,  313. 

3.  0.  E.,  III,  120:  IV,  30. 

'i.  Se.  soc.,fasc.  XXIV,  535  à  555. 

5.  Ibid.,  555  à  563. 

G.  Ibid.,  et  P.  de  Rousiers,  La  Question  ouvrière  en  Angleterre. 


58  RÉPERTOIRE  DES  RÉPERCUSSIONS  SOCIALES. 

Ces    chiffres    donnent    également  la  proportion  des  salaires. 

Lois  DU  SALAIRE.  —  1 .  La  qiiestioii  du  Salaire  va  en  se  compli- 
quant à  mesure  que  l'on  passe  des  travaux  de  simple  récolte  à 
ceux  de  la  culture  et  de  ceux-ci  aux  travaux  de  fabrication 
(Rép.  1,2,  3,  i,5,  6,  10). 

2.  La  stabilité  de  la  production  est  le  moyen  d'assurer  la 
stabilité  des  salaires  (Rép.  9). 

3.  L'élévation  de  la  capacité  de  l'ouvrier  est  le  moyen  d'élever 
létaux  des  salaires  (Rép.  11,  12). 


IV.    —    L  KPARGXE. 

1.  Le  sol  disponible  et  les  biens  communaux  ne  poussent  pas  à 
l'épargne  personnelle^.  Parce  qu'ils  constituent  une  épargne 
naturelle  et  spontanée  qui  dispense  de  la  nécessité  d'épargner. 

2.  La  communauté  ne  développe  pas  V  aptitude  à  l'épargne'. 
Parce  qu'on  compte  sur  l'appui  de  la  communauté  et  que  l'épargne 
personnelle  venant  se  fondre  dans  la  communauté,  on  n'en 
bénéficie  pas  soi-même. 

3.  Les  montagnards  sont  naturellement  portés  à  l'épargne^. 
Parce  qu'ils  doivent  compenser  les  faibles  profits  d'un  sol  pauvre 
par  la  puissance  d'économie  et  la  restriction  des  besoins. 

4.  Les  productions  spontanées  (comme  l'art  pastoral  nomade, 
la  chasse  et  la  cueillette)  ne  développent  pas  l'habitude  de 
Vépargne''.  Parce  que  ces  productions,  fournies  par  la  nature, 
n'exigeant  pas  de  prévoyance,  ne  la  développent  pas. 

5.  La  nécessité  de  posséder  ses  instruments  de  travail  provoque 
généralejnent  la  première  manifestation  de  l'épargne'.  Parce 
qu'il  n'est  pas  possible  de  se  soustraire  à  la  nécessité  d'acheter 

1.  .Se.  soc,  III,  513,  et  danstoutes  les  monoi;.  au  chap.  des  Subventions  naturelles. 

2.  O.  E.,  Il,  5.  —  0.  ;!/.,  2''sér.,  I,  423. 

3.  .Se.  soc,  X.\X,  128,  264.  —  .Soc.  afric,  70. 

4.  5c.  5oe.,XXII,  277:  XXllI,  3bi.  —  Socafric,  138,  177.  —  Franc.  d'avj.Jiv.X. 
—  O.  E.,  m.  115.  —  0.  JA.,  2'àéT.,  II,  1.^7. 

5.  se. soc,  XXII,  3fi.  —  Soc.  afric,  2r.2.  — O.  E.,  111,212.  — O.  il/.. 11,252  :  III,  Ad. 


LES   DIVERSES    FORMES    DE    I.A    l'ROl'RIÉTÉ.  ')!• 

ses  instruments,  qui  sont  le  seul  moyen  de  se  procurer  du  travail. 

6.  La  nécessilr.  d'acheter  les  femmes  oblige  les  familles  pa- 
triarcales à  réaliser  une  épargne  K  Cotto  nécessité  est  d'autant 
plus  impérieuse  quelle  est  inéluctable. 

7.  1m  nécessité  de  constituer  des  dots  aux  enfants  jonc  un  rôle 
analogue,  dans  les  pays  où  cet  usage  existe. 

8.  Le  désir  de  se  marier  est  une  grande  incitation  à  l'épargne''-. 
Mais  il  agit  surtout  sur  les  jeunes  gens  qui  nont  pas  à  attendre  de 
dots  de  leurs  parents. 

9.  Le  patronage  excessif,  qui  pourvoit  à  tous  les  besoins, 
empêche  le  développement  de  l'épargne'^'.  En  ce  qu'il  déshalûtuc 
l'ouvrier  de  compter  sur  lui-même. 

10.  Les  caisses  d'épargne  et  les  institutions  similaires  facilitent 
et   développent  l'épargne'^. 

11.  Le  goût  du  luxe,  particulièrement  développé  dans  les 
villes,  détourne  de  V épargne''. 

Quel(jues  répercussions  relatives  à  l'emploi  de  l'épargne  : 

12.  Les  émigrants  de  familles  patriarcales,  ou  quasi  patriar- 
cales, envoient  généralement  leurs  épargnes  à  leur  famille  '■. 
Parce  qu'ils  sont  habitués  à  compter  en  tout  sur  le  groupe 
familial  qui  doit,  soit  les  établir,  soit  les  recevoir  au  foyer,  s'ils 
restent  célibataires.  Ils  se  considèrent  d'ailleurs  comme  co-pro- 
priétairesdu  bien  de  famille. 

13.  Dans  la  famille  quasi  patriarcale ,  toute  F  épargne  de  la 
famille  est  emploijée  à  l' établissement  des  frères  et  sonirs  de 
l' héritier-associé ''.  hMis  ce  type,  l'héritier  est  considéré  comme 
un  simple  usufruitier  chargé  de  tirer  du  bien  de  famille  les 
ressources  nécessaires  pour  établir  ses  frères  et  sœurs,  ou  pour 
les  garder  au  foyer. 

ik-.  L'éloignement  pour  les  travaux  usuels  [agriculture,  indus- 


1.  ().  E.,   II,  42.  —  O.  M.,  2<-  sér.,  II,  63. 

2.  O.  E.,  IV,  81,  208,  259,  390;  V,  16,  162;  VI,    44. 

:i.  O.  £.,111,  12,  35;  IV,   12,  13.  —  O.  3f.,  2"  sér..  II,  338. 

i.  .Se.  .soc,  XXIII. 

5.  O.  E.,  VI,  38,  299. 

6.  O.  .»/.,  1"-  sér.,  IV,  9i:  2-  sér.,  I,  60. 

7.  .se.  soc,  fasc.  xviii,  xxiii.  —  O.  l:'.,  IV  ,  500. 


60  RÉPERTOIRE   DES    RÉl'ERCrSSlONS    SOCIALES. 

trie,  commerce)  'porte  à  employer  l'épargne  en  valeurs  de  bourse  ' . 
Parce  que  cette  épargne  reste  sans  autre  emploi.  Cette  pratique- 
est  particulièrement  courante  en  France,  où  elle  est  le  signe  d'une 
richesse  plus  apparente  que  réelle,  parce  qu'elle  n'est  pas 
régulièrement  renouvelée  par  les  trois  sources  fondamentales  du 
travail. 

15.  L  aptitude  aux  travaux  usuels  porte  à  utiliser  l'épargne 
pour  développer  ces  industries  ~.  C'est  ce  qui  explique  le  dévelop- 
pement agricole,  industriel  et  commercial  de  l'Allemagne,  de 
l'Angleterre  et  des  États-Unis. 

16.  L'absence  de  dot^  combinée  avec  V aptitude  à  gagner  de 
l'argent,  porte  à  constituer  F  épargne  au  moyen  de  l'assurance  sur 
la  vie.  C'est  le  cas  des  populations  anglo-saxonnes  chez  lesquelles 
l'assurance  sur  la  vie  est  d'une  pratique  générale.  En  effet, 
l'homme  capable  de  gagner  de  l'argent  est  en  état  de  prélever 
régulièrement  la  somme  nécessaire  pour  l'assurance  ;  de  plus, 
il  n'a  pas  d'autre  moyen  d'assurer  éventuellement  la  situation 
de  sa  veuve,  puisqu'au  moment  de  son  mariage,  il  ne  possède 
aucune  fortune  personnelle,  par  suite  de  l'absence  de  dot. 

Lois  de  l'kparune.  — -  1.  Tout  ce  qui  dispense  du  travail  et 
de  l'effort  entrave  l'aptitude  à  l'épargne  (Rép.  1,  2,  3,  i,  9,  11). 

2.  Tout  ce  qui  oblige  au  travail  et  à  l'effort  développe  l'aptitude 
à  l'épargne  (Rép.  5,  6,  7,  8). 

3.  Les  populations  à  formation  communautaire  emploient 
l'épargne  par  l'intermédiaire  du  groupe  familial  et  pour  établir 
les  enfants  (Rép.  12,  13  . 

V.  Les  populations  à  formation  particulariste  emploient 
l'épargne  individuellement,  pour  assister  non  leurs  enfants,  mais 
leur  veuve  Rép.  15.  16). 

5.  L'emploi  de  l'épargne  en  valeurs  de  bourse  n'est  pas  une 
manifestation  de  la  puissance  agricole,  industrielle  et  com- 
merciale (Rép.  li). 


1.  Anglo-Saxom,  liv.  II.  ch.  ii. 
:>.  llnd. 


III 


LA  FAMILLE 


La  science  sociale  ramène  les  diverses  formes  de  la  Famille  à 
quatre  grands  groupes  :  la  Famille  patriarcale,  la  Famille  quasi 
patriarcale,  la  Famille  particulariste ,  la  Famille  instable. 

i'^  La  Famille  patriarcale.  —  Elle  est  caractérisée  })ar  la 
réunion  au  même  foyer  de  plusieurs  ménages  soumis  à  l'iiuto- 
rité  d'un  ancêtre  commun.  A  la  mort  du  chef  de  famille,  ou  pa- 
triarche, l'autorité  passe  ordinairement  non  au  fils,  mais  au 
frère  le  plus  âgé.  C'est  de  ce  type  que  procède  le  mode  de  suc- 
cession usité  en  Turquie  pour  les  sultans. 

La  Famille  patriarcale  comprime  l'initiative  individuelle  et 
l'aptitude  au  travail  pénible. 

Cette  forme  de  famille  s'observe  à  l'état  pur  dans  les  steppes 
et,  avec  des  déformations  plus  ou  moins  importantes,  dans  pres- 
que toute  l'Asie,  dans  l'Orient  et  le  midi  de  l'Europe  et  dans  le 
nord  de  l'Afrique. 

-r  La  Famille  quasi  patriarcale.  —  Cette  forme  de  Famille, 
ainsi  que  son  nom  l'indique,  présente  la  plupart  des  caractères 
de  la  Famille  patriarcale. 

Elle  n'en  diffère  que  sur  deux  points  : 

1"  La  communauté  est  réduite  à  deux  ménages  :  celui  des  pa- 
rents, qui  gardent  toujours  l'autorité  ;  et  de  lun  des  enfants,  avec 
les  membres  restés  célibataires.  Celte  réduction  vient  de  l'agglo- 
mération de  la  population  sur  un  territoire  trop  restreint. 


02  RÉPERTOIRE    DES    RÉI'ERCUSSIONS    SOCIALES. 

2"  Le  domaine,  toujours  considéré  comme  un  bien  de  famille 
et  non  comme  une  propriété  individuelle,  est  Iransjnis  à  un  seul 
enfant.  iMais  cet  enfant  est  considéré  comme  un  usufruitier,  dé- 
positaire du  bien  commun,  avec  la  charge  d'établir  ses  frères  et 
sœurs,  ou  d'assister  et  de  recueillir  les  célibataires, 

C  est  la  transmission  à  un  seul  enfant,  qui  difTérencie  nette- 
ment ce  groupe  de  famille  du  premier,  car  on  n'observe  jamais 
ce  mode  de  transmission  dans  la  Famille  patriarcale.  Cette  der- 
nière se  dissout  par  le  partage  égal,  parce  que  tous  les  membres 
se  considèrent  comme  co-propriétaires  au  même  titre. 

L'influence  de  la  Famille  partie iilariste  semble  seule  pouvoir 
expliquer  cette  transmission  à  un  seul  enfant.  En  effet,  la  Fa- 
mille quasi  patriarcale  n'a  été  observée  jusqu'ici  que  dans  la 
zone  touchée  par  la -Famille  particulariste. 

Nous  n'avons  pas  encore  réussi  à  déterminer  actuellement  des 
variétés  de  ce  type  K 

3°  La  Famille  particulariste.  —  Elle  diffère  de  la  Famille 
quasi  patriarcale  sur  les  points  suivants  : 

1"  La  propriété  n'est  plus  considérée  comme  un  bien  de  fa- 
mille, mais  comme  un  bien  personnel  ; 

2"  Dès  lors,  le  père  la  transmet  librement  à  qui  il  veut; 

3"  Lorsque  le  Père  constitue  un  héritier,  il  lui  abandonne  la 
complète  direction  du  domaine,  en  se  réservant  par  contrat  sa 
propre  indépendance,  au  moyen  de  droits  et  de  redevances 
bien  délimités.  Ce  contrat  exclut  toute  idée  de  communauté. 

4°  Les  enfants  sont  préparés,  dès  leur  jeune  âge ,  à  l'indé- 
pendance et  à  l'initiative  individuelle,  parce  qu'ils  doivent 
compter  le  moins  possible  sur  le  bien  et  sur  l'assistance  de  la 
famille. 

5°  Aussi  les  émigrants  partent-ils  isolément  et  sans  esprit  de 
retour. 

Ce  type  de  famille  caractérise  plus  particulièrement  la  Nor- 
vège, le  Nord-Ouest  de  l'Allemagne,  l'Angleterre,  les  Étals-Unis 
et  toutes  les  possessions  anglo-saxonnes. 

1.  Franc,  d'auj.,  liv.  I,  eh.  i,  ii,  m. 


LA    FAMILLE.  6)5 

4°  La  Fa3iille  instable.  —  Elle  est  le  produit  de  la  décom- 
position des  trois  autres  types  de  famille.  Cette  décomposition  se 
produit  suivant  deux  formes  : 

A.  La  Famille  instable  sauvage.  —  Elle  résuite  de  la  décom- 
position produite  par  la  chasse  et  la  cueillette  pures.  C'est  le 
type  propre  aux  toundras,  aux  anciennes  savanes  de  TAméricpie 
du  Nord,  aux  forêts  de  l'Amérique  du  Sud  et  de  l'Afrique  et  aux 
anciens  territoires  à  cueillette  de  TOcéanie.  C'est,  en  somme,  la 
variété  de  famille  caractéristique  des  peuplades  sauvages. 

Ici,  la  famille  est  rendue  instable  en  ce  qu'elle  ne  peut  plus 
s'appuyer,  comme  dans  le  type  patriarcal,  sur  la  communauté 
familiale,  ni,  comme  dans  le  type  particulariste,  sur  l'aptitude 
individuelle  au  travail  difficile  et  intense. 

La  chasse  et  la  cueillette  font  passer  l'autorité  des  vieillards 
aux  jeunes  gens,  sans  que  ceux-ci  soient  rendus  capables  de 
l'exercer.  Par  là,  la  famille  est  livrée  à  l'instabilité  totale  '. 

B.  La  Famille  instable  atténuée.  —  C'est  la  variété  propre 
aux  populations  qui,  pour  des  causes  diverses,  sont  sorties  du 
type  patriarcal,  ou  du  type  particulariste.  Elles  ont  perdu,  par 
conséquent,  comme  la  variété  précédente,  le  moyen  de  s'ap-' 
puyer  soit  sur  la  communauté,  soit  sur  l'initiative  individuelle. 

Mais  cette  variété  diffère  de  la  précédente  en  ce  qu'elle  con- 
serve, malgré  tout,  certains  restes,  certaines  survivances  de  sou 
état  famihal  antérieur,  parce  qu'elle  n'a  pas  été  complètement 
désorganisée  par  la  chasse  ou  par  la  cueillette  et  quelle  est 
plus  ou  moins  en  contact  avec  des  milieux  à  formation  commu- 
nautaire, ou  à  formation  particulariste.  Par  là,  son  instabilité  se 
trouve  atténuée. 

Cette  variété  se  manifeste  sur  tous  les  points  du  globe,  mais  à 
l'état  sporadique,  suivant  que  les  circonstances  ont  amené  une 
décomposition  plus  ou  moins  complète  de  la  Famille  patriarcale, 
ou  de  la  famille  particulariste. 

Par  conséquent,  en  dehors  du  cas  constaté  pour  les  popula- 


1.  Voir  Lu  Houle,  t.  I,  liv.  I,  ch.  m  eliv.  —  .Se.  soc,  VU,  VIII,  I.\,  X.  —  Les  Soc. 
a/y'ic.  (sauf  la  région  des  Déserts). 


64  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

tions  sauvages,  la  famille  instable  n  a  pas  d'habitat  déterminé. 

Ces  quatre  grands  groupes  de  familles  comprennent  un  cer- 
tain nombre  de  \ariétés  dont  nous  avons  donné  précédemment 
les  définitions'. 

Voici  quelques  exemples  de  répercussions  au  sujet  des  phé- 
nomènes qui  se  rattachent  à  la  Famille. 

I.  —  Le  père  et  l'autorité  paternelle.  —  L'autorité  pater- 
nelle se  manifeste  différemment  suivant  la  forme  de  la  famille, 
ainsi  que  l'indiquent  les  répercussions  suivantes  : 

1.  V art 'pastoral  nomade  développe  au  plus  haut  degré  l'au- 
torité du  patriarche'^.  Il  y  a  plusieurs  raisons  :  ce  travail  ne 
donne  aucune  supériorité  à  la  jeunesse  sur  la  vieillesse;  il  exige 
en  outre  une  forte  autorité  pour  maintenir  l'ordre  au  milieu  d  un 
groupement  nombreux;  d'autre  part,  l'isolement  delà  vie  no- 
made ne  laisse  aucune  autorité  se  constituer  au-dessus  de  celle 
du  patriarche;  enfin,  le  patriarche  détient  le  capital  de  la  com- 
munauté représenté  par  le  troupeau,  et  comme  ce  dernier  l'em- 
porte sur  la  part  du  travail,  l'autorité  paternelle  a  une  base 
solide. 

2.  Dans  les  communautés  patriarcales,  la  vie  facile  maintient 
i  autorité  paternelle'*.  Parce  que  les  plus  travailleurs  n'acceptent 
de  travailler  au  profit  de  la  communauté  et  d'obéir  au  chef  de 
famille  qu'autant  que  le  travail  est  facile.  Sinon,  ils  ont  plus  d'a- 
vantage à  travailler  pour  leur  compte. 

3.  L'autorité  du  patriarche  diminue  dans  la  mesure  où  le  tra- 
vail devient  plus  intense'-".  Cette  évolution  se  produit  générale- 
ment lorsque  la  culture  devient  le  travail  exclusif.  A  mesure  que 
les  membres  de  la  communauté  doivent  donner  une  somme  de 
travail  plus  grande,  ils  entendent  exercer  une  part  de  l'autorité. 


1.  Voir,  à  titre  d'exemple,  Franc,  d'aiij.,  siirlout  liv.  II,  ch.  m. 

2.  Voir  Bnlletin,  n"  23,  24,  26. 

3.  Se.    soc,  m,  411;    XVIII,   262;  XXII,    16;  XXV,   420;  XXIV,  254;  fasc.   XXII, 
38,42,  45;  XXVIII,  100,  179.  — .Sor.  fl/rù'.,  50.  114,  129,  IbO,  213.  —  La  Route,},  liv.  I. 

4.  Se.  soc,  II,  534;  III,  526,  534,  538;IV,  300;  XXII,  139,  151,  388.  —  Soc.afric, 
45,  95. 

5.  Se  soc,  I,  416;  III,  244  à  266  ;  XXIII,  226.  —La  Roulc,  II,  liv.  II,  cil.  iv,  207 
Cl  suiv.  —  O.  /•;.,  II,  365:  V,  298. 


LA    FAMILLE.  63 

La  diminution  de  l'autorité  du  patriarche  se  manifeste  ainsi  : 
nomination  d'un  conseil  de  communauté  composé  des  plus  ca- 
pables; élection  du  patriarche  par  la  communauté;  droit  de  dé- 
poser le  patriarche  s'il  est  insuffisant.  En  somme,  l'autorité  passe 
de  plus  en  plus  des  vieillards  aux  jeunes  gens  et  aux  plus 
capables. 

4.  Les  migratio)is  de  pasteurs  nomades  diminuent  l'autorité  du 
patriarche  en  lui  superposant  le  chef  de  tribu,  ou  de  clan^.  Ces 
migrations  arrachent  les  familles  à  leur  isolement  pastoral  et 
nécessitent  des  chefs  supérieurs,  dont  l'autorité  vient  diminuer 
celle  des  chefs  de  famille  qui  était  jusque-là  en  quelque  sorte  illi- 
mitée. C'est  le  cas  des  caravaniers  de  l'Arabie  et  du  Sahara,  des 
anciennes  migrations  celtiques  depuis  le  haut  Danube  jusqu'à 
l'Armorique,  l'Ecosse  et  l'Irlande,  des  invasions  de  pasteurs 
nomades,  etc. 

5.  Dans  la  famille  quasi  patriarcale,  l'autorité  du  chef  de 
famille  est  limitée  par  celle  de  l'héritier  associé  "-.  Cet  héri- 
tier est  institué  au  moment  de  son  mariage  et  il  est  associé  au 
père  pour  l'aider  dans  l'exploitation  du  domaine,  dans  l'éduca- 
tion et  l'établissement  des  autres  enfants.  L'autorité  est  donc 
partagée. 

6.  La  famille  particulariste  limite  l'autorité  paternelle  :  le 
père  agit  surtout  par  des  conseils  tendant  à  développer  aussi  ra- 
pidement que  possible  l'initiative  et  la  personnalité  des  enfants'^ 
Cela  vient  de  ce  que  le  père  considère  que  chaque  enfant  doit  se 
créer  une  situation  par  lui-même.  Dès  lors,  il  se  préoccupe  sur- 
tout de  l'émanciper  le  plus  tôt  possible  et  de  lui  donner  l'apti- 
tude à  réussir  sans  l'aide  de  ses  parents.  Mais  l'autorité  paternelle 
reste  entière  en  ce  qui  concerne  la  transmission  de  ses  biens,  car 
il  conserve  intacte  la  liberté  de  tester. 


1.  Se.  soc.  XXIV,  23  à  31.  —  Franc,  cl'auj.,  liv.  V.—  La  Jioute,  1,  liv.  II,  cli.  i,  ii; 
liv.  IV. 

2.  O.  E.,  IV,  ch.  IX.  —Franc,  d'auj.,  liv.  I.  cli.  i.  —  La  Vallée  d'Ossau,  par  F. 
Bulel  (Se.  soc,  III,  574,  583). 

3.  An<jlo-Sa.ions,  pa-ssim.  — L' Éducation  )iowye//e,  passim.  —  Ilist.  de  la  form. 
pari.;  Les  premiers  cliap.  —  Sc.soc,  XXX,  121,  516.  —  U.  M.,  T  ser.,  III.  —  0.  F., 
III,  375,  400,  425,  429. 

5 


G6  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

7.  Bans  la  famille  instable  sauvage,  Vautorité  paternelle  est 
complètement  atrophiée^.  Parce  que  la  chasse,  qui  est  ici  le 
travail  dominant,  fait  éclater  la  supériorité  des  enfants  sur  les 
vieillards  au  point  de  vue  du  travail.  L'autorité  et  Tinfluence 
passent  ainsi  aux  enfants,  ce  qui  constitue  le  renversement  des 
rôles  naturels. 

8.  Dans  la  famille  instable  attihiuêe,  Vautorité  paternelle  est 
plus  ou  moins  diminure'^-.  Elle  l'est,  dans  la  mesure  où  le  type 
s'éloigne  de  la  famille  patriarcale,  ou  de  la  famille  particula- 
riste.  Comme  ce  type  est  une  déformation,  il  comporte  des 
degrés  nombreux,  suivant  le  point  d'évolution  auquel  il  est 
arrivé.  Mais,  quel  que  soit  ce  point,  le  type  présente  un  carac- 
tère commun,  c'est  que  le  père  perd  le  droit  de  disposer  de  son 
bien  :  le  bien  est  partagé  entre  tous  ses  enfants  par  parties 
égales.  Le  père  ne  peut  donc  assurer  lui-même  l'avenir  de  son 
œuvre  dans  les  conditions  (|ui  lui  paraissent  les  meilleures. 

II.  —  La  loi  morale  et  la  tradition  des  ancêtres.  —  Pour 
se  faire  obéir,  l'autorité  paternelle  invoque  le  grand  argu- 
ment de  la  loi  morale.  Mais  les  diverses  formes  de  famille  ne 
maintiennent  pas  la  loi  morale  de  la  même  manière  et  au 
même  degré.  On  peut  résumer  les  procédés  qui  leur  sont  pro- 
pres dans  la  répercussion  suivante  : 

9.  La  loi  morale  est  maintenue  :  dans  la  famille  patriar- 
cale^ par  l'autorité  très  forte;  dans  la  famille  particulariste'' , 
par  la  conscience  individuelle  très  forte;  dans  la  famille  ins- 
table'", seulement  par  des  spécialistes,  étrangers  à  la  famille  et 
qui  se  substituent  à  elle.  (Voir  les  démonstrations. 

On  peut  signaler  comme  un  soutien  puissant  de  la  morale  la 
répercussion  suivante  : 

10.  Le  relèvement  de  la  situation  de  la  femme  favorise  les 

1.  La  Houle,  I,  liv.  1.  ch.  m.  iv.  —  Se.  soc,  VI.  Les  i>opuI.  circunapolaiics ;  VU, 
VIII,  les  Cliasseursde  bisons.  —  Soc.  afric,  91  elpassiin. 

2.  Classification  soc,  V  et  VII.  passim  dans  les  renvois.  —  0.  E.,  V,  362. 

3.  Se.  soc,  XV,  59;  fasc.  XXII,  38,  42. 

4.  Se  soc,  fasc.  XIX,  74;  XXll,  58. 

5.  Se  soc,  fasc.  XXII,  30,  31. 


LA    FAMILLE.  07 

bonnes  manirs  '.  Parce  que  la  femme  est  alors  plus  en  état  de  se 
défendre  par  elle-même  et  qu'elle  est  plus  respectée.  En  Orient, 
où  la  situation  de  la  femme  est  peu  relevée,  on  est  amené  à 
l'enfermer  dans  le  gynécée,  ou  dans  le  harem,  et  à  la  surveiller 
étroitement. 

L'autorité  paternelle  trouve  un  autre  soutien  dans  la  tradition 
des  ancêtres.  Mais  cette  tradition  ne  se  manifeste  pas  partout 
avec  la  même  force  : 

11.  La  famille  patriarcale  assure  au  plus  haut  degré  le  maiïi- 
tien  des  idées  traditionnelles  ~.  Parce  que  toute  son  organisation 
repose  sur  lautorité  et  sur  le  respect  du  passé. 

12.  La  tradition  y  est  fortifiée  par  le  culte  des  ancêtres"^.  Ce 
culte  est  né  originairement  de  l'isolement  de  chaque  commu- 
nauté, par  suite  des  nécessités  de  l'art  pastoral  nomade.  Cet 
isolement  ne  permettait  qu'un  culte  domestique,  dont  le  pa- 
triarche était  le  pontife. 

13.  L'isolement  favorise  le  tnaintien  des  traditions'*'.  Parce 
qu'il  met  à  l'abri  de  toute  influence  étrangère  et  différente, 

14.  La  famille  particulariste  associe  Vesprit  de  tradition  à 
Uesprit  de  nouveauté-'.  Parce  qu'elle  comprend  deux  éléments 
bien  distincts  :  le  fils  héritier  du  foyer  stable  qui  représente  la 
tradition  ;  les  autres  enfants  qui  émigrent  au  loin  pour  fonder 
des  foyers  nouveaux  et  qui  sont  ainsi  tournés  vers  l'avenir.  Ce 
dualisme  explique  le  caractère  à  la  fois  traditionnel  et  progressif 
des  races  Scandinave  et  anglo-saxonne,  et  leur  puissance  extraor- 
dinaire d'expansion. 

15.  Le  travail  modifie  les  traditions  dans  la  mesure  où  il  est 
plus  susceptible  de  transformations  et  de  progrès^'.  La  tendance 
à  s'éloigner  de  la    tradition   va   en   s'accentuant  de  la  simple 

1.  <).  £..  IIK  57,  JIO;  IV,  2i)7.  —  0.  M.,  •>."  sér..  1.  293;  II,  113,   156. 

2.  Se.  soc,  fasc.  XXII,  41.  —  O.  £.,  II,  19,  .>3;  V.  31.  44.  —  O.  .)/.,  l'user.,  IV,  1)1  ; 
2'  sér.,  I,  liy. 

3.  Se.  soc,  [,  52',»,  532;  II,  2S2  ;  XVIII,  2ii'.)  ;  XIX.  <.)3  ;  XXXI,  150.  —  O.  M.. 
1"  sér.,  IV,  88;  2'=  sér.,  I,  4l7. 

4.  .se.  soc,  III,  122  et  s.,  148,  349;IV,  379  ;i382;  fasc.  XIX,  188:  IV,  98,490;  V,  1G3. 

5.  Anglo-Saxons,  passim.  —  Hist.  de  la  form.  part.,  passim.  —  La  Roule,  il, 
liv.  V. 

G.  Classiftealion  soe.  Voir  les  renvois  dans  l'ordre  du  tableau  du  Travail, 


68  RÉPERTOIRE   DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

récolte  à  la  culture,  puis  à  la  fabrication,  puis  aux  transports, 
et  au  commerce. 

III.  —  La  femme  et  lk  mariage.  —  16.  La  facilité  d'établis- 
sement rend  les  mariages  précoces^.  C'est  pour  cela  qu'ils  sont 
plus  précoces  en  Orient,  où  la  vie  est  plus  facile,  à  cause  de  la 
simple  récolte,  de  la  communauté  et  de  la  concurrence  plus 
faible. 

17.  Dans  la  farnille  patriarcale,  les  j^arents  décident  eux- 
mêmes  des  mariages-.  Parce  que  les  jeunes  épouses  devant 
habiter  dans  la  communauté  de  leur  mari,  celle-ci  a  besoin  de 
s'assurer  qu'elles  ne  viendront  pas  y  porter  le  trouble.  Cela 
amène  à  considérer  les  mariages  comme  une  affaire  familiale 
et  non  individuelle. 

18.  Dans  la  famille  particidariste,  le  mariage  est  un  acte  in- 
dividuel^'. Parce  que  les  jeunes  ménages  devant  s'établir  et 
vivre  à  part,  les  parents  sont  moins  préoccupés  de  décider  les 
choix.  D'autre  j)art,  ils  s'en  reconnaissent  d'autant  moins  le 
droit  qu'ils  ne  donnent  pas  de  dot  et  que  les  enfants  s'établis- 
sent avec  leurs  ressources  personnelles. 

19.  La  monogamie,  la  polygamie  et  la  polyandrie  sont  déter- 
minées, chez  les  peuples  sauvages,  par  l'importance  comparée 
du  travail  de  l'homme  et  du  travail  de  la  femme  ^.  Si  la  ressource 
principale  du  ménage  est  due  au  travail  de  l'homme,  c'est  la 
polygamie  qui  domine  ;  si  elle  est  due  au  travail  de  la  femme, 
c'est  la  polyandrie;  s'il  y  a  équilibre,  c'est  la  monogamie.  En 
somme,  le  mariage  est  ici  une  question  de  nourriture  ;  c'est  une 
association  entre  deux  producteurs,  suivant  les  conditions 
mêmes  du  travail. 

20.  Lorsque  la  femme  est  considérée  comme  un  instrument 
de    travail,   la  coutume   de  Vachat,    lors    du    mariage,  s'rta- 

1.  se.  soc,  XXVII,  32;  XXI,  265;  fasc.  XXIII;  XXIV,  51.  Bull.  XXIII,  36.  -  O.  E., 
103;  IV,  12;  V,  32,  91.  —  0.  M.,  T  sér.,  II,  114,  156;  IV,   102. 

2.  .Se.  soc,  fasc.  XXII,  41.  —  Soc  ofr.,  240.  —  0.  E.,  IV,  56;  V,  45,  47.  —  0.  M., 
V  sér.,  11.  293. 

3.  .se.  soc,  1,  280  à  288;  IX,  177;  XXiX,  147;  fasc.  XXII,  62. 

4.  la  floH/e,  1,156 à  102.  — 0.  £., Il,  373.— 0.  M.,  1"  sér.,  IV,  89.  —  .Soc,  o/nc, 
3't,  35,  92. 


LA    FAMILLE. 


G9 


blitK  Parce  qu'elle  est  alors  'assimilée  à  une  [marchandise  dont 
on  peut  tirer  un  profit. 

21.  La  coutume  d'acheter  la  femme  reml  les  mariages  moins 
hcUifs"-.  Par  suite  de  la  nécessité  d'accumuler  la  somme  néces- 
saire à  cet  achat. 

22.  Vhabitude  d'acheter  la  femme  entraine  le  droit  de  la 
répudier  -^  Parce  que  le  mariage  est  assimilé  à  une  opération 
d'achat  et  de  vente. 

La  situation  de  la  femme  dans  le  ménage  est  déterminée  par 
une  série  de  répercussions  dont  voici  les  plus  importantes  : 

23.  La  situation  de  la  femme  s'élève  dans  la  mesui'e  où  elle 
dirige  un  atelier  de  travail  distinct  de  celui  du  mari'.  Parce 
qu'elle  assume  ainsi  une  responsabilité  personnelle  et  qu'elle 
exerce  la  direction  d'un  travail  indépendant.  Cette  répercussion 
capitale  a  une  telle  action  que,  dans  certaines  régions  de  l'Orient, 
elle  empêche  la  polygamie  et  qu'elle  a  donné  naissance  au  ma- 
triarcat, comme  chez  les  Touareg.  Cette  répercussion  est  très 
fréquente  chez  les  pêcheurs  et  les  marins  par  suite  des  longues 
absences  du  mari  :  la  femme  a  la  complète  direction  de  l'atelier 
sédentaire  et  de  l'éducation  des  enfants;  c'est  elle  qui  tient  la 
bourse  commune. 

2i.  La  formation  communautaire  fait  retomber  sur  la  femme 
les  travaux  les  plus  jjénibles'^.  Parce  que  cette  formation  ne 
dressant  pas  au  travail,  l'homme  est  naturellement  porté  k  y 
contraindre  sa  femme.  C'est  là  une  des  causes  principales  de 
l'infériorité  de  la  femme  en  Orient. 

25.  La  formation  communautaire,  en  maintenant  la  femme 

1.  Se.  soc,  fasc.  XXll,  36.41.—  O.  L.,  I,  el  o.  M.,  passira,  les  monographies  de 
pasteurs.  —  soc.  afric,  passiin. 
'1.  O.  E.,  II.  17,  372,  373. 

3.  O.  A.,  II,  375.  —  0.  M.,  V  sér.  IV,  134;  2'^  sér.,  I,  457;  II,  71. 

4.  Pasteurs  caravaniers,  .Se.  soc,  XII,  288;  fasc.  \XII.  43.  —  0.  f.,  II,  43.  —  .Soc 
afric,  33.  Pfclieurs  et  chasseurs,  Se.  soc,  X,  200  et  suiv.,  fasc.  XXII.  31.  —  Franc, 
d'auj.,  \\v.\.  —  O.E.,  IV,  297.  — 0,  JA.,  2' sér.  II,  1.57.  —Montagnards  grecs,  Se. 
soe.,  XVI,  69,  71,  74;  XXXV,  322;  fasc.  XXVIII,  56.  83.  —  Germains,  .Se  soc,  XXIX 
274.  —  Sud-Slaves,  O.  K.,  IV,  57.  —  France,  0.  E.,  IV,  71,  400;  V.  153,  404;  VI,  110. 

5.  .Se.  soc,  fasc.  XXII,  36,  41.  —  O.  E.,  II.  5,  36,59,  189,  279;  IV,  254;  V,  254; 
VI,  127,  376,  379,  415.  —  0.  M.,  V'  sér.,  IV,  94;  2'  sér.,  I,  430;  II,  66,  396. 


/O  KEF^ERTOIRE    DES    REPERCUSSIONS    SOCIALES. 

dans  une  situation  inférieure,  l'empêche  iV exercer  une  bonne  in- 
fliieiice sociale^ .  Ce  seutimont  d'infériorité  porte  à  nég-liger  com- 
plètement son  éducation,  ce  qui  diminue  en  elle  l'idée  de  chas- 
teté et  de  pudeur. 

26.  La  famille  patriarcale  ne  maintient  les  bonnes  mœurs  que 
f/râce  à  la  surveillance  étroite  exercée  par  les  parents  et  ci  la  ré- 
clusion des  femmes-.  On  saisit  ici  toute  Finfériorité  de  ce  type 
qui,  fondé  exclusivement  sur  l'autorité  et  ne  développant  pas 
la  responsabilité  individuelle,  ne  peut  agir  que  par  la  con- 
trainte. C'est  ce  qui  explique  les  deux  manifestations  si  diffé- 
rentes de  Fesprit  slave  :  la  soumission  passive  de  ceux  qui  sont 
encore  retenus  dans  le  cadre  de  la  communauté  familiale  et 
l'insubordination  violente  de  ceux  qui  ont  réussi  à  en  sortir  : 
d'un  côté,  le  moujik;  de  l'autre,  le  nihiliste.  On  tient  par  le 
cadre  et  non  par  soi-même. 

27.  Dans  les  coinmunaittés  patriarcales,  les  femmes  prennent 
leur  repas  séparément'-''.  Cela  résulte  du  sentiment  que  l'on  a 
de  leur  infériorité  et  de  la  tendance  à  les  maintenir  par  l'isolement. 

28.  La  formation  particularisle  développe  le  respect  de  la 
femme  et  V effort  pour  la  soustraire  au  travail  pénible'".  Parce 
qu'ici  l'homme  est  dressé  au  travail;  parce  qu'il  a  choisi  lui- 
même  sa  femme  après  des  fiançailles  souvent  longues;  parce 
que  la  jeune  fille,  élevée  comme  le  jeune  homme  et  ayant 
choisi  elle-même  son  mari,  a  le  sentiment  profond  de  sa  di- 
gnité et  de  sa  respectabilité.  L'homme  a  été  formé  à  la  res- 
pecter et,  elle,  à  se  faire  respecter.  Le  spécimen  le  plus  connu 
de  ce  type  est  l' Anglo-Saxonne. 

IV.  —  Les  enfants  et  l'éducation.  —  D'abord  la  question  de 
la  natalité  : 

29.  Le  partage  forcé  des  héritages''  porte  à  limiter  le  nombre 

1.  Se.  soc,  fasc.  XXII,  41.  —  O.  i:.,  FI.  52,  183,  436.  —  O.  M.,  V  sér.,  IV,  89; 
2'sér.,  I,  64,  117,421. 

2.  O.  E.,  II,  5,  40,  314.  —  O.  M.,  1'"  sér.,  IV,  89;  2^^  sér..  I,  421  ;  II,  291. 

3.  O.  E.,  II,  329,  407.  —  O.  M.,  r'sér.,  IV,  96;  2»  sér.,  I,  435;  II,  66. 

4.  Se.  soe.,  XXII,  69,71.  —  O.E.,  111,281,370,  406;    V,  203;  VI,  111. 

5.  .se.  soc.,  I,  164  à  167;  XXXIII,  170.  —  fK  /f.,  V,  363;  VI,  116.  —  O.  .V..  III, 
363.  —  Anfjlo-Saxons.  passim. 


LA   FAMILLE.  71 

des  enfants.  Afin  d'éviter  le  morcellement  des  domaines,  qui 
souvent  entraine  la  ruine  de  l'exploitation  et  l'obligation  de 
vendre  la  maison  et  la  terre.  Les  effets  de  cette  lég-islation  sont 
particulièrement  visibles  en  France. 

30.  La  coutume  de  la  dot  porte  à  limiter  le  nombre  des  en- 
fants^. Par  la  difficulté  presque  insoluble  de  constituer  de 
nombreuses  dots  dans  le  peu  de  temps  qui  sépare  le  mariage 
des  parents  de  celui  des  enfants.  Cette  difficulté  est  aussi 
grande  pour  les  riches  que  pour  les  pauvres,  parce  que  la  dot 
doit  être  proportionnée  à  la  fortune  des  parents.  Cette  cou- 
tume, combinée  avec  le  partage  égal  des  héritages,  a  fait 
tomber  au  dernier  rang-  et  en  un  siècle,  le  chift're  de  la  na- 
talité en  France.  (L'éloignement  des  Français  pour  les  profes- 
sions lucratives  et  leur  engouement  pour  les  situations  admi- 
nistratives peu  rétribuées  a  complété  cet  effondrement  de  la 
natalité.) 

31.  La  faciliti'  d'établir  ses  enfants  amène  le  dèvelop'pement 
de  la  natalité ~.  En  Orient,  l'abondance  des  productions  spon- 
tanées, la  densité  moindre  de  la  population,  les  facilités  de 
vie  offertes  par  la  communauté  patriarcale  permettent  aux 
parents  d'avoir  un  grand  nombre  d'enfants.  C'est  ce  qui 
explique  la  persistance  de  ce  proverbe  :  «  Dieu  bénit  les  fa- 
milles nombreuses  ».  En  Occident,  où  la  population  est  plus 
dense,  la  natalité  se  maintient  dans  certains  pays,  comme  la 
Norvège,  TAllemagne,  l'Angleterre,  qui  savent  aller  coloniser 
au  loin  et  s'assurer  ainsi  des  facilités  d'établissement. 

32.  L'imjirévoyance  amène  le  développeinent  de  la  natalité. 
C'est  ce  qui  explique  le  développement  de  la  natalité  dans  cer- 
tains milieux  ouvriers.  Ici  l'imprévoyance  empêche  de  prévoir 
la  difficulté  d'établissement,  ce  qui  fait  que  la  loi  précédente 
ne  fonctionne  pas. 

Les  conditions  de  l'éducation  sont  directement  influencées  par 
l'état  social,  ainsi  qu'on  va  le  voir  : 

1.  Anglo-Saxons,  passiin.  —  ().  E.  et  (t.  M.  Les  monographies  des  familles  fran- 
çaises. —  Se.  soc,  III,  47tl. 

2.  Se.  soc.,  fasc.  XIX,  84.  —  Soc.  afric,  254. 


72  HÉrERTOIRE   DES   RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

33.  V éducation  des  enfants  varie  suivant  les  quatre  formes 
de  la  famille"^.  Chacune  d'elles  élève  l'enfant  à  son  image, 
suivant  les  iiiclications  données  plus  haut.  Les  familles  patriar- 
cale et  cjuasi  patriarcale ^  inculquent  aux  enfants  le  respect  de 
la  tradition  des  ancêtres,  et  compriment  l'initiative  et  l'apti- 
tude à  TefFort.  La  famille  particulariste ^  développe  au  con- 
traire l'initiative  et  l'esprit  pratique.  La  famille  instable,  qui 
est  une  déformation  des  deux  précédentes,  n'est  pas  outillée 
pour  l'éducation  et  l'enfant  se  trouve  livré  à  toutes  les  in- 
fluences extérieures.  Au  point  de  vue  religieux,  elle  ne  déve- 
loppe ni  le  sentiment  collectif  de  la  piété  orientale,  ni  l'énergie 
personnelle  de  la  piété  anglo-saxonne  '*. 

Une  répercussion  caractéristique  : 

34.  La  famille  patriarcale  oblige  les  jeunes  gens  des  deux 
sexes  à  s'amuser  séparément'^.  Toujours  la  tendance  à  maintenir 
les  gens  par  l'autorité,  la  rigidité  du  cadre,  et  non  par  le  dé- 
veloppement de  la  conscience  et  de  la  responsabilité  :  les 
moyens  extérieurs,  au  lieu  des  moyens  intérieurs". 

Une  répercussion  de  la  reHgion  sur  l'enfant  : 

35.  Le  culte  des  ancêtres  oblige  à  choisir  un  fils  adoptif ,  à 
défaut  de  descendant  mâle''.  Ainsi  en  Chine.  Cela  tient  à  la  né- 
cessité d'avoir  un  représentant  autorisé  pour  continuer  le  culte 
familial.  Delà,  la  coutume  de  l'adoption,  pour  l'ancienne  Rome. 

36.  C'est  le  milieu  social,  et  non  la  naissance,  qui  constitue  la 
race^.  La  race   est  le  résultat  des  conditions  générales  de  vie 

1.  Se.  SOC.,I,  452,  V,  40;  XXIV,  347.  —  O.E..  II.  68,  367:  III,  64,315,405:1V,  82: 
VI,  30.  —  0.  J/.,IV,  126. 

2.  Se.  SOC,  L  529;  XVII.  66;XVIII,  297.  —  0.  E.,l\,  19,  52:  IV,  457.  —  Se.  soc, 
fasc.  XXII,  38,  39.  Famille  parliculariste. 

3.  Se.  soc,  IX,  71  à  80;XVIiI,  114,  118:  XXIV,  305:  XXV,  372,  394:  fasc.  XIX, 
75,  76,  77,  80,  119:  XXII,  56,  57,  62,  65,  83.  —  O.  M.,  III,  181. 

4.  Se.  soc.  II,  305;  XIII,  502:  XXXIII,  174:  fasc.  X.XII,  30,  35.  —  0.  E.,  II.  5. 
52,  183,  187,  189,  314,  433.  —  O.  E.,  V,  364:  VI,  86.  108,  123,  124,  147,  190,  293, 
303;  385,  392,  451,  487.  —  O.    M..  V'  sér.,  IV,  169. 

5.  Se.  .soe.,  XXXIII,  177:  fasc.  XXII,  31.  —  0.  E.,  IV,  189;  V,  363,  400,  426,  481; 
VI,  176.  —0.  E.,  l\,  16,  195,  349.  —  O.M.,  V  sér!,  IV,  8:  2=  sér.,  438,  439. 

6  5c.  soc,  XXVI,  395  ;  fasc.  XXII,  52.  —  O.  E.,  IV,  61  ;  V,  273  ;  VI,  297.  —  O.  E., 
IV,  61;  V,  273;  VI,  297.  —  O.  M.,  2'  sér..  I,  61,  69. 

7.  O.  M.,  r«  sér.,  IV,  127. 

8.  La  Route,  I,  liv.  III,  ch.  i. 


LA    FAMILLE.  T!} 

imposées  par  le  milieu  social.  C'est  pour  cela  qu'on  constate 
la  ressemblance  parfaite  d'état  social  et  la  communauté  de  race 
chez  des  gens  qui  ne  sont  pas  d'une  commune  origine.  C'est 
ainsi  (jue  tant  d'immigrants  aux  États-Unis  perdent  leurs  ca- 
ractères originaires,  pour  passer  au  type  créé  par  le  milieu 
américain,  le  type  yankee    Voir  la  démonstration \ 

D'ailleurs  toute  l'histoire  est  la  démonstration  de  cette  vé- 
rité :  la  plupart  des  peuples  résultent  originairement  de  types 
sociaux  différents  par  la  naissance,  et  qui  cependant  ont  été 
fondus  en  une  seule  race  par  l'influence  d'un  même  milieu 
social. 

Lois  dk  la  famille.  —  1.  L'autorité  paternelle  est  limitée  (vo- 
lontairement ou  involontairement)  dans  la  mesure  où  les  en- 
fants peuvent  se  créer  des  situations  par  eux-mêmes  (Rép.  1  à  8). 

2.  La  loi  morale  est  maintenue,  soit  naturellement  par  l'é- 
nergie de  la  conscience,  soit  artificiellement  par  un  pouvoir 
extérieur  (Rép.  9). 

3.  Les  traditions  sont  maintenues  par  l'invariabililité  du 
travail  et  par  l'isolement  (Rép.  11,  12,  13,  li,  15). 

4.  Le  mariage  est  un  acte  familial,  ou  un  acte  individuel, 
suivant  que  les  moyens  d'existence  sont  assurés  par  la  famille, 
ou  par  l'individu  (Rép.  IT.  18). 

5.  La  situation  de  la  femme  s'élève,  suivant  que  l'homme  est 
plus  apte  au  travail,  ou  suivant  que  la  femme  dirige  un  atelier 
distinct  (Rép.  20,  22,  23.  2i,  25,  26,   27,  28). 

6.  L'élévation  de  la  situation  de  la  femme  est  un  symptôme 
du  degré  d'élévation  de  la  société  (Résulte  des  Rép.  précé- 
dentes). 

7.  La  facilité  d'établissement  (par  la  famille  ou  par  soi-même) 
ou  l'imprévoyance  développent  la  natalité  (Rép.  29,30,31,  32). 

8.  L'éducation  est  tournée  vers  la  tradition,  ou  vers  la  nou- 
veauté, suivant  que  les  moyens  d'existence  sont  assurés  par  la 
famille,  ou  par  l'individu  (Rép.  33,  34.). 

9.  La  race  est  le  produit  du  milieu  social  et  non  de  la  nais- 
sance (Rép.  36). 


IV 


LE  MODE  D'EXISTENCE 


Nous  signalerons  d'abord  quelques  circonstances  qui  influent 
sur  le  Mode  dexistence  dune  façon  générale. 

1.  —  RÉPERCUSSIONS  GÉNÉRALES.  —  i.  La  clouceiir  du  climat 
r(kluit  les  besoins  matériels  '.  Un  climat  doux  permet  de  se  con- 
tenter dune  nourriture  moins  substantielle,  d'une  habitation  et 
de  vêtements  moins  confortables  :  l'hygiène  est  simplifiée  et  les 
récréations  sont  facilitées  par  la  vie  au  grand  air. 

2.  Les  milieux  intransformables  [steppes,  montagnes,  etc.) 
créent  des  existences  routinières,  économes  et  frustes  -.  Routi- 
nières, parce  que  le  travail  est  peu  progressif;  économes,  parce 
que  le  sol  est  pauvre  ;  frustes,  à  cause  de  l'éloignement  des  cen- 
tres urbains. 

3.  La  communauté iiousse  à  la  consommation  et  au  gaspillage  '^. 
Parce  que  chacun,  prélevant  sur  le  fonds  commun,  est  peu  porté 
à  économiser  les  choses. 

4.  V aptitude  à  l'économie  ne  suffit  pas  pour  élever  les  con- 
ditions de  vie  ^.  Parce  que  l'économie  donne  l'habitude  d'une 
vie  étroite,  que  l'on  est  porté  à  conserver,  même  lorsqu'on  est 

1.  .se  soc.  fasc.  XXII,  33:  XXVllf.  2.  —  Classification  soc,  les  renvois  relatifs 
aux  pays  méridionaux. 

2.  Se.  soc.  fasc.  XXII,  42.  —  La  Route,  i.  liv.  I  et  II. 

3.  Se.  soc.   XXX1II,297.  —  O.  E.,  V,  410. 

4.  O.  E.,  VI,  377.  —  Franc  d'avj.,  liv.  I,  ch.  m. 


LK   MODE    I)  EXISTENCE. 


arrivé  par  ce  moyen  à  la  richesse.  C'est  cette  loi  qui  crée  le  type 
(lu  «  parvenu  »,  et  ([ui  l'empêche  Je  s'élever  socialement.  11  ne 
suffit  pas  d'arriver  à  la  richesse,  il  faut  savoir  en  user,  en 
sachant  la  dépenser. 

5.  Les  individualités  inférieures  éU-vent  surtout  les  conditions 
de  vie  au  moyen  du  travail  de  leur  femme  K  Parce  que  l'homme 
qui  n'est  pas  capable  d'un  travail  intelligent  et  intense,  est 
porté  à  imposer  à  sa  femme  un  surcroît  de  travail.  Il  use  de 
l'instrument  qu'il  a  sous  la  main  et  qui  est  sans  défense. 

0.  L'aptitude  au  travail  intense  [distincte  de  la  puissance 
d' économie)  élève  les  conditions  de  vie  et  dévelopj^e  ihabitude 
du  confortable  ~.  Le  travail  donne  le  moyen  d'arriver  au  con- 
fortable, mais  à  condition  que  les  préoccupations  d'économie  ne 
viennent  pas  le  paralyser.  C'est  le  cas  de  la  race  anglo-saxonne, 
plus  apte  au  travail  qu'à  l'économie,  par  suite  de  sa  formation 
particulariste,  fortifiée  par  la  répercussion  suivante.  (Le  Français 
est  plus  apte  à  l'économie  qu'au  travail  intense.) 

7.  V absence  de  dot  à  donner  aux  enfants  permet  aux  parents 
une  existence  confortable  ^.  Ceci  est  capital,  car  on  ne  peut 
arriver  à  économiser  les  sommes  importantes  nécessaires  pour 
créer  des  dots,  qu'en  se  donnant  à  soi-même  une  vie  médiocre 
et  en  s'imposant  de  nombreuses  privations.  C'est  à  cette  dure 
extrémité  que  le  Français  se  condamne. 

8.  Les  peuples  qui  dédaignent  les  professio?is  lucratives  es- 
saijent  de  résoudre  le  problème  de  la  vie  en  diminuant  le  con- 
fortable ^.  C'est  le  cas  de  la  noblesse  et,  à  sa  suite,  de  la  bour- 
geoisie françaises. 

Certains  travaux  ont  une  action  bien  déterminée  sur  le  mode 
d'existence  : 

9.  La  culture  de  la  vigne  développe  les  habitudes  de  luxe  ■'•. 
Parce  qu'elle  donne  un  produit  riche  sur  un  petit  espace,  que  le 

1.  O.  /;.,  IV,  198:  V,  308;  VI,  3'.),  61.  —  O.    lA.,  11,  2i3;  III,  33.5.  418. 

2.  O.  i:.,  m,  286,  322,  103.—  O.  .)/.,  I.  —  An(jh-Saxons,\ydSs\m. 

3.  Se.  soc,  fasc.  XXil,  (iS.  —  Anglo-Sa.rons,  passira. 

4.  .Se.  ioc,  XXXI,  19. 

5.  Se.   soc.,  XXII,  277:    XXIX,  239.  —  Franc,  d'atij.,  liv.  II,  ch.  m.  —  O.  M.. 
259. 


76  RÉPERTOIRE   DES   RKPERCISSIONS   SOCIALES. 

vigneron  escompte  la  bonne  récolte  et  vit  en  conséquence.  Le 
vigneron  est  porté  à  régler  ses  dépenses  ordinaires  d'après  ce 
revenu  extraordinaire.  De  plus,  comme  la  récolte  est  transformée 
en  argent,  il  a,  plus  que  le  paysan,  l'habitude  de  vendre  et 
d'acheter  facilement. 

10.  Le  développetnent  des  transports  et  du  commerce  augmente 
les  habitudes  de  luxe  ^  Par  la  facilité  plus  grande  que  l'on 
a  de  vendre  et  d'acheter  et  par  Timpoitation  d'habitudes  étran- 
gères au  pays.  C'est  ainsi,  par  exemple,  que  le  costume  local 
est  peu  à  peu  remplacé  par  des  vêtements  achetés  au  dehors  et 
que  les  habitudes  de  vie  se  modifient. 

11.  La  limitation  de  la  vie  publique  et  exthneure  fait  atta- 
cher plus  d' importance  à  la  vie  privée  '.  Parce  qu'on  reporte 
toutes  ses  préoccupations  sur  la  vie  au  foyer  et  qu'on  cherche, 
dès  lors,  à  la  rendre  attrayante. 

II.  —  La  nourriturk.  —  Les  éléments  qui  constituent  la  nour- 
riture sont  le  résultat  de  répercussions  dont  voici  quelques 
e.vemples  : 

1*2.  Le  bas  prix  relatif  des  céréales,  en  rapport  de  leur  valeur 
nutritive,  en  fait  la  substance  alimentaire  principale  ■K  Les 
céréales  ont,  en  outre,  l'avantage  de  se  conserver  longtemps  et 
de  pouvoir,  dès  lors,  être  gardées  en  provision.  Quand  une 
impérieuse  nécessité  oblige  de  simplifier  le  régime  alimentaire, 
les  céréales  y  deviennent  tellement  pi-édominantes  qu'elles 
absorbent  parfois  la  moitié  de  la  dépense  totale  de  la  famille  ^. 

13.  Les  conditions  du  sol  et  du  climat  font  varier  la  nature  des 
céréales  employées  dans  V alimentation  ^.  En  Europe,  la  zone 
septentrionale  a  pour  blé  l'avoine;  la  zone  centrale,  le  seigle, 
l'orge  et  le  froment  ;  la  zone  méridionale,  le  mais  et,  dans  une 
moindre  proportion,  le  froment. 

1.  Sc.soc.,\\,  96;  fasc.  XXH,  33,  34;  XXlll,    64,  XXVIII,    118.  —  0.  £'.,  Il,  407: 
IV,  401  ;  Y,  intr.  32;  V,  375.  —  O.  £.,  VI,  37.  —  O. .)/.,  2*  sér.,  Il,  400. 

2.  Soc.  soc,  XXVIII,  312.  —  A7iglo-Saxo)is.  passim, 

3.  0.  E.,  I,  292. 

4.  O.  E.,  VI,  208. 

5.  0.  E.,  I,  294. 


LE   MODE   d'eXISTENCK.  77 

Ik.  A  mesure  que  V aisance  augmente,  les  corps  gras,  les 
viandes  elles  boissons  fermentées  viennent  en  partie  se  substituer 
au  pain  ^  A  cause  de  leur  valeur  nutritive  supérieure.  C'est 
ainsi  que,  dans  certains  cas,  le  rapport  de  la  dépense  en  céréales 
à  la  dépense  totale  de  la  famille  se  réduit  au  huitième  '  ;  en 
d'autres  cas,  au  douzième  ^  ;  parfois,  au  treizième  ^. 

15.  Les  conditiojis  du  climat  font  varier  la  nature  des  corps 
grasemploijés  dans  l'alimentation'^.  Dans  la  zone  septentrionale, 
on  fait  principalement  usage  des  graisses  de  poisson,  d'oiseaux 
aquatiques  et  de  quelques  animaux  terrestres.  Le  beurre,  ex- 
trait du  lait  de  vache,  ne  commence  à  être  employé  d'une  ma- 
nière usuelle  que  vers  le  soixantième  degré  de  latitude  nord. 
Dans  la  zone  méridionale,  la  chaleur  oblige  à  convertir  le  lait  en 
fromage. 

16.  Les  conditions  du  climat  font  varier  la  nature  des  fruits 
employés  dans  l'alimentation  ''.  Le  nombre  et  l'abondance  des 
fruits  va  en  diminuant,  à  mesure  que  Ton  va  du  midi  vers  le 
nord. 

17.  Les  conditions  du  climat  font  varier  la  nature  des  boissons 
fermentées'.  Dans  les  régions  chaudes  et  tempérées  de  l'Europe, 
les  boissons  fermentées  s'extraient,  pour  la  plupart,  de  certains 
fruits  :  les  plus  importantes  s'obtiennent  par  la  fermentation 
spontanée  du  jus  de  raisins,  des  pommes  et  des  poires.  Dans  la 
région  septentrionale,  les  boissons  fermentées  se  fabriquent 
principalement  au  moyen  de  céréales,  comme  les  bières,  ou 
au  moyen  de  matières  sucrées,  comme  les  hydromels,  préparés 
avec  le  miel.  Enfin,  les  pasteurs  de  l'Orient  obtiennent  des 
boissons  fermentées  avec  le  lait  de  divers  animaux,  par  exem- 
ple le  koumouiss,   préparé  avec  le  lait  de  jument  *^. 


1.  O.  E.,  1,  203. 

2.  0.  E.,  II,  ch.  VII,  i  15;  III,  ch.  ix,  i   15. 

3.  0.  E.,  III,  ch.  VI,  g  15. 
i.  0.  E.,  VI,  ch.  II,  'i  15. 

5.  O.  E.,  I,  299  à  301. 

6.  0.  E.,  I,  309. 

7.  0.  E.,  I,  316. 

8.  0.  E.,  III,  ch.  vu,  g  9. 


78  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

18.  Les  sols  pauvres  développent  la  sobriété  '.  Parce  qu'ils 
ne  fournissent  qu'une  nourriture  pauvre,  peu  abondante  et  peu 
variée. 

19.  Dans  certaines  régions  de  l'Afrique,  la  banane  développe 
le  cannibalisme  '-.  La  banane  est  le  principal  aliment  dans  une 
région  dépourvue  de  troupeaux,  à  cause  de  la  mouche  tsé-tsé. 
Or,  la  banane  est  un  aliment  incomplet,  qui  exige  l'adjonction 
d'un  corps  gras. 

20.  Dans  certaines  régions  de  r Afrique,  le  manioc  fait  dis- 
paraître le  cannibalisme  •'.  Parce  qu'il  est  beaucoup  plus  nutri- 
tif que  la  banane  et  qu'il  donne  un  rendement  abondant  pour 
un  faible  travail. 

III.  —  L'habitation.  —  Quelques  répercussions,  qui  montrent 
comment  les  conditions  de  vie  peuvent  déterminer  laforme  même 
de  l'habitation  : 

21.  La  vie  en  communauté  de  famille  oblige  à  avoir  le  type 
de  la  grande  maison  ^.  Parce  qu'il  faut  abriter  plusieurs  mé- 
nages. C'est  le  cas,  par  exemple,  pour  les  populations  de  l'Orient 
et  d'une  partie  de  l'Italie. 

22.  La  vie  en  sitnple  inénageà  formation  pnrticulariste  porte 
à  adopter  le  tijpe  de  la  petite  maison  individuelle  ■\  Parce  qu'on 
est  peu  nombreux  et  qu'on  tient  par-dessus  tout  au  foyer  isolé 
et  complètement  indépendant.  De  là,  le  cottage  et  la  petite  mai- 
son urbaine  des  Anglais. 

23.  La  vie  urbaine,  en  simple  ménage,  à  formation  particu- 
larisie  ébranlée,  porte  à  s'entasser  dans  de  grands  immeubles 
divisés  en  petits  appartements.  Parce  qu'on  est  également  peu 
nombreux,  mais  que,  par  contre,  on  ne  tient  plus  au  foyer  isolé 
et  indépendant.  On  veut  habiter  dans  la  ville  même.  De  là,  la 
grande  maison  urbaine  à  loyer  des  Français. 

1.  Se.  soc,  II,    372;  fasc.  X.VII,  31.  —  O.   £.,    H,  198;  IV,  281  ;  V,  179;  VI,  57. 
—  O.  M.,  V  sér.,lV,  102;  l"  sér.,  II,  .^.G,  GG,  8i,  421. 

2.  .SOC.  afric,  224,  233. 

3.  Soc.  afric.  205. 

4.  Se  soc,  XVI,  369.  —  Soc  afric,   219. 

5.  .Se.    soc,  XI.X,  39,  158;    faiC,   XXI,  273.  —  An'jlo-Saxons ,  l'iv.   III.  ch.  iv. 


LE   MODE   d'existence.  7Î) 

2V.  La  rigueur  du  climat  a  souvent  pour  conséquence  t adop- 
tion des  toitures  larges  i.  Par  tendance  à  abriter  les  animaux 
sous  le  même  toit  que  la  famille,  afin  de  résister  plus  facilement 
aux  hivers  trop  rigoureux.  C'est  le  cas,  par  exemple,  de  la  Suisse 
et  de  l'Allemagne  du  Nord, 

25.  La  douceur  du  climat  porte  à  réduire  la  grandeur  des 
maisons  ~.  Parce  que  l'on  passe  volontiers  une  grande  partie  de 
la  journée  dehors  et  qu'on  ne  rentre  chez  soi  que  pour  prendre 
ses  repas,  ou  pour  dormir.  C'est  pour  cela  que  les  maisons  grec- 
ques sont  si  petites. 

26.  La  douceur  du  cli)nat  ne  porte  pas  à  embellir  l'intérirur 
de  sa  maison  et  à  s'y  installer  confortablement  ^.  Pour  les  mêmes 
raisons. 

27.  L'état  habituel  de  guerre  et  le  besoin  de  se  défendre  por- 
tent à  construire  sa  maison  sur  les  hauteurs  ^.  Ce  type  est  fré- 
quent chez  les  montagnards  guerriers  du  bassin  de  la  Méditer- 
ranée; il  était  également  fréquent  au  moyen  âge. 

28.  Les  mêmes  causes  portent  aussi  à  s'agglomérer  dans  les 
villes  et  à  se  détourner  des  habitations  isolées  '".  C'est  le  cas  de 
tous  les  pays  où  la  sécurité  n  est  pas  garantie. 

29.  Dans  la  formation  communautaire,  on  change  moins  fa- 
cilement d'habitation  que  dans  la  formation  particulariste  ". 
Parce  que  le  communautaire  est  plus  porté  à  s'appuyer  sur  la 
tradition  et  sur  le  groupe  familial  dont  le  foyer  traditionnel  est 
la  représentation.  Le  particulariste,  au  contraire,  compte  plus 
sur  lui-même  que  sur  son  entourage. 

30.  Le  particulariste  est  plus  préoccupé  d'orner  son  «  home  » 
et  de  II'  rendre  confortable  "'.  Parce  qu'il  attache  plus  d'impor- 
tance à  la  vie  privée  qu'à  la  vie  publique,  à  la  vie  de  famille 
qu'à  la  vie  de  société. 

1.  Se.  soc,  XXII.  —  .Soc.  afric,  218,  220. 

2.  Se.  soc,  fasc.  XXVIII.  176.  —  Soc  afric,  235. 

3.  Aiifjlo-Saœons,  l'iy.  II,  ch.  iv. 

4.  0.  .1/  ,  II,  54,  94. 

5.  O.M.,  2"  sér.,  II,  385. 

G.  Anylo-Saxoiis,  liv.  II,  ch.  iv. 
7.  Ibid..  et  O.  .1/.,  III.  181. 


80  RÉPERTOIRE   DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

31.  La  formation  sociale  a  une  influence  sur  la  composi- 
tion du  mobilier  ^.  Chez  les  populations  plus  directement  issues 
de  la  vie  pastorale  et  nomade,  le  mobilier  est  très  réduit, 
comme  sous  la  tente  :  quekjues  objets  de  vaisselle  en  bois  ou 
en  métal;  pas  de  lils,  simplement  des  coussins  et  des  nattes 
étendues  sur  le  sol.  En  Occident,  au  contraire,  où  la  vie  séden- 
taire est  plus  ancienne,  des  lits  garnis  de  draps,  une  nombreuse 
vaisselle,  des  meubles  en  bois,  etc. 

3*2.  Le  climat  a  une  influence  sur  la  disposition  du  mobilier  ~ . 
Ainsi,  en  Auvergne,  en  Bretagne,  etc.,  les  lits  sont  groupés  dans 
la  même  pièce,  haut  placés  et  masqués  par  des  tentures  et  des 
colfres.  Cette  coutume  a  pour  but  d'économiser  le  chauffage 
nécessité  par  un  climat  froid,  ou  humide. 

33.  Les  productions  du  sol  et  du  sous-sol  font  varier  le  mode 
de  chauffage  ^'.  Dans  les  contrées  où  le  combustible  abonde,  on 
se  sert  du  bois  de  corde,  ou  de  charbon  de  terre.  Dans  les  ré- 
gions privées  de  forêts  et  de  houillères,  on  a  recours  à  la  tourbe. 
Dans  les  régions  encore  plus  dépourvues,  on  emploie  les  herbes 
séchées,  les  roseaux,  la  paille,  le  fumier,  ou  même  les  excré- 
ments d'animaux. 

34.  Le  climat  fait  varier  le  mode  cV éclairage  ''.  La  consom- 
mation augmente  à  mesure  qu'on  se  rapproche  des  régions 
boréales.  Dans  le  voisinage  de  la  mer  glaciale,  une  mèche 
plongée  dans  l'huile  de  poisson  ;  dans  la  région  boisée  plus  au 
sud,  fragments  de  bois  résineux,  parfois  matières  enduites  du 
goudron  extrait.  Plus  au  sud,  chandelles  fabriquées  avec  la 
graisse  animale  ,  huiles  végétales  brûlées  au  moyen  de  mè- 
ches, etc. 

IV.  —  Les  vêtements.  — ,35.  Le  climat  et  le  travail  font  varier 
la  forme  et  la  nature  des  vêteinents'-'.  Le  climat  impose  des  vête- 

1.  O.  E.,  1,  330;  II,  ch.  I  à  VI,  g  10;  VI,  ch.  m,  ji  20. 

2.  Se.  soc,  XX VII,  32. 

3.  0.   ]■:.,  I,  333;  II,  ch.i,  ;^  17;  cli.  I  à  vu,  ;^  15;  III,  ch.  i  et  li;ch.  iv,  ^  15;Ch.  vi, 
§  15. 

4.  0.  E.,  I,  339  et  toutes  les  monographies  au  ;",  15. 

5.  O.  E.,  I,  340  à  349  et  clans  les  monograiihies  le  paragraphe  consacré  aux  vête- 
ments. 


LE   MODE    d'eXISTEXCK.  81 

ments  plus  ou  moins  chauds  et  le  travail  eu   détermine   la  na- 
ture, suivant  les  produits  qu'il  livre  à  la  consommation. 

36.  La  résidence  urbaine  jjorte  surtout  à  l'abandon  du  cos- 
tume local  ^.  Parce  que,  dans  les  villes,  on  se  trouve  en  contact 
xivec  des  gens  de  toutes  provenances  et  que  le  développement 
du  commerce  facilite  l'achat  de  vêtements  confectionnés  à  bas 
prix. 

37.  Le  costume  de  U homme  et  celui  de  la  femme  sont  in- 
fluencés par  des  causes  différentes.  Ainsi  les  modes  anglaises 
sont  plus  eénéralement  imitées  par  les  hommes;  les  modes 
françaises  par  les  femmes.  Parce  que  les  premières  sont  plus 
pratiques  et  les  secondes  plus  gracieuses. 

38.  Le  développement  des  sports  impose  certaines  formes  de 
vêtements.  Par  la  nécessité  de  les  adapter  à  cet  usage  spécial. 

39.  La  profession  impose  certaines  formes  de  vêtements.  Pour 
les  mêmes  raisons.  Ainsi  la  blouse  du  paysan,  la  veste  de  l'ou- 
vrier, l'uniforme  du  soldat,  la  toge  du  magistrat,  ou  du  pro- 
fesseur, etc. 

VO.  Les  conditions  de  l'épargne  peuvent  modifier  l'aspect  du 
vêtement'-.  Ainsi,  en  Orient,  l'interdiction  du  prêt  à  intérêt  par 
la  loi  religieuse  a  poussé  les  populations  à  utiliser  leurs  épar- 
gnes en  introduisant  dans  le  vêtement  des  métaux  précieux, 
surtout  sous  la  forme  de  monnaies  d'or  et  d'argent. 

il.  Le  développjcment  des  transports  tend  à  uni  fer  la  forme 
et  la  nature  du  vêtement  •'.  Par  la  facilité  de  se  procurer  par 
le  commerce  des  vêtements  confectionnés  à  meilleur  marché. 

V.  —  L'iiYGiÈXE.  —  i2.  Certains  travaux  prédisposent  à  exercer 
une  médecine  empirique^.  Cette  prédisposition  s'accuse  surtout 
dans  les  régions  où  l'homme  ne  se  livre  pas  à  un  travail  épuisant 
qui  détourne  des  spéculations  intellectuelles.  On  l'observe,  prin- 
cipalement,  dans  les  régions  de   steppes,  de  montagnes  et  de 


1.  Ihid. 

2.  0.  £".,  I,  349:  II,  ch.  M.  %  10  et  19. 

3.  0.  E.,  IV,  126.  136,  337;  VI,  408.  —  0.  M.,  III,  291. 

4.  0.  £.,  I,  36G;  11,  ch.  v,  C.  '*  ;  IV,  ch.  vu,  ;;,  4. 


S2     .  RÉI'ERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

forêts,  où  les  travaux  agricoles  sont  peu  développés  et  où  le 
pâturage  est  l'industrie  dominante.  La  classe  des  bergers  peut 
alors  se  recruter  d'hommes  énergiques  et  intelligents  qui  se 
trouvent  naturellement  initiés  aux  plus  simples  pratiques  de 
Fart  de  guérir,  par  les  soins  qu'exigent  les  animaux  malades. 

i3.  Les  conditions  du  lieu  et  du  travail  influent  sur  l'hy- 
giène. Suivant  que  le  travail  se  pratique  au  grand  air,  ou  dans 
des  locaux  mal  aérés;  suivant  qu'il  met  en  contact  avec  des 
matières  salubres  ou  toxiques,  etc.  Il  y  a  des  maladies  qu'on 
peut  appeler  locales,  ou  professionnelles. 

W.  Les  familles  'patriarcales  et  instables  sont  moins  capables 
de  résister  au  développement  de  l'alcoolisme  K  Parce  qu'elles 
ne  créent  pas  le  sentiment  de  la  responsabilité  individuelle. 
Pour  la  raison  inverse,  la  famille  particulariste  en  est  plus 
capable  -. 

i5.  Les  exercices  physiques  se  développent  dans  la  mesure  et 
de  la  n\aniere  où  ils  sont  utiles  à  l'acquisition  du  pain  quoti" 
dien  \  Cela  résulte  de  ce  fait  que  chacun  agit  suivant  les  condi- 
tions imposées  par  les  nécessités  de  ses  moyens  d'existence.  De 
là,  la  difficulté  de  développer  les  exercices  physiques  chez  les 
peuples  où  ils  ne  résultent  pas  de  cette  nécessité. 

46.  L'abus  des  examens  est  un  empêchement  à  la  pratique 
générale  des  exercices  pliysiques*.  Par  la  tendance  à  tout  sa- 
crifier aux  études  scolaires  et  parce  que  l'examen  ouvre  des 
carrières  qui  exigent  moins  que  d'autres  la  force  physique, 
l'agilité  et  la  vie  active. 

A'I.  —  Les  récréations.  —  i7.  Le  climat  exerce  une  action  di- 
recte sur  les  récréations  ■'.  Dans  le  Nord  et  jusque  vers  le  milieu 
de  la  zone  centrale,  la  consommation  de  quelques  aliments  de 
choix  et  surtout  des  boissons  fermentées  est  la  récréation  favo- 

1.  se.  soc,  fasc.  XXII,  36,  50.  —  0.  /•;.,  V,  3:5.j  ;  VI,  157,  302,300,  312,  447. 

2.  .se.  soc.  fasc.  XXII.  GO.  —  0.  M.,  I,  397. 

3.  .Se.  soc.  VI,  469  à  487. 

4.  .Se  soc,  VI,  478. 

5.  0.  £.,  I,  363;  V,  387.  —  .Se.  soc,  XI,  55;  XXIII,  282;  XXXIII,  423;  fasc.  XXVIII, 
183. 


LE  MODE    d'EXISTENCC.  S3 

rite  dos  ouvriers.  Au  contraire,  à  mesure  qu'on  so  rapproche 
des  limites  extrêmes  de  la  zone  méridionale,  les  récréations 
les  plus  recherchées  sont  les  spectacles  publics,  les  fêtes,  la 
promenade,  la  musique,  la  danse,  les  jeux  d'adresse  et  de 
hasard.  Dans  les  pays  chauds,  le  besoin  de  l'alimentation  exces- 
sive est  remplacé  par  le  besoin  de  la  vie  extérieure  et  bruyante. 
48.  La  formation  sociale  imprime  aux  ri'créations  un  carac- 
tère spccialK  (Voir  les  exemples  indiqués  aux  renvois.)  Le  Turc 
cherche  son  plaisir  dans  le  repos  aussi  complet  que  possible, 
l'Anglais  dans  les  exercices  violents;  voilà  les  deux  extrêmes, 
qui  dérivent  de  deux  formations  sociales  très  diflerentes. 

Lois  du  Mode  d'existence.  —  1.  Le  mode  d'existence  varie 
suivant  les  conditions  du  lieu  Rép.  J,  2),  du  travail  (Rép. 
6,  8,  9,  10)  et  de  l'état  social  (Rép.  3,  i,  5,  7,  11). 

2.  La  nourriture  varie  suivant  les  conditions  du  sol  (Rép.  13, 
18)  et  du  climat  (Rép.  15,  16,  17, 19,  20). 

3.  La  grandeur  de  l'habitation  varie  snivant  le  climat  (Rép. 
24,25)  et  suivant  le  type  de   la  famille     Rép.  21,  22,  23). 

4.  L'installation  intérieure  varie  suivant  le  climat  (Rép.  20, 
32)  et  la  formation  sociale  (Rép,  30,  31). 

5.  La  situation  des  habitations  varie  suivant  le  degré  de  sé- 
curité (Rép.  27,  28 1. 

G.  La  fixité  de  la  résidence  varie  snivant  la  formation  sociale 
(Rép.  29). 

7.  Le  chauffage  et  l'éclairage  varient  suivant  le  climat  et  les 
productions  (Rép.  33,  34j. 

8.  Les  vêtements  varient  suivant  le  climat  (Rép.  35 1,  le  travail 
(Rép.  39,  41),  la  résidence  (Rép.  30),  la  mode  (Rép,  37),  les 
sports  (Rép.  38). 

9.  L'hygiène  est  influencée  par  le  lieu  et  le  travail  (Rép.  'i2, 
43,  45,  46)  et  par  la  formation  familiale  (Rép.  44). 

10.  Les  récréations  sont  influencées  par  le  climat  (Rép.  47) 
et  par  la  formation  sociale  (Rép.  48). 

1.  .se  soc.  V,  2Gr,  à  268;  X,  82,  92;  XXVllI,  219;  XXXIII.  173,  317;  fasc.  XXVllI, 
101.  —    0.   /;..   IV,  125,  20G.  —  0.  }].,  I,  382:  III,  296,  323,  389. 


LES  PHASES  DE  L  EXISTENCE 

Avec  le  Mode  d'existence,  nous  avons  considéré  les  néces- 
.sités  ordinaires,  journalières  pour  ainsi  dire,  de  la  vie.  Les 
Phases  de  l'existence  se  rapportent  aux  nécessités  extraordi- 
naires, survenances  notables  ou  perturbations,  qui  viennent,  à 
certains  moments,  compliquer  ou  troulder  la  vie  de  tous  les 
.jours.  Quelles  sont  les  causes  qui  les  déterminent,  qui  les  aggra- 
vent, ou  qui  permettent  de  les  résoudre? 

Si  on  veut  ramener  ces  causes  à  leurs  éléments  les  plus  sim- 
ples, on  peut  les  formuler  d'après  les  trois  répercussions  sui- 
vantes : 

1 .  Les  phases  de  l'existence  sont  sw^montées  grâce  à  la  facilité 
des  conditions  sociales^.  C'est  le  cas  des  populations  qui  trou- 
vent des  facilités  de  vie  naturelles,  grâce  à  l'abondance  des 
productions  spontanées  (steppes,  cueillette,  etc.),  et  grâce  à  la 
communauté  (du  iiavail,  du  sol,  de  la  famille).  Appuyée  sur 
ces  deux  soutiens,  la  famille  résiste  plus  facilement  aux  surve- 
nances et  perturbations  qui  viennent  compliquer  son  existence, 
parce  que  ces  difficultés  sont  réduites  par  le  fait  même  des  cir- 
constances. 

1.  Les  phases  de  l'existence  ne  sont  pas  surmontées  à  cause 
de  la    difficulté  des   conditions  sociales'-.   Ce   cas  se    produit 

1.  .se.  soc,  XVIII,  487;  XII,  380  à  391.  —  0.  E.,  IV,  287.  —  ,SC  .soc,  XXIII.  — 
0.  £.,  Il,  5,  40,  52;  V,  44.  —  0.  M.,  r<=  sér.,  IV,  89. 

2.  Se.  soc,  XVllI,  490.  Accidents  et  maladies  :  Se.  soc,  fasc.  XXII,  33.  —  0.3/., 


LES   PHASES    DE    L'exISTENCE.  85 

lorsque  les  deux  ressources  des  productions  spontanées  et  de  la 
communauté  viennent  à  se  restreindre,  ou  à  faire  complètement 
défaut,  sans  que  les  individus  soient  formés  à  se  soutenir  par 
eux-mêmes,  c'est-à-dire  par  de  bonnes  conditions  sociales.  C'est 
le  cas  des  sociétés  à  formation  communautaire,  ou  particu- 
lariste,  instable  et  ébranlée  (voir  la  Classification  sociale). 
L'homme  est  alors  hors  d'état  de  résister  aux  difficultés  des 
phases  de  l'existence. 

3.  Les  phases  de  l'existence  sont  surmontées  malgré  la  diffi- 
cullé  des  conditions  sociales  '.  C'est  la  situation  inverse  de  celle 
du  premier  type.  Ici,  l'homme  n'a  plus  à  compter  sur  les  faci- 
lités de  vie,  mais  du  moins  il  est  apte  à  s'appuyer  sur  lui-même, 
parce  qu'il  est  formé  au  travail  et  à  l'initiative.  C'est  le  cas  des 
sociétés  à  formation  particulariste  ébauchée  ou  développée 
(voir  la  Classification),  du  moins  pour  les  individualités  qui 
présentent  à  un  deg-ré  éminent  les  caractères  imprimés  par 
cette  formation. 

Ces  trois  répercussions  sont  assez  générales  pour  être  consi- 
dérées comme  les  trois  lois  des  phases  de  l'existence. 

m,  188.  —  Vieillesse, 0.£".,  VI,  396.  —  0..V.,  III. 445.  —Chômages.  O.E.,\,  458.  — 
O.M.,  2«sér.,ll,  430.  —Dettes,  O.  £.,  If,  104; IV,  15),  248.  —  Inconduite,  Se.  soc, 
fasc.  XXII,  35.  —  O.E.,U,  314;  111,244.  —0.  M.,  III,  56:  2'=  sér.,  I,  293,  308,421  ; 
II,  113,291,  293;  IV,  169.  —  Calamités  diverses,  0.  £".,  II,  111,  375;  IV,  162,  189. 
—  0.  M.,  IV,  169;  2"  sér.,  I,  52;  II,  288,  320. 

1.  .Se.  soc,  XVIII,  495;  XIX,  129;  XXXVI,  341  ;  fasc.  XXII,  76.  —  0.  E.,  III,  4,  56, 
113,  169,  213,322,351,  359,  362;  IV,  15,  32,  4il  ;  V,  187.  —  0.  M.,  2"  sér.,  II,  432. 


VI 


LE  PATRONAGE 


Le  «  patronage  »  est  un  groupement  supérieur  superposé 
aux  familles  ouvrières,  qui  a  pour  but  de  les  diriger  dans  le 
travail,  dans  la  disposition  de  la  propriété  et  de  les  aider  dans 
les  phases   de  l'existence. 

Le  Patronage  prend  des  formes  différentes  qu'indiquent  les 
répercussions  suivantes  : 

1.  Les  conditions  de  Lieu  peuvent  faciliter  le  patronage,  ou 
le  rendre  difficile  ^  Elles  le  facilitent  dans  la  mesure  où  le 
sol  fournit  une  plus  grande  abondance  de  productions  spon- 
tanées à  la  portée  de  tous.  Ces  productions  (herbe,  forêts, 
fruits,  etc.)  constituent  une  sorte  de  patronage  naturel,  auto- 
matique et  gratuit.  Une  grande  partie  de  l'humanité  bénéficie 
de  ce  genre  de  patronage. 

Mais,  outre  ce  patronage  exercé  par  les  choses,  il  y  a  le  pa- 
tronage proprement  dit  exercé  par  des  personnes. 

2.  Le  patronage  n'est  pleinement  efficace,  et  exercé  en  con- 
naissance de  causes  que  par  le  patron  du  travail  ~.  Parce  que 
ce  dernier  dispose  seul  des  moyens  d'existence  de  la  famille 
ouvrière,  puisque  c'est  hd  c|ui  lui  fournit  du  travail.  Tous  les 
autres  patronages  sont  artificiels  et  plus  ou  moins  incomplets, 
ainsi  que  nous  le  verrons. 


1.  Se.  soc,  XIV.  24.  —  0.  E.,  V,  6.5. 
•2.  Se.  soe.,  III,  291  à  294. 


LE    l'ATRONAGE.  87 

Le  type  le  plus  simple  de  patron  est  le  patriarche,  c'est-à- 
dire  le  chef  de  la  communauté  patriarcale.  Il  est  le  plus  simple, 
parce  qu'il  cumule  les  fonctions  de  père  et  de  patron,  puisqu'il 
dirige  à  la  fois  la  famille  et  le  travail.  C'est  donc  un  patron 
qui  n'est  pas  encore  dégagé  de  la  famille. 

Le  patronage  du  patriarche  est  très  simplifié  et  très  facilité, 
ainsi  que  l'indique  la  répercussion  suivante  : 

3.  Les  productions  spontanres  de  la  steppe  facilitent  V action 
du  patriarche  et  réduisent  son  action  pmtronale  ^.  Le  patriarche 
est  aidé  par  les  ressources  naturelles,  ainsi  que  l'indique  la 
répercussion  n"  1.  L'ahondance,  la  régularité  et  la  spontanéité 
de  ces  ressources  lui  permettent  d'exercer  son  patronage  dans 
des  conditions  que  ne  -connaissent  pas  les  patrons  de  l'Occi- 
dent. 

4.  Le  patronage  patriarcal  soutient  l'ouvrier,  mais  ne  l'élève 
pas  ~.  Il  le  soutient  par  l'appui  des  productions  spontanées  et 
de  la  communauté  familiale.  Or,  cet  appui  lui-même  a  pour 
effet  de  comprimer  l'énergie  et  l'initiative  individuelle.  Il  ha- 
bitue à  être  patronné  et  non  à  se  patronner  soi-même.  De  là, 
l'inertie  de  l'Oriental. 

5.  Les  sociétés  patriarcales  ne  constituent  pas  le  tijpc  du  pa-^ 
tron  en  dehors  et  au-dessus  de  la  famille  ouvrière  '^.  Parce  que 
les  individus  incapables,  ceux  qui  auraient  besoin  de  se  placer 
sous  la  direction  d'un  patron,  ne  se  détachent  pas  de  la  com- 
munauté familiale.  Ou  bien  ils  restent  dans  leur  communauté 
originaire  ;  ou  bien  ils  entrent  dans  une  communauté  voisine 
à  laquelle  les  rattachent  le  plus  souvent  des  liens  de  parenté. 
Ils  y  trouvent  ainsi  l'appui  dont  ils  ont  besoin.  C'est  un  pa- 
tronage par  absorption.  Il  résulte  de  ce  que  chacun  considère 
comme  le  pire  des  malheurs,  celui  d'être  détaché  de  la  com- 
nmnauté  patriarcale. 

G.  Lorsque  les  populations  patriarccdes  s'adonnent  à  la  cul- 
ture, le  patronage  du  patriarche  est  renforcé  par  celui  du  con- 

1.  6c.  .soc,  XIV,  24. 

2.  .se.  ioc,  X.KV,  180.  —  0.  £•.,  H.  03,  218,  307.  —  0.  M.,  IV.  12G. 

3.  5c.  soc,  m,  52  à  5i. 


88  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

seil  de  communauté^.  Voir  la  cause  de  ce  phénomène  aux  ré- 
percussions sur  le  travail. 

7.  Les  issus  de  jmtriarcmtx  comprennent  et  pratiquent  le 
patronage,  comme  une  sorte  de  paternalisme  ~.  C'est  une  sur- 
vivance du  patronage  patriarcal  originaire.  Cette  survivance 
se  retrouve  très  souvent  en  Occident  dans  cette  idée  que  le 
patronage  doit  avoir  pour  but  d'assister  plus  que  d'élever  les 
incapables. 

8.  Les  débuts  de  la  culture  font  apparaître  le  type  le  plus 
simple  du  patron,  l'ouvrier  cJief  de  métier,  sous  la  forme  de 
l'artisan  ambulant  '■'\  Il  est  ambulant  à  cause  de  la  rareté  de 
la  clientèle,  dans  une  période  où  on  continue  encore  à  fabri- 
quer dans  les  domaines  tout  ce  dont  on  a  besoin.  La  clientèle  ne 
venant  pas  à  lui;  il  va  à  elle.  C'est  le  type  du  forgeron  cjui  se 
constitue  le  premier  en  dehors  de  la  famille,  parce  que  le 
métal  exige  plus  particulièrement  des  spécialistes.  Ce  type  am- 
bulant a  persisté  jusqu'à  nos  jours  dans  les  campagnes  éloi- 
gnées des  villes,  avec  les  forgerons  tziganes  et  les  Bohémiens, 
qui,  eux  aussi,  travaillent  surtout  le  fer,  font  l'étamage,  etc., 
pour  les  mêmes  raisons. 

9.  Les  premiers  pjr ogres  du  défrichement  font  apparaître  le 
type  du  petit  patron  ^.  Celui-ci  est  sédentaire  et,  tout  en  tra- 
vaillant encore  de  ses  mains,  emploie  des  ouvriers.  Ce  type 
résulte  des  progrès  de  la  culture  qui  crée  une  clientèle  plus 
nombreuse  et  plus  riche,  exige  des  patrons  plus  capables  et 
les  fait  surgir. 

10.  Certains  métiers  ne  produisent  guère  que  le  type  du 
petit  patron  '^.  Ce  sont  ceux  qui  exigent  à  la  fois  l'habileté  de  la 
main  et  un  certain  goût  artistique,  parce  qu'ils  s'opposent  à 
la  séparation  du  patron  et  de  l'ouvrier.  Ainsi  les  fabricants 
d'objets  en  étain,  les  batteurs  d'or,  etc.  Ou  encore,  les  métiers 
qui  exigent  des  livraisons  quotidiennes  résistent  plus  longtemps 

1.  Se.  soc,  XIV,  28. 

2.  .Se.  soc,  XXXI,  391.  —  0.  !■:.,  VI,  30.  —  O.  M.,  IV,  103. 

3.  La  Boute,  II,  76  et  suiv. 

4.  lAi  Route,  II,  80  et  suiv. 

5.  Se.  soc.,  IV,  346;  VIII,  343;  fasc.  XXV,  11,  57,  et  passhn. 


LE    PATRONAGE.  80 

à  la  constitution  en  grand  atolier;   par  exemple,  les  bouchers 
et  les  boulangers. 

il.  Le  développement  du  défrichement  fait  apparaître  le  pa- 
tron de  fabrique  collective  '.  On  appelle  de  ce  nom  un  régime 
de  fabrication  comprenant  une  collectivité  de  petits  ateliers  dis- 
séminés, travaillant  pour  un  commerçant  qui  centralise  les  pro- 
duits. Lorsque  le  défrichement  se  développe,  l'agriculture  de- 
vient moins  avantageuse  :  le  terrain  est  plus  coûteux  ;  celui 
c[ui  reste  disponible  est  le  moins  fertile;  enfin  les  bénéfices  sont 
moindres  à  cause  de  raccroissement  de  la  production,  qui  crée 
la  concurrence  des  produits  agricoles.  On  commence  donc  à 
avoir  plus  d'intérêt  à  fabriquer  qu'à  défricher. 

12.  La  fabrique  collective  atténue  les  difficultés  du  pjatro- 
nage  ~.  Parce  que  l'ouvrier,  étant  ordinairement  rural,  repose 
en  partie  sur  la  culture;  il  fabrique  surtout  à  ses  moments 
perdus  et  il  a  toujours  la  ressource  de  retomber  sur  la  culture 
en  cas  de  chômage. 

13.  La  fabrique  collective  ne  développe  pas  l'aptitude  au  pa- 
tronage ^\  Parce  que  ces  patrons  peuvent,  sans  inconvénients 
pour  eux,  abandonner  leurs  ouvriers  et  multiplier  les  chôma- 
ges. Ils  ne  se  sentent  pas  responsables  des  moyens  d'existence 
de  leur  personnel,  et  ce  personnel,  disséminé  et  travaillant  à 
domicile,  manque  de  cohésion  pour  réclamer  du  patron  la  ré- 
gularité du  travail.  Aussi,  dès  que  la  fabrique  collective  devient 
urbaine,  elle  livre  l'ouvrier  à  l'instabilité  des  engagements  et 
le  laisse  sans  aucun  patronage.  Elle  aboutit  parfois  au  swea- 
ting  System. 

Le  type  du  grand  patron  est  caractérisé  par  le  fait  qu'il  ne 
travaille  pas  de  ses  mains  et  qu'il  groupe  ses  ouvriers  au  lieu  de 
leur  donner  du  travail  à  domicile.  Voici  cjuelques  répercus- 
sions relatives  à  ce  type. 

li.  Le  métayage  est  favorable  au  patronage  '.  Parce  que  les 


1.  Itl.,  92,  et  siiiv. 

2.  La  Route,  II,  98. 

3.  Ibid. 

4.  6'c.  soc,  I,  466  à  470.  —  Franc,  d'aiij.,  liv.  IV,  cli.  n. 


90  RÉPERTOIRE   DES    RÉPERCUSSIO.NS    SOCIALES. 

produits  étant  partagés  par  moitié  entre  le  métayer  et  le 
propriétaire,  ce  dernier  a  intérêt  à  s'intéresser  à  la  culture  et 
à  patronner  le  métayer. 

15.  Le  fermage  est  peu  favorable  au  patronage^.  Parce  que 
le  fermier  étant  complètement  à  son  compte,  le  propriétaire 
est  porté  à  se  désintéresser  de  tout  rôle  de  patron,  non  seule- 
ment vis-à-vis  de  son  locataire,  mais  même  vis-à-vis  du  do- 
maine. 

16.  Les  inondations  périodiques  du  iS'il  ont  produit  le  plus 
grand  type  de  patron  de  Vantiquité,  le  Pharaon  ~.  Parce  que  la 
culture  n'était  possiljle  que  par  l'intervention  d'un  grand  pa- 
tron réglant  souverainement  tout  le  système  compliqué  des 
irrigations.  Aussi,  sous  les  Turcs,  incapables  par  leur  formation 
sociale  de  jouer  ce  rôle  difficile  de  patron,  la  culture  de  l'Egypte 
décline.  Au  contraire,  elle  se  relève  actuellement,  parce  que  les 
Anglais  ont  su  reprendre  ce  rôle  de  grand  patron  distributeur 
des  eaux. 

17.  Le  défrichement  difficile  des  marais  du  Latium  a  fait 
des  vieux  Romains  une  classe  remarquable  de  patrons  ruraux, 
les  Patriciens  2.  Aussi  durs  pour  les  autres  que  pour  eux-mêmes, 
ces  patrons  ont  été  capables  de  coloniser  l'Occident  et  de  dresser 
à  la  culture  romaine  des  populations  innombrables.  Mais,  avec 
l'esclavage,  ils  ne  résolurent  pas  le  problème  du  relèvement  de  la 
population  agricole,  <iinsi  que  l'indique  la  répercussion  suivante. 

18.  L'esclavage  est  iinpuissant  à  dresser  l'ouvrier  à  se  patron- 
ner lui-même  '■*.  Parce  qu'il  ne  le  dresse  pas  àlusage  de  la  liberté 
et  de  l'initiative  nécessaire  pour  se  patronner;  au  contraire  il 
l'atrophie.  Delà,  l'impuissance  des  esclaves  affranchis  à  user  de 
leur  liberté  pour  continuer  l'œuvre  de  la  colonisation. 

19.  La  fi'odalité  territoriale  a  créé  le  plus  grand  tgpe  de  pa- 
tron rural  du  moyen  âge  ■'.  Au  lieu  d'attacher  l'homme  à  la  per- 
sonne, comme  l'esclavage,   le  patron   féodal    Ta  attaché  à  la 

1.  Franc,  dauj.,  liv.  IV,  ch.  ii.  —  .se.  soc,  IV,  229.  —  0.  E.,  VI,  107. 

2.  .se.  soc,  IX,  563  et  suiv. 

3.  La  Roule,  I,  liv.  III,  ch.  vi.  —  Se  soc.  fasc.  XXII.  54. 

4.  Se  soc,  111,  209  à  216. 

5.  Se.  soc,  IV,  192;  XXXI,  i33;  XXXII.  iJOn.  —  Ilist.  (le  la  forvi.  part.,  passini. 


LE  PATRONAGE.  '.)l 

terre,  en  lui  concédant  la  jouissance  exclusive  d'une  maison  et 
d'un  petit  domaine. 

Par  les  bénéfices  réalisés  sur  ce  domaine,  le  serf  s'est  élevé 
progressivement  de  la  corvée  à  la  redevance  en  argent  et  en- 
suite à  l'état  d'homme  libre.  C'est  la  cause  la  plus  manifeste 
de  la  supériorité  sociale  de  l'Occident  sur  l'Orient,  du  moyen 
âge  sur  l'antiquité.  V Histoire  de  la  formation  particularistey 
d'Henri  de  Tourville,  raconte,  d'après  la  science  sociale,  cette 
magnifique  épopée. 

20.  V exploitation  forestière  crée  le  grand  patron  et  favorise 
le  patronage  '.Parce  que  la  production  du  bois,  nécessitant  une 
longue  prévoyance,  exige  le  grand  patron.  D'autre  part,  cette 
production  réglée  par  la  nature  d'une  façon  immuable  assure 
aux  populations  des  sources  fixes,  ce  qui  favorise  la  permanence 
des  engagements. 

21.  L'exploitation  des  mines  profondes  crée  le  grand  patron 
collectif,  sous  la  forme  de  sociétés  d'actionnaires  et  rend  le  pa- 
tronage plus  difficile  "-.  Parce  que  cette  exploitation  exige  des 
frais  de  recherche,  d'extraction  et  d'exploitation  qui  dépassent 
les  ressources  d'un  patron  individuel.  Le  patronage  est  plus 
difficile,  parce  qu'il  est  collectif  et,  dès  lors,  plus  administratif, 
et  parce  que  les  ouvriers  sont  très  nombreux. 

22.  Le  clan  détermine  une  forme  de  patronage  à  la  fois  in- 
tense et  inefficace  '■'.  Parce  qu'il  est  surtout  et  avant  tout  inté- 
ressé. Le  chef  de  clan  patronne  les  gens  pour  l,es  utiliser  en 
vue  de  la  domination  de  son  clan. 

23.  Le  patron  à  formation particulariste  tend  plus  à  patron- 
ner l  ouvrier  en  V  élevant  quen  F  assis  tant  ''.  Parce  que  cette  for- 
mation développe  plus  l'initiative  individuelle  que  l'assistance 
collective. 

2i.  Le  patron  à  formation   instable  patronne  peu  et  livre  les 

* 

1.  .Se.  soc.  VI,  22  à  25,  29  à  37.—  O.E..  III,  47,  'J4,  130. 

2.  Se.  soc,  I,  371  ;    II,  398,  402  ;  VII,  128,  326,  245;  fasc.  XXIV,  14,  16,  20,  3G,  56, 
G7,  80,  91,  93,  96,  101.  —  O.  M.,  III,  149;  2"  sér.,  I,  39,  250. 

3.  Se  soc,  .XXIV,  37.  —  Franc,  d'avj., liv.  IV,  ch.  i.  — La  Roule,  II.  liv.  IV  ch.  iit. 

4.  Se.  soc,  XIX,  118;  XXX,  51.  — 0.  £.,  III,  64,  315,  405:  IV,  82.  —  0. .»/.,  J,  76, 
383. 


92  RÉPERTOIRE    DES   HÉI'ERCESSIONS    SOCIALES. 

ouvriers  à  des  patrons  artificiels  '.  Parce  que  son  instabilité 
l'empêche  à  la  fois  d'assister  et  d'élever  ;  dès  lors,  l'ouvrier  tombe 
sous  le  patronage  de  patrons  artificiels  :  commerçants  qui  four- 
nissent à  crédit,  médecins  qui  donnent  leurs  soins  gratuitement, 
prêtres  et  particuliers  qui  créent  des  œuvres  charitables,  poli- 
ticiens qui  fomentent  les  i;rèves  et  promettent  la  révolution 
sociale,  institutions  d'assistance,  etc. 

25.  Les  patrons  artificiels  sont  inaptes  à  patronner  efficace- 
menr^.  Parce  que,  n'étant  pas  lespatrons  du  travail,  ils  ne  peu- 
vent donner  qu'une  assistance  momentanée,  irrégulière  et  tou- 
jours insuffisante.  Cette  assistance  a  souvent  pour  effet  de 
détourner  de  retfort  et  du  travail  et  d'endormir  clans  une  fausse 
sécurité. 

Lois  du  patronage.  —  1.  Le  Lieu  peut  rendre  le  patronage 
facile  ou  difficile  (Rép.   1,  3). 

2.  La  nature  du  Travail  modifie  les  conditions  du  patronage 
(Rép.  8,  9,  10,  11,  12,  13,  n.  15,  16,  17,  20,,  21). 

3.  Le  patronage  qui  soutient  l'ouvrier  ne  résout  le  problème 
que  dans  certains  cas  et  momentanément  (Rép.  i,  5,  G,  7,  16, 
18,  22,  2i,  25). 

4.  Le  patronage  qui  relève  l'ouvrier,  résout  seul  le  problème 
(Rép.  17,   19,  23). 

1.  Se.  soc,  I,  451;  V.  40;  XXIV,  347.  —  0.  E.  et  0.  M.,  les  monograpliies  de  ce 
type. 

2.  Se.  soe.,  XIV,  268:  XV,  27,  92:  XVIII,  424.  —0.  M.,  111,  460. 


VI 


LES  AUXILIAIRES  DU  PATRONAGE 


I.  —    LE    COMMERCE. 

Voici  d'abord  une  répercussion  du  Lieu  sur  le  Commerce  : 

1.  La  situation  géographique  influe  sur  le  développement  du 
commerce'^.  Cette  influence  du  lieuse  manifeste  de  façons  très 
diverses,  ainsi  que  l'indiquent  les  renvois  en  note.  Par  exem- 
ple, FArménie  :  Par  suite  de  la  nature  montagneuse  du  sol, 
qui  s^oppose  au  développement  de  la  culture  et  favorise  l'éle- 
vage du  bétail  et  par  la  situation  sur  une  des  grandes  routes 
entre  l'Asie  et  l'Europe, 

La  nature  du  travail  a  une  grande  influence  sur  le  commerce, 
comme  le  prouvent  les  répercussions  suivantes  : 

2.  V  élevage  des  bestiaux  développe  l'aptitude  au  commerce-  : 
Parce  ({ue  le  producteur  n'élève  que  pour  la  vente,  parce  que 
chaque  animal  représente  une  valeur  importante,  enfin  parce 
qu'il  faut  être  très  connaisseur  pour  apprécier  la  valeur  réelle 
de  la  marchandise  et  éviter  d'être  trompé. 

En  effet,  cette  valeur  dépend  moins  des  cours  (]ue  de  l'animal 
lui-môme. 

3.  La  culture  de  la  vigne  développe  l'aptitude  au  commerce''- . 

1.  .Se.  soc.  VIII,  527;  .\XII,  550:  .WVI.  319;  X.\I.\.233;  fasc.    .\XII.  33:  XXVIII, 
7,  118,  129,  150.  —  Soc.  ap-ic.,o3.  285,  323.  —  0.  K.,  IX.  448. 

2.  .Se.  soc,  XXII,  23  à  25.  —  Franc,  d'auj.,  liv.  I,  ch.  n,  p.  58.  —  Soc.  afric,  51 . 

3.  Se.  soc.  X.XII,  1»9  :  X.XVI.  222.  —  Franc,  d'auj..  liv.  II,  ch.  m. 


94  RÉPEKTOIHE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

Par  la  nécessité  d'écouler  ce  produit  au  dehors,  et  le  désir  de 
chaque  producteur  d'atteindre  directement  l'acheteur. 

Ce  désir  se  manifeste  par  les  circulaires  iunombrahles  et 
prix  courants  caractéristiques,  dont  les  producteurs  de  la  Gi- 
ronde, de  l'Hérault,  etc.,  inondent  la  France. 

4.  Le  manioc  et  Hvoire  développent  le  commerce  de  la  traite 
en  AfriqueK  Le  manioc  fait  des  nègres  plus  robustes  et  plus 
travailleurs  c[ue  les  autres,  par  conséquent  d'un  placement  plus 
avantageux  pour  les  traitants. 

L'ivoire  fournit  une  marchandise  très  riche  qu'on  a  intérêt 
à  transporter  au  moyen  d'esclaves. 

5.  La  culture  intégrale  qui  produit  intégralement  ce  qui  est 
nécessaire  à  la  famille  ne  développe  pas  le  commerce-.  Parce 
qu'elle  vise  surtout  à  produire  pour  sa  propre  consommation  et 
non  pour  la  vente.  C'était  le  cas  général  au  moyen  âge. 

6.  La  culture  spécialisée  développe  le  commerce  '■''.  Parce  qu'elle 
ne  produit  pas  pour  la  consommation  familiale,  comme  la  cul- 
ture intégrale,  mais  pour  la  vente  au  dehors. 

7.  L'exploitation  forestière  développe  le  commerce'-" .  Parce 
que  les  régions  forestières  ne  peuvent  utiliser  elles-mêmes  leurs 
produits  et  doivent  exposer  au  loin  soit  le  bois  brut,  soit  le 
bois  ouvré.  La  Norvège,  l'Est  de  la  France,  etc.,  sont  des  exem- 
ples de  cette  répercussion. 

8.  Les  mines  métallifères  développent  le  commerce  -'.  Parce 
que  le  métal  étant  indispensable  et  ses  gisements  étant  rares 
et  très  espacés,  le  commerce  doit  impérieusement  les  répartir 
partout  suivant  les  besoins. 

Le  commerce  des  métaux  a  été  l'origine  des  srrands  conimer- 
çants  de  l'antiquité,  ainsi  les  Phéniciens  qui  allaient  chercher 
l'étain  jusqu'en  Grande-Bretagne,  et  qui  dissimulaient  soigneu- 
sement la  route;  ainsi  les  fameux  commerçants  de  Nurem- 
berg, etc..  etc. 

1.  .Soc.   afiic,  184-205. 

2.  .Se.  soc,  fasc.  V  et  XV,  passim  ;  fasc.  XIX.  51. 

3.  Se.  soc,  XXXI,  236;  fasc.  V  et  XV,  pansim. 

4.  Se  soc,  XXI,  172.  —  0.  A',  et  0.  ^/.  les  monographies  des  forestiers  etbûclierons. 

5.  Se.  sue.,  fasc.  XXV.  La  civilisation  de  l'étain,  58,04,  102.  —  .Soc.  afric,  250. 


LES    Al MLIAIliKS   Dl     l'ATIU  iNACE.  1)5 

9.  V exploitation  de  la  houille  a  donné  au  commerce  son  dé- 
veloppement le  plus  grand  et  le  plus  récent^.  Par  suite  de  la 
transformation  des  moyens  de  transports  sur  terre  et  sur  eau, 
au  moyen  de  la  vapeur. 

Elle  a  en  outre  permis  la  création  du  type  nouveau  des 
«  grands  magasins  ».  en  permettant  aux  commerçants  d'étendre 
presque  indéfiniment  le  rayon  de  la  clientèle. 

iO.  La  production  industrielle  est  itn  grand  élément  du  com- 
merce-. Parce  que  contrairement  à  ce  qui  se  produit  souvent 
pour  la  culture,  l'industrie  produit  uniquement  en  vue  de  la 
vente. 

11.  Tout  développement  des  transports  augmente  la  puis- 
sance du  commerce'^.  Cela  est  suffisamment  clair.  La  protection 
et  le  libre-échange  ue  sont  pas  des  principes;  ils  sont  déter- 
minés, comme  les  autres  phénomènes  sociaux  et  peuvent  être 
formulés  en  répercussions  formelles. 

12.  Les  pays  à  production  naturelle  prépondérante  [végétaux, 
animaux,  minéraux,  sont  portés  à  être  libre-échangistes^.  Parce 
qu'ils  ont  besoin  d'écouler  au  dehors  l'excédent  de  leur  pro- 
duction agricole  et  d'acheter  au  dehors  ce  qui  manque  à  leur 
production  industrielle.  L'Espagne  qui  est  dans  ce,  cas  a  voulu 
établir  prématurément  le  régime  protectionniste;  elle  n'a  réussi, 
en  violant  cette  loi,  qu'à  précipiter  l'invasion  des  industriels 
étrangers. 

13.  Les  pays  à  p)roduction  industrielle  prépondérante  sont 
portés  à  être  libre-échangistes'\  Parce  cju'ils  ont  besoin  d'écouler 
au  dehors  l'excédent  de  leur  production  industrielle  et  d'a- 
cheter au  dehors  ce   qui  manque  à  leur  production  agricole. 

li.  Les  pai/s  en  voie  de  développement  industriel  sont  portés 
à  être  protectionnistes  ''.  Parce  qu'ils  ont  liesoin  de  garantir,  contre 
la  concurrence  étrangère,  leur  industi'ie  grandissante,  afin  qu'elle 

1.  se.  soc.  VI.  G;  IX,  292,  fasc.  XXIV. 

2.  0.  E.  et  O.  3/.,  les  monographies  d'artisans. 

:J.  Se.  soc.  XXVIII,  39:  XXXVI,  557.  —  O.  £..  II.  273.  295.  —  0.  M.,  IV,  107. 

4.  Se.  soe.,  XIII,  22»)  et  suiv.  —  Lihre-éch.  et  protect.,  53  à  198. 

.■>.  .se.  soc.,  XIII,  232  à  250  ;   XVIÎ,  379. 

6.  Ibid.,  351  à  455. 


96  RÉPERTOIRE   DES   RÉl'ERCUSSIONS    SOCIALES. 

puisse    atteindre  toute  sa  croissance  à  l'abri  de  sa  protection. 

15.  Les  jjai/s  à  développement  mixte  de  la  culture  et  de  l'in- 
dustrie sont  portés  à  être  protectionnistes  '.  Parce  que  leur  agri- 
culture et  leur  industrie  sont  également  incapaliles  de  suppor- 
ter la  libre  concurrence  des  produits  étrangers. 

Quelques  répercussions  montrent  l'action  de  la  forme  de  la 
famille  sur  le  commerce. 

16.  La  formation  communautaire  développe  surtout  les  asso- 
ciations commerciales  entre  parenls'-.  Par  suite  de  la  tendance 
à  maintenir  le  groupement  familial. 

17.  Les  associations  commerciales  entre  parents  engendrent 
une  certaine  routine^.  Parce  que  les  traditions  commerciales 
sont  encore  accentuées  par  les  traditions  familiales. 

18.  La  formation  communautaire  i)or te  les  villes  de  commerce 
à  se  subordonner  les  villes  de  commerce  plus  faible  ''.  C'est  le 
cas  des  cités  commerçantes  de  la  Grèce  ancienne. 

Leurs  rivalités  incessantes  avaient  pour  but  de  soumettre  à 
leur  autorité  les  cités  plus  faibles  et  de  les  attacher  à  leurs  in- 
térêts commerciaux.  Parce  que  cette  formation  développe  l'ha- 
bitude de  l'action  autoritaire  et  collective  et  non  celle  de  l'action 
libre  et  individuelle. 

19.  La  formation  par ticulariste  porte  les  villes  de  commerce  à 
respecter  l'indépendance  commerciale  des  autres  cités  ^. 

C'est  le  cas  des  fameuses  villes  libres  de  la  ligue  hanséatique, 
qui  se  liaient  par  des  traités  librement  consentis,  et  respectant 
leur  indépendance.  Parce  que  cette  formation  développe  l'habi- 
tude de  l'action  libre  et  individuelle  plus  que  celle  de  l'action 
autoritaire  et  collective. 

De  la  Religion  : 

20.  La  persécution  religieuse  pousse  les  persécutés  vers  le 
commerce  ^, 

1.  Ibid.,  45()  à  (JK). 

2.  Se.  soc.  XXVI,  325,  i22,  425,  430. 

3.  Se.  soc,  XXVI,  428. 

4.  Se  soc,  fa^c.  XXVIII  et  XXIX.  —  La  Grèce  anc,  passim. 

5.  Se.  soc.XXVi,  243,  247.  —  His(.  de  la  form.  pari.,  ch.  xxiii. 

6.  .Se.  soc.  XXV,  326  à  42<J;  XXVll,  88. 


LES    AUXILIAIRES    DU    PATRONAGE.  \)l 

C'est  le  cas  des  juifs  partout,  et  des  protestants  en  France.  Cela 
tient  à  ce  que  la  persécution  écarte  des  situations  administra- 
tives et  des  professions  qui  peuvent  tomber  sous  le  contrôle  du 
fisc. 

Le  commerce  n'exigeant  pas  une  propriété  en  terre  ou  en  bâ- 
timents, échappe  plus  facilement  aux  investigations  et  il  est  dès 
lors  plus  recherché  par  les  persécutés. 

21.  L'interdiction  du  prêt  à  intérêt  parla  loi  religieuse  fait 
passer  la  profession  de  banquiers  entre  les  mains  des  dissidents  '. 

C'est  l'origine  des  banquiers  juifs  au  moyen  âge  et  des  ban- 
quiers juifs  et  chrétiens  dans  le  monde  musulman. 
Du  Voisinage  : 

22.  L'isolement  des  paysans  dans  les  campaqnes  y  maintient  le 
commerce  par  colportage  ~,  parce  que  la  clientèle  ne  pouvant 
venir  facilement  au  marché,  le  commerçant  trouve  plus  d'inté- 
rêt à  aller  à  elle. 

23.  Le  voisinage  des  villes  pousse  le  cultivateur  à  livrer  au 
commerce  une  partie  de  ses  produits  '^.  Ainsi  s'effectue  le  passage 
de  la  culture  intégrale  à  la  culture  spécialisée. 

De  l'État  : 

2i.  Les  expéditions  militaires  lointaines  ouvrent  les  voies  au 
commerce'^.  Parce  qu'elles  révèlent  des  contrées  nouvelles  et 
qu'elles  y  établissent  la  sécurité  nécessaire  aux  transactions. 
C'est  ainsi  que  l'Afrique  est  ouverte  actuellement  au  commerce 
européen.  La  Chevalerie  et  les  Croisades  ont  eu  le  même  résul- 
tat au  moyen  âge.  Venise  dut  son  essor  à  ces  expéditions,  etc. 

25.  La  réglementation  de  l'Etat  est  inoins  efficace  que  l'ini- 
tiative privée  pour  le  développement  du  commerce  ■'.  Parce  que 
la  réglementation  étant  rigide,  ne  comporte  pas  assez  de  sou- 
plesse et  quelle  ne  peut  s'adapter  aux  intérêts  divers,  multiples 
et  changeants  du  commerce.  D'ailleurs  le  plus  souvent  la  régle- 
mentation ignore  ces  intérêts  et  les  contrecarre. 

1.  0.  E.,U.  343. 

2.  O.  M.,  I,  383. 

3.  Se.  soc,  XIX,  188,  l'J3. 

4.  .Se.  soc,  XIX,  248  à  251  ;  XXXIV,  23.  2G.    119  ;  XXXVI,  125.   —  O.  E.,  IV,  118. 

5.  se  soc,  XXVII,  87;  XXXIV,  332.  —  0.  t.,  IV,  292.  —  0.  37.,  IV,  189. 


98  KÉI'EHTOIRE    HES   HÉPERCL'SSIOXS   SOCIALES. 

De  l'Expansion  : 

26.  L'émigration  développe  le  commerce  entre  les  pays  colonisés 
et  la  patrie  des  émigrants^.  Parce  que  les  émigrants  sont  portés  à 
faire  venir  de  la  mère  patrie  les  articles  auxquels  ils  sont  haln- 
tués.  C'est  ainsi  que  les  Anglais,  répandus  partout  dans  le  monde, 
sont  ies  meilleurs  clients  de  la  Grande-Bretagne  et  ils  étendent 
sa  clientèle  autour  d'eux. 

Lois  um  commerce.  —  1,  Le  commerce  s'étend  dans  la  mesure 
où  la  production  dépasse  les  besoins  de  la  consommation  locale 
et  dans  la  mesure  du  développement  des  voies  de  transports 
(Rép.  2   à  11). 

2.  Les  divers  degrés  du  développement  agricole  ou  industriel 
font  prédominer  le  libre  échange  ou  la  protection  fRép.  12 
à  15). 

3.  La  formation  communautaire  crée  des  groupements  com- 
merciaux plus  autoritaires  et  plus  routiniers  ;  la  formation  par- 
ticulariste,  plus  libres  et  plus  progressifs  (Rép.  16-17,  18,  19). 

4.  Les  répercussions  20  à  25  peuvent  être  considérées  comme 
autant  de  lois  distinctes. 


II.   —  LES   CULTURES    INTELLECTUELLES. 

Même  les  cultures  intellectuelles  sont  influencées  !  !  Quoique 
les  choses  de  l'intelligence  paraissent  être  si  personnelles!  ! 
Du  Lieu  : 

1.  L'isolement  maintient  les  idées  traditionnelles  et  les  supers- 
titions -.  Parce  que  rien  ne  vient  du  dehors  les  modifier. 

2.  La  pjauvreté  du  sol  développe  l'esprit  égalitaire  et  démocra- 
tique 'K  Parce  que  la  plupart  des  habitants  étant  incapables  de 
s'élever  à  la  richesse,  il  ne  se  constitue  pas  de  classe  supérieure 
capable  d'établir  sa  domination. 

1.  Se.  soc,  XXV,  148. 

2.  Se.  soc,  fasc.  XXVIII,  39.  —  0.  .V.,  III,  4i6. 

3.  Se.  soc,  XXIV,  43;  XXVI,  35.  XXXI,  388  ;  fasc.  XXIII,  42  ;  XXXII,  225.  —0.  £., 
II,  7.  —  0.  M.,  T  sér.,  II,  72.  —  Franc,  d'auj.,  le  type  Breton. 


LES    AL'XILIAIUES    DU,   PATRONAGE.  99 

Du  Travail  : 

3.  Les  sociétés  qui  vivent  de  la  simple  récolte  ne  développent 
que  la  culture  intellectuelle  résultant  des  conditions  de  vie  i, 
parce  que  le  travail  de  simple  récolte  n'exige  pas  de  connaissan- 
ces données  dans  les  écoles  par  des  spécialistes.  Les  connaissan- 
ces qui  résultent  de  l'expérience  même  du  métier  et  de  la  vie 
sont  suffisantes  et  même  supérieures  à  toute  autre. 

4.  Vart  pastoral  nomadr  développe  Vajititude  à  la  rêverie,  à 
la  méditation,  à  l'abstraction  ~  par  suite  du  travail  peu  intense, 
des  longs  loisirs  de  la  vie  pastorale  et  de  l'isolement  de  la  steppe. 
Cette  répercussion  explique  le  développement  extraordinaire  de 
la  poésie,  des  religions,  et  ensuite  des  philosophies  de  tout 
l'Orient  chez  les  issus  des  pasteurs. 

Le  caractère  méditatif  des  Mongols  et  des  Arabes  est  bien  connu. 

5.  L'art  pastoral  développe  le  fatalisme'^,  parce  que  l'herbe 
est  une  production  spontanée  due  exclusivement  à  l'action  de  la 
nature,  tandis  que  l'intervention  de  l'homme  est  nulle.  L'abon- 
dance ou  la  disette  paraissent  donc  comme  fatales  puisqu'elles 
échappent  à  l'action  de  l'homme. 

6.  La  chasse  développe  une  perfection  de  sens  remarquable  ^. 
A  cause  des  ruses  et  des  précautions  nécessaires  pour  s'approcher 
de  l'animal  sans  éveiller  son  attention. 

7.  La  chasse  développe  une  certaine  aptitude  «  l éloquence  •"', 
par  la  nécessité  des  palabres  longues  et  fréquentes  en  vue  de 
régler  les  conflits  qui  s'élèvent  perpétuellement  entre  tribus  et 
chasseurs  pour  la  possession  du  territoire  de  chasse. 

8.  La  chasse  développe  une  certaine  aptitude  au  dessin  ^\  parce 
que  les  guerres  fréquentes,  isolant  les  tribus  les  unes  des  autres, 
multiplient  les  dialectes  et  rendent  les  communications  difficiles 
par  la  parole. 

1.  Se.  soc,  XV,  24.  —  Classification,  les  renvois  aii\  types  delà  simple  récolti', 

2.  Se.  soc.,  XIX,  393;  XXVll,  30i;  XXX,  393.  —  0.  E..  II,  339. 

3.  0.  M.,  2"  sér.,  I,  417. 

4.  .se.  .soc,  VII,  150.  —  La  Route,  I,  1. 

5.  Parkman,  Les  Jésuites  dans  l'Amérique  du  Xord,  220  et  suiv.  —  P.  de  Siiiel, 
Voyage  aux  montagnes  rocheuses,  59. 

0.  Id.,  ibid. 


100  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

C'est  pour  cela  qu'en  Afrique  et  dans  l'Amérique  Peau-Rouge, 
les  dialectes  sont  innombrables.  Dès  lors,  les  chasseurs  se  trou- 
vent dans  l'obligation  de  converser  entre  tribus  au  moyen  de 
dessins  gravés  généralement  sur  des  écorces  d'arbres  et  c'est 
aussi  par  des  messages  de  ce  genre  qu'ils  se  font  comprendre.  Il 
y  réussissent  d'autant  mieux  que  la  chasse,  exigeant  l'adresse, 
développe  une  certaine  habileté  de  la  main.  La  culture  produit 
Teffet  inverse  parce  qu'elle  exige  plus  de  force  que  d'adresse 
de  la  main. 

9.  La  chasse  développe  une  certaine  aptitude  à  la  mimique'^, 
pour  les  mêmes  raisons  qui  développent  l'aptitude  au-dessus. 
La  mimique,  en  effet,  a  pour  but  d'aider  à  interpréter  et  à  faire 
comprendre  le  dessin.  Ainsi,  pour  expliquer  aux  envoyés  d'une 
autre  tribu  les  conditions  d'un  traité  de  paix,  on  ajoutera  au 
dessin  la  mimique,  et  on  s'aidera  en  outre  en  échangeant  des 
ceintures  de  \vampoum  en  nombre  égal  à  celui  des  articles  du 
traité. 

C'est  un  moyen  mnémotechnique  pour  suppléer  à  l'insuffi- 
sance d'un  langage  commun. 

10.  Les  issus  des  chasseurs  sont  pré  disposés  aux  cultures  intel- 
lectuelles, acquises  par  r École.  C'est  une  conséquence  des  quatre 
répercussions  précédentes.  Il  est  à  remarquer  que  les  nègres 
affranchis  et  indépendants  d'Haïti  ont  une  propension  presque 
irrésistible  vers  les  écoles  et  les  professions  libérales.  Ils  ap- 
prennent en  effet  avec  une  facilité  extraordinaire,  bien  que  leur 
légèreté  d'esprit  et  leur  inconstance,  également  développées  par 
le  travail  originaire  de  la  chasse,  rendent  cette  instruction  super- 
ficielle et  mal  assimilée. 

il.  La  cueillette  incline  l'esprit  vers  r  improvisation  hâtive,  fa- 
cile et  légère  et  développe  V habitude  de  la  parole"^-.  Les  anciennes 

1.  Parkman,  Lea  Jésuites  dans  l'Amérique  du  Nord,  220  et  suiv.  —  P.  de  Smet, 
Voyage  aux  montagnes  rocheuses,  59. 

2.  Les  Samoa,  par  V.  A.  Mouiat,  119,  120,  122,  123,  125.  —  Dlmont  d'Urville, 
Voy.  aut.  du  monde,  1,439,  454,401,  471,  475;  II,  31,  43,  51,  63,  77.  —  Yarignies, 
l'Océan  Pacif.,  81,  93,  101,  102,  194,  214,  215,  217  à  225.  —  Davin,  Dans  l  Océan 
Pacif.,  2i2,  et  suiv.,  256  à  262,  264,  273.,  —  5c.  soc,  XIX,  401;  XXXIU,  426; 
fasc.  XXVllI,  125,  120. 


LES    AUMLIAIRES    DU    PATRONAr.E.  101 

populations  des  iles  de  la  Polynésie  sont  un  spécimen  très  carac- 
térisé de  ce  type.  Elles  vivaient  principalement  de  la  cueillette 
des  fruits  (bananier,  cocotier,  arbre  à  pain,  etc.).  Comme  les  pas- 
teurs, elles  jouissaient  de  longs  loisirs,  mais  sans  l'isolement  de 
la  steppe,  par  suite  du  groupement  en  villages.  Ces  longs  loi- 
sirs se  passent  en  réunions,  ce  qui  développe  la  vivacité  de 
lesprit  avec  une  aptitude  extraordinaire  à  l'improvisation.  Les 
anciens  navigateurs  furent  très  frappés  de  cette  facilité  si  re- 
marquable à  la  parole,  chez  les  habitants  des  iles  Tahiti , 
Hawaï,  Sandwich,  Samoa,  Nouvelle-Zélande,  etc.  Les  Corses  qui 
vivent  aussi  en  grande  partie  de  la  cueillette  et  qui,  pour  cette 
raison,  ont  de  longs  loisirs  en  commun,  improvisent  également, 
dans  les  assemblées,  enterrements,  etc.  (les  voceri)  ^  De  même, 
les  populations  du  midi  de  la  France,  où  dominent  l'olivier  et 
toute  une  série  d'arbres  à  fruits  sont  des  parleurs  et  des  impro- 
visateurs remarquables. 

Ils  dominent  assez  dans  nos  assemblées  politiques. 

Ainsi  il  suflit  de  substituer  aux  loisirs  isolés  de  l'art  pastoral, 
les  loisirs  groupés  de  la  cueillette  pour  transformer  l'aptitude  à 
la  méditation  et  à  la  rêverie  en  aptitude  à  l'improvisation  facile  et 
légère,  parce  que  ici  on  a  des  réunions  et,  par  conséquent,  un 
auditoire  -. 

12.  Si  éi  r art  pastoral  et  (i  la  cueillette  s'ajoute  une  classe  su- 
périeure, riche  et  urbaine,  le  mouvement  littéraire  se  développe  à 
un  plus  haut  degré  et  dans  des  genres  divers.  Dans  la  Grèce  an- 
cienne où  se  combinaient  à  la  fois  l'art  pastoral  dans  les  mon- 
tagnes et  la  cueillette  dans  les  petites  vallées  voisines,  juxta- 
posées et  bien  abritées,  on  rencontrait  également,  mais  com- 
binées cette  fois,  l'aptitude  à  l'abstraction  célèbres  et  nombreuses 
écoles  de  philosophie  i  et  l'aptitude  à  l'improvisation  dans  les 
assemblées  (enseignement  de  l'Académie,  des  Péripatéticiens,  du 


1.  Franr.  d'auj.,  liv.  II,  ch.  iv. 

2.  Comme  confirmation  de  l'action  exercée  par  la  cueillette  sur  la  littérature,  voir  : 
Franc,  d'auj.,  liv.  II,  ch.  i,  la  région  du  châtaignier  et  du  noyer  :  le»  types 
limousin  el  périgourdin;  ch.u,  la  région  de  l'olivier  :  le  type  provençal;  ch.  m.  la  ré- 
gion de  la  vigne    les  types  tourangeau  el  gascon-armagnac. 


102  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIO.NS    SOCIALES. 

Portique;  méthode  socratique;    Dialogues  de  Platon;  orateurs 
célèbres)  '. 

Mais  nous  trouvons  ici  en  plus  une  classe  supérieure  formée  à 
l'origine  de  dominaleiirs  guerriers,  descendus  de  la  montagne 
(toute  la  série  des  dieux,  demi-dieux  et  héros).  Ceux-ci  par  leurs 
exploits  fournissent  la  matière  épique  [Iliade^  Odyssée)^  etc. 

Ensuite  nous  voyons  s'établir  la  domination  des  riches  com- 
merçants (développement  de  la  vie  urbaine  et  de  la  richesse). 
Ceux-ci  fournissent  les  Mécènes,  ce  qui  vient  développer  encore 
plus,  et  à  un  degré  unique  dans  l'histoire,  les  rares  et  multiples 
aptitudes  intellectuelles  créées  par  cette  combinaison  de  circons- 
tances. 

Mais  cette  loi  est  encore  confirmée  par  une  contre-épreuve  : 
deux  de  ces  éléments,  les  dominateurs  guerriers  et  le  grand 
commerce,  ont  disparu  de  la  Grèce  moderne.  En  même  temps  on 
constate  que  le  développement  intellectuel  et  littéraire  a  subi  une 
éclipse  exactement  proportionnelle  et  correspondante. 

13.  Le  développeinent  exclusif  de  la  culture  détourne  V esprit 
des  aptitudes  littéraires'''.  Lorsque  la  cnlture  devient  le  travail 
dominant,  l'essor  littéraire,  les  manifestations  intellectuelles 
sont  comprimés  dans  une  proportion  correspondante.  Ainsi  à 
Rome,  sous  la  République,  avec  les  vieux  Romains  qui  sont 
essentiellement  et  même  uniquement  des  paysans  (le  vieux 
Caton  est  le  type  du  genre)  ;  ainsi  en  Gaule,  après  l'établissement 
des  propriétaires  francs  sur  leurs  domaines  ruraux  (féodalité 
territoriale,  nuit  du  moyen  âge)  ;  ainsi  en  Grande-Bretagne, 
après  rinstallation  du  petit  paysan  saxon  (aucune  manifestation 
littéraire  en  langue  anglaise  jusqu'à  Chaucer  au  xiv^  siècle,  et 
encore  il  est  d'origine  normande!). 

Cette  influence  défavorable  de  la  culture  est  d'ailleurs  con- 
firmée par  une  autre  série  de  constatations  concordantes  :  c'est 
que  ces  peuples  agricoles  n'ont  acquis  les  aptitudes  littéraires 

1.  La  Grèce  aiic,  passim.  — .se.  soc,  XVII,  487  et  suiv.  ;  XIX,  388  et  suiv.  ;  XX,  36 
et  suiv.;  122  et  suiv.;  fasc.  XXVIII,  180. 

2.  La  Route,  l,liv.  111,  cli.  vi.  — Ilisl.  delaForm.  par^,  passim.  — .Se.  50C.,XXI, 
142;  XXII,  470  à  477;  XXVII,  307  ;  XXIX,  31i.  —  0.  M.,  III,  i'iS;  2*^  série,  II,  92. 


LES    AUXILIAIRES   DU    PATRONAGE.  103 

que  tardivement  et  précisément  sous  l'influence  de  peuples  issus 
orig-inaireincnt  de  l'art  pastoral  ou  de  la  cueillette.  Ainsi  les 
vieux  Romains  ont  dû  les  acquérir  des  Grecs  (affluence  des  Grecs 
à  Rome  comme  grammairiens  et  pédagogues,  mais  méprisés)  ; 
ainsi  les  Francs  ont  dû  les  acquérir  des  Celtes,  issus  de  pasteurs 
(rêverie  bretonne,  bardes,  romans  de  la  Table  ronde,  Saint- 
Graal,  Merlin,  Cycle  breton,  littérature  celtique  empreinte  de 
préoccupations  religieuses  :  Chateaubriand,  Lamennais,  Brizeux, 
Renan,  Jules  Simon,  etc.  i  et  des  méridionaux  influencés  égale- 
ment par  l'art  pastoral  et  surtout  parla  cueillette  (poésie  romane, 
troubadours,  la  chanson,  le  sirvente,  les  cours  d'amour);  ainsi 
les  Saxons  ont  dû  les  acquérir  des  Celles  et  des  Français,  lorsque 
ceux-ci  ont  été  latinisés  de  nouveau  sous  l'influence  méridionale. 

D'ailleurs  la  Uttérature  saxonne  n'a  grandi  que  très  lentement 
et  a  toujours  conservé  l'empreinte  de  son  origine  paysanne  : 
moins  de  goût,  de  mesure,  de  régularité,  mais  plus  d'originalité 
et  de  force;  peu  d'aptitude  à  l'abstraction  et  aux  idées  géné- 
rales; la  philosophie  elle-même  est  surtout  pratique. 

14.  Les  conditions  sociales  expliquent  le  développement  litlé- 
raire  des  divers  peuples.  Nous  venons  de  l'indiquer  pour  les 
Francs',  les  Celtes"  et  les  Saxons^. 

Voici  d'autres  exemples  : 

Italie  de  la  Renaissance  : 

1°  Prédominance  de  la  vie  pastorale  et  de  la  cueillette  (V.  350, 
329). 

D'oîi  aptitude  latente  aux  spéculations  intellectuelles  et  à  la 
littérature. 

2''  Le  développement  du  commerce  dans  la  Méditerranée,  à 
la  fin  du  moyen  âge,  multiplie  les  villes  et  une  classe  de  com- 
merçants riches  et  lettrés.  D'où  circonstance  favorable  au  déve- 
loppement de  la  littérature  comme  dans  l'antiquité  (la  Grèce 
ne  suit  pas  alors  ce  mouvement  à  cause  do  la  pénétration  slave 
et  de  la  domination  turque). 

1.  Se.  soc,  XXXI,   169  ; 

2.  .Se.  soc,  XI,  382  à  384,  501  ;  XXIII,  346. 

3.  Se  se,  XXXII,  206,  303;  XXXIIl,  25. 


104  RÉI'ERTOIRE   DES    RÉr'ERCUSSION'S    SOCIALES. 

3°  La  domination  turque  à  Constantinople  (1453)  et  en  Grèce 
force  les  lettrés  de  TOrient  à  se  réfugier  en  Italie  d'où  cette 
immigration  fait  refluer  les  lettres  grecques  en  Italie  et  préci- 
pite la  Renaissance.  Mais  l'apogée  ne  se  produit  pas  en  Italie  : 
cette  classe  supérieure  de  commerçants  est  insuffisante  pour 
donner  le  développement  littéraire  complet. 
Espagne  : 

1°  Isolement  j)hysique  empêche  l'influence  du  ^nouvement 
classique  de  la  Renaissance  (on  repousse  au  théâtre  les  unités 
de  lieu  et  de  temps)  ^. 

2°  Plateau  des  Castilles  habités  par  des  pâtres  devenus  soldats, 
d'où  les  influences  connues  de  la  vie  pastorale  sur  le  dévelop- 
pement littéraire.  Prodigieuse  fécondité  de  Lope  de  Véga  : 
plusieurs  millions  de  vers  -. 

3°  Ce  plateau  est  le  centre  de  la  résistance  cantine  les  Maures 
par  conséquent  de  la  domination  espagnole,  donc  matière  épique 
extraordinaire  :  exaltation  hyperbolique  et  tragique  de  Vhon- 
neur  chevaleresque'^. 

4°  Les  Maures  sont  de  plus  des  adversaires  religieux,  donc 

exaltation  hyperbolique  et  tragique  du  sentiment  religieux'. 

5°  La  lutte  contre  les  Maures  a  développé  extraordinairement 

les  sentiments  chevaleresques,  donc  exaltation  hyperbolique  et 

tragique  de  la  galanterie  dans  la  littérature^. 

6°  Cette  lutte  contre  les  Maures  commence  dès  le  xi*"  siècle  et 
crée  de  bonne  heure  la  grande  monarchie,  d'où  Vavance  de 
cette  littérature  sur  celle  de  la  France. 

7"  Après  le  refoulement  des  Maures,  réaction  naturelle  contre 
les  excès  de  ces  sentiments  chevaleresques.  Cette  réaction  pro- 
duit le  Don  Quichotte  de  Cervantes. 

8"  La  montagne  et  la  vie  guerrière  maintiennent  des  habi- 
tudes dures  et  frustes,  d'où  littérature  heurtée  excessive  et  plus 


1.  .Se.  soc,  XXIV,  151. 

2.  Se.  soc,  XXIV,  151  à  153. 

3.  Se.  soc,  XXIV,  153. 

4.  Se.  soe.,  XXIV,  153. 

5.  Se.  SOC,  XXIV,  153. 


LES  AIXIMAIRES  DL'  PATRONAGE.  •      105 

puissante  qu'affinée  (enflure,  gongorisme  .  En  France  on  s'en 
inspirera,  mais  en  l'affinant. 
France  de  Louis  XIV  : 

V  Centralisation  monarchique  :  attrait  irrésistible  exercé  par 
Paris  et  la  Cour  (mais  grande  monarchie  postérieure  à  celle 
d'Espagne),  crée  un  milieu  extrêmement  favorable  au  déve- 
loppement du  bon  goût,  de  la  distinction,  de  la  mesure,  de 
la  belle  ordonnance  des  productions  littéraires. 

2"  Développement  de  la  vie  de  salon  (hôtel  de  Rambouillet,  etc., 
règne  de  la  palabre],  habitué  à  j)olir  l'expression  de  sa  pensée. 

3"  Loisirs  assurés  à  la  noblesse,  aux  courtisans,  aux  gens  de 
lettres  par  les  pensions  et  les  faveurs  du  roi  et  des  grands  sei- 
gneurs (c'est  un  vrai  régime  de  cueillette  ;  mêmes  effets 
qu'avec  le  cocotier  et  le  bananier)  favorisent  la  création  d'une 
classe  spéciale  de  lettrés  qui  peuvent  se  consacrer  exclusivement 
à  la  littérature  dans  les  conditions  les  plus  favorables. 

Monde  anglo-saxon  : 

V  Élévation  lente  et  progressive  du  paysan  saxon  à  rappro- 
cher du  Vieux  Komain;  il  faut  considérer  à  part  rélément  celte 
et  normand  dans  la  Grande-Bretagne),  Dès  lors,  la  littérature 
saxonne  a  grandi  très  lentement  et  a  toujours  conservé  l'em- 
preinte de  cette  origine  paysanne  :  moins  de  goût,  de  mesure, 
de  régularité,  mais  plus  d'originalité  et  de  force.  Peu  d'aptitude 
à  l'abstraction  et  aux  idées  générales,  mais  caractère  essentiel  : 
le  matérialisme  mental,  suivant  l'appréciation  d'Emerson,  c'est- 
à-dire  l'impossibilité  de  penser  ou  de  raisonner  sans  s'appuyer 
sur  fait  précis  ou  sur  une  image.  Pas  d'aptitude  à  l'abstraction 
philosophique.  Philosophie  surtout  pratique  tournée  vers  la 
morale,  le  sentiment  du  devoir  et  de  la  volonté,  moins  tourné 
vers  la  préoccupation  de  l'amour  et  de  la  femme. 

2"  La  formation  particulariste  ne  produit  pas  le  tgpe  du 
grand  pouvoir  public,  ni  la  centralisation.  Elle  donne  une  for- 
mation, des  habitudes  et  des  goûts  ruraux,  même  au  sein  de  la 
vie  intime  la  plus  intense.  Par  suite  de  cela,  cette  littérature  est 
restée  plus  saine,  plus  près  de  la  nature  et  de  la  vie  réelle,  plus 
apte  à  observer  qu'à  imaginer.  Elle  est  essentiellement  respec- 


106  .  RÉI'ERTOIRE    DES    RÉrERCUSSIONS   SOCIALES. 

tueuse  des  convenances.  La  langue  elle-même  est  dune  simpli- 
cité de  syntaxe  extraordinaire,  comme  il  con^ient  à  une  langue 
créée  originaire  par  et  pour  des  paysans. 

Certains  travaux  ont  un  effet  plus  particulier  au  point  de  vue 
intellectuel. 

15.  La  culture  de  la  vigne  développe  la  tendance  ci  la  rail- 
lerie, à  r opposition  politique  ',  à  l'esprit  égalitaire  et  démocra- 
tique ! 

Parce  que  le  vigneron,  quoique  très  petit  propriétaire,  se 
considère  comme  supérieur  au  paysan;  il  a  des  aspirations 
bourgeoises  et  des  tendances  au  luxe,  parce  que  la  vigne  est 
une  culture  riche,  dont  il  escompte  toujours  la  bonne  récolte 
qui  doit  l'enrichir.  De  plus,  il  fréquente  la  ville  pour  suivre  les 
cours  et  pour  vendre  son  vin.  Il  est  à  la  fois  demi-paysan  et 
demi-bourgeois,  ce  qui  excite  en  lui  des  sentiments  de  jalousie 
et  d'envie.  (Voir  la  démonstration  et  les  preuves  aux  renvois 
indiqués  en  note.) 

16.  Le  métier  de  tisseur  en  soie  rend  l'ouvrier  lyonnais  inédi- 
tatif  et  réaliste,  artiste  et  mécanicien-.  Cette  double  tendance 
provient  d'une  part  des  nécessités  pratiques  du  métier,  de 
l'autre  des  nécessités  d'art  et  d'invention  qu'exige  ce  métier. 

17.  D'une  façon  générale,  chaciue  métier  développe  les  apti- 
tudes intellectuelles  qui  sont  nécessaires  pour  réussir  dans  ce 
métier''. 

Parce  que  l'ouvrier  a  intérêt  à  acquérir  ces  aptitudes  et  que 
le  métier  lui  en  donne  l'occasion  et  les  moyens. 

Une  répercussion  de  la  propriété  sur  les  cultures  intellec- 
tuelles. 

18.  Les  doctrines  du  communisme  anarchiste  ont  été  engen- 
drées en  Russie  [jar  l'exemple  du  Mir''.  Parce  que  les  commu- 
nautés  rurales  (Mir)   sont  formées  de  groupements  indépen- 


1.  .Se.  soc,  XXII,  280.  —Franc.  iVaaj..  liv.  If,  ch.  m. 
2    Se.  soc,  X\\,  138,  143,  14 i. 

3.  Se  soc,  XVII,  426.  'i32;  XXI,  452.  —  0.  E.,  V,  107;  VI,  36:  fasc.  XXII,  43,  44. 

4.  Se  soc,  m,  439;  XIII,  479. 


LES    AUXILIAIRES    DU    l'Aïno.NAiiE.  107 

dants  et  non  hiérarchisés.   Le  Mir  olhe  donc  un   exemple  de 
communisme  fonctionnant  normalement  et  traditionnellement. 
La  Famille    a   une   influence   intellectuelle   qu'indiquent   les 
répercussions  suivantes  : 

19.  La  famille  patriarcale  fait  prédominer  les  idées  tradi- 
tionnelles^^ parce  qu'elle  repose  elle-même  sur  l'autorité  des 
vieillards,  gardiens  de  la  tradition. 

20.  La  famille  patriarcale  rend  le  jugement  ferme  et  tran- 
chant'^-, parce  qu'on  juge  tout  suivant  des  principes  traditionnels 
que  personne  ne  peut  mettre  en  doute,  attendu  qu'ils  sont  im- 
posés à  tous  comme  le  fondement  même  de  l'ordre  de  choses 
établi. 

•21.  La  famille  part iculariste  produit  le  libre  développement 
des  facultés'^,  parce  que  le  jeune  homme  devant  s'établir  sans 
l'appui  de  ses  parents,  ceux-ci  sont  portés  à  respecter  ses  sen- 
timents^ et  à  développer  son  initiative  et  sa  volonté. 

22.  La  famille  particulariste  développe  l'esprit  d'observation 
et  d'expérimentation'',  parce  que  l'individu  ne  sappuyant  pas 
sur  le  groupe,  mais  sur  lui  seul,  sent  l'intérêt  qu'il  a  à  ne  pas  se 
tromper  et  à  adapter  exactement  ses  efforts  aux  nécessités  réelles. 

23.  La  famille  particulariste  rend  le  jugement  ferme,  mais 
souple'',  il  est  ferme,  parce  qu'il  est  fondé  sur  l'observation  et 
l'expérience;  il  est  souple,  parce  qu'il  est  toujours  modifiable 
par  les  leçons  nouvelles  de  l'observation  et  de  l'expérience. 

24.  Les  sociétés  à  formation  jjarticulariste  sont  réfractaires 
aux  théories  socialistes  ''\  Parce  que  ce  type  social  développe,  au 
contraire,  l'idée  de  la  supériorité  et  de  la  puissance  de  l'indi- 
vidu. 

25.  La  famille  instable  laisse  le  jugement  sans  direction''.  Il 


1.  .ST.  soc,  fasc.  XXII,  38,  39,  41.  —  0.    £".,  Il,  19,  53;  V,  44.  —  0.  M.,  2<=  sér.. 
Il,  391. 

2.  .SY.  soc,  II,  280  à  283;  fasc,  XXII,  38,  39. 

3.  Se.  soc,  fasc.  XXII,  57.  —  A  agio- Saxons,  passim. 

4.  Se.  soc,  XX,  111  ;  fasc.  XXII,  56. 

5.  .Se.  SOC,  fasc.  XXII,  57. 

6.  .Se.  SOC,  XIII.  18.  —  Anglo-Saj:ons,\i\r.  III,  ch.  ii. 

7.  .Soe.  afric,  301.  —  O.  I:.,  VI,  146,  410. 


108  RÉI'EKTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

n'est  pas  dirigé  par  les  idées  traditionnelles,  comme  dans  la 
famille  patriarcale,  parce  qu'elles  sont  plus  ou  moins  dédai- 
gnées. Il  n'est  pas  non  plus  dirigé  par  l'observation  et  l'expé- 
rimentation  comme  dans  la  famille  particulariste  parce  que  l'in- 
dividu n'y  est  pas  formé  ;  le  jugement  reste  flottant,  au  hasard  des 
idées,  des  aptitudes,  des  caprices  de  chacun  et  des  circonstances. 

26.  V existence  crime  classe  supérieure  développe  la  politesse  '. 
Parce  que  cette  classe  tend  à  se  distinguer  du  commun  par  les 
belles  manières,  et  à  affirmer  surtout  par  là  sa  supériorité  et  sa 
qualité  d'homme  du  monde;  l'absence  de  classe  supérieure  se 
fait  sentir  en  sens  inverse,  par  exemple  en  Norvège,  en  Suisse, 
et  généralement  dans  les  pays  de  montagnes.  A  comparer  avec 
la  politesse  sous  Louis  XIV,  par  exemple. 

Deux  exemples  des  influences  exercées  par  la  famille  sur  les 
procédés  de  raisonnement. 

27.  La  famille  patriarcale  développe  Vhahitude  du  raisonne- 
ment dêductif'-.  Parce  que  la  base  fondam  entale  des  principes 
sociaux  repose  sur  l'autorité  et  le  surnaturel.  Tout  est  ensuite 
déduit  de  cette  autorité  divine  ou  humaine. 

C'est  la  manière  de  raisonner  de  l'Oriental. 

28.  La  famille  particulariste  développe  l'habitude  du  raison- 
nement inductif'^,  parce  que  la  base  fondamentale  des  principes 
sociaux  repose  sur  l'observation  et  l'expérience.  Tout  est  ensuite 
induit  de  là.  C'est  la  manière  de  raisonner  qui  triomphe  en  Occi- 
dent partout  où  l'influence  particulariste  est  prédominante.  C'est 
ce  qui  explique  la  mentalité  intellectuelle  si  différente  des 
Latins  et  des  Anglo-Saxons. 

Voici  quelques  répercussions  qui  expliquent  les  diverses  mani- 
festations de  l'instruction  primaire. 

29.  La  formation  pastorale  empêche  le  développement  de  l'iîis- 
truction  et  lui  inspire  un  caractère  plus  particulièrement  reli- 
gieux^. Ce  travail  très  simple  accuse  peu  la  nécessité  de  l'ins- 


1.  0.  E.,  m,  83. 

2.  .Se.  soc,  fasc.  XXil,  39. 

3.  Se.  soc,  fasc.  XXII,  56. 

4.  Se.  soc.,  XXIII,  389.  —  0.    E.,  II,  4,  313;  IV,  338. 


LES    AUXILIAIRES    DU    PATRONAGE.  lOU 

tructioii;  d'autre  part,  il  lui  imprime  un  caractère  religieux, 
sous  rinfluence  du  patriarche  qui  remplit,  comme  on  l'a  vu,  les 
fonctions  de  ministre  du  culte. 

30.  L'isolement  complet  des  domaines  ruraux,  en  Norvège,  a 
introduit  l'usage  des  travaux  manuels  dans  l'Ecole  K  Par  suite 
de  cet  isolement,  chacun  doit  pouvoir  effectuer  lui-môme  tous 
les  travaux  manuels  dont  il  a  besoin  sur  son  domaine.  De  là,  le 
Lloyd,  où  enseignement  méthodique  de  la  menuiserie  dans  les 
écoles  Scandinaves. 

31.  L' exploitation  forestière  développe  le  besoin  de  l'instruction 
primaire  ^.  Parce  qu'elle  fournit  la  matière  première  d'une  série 
d'industries  qui  exigent  plus  que  la  culture,  si  on  veut  s'élever, 
diverses  connaissances  scolaires  (calcul,  dessin,  éléments  de 
géométrie,  etc.).  Eu  France,  cette  répercussion  est  très  accusée 
dans  la  Lorraine  et  la  Franche-Comté,  pays  de  grandes  exploi- 
tations forestières. 

32.  L'exploitation  minière  développe  la  tendance  à  l'instruc- 
tion^. Parle  besoin  d'avoir  des  notions  de  géologie,  de  miné- 
ralogie, de  génie  civil,  de  chimie,  etc.,  pour  augmenter  sa 
situation  comme  ouvrier,  employé  dans  les  bureaux,  et  à  plus 
forte  raison,  comme  contremaître  ou  ingénieur. 

33.  Le  dévelojipement  industriel  prédispose  à  l'enseignement 
primaire'*.  Parce  qu'il  exige  certaines  connaissances  scientifiques 
qui  sont  nécessaires  pour  faire  progresser  l'industrie  et  s'élever 
soi-même. 

Si.  La  navigation  et  le  commerce  rendent  particulièrement 
sensible  le  besoin  d'une  certaine  instruction-'.  Parce  qu'ils  exigent 
la  connaissance  de  l'écriture  pour  la  correspondance,  du  calcul 
pour  la  comptabilité  et  de  la  géographie  pour  lâchât  et  la 
vente  dans  les  pays  étrangers. 

35.   Le  travail  des  enfants  est  défavorable  au  développement 

1.  Se.  soc.,fasc.  XXII,  '228. 

2.  Se.  soc.,  XXIV,  196,  •m\. 

3.  Se.  soc..  VI,  501  à  503:  fasc.  XXIV,  13. 

4.  Se.  soe.,  XXIV,  466  ;  fasc.  XXV,  68. 

.'..  Se.  soc.,  XX,  217;  XVIJ,  426,  432;  XXVIII,  131;  XXXV,  375;  fasc.  XXII,  13,  53; 
XXVIII,  119,   180,  181,  321.  —  0.  E.,  111,  258. 


110  Rlif'ERïOIRE    DES   RÉPERClSSIO>S    SOCIALES. 

de  Vinstniction^.  Parce  que  les  parents  sont  alors  portés  à  préférer 
le  g-ain  de  ce  travail  aux  avantages  moins  immédiats  de  l'École. 

36.  L'enfant  apprend  plus  volontiers  à  l'École  les  matières 
qui  sont  en  honneur  au  foyer  ''.  Parce  qu'il  y  attache  plus  d'im- 
portance et  qu'il  y  est  prédisposé.  Ainsi  l'enfant  turc  issu  d'une 
race  pastorale,  retient  surtout  les  poésies  et  les  maximes  mo- 
rales et  n'a  aucune  disposition  pour  l'arithmétique;  au  contraire 
l'enfant  grec,  issu  d'une  race  de  commerçants  apprend  l'arith- 
métique avec  une  facilité  incroyable. 

37.  La  constitution  familiale  de  la  Chine  porte  à  apprendre  à 
lire  et  à  écrire'"^.  Par  suite  de  la  nécessité  de  lire  et  de  tenir  le 
livre  de  famille  imposé  par  le  culte  des  ancêtres. 

38.  Les  sociétés  qui  maintiennent  V infériorité  de  la  femme 
négligent  son  instruction  ^.  Personne,  pas  même  la  femme,  n'en 
sent  le  besoin.  Ce  phénomène  est  général  dans  les  sociétés 
patriarcales. 

39.  La  diffusion  des  théories  socialistes  pousse  l'ouvrier  à  s'ins- 
truire''. Pour  se  mettre  en  état  de  défendre  ces  théories  vis-à-vis 
de  ses  camarades  et  les  gagner  à  ses  idées. 

iO.  La  difficulté  des  communications  crée  le  type  de  l'École 
ambulante^'.  Parce  qu'il  est  plus  facile  à  l'instituteur  qu'aux 
enfants  de  se  déplacer. 

Les  répercussions  qui  suivent  indiquent  sous  quelles  influences 
se  manifestent  certains  spécialistes  des  cultures  intellectuelles, 
médecins,  savants,  artistes,  lettrés,  etc. 

41.  Les  médecins  remplacent  les  empiriques  délenteurs  de 
recettes  familiales  daiis  la  7nesure  où  se  constitue  une  classe 
supérieure'^ .  Parce  que  cette  classe  supérieure  est  seule  capable 
d'apprécier  les  avantages  de  la  science  médicale  et  de  lui  fournir 

1.  0.  A/.,I,  303;  2e  Sér.,  II,  305. 

2.  .Se.  soc,  XVIII,  432;  XVIII,  297;  fasc.  II,  54. 

3.  .Se.  soc,  I,  545. 

4.  0.  A/.,  IV,  89;  2»  sér.,  I,  117. 

5.  iSc.  soc,  fasc.  XIV,  passim,  et  à  la  fin,  voir  la  Bibliothèque  d'un  ouvrier  anar- 
chiste; fasc.  XXIII.  —  Bull.,d:. 

6.  Se.  soc,  fasc.  XXI,  222.  —  0.  M.,  I,  307. 

7.  Se.  soc,  fasc.  XXVIII,  26i.  —   0.  £.,  II,    102,  146,  316,  324;  IV,  5.  —  0.   M., 
IV,  91,  2"  sér.,  I,  119. 


LES    AUXILIAIRES    DC    PATRONAGE.  111 

les  ressources  dont  elle  a  besoin  pour  rorganisation  de  rensei- 
gnement et  pour  l'exercice  de  son  ministère. 

42.  La  nécessité  d\in  arpentage  exact  et  fréquent  a  fait  naître 
la  science  géométrique  dans  V ancienne  Egypte  ^  Par  la  nécessité 
de  fixer  chaque  année  la  délimitation  des  propriétés  à  la  suite 
de  la  crue  du  Nil. 

43.  Les  sciences^  que  le  commerce  fait  naitre  surtout  pratiques, 
deviennent  spéculatives  à  mesure  qxœ  la  race  acquiert  des  loi- 
sirs'^. Parce  que  l'aptitude  scientifique,  d'abord  acquise  par  les 
exigences  du  travail,  se  développe  ensuite  par  et  pour  l'agré- 
ment de  l'esprit. 

44.  La  spécialisation  dans  les  sciences  n'apparaît  que  lors- 
quelles  s'ont  arrivées  à  un  certain  développement'^.  Parce  qu'alors 
elles  dépassent  la  puissance  du  travail  d'un  même  homme. 
Ainsi,  en  Grèce,  on  pouvait  être  à  la  fois  poète,  philosophe 
et  savant. 

45.  La  science  devient  encyclopédique  dans  la  mesure  ou 
les  communications  s'étendent  au  loin  par  la  centralisation  des 
pouvoirs  publics  '.  Parce  que  la  science  se  trouve  ainsi  en 
possession  d'observations  plus  variées  et  de  moyens  de  com- 
paraison plus  étendus  permettant  d'embrasser  tout  un  en- 
semble de  connaissances. 

Voici  un  certain  nombre  de  répercussions  qui  déterminent 
les  diverses  manifestations  de  Vart;  elles  prouvent  qu'il  reçoit 
sa  forme  du  milieu  physique  et  de  l'état  social,  lesquels  influen- 
cent nécessairement  les  artistes  •'. 

46.  La  jjrésence  de  blocs  erratiques  dans  les  vallées  de  la 
Grèce  a  déterminé  chez  les  Pélasges  le  système  des  constructions 
cyclopéennes'".  Parce  qu  ils  trouvèrent  plus  commode  de  les 
utiliser  tels  quels,  que  de  les  fractionner.  De  même,  en  Sar- 
daigne  [nouraghi)  et  dans  les  Baléares  [talayo). 

1.  Se.  soc,  IX,  224. 

2.  Se.  soc;  XX,  48. 

3.  .Se.  SOC,  fasc.  XXVIII,  32. 

4.  Se.  soc,  fasc.  XXVIII  et  XXIX,  302  à  307. 

5.  Se  soe.,  VII,  51  à  67;  XVII,  503. 

6.  La  Route,  1,  liv.  III,  ch.  v.  —  Se.  soc,  fasc.  XVIII,  551. 


112  RÉPERTOIRE   DES   REPERCUSSIONS    SOCIALES. 

47.  V absence  de  pierres  dans  un  pays  développe  la  consiriic- 
tion  en  briques  et  la  culture  en  terre  cuite^.  Ainsi  chez  les 
Étrusques. 

48.  L'usage  exclusif  de  la  brique  en  architecture,  détermine 
l'emploi  de  la  voûte'-.  Par  l'impossibilité  de  couvrir  autrement 
avec  des  matériaux  présentant  une  surface  aussi  réduite. 

49.  Le  climat  tempéré  a  donné  aux  artistes  grecs  et  au  pu- 
blic une  connaissance  plus  complète  et  plus  générale  du  corps 
Àumain^.  Parce  qu'ils  avaient  de  nombreuses  occasions  d'ol)- 
server  le  nu  et  que  le  public  était  lui  aussi  plus  capable  d'ap- 
précier et  de  critiquer  leurs  œuvres  à  ce  point  de  vue. 

50.  La  rie  nomade  s'oppose  au  développement  de  Fart  '*.  La 
nécessité  de  déplacements  fréquents  ne  permet  que  la  fa))ri- 
cation  d'objets  sans  luxe  et  peu  fragiles. 

51.  Le  travail  facile  et  laissant  de  longs  loisirs  provoque 
spontanément  V essor  de  la  poésie  et  de  la  musique  chez  les  peu- 
ples primitifs'^.  C'est  une  des  causes  de  cet  essor  en  Grèce.  Il 
peut  se  produire  dans  des  circonstances  différentes,  mais  alors 
il  résulte  ordinairement  d'une  influence  extérieure  et  non  d'un 
mouvement  spontané,  né  de  la  nature  des  choses. 

52.  Le  travail  facile,  combiné  avec  des  exercices  méthodiques 
et  répétés^  favorise  la  sculpture  du  corpjs  nu^K  Parce  qu'ils 
développent  l'harmonie  du  corps  et  donnent  ainsi  des  modèles 
d'une  grande  perfection  et  de  lignes    harmonieuses. 

53.  La  chasse  prédispose  le  sauvage  à  un  art  rudimentaire. 
Parce  qu'elle  développe  l'habileté  de  l'œil  pour  viser  le  but, 
et  de  la  main  pour  l'atteindre  et  pour  fabriquer  les  armes. 

Elle  familiarise  l'homme  avec  toutes  les  attitudes  et  toutes 
les  habitudes  de  l'animal. 

Certains  sauvages  représentent  exactement  même  l'animal 
en  mouvement.  En  outre,   la  chasse  excite  le  désir  de  se  dis- 

1.  R.  Peyre,  Histoire  gcnérale  des  Beaux-Arts,  I5o. 

2.  Ibid.,  152. 

3.  Se.  soc,  fasc.  XXVIH,  55. 

4.  La  RoiUe,  I,  liv.  I,  ch.  i. 

5.  .Se.  soc,  XXXI,  3i0à  354;  fasc.  XXVllI,  11,  121. 

6.  Se  soc.  fasc.  XXVIII.  186. 


LES    AUMfJAIRES    DU    PATRONAGE.  113 

tingiier  dos  autres,  ce  qui  développo  chez  le  sauvage  le  goût 
de  rosteiitation,  qui  se  traduit  par  Fornementatiou  de  sa  personne 
et  de  ses  armes.  Enfin,  le  désir  d'impressionner  et  d'effrayer 
l'ennemi  porte  à  se  donner  un  aspect  effrayant  au  moyen  du 
tatouage.  Et  c'est  là  encore  une  forme  particulière  de  dessin. 

ôï.  Les  industries  qui  travaillent  le  bois  à  la  main  déve- 
loppent le  goût  artistique^.  Parla  nécessité  de  donner  au  bois 
la  ressemblance  des  objets  que  l'on  veut  représenter  et  une 
forme    agréable. 

C'est  l'orig'ine  des  productions  artistiques  de  la  Forêt  noire, 
de  la  Tliuringe,  de  la  Franconie,  du  Jura,  etc.,  etc. 

55.  Les  peuples  commerçants  sont  portés  à  donner  aux  objets 
d'art  une  forme  réduite,  portative  et  pouvant  être  reproduite  à 
un  grand  nombre  d'exemplaires'-.  Afin  de  pouvoir  les  écouler 
au  loin  facilement  à  bon  marché.  C'est  pour  cela  que  les  Phé- 
niciens imaginèrent  de  couler  en  bronze,  ou  de  façonner  en 
terre  cuite,  etc.,  une  foule  de  statuettes  et  de  petits  objets  de 
tous  genres.  Les  anciens  Grecs  les  imitèrent  pour  les  mêmes 
raisons. 

56.  Le  tgpe  communautaire ,  à  conditions  égales,  s'élève  plus 
facilement  à  V art  que  le  type  particulariste'^.  Parce  que,  étant 
moins  travailleur,  il  a  plus  de  loisirs  et  est  plus  porté  à  la 
rêverie  et  à  l'imagination  fantaisiste. 

De  là,  en  partie,  la  supériorité  artistique  de  la  Grèce  et  de 
l'Italie. 

57.  Le  mode  d'existence  des  riches  les  dispose  à  encourager 
les  arts^.  Par  le  désir  d'embellir  ce  mode  d'existence,  particu- 
lièrement leur  habitation  et  par  les  moyens  qu'ils  en  ont. 
C'est  ce  qui  explique   le  rôle  des  Mécènes. 

58.  Les  peuples  qui  vivent  plus  à  rextérieur  quà  l'inté- 
rieur sont  portés  à  faire  de  l'art  une  chose  publique  ■\Tg\  fut 
le  cas  des  Grecs  dont  les  maisons,  pour  ce  motif,  étaient  petites 

1.  0.  E.,  l\\  117. 

2.  R.  Peyre,  Hisloire  générale  des  Beaux-Arts.  p.  63  . 

3.  .Se.  5oc.,XXlV,  168. 

4.  Se.  soc,  XXVII,  i93;  fasc.  XXVIII,  31,    128,   158,  305,  306,  331. 

5.  5e.  soc.,  fasc.  XXVIFI,  176  et  suiv.,  320. 


114  REPERTOIRE   DES   REPERCUSSIONS   SOCIALES. 

et  peu  ornées,  et  qui  décoraient  leurs  places  publiques  de 
statues  et  de  monuments.  Les  Romains  firent  de  même;  mais, 
comme  chez  eux  la  vie  privée  avait  déjà  plus  d'importance; 
ils  commencèrent  à  faire  servir  Fart  à  orner  Thabitation,  par 
des  statues  et  des  tableaux.  Enfin,  la  réciproque  est  également 
vraie. 

59.  Le  développement  des  exercices  physiques  donne  le  senti- 
ment intense  de  la  beauté  corporelle'^.  Ainsi  en  Grèce,  par  suite 
de  la  nécessité  pour  chaque  ville  de  se  défendre  contre  ses 
voisines  et  de  former  des  défenseurs.  Alors  prédomine  la  repré- 
sentation du  corps  nu. 

GO.  Le  sentiment  de  la  beauté  corporelle  fait  prédojuiner  la 
scidpture  sur  la  peinture  ~.  Parce  quelle  accuse  mieux  que  la 
peinture  les  contours  et  les  reliefs.  C'est  encore  le  cas  de  la 
Grèce  ancienne. 

61.  Lorsque  les  exercices  physiques  deviennent  tnoins  fré- 
quents, T  art  représente  de  préférence  les  personnages  drapés"^. 
Parce  que  les  artistes  et  le  public  sont  moins  habitués  à  voir  le 
corps  nu.  On  devient  alors  plus  habile  à  représenter  des  dra- 
peries harmonieuses.  Ainsi  en  Grèce  depuis  Alexandre  et  chez 
les  Romains,   où  se  déploie  l'arrangement  savant  de  la  toge. 

62.  Les  peuples,  ayant  une  aristocratie,  développent  l'art  du 
portrait  ^.  Parce  que  cette  aristocratie  est  en  état  de  payer  ces 
œuvres  et  qu'elle  a  le  désir  de  se  survivre  en  quelque  sorte 
par  cette  représentation  de  leur  personne. 

63.  Les  peuples,  ayant  une  aristocratie  urbaine,  développent 
Vart  des  jardins-'.  Parce  que  ces  riches  urbains,  possesseurs  de 
villas  et  de  châteaux,  ne  comprennent  la  nature  que  sous  une 
forme  régulière,  apprêtée  et  arrangée  par  Fart.  C'est  ce  qui  se 
produisit  par  exemple  à  Rome  sous  l'Empire  et  en  France  au 
xvii''  siècle  avec  l'engouement  des  jardins  à  la  française. 

64.  Dans    les  démocraties,  l'art    ne  peut   être  patroné  que 

1.  ,Sc.  soc,  XXVIII,  38  et  suiv. 

2.  Sc.soC,  XXVIII,  176  et  suiv. 

3.  Ibid. 

4.  R.  Peyre,  Ibid.,  171,  172. 

5.  R.  Peyre,  Ibid.,  167. 


LES   AUXILIAIRES    DU    PATRONAGE.  ll.j 

par  les  pouvoirs  publics  ^  Parce  que  les  simples  particuliers 
disposent  de  ressources  trop  faibles.  Ce  fut  le  cas,  dans  les 
petites  cités  de  la  Grèce  ancienne  limitées  par  la  failde  étendue 
du  territoire  et  la  concurrence  des  autres  villes. 

65.  A  mesure  qu'un  pays  se  démocratise,  Vart  a  une  ten- 
dance à  se  vulgariser  par  F  emploi  du  procrdc-.  Parce  que  la 
clientèle  est  moins  raffinée,  moins  exigeante  et  moins  capable 
de  rémunérer  les  artistes. 

66.  La  domination  d'une  classe  de  guerriers  développe  l'ap- 
plication de  Vart  au  métal '^.  Par  la  nécessité  de  donner  un 
cachet  artistique  aux  armes  et  à  l'armure.  C'est  ce  qui  se  pro-- 
duisait  en  Grèce  sous  la  domination  des  guerriers  de  l'époque 
homérique,  et  au  moyen  âge  avec  la  chevalerie. 

Voici  quelques  répercussions  qui  montrent  comment  se  dé- 
veloppent les  manifestations  littéraires  et  le  type  du  lettré. 

67.  Chez  les  peuples  illettrés,  il  se  développe  une  classe  de 
conteurs  et  chanteurs  ambulants'^.  Afin  de  satisfaire  par  la  pa- 
role le  goût  naturel  des  récits  qui  ne  peut  être  satisfait  par  le 
livre.  Ainsi  les  conteurs  homériques,  les  bardes,  jongleurs,  trou- 
vères, troubadours,  etc. 

68.  Les  sociétés  où  l'action  politique  s'exerce  au  moyen  de 
la  persuasion  développent  l'éloquence  politique -'.  Ainsi,  dans 
l'antiquité,  en  Grèce  et  à  Rome;  dans  les  temps  modernes,  sous 
les  régimes  parlementaires.  Au  contraire,  le  pouvoir  personnel 
et  absolu  étouffe  l'éloquence  politique. 

69.  Le  théâtre  reflète  les  idées  et  les  moeurs  de  la  société. 
C'est  ce  qui  explique  les  formes  originaires  de  la  tragédie  grec- 
que, voir  la  démonstration'^. 

Cela  explique  aussi  le  théâtre  espagnol  où  éclatent  :  1°  l'exal- 
tation de  l'honneur  chevaleresque  qui  vient  du  développement 
de  la  chevalerie  par  la  lutte  contre  les  Maures;   2°  l'exaltation 

1.  Grèce  anc,  18'.t,  190. 

2.  Se.  soc,  XXVIU,  306.  —  U.  l'eyre,  Ibid.,  120. 

3.  R.  Peyre,  Ibid.,  61. 

4.  Se.  soc.,fasc.  XXVIU,  63  et  suiv.  —  0.  i:.,  II,  21,  39,  339,411,  440. 

5.  Se.  soe.,  fasc.   XXVIII,  43,  191,  193,257-258. 

6.  Se.  SOC.,  XXIX,  313  à  333;  fasc.  XXVIII,  212. 


116  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

de  la  galanterie,  qui  vient  aussi  de  la  chevalerie;  3°  l'exaltation 
du  sentiment  religieux,  qui  vient  de  la  longue  résistance  aiix 
Maures  infidèles^. 

Cela  explique  enfin  le  théâtre  sous  Louis  XIV,  qui  reflète 
si  bien  l'ordonnance  si  régulière  de  la  société  et  qui,  au  siècle 
suivant,  reflète  tout  aussi  bien  l'évolution  sociale  qui  doit  abou- 
tir à  la  Révolution,  etc.,  etc. 

70.  V affaiblissement  des  sentiments  religieux  donne  du  pres- 
tige et  de  r influence  aux  moralistes  '.  Parce  qu'il  faut  trouver 
une  autre  l)asc  à  la  morale  lorsque  celle  de  la  religion  lui  fait 
défaut.  Ainsi,  actuellement,  les  manuels  de  morale. 

71.  L'ironie  fleurit  en  littérature  lorsque  les  opinions  se  com- 
battent et  lorsque  les  croyances  sont  rbranléesK  A  cause  de  la 
nécessité  d'affaiblir  par  le  ridicule  les  opinions  adverses. 

72.  La  critique  littéraire  n  apparaît  que  dans  les  sociétés  par- 
ticulièrement compliquées  '^.  Parce  qu'eUo  est  nécessairement 
postérieure  à  la  production  des  ouvrages  ;  parce  qu'elle  suppose 
un  degré  de  culture  tel  que  la  réflexion  l'emporte  sur  l'émo- 
tion. 

73.  La  critique  littéraire  naît  de  la  nécessité  d'instruire  les 
enfants  et  de  répandre  chez  les  adultes  un  sentiment  littéraire 
plus  développé  ^'.  Elle  a  pour  but  d'utiliser  les  meilleurs  ouvrages 
pour  la  formation  intellectuelle  des  enfants.  Elle  est  ensuite, 
pour  les  adultes  instruits,  un  divertissement  intellectuel. 

74.  La  critique  littéraire  exige  une  connaissance  approfondie 
de  l'état  social  correspondant''.  Parce  que,  sous  peine  d'être 
incomplète  et  de  manquer  de  base  solide,  elle  doit  dégager 
l'influence  du  milieu  social  sur  chaque  écrivain. 

75.  L'écrivain  est  le  produit  et  l'expression  du  inilieu  social'. 
Parce  que  ses  idées  sont  façonnées  par  ce  milieu  et  que  même 

1.  Se.  soc,  XXIV,  15:?,  1G3. 

2.  .Se.  soc,  XXI,  16G. 

3.  .Se.  SOC,  XX VIF,  149. 

4.  Se.  soc,  XXV,  231  à2iO:  fasc,  XXVIII,  320,  323. 
.5.  Se  soc,  X.W,  237. 

6.  Se.  SOC,  II,  4.52;  XXV,  318  à  327. 

7.  5e.  SOC,  XXIII,  45;  XXV,  329,  fasc.  XXVIII,  i)assiiit. 


LES   AUXILIAIRES   DU    PATRONAGE.  117 

lorsqu'il  lutte   contre  le  milieu  actuel,  il  exprime  les  idées  de 
ce  même  milieu  eu  voie  d'évolution. 

7G.  La  religion  et  la  guerre  développent  la  poésie  et  s'en  font 
un  auxiliaire  *.  Parce  que  l'une  et  l'autre  excitent  vivement 
l'imagination  et  sont  une  source  abondante  d'images  et  de  dé- 
veloppements poétiques.  Ainsi  les  sentiments  religieux  et  les 
luttes  de  races  sont  l'objet  des  premiers  chants  de  l'hunianité; 
les  mêmes  éléments  se  retrouvent  dans  les  poésies  russes,  Scan- 
dinaves, dans  les  chansons  de  geste  du  moyen  âge  et  partout. 

77.  La  formation  particulariste  aboutit  à  la  libcrtr  de  la 
presse,  la  formation  communautaire  l'accepte  difficilement  '-. 
Parce  que  la  première  est  fondée  sur  la  libre  manifestation  des 
initiatives  privées  et  la  seconde  sur  la  compression  de  ces  ini- 
tiatives par  l'autorité  publique,  expression  de  la  grande  com- 
munauté. 

78.  Les  théories  socialistes  apparaissent  au  moment  où  les 
grorqjements  communautaires  se  dissolvent'^.  Parce  que  les  indi- 
vidus, souffrant  du  manque  d'appui  de  la  communauté  auquel 
ils  sont  habitués,  essayent  d'imaginer  théoriquement  et  artifi- 
ciellement des  appuis  du  même  genre. 

79.  La  formation  communautaire  produit  le  type  du  légiste 
plus  que  la  formation  particulariste''.  Parce  que  la  première 
développe  l'action  de  l'État  et  par  conséquent  de  la  loi,  et  la 
seconde  celle  du  particulier  et  par  conséquent  de  la  coutume, 
expression  des  pratiques  de  la  vie  privée. 

80.  Les  répercussions  précédentes  renouvellent  l'enseignement 
de  la  littérature,  de  la  philosophie,  de  Ihistoire  des  sciences  et 
de  lart.  Parce  que  cet  enseignement  doit  tenir  compte  des  re- 
lations qui  existent  entre  les  phénomèmes  sociaux  et  ces  divers 
phénomènes.  Sans  la  connaissance  de  ces  relations,  ces  diver- 
ses manifestations  des  cultures  intellectuelles  sont  inexplica- 
bles. 


1.  Se. soc,  VIII,  512  :  XXVI,  298;  XXVII.  .310;  XXVIII.  339,  S'il,  3i3;  XXXIII,  316. 

2.  Anglo-Saxons,  passiiii.  —  0.  £".,  III,  80. 

3.  Anglo-Saxons,  liv.  III,  ch.  ii.  —  Se.  soc,  fasc.  XXX,  th.  i. 

4.  Se.  soe.,  XXII,  55. 


ils  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

Lois  des  cultures  intellectuelles.  —  1°  Les  conditions  de  la 
^-ie  sociale  impriment  à  la  culture  intellectuelle  une  direction 
déterminée  que  l'observation  révèle  et  précise.  (Toutes  les 
répercussions  précédentes.) 

2°  L'oisiveté  et  la  richesse  forment  les  deux  facteurs  princi- 
paux du  développement  des  cultures  intellectuelles  (Rép.  12 
et  13). 

Cette  loi  montre  bien  que  la  supériorité  intellectuelle  est  in- 
dépendante de  la  supérioi'ité  sociale. 

3°  Les  populations,  vivant  de  la  simple  récolte,  ont  de  grandes 
aptitudes  intellectuelles,  qu'elles  ne  peuvent  employer,  parce 
qu'il  leur  manque  la  richesse  (Rép.  3  à  12). 

4°  Les  peuples  dressés  au  travail  intense  ont  peu  d'apti- 
tudes intellectuelles,  mais,  par  leur  richesse,  ils  attirent  cons- 
tamment les  intellectuels  des  populations  voisines  plus  oisives 
et  plus  pauvres.  C'est  ainsi  que  Rome  attira  les  Grecs,  que  la 
France  attira  les  Italiens  de  la  Renaissance,  et  qu'aujourd'hui, 
le  monde  anglo-saxon  attire  les  artistes  et  les  savants  du  Conti- 
nent, 

5°  L'instruction  primaire  se  développe  en  raison  des  néces- 
sités du  métier.  Elle  est  peu  nécessaire  dans  la  simple  récolte 
et  la  culture,  elle  est  utile  dans  la  fabrication  et  surtout  dans 
le  commerce  'Rép.  31  à  3V  . 

G°  L'instruction  supérieure  se  développe  en  raison  de  l'exten- 
sion des  professions  libérales  et  du  fonctionnarisme  (Rép.  41 
et  42). 

Lois  de  l'évolutiox  littéraire.  —  1°  L'art  pastoral  incline 
l'esprit  vers  la  réflexion,  la  méditation,  Y  abstraction.  (Pasteurs 
nomades  de  l'Asie  centrale  et  similaires,  y  compris  les  issus 
de  Pasteurs.) 

2°  La  cueillette  incline  l'esprit  vers  Vi??iprovisatio7i  hâtive, 
facile  et  légère  et  développe  l'habitude  de  la  parole.  Iles  de  la 
Polynésie;  le  iMéridional  français;  Influence  des  politiciens  du 
Midi  dans  les  assemblées.) 

3°  Si,  à  l'art  pastoral  et  à  la  cueillette,  on  ajoute  une  classe 


LES   AUXILIAIRES    DU    PATRONAGE.  ilî> 

de  dominateurs  guerincrs  mais  civilisés,  on  voit  se  développer, 
en  plus,  la  poésie  épique  (Grèce  héroïque,  Iliade  et  Odyssée). 

h"  Si,  à  ces  trois  conditions,  on  ajoute  le  commerce  (qui  crée 
la  richesse  et  la  vie  urbaine),  on  voit  le  mouvement  littéraire  se 
développer  à  un  plus  haut  degré  et,  à  la  fois,  dans  tous  les 
genres  (Grèce  classique). 

5"  Si  la  culture  est  le  travail  exclusif,  il  n'y  a  pas  d'essor 
intellectuel  et  littéraire  (Rome  sous  la  République,  les  Francs, 
les  Saxons). 

6"  Les  peuples  agricoles  n'acquièrent  les  aptitudes  littéraires 
que  tardivement  et  sous  Vinfluence  de  peuples  issus  originaire- 
ment de  l'art  pastoral  et  de  la  cueillette.  (Les  vieux  Romains, 
par  les  Grecs;  les  Francs,  par  les  Celtes  et  les  Méridionaux;  les 
Saxons,  par  les  Celtes  et  les  Français.) 

7°  Les  aptitudes  littéraires  ainsi  importées  chez  les  peuples 
agricoles  tendent  à  prendre  —  lorsque  ces  peuples  conservent 
leur  individualité  —  un  développement  très  particulier  :  ce 
développement  est  digèrent  de  celui  que  l'on  constate  chez  les 
issus  de  l'Art  pastoral  et  de  la  cueillette  (Littérature  anglo- 
saxonne  moderne). 

8"  Plus  spécialement,  l'exploitation  de  la  vigne  incline  la 
littérature  dans  le  sens  de  la  critique,  de  la  railleine,  de  V esprit 
égaiitaire  et  démocratique.  Elle  est  un  des  grands  facteurs  de 
l'esprit  gaulois.  (De  la  Touraine  vinicole  :  Rabelais,  P.-L.  Cou- 
rier, Ralzac,  etc.  —  Id.  pour  la  Champagne  et  la  Rourgogne.) 

9"  Ces  lois  prouvent  que,  — contrairement  à  l'opinion  courante, 
—  la  supériorité  littéraire  n'est  pas  une  manifestation  de  la 
supériorité  sociale  :  la  première  est  surtout  développée  par  les 
longs  loisirs;  la  seconde  par  l'effort  et  le  travail  intense. 

Cette  conclusion  résulte  manifestement  des  lois  précédentes. 
En  effet,  des  populations,  placées  dans  des  conditions  naturelles 
favorables  au  développement  intellectuel,  ont  été  toutes  évincées, 
dominées  au  point  de  vue  social  par  des  populations  placées 
dans  des  conditions  moins  favorables.  Des  populations,  issues 
de  l'art  pastoral,  constituent  l'élément  fondamental  des  peu])les 
arriérés  de  l'Orient.  Des  populations  vivant  de  la  cueillette  pure 


120  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

sont  éliminées  et  disparaissent.  Les  Grecs,  si  intellectuels  et.  si 
lettrés,  ont  été  dominés  par  le  lourd  paysan  romain.  En  Angle- 
terre, le  Normand  a  été  évincé  par  le  petit  paysan  saxon.  En 
France,  bien  que  le  Français  du  midi  ait  l'esprit  plus  vif,  c'est 
le  Français  du  nord  qui  constitue  l'élément  social  le  plus  sérieux 
et  le  plus  solide. 

Cette  loi  s'explique  par  ce  fait  que  la  supériorité  intellec- 
tuelle est  surtout  développée  par  les  longs  loisirs,  tandis  que  la 
supériorité  sociale  est  développée  par  l'aptitude  à  l'effort  per- 
sonnel et  au  travail  intense. 

10°  En  poussant  cette  analyse  plus  loin,  on  peut  arriver  à 
expliquer  non  seulement  les  causes  qui  développent  les  apti- 
tudes littéraires  en  général,  mais  chaque  genre  littéraire  en  par- 
ticulier. 

Cela  change  l'enseignement  de  la  littérature. 


m.   LA   RELIGION. 

Nous  avons  vu  comment  la  steppe  prédispose  au  fatalisme  '.  Je 
n'insiste  pas. 

Deux  effets  du  Lieu  : 

1.  La  forêt  ténébreuse,  impénétrable^  solitaire,  incline  le  sau- 
vage vers  des  terreurs  superstitieuses  ~.  Par  la  crainte  qu'elle 
inspire  et  le  désir  de  conjurer  les  dangers  au  moyen  d'amu- 
lettes et  de  fétiches. 

2.  La  montagne  a  fourni  les  premiers  dieux  à  la  Grèce  ^. 
Parce  qu'elle  a  fourni  aux  vallées  grecques  leurs  premiers 
dominateurs  et  leurs  premiers  civilisateurs.  Ces  montagnards, 
Saturne,  Titan,  Jupiter,  Hercule,  etc.,  se  sont  rendus  célèbres 
par  leurs  «  travaux  »  et  ont  été  plus  tard  divinisés.  (Voir  la  dé- 
monstration.) 

Quelques  effets  du  Travail  : 

1.  Voir  supra,  p.  90  et  .Soc.  a  fric.  18.">. 

2.  Soc.  afric,  187,  188.  —  .se  soc,  XXIII,  156. 

3.  .Se.  soc,  XII,  273  et  s.  ;  XIV,  340;  XXIII,  156,  302  ;  fasc.  XX VIII,  18  et  suiv.  39. 


LES    AUXILIAIRES    DU    PATRONAGE.  121 

3.  Les  chasseurs,  ou  sauvages ,  sont  portés  à  l'idolâtrie  ^ 
Parce  que  le  résultat  de  la  chasse  dépendant  de  la  force  et  de 
riiabileté  de  l'homme,  les  chasseurs  ont  une  tendance  à  diviniser 
l'homme. 

i.  Le  rôle  des  sorciers  et  des  divi7is  varie  suivant  la  nature 
du  travail  aucp-iel  se  livre  les  populations''- .  Ainsi,  chez  les  nègres 
chasseurs,  les  sorciers  sont  des  charmeurs  de  fauves  et  des  fabri- 
cants de  poisons;  chez  les  nègres  à  bétail,  ils  sont  des  conju- 
rateurs  de  pluie,  parce  qu'elle  est  nécessaire  à  l'herbe.  La  vie 
aventureuse  développe  le  type  du  devin,  par  le  besoin  qu'on 
éprouve  d'interroger  l'avenir  :  tel  fut  le  cas  des  Hellènes,  navi- 
gateurs et  pirates  et  de  l'oracle  de  Delphes. 

5.  La  vie  pastorale  nomade  développe  à  un  haut  degré  les  sen- 
ti?nents  religieux^.  Parce  que  l'isolement  maintient  l'influence 
exclusive  des  idées  traditionnelles;  parce  que  le  patriarche,  chef 
de  la  communauté,  exerce  en  même  temps  le  rôle  de  pontife  ; 
enfin  parce  que  la  steppe  donne  un  produit  spontané  qui  est 
indépendant  de  la  volonté  et  du  travail  de  l'homme.  De  là,  le 
caractère  essentiellement  religieux  de  l'Oriental,  de  l'Arabe  et, 
en  général,  des  issus  de  pasteurs. 

G.  Le  pur  jjasteur  nomade  ne  constitue  pas  d'organisme  reli- 
gieux en  dehors  de  la  famille'*.  Parce  que,  dans  les  sociétés  de  ce 
type, les  organismes  sociaux  supérieurs  ne  sont  pas  encore  déta- 
chés de  la  famille  qui  est  le  seul  groupement  constitué;  le  pa- 
triarche remplit  également  les  fonctions  de  ministre  du  culte, 
à  la  façon  des  anciens  patriarches  de  la  Bible. 

7.  Le  pasteur-caravanier  produit  le  ministère  spécial  du  culte 
{marabout)  à  côté  du  patriarche  '".  Parce  que  la  caravane  per- 
manente groupant  un  certain  nombre  de  communautés  patriar- 
cales, l'intervention  d'un  ministre  du  culte  est  nécessaire  pour 
pourvoir  aux  besoins  religieux  de  ces  communautés  diverses. 


J.  Soc.  afric,  188. 

2.  Soc.  afric,  82,  187.  —  Se.  soc.Jasc.  XXVllI,  'jô.  —  G.  h'.,  II,  43.J. 

3.  La  Route,  liv.  I,  ch.  i.  —  Se.  soc,  V;  fasc.  XXII,  41.  —  0.  £".,  II,  19. 
i.  Ibid.  —  0.  M.,  2"  sér.,  I,  417. 

:>.  La  Route,  liv.  II.  ch.  i,  392  el  siiiv. 


122  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

C'est  le  type  normal  des  déserts  de  l'Arabie  et  du  Sahaya, 
avec  les  marabouts. 

8.  Le  pasteur-caravanier  constitue  le  type  de  la  con  freine  reli- 
gieuse en  vue  du  commerce  [zaouia)^.  Parce  que  le  commerce 
des  caravaniers  exige  une  certaine  sécurité  qui  ne  peut  être 
assurée  que  par  l'influence  religieuse,  seul  lien  commun  entre 
ces  tribus  divisées. 

Les  confréries  établissent  donc  leurs  monastères,  ou  zaouias, 
dans  les  oasis  qui  sont  les  lieux  d'étapes  pour  les  caravanes. 

9.  Le  pasteur-caravanier  produit  le  type  de  la  confédération 
religieuse  en  vue  du  commerce  {islamisme)  ~.  C'est  la  continua- 
tion du  même  mouvement,  mais  en  vue  d'étendre  plus  loin  la 
sécurité.  C'est  l'explication  des  Madhi  qui  surgissent  de  temps 
en  temps  dans  le  Désert.  Mahomet  était  un  de  ces  Madhi  et,  en 
même  temps,  un  conducteur  de  caravanes. 

10.  Lorsque  les  purs  pasteurs  noinades  passent  à  la  vie  demi- 
nomade  ou  sédentaire,  ils  sont  obligés  d'emprunter  au  dehors  les 
organismes  religieux  ^.  Parce  que,  comme  nous  venons  de  le 
dire  (Rép.  6),  ils  n'ont  pas  d'organismes  religieux  distincts  de 
la  famille.  Ils  les  empruntent  au  type  social  qui  se  rapproche  le 
plus  du  leur. 

C'est  ainsi  que  les  Turcs  ont  emprunté  l'islamisme  aux  carava- 
niers arabes;  les  Tartares-Mongols  des  confins  ont  emprunté  le 
lamaïsme  aux  Thibétains. 

il,  La  pêche  développe  le  sentiment  religieux'^.  Par  suite  des 
dang"ers  constants  que  l'homme  se  sent  impuissant  à  conjurer 
par  lui-même. 

12.  Les  peuples  agricoles  (livrés  à  eux-mêmes)  sont  portés  à 
diviniser  les  forces  et  la  fécondité  de  la  nature''.  Parce  qu'ils 
vivent  des  produits  de  la  nature  et  qu'ils  veulent  se  concilier  cette 
nature  dont  ils  ne  comprennent  pas  la  force  productrice.  Telle 
est  la  religion  des  agriculteurs  pélasges,  qui  ont  créé  les  mythes 

1.  Ihid. 

2.  Ibid. 

3.  Se.  soc,  XVII,  44  à  50. 

4.  0.  E.,Ul,  210;  IV,  295.  —  0.  M.,  2"  sév.,  I.  290,  292;  II,   113,  155. 

5.  ,Sc.  soc,  XXXI,  123,  fasc.  XXXVIII,  9.  —  La  Route,  I.  315.  —  .Soc.  afric,  187. 


LE«    AUXILIAIRES    DU    PATHONACE.  1^3 

d'Uranus,  de  Cybèle,  de  Cérès,  etc.  C'est  aussi  l'explication  du 
panthéisme  des  nègres  agriculteurs  de  F  Afrique. 

13.  Les  'premières  populations  qui  se  livrèrent  à  l'exploita- 
tion des  mines  furent  portées  à  diviniser  les  forces  souter- 
raines ^  Ainsi  naquirent  les  légendes  des  Cyclopes  de  Plu- 
ton,  etc.,  parmi  les  montagnards  de  la  Grèce  ancienne. 

li.  Dans  les  religions  autochtones,  les  rites  des  sacrifices  sont 
modifiés  suivant  les  conditions  du  travail  et  des  moyens  d'exis- 
tence ^.  Parce  qu'on  immole  les  produits  fournis  par  le  travail 
et  que  ces  produits  ne  peuvent  être  consommés  en  sacrifice  de 
la  même  manière.  C'est  pour  cela  que  les  producteurs  de  bé- 
tail instituent  le  sacrifice  par  Teffusion  du  sang  au  moyen  du 
couteau,  et  les  producteurs  de  grains,  le  sacrifice  par  le  feu, 
seul  agent  capable  de  détruire  le  grain.  C'est  le  cas  du  sacri- 
fice  dans  la  société   védique  composée  de  cultivateurs. 

Une  répercussion  de  la  propriété  sur  la  religion. 

15.  L'importance  de  la  propriété  individuelle  chez  les  Ro- 
mains a  créé  le  dieu  Terme  ^.  Par  le  désir  de  fortifier  la  pro- 
priété par  une  sanction  religieuse. 

Quelques  répercussions  venant  de  la  famille  et  de  la  forma- 
tion sociale  qui  en  résulte  : 

16.  La  famille  patriarcale  pure  développe  la  quiétude  reli- 
gieuse '.  Parce  que  le  père,  faisant  l'office  de  pontife,  inculque 
les  croyances  religieuses  dès  la  plus  tendre  enfance  et  avec  une 
autorité  indiscutée;  parce  que  l'isolement  des  communautés 
familiales  empêche  toute  autre  influence  de  s'exercer  sur  les 
esprits. 

17.  Lorsque  la  famille  patriarcale  est  ébranlée,  le pessimisyne 
religieux  se  développe  '".  Parce  que  l'individu,  moins  soutenu 
par  la  communauté  patriarcale  et  peu  dressé  à  se  soutenir  par 
lui-même,  a  le  sentiment  de  son  impuissance  et  sent  davantage 
le  poids  de  la  vie.    Ce   désenchantemcLt  expli(j[ue  la  doctrine 

1.  Se.  soc,  fasc.  X.XVI1I,  23. 

2.  Se.    Soe.,X\,  56;  XVI,  46  à  48. 

3.  Se.  soc.,  XX.XI,  18y. 

4.  Anf/lo-Saxons,  liv.  III.  ch.  v.  353. 

5.  j^jv/.  _  Se.  soe.,  XIII.  479;  XIV,  W.  LInde  et  la  société  védique. 


124  RÉPERTOIRE  DES  RÉPERCUSSIONS  SOCIALES. 

hindoue  du  Nirvana,  ou  de  l'anéantissement,   et   du  nihilisme 
russe. 

18.  La  famille  particulariste  développe  Uoptimisme  ^ .  Parce 
que  l'individu,  rendu  apte  à  triompher  des  difficultés  de  la  vie, 
les  affronte  avec  joie  et  avec  l'espoir  du  succès. 

19.  Par  ses  prescriptions  accommodées  à  la  famille  patriar- 
cale, Vislamisme  est  une  religion  de  pasteurs-caravaniers  ~. 
(Voir  la  démonstration.)  C'est  pour  cela  que  l'aire  de  l'islamisme 
se  limite  sensil)lement  à  l'aire  des  déserts,  ou  des  pays  limitro- 
phes peuplés  de  sédentaires  issus  des  déserts,  ou  influencés 
par  eux.  L'islamisme  ne  peut  donc  être  qu'une  religion  locale. 

20.  La  persistance  de  la  communauté  familiale  fait  prédo- 
miner le  culte  familial  sur  le  culte  publie  ^. 

C'est  ce  qui  explique  l'importance  conservée  par  le  culte  des 
ancêtres  en  Chine,  chez  les  Vieux  Romains  (Dieux  lares),  etc. 

21.  Voriginc  fjatriarcale  explique  que  le  culte  en  Chine  soit 
resté  purement  moral  ''.  Confucius  n'est  qu'un  moraliste,  parce 
que  la  religion,  en  Chine,  découle  du  culte  familial  tradition- 
nel qui  était  purement  moral. 

22.  Quand  la  communauté  de  famille  se  restreint,  le  culte 
sort  de  la  famille  et  le  clergé  se  constitue  •'.  Parce  que  l'auto- 
rité du  patriarche  diminuant  ainsi  que  ses  loisirs,  il  ne  peut 
plus  exercer  les  fonctions  de  pontife. 

Voir  des  exemples  cités  pour  la  société  védique  (Ecoles  védi- 
c£ues)  et  pour  les  Celtes  (Druides). 

23.  La  famille  patriarccde  fait  de  la  religion  une  affaire 
plutôt  collective;  la  famille  particulariste  en  fait  une  affaire 
plutôt  individuelle  ^.  De  là,  la  difficulté  des  conversions  dans 
tout  l'Orient,  parce  qu'on  ne  peut  convertir  un  individu  indé- 
pendamment de  son  groupe;  c'est  un  hloc  dont  on  ne  peut 
détacher  une  pierre.  Au  contraire,  la  famille  particulariste,  en 

1.  Anglo-saxons,  liv.  III,  ch.  v. 

2.  .Soc.  afric,  185. 

3.  Se.  soc,  I,  52'J,  532,  XXXI,   150.  —  O.  M.,  IV,  88,  123. 

4.  Se.  soc,  II,  282;  XVIII,  269,  271  ;  XIX,  393. 

h.  Se.  50C.,1V,  608  et  siiiv.  ;  XV,  59,  60;  XI,  495  et  suiv. 
6.  Se  soc,  fasc.  XXII,  58. 


LES    AUXILIAIRES    DU    PATRONAGE.  125 

développant  Tiiiitiative  individuelle,  fait  de  la  religion  une  affaire 
essentiellement  personnelle.  Tellement  personnelle  que  souvent, 
en  Angleterre  et  aux  Etats-Unis,  les  divers  membres  d'une 
môme  famille  appartiennent  à  des  sectes  religieuses  différentes. 
21-.  La  formation  'particulariste  porte  les  catholiques  et  les 
protestants  à  voir,  da?is  le  christianisme,  un  moyen  d'union  et 
non  un  élément  de  compétition  et  de  discorde  ^  Parce  que  cette 
formation  porte  à  considérer  la  religion  comme  un  acte  privé 
et  non  comme  un  acte  public,  comme  un  moyen  de  relèvement 
individuel  et  non  comme  un  moyen  de  gouvernement. 

25.  La  famille  instable  est  un  mauvais  terrain  pour  le  dé- 
veloppement de  la  religion  -.  Parce  qu'elle  ne  développe  ni  les 
influences  religieuses  collectives  des  sociétés  à  formation  com- 
munautaire, ni  l'énergie  religieuse  personnelle  des  individus  à 
formation  particulariste.  Les  sentiments  religieux  naissent,  se 
développent  et  surtout  s'effacent  au  hasard  des  circonstances; 
c'est  ce  qui  explique  l'effacement  des  sentiments  religieux  chez 
certains  peuples  de  l'Occident  où  domine  aujourd'hui  la 
famille  instable. 

26.  Les  issus  de  communaataires  attachent  plus  d' importance 
à  la  pompe  extérieure  du  culte  qu'à  la  piété  intérieure  '^.  Parce 
<{ue  la  communauté  prédispose  plus  aux  manifestations  collec- 
tives qu'aux  manifestations  individuelles  et  qu'on  en  est  plus 
impressionné.  De  là,  la  pompe  extérieure  du  culte  dans  l'Orient 
et  dans  le  Midi  latin. 

27.  Les  particularistes  attachent  ptlus  d'importance  à  la  pi é te 
intérieure  qu'à  la  pompe  extérieure  du  culte  *.  Parce  que  cette 
formation  sociale  prédispose  plus  aux  actes  intérieurs  indivi- 
duels et  réfléchis  qu'aux  manifestations  collectives.  De  là,  les 
initiatives  plus  individuelles  de  la  piété  chez  les  Anglo-Saxons, 
la  croissance  prodigieuse  des  sectes,  les  prédications  spontanées 
dans  les  rues  et  la   pompe  plus  réduite  du  culte  public,  qui  se 

1.  0.  £.,  Iir.  187.  —  0.  .»/.,  r  sér.,  I,  2i7. 

2.  Se. soc,  XIII,  502  el  s.;  XXXIII,  177;  fasc.  XXII,  31  ;  /,'!(//.,  XXIII.  37.  —O.i"., 
IV,  189;  V,  36,  400,  420,  481  ;  VI,  176.  —  0.  M.,  I,  303  ;  II,  05. 

3.  Se.  soc,  fasc.  XXII,  :>8. 

4.  0.  E.,  III,   137. 


126  RÉPERTOIRE   DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

fait  remarquer  même  chez  les  catholiques.  La  formation  anglo- 
saxonne  triomphe,  sur  ce  point,  de  l'influence  latine. 

28.  Par  suite  de  leur  formation  sociale  différente,  les  peuples 
latins  et  les  peuples  anglo-saxons  ne  comprennent  pas,  de  la 
même  manière,  la  situation  respective  du  clergé  et  des  fidèles  ^ 
Les  premiers  considèrent  plutôt  les  fidèles  comme  les  auxiliai- 
res du  clergé,  les  seconds  considèrent  plutôt  le  clergé  comme 
l'auxiliaire  des  fidèles.  Dans  le  premier  cas,  le  clergé  est  plus 
actif;  dans  le  second  cas,  ce  sont  les  fidèles. 

29.  En  vertu  de  leur  formation  sociale  différente,  les  peu- 
ples latins  et  les  jjeuples  anglo-saxons  ne  cojnprennent  pas  de 
la  même  manière  V organisation  administrative  de  la  religion 
et  les  rapports  entre  le  pouvoir  religieux  et  le  pouvoir  civil  ~.  Les 
Latins  et  plus  spécialement  les  Italiens,  influencés  par  les  tra- 
ditions de  l'Empire  romain  et  de  la  formation  communautaire, 
ont  conservé  la  tradition  du  grand  pouvoir  public  et  de  la  cen- 
tralisation administrative. 

De  là  découle  la  tendance  à  associer  étroitement  l'Église  à 
l'État,  pour  les  fortifier  l'un  par  l'autre.  Les  peuples  anglo- 
saxons,  influencés  par  la  formation  particulariste,  inclinent  au 
contraire  vers  la  décentralisation  et  la  limitation  des  pouvoirs 
publics.  Ils  sont  donc  portés  à  établir  une  distinction  très 
nette  entre  le  domaine  de  la  conscience  religieuse  et  celui  de 
l'État.  Cette  divergence  sociale  a  été  une  des  causes  de  la  sépa- 
ration religieuse  du  protestantisme. 

30.  Par  suite  de  sa  formation  sociale  différente^  le  clergé 
catholique  américain  {du  Nord)  introduit  des  tendances  nou- 
velles dans  l'Église  catholique^.  Il  donne  plus  d'importance  à 
la  piété  intérieure  qu'à  la  pompe  extérieure  du  culte;  il  dé- 
veloppe l'action  religieuse  des  laïques  ;  il  réduit,  chez  les  di- 
gnitaires ecclésiastiques,  l'importance  des  costumes  d'apparat, 
des  titres  honorificjues,  etc.  Par  là,  il  rapproche  davantage  le 
clergé   des  fidèles.   Aussi  l'influence   du  prêtre  tient  plus  à  sa 

1.  Se.  soc,  fasc.  XIX,  88:  XXI,  274. 

2.  A-t-on  intérvt  à  s'emparer  du  pouvoir  ?  ch.  i.  —  .Se.  soc.,  XV,  117. 

3.  .Se.  soc,  XVII,  120  à  145. 


LES   AUXILIAIRES    DU    l'ATROXAGE.  127 

valeur  morale  et  intellectuelle  pcrsonnolle  qu'à  son  rang  dans 
la  hiérarchie  ecclésiastique,  à  son  costume  et  à  ses  titres  hono- 
rifiques. De  là  l'étonncment  du  haut  clergé  romain  lorsque 
les  évoques  et  les  cardinaux  américains  vont  faire  des  séjours 
à  Rome  et  y  mènent  la  vie  de  simples  particuliers. 

L'influence  de  la  caste.  — 31.  Le  régime  de  la  caste  hindoue 
a  produit  le  brahnanisme  ^.  Ce  dernier  n'a  fait  que  donner  à  la 
notion  de  caste  une  sanction  religieuse.  Aussi  le  brahmanisme 
n'a-t-il  pu  sortir  de  la  race  hindoue,  c'est-à-dire  du  territoire 
même  des  castes. 

32.  L'abandon  de  l'idée  de  caste  par  une  fraction  de  la 
société  hindoue  a  fait  évoluer  le  brahmanisme  vers  le  boud- 
dhisme ~.  Dèslors,  contrairement  aubrahmanisme,  le  bouddhisme 
a  appliqué  le  même  moyen  de  salut  à  tous  les  hommes,  sans 
tenir  compte  ni  de  la  caste,  ni  de  la  nationalité.  Aussi  le 
bouddhisme  a-t-il  pu  s'étendre  en  dehors  de  l'Inde,  dans  le 
Thibet,  la  Mongolie,  la  Chine,  etc. 

L'influence  de  la  forme  dv  sacrifice.  —  33.  Le  sacrifice 
par  le  feu  favorise  la  notion  d'un  dieu  unique^.  Parce  qu'ici 
l'homme  n'est  plus  directement  l'agent  destructeur  du  grain 
offert  en  sacrifice.  C'est  le  feu  qui  est  l'agent.  Cette  force 
mystérieuse  brillante  et  redoutable  est  déifiée  aussi  et  vient 
compliquer  la  notion  de  la  divinité,  ainsi  qu'on  le  constate 
dans  la  société  védique. 

3i.  Le  sacrifice  par  le  couteau  ne  contredit  pas  la  croyance 
au  Dieu  unique  chez  certains  j)euples  ^.  C'est  le  mode  de  sacri- 
fice des  populations  qui  immolent  des  animaux,  comme  les 
tribus  pastorales  du  désert.  Elles  ne  sont  pas  tentées  de  déifier 
le  couteau,  instrument  de  sacrifice,  puisqu'il  n'est  qu'un  instru- 
ment entre  les  mains  du  sacrificateur.  Aussi  le  désert  est-il 
monothéiste. 

1.  Se.  soc,  XVllI,   173. 

2.  Se.  soc,  XVm,  175. 

3.  Se.  soc.,  XV,  50  à  55. 

4.  .se.  soc.,  XV,  49,  54. 


128  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES.     . 

RÉPERCDSSioxs  DIVERSES.  —  35.  La  formation  sociale  diffé- 
rencie l'apostolat  celte  et  r apostolat  anglo-saxon^.  La  différence 
est  très  marquée  chez  l'Irlandais  saint  Golumban  et  chez  le 
Saxon  saint  Boniface.  Ainsi  les  missionnaires  irlandais  met- 
taient au  service  de  leur  apostolat  leurs  caractères  et  leurs 
procédés  d'hommes  de  clan. 

36.  La  formation  sociale  différencie  la  vie  monastique  chez 
les  Celtes  et  chez  les  Anglo- Saxons-.  Les  moines  celtes  sont 
plus  portés  à  la  rêverie  et  à  la  méditation;  les  moines  saxons 
au  travail  des  mains  et  à  la  vie  pratique.  Aussi  il  était  parfois 
difficile  de  les  faire  vivre  dans  le  même  monastère. 

37.  La  formation  sociale  est  une  facilité  ou  un  obstacle  à 
l'action  religieuse'^.  Cette  répercussion  est  très  importante.  Elle 
établit  que  l'état  social  exerce  sur  la  religion  une  influence 
profonde,  ce  que  la  plupart  des  apologistes  religieux  ignorent 
parfaitement.  Beaucoup  de  leurs  échecs  s'expliquent  par 
l'ignorance  de  la  nature  du  milieu  social  et  de  l'action  qu'il 
exerce  au  point  de  vue  religieux  (Voir  la  démonstration). 

38.  L'origine  historique  donne  à  chaque  clergé  un  caractère 
distinct'^.  Par  exemple  :  dans  la  Grèce  ancienne,  l'action  du 
clergé  était  très  réduite,  parce  que  les  Grecs  étaient  issus  de 
populations  pastorales  chez  lesquelles  l'influence  du  clergé  ne 
se  développe  pas.  Dans  l'Orient  gréco-turc,  la  race  et  la  reli- 
gion se  confondent,  parce  que  la  religion,  primitivement  do- 
mestique, sort  directement  de  la  famille  et  du  milieu  social.  En 
Espagne,  le  clergé  a  une  allure  autoritaire  et  militaire,  parce 
que  la  lutte  contre  les  Maures  infidèles  a  associé  étroitement 
la  religion  à  la  patrie,  etc.,  etc. 

39.  Le  clergé  compromet  les  intérêts  religieux  par  l'exercice 
du  pouvoir  politique''.  Parce  qu'assurant  un  rôle  qui  incombe 
aux  pères  de  famille,  il    entre  en  conflit    avec  eux    et    parce 

1.  Se.  soc,   IX.  40,  351  à  382;  XI,  418  à  42i  :  XII,  265  et  suiv. 

2.  Se.  snc,   IX,  360  à  367. 

3.  .Se.  soc,  IV.  ;i3  à  108;  XIII,  498  à  518;  XXI.  117;  XXXl,  2[i.  — Anglo-Saxons, 
jiv.  III,  cb.  VI. 

4.  ,Sf.  soc,  XVIII,  58:  XXIV,  155;  fasc,  XXVIII,  190  à  191. 

5.  lOiiL,  32  et  suiv.  —  Franc,  daiij.,  52. 


LES   AIXILIAIRES   DU    PATRONAC.E.  120 

quïl  oblige  loppositioii  politique  à  se  transformer  en  oppo- 
sition religieuse.  L'Espagne  surtout,  depuis  Philippe  II,  est  un 
des  exemples  les  plus  remarquables  de  cette  répercussion.  La 
situation  de  la  religion  en  France,  depuis  la  Révolution,  vient 
en  partie  de  la  même  cause. 

Un  effet  de  la  propriété  sur  le  culte.  —  ïO.  La  politique 
aggrave  les  luttes  religieuses  '.  Parce  que  l'homme  est  sur- 
tout préoccupé  de  mettre  au  service  de  ses  ambitions  ter- 
restres la  force  qu'il  peut  tirer  des  sentiments  religieux.  Il  est 
porté  à  dissimuler  sous  des  mobiles  élevés  ses  convoitises  poli- 
tiques. 

41.  Les  causes  de  l' antisémitisme  sont  plus  sociales  que 
religieuses  '-.  Le  judaïsme  est  la  religion  la  plus  rapprochée 
du  christiginisme,  puisqu'il  dérive  également  de  la  Bible. 
Mais,  en  fait,  les  juifs  sont  très  éloignés  des  chrétiens,  parce 
que,  pendant  des  siècles,  ils  ont  été  tenus  systématiquement  à 
part  et  cantonnés  dans  une  seule  profession,  le  commerce  de 
l'argent,  et  dans  un  même  milieu,  la  vie  urbaine.  Cette  situa- 
tion, encore  accentuée  par  les  mariages  consanguins,  leur  a 
créé  des  idées,  des  habitudes,  des  mœurs,  des  aptitudes  et  une 
mentalité  absolument  distinctes  de  celles  des  autres  groupes 
humains  :  usure,  dissimulation,  cosmopolitisme,  aujourd'hui 
professions  libérales,   intellectualisme,  fonctionnarisme. 

C'est  donc  là  un  phénomène  d'ordre  social  et  non  religieux. 
D'ailleurs,  les  mêmes  différences  s'observent  également  chez 
les  juifs  qui  ont  perdu  leurs  croyances  religieuses. 

ki.  Les  minorités  religieuses  jjersécutées  grandissent  par 
l'obligation  de  se  rejeter  vers  les  professions  lucratives  et  indé- 
pendantes-^. Cette  obligation  vient  de  ce  que  les  situations  po- 
litiques et  administratives  leur  sont  interdites.  Elles  grandis- 
sent par  le  travail,  la  richesse  et  l'indépendance;  en  France, 
ce  cas  s'est  présenté  pour  les  protestants  et  les  juifs,  qui  exer- 

1.  A-t-oninlérêlà  s'emparer  du  pouvoir ?b  et  suiv. 

2.  Se.  soc,  XI,  208  à  21G;  XIII.  498  à  518. 

3.  A-l-oninlérCl  à  s'emparer  du  pouvoir?  Ii3  et  suiv. 


130  RÉPERTOIRE   DES    liKI'ERCLSSIONS    SOCIALES.      - 

cent  actuellement  une  influence  et  occupent  une  situation  su- 
périeure à  leur  nombre.  De  même,  en  Russie,  pour  les  vieux 
croyants  persécutés. 

43.  [^es  doctrines  religieuses,  ne  suffisent  jicis  à  résoudre  les 
questions  sociales  ^.  Parce  que  les  doctrines  sont  g-énéralement 
absolues  et  peu  variables,  tandis  que  les  organisations  sociales 
sont  contingentes  et  variables.  Toute  religion  qui  prétend  à 
être  universelle  ne  peut  s'adapter  aux  conditions  des  sociétés 
•humaines,  qui  varient  suivant  les  époques  et  suivant  les  pays 
au  point  de  vue  social.  Elle  se  borne  à  des  indications  générales 
sur  la  justice,  la  charité,  la  paix,  la  morale,  la  vertu  et  non 
sur  les  institutions  sociales  elles-mêmes.  En  fait,  les  membres 
du  clergé  sont  parfaitement  divisés  et  ont  le  droit  de  l'être 
sur  lorganisalion  du  travail,  de  la  propriété,  de  la  famille, 
des  pouvoirs  publics,  etc.,  etc. 

Lois  de  la  religion'.  —  1.  Certaines  conditions  du  lieu  et 
du  travail  influencent  les  sentiments  religieux  (Rép.  1,  2,  3,  5,  4, 
11,  12,  13,  IV,  15  . 

2.  Le  pur  art  pastoral  nomade  maintient  le  culte  sous  la  forme 
exclusivement  familiale  (Rép.  G,  lOj. 

3.  L'art  pastoral  caravanier  fait  apparaître  le  ministre  du 
culte  et  la  confrérie  religieuse  (Rép.  7,  8,  9). 

\.  Les  conditions  de  vie  développent  la  quiétude,  le  pessi- 
misme ou  l'optimisme  (Rép.  1(),  IT,  18). 

5.  Les  religions  autochtones  sont  un  produit  de  l'état  social 
(Rép.  19,  20,  21,  22,  31,  32,  33,  3V). 

0.  La  formation  sociale  donne  aux  idées  et  aux  pratiques  reli- 
gieuses une  orientation  déterminée  (Rép.  23.  2i,  25,  2(5,  27,  28, 
29,  30,35,  3C,  37,  38). 

7.  L'exploitation  de  la  religion  par  la  politique  déforme  les 
phénomènes  religieux  (Rép.  39,  VO,  VI,  V2,  V3). 

1.  Se.  soc,  IV,  93  à  108,  1C7  à  179;  V.  108  à  117:  XI,  197  à  200;  XVII,  95  à  119; 
.\l.\,73,  75,  76. 


VIII 


LES  ASSOCIATIONS  LIBRES 


I.    LE  VOISINAGE. 

I.    —    RÉPERCUSSIONS    SUR    LA    PROXIMITÉ    DES    FOYERS,    Voici 

quelques  répercussions  qui  montrent  pourquoi  les  habitations 
sont  groupées  ou  éparses. 
Répercussions  déterminées  par  le  Lieu. 

1.  Chez  les  pasteitrs  nomades  des  Déserts,  la  rareté  de  l'eau 
oblige  à  se  diviser  en  petits  groupes  ^  C'est  pour  cela  que  les 
tribus  arabes,  touareg-,  etc.,  se  subdivisent  en  ferquas  et  en 
douars,  afin  de  ne  pas  épuiser  l'eau  des  puits  en  arrivant  à 
l'étape. 

2.  Les  paijs  de  montagnes  portent  les  populations  à  s  agglo- 
mérer au  fond  des  vallées""-.  Afin  de  se  mettre  à  l'abri  des  vents 
et  du  froid  et  de  se  placer  dans  les  parties  plus  facilement  culti- 
vables. 

3.  La  profondeur  des  nappes  d'eau  oblige  souvent  les  habi- 
tants à  se  grouper  en  villages^.  Pour  éviter  la  construction  de 
nombreux  ponts  qui  serait  trop  coûteuse. 

4.  La  dissémination  du  sol  cultivable  par  petits  îlots  a  obligé  les 
Norvégiens  à  s'établir  par  habitations  isolées  et  très  éloignées  les 

1.  soc.  a  fric.  32. 

■^.  Se.  soc,  11,    94;  IV,  39  à  il  ;   XII,  76  à  90  ;  XXIV,  95.—  .Soc.  ofric,  285. 

3.  Se.  SOC,  fasc.  XXIII. 


132  RÉPERTOIRE    DES    RÉCERCUSSIONS    SOCIALES. 

unes  des  autres^.  Parce  que  la  montagne  tombe  généralement  à 
pic  le  long  du  rivage,  en  ne  laissant  que  des  petits  retraits  très 
éloignés  les  uns  des  autres.  Cette  répercussion,  combinée  avec 
la  suivante,  a  déterminé  l'évolution  de  la  formation  communau- 
taire en  formation  particulariste.  Des  conditions  de  lieu  analo- 
gues ont  produit  les  mêmes  effets  dans  les  pays  basques'^. 

5.  La  'pèche  du  saumon  a  permis  aux  Norvégiens  de  s'établir 
par  habitations  isolées  le  long  des  rivages'^'. 

Répercussions  déterminées  par  le   Travail, 

0.  La  chasse  oblige  les  sauvages  à  grouper  leurs  habitations, 
ou  à  les  éparpiller,  suivant  qu'ils  chassent  le  gros  ou  le  petit 
gibier''.  Parce  qu'il  faut  faire  la  chasse  en  groupe,  ou  indivi- 
duellement, 

7.  La  culture  du  riz  tnaintient  le  groupement  en  villages'^.  Par 
la  nécessité  d'établir  un  système  commun  d'irrigation. 

8.  La  culture  de  l'éleusine  détermine  la  dissémination  des 
habitations  en  Afrique^'.  Par  la  nécessité  imposée  à  chacun  de 
surveiller  sa  récolte. 

9.  V exploitation  des  mines  profondes  oblige  les  populations 
à  s'agglomérer^ .  A  cause  de  la  nécessité  de  se  rapprocher  le  plus 
possible  de  l'entrée  de  la  mine. 

10.  La  grande  industrie  oblige  les  populations  à  s' agglomè- 
re)''^. Pour  être  à  portée  de  leur  travail. 

Répercussions  déterminées  par  la  Famille  : 

11.  La  formation  communautaire  porte  à  agglomérer  les  ha- 
bitations'\  Parce  que  cette  formation  développe  l'habitude  et  le 
besoin  du  groupement. 

12.  La  formation  particulariste  pjorte  à  s  établir  dans  des  habi- 

1.  .Se.  soc,  III,  343  à  348;  XXIX,  133.—  Ilist.  de  la  form,  part.,  ch.  m;  —  Se. 
soc,  fasc.  XIX,  passiin. 

2.  Se.  soc,  fasc.  XVII,  72. 

3.  Ibid. 

4.  Soc.  afric,  179, 

5.  Se  soc,  1,  420. 

6.  .SÏ-.  soc,  vu,  4C0. 

7.  Se  soc,  fasc.  XXIV,  13,  50,  87,  88. 

8.  <}.  i:.,  III,  308. 

•J.   .se.  .soc,  IV,  294.  —  0.  £■.,  II,  01. 


Li:S    ASSOCIATIONS    LIBRES.  I.'i3 

talions  isolées K  Parce  que  cette  formation  développe  l'habitude 
et  le  besoin  de  rindépcndance  et  le  souci  de  la  personnalité. 

l:j.  Le  commerce  développe  le  régime  urbain  ~.  Par  la  néces- 
sité de  constituer  des  centres  de  réunion  où  acheteurs  et  ven- 
deurs peuvent  se  rencontrer. 

II.  —  Répercussions  sur  l  extension  du  voisinage.  —  li.  Les 

conditions  dit  Lieu  déterminent  surtout  l'extension  plus  ou 
moins  grande  du  voisinage'^.  Ainsi,  dans  les  régions  monta- 
gneuses, le  voisinage  est  plus  étroitement  limité  que  dans  les 
plaines;  la  mer,  au  contraire,  étend  les  limites  du  voisinage 
parce  que,  une  fois  embarqué,  il  faut,  de  toute  nécessité,  pour- 
suivre sa  route  jusqu'à  ce  qu'on  rencontre  d'autres  riva- 
ges, etc.,  etc. 

15.  Le  cheval  et  le  chameau  permettent  aux  pasteurs  d^é- 
tendre  très  loin  le  voisinage''.  D'autant  plus  que  la  vie  nomade 
habitue  à  se  déplacer  facilement. 

16.  La  tendance  à  étendre  les  relations  de  voisinage  est  plus 
accusée  chez  les  communautaires  que  chez  les  particularistes'\ 
Par  suite  de  l'importance  plus  grande  attachée  aux  relations  de 
parenté  et  de  voisinage . 

17.  Le  développement  des  transports  et  du  touris?ne  a  étendu 
d'une  façon  extraordinaire  les  limites  du  voisinage^'.  Cette  ex- 
tension est  telle  que  les  conditions  anciennes  du  monde  en  sont 
modifiées. 

III.  —  Répercussions  sur  la  diversité  des  rapports  du  voi- 
sinage. —  Voici  deux  cas  qui  créent  des  conditions  de  voisinage 
très  caractérisées  et  dont  les  conséquences  sont  considérables. 

18.  Le  voisinage  de  nomades  et  de  sédentaires  est  une  cause 

1.  Se.  soc,  fasc.XVII,  .\I.\,  XX,XXI,XXI1I.  — i/w/.  de  la  fonn.  part.,  ch.  v.  — 
O.  £■.,  III,  134. 

2.  .Se.  soc,  fasc.  IV. 

3.  .Se.  soc,  fa?c.  XXVIII,  2,  8. 

4.  Classification,  Les  Pasteurs.  Voir  les  renvois. 

5.  Soc  afric,  18.  —  0.  E.,  IV,  416. 
r>.  Se  soc,  XXI,  303. 


134  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

constante  de  conflits  et  de  razzias^.  Ainsi  dans  le  sud  algérien 
et  tunisien,  en  Syrie,  au  nord  de  la  Chine  (Grande  Muraille), 
dans  le  ïurkestan,  etc.,  etc.  Cela  tient  aux  causes  suivantes  : 
1"  le  nomade  n'a  qu'une  notion  très  faible  de  la  propriété  mo- 
bilière et  territoriale  ;  2°  il  est  plus  aguerri  que  le  sédentaire  ; 
3"  il  est  plus  mobile,  soit  pour  l'attaque,  soit  pour  la  fuite.  Il  a 
donc  l'avantage,  tant  que  les  sédentaires  ne  disposent  pas  d'une 
force  armée  bien  organisée  et  imposante. 

19.  Les  tnontagnes  favorisent  la  création  des  clans  pillards -. 
C'est  là  une  loi  invariable  en  dehors  des  pays  civilisés.  Cela 
tient  à  ce  que  le  montagnard  a  besoin  d'augmenter  ses  ressour- 
ces insuffisantes  et  à  ce  qu'il  peut  facilement  attaquer  et  se  dé- 
fendre, grâce  à  l'avantage  de  sa  position,  vis-à-vis  des  habitants 
de  la  plaine.  C'est  l'histoire  du  «  roi  des  montagnes  »  que  l'on 
retrouve  partout  dans  des  circonstances  analogues. 

20.  La  cueillette  développe  les  relations  de  voisinage^'.  Va.vXt'A 
longs  loisirs  qu'elle  procure  et  par  la  douceur  du  climat.  Le  phé- 
nomène est  très  sensible,  par  exemple,  parmi  les  populations  du 
bassin  de  la  Méditerranée. 

21.  L'agrément  des  relations  est  augmenté  jiar  l'ajotitnde 
qu'ont  les  gens  à  s'élever  par  eux-mêmes'.  Cela  tient  à  ce  que 
renvie_,  la  jalousie  et  la  médisance  sont  surtout  excitées  par  l'in- 
capacité et  l'impuissance.  A  ce  point  de  vue,  la  formation  com- 
munautaire est  inférieure  à^la  formation  particulariste. 

22.  ÎM  vie  urbaine  développe  la  sociabilité-'.  Par  le  contact, 
les  réunions  et  les  visites. 

23.  La  résidence  dans  les  grandes  villes  réduit  l'habitude  de 
l'hospitalité'''.  Par  suite  de  l'exiguïté  des  appartements,  de  l'élé- 
vation des  frais  et  du  grand  nombre  de  personnes  à  recevoir. 

2i.  L' avènement  au  pouvoir  d'une  classe  inférieure  affaiblit 

1.  .Soc.  afric,  13,  18,  37.  —  0.  F..,  II,  394. 

2.  Se.  soc,  III,  548;  XV,  417  à  420;  XX,   140;  XXII,  390. 

3.  Se.  soc,  IV,  314;  XXII.  153,-  fasc.  XXII,  33. 

4.  .se.  soc,  IV,  316;  V,  268  à  271.—   0.  £"..  II,  52;  IV,  27;  V,  202,  405  ;  VI,  124, 
147,  293,  300,  375,  485,  487.—  0.  M.,  I,  266;  III,  154,  202.—  .Se.  soc,  fasc.  XXII,  52. 

5.  .Se.  .soc.,  fasc.  XXII,  53. 

6.  .Se.  soc,  XXX,  303. 


LES   ASSOCIATIONS    LIBRES.  |.{.> 

la  politesse^.  C'est  ce  qui  sest  produit  en  France  après  la  Ré- 
volution. 

25.  Le  régime  du  clan  exagère  les  amitiés  et  les  inimitiés  entre 
voisins-.  Ce  régime  caractérise  les  pays  dans  lesquels  les  fonc- 
tions publiques  constituent  non  une  charae,  mais  un  moyen 
assuré  d'existence. 

De  là,  l'intensité  des  amitiés  et  des  inimitiés  puisqu'elles  ont 
pour  but  la  possession  du  pouvoir. 

Lois  du  voisixage.  —  1 .  Le  groupement  ou  la  dispersion  des 
habitations  est  déterminé  par  les  conditions  du  Lieu,  du  Travail, 
ou  de  la  Famille  J\ép.  1  à  13). 

2.  Le  voisinage  est  d'autant  plus  étendu  que  les  communi- 
cations sont  plus  faciles  et  la  formation  communautaire  plus 
intense  (Rép.   14  à  17). 

3.  Le  voisinage  de  nomades,  ou  de  montagnards  est  une 
source  de  conflits  pour  les  sédentaires  dans  les  pays  où  la 
police  n'est  pas  solidement  établie  (Rép.  18  à  19). 

4.  La  cueillette  et  la  vie  urbaine  développent  les  relations  de 
voisinage  (Rép.  20  et  22). 

5.  Le  degré  d'aptitude  à  s'élever  influe  sur  la  nature  des  rela- 
tions de  voisinage  (Rép.  21  et  23)." 

6.  Le  Clan  imprime  aux  rapports  de  voisinage  un  caractère 
spécial  (Rép.  25. 

II.    —    LES    CORPORATIOXS. 

1 .  Les  émigrants  de  familles  patriarcales  sont  portés  à  s'as- 
socier en  vue  de  travailler  et  de  consommer  en  commun-^.  Parce 
que  la  famille  patriarcale  ne  prédispose  pas  au  travail  indivi- 
duel et  à  la  vie  isolée.  Ln  type  caractéristique  de  ce  genre  d'as- 
sociation est  l'artèle  russe. 


1.  .Se.  soc,  XIII,  452. 

2.  .se  soc,  VII,  382. 

3.  0.  E.,  II,  219.  —  .Se.  soc,  fasc.  XXX,  35,30,  3: 


136  RÉPERTOIRE   DES    RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

2.  La  nécessité  des  irrigations  ou  dessèchements  développe 
les  associations'^ .  Parce  que  ces  irrigations  dépassent  les  moyens 
d'une  seule  famille  et  exigent  une  entente  entre  tous  les  proprié- 
taires d'une  circonscription  territoriale. 

On  peut  observer  ce  phénomène  par  exemple  dans  l'Inde, 
où  l'association  a  pris  la  forme  de  corps  fermés  héréditaires, 
c'est-à-dire  de  castes  ;  en  Flandre  avec  les  wateringues,  par  la 
nécessité  d'entretenir  les  digues  dans  la  région  des  polders  ;  en 
Chine  et  dans  la  plaine  du  Pô,  avec  les  irrigations  nécessitées 
par  la  culture  du  riz,  etc.,  etc. 

Voici  quelques  répercussions  qui  indiquent  les  conditions 
dans  lesquelles  les  corporations  communistes  et  collectivistes 
se  développent  naturellement. 

Le  communisme  est  une  tendance  de  l'état  social  à  orga- 
niser des  associations  s'occupant  de  régler  la  production  et 
la  consommation  des  richesses  des  membres  qui  les  com- 
posent. 

Dans  le  collectivisme,  au  contraire,  elles  ne  s'occupent  que  de 
régler  la  production  et  non  la  consommation,  cette  dernière 
étant  abandonnée  à  la  liberté  individuelle. 

3.  Le  communisme  et  le  collectivisme  ne  se  maintiennent 
que  si  le  travail  est  simple  et  peu  intense  -.  Parce  que ,  dès  que  le 
travail  se  complique  et  devient  intense,  les  travailleurs  et  les 
capables  se  refusent  à  travailler  au  profit  des  paresseux  et  des 
incapables.  Ils  aiment  mieux  se  retirer,  ce  qui  brise  la  commu- 
nauté. (Voir  la  démonstration  et  les  faits.) 

4.  Le  communisme  et  le  collectivisme  ne  se  maintiennent  que 
si  l'autorité  est  forte  et  compressive"^ .  Elle  est  nécessaire  pour 
maintenir  le  groupement,  pour  exiger  un  certain  travail  des 
paresseux  et  des  incapables,  et  pour  faire  régner  l'ordre  toujours 
menacé  par  la  tendance  de  chacun  à  travailler  le  moins  possible 
et  à  recevoir  le  plus  possible.  (Voir  la  démonstration  et  les 
faits.) 


1.  .se.  soc,  I,  316  à  318;  XV,  423.  —  0.  M.,  T  sér.,  110. 

2.  Se.  soc,  fasc.  XXX,  en  entier. 

3.  Ibid. 


LES    ASSOCIATIONS    LIBRES.  137 

5.  Le  communisme  et  le  collectivisme  ne  se  maintieniient  cine 
si  la  conctt?'rence  est  mille,  ou  faible'^.  Parce  que  ces  oriianismes 
donnant  peu  de  travail,  ne  peuvent  résister  à  la  concurrence  de 
Finitiative  individuelle.  Us  se  dissolvent  et  disparaissent.  (Voir 
la  démonstration  et  les  faits,  i 

6.  La  pi'i'pondéiance  des  petits  artisans  dans  les  villes  du 
moyen  âge  leur  permit  d'organiser  le  régime  corporatif  en 
vue  de  limiter  la  concurrence  '.  Cette  limitation  avait  pour  but 
de  se  réserver  exclusivement  la  clientèle. 

Cela  fut  possible  parce  que  les  artisans  étaient  alors  les  maî- 
tres des  municipalités. 

7.  La  nécessite  de  fortifier  le  régime  corporatif  ébranlé  a  fait 
instituer  la  confrérie  religieuse  K  En  vue  de  soutenir  ce  régime 
par  la  puissance  de  la  sanction  religieuse . 

8.  Létahlissement  de  la  grande  industrie  amena  la  chute  du 
régime  corporatif'^.  Parce  que  c'est  une  nécessité  pour  la  grande 
industrie  d'étendre  ses  débouchés  aussi  loin  que  possible  et  de 
s'assurer  une  clientèle  très  étendue.  Ses  intérêts  étaient  donc 
en  opposition  avec  ceux  des  petits  artisans  qui  avaient  institué 
le  régime  corporatif  en  vue  de  monopoliser  à  leur  proiit  la 
clientèle  locale. 

9.  Le  développement  du  machinisme  amène  la  création  de 
syndicats  ouvriers  ''.  Parce  que  les  ouvriers  étant  en  grand  nom- 
bre dans  chaque  atelier  constituent  une  force  assez  puissante 
pour  essayer  d'imposer  ses  volontés  aux  patrons.  Ils  agissent 
ordinairement  au  moyen  de  coalitions  et  de  grèves. 

10.  Le  développement  des  transports  amène  la  création  de  so- 
ciétés coopératives  agricoles^'.  En  vue  de  l'exportation  au  loin 
de  certains  produits  agricoles,  notamment  le  lait,  le  beurre,  le 
fromage,  les  fruits,  etc.   Parce  que  chaque  producteur  ne  pou- 

1.  Ibid. 

2.  Se.  soc,  fasc.  IV,  5  à  63. 

3.  .Se.  soc,  fasc.  IV,  53  et  suiv. 

4.  Se.  soe.,  fasc.  IV.  63  et  suiv,  —   .Se.  soc.  XXI,  iôl  ;  XX.XII.  .">57;  fasc.  XXX, 
64;  —  0.  E.,  III,  37;  V,  38,  l.iS. 

.">.  Se.  soc.,  XXI,  188,  XXXIll,  5  et   suiv. 
f).  Se.  soc.,  fasc.  XIX,  n»2. 


138  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES, 

vait  pas  fournir  assez  de  produits  pour  faire  lui-même  et  avan- 
tageusement des  expéditions  au  loin. 

11.  Certains  métiei's  sont  plus  favorables  que  d'autres  à  la 
constitution  et  au  maintien  des  syndicats  corporatifs^. 

12.  Le  petit  atelier  est  favorable  à  la  création  de  syndicats 
tnixtes  ^.  Parce  qu'il  permet  plus  facilement  à  l'ouvrier  de  de- 
venir patron,  ce  qui  associe  davantage  les  intérêts  de  l'ouvrier 
à  ceux  du  patron, 

iS.  La  formation  coinmiinaiitaij'e  tend  à  créer  le  type  de  l'as- 
sociation en  vue  d'un  but  général  et  d'objets  divers  'K  Parce  que 
cette  formation  porte  à  procéder,  en  toutes  choses  et  pour  toutes 
choses,  au  moyen  du  groupement.  Un  type  de  ce  genre  d'asso- 
ciation est  l'Internationale,  qui  a  en  vue  de  grouper  des  ouvriers 
de  tous  pays  et  de  tous  métiers,  pour  la  transformation  géné- 
rale de  la  société,  à  tous  les  points  de  vue. 

14.  La  formation  particulariste  tend  à  créer  le  type  de  l'asso- 
ciation en  vue  d'un  but  particulier  et  bien  déterminé^.  Parce  que 
cette  formation  porte  à  n'employer  le  groupement  que  lorsque 
le  but  à  atteindre  dépasse  les  forces  du  simple  particulier.  Un 
type  de  ce  genre  est  l'association  des  Trade-Unions,  qui  est 
composé  d'unions  distinctes  de  gens  du  même  métier  et  de  la 
même  région,  et  seulement  pour  ce  qui  concerne  les  intérêt  de 
ce  métier. 

15.  Les  milieux  influencés  par  la  formation  particulariste  sont 
réfractaires  aux  associations  collectivistes  •'.  Parce  que  cette 
formation  porte  à  user  de  l'association  sans  annihiler  la  per- 
sonnalité de  l'individu. 

16.  Z-a  politique  alimentaire  développe  les  associations  des 
clans^'.  La  politique  alimentaire  est  celle  qui  assure  au  vain- 
queur des  moyens  d'existence  grâce  à  la  disposition  du  budget. 


1.  Se.  soc,  XXII.  99;  fasc.  XXV.    G9,  88,    103.  —    0.    £..  III,   126;  V,   458. 
0.  M.,  I,  367;  III,  203. 

2.  .Se.  soc,  XVI,  16. 

3.  Ânglo-Saaons,  liv.  III,  ch.  iv. 

4. /6if/.  el  .Se.  soc,  fasc.  .XVIII,  XXIII.  —  Hist.  de  la  form.  part.,  ch.  xxiii. 
O.  £.,  m,  332,  .359,  360  :  IV,  378  ;  VI,  25.->.  —  0.  M.,  2'  sér.,  II,  141,  142. 
5.  Se  SOC,  fasc.  XXX,  69. 
6   Se  soc,  fasc.  XXVIII,  43,  44,  156.  —  Franc,  d'auj.,  liv.  II,  ch.  ii,  iv. 


LES   ASSOCIATIONS    LIBRES.  130 

Pour  s'emparer  de  ce  butin  et  de  ces  disponibles  on  s'organise 
en  clans  d'autant  plus  acharnés  à  la  lutte  qu'on  comJ)at  pour 
l'existence. 

Lois  dks  corporations.  — 1.  Les  iiroupements  communistes  et 
collectivistes  ne  se  maintiennent  que  lorsque  le  travail  et  la 
concurrence  sont  faibles  et  l'autorité  très  forte  (Rép.  1,  3,  4 
et  5). 

2.  L'association  se  développe  dans  la  mesure  où  les  entre- 
prises dépassent  les  forces  de  l'initiative  individuelle  (Rép.  2). 


IX 


LES  ASSOCIATIONS  FORCÉES 


I.    —    LA    COMMDNE    RURALE. 

I.   RÉPERCUSSIONS    SUR    LA    CIRCONSCRIPTION    ET   SES    DIVISIONS. 

—  1.  La  formation  communautaire  di'veloppe  l'importance  de 
r agglomération  rurale  ' .  Parce  que  la  tradition  patriarcale  porte 
les  familles  à  se  rapprocher  les  unes  des  autres  pour  jouir  de 
la  vie  en  commun  qui  est  un  besoin  des  populations  de  ce 
type.  On  évite  le  plus  possible  l'habitation  isolée  au  milieu  du 
domaine. 

II.  —  Répercussions   sur  les  biens  et  intérêts  communaux. 

—  2.  L'importance  des  biens  communaux  est  en  proportion  de 
l'étendue  des  -pâturages  et  des  forêts'-.  Parce  que  ces  deux 
natures  de  biens  sont  celles  qui  s'accommodent  le  mieux  de 
l'indivision  et  qui,  dès  lors,  restent  le  plus  longtemps  à  l'état 
de  propriété  communale. 

3.  L'assistance  des  pauvres  par  la  commune  est  développée  par 
l'importance  des  biens  coynmiinaux  résultant  de  l'étendue  des 
pâturages  et  des  forêts'^.  Parce  que  ces  biens  communaux 
fournissent  des  moyens  d'assistance  et  qu'en  même  temps  ils 

1.  Se.  soc,  fasc.  XXII,  51  ;  XXVllI,  7. 

2.  .se.  soc,  voir  toutes  les  monog.  des  populations  pastorales  et  forestières.  — 
0.  E.,  IV,  70,  112,456;  V,  89. 

;{.  Ibid. 


LES   ASSOCIATIONS   FORCÉKS.  J /»  I 

donnent  aux  pauvres  une  sorte  de  droit  à  Tassistanec  puisque 
ces  biens  sont,  en  somme,  une  propriété  commune  à  productions 
spontanées  et  n'exigeant  aucun  travail.  Aussi  les  subventions 
communales  sont-elles  très  développées  dans  les  communes  des 
pays  de  montagnes,  par  exemple  dans  les  Pyrénées,  les  Alpes, 
la  Suisse,  etc.  Ces  subventions  sont  données  généralement  sous 
la  forme  de  droit  de  libre  parcours  pour  les  bestiaux,  de  droit 
au  bois  mort,  à  la  cueillette,  etc. 

III.  RÉPERCUSSIONS  SUR  LES  SERVICES  DIVERS.  —  4.  Les  issus  cle 
coimnunautaires  sont  jjortés  à  centraliser  tous  les  services  cotnmu- 
naux  entre  les  mains  d'un  conseil;  les  issus  de  particularistes 
sont  porth  à  laisser  à  des  groupements  spontanés  de  particuliers 
le  soin  de  pourvoir  aux  services  qui  intéressent  chacun  d'eux^. 
Le  conseil  municipal  français  fournit  un  spécimen  du  premier 
type. 

Les  divers  services  distincts  de  la  paroisse  anglaise  sont  un 
spécimen  du  second.  On  trouve  aussi  ce  type  bien  caractérisé 
dans  la  Plaine  saxonne  :  une  seule  paroisse  comprend  une 
vingtaine  de  bauerschaften,  ou  associations  de  paysans,  qui  ont 
pour  but  l'entretien  des  chemins,  la  police,  l'assistance  des 
pauvres,  l'organisation  du  culte,  renseignement,  etc. 

En  somme,  dans  le  premier  cas,  l'initiative  communale  do- 
mine; dans  le  second,  l'initiative  privée. 

Cette  différence  s'explique  par  les  causes  souvent  signalées. 

5.  La  gestion  des  intérêts  communaux  fournit  le  théâtre  or- 
dinaire de  la  démocratie-.  Parce  que  cette  gestion  porte  tou- 
jours sur  des  questions  simples  et  familières  à  tous  les  intéres- 
sés puisqu'il  s'agit  d'intérêts  purement  locaux. 

Lois  de  la  commune.  —  1.  La  formation  sociale  influe  beaucoup 
sur  le  groupement  communal  et  son  organisation  (^Uép.  1  et  i-\ 


1.  Se.  soc-,   Iir,    r»86  à  591.   —  Ilist.   de   la  form.  piirL.  passim. —  Coïts/,  de 
l'AiUjL,  II,  ch.  m.  —  .Se.  soc,  fasc.  XXI,  1>18,  28:J,.  28  i;  XXIil.  —  La  Route,  ll.bli 

529. 

2.  .Se.  soc,  II,  360  à  363,  591  ;  X,  277,  280. 


142  RÉPERTOIRE    DES   RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

2.  L'abondance    des   productions  spontanées   influe   sur    le 
groupement  communal  (Rép.  2  et  3). 

3.  La  démocratie   est   la  forme  naturelle   du    pouvoir  com- 
munal. 


II.    —    LES    IM0\S    DE  COMMUNES. 

Il  n"a  pas  encore  été  enregistré  de  répercussions  sur  les 
Unions  de  communes.  Cela  provient  de  ce  que  ce  genre  de 
groupement  public  est  moins  répandu  et  joue  un  rôle  moins 
important  que  les  autres,  particulièrement  la  Commune,  la 
Cité  et  l'État. 

III.    LA    CITÉ. 


1.  La  nécessité  d'établir  des  lieux  de  mai^ché  j^oiir  le  commerce 
pousse  à  la  création  de  centres  urbains^.  Comme  point  de  ren- 
contre pour  les  acheteurs  et  les  vendeurs  et  comme  lieu  d'ap- 
provisionnement pour  la  population  rurale  du  voisinage. 

2.  La  nécessité  de  s'abriter  contre  les  pillages  et  les  invasions 
porte  à  créer  des  villes  fortifiées-.  Cette  nécessité  a  été  plus  gé- 
nérale autrefois  qu'aujourd'hui,  par  suite  de  la  sécurité  moins 
grande. 

3.  Les  issus  de  communauté  tendent  à  s'agglomérer  clans  les 
villes  '■''.  Par  suite  de  la  tendance  qui  les  porte  à  vivre  groupés. 

i.  En  Orient,  les  premières  agglomérations  se  constituent  <ious 
l'influence  de  la  culture  du  blé  :  ce  sont  les  villes  d'étapes  cos- 
mopolites^. Le  blé  permet  de  nourrir,  sur  une  surface  donnée, 
une  population  beaucoup  plus  considérable  que  celle  qui  peut 
alimenter  l'art  pastoral. 


1.  se.  soc,  1\,  329,  fasc.  XVII,  488;  XXVI,  212. 

2.  .Se.  soc,  fasc.  XXII,  52. 

3.  .Se.  soc,  V,  265  à  271  ;  XXIII,  212. 

4.  ,Sc.  soc,  IX,  329,  515. 


LKS    ASSOCIATIONS    FORCKKS.  1 43 

Cette  condensation  de  la  population  substitue  à  l'artisan  am- 
bulant, l'artisan  sédentaire,  qui  se  fixe  dans  des  villes  pour 
exploiter  les  voyageurs  et  les  marchands. 

Ces  villes  s'établissent  aux  endroits  où  les  convoyeurs  de  mar- 
chandises peuvent  facilement  ><  faire  étape  »  ;  c'est  pour  cela 
que  les  villes,  en  Orient,  ont  un  caractère  cosmopolite:  ce  sont 
d'immenses  bazars,  où  se  rencontrent  des  gens  de  toutes  races, 
apportant  et  important  des  marchandises,  parce  qu'on  est 
encore  très  près  de  la  vie  nomade  et  que  l'Oriental  est  alors  plus 
commerçant  qu'agriculteur.  (Voir  les  développements.) 

5.  En  Occident  les  premières  agglomérations  se  constituent 
dans  les  villes  d'approvisionnement  pour  les  agriculteurs  du  voisi- 
nage '.  Parce  qu'en  Occident,  au  moyen  âge,  la  culture  prédomine; 
la  vie  rurale  l'emporte  :  chacun  tend  à  produire  sur  son  domaine 
tout  ce  dont  il  a  besoin;  il  vend  et  achète  le  moins  possible  ;  le 
commerce  est  réduit  et  les  marchandises  ne  circulent  plus.  La 
ville  d'étape  cosmopolite  est  donc  remplacée  par  une  pe- 
tite ville  destinée  seulement  à  approvisionner  les  agriculteurs  du 
voisinage  des  objets  qu'ils  ne  produisent  pas  sur  leurs  do- 
maines. 

6.  En  l'absence  de  grands  états  centralisés,  le  commerce  tend 
à  créer  le  type  de  la  cité  libre  et  indépendante  -.  Parce  que  le 
commerce  excite  entre  cités  voisines  des  intérêts  divergents 
qui  développent  la  rivalité. 

C'est  ainsi  que  le  commerce  a  donné  naissance  aux  villes 
libres  phéniciennes  et  grecques  dans  l'antiquité,  italiennes  et 
hanséatiques  au  moyen  âge. 

L'établissement  de  grands  États  centralisés  a  mis  fin.  dans 
l'époque  moderne,  à  cet  état  de  choses. 

T.  Les  villes  de  commerce  sont  impuissantes  à  constituer  des 
confédérations  durables  '.  Parce  que  leurs  intérêts  commerciaux 

1.  .Se.  soc,  IX,  519,  521  à  530. 

2.  La  Route,  l.  I,  liv.  III,  ch.  ii-,  les  types  phénicien  et  carthaginois,  ch.  iii;  le  type 
vénitien,  cii.  v;  le  type  grec,  t.  II,  liv.  III,  le  type  créé  en  Italie  par  les  villes  de  com- 
merce. —  Hist.  delà  form.parl.,  ch.  xxiii,  les  villes  hanséatiques.  —  Se.  soc,  XVII, 
488  :  fasc.  XXX,  93. 

3.  Se.  soc,  V.  275. 


1-44  RÉPERTOIRE   DES    RÉPERCUSSIONS   SOCIALES. 

sont  presque  toujours  divergents,  ou  le  deviennent  rapide- 
ment. De  là,  les  rivalités  célèbres  entre  les  Ailles  grecques  dans 
ranliquité  et  entre  les  villes  italiennes  au  moyen  Age. 

8.  Les  villes  libres  de  commerce^  appartenant  à  la  formation 
communautaire,  tendent  à  s'assurer  le  monopole  des  routes  et 
des  marchés  étrangers  ^  Parce  que  la  formation  communautaire 
ne  dresse  pas  à  la  libre  concurrence,  mais  prédispose  au  con- 
traire au  monopole  (Voir  rép.  5  de  la  corporation  .  Tel  fut  le  cas 
des  Phéniciens,  des  Grecs,  des  Vénitiens.  Les  guerres  qu'ils  en- 
treprenaient et  les  alliances  qu'ils  contractaient  n'avaient  pour 
but  que  de  leur  assurer  des  monopoles. 

9.  L'emploi  de  la  machine  à  vapeur  amène  l'agglomération 
des  ouvriers  dans  les  centres  urbains^-.  Par  suite  de  la  constitu- 
tion du  grand  atelier,  qui  exige  l'agglomération  du  personnel. 
C'est  ce  qui  explique  le  développement  extraordinaire  qu'ont 
pris  les  centres  urbains  à  notre  époque. 

10.  L'emploi  des  moteurs  hydrauliques,  ou  des  moteurs  mus  par 
l'électricité  favorise  l'exode  de  certaines  industries  hoi'S  des  villes^. 
Par  l'utilisation  de  la  «  houille  blanche  »  qui  se  trouve  dans  les 
pays  de  montagne  et,  par  conséquent,  loin  des  centres  urbains. 

11.  Les  issus  de  communautaires  tendent  à  subordonner  les 
campagnes  aux  villes,  au  point  de  vue  de  l'administration^. 
Parce  que  la  classe  supérieure  est  essentiellement  urbaine  en 
vertu  de  sa  formation  sociale  (Rép.  3).  C'est  le  régime  adminis- 
tratif romain  et  latin. 

12.  Les  issus  de  particularistes  tendent  à  séparer  complètement 
V administration  des  villes  et  celles  des  campagnes  '^.  Parce  que  la 
classe  supérieure,  originairement  rurale,  et  ayant  conservé  la 
tradition  de  la  résidence  rurale,  fournit  aux  campagnes  tous 
les  éléments  d'une  administration  indépendante.  C'est  le  régime 
du  moyen  âge  féodal  et  actuellement  des  pays  Scandinaves  et 
anglo-saxons. 

1.  .Se.  soc,  fdSC.  XX.\,  82  ;  XXVIII,   196,  208,  273. 

2.  .Se.  soc,  X.WI,  393. 

3.  0.  £.,  VI,   62. 

4.  Hial.  de  la  form.  port. 

5.  .Se  soc,  fasc.  XXi,  277.  —  0.  E.,1I1,  309.  —  Citosl.  de  l'Angl.,  liv.  VllI. 


LES    ASSOCIATIONS    FORCÉES. '  1  io 

Lots  de  la  cité.  —  1.  La  formation  sociale  influe  sur  ladite 
et  son  organisation  (Rép.  3,  'i-,  5,  6,  11,  12). 

2.  Les  cités  commerciales  tendent  à  vivre  indépendantes  et 
isolées  (Rép.  6  et  7). 

3.  Les  inventions  industrielles  modifient  la  répartition  de  la 
population  (Rép.  9  et  10). 

i.  La    naissance  des  cités  est  due  au   travail  de  fabrication 
au  développement  des  transports  et  au  commerce  (Rép.  1,  V,  5). 


IV.   LE   PAYS. 

1.  Des  conditions  communes  de  Lieu  et  de  Travail  détermiiient 
la  division  géographique  naturelle  nommée  le  «  Paijs  »'.  Le 
((  Pays  »  forme  une  unité  sociale  à  cause  des  conditions  com- 
munes déterminées  par  le  Lieu  et  le  Travail  dominant.  Il  n'est 
donc  pas  créé  par  l'homme,  mais  par  la  nature. 


V.     —     LA    PROVINCE. 

1.  La  féodalité  territoriale  constitua  la  vie  provinciale-. 
Parce  qu'elle  établit,  non  de  grandes  nations,  mais  des  organi- 
sations locales;  elle  a  divisé  l'Occident  en  menus  morceaux.  Au- 
tant de  seigneuries,  autant  de  petits  États. 

Ce  morcellement  féodal  vint  de  ce  que  les  grands  proprié- 
taires se  llxèrent  sur  leurs  domaines  et  que  la  classe  supérieure 
se  trouva  ainsi  ramenée  de  la  ville  (époque  romaine)  à  la  cam- 
pagne (époque  du  moyen  âge) .  Des  grands  propriétaires  furent 
les  organisateurs  et  les  chefs  de  la  vie  provinciale.  Même,  pen- 
dant plusieurs  siècles,  la  vie  provinciale  existe  seule.  Le  pou- 
voir central  apparaît  à  peine;  il  est  incapable  de  s'organiser  puis- 
samment. 

1.  .Se.  soc.  Voir  les  nombreuses  inonog.  de  Pays;  et  .\XI[,  339;  XXXIll,  348; 
fasc.  XXVIII,  8. 

2.  Se.  SOC,  V,  140,  283. 

10 


140  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCL'SSIONS    SOCIALES. 

2.  Les  grands  propr^iétaircs  ruraux,  lorsqu'ils  résident  sur  leurs 
terres,  constituent  l'aristocratie  territoriale  dans  la  Province^. 
Parce  que  les  intérêts  provinciaux  sont  trop  compliqués 
pour  être  gérés  par  les  paysans  et  trop  éloignés  du  Pouvoir 
central  pour  être  gérés  directement,  par  lui. 

C'est  ce  qui  explique  la  constitution  de  l'aristocratie  provin- 
ciale, dans  l'Occident  dès  le  commencement  du  moyen  âge. 

3.  Les  pays  qui  ne  produisent  que  la  jietite  proj^riété  ne  cons- 
tituent pas  d' aristocratie  territoriale  '.  C'est  la  contre  épreuve 
de  la  répercussion  précédente. 

4.  Les  issus  de  patriarcaux  ne  constituent  pas  le  type  de  l'aris- 
tocratie '•''.  Parce  que  la  formation  patriarcale  ne  produit  pas 
une  hiérarchie  entre  les  familles.  Les  incapables  et  les  impré- 
voyants sont  absorbés  par  les  communautés  familiales  et  ne  se 
constituent  pas  en  dehors  d'elles  et  au-dessous.  Et  ces  diverses 
communautés  sont  égales  entre  elles  et  non  hiérarchisées. 
C'est  ce  qui  explique  l'absence  d'aristocratie  dans  la  plus  g-rande 
partie  de  l'Orient. 

VI.  —  l'kïat. 


I.  —  Répercussions  sur  les  circonscriptions  et  ses  divisions. 
[Aucune  réjyercussion  enregistrée .) 

ï[     —   RÉPERCUSSIONS    SUR    LES    BIENS   ET    INTÉRÊTS  NATIONAUX  I 

1.  Domaine.  —  i.  La  nécessité  des  travaux  hydrauliques 
compliqués  et  coûteux  a  amené  la  constitution  collectiviste  de  F  Etat 
égyptien  dans  Vantiquité  4.  Ces  travaux  hydrauliques  étaient 
causés  par  la  nécessité  de  régler  les  inondations  du  Nil  en  vue  de 
l'irrigation  des  terres. 

La  culture,  fondée  sur  une  irrigation  générale,  avec  tout  un 

1.  .se.  soc,  VII,  n.—  Const.  del'An(jl.,\\\.\\.  —  His(.de  la  form.part..,'^diS%\m.' 

2.  .se.  soc,  XXII,  20;  fasc.  XVII,  70;  fasc.  XIX,  XX.  XXI. 

3.  .se   SOC,  II,  279. 

h.  se.  soc,  IX,  223,  224;  563,  5Gi;  fasc.  XXX,  70. 


Li:S   ASSOCIATIONS   FORCÉES.  147 

système  de    digues  et  canaux,  exigeait  un  grand  patron  dispo- 
sant de   capitaux  considérables. 

Ce  fut  l'origine  du  Pharaon  à  la  fois  patron  du  travail  et  sou- 
verain. 

2.  La  souveraineté  des  propriétaires  francs  sur  leurs  domaines 
réduisit  à  d'étroites  limites  les  attributions  du  pouvoir  central 
au  moyen  âge  '.  Cette  répercussion  montre  bien  comment  le 
développement  plus  ou  moins  grand  de  la  vie  publique  est  dé- 
terminé par  les  conditions  d'organisation  de  la  vie  privée. 
Ici,  les  souverainetés  constituées  dans  la  vie  privée  dimi- 
nuent d'autant  plus  la  souveraineté  des  pouvoirs  publics.  Par- 
ce que  les  grands  propriétaires  sont  assez  forts  pour  organiser 
eux-mêmes  sur  leurs  terres,  la  police,  la  justice,  l'impôt,  la 
voirie  et  le  service  militaire. 

2.  Affaires  intérieures.  —  3.  V emploi  du  bois  dans  les  forges 
et  fonderies  détermine  souvent  la  réglementation  du  travail  par 
VÉtat'.  Pour  empêcher  la  destruction  des  forêts.  En  eli'et,  le 
déboisement  peut  devenir  un  danger  public.  Il  est  à  craindre 
lorsque  le  propriétaire  n'est  pas  doué  d'un  grand  esprit  de  pré- 
voyance. 

4.  Le  grand  domaine  rural  développe  l'aptitude  au  gouverne- 
ment''. Parce  qu'il  habitue  à  gérer  des  intérêts  variés  et  com- 
plexes et  un  personnel  nombreux.  Il  a  une  action  plus  efficace 
que  la  grande  industrie  parce  que  le  grand  propriétaire  gouverne 
la  vie  des  paysans  plus  complètement  que  le  grand  patron  ne 
gouverne  la  vie  de  l'ouvrier.  ' 

Cette  répercussion  explique  le  gouvernement  exercé  au  moyen 
âge  par  les  grands  propriétaires. 

Elle  explique  aussi  comment  les  grands  domaines  de  la  Vir- 
ginie fournirent  les  principaux  chefs  de  l'Indépendance  améri- 
caine.  Ils  tinrent  lieu  de  noblesse  à  la  eentrv  coloniale.  C'est 


1.  Hisl.  delà  form.  port.,    vh.  \iii.  —  .Se.  soc.  XXXI.  4i5. 

2.  Se.  soc.,  fasc.  XXIV,  51  ;  XXV.  58.  —0.  E.,  III.  47,  48,  101,  125,  130,  132  ;  IV, 
3,  30,  69.  —0.  M.,  III,   440. 

3.  Se.  soc,  XXXV,  115. —  Uisl.de  la  form.  part.,  ch.  \.  —La  Roule.  I,    liv.    111, 

cil.   VI. 


148  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

également  sur  ses  domaines  que  le  Romain  acquit  son  extraor- 
dinaire aptitude  au  gouvernement. 

5.  Le  développement  du  grand  atelier  provoque  rétablisse- 
ment de  législations  protectrices  de  la  classe  ouvrière  ^  Pour 
apaiser  les  conflits  violents,  qui  se  produisent  dans  les  grandes 
agglomérations  ouvrières,  entre  patrons  et  ouvriers,  et  qui  trou- 
blent Tordre  public. 

6.  La  puissance  de  la  vie  privée  lignite  V action  des  pouvoirs 
publics'^.  Parce  que  la  vie  privée  et  l'autorité  publique  sont 
deux  éléments  sociaux  complémentaires  :  chacune  perd  tout  ce 
que  l'autre  gagne. 

7.  L'insuffisance  croissante  du  patronage  amène  l'interven- 
tion croissante  de  l'État^'.  Parce  que  le  patron  joue,  dans  la 
vie  privée,  le  rôle  de  l'État  dans  la  vie  publique.  Lorsque  les 
faibles  et  les  incapables  ne  sont  plus  soutenus  par  les  patrons 
du  travail,  l'État  tend  à  intervenir  pour  les  soutenir  par  les 
moyens  artificiels  dont  il  dispose,  afin  de  maintenir  Tordre,  la 
paix  et  la  sécurité. 

3.  Affaires  extérieures.  —  %.  La  proximité  de  montagnards 
et  d'habitants  de  la  plaine  favorise  l organisation  de  groupe- 
ments militaires'^.  Le  phénomène  se  manifeste  en  l'absence 
de  pouvoirs  publics  assez  forts  pour  maintenir  Tordre.  Dans 
ce  cas,  les  montagnards  plus  rudes  et  plus  guerriers  fournissent 
des  chefs  militaires  qui  recrutent  et  encadrent  les  habitants  de 
la  plaine.  C'est  ainsi  que  s'est  constitué,  dans  le  bassin  de  la 
Méditerranée,  la  domination  du  «  roi  de  la  montagne  »  et  du 
brigand  du  maquis. 

9.  La  neutralité  de  certains  peuples  vient  de  ce  qiCils  ne 
peuvent  ni  envahir,  ni  être  facilement  envahis  '^.  Tel  est,  par 
exemple,  le  cas  de  la  Suisse,  trop  faible  pour  envahir  et  trop 

1.  .Se.  soc,  VI,  538  à  540. 

2.  se.  soc,  fasc.  XXIII,  XXIV,  88;  XXX.  99.  —  0.  E.,\l,  325,  326.  —  O.  M.,  III, 
177. 

3.  Se.  soc,  II,  401;  XXV,  179,  18i;  fasc.  XXII,  76;  XXX,  50  à  52;  XXH.  BuU.,  37. 
—  0.  t.,  111,37.  —  O.  M.,  1^  sér.,  II,  422.  424. 

4.  .Se.  soc,  fasc.  XXII,  52:  XXVIII,  passim. 

5.  .SY-.  sov.,  VIII,   110. 


LES   ASSOCIATIONS    FORCÉES.  149 

montagneuse   pour  être  facilement   envahie.    Dans  ce   cas,  on 
peut  dire  que  la  neutralité  est  naturelle. 

10.  La  chasse  est,  pour  les  sauvages,  une  préparation  natu- 
relle à  la  guerre^.  Parce  qu'elle  habitue  à  manier  les  armes 
et  à  combattre  pour  défendre  ses  territoires  de  chasse,  ou  pour 
envahir  ceux  des  voisins. 

11.  V exploitation  de  la  houille  tend  à  donner  la  prédomi- 
nance aux  peuples  à  tendances  pacifiques  -.  Parce  qu'elle  dé- 
veloppe l'industrie ,  le  commerce  et  les  transports  qui  font 
sentir  davantage  le  besoin  de  la  paix,  et  qu'en  mettant  les  peu- 
ples en  communication  constante,  elle  les  porte  davantage  à 
envisager  et  à  garantir  leurs  intérêts  communs.  Ainsi  tend  à 
s'établir  une  politique  mondiale. 

12.  Les  peuples  commerçants  conduisent  les  guerres  comme 
une  affaire'^ .  1°  L'argent  nécessaire  est  aussitôt  avancé,  parce 
qu'on  en  a,  et  que  le  commerçant  est  habitué  à  procéder  ainsi 
dans  les  affaires;  2°  l'exécution  est  rapide,  parce  que  c'est  en 
devançant  ses  concurrents  qu'on  réussit  dans  les  affaires  ^.  En 
cas  (l'insuccès,  on  arrête  les  frais  au  plus  tôt,  parce  qu'un  com- 
merçant ne  met  pas  son  honneur  à  poursuivre  une  mauvaise 
affaire,  mais  à  liquider.  Les  types  principaux  du  genre  sont  les 
Phéniciens,  les  Carthaginois,  les  Vénitiens,  les  Anglais. 

13.  La  tendance  des  peuples  commerçants  à  s^ assurer  le  mo- 
nopole de  certaines  routes  commerciales  est  une  source  de 
guerre'^.  Ce  fut  le  cas  pour  les  Phéniciens-Carthaginois,  pour 
les  Cités  grecques,  pour  les  Vénitiens,  pour  les  Caravaniers  des 
Déserts,  parfois  pour  les  Anglais.  Mais,  chez  ces  derniers,  cette 
tendance  est  atténuée  par  les  influences  de  la  colonisation  agri- 
cole. 

li.  Le  régime  du  clan  développe  l'état  de  guerre^'.  Parles 
rivalités  qu'il  suscite  et  qu'il  entretient  puisque  les  clans  luttent 
constamment  pour  la  possession  et  l'exploitation  du  Pouvoir. 

1.  .Se.  soc,  fasc.  XVII,  32.  —  soc.  afric,  182. 

2.  .Se.  soc,  XI,  2î)l  et  suiv.  ;  XXXIV,  6. 

3.  Se  soc,  XXllI,  390.  —  La  Roule,  I.  liv.  ill,  cii.  ii.  m. 

4.  Se  soc,  fasc.  XXII,  4i.  54. 

5.  .Se.  soc,  fasc.  XXVm,46.  —  Soc.  afric,  223. 


150  RKI'ERÏOIHK    DES   RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

15.  Le  type  du  grand  pouvoir  public  autoritaire  développe 
la  guerre"^.  Parce  que  ce  pouvoir  est  mieux  outillé  pour  faire 
la  guerre  ;  parce  qu'il  dispose  d'une  armée  nombreuse  ;  il  est 
dès  lors,  plus  porté  à  la  faire  ;  il  y  est  souvent  entraîné  par 
ambition  dynastique  ou  pour  chercher  une  diversion  aux  dif- 
ficultés intérieures;  enfin  il  nost  pas  arrêté  par  la  volonté  du 
pays,  comprimée  par  ce  régime  autoritaire.  Ce  type  a  été  à 
son  apogée,  en  Espagne  avec  Philippe  II,  en  France  avec 
Louis  XIV  et  Napoléon,  en  Allemagne  avec  Guillaume.  La  mo- 
narchie anglo-saxonne  représente  le  type  contraire. 

III.  —  Répercussions  sur  le  service  de  la  paix  publique  : 

1.  Justice,  —  16.  La  formation  patriarcale  porte  à  consi- 
dérer la  famille  comme  solidairement  responsable  devant  la  loi 
des  actes  de  tous  ses  membres  -.  Parce  que  le  groupe  prédo- 
mine sur  l'individu  et  que  celui-ci  nest  pas  encore  détaché  de 
la  communauté  familiale.  Ce  cas  est  particulièrement  remar- 
quable en  Chine,  et  dans  tout  l'Orient. 

2.  Police  centrale.  — (Aucune  répercussion  enregistrée). 

3.  Force  armée.  —  1".  V origine  montagnarde  explique  les 
traits  caractéristiques  du  guerrier  homérique 'K  Elle  explique 
la  division  en  petits  groupes,  le  défaut  de  cohésion,  la  vie  de 
pillage,  etc.  (Voir  la  démonstration.) 

18.  Les  pays  montagneux  ne  sont  pas  favorables  à  la  consti- 
tution d'une  cavalerie  nombreuse'\  Parce  que  le  cheval  y  ma- 
nœuvre plus  difficilement  que  le  fantassin. 

19.  L'art  pastoral  nomade  crée  le  type  complet  de  la  nation 
armée  et  de  la  nation  en  marche  ■'.  Parce  que  le  monde  peut  se 
déplacer  sans  avoir  rien  à  modifier  aux  habitudes  de  la  vie  or- 
dinaire, puisque  tout  est  mobile,  môme  l'habitation. 

C'est  ce  qui  explique  la  nature  des  invasions  nomades,  for- 

1.  .Se.  .soc,  XI,  283  à  304:  fasc.  XXII,  o.j;  XXVIII.  Gû.  —  A-t-o a  intérêt  à  s'em- 
parer du  pouvoir  y  ch.  viii. 

2.  0.  M..  IV,  121. 

;{.  Se    soc,  XIV,  345. 

4.  .se.  soc,  fasc.  X.XVIII,  260,  281. 

5.  La  Route,  1,  liv.  1,  cli.  ii. 


LES   ASSOCIATIONS    FORCÉES.  lol 

niées  (le  peuples  entiers,  y  compris  les  femmes,  les  enfants  et 
les  vieillards. 

Ces  armées  présentent  trois  éléments  de  force  :  1"  Elles  sont 
formées  de  multitudes  innombrables;  2"  Elles  n'ont  pas  besoin 
d'intendance,  puisqu'elles  ont  la  ressource  de  leurs  troupeaux; 
3°  Elles  évitent  facilement  les  conséquences  de  la  défaite  par  la 
fuite,  toujours  facile  pour  des  nomades. 

20.  L'art  pastoral  nomade  fait  prédominer  la  cavalerie  sur 
l'infanterie  •.  Parce  que  le  nomade  dispose  d'animaux  de  bâts  en 
abondance  et  qu'il  est  essentiellement  un  cavalier. 

21.  Le  passage  de  la  vie  nomade  à  la  vie  sédentaire  fait  pré- 
dominer l'infanterie  sur  la  cavalerie''-.  Par  la  raison  inverse. 

22.  La  substitution  de  l infanterie  à  la  cavalerie  restreint  l'é- 
teyidue  des  expéditions  de  guerre'^.  Parce  qu'on  se  transporte  à 
pied.  Parce  que  la  guerre  à' occupation  remplace  la  guerre  d'in- 
vasion, puisque  l'armée  est  composée  d'hommes  seuls  et  non 
de  familles.  Parce  qu'on  ne  peut  pas  se  retirer  indéfiniment 
devant  l'ennemi,  selon  le  système  des  nomades,  il  faut  donc  avoir 
des  lieux  de  refuge  et  se  tenir  à  leur  portée. 

23.  La  culture  intense  fait  de  la  guerre  un  moyen  de  se  créer 
au  dehors  des  établissements  agricoles  \  Cette  répercussion  a 
une  portée  sociale  énorme.  Elle  a  expliqué  le  procédé  des  peu- 
ples colonisateurs  qui  se  sont  répandus  au  loin  pour  s'y  fixer  • 
définitivement.  C'est  le  cas  des  paysans  Romains,  qui  ont  créé 
le  monde  romain;  des  paysans  Francs,  qui  ont  créé  la  France; 
des  paysans  Anglo-Saxons,  qui  ont  créé  les  Etats-Unis,  le  Canada 
et  l'immense  domaine  colonial  de  l'Angleterre.  Comparez  avec 
le  domaine  et  la  domination  éphémère  des  commerçants  phéni- 
ciens, grecs,  vénitiens,  portugais,  et  des  guerriers  espagnols, 
qui  n'ont  pu  se  fixer  nulle  part.  On  ne  s'implante  définitivement 
que  par  la  charrue. 

2i.  Les  mines  d'or  exploitées  administrativement  portent  les 


1.  La  Route,  I,  liv.  I.  th.  ii. 

2.  .Se.  soc.  XI,  486.  —  La  Route,  II,  liv.  IV,  cii.  m. 
à.  La  Roule,  I,  liv.  IV,  ch.  m. 

-i.   Hist.  de  la  form.  part. ,  ch.  xii.  —  Im  Roule,  I,  liv.  II .  liv.  V,  ch.  i  et  ii. 


152  RÉPERTOIRE    DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

souverains  à  se  lance)'  dans  des  entreprises  ruineuses  K  Parce 
qu'elles  fournissent  au  souverain  des  ressources  financières  qui 
le  détournent  des  sources  de  richesse  dural>Ie,  et  qui  désorga- 
sent  les  classes  supérieures. 

L'Espagne,  par  exemple,  en  fit  l'expérience  avec  les  mines 
d'or  du  Pérou  et  du  Mexique  qui  étaient  exploitées  administra- 
tivement. 

25.  Le  petit  nombre  des  combattants  aur/mente  l'importance 
de  la  valeur  individuelle  ~.  Parce  que  quelques  guerriers  peu- 
vent décider  de  la  victoire.  Aussi  a-t-on  soin  de  les  protéger  par 
une  armure.  C'est  ce  qui  a  développé  par  exemple  la  valeur  in- 
dividuelle du  soldat  grec,  dans  l'antiquité  et  du  chevalier,  au 
moyen  âge,  car  alors  les  armées  ne  comptaient  qu'un  petit  nom- 
bre de  combattants. 

L'armure  se  réduit  à  mesure  que  le  nombre  des  combattants 
augmente,  parce  qu'on  attache  alors  moins  d'importance  à  la 
vie  du  solfiât  et  à  sa  valeur  individuelle. 

26.  Les  Etats  constitués  par  une  ville  de  commerce  créent  le 
type  de  l'armée  de  mercenaires  '^.  Ainsi  Carthage,  Venise,  etc. 
Parce  que  la  population  n'est  pas  assez  nombreuse  pour  fournir 
une  armée  importante,  tandis  qu'elle  est  assez  riche  pour  sou- 
doyer des  soldats. 

D'ailleurs  le  commerce  ne  développe  pas  les  aptitudes  et  les 
goûts  militaires  et  ne  permet  pas  de  s'absenter.  Aussi,  lorsque  le 
commerce  prédomina  dans  les  cités  grecques  de  l'antiquité, 
elles  évoluèrent  vers  l'armée  de  mercenaires,  à  l'exception  de 
Sparte,  qui,  précisément,  n'était  pas  une  cité  commerçante. 

27.  Le  passage  et  le  séjour  au  milieu  de  populations  étran- 
gères et  hostiles  fortifient  l'organisation  militaire  et  l'autorité 
des  chefs''.  Par  la  nécessité  de  se  défendre. 

C'est  le  cas  de  Sparte,  par  exemple.  Les  Spartiates  n'ont 
pu  dominer  une  nombreuse  population  de  vaincus  qu'en  pous- 

1.  .ST.  .sor.,  VI,  408  à  473. 

2.  Se.  soc,  XXXII,  108:  fasc.  XXXlIf,  XXIX,  40.  47,  107.  222,  259.  —  Hisl.  de  la 
Jorm.,  part.,  cii.  xx. 

3.  La  Roule,  liv.  Ilf,  cli.  ii,  m.  —  Se.  soe.,  XVIII,  391;  fasc.  XXVIII,  246,  264. 

4.  Se.  soe.,  XIV,  335;  fasc.  XXVIII,  94.  —  Soe.  afrie.,   115. 


LES    ASSOCIATIONS    FOIiCÉES.  153 

sant  au  dernier  degré  leur  org-anisation  militaire  antérieure. 

En  Afrique,  la  nécessité  d'une  longue  migration  à  travers  des 
peuplades  hostiles,  a  développé  à  un  haut  degré,  chez  les  Ca- 
fres,  l'organisation  militaire  et  l'autorité  des  chefs  ou  «  capi- 
taines »,  etc. 

28.  Les  issus  de  pasteurs  sont  obligés  â' emprunter  au  dehors  V or- 
ganisme militaire  de  r infanterie  ^  Parce  que  la  steppe  ne  pro- 
duitque  le  type  du  cavalier.  Tel  fut  le  cas  des  Turcs,  qui  durent 
organiser  le  corps  des  Janissaires  avec  des  éléments  étrangers; 
cette  organisation  fut  nécessairement  violente  et  artificielle. 

IV.  —   Impositions   et  contraintes  {aucune  répercussion). 

V.  —  Participants.  —  29.  La  formation  particulariste  éloigne 
de  la  vie  publique-.  Parce  que  cette  formation  prédispose  à  réus- 
sir dans  les  professions  usuelles  et  que,  d'autre  part,  la  vie  pu- 
blique est  très  limitée,  par  suite  de  la  prédominance  du  particu- 
lier et  de  la  vie  privée.  On  peut  observer  ce  phénomène  en 
Norvège,  en  P>ance,  sous  le  régime  de  la  Féodalité  territoriale, 
en  Angleterre,  avec  le  self-government,  aux  Etats-Unis,  où  les 
situations  politiques  sont  surtout  occupées  par  des  Irlandais  et 
autres  types  non  saxonnisés,  etc.  De  là,  aux  États-Unis,  l'ancien 
usage  de  réprimer  les  abus  trop  criants  par  une  intervention 
violente  et  momentanée  des  citoyens  (loi  de  Lynch). 

30.  Les  issus  de  communautaires  font  dériver  la  loi  de  prin- 
cipes à  prioriK  Par  l'habitude  de  procéder  toujours  par  con- 
trainte et  par  voie  d'autorité,  au  nom  de  la  communauté  souve- 
raine, en  face  des  particuliers  subordonnés  et  soumis.  Exemple  : 
le  code  de  Napoléon  fait  tout  d'une  pièce. 

31..  L«  formation  particulariste  fait  dériver  la  loi  de  la  cou- 
tume''. Parce  qu'ici  l'autorité  dérive  du  particulier  et  que  celui- 
ci  crée  lui-même  la  coutume,  qui  peu  à  peu  devient  la  loi. 

1.  SCSOC,  I,  477;  XVII,   ii  à  50. 

2.  .ST.  soc,  XXXII,  .{05. 

3.  Se.  soc.  Classification.  Voir  les  renvois  des  sociélé.«  de  ce  type.  —  o.  M.,  2'  sér., 
H,  427. 

4.  Ilisl.  de  la  forin.  i)art.,  passim.  —  Se.  soc,  XXIII.  —  O.  /■.'.,  VI,  324. 


154  RÉPERTOIRE   DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

Exemple  :  la  loi  anglaise  formée  peu  à  peu  par  la  coutume. 
Doù  rinfluence  moins  grande  du  légiste. 

32.  Vétat  social  fait  vaîncr  les  éléments  de  la  représentation 
nationale^.  Ainsi  dans  les  pays  pauvres,  en  Norvège,  en  Suisse, 
etc.,  les  représentants  se  recrutent  parmi  les  petites  gens. 

En  Angleterre,  les  professions  usuelles  fournissent  la  majorité 
des  représentants;  en  France,  ce  sont  les  lettrés,  les  légistes, 
les  fonctionnaires,  etc.,  etc. 

VI.  —  Répercussions  sur  les  autorités  et  .\gents  : 
1 .  Le  Souverain.  —  Le  Lieu  peut  exercer  sur  les  pouvoirs  pu- 
blics une  action  déterminée. 
Deux  exemples  : 

33.  L'isolement  des  familles  réduit  l'action  des  pouvoirs  pu- 
blics-. Les  pouvoirs  publics  ont  essentiellement  pour  objet  de 
faire  régner  l'ordre  et  de  maintenir  la  paix  entre  les  familles. 
Cette  nécessité  est  d'autant  moins  uriiente  que  les  familles  sont 
plus  isolées  les  unes  des  autres,  parce  qu'alors  les  causes  de 
conflits  sont  plus  rares.  Le  fait  se  produit  généralement  dans 
les  pays  de  montagnes,  où  les  groupes  d'habitants  sont  isolés 
les  uns  des  autres  par  suite  du  relief  du  sol  :  les  cas  d'inter- 
vention du  pouvoir  central  sont  alors  plus  rares,  comme  en 
Suisse,  en  Norvège,  etc. 

34.  La  pauvreté  du  sol  réduit  l'action  des  pouvoirs  publics'^ 
Parce  que  les  intérêts  sont  plus  simples,  à  cause  du  faible  dé- 
veloppement de   la  richesse  et  que  le  grand  atelier  agricole, 
ou  industriel  ne  se  développe  pas.  Voici  quelques  répercussions 
provenant  du  Travail. 

35.  Vart  pastoral  nomade  s'oppose  à  la  constitution  des  pou- 
voirs publics''.  Parce  que  la  vie  nomade,  empochant  tout  con- 
tact permanent  entre  les  familles,  il  ne  peut  se  constituer  d'or- 
ganismes sociaux  au-dessus  du  groupement  familial.  C'est  donc 
le  chef  de  la  communauté  familiale  ou  patriarcale,  qui  remplit 

I.  .Se.  soc,  VII,  6;  XI,   189:  lasc.  XXIII,  196.  —  Anglo-Sa.ions,  liv.  III,  th.  i. 

2.  Se.  soc,  VIII,  118,  119;  XI,  G'i  à  (J9  :  XXX.  .MT  ;  fasc.  XXI,  210,  300,  513,  515. 

3.  Se.  soc,  VIII,  118,    119;  X,  65  à  09. 

i.  Se.  soc,  I,  129  ;  XVI,  188.  —  La  lioutc,  I,  62  et  suiv. 


LES   ASSOCIATIONS    FORCÉKS.  I.')5 

les  fonctions  du  souverain  vis-à-vis  des  membres  de  sa  commu- 
nauté. 

;îG.  La  chasse  au  gros  gibier  détermine  chez  les  sauvages 
r autorité  absolue  d'un  chcfK  Ce  chef  est  nécessaire  pour  di- 
riger les  expéditions  de  chasse  et  pour  organiser  le  partage  du 
giJjier.  Il  est  absolu  parce  qu'il  doit  sa  situation  uniquement  à 
saforce,  à  son  habileté,  à  son  adresse  et  à  la  crainte  qu'il  inspire. 
11  ne  peut  donc  se  maintenir  contre  ses  concurrents  qu'en  s'im- 
posant  par  la  force. 

37.  Le  montagnard  grec  descendant  dans  la  vallée  pour  se 
superposer  à  V  agriculteur,  donne  le  type  du  «  basileus  »  ou  roi'. 
La  montagne  grecque  sert  de  refuge  aux  bannis  de  la  vallée  et 
les  transforme  en  guerriers  et  en  bandits.  Ils  acquièrent  ainsi 
la  force  nécessaire  pour  établir  leur  domination  dans  la  vallée. 
Telle  est  l'origine  des  petits  chefs  de  la  Grèce  ancienne,  si  cé- 
lèbres dans  l'Histoire.  [\o\v  la  démonstration.) 

38.  La  culture  de  la  banane  développe,  en  Afrique,  l'auto- 
rité des  chefs^\  Pour  repousser  les  envahisseurs  qui  convoitent 
ces  pays  très  fertiles  et  parce  qu'il  est  nécessaire  de  défendre 
constamment  la  récolte  toujours  pendante  aux  arbres.  Cette  ré- 
percussion est  bien  caractérisée  dans  lOu-Ganda  et  chez  les 
Mombouttouts. 

Voici  maintenant  deux  répercussions  provenant  de  la  Pro- 
priété : 

39.  La  puissance  nationale  qui  repose  essentiellement  sur  le 
prestige  personnel  des  chefs  va  en  déclinant  '*.  Parce  que  c'est 
un  fondement  peu  solide  et  très  mobile.  On  est  porté  à  aban- 
donner le  chef  devenu  vieux,  ou  moins  capable,  ou  dont  le 
prestige  baisse,  ou  quand  il  vous  assure  moins  de  profits.  On 
ne  se  rallie  pas  à  son  fils,  parce  que  les  qualités  personnelles, 
le  prestige,  se  transmettent  rarement.  Ainsi  s'explique  l'aban- 
don  des  successeurs  d'Attila,  de  Gcngiskhan,  de  Tamerlan  (>t 


1.  Soc.  afric,  180,  182.  —  fM  Roule,  I,  liv.  I.  ch.  iv. 

2.  .Se.  soc,  fasc.  XWIII,  40,  41.  —  La  Roule,  I,  liv.  III,  cli.  v. 

3.  Soc.  afric,  !i7,  98.  218. 
i.  Se.  .sor.,XVl,  343. 


lo6  RÉPERTOIKi:   DES    RÉPERCUSSIONS   SOCTALES. 

leur  impuissance  à  fonder  des  empires  durables.  La  puissance 
d'Alexandre  qui  s'évanouit  avec  lui,  et  celle  de  Napoléon  qui 
sévanouit  avant  lui,  en  sont  encore  des  exemples  célèbres; 
toutes  leurs  victoires  n'ont  pu  empêcher  cette  loi  d'agir.  Les 
exemples  de  ce  genre  sont  innombrables  dans  l'histoire. 

40.  La  puissance  nationale  qui  repose  sio'  la  possessio7i  du 
sol  et  SU)'  r organisation  progressive  des  terres  va  en  s'affer- 
missant  i.  Parce  qu'elle  tient  à  encadrer  de  plus  en  plus  la  po- 
pulation, en  aflermissant  et  en  développant  constamment  la 
hiérarchie  territoriale,  afin  de  tenir  de  plus  en  plus  les  gens 
par  la  terre. 

Ici,  la  puissance  n'est  pas  fondée  sur  une  hiérarchie  de  gens 
mais  sur  une  hiérarchie  territoriale.  L'homme,  la  famille  sont 
encadrés  solidement  par  le  domaine.  C'est  la  possession  du  sol 
qui  donne  le  pouvoir.  On  tient  les  hommes  par  la  terre  et  non 
plus  la  terre  par  les  hommes.  Si  l'on  perd  la  terre,  on  perd  le 
pouvoir.  C'est  l'histoire  des  Mérovingiens  et  des  Carolingiens, 
c[ui  sont  tombés  pour  avoir  distribué  leurs  domaines  en  «  bé- 
néfices »  à  leurs  leudes;  c'est  l'histoire  des  Capétiens,  qui  sont 
devenus  de  plus  en  plus  forts,  en  agrandissant  sans  cesse  leurs 
domaines  de  famille  et  en  devenant  les  plus  grands  proprié- 
taires de  la  France. 

Des  Biens  mobiliers  : 

il.  Le  commerce  de  V ivoire  développe  la  puissance  des  chefs 
en  Afrique  ~.  Parce  qu'il  augmente  leur  richesse  et,  par  con- 
séquent, leur  importance.  Ensuite,  parce  qu'il  exige  l'organisa- 
tion d'une  armée  de  porteurs  et  qu'il  fournit  le  moyen  de  la 
recruter  et  de  l'entretenir. 

De  la  Famille  : 

42.  La  formation  patriarcale  imprime  aux  pouvoirs  publics 
les  caractères  de  la  pateimité  3.  Parce  que  dans  la  famille  pa- 
triarcale pure  l'autorité  publique  se  confond  avec  l'autorité  du 
patriarche  et  ([u'elle  s'y  rattache  encore  après  s'en  être  dégagée. 

1.  .se.  soc,  XVI,  343;  XWf,  4',t5. 

2.  .soc.  afric,  183. 

3.  .se.  soc.  11,  266  à  268;  X,  256;  XXIII.  20i,  266,  3UU. 


LES    ASSOCIATIONS    FORCKKS.  loT 

C'est  ainsi  que  le  paysan  appelle  le  tsar  «  petit  père  »  et  consi- 
dère son  pouvoir  comme  une  paternité  supérieure,  comme  une 
sorte  de  patriarche  suprême. 

IpS.  La  formation  particulariste  limite  l'intervention  des  pou- 
voirs publics  à  ce  qui  ne  peut  être  fait  par  l'initiative  privre  '. 
Parce  que  cette  formation  sociale  développe  au  plus  haut  de- 
gré rinitiative  du  particulier  et  amène  à  considérer  que  l'État 
est  institué  pour  le  particulier  et  non  le  particulier  pour  l'État. 

44.  La  famille  instable  développe  l'intervention  arbitraire  des 
pouvoirs  publics  ~.  Parce  quelle  ne  peut  opposer  ni  la  résis- 
tance d'un  groupement  solide,  ni  la  résistance  d'individus 
dressés  à  l'initiative.  Le  cas  est  particulièrement  accusé  dans  la 
famille  instable  sauvage  des  chasseurs  qui  sont  livrés  sans  dé- 
fense à  l'arbitraire  absolu  des  chefs. 

Du  Patronage  : 

45.  Lorsqu'un  chef  d'Etat  exerce  en  même  temps  les  fonctions 
de  patron  du  travail,  il  domine  à  la  fois  la  vie  privée  et  la  vie 
publique  -^  Ce  fut,  par  exemple,  le  cas  des  Pharaons,  organisa- 
teurs de  l'irrigation,  propriétaires  suprêmes  et  grands  patrons 
du  travail. 

Du  Commerce  : 

46.  Les  pouvoirs  publics  fondés  sur  le  commerce  sont  néces- 
sairement peu  stables'^.  Parce  que  le  commerce  est,  par  sa  nature, 
essentiellement  instable.  Il  se  déplace,  s'active,  Ou  se  ralentit, 
.sous  l'empire  de  mille  circonstances  diverses  et  imprévues.  Cette 
instabilité  est  particulièrement  manifeste  dans  l'histoire  des 
villes  phéniciennes  et  carthaginoises,  grecques,  vénitiennes,  etc. 

47.  Les  villes  libres  de  commerce  ne  peuvent  constituer 
qu'une  autorité  soupçonneuse  et  despotique-'.  Parce  qu'elles  ne 
produisent  qu'une  classe  supérieure  instable,  à  cause  du  ca- 
ractère aléatoire  du  commerce. 

La  domination  exercée  par  cette  classe,  ne  reposant  que  sur 

1.  .Se.  soc.  XWr.  42,  44,  240;  XXXII,  303,  —  Uisl.  de  la  fonn.  yjfl/7.,  passim. 

2.  Se.  soc,  XXII,  31.  —  Soc.  afric,  120,  179,  303. 

3.  Se.  soc,  XIII,  272;  XXXVI,  357.  —  Soc.  afric,  121. 

4.  Se.  soc,  IV,  435  à  437.  —  La  Route,  liv.  III,  cli.  it,  m. 

5.  Ibid.  et  Se  soc.  XVIII,  383;  XIX,  254  à  26i. 


158  RÉPERTOIRE   DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

la  richesse  instable,  ne  peut  être  maintenue  que  par  des  moyens 
artificiels,  arbitraires  et  violents. 

Tel  fut  le  cas  du  gouvernement  de  Carthage  comme  de  celui 
de  Venise.  Ils  semblent  avoir  été  calqués  l'un  sur  l'autre,  car  les 
mêmes  causes  produisent  les  mêmes  effets.  Cependant  ce  phé- 
nomène est  atténué  dans  la  formation  particulariste,  à  cause  de 
la  résistance  opposée  par  la  libre  initiative  des  particuliers. 

48.  Dans  les  Déserts,  la  nécessité  d'assurer  la  sécuriti'  aux 
caravanes  constitue  l'autorité  publique  et  lui  donne  une  forme 
religieuse'^.  Cette  forme  religieuse  est  représentée  par  les  con- 
fréries religieuses,  qui  constituent  des  zaouias  dans  les  oasis, 
lieux  d'étapes  des  caravanes.  La  forme  religieuse  tient  à  ce  que 
la  religion  est  le  seul  sentiment  communément  respecté  par 
toutes   ces  tribus  indépendantes  et  batailleuses. 

De  la  Religion  : 

i.9.  Suivant  leur  formation  sociale,  les  clergés  font  plus  ou 
moins  appel  à  la  protection  des  pouvoirs  publics  ~.  Cette  réper- 
cussion se  vérifie  même  lorsqu'il  s'agit  des  clergés  appartenant 
à  la  même  religion.  C'est  une  nouvelle  preuve  que  la  religion 
ne  donne  pas  naissance  à  des  formes  sociales  déterminées. 

Cette  répercussion  a  été  bien  établie  pour  les  procédés  d'évan- 
gélisation  différents  du  Saxon  saint  Boniface  et  du  Celte  saint 
Colomban. 

Du  Voisinage  : 

50.  Le  régime  du  claïi  développe  la  tendance  à  l'opposition 
politique'^.  Parce  que  le  clan  est  essentiellement  organisé  en 
vue  de  disputer  le  pouvoir  aux  autres  clans.  C'est  là  sa  raison 
d'être,  puisqu'il  repose  sur  la  politique  alimentaire. 

De  VÉtat  : 

51.  Dans  les  pays  à  formation,  communautaire,  le  despotisme 
est  d'autant  plus  dur  que  le  groupement  est  plus  étendu  ^. 
Parce  que  cette  formation  sociale  exposant  l'autorité,  on  doit 

1.  Lu  Route.  I,  liv.  II,  ch.  i.  —  .soc.  afric,  35. 
i.  Se.  soc,  IX,  467. 

3.  Se.  soc,  XXVI,  32.  42;  XXXIl,  251;  XXXVI,  39. 

4.  Se.  soc,  fasc.  XXII,  31,  55;   XXX,   104.  —  .Soc  afric,   125. 


LKS   ASSOCIATIONS    FORCÉES.  !.')!) 

avoir  recours  à  une  contrainte  plus  dure  pour  maintenir  Tordre 
et  la  paix,  à  mesure  que  la  communauté  séteiid. 

C'est  ainsi  que  l'autorité  du  patriarche,  quoique  absolue,  est 
plus  supportable  que  celle  du  roi  des  Incas,  ou  du  Pharaon. 
A  Rome,  le  pouvoir  devint  d'autant  plus  absolu  que  l'Empire 
s'étendit    davantage  et,   lorsqu'il  faiblit,  l'Empire    s'eifondra. 

Aucune  répercussion  n'a  été  enregistrée  sur  les  subdivisions 
2  (Conseil  DU  souverain)  et  3  (Premier  ministre). 

i.  Fonctionnaires  : 

52.  Les  aristocraties  oisives  s  appauvrissent  et  cherchent  à  vivre 
dans  la  dépendance  de  l'État  et  à  ses  dépens  K  C'est  le  cas, 
par  exemple,  de  l'aristocratie  française,  depuis  la  décadence  de 
la  féodalité  territoriale  jusqu'à  la  Révolution.  L'Espagne,  la 
Russie,  etc.,  présentent  des  exemples  analog-ues. 

53.  La  situation  de  grands  proprirtaires  terriens  prcpare  à 
l'exercice  des  fonctions  publiques  '-.  Parce  que  la  gestion  d'un 
grand  domaine  habitue  à  diriger  les  hommes  et  à  manier  des 
intérêts  compliqués.  En  outre,  cette  situation,  par  sa  stabilité, 
développe  ces  aptitudes  à  un  haut  degré  et  souvent  de  géné- 
ration en  génération.  C'est  ainsi  qu'aux  États-Unis,  les  grands 
propriétaires  de  la  Virginie  fournirent  les  premiers  hommes 
d'État,  au  moment  de  la  guerre  de  l'indépendance.  La  supé- 
riorité politique  de  l'aristocratie  anglaise  s'explique  par  les 
mêmes  causes.  C'est  également  par  la  gestion  de  leurs  domaines 
que  les  propriétaires  romains  acquirent  leurs  remarquables 
aptitudes  au  gouvernement  du  monde. 

54.  Jm  formation  par ticulariste  porte  à  remplacer  les  fonction- 
naires par  des  associations  libres^  en  vue  d'un  but  spécial '^. 

55.  La  famille  instable  développe  la  bureaucratie  *.  Parce 
qu'elle  n'oppose  pas  de  résistance  au  développement  de  la  vie 

1.  .se.  soc,  fasc.  XXX,  33.  — Uist.  île  la  form.  part.,  cli.  wvi. 

2.  .se.  soc,  11,462;  V,191  ;  XIF,  445:  fasc.  X\II.4i.  —  Hisl.  delà  form.  part., 
ch.  XIV. 

■  3.  .Se.  soc,  XXXI,  41.  —  Hisl.  de  la  form.  pari.,  ch.  xiv. 
4.  .se.  soc,  II,  204.  —  O.  E.,  IV,  228.  —  Âwjlo-Saxons,  liv.  I,  cli.  i. 


IGO  RÉPERTOIRE   DES    RÉPERCUSSIONS    SOCIALES. 

publique  et  de  la  centralisation  et  que,  dautre  part,  elle  porte 
les  individus  à  rechercher  de  préférence  les  situations  admi- 
nistratives plus  faciles  et  moins  aléatoires  que  les  situations 
libres  et  indépendantes. 

De  la  Cité  : 

56.  L'organisme  de  la  citr  romaine  produisit  le  type  du  pro- 
consul^. Les  Romains  ne  pouvaient  gouverner  le  monde  avec 
le  mécanisme  gouvernemental  de  leur  cité,  qui  n'était  adapté 
qu'à  la  circonscription  de  Rome  et  de  sa  banlieue.  Ils  durent 
donc  créer  un  magistrat  spécial  :  le  proconsul. 

Vil.  —  Gestion  : 
Mœurs  administratives.  —  57.  Les  issus  de  pasteurs  nomades 
sont  incapables  d'organiser  solidement  les  pouvoirs  publics  ~. 
Parce  que  la  vie  pastorale  réduit  tout  l'organisme  social  à  des 
communautés  patriarcales  autonomes  et  indépendantes  les  unes 
des  autres.  Ce  type  ne  produit  donc  pas  naturellement  les 
rouages  d'un  pouvoir  central.  C'est  ce  qui  explique,  par  exem- 
ple, l'inaptitude  des   Turcs  à  administrer  leur  empire. 

58.  Le  pjouvoir  central  devient  d'autant  plus  faible  et  ins- 
table qu'il  se  charge  d'un  pjlus  grand  nombre  d'intérêts  '^.  — 
Parce  qu'il  est  hors  d'état  de  gérer  à  la  satisfaction  générale 
des  intérêts  aussi  variés  et  aussi  complexes  et  qu'on  le  rend 
responsable  de  ces  insuccès.  C'est  ce  qui  explique  la  désafiéction 
des  peuples  pour  les  grands  pouvoirs  centralisés  et  leur  chute 
lourde  :  Exemple  :  Philippe  II,  Louis  XIY,  Napoléon,,  etc. 

Du  Travail  : 

59.  Manirs  politiques.  —  La  cueillette  favorise  la  jjolitique 
alimentaire  '.  —  Parce  que  ce  genre  de  production  ne  développe 
pas  l'aptitude  au  travail,  mais  développe  au  contraire  la  vie 
publique  par  suite  des  longs  loisirs  qu'il  procure.  Pour  ces  deux 
motifs,  les  individus  sont  portés  à  chercher  des  moyens  d'exis- 

1.  .Se.  soc,  XIV,  434  à  4i7. 

2.  .Se.  soc,  I,  11'.),   129,  527;  II,  204;  XVIII,  G5  à  G9. 

3.  .Se.  soc,  VIII,  298  à  301. 

4.  ,Sc.  soc.,  XI,  3.^8;  XXII,  154,  150.  —  Vranr.  d'avj.,  liv.  II,  ch.  ii. 


LES   ASSOCIATIONS   FORCÉES.  101 

tence  dans  l'exercice  du  pouvoir,  ou  dans  l'administration.  C'est 
ce  qui  explique,  par  exemple,  l'attrait  qu'exercent  les  situations 
politiques  sur  les  habitants  du  midi  de  la  France. 

GO.  La  vigne  développe  les  tendances  égalilaires  et  démo- 
cratiques'^. Parce  que  le  vigneron  a  généralement  de  petits 
moyens  (petite  culture)  et  de  grandes  prétentions  parce  qu'il  se 
considère  comme  supérieur  au  paysan.  Chez  lui,  le  sentiment 
de  l'égalité  se  double  et  s'exagère  d'un  sentiment  d'envie  à  l'é- 
gard de  toutes  les  supériorités  qui  s'élèvent  au-dessus  de  lui, 
(Voir  la  démonstration.) 

De  Famille  : 

61.  La  formation  particulariste  développe  le  type  du  self- 
government^' .  Parce  qu'en  développant  chez  les  individus, 
l'aptitude  à  diriger  leurs  affaires  personnelles,  elle  les  rend 
capables  de  résister  aux  empiétements  des  pouvoirs  publics. 

62.  La  politique  alimentaire  fait  prrédominer  dans  les  assem- 
blées politiques  les  représentants  des  professions  libérales  au 
détriment  des  représentants  des  professions  usuelles'^.  Parce 
que  les  professions  usuelles  sont  délaissées  et  déconsidérées. 
Cette  tendance  est  très  caractérisée  dans  la  représentation  fran- 
çaise. 

Du  Commerce  : 

63.  Dans  les  villes  de  commerce,  l'influence  politique  appar- 
tient à  la  fortune  et  non  à  la  noblesse  ^.  Parce  qu'on  considère 
surtout  la  richesse  et  que  c'est  elle  qui  donne  la  puissance. 

Du  Voisinage  : 

64.  Le  régime  du  clan  explique  l'influence  po'itique  exercée 
en  France  par  les  Corses'^.  Les  chefs  de  clan  ne  pouvant  éta- 
blir et  maintenir  leur  influence  que  par  leur  aptitude  person- 
nelle à  conduire  les  hommes  et  à  les  attacher  à  leur  cause, 
acquièrent  par  le  fait  même,  une  grande  habileté  politique.  C'est 

t.  Se.  soc,,  XXII,  '278. —  Franc,  d'auj.,  liv.  II,  ch.  lu. 

2.  Se.  soc,  X,  371,  372;  XV,  314;  XXX,  148;  XXXIV,  516.  —  ffisl.  clr  la  form. 
p<irL,  cil.  IV. 

3.  Se.  soc,  vil,  ()  à  32.  —  Anglo-Saxons,  liv.  III,  ch.  i. 

4.  .ST.  soc,  fdsc.  XX VIII,  l.")4.  —  La  Route,  liv.  III,  cii.  ii,  m,  v. 
.').  Se  soc,  XXII,  401.   —  Franc,  d'anj.,  liv.  Il,  ch.  iv. 

11 


162  RÉPEKTOIBi:    DES    RÉl'KRCUSSIONS    SOCIALES. 

ce  qui  explique  le  rôle  important  des  Corses  dans  l'administra- 
tion et  dans  la  politique, 

65.  Im  formation  communautaire  jiorte  la  classe  supérieure  à 
considérer  le  potivoir  coimne  un  moyen  de  domination  et  d'exis- 
tence^. Parce  que  cette  formation  ne  dresse  pas  l'homme  à 
s'élever  par  le  travail  et  l'habitue  au  contraire  à  exercer  ou  à 
subir  l'autorité  qui  est  le  grand  ressort  du  régime  communau- 
taire. 

VIII.  —  Contrôle  [aucune  répercussion  enregistrée)  : 

IX.  —  Indépendance  nationale. 

Du  Lieu  : 

66.  Les  pays  d'accès  difficile  maintiennent  plus  aisément  leur 
indépendance-.  —  C'est  le  cas,  par  exemple,  de  Leaucoup  de 
pays  montagneux,  au  moins  avant  le  développement  des  moyens 
de  communication. 

De  la  Famille  : 

67.  Les  conditions  sociales  font  varier  les  formes  du  patrio- 
tisme^. Exemple  :  1"  le  patriotisme  fondé  sur  le  sentiment  reli- 
gieux, s'observe  chez  les  Arabes,  les  Touareg,  les  Turcs  et  leurs 
simulaires,  etc.,  parce  que  chez  les  issus  de  pasteurs,  l'unité 
politique  n'est  constituée  que  parla  religion;  2°  le  patriotisme 
fondé  sur  la  concurrence  commerciale,  caractérise  surtout  les 
populations  anciennes  des  rivages  de  la  Méditerranée,  alors  que 
cette  mer  était  une  sorte  de  bassin  fermé  où  dominaient  les 
villes  de  commerce  ;  3°  le  patriotisme  fondé  sur  Vatnbition  poli- 
tique se  développe  surtout  dans  les  sociétés  à  grands  pouvoirs 
et  à  centralisation  administrative,  parce  qu'ils  sont  particuliè- 
rement outillés  pour  la  guerre  ;  4°  le  patriotisme  fondé  sur 
l'indépendance  de  la  vie  privée  est  caractéristique  des  sociétés 
à  formation  particulariste,  parce  que  cette  formation  fait  pré- 

U  .se  soi.,  fasc.  XXII,  52. 

2.  0.  £■.,  IV,  180. 

3.  ,Sr.  .soc,  XX,  274  à  293;  XXX,  284  à  287;  fasc.  XXII,  74.  —  An fjlo- Saxons, 
liv.  III,  cil.  m. 

h.lbid.  et  Ilist.  de  la  fonii.  pari.,  ch.  xv,  xvi,  xvii. 


LES    ASSOCIATIONS    bOKClÏES.  '  163 

dominer   riiidépendance  du   particulier  sur  l'omnipotence   de 
l'État.  (Voir  la  démonstration.) 

G8.  L'indépendance  nationale  est  mieux  assurée  par  les  forces 
de  la  vie  privée  que  par  celles  de  la  vie  publique  '.  L'exemple  le 
plus  fameux  est  la  prédominance  lentement  acquise  en  Ang-le- 
terre  par  le  petit  paysan  saxon  sur  le  noble  normand  en  dépit 
de  sa  supériorité  militaire  et  de  sa  puissance  politique.  (Voir  la 
démonstration.) 

Lois  DE  l'Etat  : 

1 .  Le  travail  dominant  dans  une  région  influe  sur  l'organisa- 
tion et  l'extension  plus  ou  moins  grande  des  Pouvoirs  publics 
(Rép.  1,  2,  3,  4,  5,  10,  11,  12,  13,  23,  2V,  35,  38,  il,  i6,  47, 
53,  52,  59,  60,  63). 

2.  La  formation  sociale  influe  sur  l'organisation  des  pouvoirs 
publics  (Rép.  16,  29,  30,  31,  32,  42,  43,  44,  49,  50,  51,  54, 
61,  65,  67,  68  . 


-*<=3tOÏO-9- 


EXPANSION  DE  LA   RACE 


I.  —  Essaimage. 

1.  Les  communautés  de  pasteurs  nomades  se  propagent  au 
moyen  de  ressaimageK  C'est-à-dire  en  déiachant  de  la  com- 
raunauté  un  nouveau  groupe  comprenant  les  mêmes  éléments 
que  l'ancien  :  des  vieillards  et  des  jeunes,  des  hommes  et  des 
femmes.  Cette  expansion  par  essaimage  vient  de  ce  que  la  com- 
munauté s'adapte  mieux  que  le  simple  ménage  à  l'art  pastoral 
nomade. 

II.  —  Émigration  orgamsï;e. 

Du  Lieu  : 

2.  La  limitation  des  ressources  locales  développe  le  besoin 
d'expansion  ~.  Par  suite  de  l'impossibilité  de  s'ag-glomérer  sur 
un  sol  pauvre.  C'est  le  cas,  par  exemple,  des  pays  de  montagnes, 
ou  de  landes,  ou  des  régions  dont  les  ressources  ne  sont  pas 
extensibles. 

Ces  divers  pays  fournissent  plus  particulièrement  des  émi- 
grants.    C'est  ce  que  l'on    constate,   par  exemple,  en  France, 


).  Se.  soc,  I.  136. 

2.  Se.  soc,  IV.   387;    XIV,    40  à   44.  341,  344:  XV,   278;    XXII,  290;  XXXI,  133; 
fasc.  XXVIII,  U6.  —  O.E.,  V,  240;  VI,  59. 


r.M'ANSItiN    I>K    LA    RACK.  165 

pour  les  régions  des  Alpes,  des  Pyrénées,  du  Plateau  central. 

3.  Les  émigrants  montagnards  sont  généralement  obligés 
(l exercer  de  petits  métiers,  n  exigeant  ni  beaucoup  de  capitaux 
ni  beaucoup  de  soinsK  Parce  qu'ils  sortent  d'un  pays  pauvre  et 
que  le  séjour  dans  la  montagne  les  a  rendus  frustes. 

ï.  Les  émigranis  de  régions  pastorales  ricJies  ont  des  disposi- 
tions pour  le  commerce -.  Parce  qu'ils  y  sont  préparés  par  le 
commerce  du  bétail,  qui  exige,  plus  que  les  autres,  des  aptitudes 
essentiellement  mercantiles.  C'est  ce  qui  a  développé  chez  l'Au- 
vergnat l'aptitude  au  commerce. 

5.  Les popidations  sédentaires  n'émigrent  pas  dans  les  steppes 
intransformables"^'.  Parce  que  ces  steppes  exigent  la  vie  nomade, 
à  laquelle  les  sédentaires  ne  sont  pas  dressés.  C'est  pour  cela 
que  les  steppes  de  l'Asie  centrale,  de  l'Arabie  et  du  Sahara 
sont  fermées  aux  émigrants  par  le  fait  de  la  nature  elle-même 
et  sans  qu'il  soit  nécessaire  de  les  défendre. 

6.  Les  émigrants  se  dirigent  de  préférence  par  les  routes, 
ou  vers  les  régions,  qui  leur  permettent  de  conserver  leurs  habi- 
tudes antérieures  de  vie  ^.  Parce  qu'ils  s'y  sentent  mieux  adaptés 

plus  capables  d'y  réussir. 
Du  Travail. 

7.  Les  émigrants  des  régions  où  dominent  Fart  pastoral  pau- 
re,  ou  la  cueillette,  recherchent  surtout  les  métiers  qui  exigent 

peu  d'initiative  ">.  Parce  qu'ils  ne  sont  pas  dressés  à  l'initiative 
par  leur  travail  antérieur, 

8.  La  culture  de  la  vigne  ne  développe  pas  la  puissance  d'ex- 
pansion *\  Elle  permet  de  s'agglomérer  sur  place. 

Aucune  culture,  en  efï'et,  ne  peut  faire  vivre  une  population 
aussi  nombreuse  sur  aussi  petit  espace.  D'autre  part,  l'attrait 
qu'exerce  la  vigne  retient  les  jeunes  gens,  qui  aiment  mieux  se 

1.  Se.  soc,  XXVII,  38  à  iO.  oi;  fasc,  XXXIV,  passiin.  —  Franr.  d  auj.,  liv.  I  , 
ch.  I,  II,  m. 

2.  .Se.  soc,  XXVll,  :38  à  40. —  Franc,  d'auj.,  liv.  1,  ih.  m. 

3.  La  Route,  1,  liv.  1.—  Soc  afric.  127. 

4.  Se.  soe.,  XXH,  12;  XXXI,  131.  —  .Soc.  afrie..  i20,  274. 

.■>.  .Se.  soe  ,  X.VII,  12,  30,  400.  Voir  toutes  les  monog.  relatives  à  ces  types. 
6.  .Se.  .soe.,  XXII,  282.  —  Franc,  d'nuj.^  liv.  II.  vh.  m. 


166  KÉPERTOIRE    DES    HKl'ERCrSSIO.NS    SOCIALES. 

disputer  sur  place  les  parcelles  de  terre,  que  de  chercher  for- 
tune ailleurs. 

9.  La  culture  de  lavigne  développe  seulement  rémigration  vers 
les  professions  urbaines  K  Le  vigneron  est  plus  attiré  vers  la  vie 
urbaine  que  vers  la  vie  rurale,  par  ses  tendances  au  luxe  et  à  la 
dépense,  par  ses  prétentions  demi-bourgeoises,  qui  lui  font 
dédaigner  le  travail  manuel.  Aussi  recherche-t-il  de  préférence 
les  professions  libérales  et  administratives.  (V'oir  la  démonstra- 
tion.) 

10.  Le  paysan  à  formation  particulariste  est  donc  la  plus 
grande  puissance  d'expansion  ^.  Parce  qu'il  est  mis  dans  la  né- 
cessité de  se  créer  un  domaine  indépendant,  qu'il  y  est  préparé 
par  son  éducation  ;  qu'il  se  sent  capable  d'y  réussir  et  qu'il  n'é- 
prouve pas,  comme  le  communautaire,  le  besoin  impérieux  de 
rester  attaché  à  son  groupe  famihal.  C'est  ce  qui  explique  la 
prodigieuse  puissance  d'expansion  des  paysans  Scandinaves, 
francs,  saxons  et  anglo-saxons.  Il  faut  ajouter  :  et  du  paysan 
romain,  qui,  dans  l'antiquité,  fut  le  plus  rapproché  de  la  forma- 
tion particulariste. 

a.  Le  développement  de  V industrie  réduit  l'émigration  3.  Parce 
qu'il  donne  à  la  population  le  moyen  de  trouver  du  travail  sur 
place  et  de  s'y  accumuler. 

De  Proprii'té. 

12.  L'abondance  du  sol  disponible  restreint  l'émigration  ''.  Par 
la  facilité  de  trouver  sur  place  le  moyen  de  se  créer  un  établis- 
sement. 

13.  La  très  petite  propriété  développe  l'émigration'\  Par  l'im- 
possibilité de  partager  le  domaine  en  parcelles  plus  petites.  Par- 
fois, pour  permettre  à  l'un  des  frères  de  conserver  le  dom;jine 


1.  .Se. soc,  XXII,  282.  —  Franc,  d'auj.,  liv.  11^  ch.  m. 

2.  .Se.  soc,  I,  136  à  138;  II,  125  à  149,  29i  à  297.  —  Hisl.  de  la  f'onn.  part.  Les 
premiers  chapitres. 

3.  se.  soc.jàsc.  XXllI;  Bull.,  37.  —  O.   M.,  ill,  445. 

4.  O.  E.,  111,  26. 

5.  0.  E.,  IV,  104,  420,  451  ;  V,  199;  VI,  2. 


EXPANSION    DE    LA    RACE.  167 

de  famille.  Parfois  encore,  dans  ce  but,  certains  enfants  embras- 
sent la  profession  ecclésiastique. 

Ce  dernier  cas    est   fréquent  dans  le    régime   de   la   famille 
quasi  patriarcale. 

Edmond  Demolixs, 


V Administrateur-Gérant  :  Léon  Ganglokf. 


Typographie  Firmln-Didot  et  C'^.  —  Paris. 


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